François Taillandier.

Philippe Murray, à l’honneur de ce numéro, l’avait bien compris : nous sommes après l’Histoire. Et ça commence à se voir dans le roman. Le roman, traditionnellement, était le refuge de l’Histoire. Sans même parler du roman historique qui, selon la définition de Dumas, savait la violer pour lui faire de beaux enfants, le roman était le genre même de l’Histoire, le genre fait pour l’Histoire et par l’Histoire.

Les géants du roman, de Tolstoï à Faulkner, de Balzac à Joyce, de Stendhal à Flaubert, de Proust à Thomas Mann, ont toujours été là pour rendre compte de basculements, de points de rupture, de changements d’époque. On lit trop souvent la Recherche en oubliant que les Zeppelin qui bombardent Paris ont autant d’importance que les séances d’onanisme dans le cabinet aux iris, que Saint-Loup meurt au front et que l’on entend la rumeur de l’artillerie allemande, après celles de l’affaire Dreyfus, à Combourg, du côté des sources de la Vivonne. Même un roman apparemment aussi dégagé de l’Histoire que La Chartreuse de Parme, se déroulant à une époque et dans un lieu imaginaires, ne parle en fait que d’elle. Fabrice commence son apprentissage à Waterloo, par une grande bataille. Waterloo aussi, vu du ciel, qui servira à inaugurer Les Misérables de Hugo. Chez Flaubert lui-même, dont le rêve était un roman pur, on sait bien qu’il lui faut 1848 comme réacteur nucléaire de L’Éducation sentimentale. Et les Rougon-Macquart de Zola ne peuvent être compris que mis en perspective par l’alpha et l’oméga de deux événements qui signent la naissance et la mort du Second Empire : le coup d’État du prince Louis-Napoléon dans La Fortune des Rougon et la défaite de 1870 dans La Débâcle.

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