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Du pain, des jeux… et pas de blé !

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Décidément, les Britanniques n’ont pas de chance avec leurs Jeux Olympiques, il flotte toujours sur leur organisation une étrange odeur de poisse. Déjà en 1908, Londres n’avait été désignée qu’en catastrophe, après qu’une éruption épouvantable a dévasté Naples où devait se tenir une partie des compétitions. L’édition de 1944 fut annulée pour cause de guerre mondiale et de V2 en goguette. On se souvient qu’elle se déroula finalement quatre ans après, dans une ville exsangue et encore dévastée par le Blitz, où les athlètes logés dans des baraques militaires avaient dû amener leur manger pour ne pas mourir de faim. On peut raisonnablement penser qu’ils seront nourris en 2012, mais c’est la crise économique qui donne des sueurs froides au comité et à son chef, lord Sebastian Coe. Le fourbe qui après un lobbying féroce auprès des membres du Commonwealth nous avait arraché de quatre votes sur 104 une organisation qui nous revenait de droit. Forcément, notre projet était bien meilleur, même le CIO l’avait dit. Mais entre le savoir-faire et le faire-savoir, il y a… 340 kilomètres, soit la distance entre Paris et Londres. On dit que Bertrand Delanoë, qui se voyait déjà au moins premier secrétaire, ne s’en est jamais remis.

Il y a une justice. Le cadeau était sacrément empoisonné. Que ferions-nous d’un tel bébé à l’heure des restrictions budgétaires draconiennes ? Il reste exactement deux ans aux Anglais, pas un jour de plus, pour faire pousser les Pounds aux branches de Hyde Park. Comme on pouvait s’y attendre, les coûts des chantiers manifestement sous-évalués ont explosé dès le premier coup de truelle. De deux milliards, le budget est passé à dix. Où trouver les fonds manquants ? Cameron fait le mort, la City regarde ailleurs, les sponsors ont le blues… A moins d’un miracle, la magnificence chinoise restera sans égale. Mais ils vous disent avec une moue charmante que telle n’a jamais été leur ambition. Ils comptent sur le charme de la vieille Angleterre et ses capacités uniques à rebondir et résister pour s’en sortir. Le pire est qu’ils en sont capables. A un petit détail près auquel personne n’avait pensé en choisissant les dates des prochains JO. Ils tombent pile poil en plein ramadan…

Sarkozy, pour la vie

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Les Français n’imaginent pas leur chance, avec Sarkozy. A gauche, on nous serine, des sanglots dans la voix, l’exception française par-ci, l’exception française par-là. On nous rebat les oreilles comme quoi il est en train de la tuer. Grossière erreur : c’est rigoureusement impossible, puisque notre exception française, c’est lui ! Notre président, on nous l’envie partout en Europe, en ces temps si troublés. Si, si.

Il ne viendrait à personne l’idée d’envier la France parce qu’elle est, par exemple, un pays parmi les plus prisés des investisseurs étrangers et des touristes. Pensez-vous, comment pourrait-il y avoir réellement tant d’investisseurs dans un pays de feignasses surmutualisées défendues par des syndicats archaïques et un Code du travail soviétiforme ? Il doit y avoir une erreur. Les économistes doivent mentir sur les chiffres. Quant aux touristes, c’est pareil. A qui allez-vous faire croire que la France reste la destination la plus prisée au monde ? Vous les avez vus, au foot, en Afrique du Sud, les Français ? Pays de racailles, d’islamistes, de caïds. Encore deux ans et c’est une mosquée au Mont Saint-Michel et le parvis de Notre-Dame transformé en aire pour voleurs de poules, pardon pour roms, pardon pour gens du voyage…

Tourisme, investissement et vols de carambars

Au passage, rappelons que les investisseurs et les touristes font chez nous à peu près la même chose : amener du pognon. La seule différence est qu’un investisseur suédois ne prend pas de photos de la Tour Eiffel, ne se laisse pas inviter à boire un chocolat chez Angelina et a de moins jolies jambes que la touriste de même nationalité. Il y a néanmoins un cas particulier où l’investisseur permet de voir de jolies jambes. C’est quand Woody Allen[1. En profiter pour lire l’excellent Woody Allen de Laurent Dandrieu (CNRS éditions).] tourne Midnight in Paris avec un rôle pour la Première Dame, Carla Bruni.

