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Ophélie, méfie-toi de tes amies

AFP/Bertrand Langlois

« Nous ne savons évidemment pas ce qui s’est passé dans la suite 2806 du Sofitel de Manhattan ». Telle est probablement l’une des phrases les plus écrites et les plus lues dans la presse depuis le dimanche 14 mai 2011. D’abord mise à toutes les sauces par les amis et défenseurs de Dominique Strauss-Kahn désireux de marquer ainsi leur attachement à la présomption d’innocence, elle est désormais abondamment recyclée par des « féministes » qui n’hésitent pas à témoigner ainsi de leur appétence pour la présomption de culpabilité.

Selon un certain nombre d’entre elles, l’affaire DSK aurait en effet donné lieu à une orgie de propos inqualifiables prononcés par des phallocrates impénitents, nostalgiques du droit de cuissage et de la barbarie d’ancien régime. Un nouvel avatar de la « France moisie » se révèlerait à nous, sous les traits d’une « France sexiste », dont le caractère éminemment réactionnaire serait d’ailleurs révélé par un antiaméricanisme d’un nouveau genre consistant en une critique implacable des méthodes de la justice et de la presse étasuniennes. Comble du paradoxe, le chef de file de ce néo-patriarcat américanophobe serait Bernard-Henri Lévy, ayant du même coup révélé son vrai visage, celui d’un abominable macho, et retrouvé le sens d’un mot suspect : la « nation ». Ne décrivait-il pas DSK comme l’homme ayant essayé de « mettre en œuvre des règles plus favorables aux nations prolétaires » ?

Bernard-Henri Lévy, donc. Mais pour qu’il y ait « déferlement » de paroles misogynes, encore faut-il lui adjoindre quelques soutiens. Sont donc cités en boucle le « meurtre médiatique » de Robert Badinter, le fameux « il n’y a pas mort d’homme » de Jack Lang, et l’inénarrable « troussage de domestique » de Jean-François Kahn. Voilà pour le déferlement. Et peu importe que l’un d’entre eux se soit auto-condamné durement puis excusé : coupable un jour, coupable toujours.

Les « féministes » françaises viennent donc de s’éveiller avec horreur dans un monde atrocement inégalitaire où les femmes vivent murées dans un silence de plomb: « en France, la présumée victime n’aurait pas osé porter plainte », nous explique-t-on très assuré. A l’inverse, les hommes, notamment les caciques de l’élite politico-médiatique, pourraient se permettre tous les écarts de langage sans être jamais inquiétés. Ainsi l’humanité se diviserait-elle en deux camps irréductibles : les femmes, toujours victimes, les hommes, souvent suspects.

Il est possible que les phrases malheureuses énumérées ci-dessus soient en effet teintées d’un vieux fond d’empathie masculine. Il est possible aussi qu’elles soient le reflet d’une solidarité de gens bien nés, dont témoigneraient quelques puissants au détriment d’une femme de ménage. Cette seconde explication est sans doute bien plus intéressante, mais aussi moins souvent évoquée. On a tellement pris l’habitude de raisonner en termes de conflits intercommunautaires que l’on oublie systématiquement la rémanence de la lutte des classes. Ainsi, à Christophe Guilluy qui déplorait « les individus ne sont plus prioritairement définis par leur position sociale mais d’abord par une origine ethnoculturelle »[1. Christophe Guilluy, Fractures françaises, François Bourin Editeur, 2010], on pourrait répondre que dans le cas présent « les individus ne sont plus prioritairement considérés en fonction de leur classe sociale, mais de leur appartenance sexuelle ».

Mille autres explications peuvent encore venir contredire la thèse du sexisme exclusif et généralisé. Le déni amical, ainsi exprimé dans Le Monde par Jean-François Kahn : « une amitié de quarante ans avec Anne Sinclair agissait en moi comme un refus d’admettre l’intolérable violence d’un viol ». Le déni « patriotique » de ces Français si nombreux à croire encore au complot tant leur paraît insupportable l’idée que l’homme qu’ils envisageaient de se donner comme président ait pu commettre l’irréparable. Le déni, enfin, qui nous rend si intolérable l’idée d’appartenir, avec l’auteur présumé d’un crime, à une commune humanité. Car si celui-ci a pu trébucher de la sorte, alors, demain, pourquoi pas nous ? Et de quelles horreurs devons nous craindre, à notre tour, d’être capables ?

Ces bribes éparses d’explications ne plaident guère, en tout cas, pour l’hypothèse du sexisme, de l’indifférence pour la délinquance sexuelle, et de la nostalgie d’un « absolutisme suranné considérant le viol comme un droit régalien »[2. Cécile Alduy, Pour en finir avec le sexisme, Le Monde du 27 mai]. Au contraire, c’est l’effroi qu’inspire ce crime plus que tout autre qui conduit à refuser d’admettre qu’ait pu le commettre l’un de nos amis, ou l’un de nos leaders.

Cet effroi, assez généralement partagé par les hommes et par les femmes de ce pays, des féministes autoproclamées ont voulu se l’approprier, bien vite rejointes par quelques communautaristes grimés en antiracistes, flairant l’aubaine que constitue la négritude de la présumée victime. Un comité de soutien à Nafissatou Diallo a ainsi vu le jour sous la houlette de l’historien Claude Ribbe, obsessionnel de l’esclavage et pourfendeur tendance « afrocentriste » du crime de Napoléon[3. Le crime de Napoléon est un ouvrage très contesté de Claude Ribbe reprochant à Napoléon d’avoir rétabli l’esclavage en utilisant une législation comparée aux lois de Nuremberg. Selon Ribbe, Napoléon aurait également favorisé des gazages d’afrodescendants sur des bases ethniques]. Dans un invraisemblable communiqué, ce comité dénonce tout à la fois « le racisme, le sexisme, et l’islamophobie ». Pas moins. Ainsi, en lieu et place de ce que l’on a parfois appelé la « concurrence victimaire », voici venu le temps du « mille feuille victimaire », où toutes les minorités et autres stigmatisés du monde viennent proposer leur indignation particulière et chercher matière à régler leurs comptes.

Au final, on voit bien quels sont les ressorts de l’élan de solidarité féministe dont a soudain fait l’objet la présumée victime quelques jours après qu’on s’est lassé de parler du présumé bourreau. Alors qu’elle a choisi l’absolue discrétion, de bonnes âmes brandissent son nom sur des pancartes. Alors qu’on prétend vouloir rompre le silence qui l’entoure, on ne parle jamais d’elle, mais ce qu’elle représente, elle qui est à la fois femme, pauvre et noire. Et voici qu’elle disparaît à nouveau des écrans radars, troquant malgré elle son statut d’individu contre celui de symbole.

Hier, on affichait les images d’un Dominique Strauss-Kahn menotté entre deux US-cops, blême, détruit. Il n’était plus un homme, et même plus un coupable. Il était un trophée. Aujourd’hui, on chante sur tous les tons le nom « d’Ophélia », qui n’est même pas le sien. Elle n’est plus une femme, et même plus une victime. Elle est un prétexte.

Texte publié dans L’arène nue.

Cratères de convergence: nous sommes tous des volcans islandais !

« La nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers. » observait assez justement Baudelaire dans le premier quatrain du sonnet Correspondances. Le monde comme vaste métaphore à interpréter, cela semble plus vrai que jamais. Prenez l’Islande, par exemple. Elle mène depuis deux ans une révolution tranquille qui illustre parfaitement ce printemps des peuples contre les banksters en refusant par des referendums d’initiative populaire à répétition et autres occupations pacifiques du parlement de payer l’addition présentée par les gouvernements britannique et hollandais à propos de la faillite d’Icesave, cet exemple archétypal de la folie financière qui a conduit à la crise de septembre 2008.

Evidemment, ce mouvement est assez peu relayé par les média, pourtant prompts à se réjouir d’un éventuel fléchissement des indignados espagnols. Qu’importe, l’Islande nous offre une « forêt de symboles » pour se rappeler à notre bon souvenir. Après l’Eyjafjöll et le Grimsvötn, deux autres volcans islandais, le Katla et l’Hekla, semblent prêts à exploser. « A en croire les statistiques, nous entrons dans une période au cours des dix prochaines années, en gros, où nous constaterons une augmentation de l’activité volcanique » en Islande, a déclaré le géologue Gunnar B. Gudmundsson, de l’Office météorologique islandais. Ce monsieur Gudmusson n’aurait pu mieux dire. Il faudrait penser à l’envoyer observer les volcans qui couvent en Irlande, en Italie, en Grèce, en Espagne, au Portugal, au Royaume-Uni et, bientôt, en France.

« Les pays pauvres doivent aussi être représentés au G20 »

photo : Conseil général des Yvelines

En cette année de présidence française du G20 et en attendant la réunion des chefs d’Etat en novembre à Cannes, une « conférence de haut niveau » avait lieu aujourd’hui à Paris pour renforcer la cohérence des politiques économiques internationales. Christine Boutin, qui vient de rendre son rapport sur la mondialisation, y est intervenue. Elle a répondu à nos questions.

Vous participiez aujourd’hui à la grande réunion sociale dans la préparation du G20. Quelque chose a-t-il avancé ?

Christine Boutin : Comme souvent, Nicolas Sarkozy a su trouver les mots en parlant des « damnés de la mondialisation ». Il a rappelé la nécessité de viser une harmonisation vers le haut et précisé que la régulation n’était pas un gros mot, mais bien une nécessité. De mon côté, j’ai soutenu dans mon rapport l’idée que les institutions internationales devaient agir en cohérence pour construire un socle de protection universelle. C’est une belle perspective, qui s’appuie sur le réel.

« Quitter le libre-échangisme sans cœur » : paroles, paroles et paroles à la Guaino, non ?

CB : C’est bien possible, mais pour ma part, je me fais fort d’aller au-delà des mots pour proposer de grands axes d’action. Face au défi de la mondialisation, il nous faut des choix de société clairs et démocratiques qui placent la personne humaine au cœur des règles communes. Ainsi, je propose de :

– faire entrer dans le droit de l’OMC l’exigence du « travail décent » en reconnaissant cette notion comme un bien public mondial.

– donner un cadre à la responsabilité sociale des entreprises en leur fixant des objectifs de traçabilité sociale.

– créer un fond public et privé pour financer les coûts d’amorçage et les études d’impact du social business

– réfléchir à une nouvelle légitimité du G20 pour aller vers une représentation par zones régionales autour de vingt-cinq Etats, dont des pays pauvres.

Puisqu’on en est aux expressions, vous parlez à votre tour de Munich social : c’est du Séguin ?

CB : Ce n’est pas sans raison que M. Séguin a naguère représenté la France au Bureau International du Travail. Je sais que la France est attendue pour porter les sujets sociaux au G20. Si, au final, il n’en ressort rien, nous pourrons rédiger tous les communiqués que nous voudrons, le monde continuera à se fragiliser. Aujourd’hui la globalisation nous tire vers le bas. C’est pourquoi nous devons trouver le Robert Schuman de la mondialisation, qui intégrera à ce procès des valeurs fermes. Sans quoi, nous irons vers la crise sociale générale et renforcée.

Amies féministes, il n’y a pas que DSK sur Terre…

Oui il faut condamner les violences faites aux femmes. Et donc toutes les violences faites à toutes les femmes. Y compris donc quand ces violences sont justifiées par une fatwa parce que l’inconsciente a fait des folies de son corps ou que simplement elle a osé adresser la parole à un non-musulman (si! si! ça s’est vu !)

Mais me voilà rassuré par la toute nouvelle ordonnance de La Cour suprême du Bangladesh qui stipule ceci : « Les fatwas ne peuvent être décrétées que par des personnes correctement éduquées et à la seule condition qu’elles soient acceptées de manière volontaire par celui qu’elles visent « .

Enfin, il était temps ! Une femme ne sera battue que si elle est d’accord ! Un immense progrès vers les droits de l’Homme et l’égalité des sexes. Peut-être pourra t’elle choisir elle-même le fouet, le public et pourquoi pas le nombre de coups. Et puis, se faire tabasser par un homme « correctement éduquées », ça fait tout de même une sacrée différence.

Bienvenue à Beyrouth-sur-Loire

photo : Vincent Cassel, la Haine

Il est des polars comme des cris stridents. Brut et agressif, Beyrouth-sur-Loire reflète le parcours sinueux de son jeune auteur. Pierric Guittaut a habité cinq ans dans la banlieue nord de Bourges, où il a joué l’animateur social puis le journaliste. Son voyage initiatique au Liban, à l’hiver 2004, lui a inspiré le personnage du flic Michel Jeddoun, monolithe maronite au physique buriné par ses années de phalangiste.

Flanqué d’un lieutenant prêt à toutes les compromissions, Jeddoun regarde les cadavres joncher les trottoirs de la cité des Ajoncs au fil de la campagne municipale du maire sortant. Ce libéral-sécuritaire, orfèvre de l’enfumage médiatique, cultive avec soin ses liens avec la presse locale, histoire de se forger une image de « dur » face à l’angélisme de la gauche. On aura compris que toute ressemblance avec la politique réelle n’a rien d’une coïncidence.[access capability= »lire_inedits »]

L’intérêt de ce roman lapidaire tiré à seulement 1500 exemplaires et dénué de toute trace de lyrisme ne tient pas à son style inégal mais à ce qu’il révèle d’un monde désenchanté dans lequel les salauds ordinaires prolifèrent : le bolide France va dans le mur, et la déflagration n’épargnera ni les bobos ni les prolos.

Au fil des pages, on découvre une intrigue sèche, servie par une langue parfois érotico-ordurière remixée à la sauce « Gang des Barbares ». Il est question d’antisémitisme et de barbarie, avec un Ilan Halimi rebaptisé Avishaï et une sœur inconsolable qui tente de briser l’omerta des faubourgs – qui n’a rien à envier à sa cousine corse. S’il ne cède pas un millimètre de terrain aux discours racistes, Guittaut emploie la langue ethnique des banlieusards sans craindre de comparaître devant la XVIIe Chambre. « Ces jeunes, explique-t-il dans la revue L’Agitateur, ne sont pas forcément très intéressants au départ, mais ils deviennent à leur tour des victimes. Pas des victimes au sens social du terme, comme la gauche l’entend souvent, mais des victimes du manque de considération générale. » Méprisez, il en restera toujours quelque chose. Sur les causes de la sur-délinquance, le narrateur nous épargne autant le discours de l’excuse (qui ne fait qu’enfoncer un néo-lumpenprolétariat en quête d’autorité) que les considérations ethniques ou culturelles. La minorité agissante des dealers ne souffre pas d’un déficit d’assimilation. Personne n’est plus en phase avec les valeurs de l’époque qu’un caïd de banlieue, épigone suburbain des patrons-voyous et autres escrocs de la finance. Quant aux pauvres, dans leur majorité, ils souffrent sans broncher.

Ces ghettos auto-constitués sont victimes du cynisme froid des prétendues « politiques de la ville », jargon techno destiné à masquer la faillite politique et morale des politiques publiques, mises en œuvre localement par des acteurs sociaux complaisants et des politicards corrompus aux mœurs aussi légères qu’un patron de radio.

Dans ce capharnaüm urbain, chaque voiture incendiée est une pièce de plus insérée dans le juke-box du grand capital. Toute l’ironie du Spectacle contemporain est qu’il recouvre la misère économique et sociale d’un écran de fumée compassionnel, maquillage institutionnalisé par l’alliance de la droite libérale-sécuritaire et de la « racaille », les errements de celle-ci étant supposés justifier les fautes de celle-là. Rappeurs au QI d’huître, journaleux conditionnés par des années de pseudo-gauchisme échevelé : Jeddoun n’épargne personne. La guerre civile n’est même plus une menace latente mais une réalité qui surviendra à plus ou moins brève échéance et dont 2005 aura été une répétition générale, un feu de paille préfigurant le grand brasier bleu-blanc-rouge du XXIe siècle.

Dans la lignée du très réussi Supplément au roman national de Jean-Éric Boulin, Guittaut dresse le portrait sombre d’une future-ex-nation décomposée par la marchandisation des rapports humains, l’assignation identitaire des corps et des esprits magnifiée par le slogan « Black-Blanc-Beur ». La discrimination positive sur base ethnique fait figure d’ascenseur social pour jeunes loups aux dents longues, la couleur de peau de condition absolutoire pour des délinquants qui partagent la même sous-culture de voyou, qu’ils s’appellent Kevin, Bakari ou Yacine.

Conjuguant son expérience du Liban et celle de nos faubourgs, Pierric Guittaut dévoile la libanisation rampante de la société française, où les rapports sociaux s’ethnicisent à mesure que l’État inonde les féodaux locaux de vaines subventions et laisse prospérer l’économie du shit pendant que les « braves gens » tentent de dormir en attendant des jours meilleurs et se font traiter de « fachos » parce qu’ils ont le malheur de ne pas communier avec leurs bourreaux.

On pourrait presque ranger Beyrouth-sur-Loire dans la littérature populiste. Certains regretteront qu’à l’instar du Camp des saints, il ne séduise que quelques plumitifs de Rivarol atteints d’anti-immigrationnisme pathologique. Il serait dommage, pourtant, de passer à côté de la puissance mobilisatrice de ce roman sans thèse. Pour mieux reculer avant de sauter, lorgnons du côté de l’extrême-gauche, par exemple du côté de Miguel Benasayag et de Jean-Baptiste Eyraud qui, dans Tout va bien, délivrent quelques leçons stimulantes parfaitement adaptées à l’entropie des banlieues chaudes. Contre la formidable « entreprise de destruction de la vie » turbo-capitaliste, « si nous ne pouvons pas construire, développer d’autres réalités, d’autres pratiques, si nous ne pouvons pas désirer autre chose qu’une meilleure place dans ce système-ci, tout continuera à marcher bien, beaucoup trop bien. » Un esprit révolutionnaire y puisera l’espérance de l’après-chaos. Souhaitons que cette lecture et d’autres alimentent la chaudière de ceux qui devront reconstruire sur les ruines de leurs aînés.[/access]

Beyrouth-sur-Loire

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Lagarde, prends garde !

photo : FMI

Voici une nouvelle grande cause pour notre glorieuse nation : placer Christine Lagarde, notre actuelle ministre des Finances, à la tête du FMI. A lire les commentaires depuis quelques jours, il semblerait qu’hormis quelques grincheux, personne n’y trouve à redire. Pourtant, quelques indices devraient mettre la puce à l’oreille des laudateurs et leur faire se poser des questions sur l’opportunité d’une telle candidature.

Christine Lagarde serait une bonne candidate parce qu’elle est européenne. Sous-entendu, vu que la crise n’est pas terminée sur notre vieux continent, autant éviter de filer les clés du FMI à un candidat chinois, brésilien ou indien, qui risquerait de traiter sans pitié les économies de nos pauvres vieilles nations maltraités par l’euro et les problèmes structurels. On entend certains députés de droite expliquer que Christine Lagarde, même libérale est, de toute façon, moins libérale qu’un social-démocrate allemand et qu’une fois au poste occupé jusqu’ici par DSK, elle prendra soin de ne pas trop nous tyranniser.

C’est tout de même étrange l’amnésie journalistico-politique. Il faut ainsi revenir aux débuts politiques de la ministre à la tribune de l’Assemblée, à l’été 2007, vendant avec une fougue libérale extrême, le texte TEPA (travail, emploi, pouvoir d’achat) censé mettre en musique le « travailler plus, pour gagner plus » du candidat Sarkozy. Il faut aussi se souvenir de Christine Lagarde, au moment où la crise de Lehman Brothers touche nos banques, acceptant de leur prêter de l’argent, mais refusant que l’Etat monte au capital des établissements financiers. Or c’était le seul moyen d’éviter que la fameuse « régulation », que tout le monde a à la bouche -surtout dans les salles de marché, mais pour rire- ne reste qu’un mot.

Et puis il y a Tapie. La presse anglo-saxonne, qui n’a pas nos pudeurs, commence déjà à grincer sur les candidats français qui ne sauraient exister sans casserole, petite ou grosse.
On félicitera donc pour une fois les députés socialistes, qui tiennent une ligne assez ferme pour combattre cette nomination: primo, elle est libérale pur jus et secundo, l’affaire Tapie. Rappelons que la cour de discipline budgétaire est saisie ainsi que la Cour de justice de la République par ces mêmes députés socialistes, pour abus d’autorité de la ministre. Rappelons aussi qu’auparavant, Bernard Tapie, par la grâce d’une décision d’arbitrage, avait empoché la modique somme de 45 millions d’euros au titre du préjudice moral dans l’affaire qui l’opposait au Crédit Lyonnais, et au total plus de 210 millions d’euros. Ces «nuages judiciaires», peuvent bien être balayés d’un revers de main, ils existent. Et le risque n’est pas nul que la justice regarde de plus près comment l’affaire Tapie s’est dénouée.