Sarkozy, qui est en guerre cet été – on s’attend toujours à le voir avec un casque lourd quand il arrive quelque part – trouve tout de même deux heures dans son emploi du temps de généralissime en pleine bataille de la Marne pour regarder Carla Bruni refaire trente deux fois sa prise, celle où elle tient à la main une baguette de pain[2. D’après les journaux anglais… Mais ça sent le cliché, tout de même, Woody.].

Mais Sarkozy rattrapera le temps perdu en grimpant dans son Air Force One pour se rendre à Chatouilly-sur-Loire, où l’épicière vient de se faire voler pour la cinquième fois ses carambars. Là, il déclarera solennellement la guerre aux voleurs de carambars, en profitera pour élargir son propos à la nécessité de faire des sacrifices : « Il faut que les parents apprennent à leurs enfants qu’il y a des périodes où c’est un carambar, pas deux. » Et juste après, il remontera dans son avion tout neuf à deux cent millions d’euros et téléphonera pour virer le préfet de Chatouilly-sur-Loire, qui n’a pas été foutu de démanteler un trafic de carambars dans son département.

Quand on vous dit que c’est Sarkozy et rien d’autre qu’on nous envie ! On ne va pas nous envier pour notre système de santé, tout de même ? Vous rigolez ? Il est en ruine. Il faut vraiment être Anglais pour venir se faire soigner chez nous les yeux, les dents, le cœur. Les Anglais sont un des moteurs de la finance mondiale. Sans eux, on en serait encore au troc. Ils ont inventé la City pour faire de la finance moderne, c’est-à-dire de la finance qui finance la finance. Du coup leurs trains déraillent, leurs écoles aussi et on est mis sur liste d’attente quand on arrive avec un infarctus à l’hosto. Mais gouverner, c’est choisir.

La France ne sera plus le Cuba de l’Europe !

Vous avez vu, nous, ce qu’on avait choisi, avant Sarkozy ? La honte. S’occuper prioritairement de la santé, de l’éducation et de projets industriels à très long terme. Du coup, ce n’est pas compliqué, depuis la Libération et le programme du CNR, les Français ne vivaient que pour la retraite et les congés payés. Et vous avez sous les yeux les résultats de soixante ans d’économie administrée. Trois fois rien. Des trains à grande vitesse, des Airbus, des fusées Ariane et une indépendance énergétique accrue grâce au nucléaire.

On ne lui sera jamais assez reconnaissant, à Sarkozy, d’en avoir fini avec l’éducation et la santé. Il a écarté de nous cette honte : être le Cuba de l’Europe. Ne souriez pas. On n’en était pas loin. C’était quoi la France, avant lui, sinon un pays où l’on dansait sur la plage avec des emplois à vie ? Où l’on dépensait des fortunes pour soigner les vieux. Où l’on envoyait tout le monde à l’école, même les Arabes, lire La Princesse de Clèves. Tout ça, ça creusait les déficits et on n’était même pas foutu d’inventer des produits financiers sérieux, genre subprimes, pour faire comme les anglo-saxons, ces champions.

Une longévité exceptionnelle

Oui, mais là où Sarkozy est incontestablement le plus fort, c’est dans sa longévité au ministère de l’Intérieur et la cohérence profonde en matière de sécurité depuis. Il n’a pas varié d’un iota et il n’y a pas à dire, c’est une réussite complète. Sarkozy est ministre de l’Intérieur depuis 2002. Accessoirement, il s’est fait élire président de la République en 2007 pour garder le job.

Quand il a eu, d’ailleurs, cette formule célèbre, « J’ai tué le job », ce n’est pas de ministre de l’Intérieur qu’il parlait, contrairement à ce qu’on croit. C’était du job de président. Et s’il n’avait pas été là, pendant ces presque dix ans, place Beauvau, on se demande où on en serait. Vraiment.

Les scénarios de science-fiction ne me font pas peur. Aussi invraisemblable que cela puisse vous paraître, il n’est pas impossible que, sans cette politique de la tolérance zéro, on se soit retrouvé avec des quartiers qui seraient devenus des zones de non-droit et des bases arrière pour le grand banditisme. On peut même aller jusqu’à imaginer que s’il n’y avait eu la poigne de fer de Nicolas, des émeutes auraient éclaté pendant plusieurs semaines partout en France, faisant des centaines de blessés et des millions d’euros de dégâts, et que la gendarmerie soit obligée d’intervenir dans la vallée du Cher comme dans n’importe quel djebel où traînerait une katiba à éradiquer. On pourrait également prédire que tout le monde ayant perdu le sens de la mesure, on commence à s’en prendre à des parties de la population non en raison de ce qu’elles font mais de ce qu’elles sont, que des Chinois, des Noirs et des Algériens rejouent South Central et Watts à Belleville, le quartier symbole de la Commune de Paris.