Au-delà de ces arguments politiques, quelque chose m’étonne, me sidère, même, dans la fascination qu’exerce Christine Lagarde dans notre pays. Depuis une semaine, on entend partout la même rengaine: «C’est une femme, elle parle anglais, c’est donc une bonne candidate. » Au point, que dans un premier élan, Martine Aubry, avait annoncé sur France 2 soutenir la ministre de l’Economie pour le FMI, alors même que ses ennuis judiciaires viennent de ses propres députés. Depuis, Aubry, a modéré ses ardeurs. Mais cet engouement spontané reflète une névrose française assez classique : sommes-nous un peuple si tarte, qui dès qu’il se trouve un ministre parlant « parfaitement » anglais, considère que c’est une preuve de génie politique ? Ça me remémore quelque chose. Alors à peine nommé à Bagdad, le jeune Boris Boillon qui arrivait de l’Elysée, éblouissait les journalistes qui le trouvaient « super ». Au motif notamment « qu’il parlait parfaitement arabe ». L’arrogance extrème du même Boillon, ne posait alors de problème à personne. Patatras, nommé à Tunis, il se met à dos la toute nouvelle presse libre tunisienne et devient la risée des mêmes journalistes qui le trouvaient si génial aux bords du Tigre. Pourtant, il parlait toujours aussi bien arabe, la preuve, c’est dans cette langue qu’il avait agressé des consœurs journalistes qui l’interrogeaient. Aussi, j’aimerais dire à Madame Lagarde que le soutien unanime dont elle jouit aujourd’hui, parce qu’elle parle anglais ne durera que tant qu’elle ne commettra pas de bourde. Et si ça se trouve, elle en commettra…

Enfin, on nous explique que c’est une femme. Sous-entendu, c’est tout à l’honneur de la France (et de l’Europe, hein) de proposer une femme comme candidate. Là aussi, mon vieux réflexe universaliste me fait dire qu’on s’en fout. Comme on se fout qu’elle ait pratiqué la natation synchronisée, ou qu’elle aime le Nutella. La France a donc un tel problème d’égalité, qu’on trouve qu’une Française au FMI, ça serait indispensable? J’imagine qu’un vague fond de culpabilité post-DSK provoque aussi cet enthousiasme pour « la grande dame », le surnom que certains collaborateurs zélés et fanatiques ont donné à Lagarde à Bercy. Mais je me permets de ne pas le partager. Et j’entends des voix, plus spécialisées que la mienne, dire que le candidat turc est un homme sérieux, plus régulateur et moins libéral que Lagarde. Mais je m’égare. Il faut soutenir Christine Lagarde au FMI. Puisqu’on vous dit que c’est une femme et qu’elle parle anglais.

Pour Montebourg, Aubry et Hollande, c’est bonnet blanc et blanc bonnet ?

Pour Arnaud Montebourg, interrogé à l’émission « Les 4 vérités » sur France 2, Martine Aubry et François Hollande sont « deux enfants jumeaux de Lionel Jospin » au logiciel idéologique « parfaitement identique ». En somme, deux candidats qui accompagneraient le capitalisme mondialisé en le mâtinant d’une une petite touche sociale (réforme de la dépendance, emplois aidés, etc.).

Bigre ! Pour un peu, ce renvoi aux vingt-deux mètres rappellerait le Jacques Duclos de 1969 refusant d’arbitrer le duel fratricide Poher-Pompidou, voire le Chevènement du premier tour de 2002 fustigeant l’hydre bicéphale « Chirospin ».

Sur le fond, difficile de donner tort au député de Saône-et-Loire. Aubry comme Hollande ont approuvé l’Acte unique européen, voté oui à Maastricht, approuvé le Traité Constitutionnel Européen de 2005 puis soutenu l’action de DSK à la tête du FMI. De quoi alimenter la permanente schizophrénie du Parti Socialiste qui se jette à bras raccourcis sur la droite libérale mais encense l’ouverture des marchés et les privatisations dictées par les grandes institutions internationales.
Enfants spirituels ou biologiques de Jacques Delors, Aubry et Hollande ont également porté sur les fonts baptismaux la candidature de Pascal Lamy à l’OMC, ce grand chantre du libre-échange mondial, une machine à niveler par le bas !

Quant à l’aggiornamento protectionniste du PS, qui avance l’idée d’« écluses » aux frontières de l’Europe, un petit détour par la Toile suffit à en jauger la sincérité : Je ne sais pas vous mais entre l’Aubry et le fromage de Hollande, je prendrais bien un peu de dessert (vraiment) socialiste…

« Génocide rwandais : justice pour la France ! »

Le Général Didier Tauzin a commandé de 1992 à 1994 le 1er RPIMa, le très prestigieux Premier régiment de parachutistes d’infanterie de marine. À ce titre, il a été, durant cette période, envoyé à plusieurs reprises au Rwanda pour encadrer et former l’armée rwandaise.
Depuis, l’action de la France au Rwanda a été mise en cause par la presse, mais aussi très officiellement par le président rwandais, Paul Kagamé, qui l’accuse d’avoir été complice du génocide et d’avoir contribué à « former » les génocidaires. En l’absence de réaction des autorités politiques françaises face à ces accusations gravissimes et répétées, il vient de publier Rwanda, je demande justice pour la France et ses soldats.

Muriel Gremillet : Pourquoi avoir écrit ce livre maintenant, si longtemps après les faits ?

Pour deux raisons : tout d’abord, depuis 1994, on continue à accuser très régulièrement la France et son armée d’avoir participé au génocide rwandais. C’est notamment ce qu’affirme le rapport Mucyo commandé par les autorités de Kigali : à lire ce texte, nous nous serions comportés au Rwanda comme les Waffen SS à Oradour sur Glane. Or, à l’heure actuelle, personne, en France, n’a réagi officiellement. Pourtant, en octobre 2008, Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique du président de la République, nous avait promis d’intervenir. Jusqu’à quand les autorités françaises vont-elles laisser ainsi Paul Kagamé cracher sur la France et son armée ainsi ? Nous demandons donc au chef de l’Etat de faire rétablir la vérité. La seconde raison est encore plus simple : nous avons aussi perdu des hommes au Rwanda, j’ai un sous-officier blessé aux Invalides. On finit par se demander quel sens cela a eu.

MG : En 1993, le gouvernement Balladur opère un virage à 180 degrés de notre politique au Rwanda. Pourquoi le regrettez-vous ?

Je crois qu’avec un peu de constance, nous aurions pu éviter des millions de morts sur place. Notre politique a changé au plus mauvais moment et avec trop de légèreté. Les accords d’Arusha (en août 1993) qui devaient pacifier la région en partageant le pouvoir entre Hutus et Tutsis n’ont fait que légitimer officiellement l’intrusion des milices FPR dans le pays. D’ailleurs, le FPR les a violés immédiatement. Mais jamais Paul Kagamé et le FPR[1. Le Front Patriotique Rwandais, aujourd’hui parti politique au pouvoir à Kigali, créé en Ouganda, en 1987-1988 par les exilés tutsis. Parti majoritaire depuis le génocide, le FPR s’est coalisé avec d’autres partis pour former les gouvernements depuis le 19 juillet 1994] n’auraient pu gagner la guerre si nous étions restés sur place pour épauler l’armée rwandaise, avec laquelle nous avions des accords de coopération militaire : si le cessez-le-feu n’avait pas eu lieu, les troupes du FPR auraient été repoussées en Ouganda. Mais lorsqu’Edouard Balladur a succédé à Pierre Bérégovoy, notre diplomatie s’est focalisée sur l’Europe centrale au détriment de notre politique africaine. De plus, au-delà de la situation sur le terrain, le FPR a mené et gagné une formidable guerre psychologique à l’intention de l’opinion internationale. La désinformation en temps de guerre est vieille comme le monde, mais l’ampleur qu’elle a atteint autour du Rwanda dépasse l’entendement. Certains journalistes ont systématiquement relayé, consciemment ou non la propagande du FPR, certaines ONG aussi. Certains Etats se sont impliqués, discrètement, mais directement, dans le conflit. C’est ce que montre Pierre Péan, dans Carnages[2. Carnages, les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Pierre Péan, Fayard, 2011], où il prouve que les Américains et les Anglais étaient à l’œuvre auprès du FPR dès le tout début des années 90.

Trois mois après l’attentat contre l’avion du président Habyarimana le 7 avril 1994, qui a déclenché le génocide, la France, à la demande de la Communauté internationale, déclenchait l’opération Turquoise. Cette opération a été mise en cause à plusieurs reprises.
Nous avons été envoyés sur place trop tardivement. Les tueries étaient pratiquement terminées, et Kagamé finissait de conquérir le Rwanda. Non seulement nous n’aurions jamais permis -et encore moins perpétré !- de tels massacres, mais nous n’étions pas sur place quand ils ont eu lieu ! Une enquête sérieuse et honnête nous laverait de tout soupçon. Je tiens à la disposition des chercheurs de très nombreux témoignages de Tutsis, qui remercient la France et son armée de leur avoir sauvé la vie. De la même façon, je ne peux admettre qu’on laisse croire que les Français soient responsables de l’attentat contre l’avion présidentiel en 1994. Je ne cesserai jamais de le dire : nous ne sommes ni coupables, ni complices de ce génocide.

MG : Au-delà du cas rwandais, vous dénoncez la légèreté des décisions politiques qui, selon vous, sont coûteuses en vies sur le terrain. Comment réagissez-vous aux opérations menées en Côte d’Ivoire et en Libye ?
Je ne me prononcerai pas sur l’opportunité de ces opérations. Nous avons des compatriotes sur place, au sol et dans les airs et je respecte leur engagement. Néanmoins, ces deux exemples attestent malheureusement du fait que la France n’a plus de politique étrangère. Dans l’affaire libyenne, nous recevons un dirigeant en grande pompe, puis nous décidons d’apporter notre concours à ses opposants insurgés dans une guerre d’essence tribale –des insurgés dont il se peut que nous ayons beaucoup à dire dans les mois à venir. À cette occasion, on a accordé à Bernard-Henri Levy –qui est sans doute un homme remarquable- le statut de chef de guerre français en Libye. Personnellement, je ne suis pas persuadé qu’il soit le mieux placé pour connaître le terrain…

MG : BHL n’est pour rien dans l’affaire ivoirienne…

En Côte d’Ivoire, les choses sont encore différentes. Je connais bien ce pays, j’ai travaillé auprès du président Houphouët-Boigny. De l’Indépendance jusqu’aux années 2000, la coopération militaire française n’a eu pour d’autre effet que d’aider ce pays à exister en assurant la paix civile et le développement économique, et donc en stabilisant la ligne de partage entre le Nord et le Sud. En soutenant le nouveau chef d’Etat, Alassane Ouattara, nous avons, de fait, aidé les Musulmans du Nord à achever leur conquête du Sud. Là-bas, comme ailleurs en Afrique, on abandonne du jour au lendemain des pays avec lesquels nous avions des accords de coopération et ensuite on s’étonne que ces pays basculent dans le chaos.

MG : Ne craignez-vous pas un procès en néocolonialisme ?

Je ne crains rien, j’ai l’habitude : c’est une critique classique qui illustre un complexe français classique. Beaucoup de contempteurs de la « Françafrique » préfèrent en rester à leurs idées toutes faites. Alors, quand il s’agit de commenter la situation en Côte d’Ivoire ou en Libye on réagit par l’émotion, on ne se soucie plus de politique. Pour Kadhafi, les choses sont simples, ce dictateur est un tel repoussoir qu’on n’instruit qu’assez rarement le procès de la France. Concernant la Côte d’Ivoire, chacun sait que Gbagbo n’est pas vraiment une sorte de Kadhafi. Alors, on attaque l’intervention par un autre biais, celui du néocolonialisme. Et puis la grille d’analyse médiatique se détermine aussi en fonction des querelles franco-françaises. De fait, le PS penchait pour Gbagbo et l’UMP pour Ouattara : voilà à quoi nous en sommes réduits en matière de politique étrangère ! Aujourd’hui toute action politique est, au mieux, définie à un horizon de cinq ans. Avec une vue aussi courte, il n’est pas étonnant que nous ayons perdu toute influence en Afrique.