On pourrait imaginer, pourquoi pas, une France qui aurait l’impression d’être à la limite d’une guerre civile ou ethnique, ça dépend de quel côté de saucisson on se place. Oui, je sais, je vais un peu loin. Mais cette dystopie insécuritaire aurait été hélas fort vraisemblable si Sarkozy n’avait pas été là pour impulser une politique rigoureuse en la matière.

C’est pourquoi, je propose une modification de la Constitution (on trouvera bien la voix de Jack Lang au Congrès pour faire une majorité des deux tiers), laquelle devrait être ainsi rédigée : « Article I, la République attribue à vie le poste de ministre de l’Intérieur. Article II, il est confié à Nicolas Sarkozy. » Comme ça, quand il ne pourra pas se représenter en 2017, il sera toujours là pour œuvrer à cette paix civile qu’il a si heureusement entretenue depuis 2002.

Et les Français seront bien rassurés. Comme maintenant.

Et s’il n’en reste qu’une…

Déjeuner déjà vu, sculpture de John Seward Johnson, 1994, d'après Manet.
Déjeuner déjà vu, sculpture de John Seward Johnson, 1994, d'après Manet.

Ainsi, Nicolas Sarkozy a sacrifié la garden-party de l’Élysée sur l’autel de la rigueur et des déficits conjugués. Sur celui d’un blason républicain à redorer en vitesse sans doute aussi, même s’il manque quelques carats au bout du compte. Une économie de 732 826 euros pour faire oublier les cigares des uns, les appartements de fonction ou les missions plus ou moins fantaisistes des autres, l’annonce doit attester qu’un bon père de famille, un digne héritier d’Antoine Pinay, tient les cordons de la bourse France. L’État, lui aussi, a resserré sa ceinture d’un cran. Enfin, un tout petit cran. Comparée au cierge papal que constituent nos diverses dettes et découverts, la suppression de la garden-party fait figure de bout de chandelle. Mais on est dans le symbole ou on n’y est pas.

Du bon usage du symbole

Justement, le symbole. Instituée en 1978 par Valéry Giscard d’Estaing, grand spécialiste en la matière qui pouvait aussi bien prendre le petit-déjeuner avec des éboueurs, s’inviter chez des « vraies gens » que recevoir les quelques milliers de Français qui comptent, la garden-party était devenue le symbole incontournable du 14 Juillet, au même titre que le défilé, la Légion étrangère en tablier de sapeur et l’interview badine du président.

Anglophile convaincu, « l’Ex » savait parfaitement ce qu’il faisait en copiant ce que la tradition britannique a de meilleur. Depuis Victoria, dans un savant et très subtil dosage, dignitaires, diplomates et ministres se mêlent aux « héros discrets de la nation », sélectionnés sur des listes constituées un an à l’avance pour leurs bons et loyaux services. Des fonctionnaires, des militaires, des membres des associations caritatives, du monde des affaires ou de la politique, dont les mérites sont honorés parce qu’ils incarnent l’esprit de la Grande-Bretagne.

[access capability= »lire_inedits »]Le Royaume traverse une crise financière et économique épouvantable. David Cameron a présenté un budget qui ferait passer les projets de François Baroin pour des amuse-gueule. Et pourtant, personne ne songe à supprimer la garden-party de la Queen, qui coûte bon an mal an 600 000 livres au contribuable britannique, à quelques pennies près le montant de la nôtre.

Mais une garden-party, c’est bien plus qu’une garden-party, que Chardonne nous pardonne ce détournement. Le gouvernement de Sa Très Gracieuse le sait. Comme dans la très tchékhovienne nouvelle de Katherine Mansfield intitulée, précisément, La Garden-party, la frivolité et la légèreté apparente cachent l’immuabilité des codes sociaux qui cimentent le Royaume-Uni. Mine de rien, chaque invitation scelle le pacte qui lie la royauté à son peuple, à coups de détails qui n’en sont pas, vieux de cent cinquante ans.

Du bon usage du rituel

Pour commencer, vous recevez un bristol d’invitation plus épais qu’un carton de déménagement Demeco, marqué du monogramme royal, par lequel le Lord Chamberlain, « commanded by Her Majesty », vous invite à Buckingham Palace de 4 à 6 pm. A priori, étant un héros discret, un diplomate d’un pays qui compte (dont on vient, par exemple, de célébrer avec faste l’appel à la résistance prononcé dans les locaux de la BBC en 1940), un footballeur émérite (denrée rare au Royaume-Uni en ce moment), ou un trader exceptionnel (encore plus rare), vous savez pourquoi. Ce n’est pas tout. Un véritable manuel vous explique les impairs à ne pas commettre. De ceux qui vous rangent ad vitam aeternam dans le camp des pétroliers texans ou des gaziers russes. Téléphones éteints, appareils photo interdits, dress-code strict (chapeau pour les dames, costume pour les hommes, queue-de-pie pour les happy few qui partageront la tente royale, uniforme si vous pouvez, même de l’Armée du salut), on ne s’adresse pas à la reine en premier, on ne l’appelle pas « Votre Majesté » ou « Elizabeth », on ne lui fait pas la bise, mais une petite révérence − à travailler devant sa glace à l’avance − ou un salut discret.

À 15 heures pétantes, après avoir garé votre voiture dans les Wellington barracks − ce pourfendeur de Français est décidément partout − les portes de l’Entrée Entrance (ou quand l’anglais se veut français et n’est que redondant) ouvrent sur la cour d’honneur, devant horse-guards et hallebardiers.

Vous n’en menez pas large. Ce ne sont certes pas quarante siècles qui vous contemplent, mais toutes les pompes et les circonstances de la Couronne britannique, ce qui n’est pas rien, même pour un républicain convaincu qui n’aurait pas forcément désapprouvé le raccourcissement du gros Capet.

Guerre des étoiles et sandwichs au concombre

Vous évitez soigneusement le monument dédié à Waterloo et vous entrez dans le parc où sont dressées les marquises blanches et servis 27 000 tasses de thé, 20 000 sandwiches au concombre et 20 000 tranches de sponge cake. Deux tentes réservées à la famille royale et au corps diplomatique sont discrètement isolées. Assez étrangement, des alignements de chaises permettent aux invités d’assister, comme au spectacle ou jadis à Versailles, au thé pris par la Reine, ses proches et les diplomates. Les Britanniques veulent la voir dans son commun, grignoter et papoter sous les yeux de ses sujets. Le novice s’attend à recevoir des cacahuètes et n’ose pas se resservir pour la troisième fois devant 8 000 paires d’yeux, puis finit par comprendre qu’en s’exposant ainsi, la monarchie fusionne avec son peuple en une obscure, mais efficace alchimie. Le pacte, toujours le pacte.

L’orchestre qui reprend les standards des films américains, de La Guerre des étoiles à Indiana Jones, s’interrompt à 16 heures. God save the Queen : elle apparaît dans sa robe jonquille pour être vue de loin, suivie de sa famille en rang d’oignons. Pendant une heure, discrètement protégés par les yeomen de la Tour de Londres, en un savant ballet, les Royals vont faire le tour des invités qui leur sont présentés selon une chorégraphie et un ordre connus seulement de Celui qui l’a sauvée. Pas de bousculade, organisation parfaite, sourire de commande, révérences, respect. Un ordre qui oublie soigneusement Nick Griffin, le leader du PNB, le parti d’extrême droite. Isolé dans son coin par un mur d’indifférence, il n’aura pas même droit à un regard. Le code, toujours le code.

Un ange passe. Ou un démon, allez savoir. Solidement encadrée par deux dames de compagnie, Margaret Thatcher avance lentement. Est-elle aussi malade qu’on le dit ? Ses yeux semblent bien perçants. Peut-être y a-t-il une autre alternative, après tout, My Lady ? L’Histoire, toujours l’Histoire.

Et notre garden-party à nous ?

Avec la précipitation d’un ménage surendetté qui a annulé en catastrophe ses vacances sur la Costa del Sol pour plaire à la banque, nous avons supprimé la garden-party de l’Élysée. Même si elle n’a jamais atteint les sommets de la tradition britannique, nous avons écarté cette occasion unique de mélanger les vedettes et les héros anonymes, tous ceux qui ont mérité de la nation. Seules ont échappé au massacre les garden-parties des ambassades de France, à condition qu’elles dénichent des partenariats avec des entreprises françaises et des collectivités territoriales. Dans un sursaut de lucidité qui l’honore, le porte-parole du Quai d’Orsay, Bernard Valero, a reconnu qu’elles étaient « une occasion unique de promotion de la France ». Certes. À Londres, quelques milliers de Britanniques auront donc le plaisir de fouler la pelouse de la Résidence en se restaurant aux frais de Pernod-Ricard et de la région Rhône-Alpes. Pour la France, repassez l’an prochain. Peut-être.[/access]

Blackberry impie

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La lutte antiterroriste a bon dos… Les Emirats arabes unis – suivis quelques heures plus tard par l’Arabie Saoudite – ont en effet pris le 1er Août la décision de bloquer à compter du 11 octobre prochain les messageries et accès au web de tous les utilisateurs de Blackberry !