Propos recueilli par Muriel Gremillet

RWANDA, JE DEMANDE JUSTICE POUR LA FRANCE ET SES SOLDATS

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Pauvres froggies qui se plaignent de leurs radars… En matière de contrôle des automobilistes, le pays d’Orwell et d’Huxley fait beaucoup mieux

Figurez-vous que désormais, les policiers du comté d’Essex mettront en place des barrages routiers et des inspections surprises sur les routes pour chercher des preuves d’utilisation illicite… de tabac.

Sont « seulement » visés pour le moment les véhicules de fonction, considérés comme lieux de travail, et donc soumis aux lois à forte teneur prohibitionniste adoptées dans le pays en 2006

Et ne croyez que vous vous tirerez d’affaire en balançant votre mégot par la fenêtre dès que vous apercevrez au loin le casque d’un bobby : ceux-ci sont habilités à inspecter les cendriers et à humer l’intérieur des véhicules pour traquer et punir les hors-la-loi.

Après l’alcool, la pollution et la vitesse, voilà donc un nouveau vice en voie d’éradication de la sphère automobile. Reste à adapter en Europe les lois en vigueur dans certains états américains qui punissent les gros mots et autres doigts d’honneur au volant sous couvert de lutte contre la violence verbale routière. Une fois ce dossier purgé, la moralisation de la voie publique sera presque achevée, il ne restera plus à légiférer contre les adolescents et adolescentes de tous âges qui partagent leurs émois sur les banquettes arrière…

Revenez, Jean-François Kahn, c’est eux qui sont fous !

photo : Hannah

Le syndrome « J’en tiens un chef ! » vient de faire une nouvelle victime en la personne de Jean-François Kahn. Au moment où j’achève ce texte, je découvre qu’il était peut-être prémonitoire. Le fondateur de Marianne aurait décidé de jeter l’éponge après le tumulte suscité, au sein de l’hebdomadaire, par une formule malheureuse, regrettée deux jours après avoir été prononcée. Il ne s’agit pas seulement d’un épisode dérisoire dans la vie du microcosme. S’il s’avérait qu’une assemblée de journalistes – dont un certain nombre lui doivent leur carrière – alliée à une brochette de féministes vindicatives, a poussé ce bagarreur impénitent à déclarer forfait, cela signifierait que la mauvaise foi et la malveillance, drapées dans les habits de la vertu prêchi-prêcheuse peuvent imposer leur loi. Bref, ce serait une très mauvaise nouvelle. Y compris pour ceux qui ne sont d’accord en rien avec Kahn. À vrai dire, je n’y crois pas.

Revenons sur les faits. Dès 9 heures le 16 mai, grâce à la magie d’internet, nul n’ignorait que, sur France Culture, le fondateur de Marianne avait employé l’expression « troussage de domestique » pour qualifier ce qui, selon Nafissatou Diallo, se serait passé dans la suite 2806 du Sofitel de New York. La planète féministe s’en pourléchait les babines, la gauchosphère triomphait : « Macho ! », clamaient les unes. « Mépris de classe », décrétaient les autres. J’avoue n’avoir pas vraiment fouillé dans les coins et recoins de la Toile mais j’imagine que, compte tenu de la nationalité de la plaignante, il s’est aussi trouvé quelques imbéciles pour affirmer avec l’assurance des commissaires politiques de toutes époques que JFK avait montré sa véritable et vilaine nature raciste[1. Extrait de l’appel publié par le Comité de soutien à Nafissatou Diallo: « Pour exprimer ma condamnation du racisme, du sexisme et de l’islamophobie, pour montrer qu’au pays des droits de l’homme, il ne suffit pas d’être milliardaire et de se dire de gauche pour avoir toujours raison et être au-dessus des lois, pour protester contre l’impunité systématique dont bénéficient en France ceux qui s’en prennent à des Africains ou à des Afro-descendants, je rejoins le comité de soutien à Nafissatou Diallo, dite « Ophélia » »].

Quand, dans la foulée, BHL et Robert Badinter sont montés au créneau, je me suis dit, comme tous mes concitoyens dont j’espionne, l’air de rien, les papotages de métro et de bistrots, que ces gens célèbres, riches et puissants, se serraient les coudes. Je persiste à penser que cette levée de boucliers a eu un effet désastreux. On fait bien du foin pour pas grand-chose, semblaient-ils penser, après tout, « il n’y a pas eu mort d’homme » – ce qui, même si les faits étaient avérés, serait incontestable… S’ils avaient voulu alimenter la rancœur de la France qui se lève tôt et prouver l’existence d’une caste de privilégiés qui non contente d’ignorer à quoi ressemble le métro, prétend jouir de l’impunité, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Pour la vox populi, la cause est entendue : les jugements de Cour ont blanchi le puissant. Comme toujours.

Pas la peine d’avoir les moyens de se payer les communicants les plus chers du monde pour commettre de telles bourdes. Ils m’auraient demandé que je leur aurais conseillé, et à l’œil, de faire simple et de dire la vérité. En l’occurrence, ces sommités ne défendaient pas seulement un type de la haute mais un ami, ce qui est infiniment plus respectable. Vous me direz que ces gens ne comptent pas beaucoup d’amis menuisiers ou chômeurs : la belle affaire. L’endogamie sociale n’est pas une découverte et perso, peu me chaut que tous ces beautiful people vivent dans un monde qui ne ressemble au mien que de très loin. De toute façon, ma bonne dame, autant d’argent, ça fait bien des soucis. S’ils avaient dit « Je connais Dominique, je sais qu’il n’est pas coupable » – ce qui revenait à accuser la plaignante d’être une fieffée menteuse – ou même « quoi qu’il ait fait, je suis dans son camp parce que c’est mon pote », on aurait compris. Après tout, que penserait-on de gens qui lâchent leurs copains quand ils sont vraiment dans le pétrin ? Pour ma part, même si on m’apporte la preuve irréfutable qu’Alain Finkielkraut a volé un i Phone à l’arraché, je ne le croirai pas.

Mais revenons à Jean-François Kahn et à son « troussage de domestiques », expression charmante au demeurant. J’avoue : je ne me suis pas privée de cette occasion de m’indigner avec bonne conscience. Et je ne jurerais pas que celle-ci n’était pas décuplée par les vacheries, parfois excessives, que mon ancien patron me balance de temps à autre. « Quel délicieux parfum d’Ancien régime, c’est bien la peine de nous chanter 1848 et de se la jouer Victor Hugo résistant à Napoléon III », ai-je pensé en ricanant intérieurement. Un zeste de générosité, voire de simple honnêteté, m’aurait incitée à réviser immédiatement ce jugement : je connais le bonhomme, il ne manque pas de défauts, mais l’arrogance de classe n’en fait pas partie – le mépris des femmes non plus.

Je ne cherche pas à infliger mes états d’âme à des lecteurs qui ne m’ont rien fait, mais à attirer leur attention sur ce qui transforme le débat public en guerre impitoyable où tous les coups sont permis, l’objectif n’étant pas de convaincre mais de laisser sur le tapis un adversaire devenu un ennemi. Qu’on pense à Alain Finkielkraut, cloué au pilori des racistes pour une blague sans conséquence quand la lecture de dix lignes d’un seul de ses livres aurait dû suffire à balayer cette accusation. Ou à Christian Jacob qui, pour une sortie bétassonne sur l’incapacité de DSK à incarner le terroir, déclencha diverses foudres dont celles de mon cher Luc Rosenzweig et de… Jean-François Kahn, lequel crut déceler dans cette phrase l’un des multiples signes de la pétainisation des esprits.

Peu importe la compréhension pourvu qu’on ait l’ivresse de la dénonciation. Il est si bon de traquer le dérapage, de répéter avec délectation la parole malheureuse, imprudente, ou ambiguë, de dénoncer le scandale et le scandaleux et surtout de dire et de redire qu’on l’avait bien dit.

Reste à comprendre pourquoi ces mauvaises mayonnaises prennent. C’est qu’au-delà de la joie mauvaise suscitée par le spectacle d’un notable se muant en délinquant et de l’euphorie du flic attrapant au collet un suspect présumé coupable, elles permettent aux innombrables procureurs des puissants déguisés en avocats des opprimés de confirmer leurs certitudes. Un certain nombre de féministes se sont donc emparées avec délectation du « troussage » et des gaffes citées plus haut, y trouvant la preuve de ce qu’elles savaient depuis longtemps, à savoir que la société française est rongée par le mal du sexisme. « Dangereux ! », « irresponsable ! », « terrifiant ! » : à l’heure où j’écris ces lignes, on ignore encore le nombre de femmes agressées par des mâles dopés au machisme kahnien.

Du viol présumé au harcèlement allégué, de la drague consentie aux offenses tolérées, des salaires minorés aux inégalités devant les taches ménagères, tout y est passé. Rien ou pas grand-chose de nouveau dans cette complainte victimaire ressassée avec l’assurance hargneuse du bon droit. Nos révolutionnaires en jupons n’ont pas dû lire Marx, qui leur aurait appris que la destruction du patriarcat était inscrite dans le déploiement du capitalisme. Passons.

Sans doute occupées à mettre sur pied une brigade des plumeaux, elles n’ont pas non plus eu le temps de lire le texte dans lequel Jean-François Kahn, qualifiant son expression « d’injustifiable », expliquait son égarement par le désarroi dans lequel l’avait plongé l’arrestation de DSK. On aurait pu tourner la page, accepter les excuses du coupable, estimer que la honte était une sanction suffisante, le condamner à évoquer les offenses faites aux femmes dans chacun de ses articles. Mais nos vengeuses ne connaissent ni le repentir ni le pardon. On ne la leur fait pas à ces spécialistes des reins et des cœurs : c’est l’inconscient qui a parlé et ton inconscient parle trop, gringo !

Les banderoles étaient prêtes, la manifestation annoncée. Alors qu’on les invitait sur tous les plateaux, elles n’allaient pas laisser passer si belle occasion de faire savoir dans quel pays horrible elles vivent. Quand on a planté ses dents dans les mollets d’une si belle proie, on ne la lâche pas pour l’ombre d’un remords. Surtout s’il est exprimé par un homme qui, si ça se trouve, ne lave même pas la vaisselle. Pour ma part, s’il faut s’en remettre à de telles avocates, je préfère être de corvée de patates toute ma vie.

Inutile de se faire des illusions, cette affaire atterrante ne sèmera pas la moindre graine de doute chez ceux (et celles) qui lynchent au nom de l’humanisme et exécutent pour la justice. Sachez-le, désormais une faute avouée ne sera jamais pardonnée. Si l’erreur est humaine, sa condamnation sans procès annonce la victoire de l’inhumanité. Puisque c’est pour notre bien.