S’agit-il d’empêcher les terroristes de communiquer entre eux, comme on l’explique là-bas, ou bien de filtrer l’ensemble des communications, ainsi sommées de rester dans le cadre prescrit par la morale locale? Honni soit qui mal y pense car les autorités de ces pays démontrent une sollicitude toute particulière vis-à-vis des usagers de ce type d’appareils. L’opérateur national détenu par l’Etat des Emirats (Etisalat) n’avait-il pas recommandé l’an dernier l’installation d’un programme destiné à « améliorer les services » offerts par Blackberry? Software rejeté par RIM, le fabricant canadien du Black, qui révélait que ce programme permettait en fait à l’Etat en question de surveiller et d’accéder à toutes les données contenues dans ces appareils! Du reste, pourquoi systématiquement s’attaquer au Blackberry et pas à l’iPhone ou à d’autres marques de smartphones également susceptibles d’abriter et d’échanger des informations sensibles? En fait, les données et messages du BlackBerry, cryptées à travers le serveur canadien de RIM, compliquent considérablement les velléités d’espionnage des autorités quand les autres smartphones se contentent tout bonnement de faire appel aux serveurs locaux…

Mais ce serait dommage de s’arrêter en si bonne route. Après le Blackberry, le net tout entier? Pas besoin d’être paranoïaque pour l’envisager : les Emirats exercent depuis plusieurs années une censure stricte consistant à interdire l’accès de certains sites jugés contraires à leurs valeurs et qui pourraient insuffler à leurs lecteurs des idées interlopes, voire des projets subversifs… On comprend mieux que les autorités locales n’aient guère été impressionnées par la levée de bouclier qui a suivi leur décision, ni même par les protestations officielles américaines. « C’est une décision souveraine de l’Etat des Emirats arabes unis », a déclaré ce mardi Youssef al-Otaïba l’ambassadeur émirati à Washington.

Moderne, mais pas trop: à Dubaï, on a su s’inspirer du modèle chinois…

Abbas-Netanyahou : l’été en pente raide

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bibi-netanyahou-abbas-negociations

Ce qui se passe en ce moment dans les relations israélo-palestiniennes est si complexe que les rédactions des principaux médias français, réduites à leur étiage estival, font prudemment l’impasse sur ce sujet. Dommage, car l’évolution de la situation politique et diplomatique sur le terrain est loin d’être sans intérêt, et ne se résume pas aux affrontements théâtraux sur l’affaire de la flottille turque dans les enceintes internationales.

Depuis l’opération « Plomb durci » à Gaza il y a 18 mois, les négociations directes entre les dirigeants israéliens et ceux de l’Autorité palestinienne sur la base de «deux Etats pour deux peuples» étaient interrompues. En prenant l’initiative de cette rupture, Mahmoud Abbas tentait, avec un certain succès, de renforcer sa position dans l’opinion palestinienne meurtrie par les souffrances infligée aux Gazaouis, sans pour autant susciter les critiques d’une communauté internationale ayant jugé «disproportionnée» la riposte israélienne au harcèlement des localités du sud du pays par les jihadistes du Hamas

Mini-moratoire, maxi-dangers

L’arrivée presque concomitante au pouvoir de Barack Obama et de la coalition de droite dirigée par Benyamin Netanyahou allait, dans un premier temps, renforcer la position du leader palestinien. Les pressions de Washington sur Netanyahou s’exercent sans complexes, rompant avec la complaisance de l’administration Bush à l’égard des initiatives de ses prédécesseurs Sharon et Olmert. Pourtant, Obama et son envoyé spécial dans la région, George Mitchell, ne parviennent pas à faire plier totalement Netanyahou sur la question, cruciale pour les Palestiniens, de l’arrêt des constructions dans les implantations juives de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Le premier ministre israélien ne concède qu’un moratoire de dix mois, à l’exception de Jérusalem «capitale unifiée éternelle d’Israël» et des grands blocs d’implantations destinées, dans l’esprit des Israéliens à revenir à l’Etat juif dans le cadre d’un règlement global et d’un échange de territoire.