Ophélie, méfie-toi de tes amies

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AFP/Bertrand Langlois

« Nous ne savons évidemment pas ce qui s’est passé dans la suite 2806 du Sofitel de Manhattan ». Telle est probablement l’une des phrases les plus écrites et les plus lues dans la presse depuis le dimanche 14 mai 2011. D’abord mise à toutes les sauces par les amis et défenseurs de Dominique Strauss-Kahn désireux de marquer ainsi leur attachement à la présomption d’innocence, elle est désormais abondamment recyclée par des « féministes » qui n’hésitent pas à témoigner ainsi de leur appétence pour la présomption de culpabilité.

Selon un certain nombre d’entre elles, l’affaire DSK aurait en effet donné lieu à une orgie de propos inqualifiables prononcés par des phallocrates impénitents, nostalgiques du droit de cuissage et de la barbarie d’ancien régime. Un nouvel avatar de la « France moisie » se révèlerait à nous, sous les traits d’une « France sexiste », dont le caractère éminemment réactionnaire serait d’ailleurs révélé par un antiaméricanisme d’un nouveau genre consistant en une critique implacable des méthodes de la justice et de la presse étasuniennes. Comble du paradoxe, le chef de file de ce néo-patriarcat américanophobe serait Bernard-Henri Lévy, ayant du même coup révélé son vrai visage, celui d’un abominable macho, et retrouvé le sens d’un mot suspect : la « nation ». Ne décrivait-il pas DSK comme l’homme ayant essayé de « mettre en œuvre des règles plus favorables aux nations prolétaires » ?

Bernard-Henri Lévy, donc. Mais pour qu’il y ait « déferlement » de paroles misogynes, encore faut-il lui adjoindre quelques soutiens. Sont donc cités en boucle le « meurtre médiatique » de Robert Badinter, le fameux « il n’y a pas mort d’homme » de Jack Lang, et l’inénarrable « troussage de domestique » de Jean-François Kahn. Voilà pour le déferlement. Et peu importe que l’un d’entre eux se soit auto-condamné durement puis excusé : coupable un jour, coupable toujours.

Les « féministes » françaises viennent donc de s’éveiller avec horreur dans un monde atrocement inégalitaire où les femmes vivent murées dans un silence de plomb: « en France, la présumée victime n’aurait pas osé porter plainte », nous explique-t-on très assuré. A l’inverse, les hommes, notamment les caciques de l’élite politico-médiatique, pourraient se permettre tous les écarts de langage sans être jamais inquiétés. Ainsi l’humanité se diviserait-elle en deux camps irréductibles : les femmes, toujours victimes, les hommes, souvent suspects.

Il est possible que les phrases malheureuses énumérées ci-dessus soient en effet teintées d’un vieux fond d’empathie masculine. Il est possible aussi qu’elles soient le reflet d’une solidarité de gens bien nés, dont témoigneraient quelques puissants au détriment d’une femme de ménage. Cette seconde explication est sans doute bien plus intéressante, mais aussi moins souvent évoquée. On a tellement pris l’habitude de raisonner en termes de conflits intercommunautaires que l’on oublie systématiquement la rémanence de la lutte des classes. Ainsi, à Christophe Guilluy qui déplorait « les individus ne sont plus prioritairement définis par leur position sociale mais d’abord par une origine ethnoculturelle »[1. Christophe Guilluy, Fractures françaises, François Bourin Editeur, 2010], on pourrait répondre que dans le cas présent « les individus ne sont plus prioritairement considérés en fonction de leur classe sociale, mais de leur appartenance sexuelle ».

Mille autres explications peuvent encore venir contredire la thèse du sexisme exclusif et généralisé. Le déni amical, ainsi exprimé dans Le Monde par Jean-François Kahn : « une amitié de quarante ans avec Anne Sinclair agissait en moi comme un refus d’admettre l’intolérable violence d’un viol ». Le déni « patriotique » de ces Français si nombreux à croire encore au complot tant leur paraît insupportable l’idée que l’homme qu’ils envisageaient de se donner comme président ait pu commettre l’irréparable. Le déni, enfin, qui nous rend si intolérable l’idée d’appartenir, avec l’auteur présumé d’un crime, à une commune humanité. Car si celui-ci a pu trébucher de la sorte, alors, demain, pourquoi pas nous ? Et de quelles horreurs devons nous craindre, à notre tour, d’être capables ?

Ces bribes éparses d’explications ne plaident guère, en tout cas, pour l’hypothèse du sexisme, de l’indifférence pour la délinquance sexuelle, et de la nostalgie d’un « absolutisme suranné considérant le viol comme un droit régalien »[2. Cécile Alduy, Pour en finir avec le sexisme, Le Monde du 27 mai]. Au contraire, c’est l’effroi qu’inspire ce crime plus que tout autre qui conduit à refuser d’admettre qu’ait pu le commettre l’un de nos amis, ou l’un de nos leaders.

Cet effroi, assez généralement partagé par les hommes et par les femmes de ce pays, des féministes autoproclamées ont voulu se l’approprier, bien vite rejointes par quelques communautaristes grimés en antiracistes, flairant l’aubaine que constitue la négritude de la présumée victime. Un comité de soutien à Nafissatou Diallo a ainsi vu le jour sous la houlette de l’historien Claude Ribbe, obsessionnel de l’esclavage et pourfendeur tendance « afrocentriste » du crime de Napoléon[3. Le crime de Napoléon est un ouvrage très contesté de Claude Ribbe reprochant à Napoléon d’avoir rétabli l’esclavage en utilisant une législation comparée aux lois de Nuremberg. Selon Ribbe, Napoléon aurait également favorisé des gazages d’afrodescendants sur des bases ethniques]. Dans un invraisemblable communiqué, ce comité dénonce tout à la fois « le racisme, le sexisme, et l’islamophobie ». Pas moins. Ainsi, en lieu et place de ce que l’on a parfois appelé la « concurrence victimaire », voici venu le temps du « mille feuille victimaire », où toutes les minorités et autres stigmatisés du monde viennent proposer leur indignation particulière et chercher matière à régler leurs comptes.

Au final, on voit bien quels sont les ressorts de l’élan de solidarité féministe dont a soudain fait l’objet la présumée victime quelques jours après qu’on s’est lassé de parler du présumé bourreau. Alors qu’elle a choisi l’absolue discrétion, de bonnes âmes brandissent son nom sur des pancartes. Alors qu’on prétend vouloir rompre le silence qui l’entoure, on ne parle jamais d’elle, mais ce qu’elle représente, elle qui est à la fois femme, pauvre et noire. Et voici qu’elle disparaît à nouveau des écrans radars, troquant malgré elle son statut d’individu contre celui de symbole.

Hier, on affichait les images d’un Dominique Strauss-Kahn menotté entre deux US-cops, blême, détruit. Il n’était plus un homme, et même plus un coupable. Il était un trophée. Aujourd’hui, on chante sur tous les tons le nom « d’Ophélia », qui n’est même pas le sien. Elle n’est plus une femme, et même plus une victime. Elle est un prétexte.

Texte publié dans L’arène nue.

Cratères de convergence: nous sommes tous des volcans islandais !

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« La nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers. » observait assez justement Baudelaire dans le premier quatrain du sonnet Correspondances. Le monde comme vaste métaphore à interpréter, cela semble plus vrai que jamais. Prenez l’Islande, par exemple. Elle mène depuis deux ans une révolution tranquille qui illustre parfaitement ce printemps des peuples contre les banksters en refusant par des referendums d’initiative populaire à répétition et autres occupations pacifiques du parlement de payer l’addition présentée par les gouvernements britannique et hollandais à propos de la faillite d’Icesave, cet exemple archétypal de la folie financière qui a conduit à la crise de septembre 2008.

Evidemment, ce mouvement est assez peu relayé par les média, pourtant prompts à se réjouir d’un éventuel fléchissement des indignados espagnols. Qu’importe, l’Islande nous offre une « forêt de symboles » pour se rappeler à notre bon souvenir. Après l’Eyjafjöll et le Grimsvötn, deux autres volcans islandais, le Katla et l’Hekla, semblent prêts à exploser. « A en croire les statistiques, nous entrons dans une période au cours des dix prochaines années, en gros, où nous constaterons une augmentation de l’activité volcanique » en Islande, a déclaré le géologue Gunnar B. Gudmundsson, de l’Office météorologique islandais. Ce monsieur Gudmusson n’aurait pu mieux dire. Il faudrait penser à l’envoyer observer les volcans qui couvent en Irlande, en Italie, en Grèce, en Espagne, au Portugal, au Royaume-Uni et, bientôt, en France.

« Les pays pauvres doivent aussi être représentés au G20 »

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photo : Conseil général des Yvelines

En cette année de présidence française du G20 et en attendant la réunion des chefs d’Etat en novembre à Cannes, une « conférence de haut niveau » avait lieu aujourd’hui à Paris pour renforcer la cohérence des politiques économiques internationales. Christine Boutin, qui vient de rendre son rapport sur la mondialisation, y est intervenue. Elle a répondu à nos questions.

Vous participiez aujourd’hui à la grande réunion sociale dans la préparation du G20. Quelque chose a-t-il avancé ?

Christine Boutin : Comme souvent, Nicolas Sarkozy a su trouver les mots en parlant des « damnés de la mondialisation ». Il a rappelé la nécessité de viser une harmonisation vers le haut et précisé que la régulation n’était pas un gros mot, mais bien une nécessité. De mon côté, j’ai soutenu dans mon rapport l’idée que les institutions internationales devaient agir en cohérence pour construire un socle de protection universelle. C’est une belle perspective, qui s’appuie sur le réel.

« Quitter le libre-échangisme sans cœur » : paroles, paroles et paroles à la Guaino, non ?

CB : C’est bien possible, mais pour ma part, je me fais fort d’aller au-delà des mots pour proposer de grands axes d’action. Face au défi de la mondialisation, il nous faut des choix de société clairs et démocratiques qui placent la personne humaine au cœur des règles communes. Ainsi, je propose de :

– faire entrer dans le droit de l’OMC l’exigence du « travail décent » en reconnaissant cette notion comme un bien public mondial.

– donner un cadre à la responsabilité sociale des entreprises en leur fixant des objectifs de traçabilité sociale.

– créer un fond public et privé pour financer les coûts d’amorçage et les études d’impact du social business

– réfléchir à une nouvelle légitimité du G20 pour aller vers une représentation par zones régionales autour de vingt-cinq Etats, dont des pays pauvres.

Puisqu’on en est aux expressions, vous parlez à votre tour de Munich social : c’est du Séguin ?

CB : Ce n’est pas sans raison que M. Séguin a naguère représenté la France au Bureau International du Travail. Je sais que la France est attendue pour porter les sujets sociaux au G20. Si, au final, il n’en ressort rien, nous pourrons rédiger tous les communiqués que nous voudrons, le monde continuera à se fragiliser. Aujourd’hui la globalisation nous tire vers le bas. C’est pourquoi nous devons trouver le Robert Schuman de la mondialisation, qui intégrera à ce procès des valeurs fermes. Sans quoi, nous irons vers la crise sociale générale et renforcée.

Amies féministes, il n’y a pas que DSK sur Terre…

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Oui il faut condamner les violences faites aux femmes. Et donc toutes les violences faites à toutes les femmes. Y compris donc quand ces violences sont justifiées par une fatwa parce que l’inconsciente a fait des folies de son corps ou que simplement elle a osé adresser la parole à un non-musulman (si! si! ça s’est vu !)

Mais me voilà rassuré par la toute nouvelle ordonnance de La Cour suprême du Bangladesh qui stipule ceci : « Les fatwas ne peuvent être décrétées que par des personnes correctement éduquées et à la seule condition qu’elles soient acceptées de manière volontaire par celui qu’elles visent « .

Enfin, il était temps ! Une femme ne sera battue que si elle est d’accord ! Un immense progrès vers les droits de l’Homme et l’égalité des sexes. Peut-être pourra t’elle choisir elle-même le fouet, le public et pourquoi pas le nombre de coups. Et puis, se faire tabasser par un homme « correctement éduquées », ça fait tout de même une sacrée différence.

Bienvenue à Beyrouth-sur-Loire

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photo : Vincent Cassel, la Haine

Il est des polars comme des cris stridents. Brut et agressif, Beyrouth-sur-Loire reflète le parcours sinueux de son jeune auteur. Pierric Guittaut a habité cinq ans dans la banlieue nord de Bourges, où il a joué l’animateur social puis le journaliste. Son voyage initiatique au Liban, à l’hiver 2004, lui a inspiré le personnage du flic Michel Jeddoun, monolithe maronite au physique buriné par ses années de phalangiste.

Flanqué d’un lieutenant prêt à toutes les compromissions, Jeddoun regarde les cadavres joncher les trottoirs de la cité des Ajoncs au fil de la campagne municipale du maire sortant. Ce libéral-sécuritaire, orfèvre de l’enfumage médiatique, cultive avec soin ses liens avec la presse locale, histoire de se forger une image de « dur » face à l’angélisme de la gauche. On aura compris que toute ressemblance avec la politique réelle n’a rien d’une coïncidence.[access capability= »lire_inedits »]

L’intérêt de ce roman lapidaire tiré à seulement 1500 exemplaires et dénué de toute trace de lyrisme ne tient pas à son style inégal mais à ce qu’il révèle d’un monde désenchanté dans lequel les salauds ordinaires prolifèrent : le bolide France va dans le mur, et la déflagration n’épargnera ni les bobos ni les prolos.

Au fil des pages, on découvre une intrigue sèche, servie par une langue parfois érotico-ordurière remixée à la sauce « Gang des Barbares ». Il est question d’antisémitisme et de barbarie, avec un Ilan Halimi rebaptisé Avishaï et une sœur inconsolable qui tente de briser l’omerta des faubourgs – qui n’a rien à envier à sa cousine corse. S’il ne cède pas un millimètre de terrain aux discours racistes, Guittaut emploie la langue ethnique des banlieusards sans craindre de comparaître devant la XVIIe Chambre. « Ces jeunes, explique-t-il dans la revue L’Agitateur, ne sont pas forcément très intéressants au départ, mais ils deviennent à leur tour des victimes. Pas des victimes au sens social du terme, comme la gauche l’entend souvent, mais des victimes du manque de considération générale. » Méprisez, il en restera toujours quelque chose. Sur les causes de la sur-délinquance, le narrateur nous épargne autant le discours de l’excuse (qui ne fait qu’enfoncer un néo-lumpenprolétariat en quête d’autorité) que les considérations ethniques ou culturelles. La minorité agissante des dealers ne souffre pas d’un déficit d’assimilation. Personne n’est plus en phase avec les valeurs de l’époque qu’un caïd de banlieue, épigone suburbain des patrons-voyous et autres escrocs de la finance. Quant aux pauvres, dans leur majorité, ils souffrent sans broncher.

Ces ghettos auto-constitués sont victimes du cynisme froid des prétendues « politiques de la ville », jargon techno destiné à masquer la faillite politique et morale des politiques publiques, mises en œuvre localement par des acteurs sociaux complaisants et des politicards corrompus aux mœurs aussi légères qu’un patron de radio.

Dans ce capharnaüm urbain, chaque voiture incendiée est une pièce de plus insérée dans le juke-box du grand capital. Toute l’ironie du Spectacle contemporain est qu’il recouvre la misère économique et sociale d’un écran de fumée compassionnel, maquillage institutionnalisé par l’alliance de la droite libérale-sécuritaire et de la « racaille », les errements de celle-ci étant supposés justifier les fautes de celle-là. Rappeurs au QI d’huître, journaleux conditionnés par des années de pseudo-gauchisme échevelé : Jeddoun n’épargne personne. La guerre civile n’est même plus une menace latente mais une réalité qui surviendra à plus ou moins brève échéance et dont 2005 aura été une répétition générale, un feu de paille préfigurant le grand brasier bleu-blanc-rouge du XXIe siècle.

Dans la lignée du très réussi Supplément au roman national de Jean-Éric Boulin, Guittaut dresse le portrait sombre d’une future-ex-nation décomposée par la marchandisation des rapports humains, l’assignation identitaire des corps et des esprits magnifiée par le slogan « Black-Blanc-Beur ». La discrimination positive sur base ethnique fait figure d’ascenseur social pour jeunes loups aux dents longues, la couleur de peau de condition absolutoire pour des délinquants qui partagent la même sous-culture de voyou, qu’ils s’appellent Kevin, Bakari ou Yacine.

Conjuguant son expérience du Liban et celle de nos faubourgs, Pierric Guittaut dévoile la libanisation rampante de la société française, où les rapports sociaux s’ethnicisent à mesure que l’État inonde les féodaux locaux de vaines subventions et laisse prospérer l’économie du shit pendant que les « braves gens » tentent de dormir en attendant des jours meilleurs et se font traiter de « fachos » parce qu’ils ont le malheur de ne pas communier avec leurs bourreaux.

On pourrait presque ranger Beyrouth-sur-Loire dans la littérature populiste. Certains regretteront qu’à l’instar du Camp des saints, il ne séduise que quelques plumitifs de Rivarol atteints d’anti-immigrationnisme pathologique. Il serait dommage, pourtant, de passer à côté de la puissance mobilisatrice de ce roman sans thèse. Pour mieux reculer avant de sauter, lorgnons du côté de l’extrême-gauche, par exemple du côté de Miguel Benasayag et de Jean-Baptiste Eyraud qui, dans Tout va bien, délivrent quelques leçons stimulantes parfaitement adaptées à l’entropie des banlieues chaudes. Contre la formidable « entreprise de destruction de la vie » turbo-capitaliste, « si nous ne pouvons pas construire, développer d’autres réalités, d’autres pratiques, si nous ne pouvons pas désirer autre chose qu’une meilleure place dans ce système-ci, tout continuera à marcher bien, beaucoup trop bien. » Un esprit révolutionnaire y puisera l’espérance de l’après-chaos. Souhaitons que cette lecture et d’autres alimentent la chaudière de ceux qui devront reconstruire sur les ruines de leurs aînés.[/access]

Beyrouth-sur-Loire

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Lagarde, prends garde !

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photo : FMI

Voici une nouvelle grande cause pour notre glorieuse nation : placer Christine Lagarde, notre actuelle ministre des Finances, à la tête du FMI. A lire les commentaires depuis quelques jours, il semblerait qu’hormis quelques grincheux, personne n’y trouve à redire. Pourtant, quelques indices devraient mettre la puce à l’oreille des laudateurs et leur faire se poser des questions sur l’opportunité d’une telle candidature.

Christine Lagarde serait une bonne candidate parce qu’elle est européenne. Sous-entendu, vu que la crise n’est pas terminée sur notre vieux continent, autant éviter de filer les clés du FMI à un candidat chinois, brésilien ou indien, qui risquerait de traiter sans pitié les économies de nos pauvres vieilles nations maltraités par l’euro et les problèmes structurels. On entend certains députés de droite expliquer que Christine Lagarde, même libérale est, de toute façon, moins libérale qu’un social-démocrate allemand et qu’une fois au poste occupé jusqu’ici par DSK, elle prendra soin de ne pas trop nous tyranniser.

C’est tout de même étrange l’amnésie journalistico-politique. Il faut ainsi revenir aux débuts politiques de la ministre à la tribune de l’Assemblée, à l’été 2007, vendant avec une fougue libérale extrême, le texte TEPA (travail, emploi, pouvoir d’achat) censé mettre en musique le « travailler plus, pour gagner plus » du candidat Sarkozy. Il faut aussi se souvenir de Christine Lagarde, au moment où la crise de Lehman Brothers touche nos banques, acceptant de leur prêter de l’argent, mais refusant que l’Etat monte au capital des établissements financiers. Or c’était le seul moyen d’éviter que la fameuse « régulation », que tout le monde a à la bouche -surtout dans les salles de marché, mais pour rire- ne reste qu’un mot.

Et puis il y a Tapie. La presse anglo-saxonne, qui n’a pas nos pudeurs, commence déjà à grincer sur les candidats français qui ne sauraient exister sans casserole, petite ou grosse.
On félicitera donc pour une fois les députés socialistes, qui tiennent une ligne assez ferme pour combattre cette nomination: primo, elle est libérale pur jus et secundo, l’affaire Tapie. Rappelons que la cour de discipline budgétaire est saisie ainsi que la Cour de justice de la République par ces mêmes députés socialistes, pour abus d’autorité de la ministre. Rappelons aussi qu’auparavant, Bernard Tapie, par la grâce d’une décision d’arbitrage, avait empoché la modique somme de 45 millions d’euros au titre du préjudice moral dans l’affaire qui l’opposait au Crédit Lyonnais, et au total plus de 210 millions d’euros. Ces «nuages judiciaires», peuvent bien être balayés d’un revers de main, ils existent. Et le risque n’est pas nul que la justice regarde de plus près comment l’affaire Tapie s’est dénouée.