Ce moratoire doit prendre fin le 26 septembre prochain, et Benyamin Netanyahou a d’ores et déjà annoncé que son éventuelle prolongation provoquerait l’éclatement de sa coalition, entraînant le départ des partis situés à droite du Likoud, notamment d’Israël Beitenou du ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman. Tout cela permet à Mahmoud Abbas de justifier son refus de reprise des négociations directes, de rechercher -sans succès, malgré la médiation égyptienne- un terrain d’entente avec le Hamas, et de travailler, dans les enceintes internationales à la délégitimation de l’Etat juif.

Au cours du printemps et de l’été 2010, cependant, l’attitude de l’administration Obama vis-à-vis de Netanyahou évolue : on ne le fait plus passer par la petite porte de la Maison Blanche pour lui remonter sans ménagements les bretelles, et le président des Etats-Unis apparaît, souriant, à ses côtés au sortir d’entretiens qualifiés de « cordiaux et constructifs ». Bien sûr, l’approche des élections dites de midterm au Congrès explique en partie ce réchauffement et sa mise en scène, mais pas seulement. Habilement, Benyamin Netanyahou s’est déclaré favorable à une reprise immédiate des négociations directes avec l’Autorité palestinienne, mettant Mahmoud Abbas au pied du mur. Cette fois-ci, c’est sur les dirigeants de l’Autorité palestinienne que s’exerce la pression de Washington, sous la forme d’une lettre de seize pages l’engageant à reprendre sans attendre les discussions avec les dirigeants israéliens, faute de quoi il serait très difficile, voire impossible aux Etats-Unis et à l’Europe de forcer Jérusalem à prolonger l’arrêt des constructions dans les implantations…

Les pays arabes divisés

C’est en homme ployant sous le poids de ces pressions « les plus importantes jamais exercées par les Etats-Unis sur l’Autorité palestinienne» que Mahmoud Abbas obtient de la Ligue arabe l’autorisation de reprendre langue avec les Israéliens. Mais il n’est pas question, au moins officiellement, d’un quelconque feu vert de la Ligue à des concessions qui pourraient être acceptées par le leader palestinien, ce qui aurait pu mettre en lumière les profondes divisions des Etats arabes sur le sujet. « Tu peux y aller, contraint et forcé par les Etats-Unis, mais on se réserve de juger du résultat ». Tel est le maigre viatique que ses « frères » ont accordé au chef de l’OLP.

On pourrait, après avoir exposé et analysé cette séquence, en tirer la conclusion que l’ambition d’Obama de réussir à tout prix ce que Bill Clinton n’était pas parvenu à obtenir d’Ehud Barak et Yasser Arafat en 2000 a de bonnes chances de voir son accomplissement. En se montrant ferme et même, au besoin, brutal pour faire avaler à l’une ou l’autre partie les couleuvres nécessaires, le président des Etats-Unis pourrait, enfin, commencer à justifier la confiance que les jurés du Nobel avaient placée en lui un peu prématurément… S’il devait en être ainsi, j’enverrais bien volontiers une caisse de champagne à mon ami Elie Barnavi pour me faire pardonner mon scepticisme absolu sur les chances de réussite de cette pax americana imposée par Obama, qu’il appelle de ses vœux dans son dernier livre[1. Elie Barnavi « Aujourd’hui ou peut-être jamais. Pour une paix américaine au Proche-Orient » Editions André Versaille].

Mais, à y regarder de plus près, ma pingrerie naturelle a de fortes chances de ne pas être violentée, car les principaux intéressés, Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou partagent, à peu de choses près, la même conviction : ni la société israélienne, ni la société palestinienne -et plus largement, le monde arabo-musulman- ne sont prêts à accepter les sacrifices exigés par la conclusion d’un accord de paix global et définitif entre les deux peuples. Mahmoud Abbas sait que cet accord sera moins favorable encore aux thèses palestiniennes que celui refusé par Yasser Arafat à Camp David. L’expérience du retrait unilatéral de Gaza, et de ses conséquences politiques et militaires a notablement relevé le niveau d’exigence sécuritaire permettant l’acceptation par Israël d’un Etat palestinien libéré de l’occupation de Tsahal. Autre problème du côté palestinien, le fossé qui se creuse entre la partie de la population qui jouit de la croissance consécutive à la fin de la seconde intifada et, celle qui, à Gaza et dans les camps de réfugiés en Cisjordanie subit des conditions de vie misérables et l’arbitraire d’un pouvoir confisqué par des factions armées. Cela limite considérablement les marges de manœuvre de l’Autorité palestinienne, écartelée entre la « nouvelle bourgeoisie » qui veut la paix pour prospérer et les exclus de la renaissance économique qui rendent Israël responsable de leur misère.

Malgré les efforts du premier ministre Salem Fayyad de construire « par le bas » un Etat palestinien susceptible de gérer avec efficacité et probité les affaires publiques dès sa proclamation officielle, la surenchère nationaliste du Hamas trouve de l’écho dans cette population qui ne fréquente pas les cafés branchés et les restaurants de luxe de Ramallah ou de Jenine. Les barbus de Gaza ont déjà émis des signaux négatifs sur le processus en cours en laissant des « groupes incontrôlés » lancer des engins explosifs sur Sderot, Ashkelon et Eilat, provoquant les inévitables représailles israéliennes.

Peres en embuscade

Benyamin Netanyahou redoute, lui, un affrontement brutal avec les colons fanatisés des implantations « idéologiques », qui mettrait à rude épreuve une armée appelée mettre en œuvre l’évacuation des localités rendues à l’Etat palestinien. Il est d’autant moins prêt à ce type d’affrontement que l’opinion publique israélienne s’est radicalisée, et n’approuverait pas un déracinement manu militari de ces colons comme ce fut le cas à Gaza. L’agenda d’Obama ne coïncide ni avec celui d’un Israël obnubilé par sa sécurité, ni avec celui d’une Autorité palestinienne peu pressée, en fait, de mettre fin à une occupation qui la protège d’un coup de force du Hamas en Cisjordanie.

Petites et grandes manœuvres se déploient donc dans la coulisse, pour que l’échec programmé de ces négociations directes soit imputé à l’autre partie. Le plus retors, dans ce petit jeu, est comme d’habitude le vieux renard Shimon Peres, président d’Israël (87 ans), qui envoie son sbire, l’ancien ministre Haïm Ramon dissuader le chef négociateur palestinien Saëb Erakat de revenir aux discussions directes avec Netanyahou. Peres ne supporte pas que le dialogue avec les Palestiniens, et les Arabes en général, puisse lui échapper, et que son ennemi intime Netanyahou puisse en tirer un quelconque bénéfice politique.
Saëb Erakat, qui a compris la leçon de Camp David, fait savoir urbi et orbi que le plan palestinien qui sera proposé lors de la reprise des négociations directes est «le plus généreux jamais mis sur la table par les Palestiniens, abordant tous les sujets sensibles : Jérusalem, frontières, réfugiés, partage de l’eau» sans toutefois dévoiler le moindre détail de cette petite merveille. Avant même que les discussions aient commencé, Erakat, qui n’est pas tombé de la dernière pluie, place ses pions pour que s’impose l’idée de la responsabilité de Netanyahou d’un éventuel échec des négociations.

On est donc bien dans une intense bataille de communication qui n’a rien à voir avec la discrétion exigée par des discussions sérieuses entre parties bien décidées à aboutir à un compromis. Pour cela il manque l’ingrédient majeur : la confiance, celle qui fait les bons traités, ceux qui harmonisent aussi bien les pensées que les arrière-pensées.

Petit abécédaire des idées reçues

Monde

K

KUNDERA (MILAN). Beaucoup moins bien depuis qu’il écrit en français.

L

LAÏCITÉ. Négatif quand elle est positive, positif quand elle est négative.
LÉVY (BERNARD-HENRI). Nouveau philosophe depuis 1976. – « J’ai lu d’une traite sa dernière chemise. »
LIEUX COMMUNS. Les appuyer toujours en retour d’un « c’est clair ! » ou d’un « carrément ! ».
LOIS. Il y a tellement de lois en France qu’il faudrait voter une loi proscrivant d’en faire pour tout et n’importe quoi.[access capability= »lire_inedits »]

M

MARCHÉS. Il faut toujours rassurer ces petits animaux craintifs.
MARIAGE. Cause principale du divorce et de la bonne fortune des avocats. – En France, il est rarement gay.
MINISTRE. Présumé coupable. – Ne sert à rien, sauf à être remanié.
MODERNITÉ. On y rentre toujours de plain-pied, sans toujours faire attention à ne pas marcher dedans. – « Socrate était très moderne pour l’ époque. »
MURAY (PHILIPPE). On le lit depuis très longtemps. Bien avant Luchini !

N

NOTHOMB (AMÉLIE). Se nourrit quasi exclusivement de fruits pourris et écrit des livres un peu blets. Parfois, elle confond.