Au-delà de ces arguments politiques, quelque chose m’étonne, me sidère, même, dans la fascination qu’exerce Christine Lagarde dans notre pays. Depuis une semaine, on entend partout la même rengaine: «C’est une femme, elle parle anglais, c’est donc une bonne candidate. » Au point, que dans un premier élan, Martine Aubry, avait annoncé sur France 2 soutenir la ministre de l’Economie pour le FMI, alors même que ses ennuis judiciaires viennent de ses propres députés. Depuis, Aubry, a modéré ses ardeurs. Mais cet engouement spontané reflète une névrose française assez classique : sommes-nous un peuple si tarte, qui dès qu’il se trouve un ministre parlant « parfaitement » anglais, considère que c’est une preuve de génie politique ? Ça me remémore quelque chose. Alors à peine nommé à Bagdad, le jeune Boris Boillon qui arrivait de l’Elysée, éblouissait les journalistes qui le trouvaient « super ». Au motif notamment « qu’il parlait parfaitement arabe ». L’arrogance extrème du même Boillon, ne posait alors de problème à personne. Patatras, nommé à Tunis, il se met à dos la toute nouvelle presse libre tunisienne et devient la risée des mêmes journalistes qui le trouvaient si génial aux bords du Tigre. Pourtant, il parlait toujours aussi bien arabe, la preuve, c’est dans cette langue qu’il avait agressé des consœurs journalistes qui l’interrogeaient. Aussi, j’aimerais dire à Madame Lagarde que le soutien unanime dont elle jouit aujourd’hui, parce qu’elle parle anglais ne durera que tant qu’elle ne commettra pas de bourde. Et si ça se trouve, elle en commettra…

Enfin, on nous explique que c’est une femme. Sous-entendu, c’est tout à l’honneur de la France (et de l’Europe, hein) de proposer une femme comme candidate. Là aussi, mon vieux réflexe universaliste me fait dire qu’on s’en fout. Comme on se fout qu’elle ait pratiqué la natation synchronisée, ou qu’elle aime le Nutella. La France a donc un tel problème d’égalité, qu’on trouve qu’une Française au FMI, ça serait indispensable? J’imagine qu’un vague fond de culpabilité post-DSK provoque aussi cet enthousiasme pour « la grande dame », le surnom que certains collaborateurs zélés et fanatiques ont donné à Lagarde à Bercy. Mais je me permets de ne pas le partager. Et j’entends des voix, plus spécialisées que la mienne, dire que le candidat turc est un homme sérieux, plus régulateur et moins libéral que Lagarde. Mais je m’égare. Il faut soutenir Christine Lagarde au FMI. Puisqu’on vous dit que c’est une femme et qu’elle parle anglais.

Pour Montebourg, Aubry et Hollande, c’est bonnet blanc et blanc bonnet ?

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Pour Arnaud Montebourg, interrogé à l’émission « Les 4 vérités » sur France 2, Martine Aubry et François Hollande sont « deux enfants jumeaux de Lionel Jospin » au logiciel idéologique « parfaitement identique ». En somme, deux candidats qui accompagneraient le capitalisme mondialisé en le mâtinant d’une une petite touche sociale (réforme de la dépendance, emplois aidés, etc.).

Bigre ! Pour un peu, ce renvoi aux vingt-deux mètres rappellerait le Jacques Duclos de 1969 refusant d’arbitrer le duel fratricide Poher-Pompidou, voire le Chevènement du premier tour de 2002 fustigeant l’hydre bicéphale « Chirospin ».

Sur le fond, difficile de donner tort au député de Saône-et-Loire. Aubry comme Hollande ont approuvé l’Acte unique européen, voté oui à Maastricht, approuvé le Traité Constitutionnel Européen de 2005 puis soutenu l’action de DSK à la tête du FMI. De quoi alimenter la permanente schizophrénie du Parti Socialiste qui se jette à bras raccourcis sur la droite libérale mais encense l’ouverture des marchés et les privatisations dictées par les grandes institutions internationales.
Enfants spirituels ou biologiques de Jacques Delors, Aubry et Hollande ont également porté sur les fonts baptismaux la candidature de Pascal Lamy à l’OMC, ce grand chantre du libre-échange mondial, une machine à niveler par le bas !

Quant à l’aggiornamento protectionniste du PS, qui avance l’idée d’« écluses » aux frontières de l’Europe, un petit détour par la Toile suffit à en jauger la sincérité : Je ne sais pas vous mais entre l’Aubry et le fromage de Hollande, je prendrais bien un peu de dessert (vraiment) socialiste…

« Génocide rwandais : justice pour la France ! »

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Le Général Didier Tauzin a commandé de 1992 à 1994 le 1er RPIMa, le très prestigieux Premier régiment de parachutistes d’infanterie de marine. À ce titre, il a été, durant cette période, envoyé à plusieurs reprises au Rwanda pour encadrer et former l’armée rwandaise.
Depuis, l’action de la France au Rwanda a été mise en cause par la presse, mais aussi très officiellement par le président rwandais, Paul Kagamé, qui l’accuse d’avoir été complice du génocide et d’avoir contribué à « former » les génocidaires. En l’absence de réaction des autorités politiques françaises face à ces accusations gravissimes et répétées, il vient de publier Rwanda, je demande justice pour la France et ses soldats.

Muriel Gremillet : Pourquoi avoir écrit ce livre maintenant, si longtemps après les faits ?

Pour deux raisons : tout d’abord, depuis 1994, on continue à accuser très régulièrement la France et son armée d’avoir participé au génocide rwandais. C’est notamment ce qu’affirme le rapport Mucyo commandé par les autorités de Kigali : à lire ce texte, nous nous serions comportés au Rwanda comme les Waffen SS à Oradour sur Glane. Or, à l’heure actuelle, personne, en France, n’a réagi officiellement. Pourtant, en octobre 2008, Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique du président de la République, nous avait promis d’intervenir. Jusqu’à quand les autorités françaises vont-elles laisser ainsi Paul Kagamé cracher sur la France et son armée ainsi ? Nous demandons donc au chef de l’Etat de faire rétablir la vérité. La seconde raison est encore plus simple : nous avons aussi perdu des hommes au Rwanda, j’ai un sous-officier blessé aux Invalides. On finit par se demander quel sens cela a eu.

MG : En 1993, le gouvernement Balladur opère un virage à 180 degrés de notre politique au Rwanda. Pourquoi le regrettez-vous ?

Je crois qu’avec un peu de constance, nous aurions pu éviter des millions de morts sur place. Notre politique a changé au plus mauvais moment et avec trop de légèreté. Les accords d’Arusha (en août 1993) qui devaient pacifier la région en partageant le pouvoir entre Hutus et Tutsis n’ont fait que légitimer officiellement l’intrusion des milices FPR dans le pays. D’ailleurs, le FPR les a violés immédiatement. Mais jamais Paul Kagamé et le FPR[1. Le Front Patriotique Rwandais, aujourd’hui parti politique au pouvoir à Kigali, créé en Ouganda, en 1987-1988 par les exilés tutsis. Parti majoritaire depuis le génocide, le FPR s’est coalisé avec d’autres partis pour former les gouvernements depuis le 19 juillet 1994] n’auraient pu gagner la guerre si nous étions restés sur place pour épauler l’armée rwandaise, avec laquelle nous avions des accords de coopération militaire : si le cessez-le-feu n’avait pas eu lieu, les troupes du FPR auraient été repoussées en Ouganda. Mais lorsqu’Edouard Balladur a succédé à Pierre Bérégovoy, notre diplomatie s’est focalisée sur l’Europe centrale au détriment de notre politique africaine. De plus, au-delà de la situation sur le terrain, le FPR a mené et gagné une formidable guerre psychologique à l’intention de l’opinion internationale. La désinformation en temps de guerre est vieille comme le monde, mais l’ampleur qu’elle a atteint autour du Rwanda dépasse l’entendement. Certains journalistes ont systématiquement relayé, consciemment ou non la propagande du FPR, certaines ONG aussi. Certains Etats se sont impliqués, discrètement, mais directement, dans le conflit. C’est ce que montre Pierre Péan, dans Carnages[2. Carnages, les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Pierre Péan, Fayard, 2011], où il prouve que les Américains et les Anglais étaient à l’œuvre auprès du FPR dès le tout début des années 90.

Trois mois après l’attentat contre l’avion du président Habyarimana le 7 avril 1994, qui a déclenché le génocide, la France, à la demande de la Communauté internationale, déclenchait l’opération Turquoise. Cette opération a été mise en cause à plusieurs reprises.
Nous avons été envoyés sur place trop tardivement. Les tueries étaient pratiquement terminées, et Kagamé finissait de conquérir le Rwanda. Non seulement nous n’aurions jamais permis -et encore moins perpétré !- de tels massacres, mais nous n’étions pas sur place quand ils ont eu lieu ! Une enquête sérieuse et honnête nous laverait de tout soupçon. Je tiens à la disposition des chercheurs de très nombreux témoignages de Tutsis, qui remercient la France et son armée de leur avoir sauvé la vie. De la même façon, je ne peux admettre qu’on laisse croire que les Français soient responsables de l’attentat contre l’avion présidentiel en 1994. Je ne cesserai jamais de le dire : nous ne sommes ni coupables, ni complices de ce génocide.

MG : Au-delà du cas rwandais, vous dénoncez la légèreté des décisions politiques qui, selon vous, sont coûteuses en vies sur le terrain. Comment réagissez-vous aux opérations menées en Côte d’Ivoire et en Libye ?
Je ne me prononcerai pas sur l’opportunité de ces opérations. Nous avons des compatriotes sur place, au sol et dans les airs et je respecte leur engagement. Néanmoins, ces deux exemples attestent malheureusement du fait que la France n’a plus de politique étrangère. Dans l’affaire libyenne, nous recevons un dirigeant en grande pompe, puis nous décidons d’apporter notre concours à ses opposants insurgés dans une guerre d’essence tribale –des insurgés dont il se peut que nous ayons beaucoup à dire dans les mois à venir. À cette occasion, on a accordé à Bernard-Henri Levy –qui est sans doute un homme remarquable- le statut de chef de guerre français en Libye. Personnellement, je ne suis pas persuadé qu’il soit le mieux placé pour connaître le terrain…

MG : BHL n’est pour rien dans l’affaire ivoirienne…

En Côte d’Ivoire, les choses sont encore différentes. Je connais bien ce pays, j’ai travaillé auprès du président Houphouët-Boigny. De l’Indépendance jusqu’aux années 2000, la coopération militaire française n’a eu pour d’autre effet que d’aider ce pays à exister en assurant la paix civile et le développement économique, et donc en stabilisant la ligne de partage entre le Nord et le Sud. En soutenant le nouveau chef d’Etat, Alassane Ouattara, nous avons, de fait, aidé les Musulmans du Nord à achever leur conquête du Sud. Là-bas, comme ailleurs en Afrique, on abandonne du jour au lendemain des pays avec lesquels nous avions des accords de coopération et ensuite on s’étonne que ces pays basculent dans le chaos.

MG : Ne craignez-vous pas un procès en néocolonialisme ?

Je ne crains rien, j’ai l’habitude : c’est une critique classique qui illustre un complexe français classique. Beaucoup de contempteurs de la « Françafrique » préfèrent en rester à leurs idées toutes faites. Alors, quand il s’agit de commenter la situation en Côte d’Ivoire ou en Libye on réagit par l’émotion, on ne se soucie plus de politique. Pour Kadhafi, les choses sont simples, ce dictateur est un tel repoussoir qu’on n’instruit qu’assez rarement le procès de la France. Concernant la Côte d’Ivoire, chacun sait que Gbagbo n’est pas vraiment une sorte de Kadhafi. Alors, on attaque l’intervention par un autre biais, celui du néocolonialisme. Et puis la grille d’analyse médiatique se détermine aussi en fonction des querelles franco-françaises. De fait, le PS penchait pour Gbagbo et l’UMP pour Ouattara : voilà à quoi nous en sommes réduits en matière de politique étrangère ! Aujourd’hui toute action politique est, au mieux, définie à un horizon de cinq ans. Avec une vue aussi courte, il n’est pas étonnant que nous ayons perdu toute influence en Afrique.

Propos recueilli par Muriel Gremillet

RWANDA, JE DEMANDE JUSTICE POUR LA FRANCE ET SES SOLDATS

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Pauvres froggies qui se plaignent de leurs radars… En matière de contrôle des automobilistes, le pays d’Orwell et d’Huxley fait beaucoup mieux

Figurez-vous que désormais, les policiers du comté d’Essex mettront en place des barrages routiers et des inspections surprises sur les routes pour chercher des preuves d’utilisation illicite… de tabac.

Sont « seulement » visés pour le moment les véhicules de fonction, considérés comme lieux de travail, et donc soumis aux lois à forte teneur prohibitionniste adoptées dans le pays en 2006

Et ne croyez que vous vous tirerez d’affaire en balançant votre mégot par la fenêtre dès que vous apercevrez au loin le casque d’un bobby : ceux-ci sont habilités à inspecter les cendriers et à humer l’intérieur des véhicules pour traquer et punir les hors-la-loi.

Après l’alcool, la pollution et la vitesse, voilà donc un nouveau vice en voie d’éradication de la sphère automobile. Reste à adapter en Europe les lois en vigueur dans certains états américains qui punissent les gros mots et autres doigts d’honneur au volant sous couvert de lutte contre la violence verbale routière. Une fois ce dossier purgé, la moralisation de la voie publique sera presque achevée, il ne restera plus à légiférer contre les adolescents et adolescentes de tous âges qui partagent leurs émois sur les banquettes arrière…

Revenez, Jean-François Kahn, c’est eux qui sont fous !

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photo : Hannah

Le syndrome « J’en tiens un chef ! » vient de faire une nouvelle victime en la personne de Jean-François Kahn. Au moment où j’achève ce texte, je découvre qu’il était peut-être prémonitoire. Le fondateur de Marianne aurait décidé de jeter l’éponge après le tumulte suscité, au sein de l’hebdomadaire, par une formule malheureuse, regrettée deux jours après avoir été prononcée. Il ne s’agit pas seulement d’un épisode dérisoire dans la vie du microcosme. S’il s’avérait qu’une assemblée de journalistes – dont un certain nombre lui doivent leur carrière – alliée à une brochette de féministes vindicatives, a poussé ce bagarreur impénitent à déclarer forfait, cela signifierait que la mauvaise foi et la malveillance, drapées dans les habits de la vertu prêchi-prêcheuse peuvent imposer leur loi. Bref, ce serait une très mauvaise nouvelle. Y compris pour ceux qui ne sont d’accord en rien avec Kahn. À vrai dire, je n’y crois pas.

Revenons sur les faits. Dès 9 heures le 16 mai, grâce à la magie d’internet, nul n’ignorait que, sur France Culture, le fondateur de Marianne avait employé l’expression « troussage de domestique » pour qualifier ce qui, selon Nafissatou Diallo, se serait passé dans la suite 2806 du Sofitel de New York. La planète féministe s’en pourléchait les babines, la gauchosphère triomphait : « Macho ! », clamaient les unes. « Mépris de classe », décrétaient les autres. J’avoue n’avoir pas vraiment fouillé dans les coins et recoins de la Toile mais j’imagine que, compte tenu de la nationalité de la plaignante, il s’est aussi trouvé quelques imbéciles pour affirmer avec l’assurance des commissaires politiques de toutes époques que JFK avait montré sa véritable et vilaine nature raciste[1. Extrait de l’appel publié par le Comité de soutien à Nafissatou Diallo: « Pour exprimer ma condamnation du racisme, du sexisme et de l’islamophobie, pour montrer qu’au pays des droits de l’homme, il ne suffit pas d’être milliardaire et de se dire de gauche pour avoir toujours raison et être au-dessus des lois, pour protester contre l’impunité systématique dont bénéficient en France ceux qui s’en prennent à des Africains ou à des Afro-descendants, je rejoins le comité de soutien à Nafissatou Diallo, dite « Ophélia » »].

Quand, dans la foulée, BHL et Robert Badinter sont montés au créneau, je me suis dit, comme tous mes concitoyens dont j’espionne, l’air de rien, les papotages de métro et de bistrots, que ces gens célèbres, riches et puissants, se serraient les coudes. Je persiste à penser que cette levée de boucliers a eu un effet désastreux. On fait bien du foin pour pas grand-chose, semblaient-ils penser, après tout, « il n’y a pas eu mort d’homme » – ce qui, même si les faits étaient avérés, serait incontestable… S’ils avaient voulu alimenter la rancœur de la France qui se lève tôt et prouver l’existence d’une caste de privilégiés qui non contente d’ignorer à quoi ressemble le métro, prétend jouir de l’impunité, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Pour la vox populi, la cause est entendue : les jugements de Cour ont blanchi le puissant. Comme toujours.

Pas la peine d’avoir les moyens de se payer les communicants les plus chers du monde pour commettre de telles bourdes. Ils m’auraient demandé que je leur aurais conseillé, et à l’œil, de faire simple et de dire la vérité. En l’occurrence, ces sommités ne défendaient pas seulement un type de la haute mais un ami, ce qui est infiniment plus respectable. Vous me direz que ces gens ne comptent pas beaucoup d’amis menuisiers ou chômeurs : la belle affaire. L’endogamie sociale n’est pas une découverte et perso, peu me chaut que tous ces beautiful people vivent dans un monde qui ne ressemble au mien que de très loin. De toute façon, ma bonne dame, autant d’argent, ça fait bien des soucis. S’ils avaient dit « Je connais Dominique, je sais qu’il n’est pas coupable » – ce qui revenait à accuser la plaignante d’être une fieffée menteuse – ou même « quoi qu’il ait fait, je suis dans son camp parce que c’est mon pote », on aurait compris. Après tout, que penserait-on de gens qui lâchent leurs copains quand ils sont vraiment dans le pétrin ? Pour ma part, même si on m’apporte la preuve irréfutable qu’Alain Finkielkraut a volé un i Phone à l’arraché, je ne le croirai pas.

Mais revenons à Jean-François Kahn et à son « troussage de domestiques », expression charmante au demeurant. J’avoue : je ne me suis pas privée de cette occasion de m’indigner avec bonne conscience. Et je ne jurerais pas que celle-ci n’était pas décuplée par les vacheries, parfois excessives, que mon ancien patron me balance de temps à autre. « Quel délicieux parfum d’Ancien régime, c’est bien la peine de nous chanter 1848 et de se la jouer Victor Hugo résistant à Napoléon III », ai-je pensé en ricanant intérieurement. Un zeste de générosité, voire de simple honnêteté, m’aurait incitée à réviser immédiatement ce jugement : je connais le bonhomme, il ne manque pas de défauts, mais l’arrogance de classe n’en fait pas partie – le mépris des femmes non plus.

Je ne cherche pas à infliger mes états d’âme à des lecteurs qui ne m’ont rien fait, mais à attirer leur attention sur ce qui transforme le débat public en guerre impitoyable où tous les coups sont permis, l’objectif n’étant pas de convaincre mais de laisser sur le tapis un adversaire devenu un ennemi. Qu’on pense à Alain Finkielkraut, cloué au pilori des racistes pour une blague sans conséquence quand la lecture de dix lignes d’un seul de ses livres aurait dû suffire à balayer cette accusation. Ou à Christian Jacob qui, pour une sortie bétassonne sur l’incapacité de DSK à incarner le terroir, déclencha diverses foudres dont celles de mon cher Luc Rosenzweig et de… Jean-François Kahn, lequel crut déceler dans cette phrase l’un des multiples signes de la pétainisation des esprits.

Peu importe la compréhension pourvu qu’on ait l’ivresse de la dénonciation. Il est si bon de traquer le dérapage, de répéter avec délectation la parole malheureuse, imprudente, ou ambiguë, de dénoncer le scandale et le scandaleux et surtout de dire et de redire qu’on l’avait bien dit.

Reste à comprendre pourquoi ces mauvaises mayonnaises prennent. C’est qu’au-delà de la joie mauvaise suscitée par le spectacle d’un notable se muant en délinquant et de l’euphorie du flic attrapant au collet un suspect présumé coupable, elles permettent aux innombrables procureurs des puissants déguisés en avocats des opprimés de confirmer leurs certitudes. Un certain nombre de féministes se sont donc emparées avec délectation du « troussage » et des gaffes citées plus haut, y trouvant la preuve de ce qu’elles savaient depuis longtemps, à savoir que la société française est rongée par le mal du sexisme. « Dangereux ! », « irresponsable ! », « terrifiant ! » : à l’heure où j’écris ces lignes, on ignore encore le nombre de femmes agressées par des mâles dopés au machisme kahnien.

Du viol présumé au harcèlement allégué, de la drague consentie aux offenses tolérées, des salaires minorés aux inégalités devant les taches ménagères, tout y est passé. Rien ou pas grand-chose de nouveau dans cette complainte victimaire ressassée avec l’assurance hargneuse du bon droit. Nos révolutionnaires en jupons n’ont pas dû lire Marx, qui leur aurait appris que la destruction du patriarcat était inscrite dans le déploiement du capitalisme. Passons.

Sans doute occupées à mettre sur pied une brigade des plumeaux, elles n’ont pas non plus eu le temps de lire le texte dans lequel Jean-François Kahn, qualifiant son expression « d’injustifiable », expliquait son égarement par le désarroi dans lequel l’avait plongé l’arrestation de DSK. On aurait pu tourner la page, accepter les excuses du coupable, estimer que la honte était une sanction suffisante, le condamner à évoquer les offenses faites aux femmes dans chacun de ses articles. Mais nos vengeuses ne connaissent ni le repentir ni le pardon. On ne la leur fait pas à ces spécialistes des reins et des cœurs : c’est l’inconscient qui a parlé et ton inconscient parle trop, gringo !

Les banderoles étaient prêtes, la manifestation annoncée. Alors qu’on les invitait sur tous les plateaux, elles n’allaient pas laisser passer si belle occasion de faire savoir dans quel pays horrible elles vivent. Quand on a planté ses dents dans les mollets d’une si belle proie, on ne la lâche pas pour l’ombre d’un remords. Surtout s’il est exprimé par un homme qui, si ça se trouve, ne lave même pas la vaisselle. Pour ma part, s’il faut s’en remettre à de telles avocates, je préfère être de corvée de patates toute ma vie.

Inutile de se faire des illusions, cette affaire atterrante ne sèmera pas la moindre graine de doute chez ceux (et celles) qui lynchent au nom de l’humanisme et exécutent pour la justice. Sachez-le, désormais une faute avouée ne sera jamais pardonnée. Si l’erreur est humaine, sa condamnation sans procès annonce la victoire de l’inhumanité. Puisque c’est pour notre bien.