O

ONFRAY (MICHEL). A prouvé l’inexistence de Dieu, démontré la nullité de Freud et tout ça avec ses petits bras. – Autant philosophe de gauche que philosophe gauche.
ONU. Le « Machin » du général de Gaulle. –  A fait la réputation de Dominique de Villepin.
OTAN. Armée pacifique aimée de tous, sauf des Serbes.

P

PARIS-PLAGES. Grâce à Paris-Plages, la capitale ne tourne plus le dos à la Seine. – Avancée majeure pour la convivialité urbaine et le hissement de Paris au rang discret d’une sous-préfecture festive.
PAYS. En les visitant sommairement, nous les faisons.
PRÉSIDENT. Toujours faire précéder du préfixe omni- lorsqu’il est français.
PROUST (MARCEL). Ne se lit pas, se relit. – Vendait beaucoup moins de livres de son vivant que Marc Lévy mort.
PSYCHANALYSTES. Même pas bretonnisants et pourtant formés à l’école Divan. – Certains d’entre eux demandent des honoraires de fous. – J’ai dit à mon psychanalyste que tout le monde me détestait. Il m’a répondu : « Impossible, tout le monde ne vous connaît pas encore. »
PSYCHOLOGUES. Créatures tellement attirées par les catastrophes qu’elles y accourent par cellules entières.

Q

QUOTAS. S’en émouvoir, tout en reconnaissant que les Inuits ne pourront jamais percer à la télévision française tant qu’on n’imposera pas de quotas. – Ils sont vaches quand ils ne sont pas laitiers.

R

RACISME. Le pire mal qu’ait enfanté l’humanité (après les étrangers).
RATP. Non seulement ils nous prennent en otages, mais en plus on est serrés.
RÉACTIONNAIRES. Les réacs d’aujourd’hui ne valent pas tripette : ils étaient mieux avant.
ROTH (PHILIP). Il est très surfait !

S

SARKOZY (Nicolas). Ne pas avouer avoir voté pour lui en 2007.
SEINE. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, mais on ne se baigne pas même une fois dans la Seine.
SENIOR. Dépérit inexorablement s’il ne pratique pas le jet-ski et le saut à l’élastique.
SENTIERS BATTUS. Demeurer indifférent à leur triste sort. Se contenter de souligner que, comme tout le monde, on ne les fréquente jamais.
STRAUSS-KAHN (DOMINIQUE). La social-démocratie à visage humain. – A épousé un pull mohair.
SUISSE. Une Belgique qui aurait réussi. – Le Suisse aime les votations, mais pas les minarets. – Rajouter : « Heureusement que Jean Ziegler est là pour sauver l’honneur. »

T

TABOUS. Il faut les briser !
TERRE. Elle se porterait mieux si l’être humain n’encombrait pas sa surface.
TURQUIE. Célébrer l’ingéniosité de ce peuple qui inventa le trou des toilettes et lui donna son nom. – Les vrais restaurants grecs sont tenus par des Turcs. Les vrais restaurants turcs aussi.

U

UNIQUE (PENSÉE). C’est toujours celle de l’adversaire.
URANIUM. Métal avec lequel les Iraniens veulent s’enrichir.

V

VILLES. On habite désormais sur elles et non en elles.
VIE. Seules les femmes la donnent.
VIOLENCES. Sont nécessairement urbaines ou faites aux femmes.
VOISINS. Se fêtent une fois l’an.
VUVUZELA. Instrument sud-africain traditionnel depuis au moins dix ans. – Ça nous change de Bach et de toutes ces saloperies européocentrées. – Les joueurs de vuvuzela ont le rythme dans la peau.

W

WALKYRIE. Petit nom que prend instinctivement une chancelière allemande quand un président français veut lui claquer une bise.
WOERTH (ÉRIC). Edwy Plenel a fait la vérité sur l’affaire Woerth-Bettencourt, mais sa déontologie lui a interdit de diffuser la sex tape.

X

XYNTHIA (TEMPÊTE). Les Allemands n’auraient pas mégoté sur la hauteur du mur de l’Atlantique, jamais cela ne se serait produit.

Y

YACHT. Appartient aux Bolloré.
YANKEES. Nom que portaient les habitants des États-Unis, avant de devenir, grâce à Barack Obama, des gars bien.

Z

ZAHIA. Égérie française.
ZEMMOUR. Exagère. – Signe son nom d’un Z qui ne veut même pas dire Zorro.

Abécédaire réalisé en collaboration avec Bruno Maillé.[/access]

Bouveresse bout

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Dans son dernier livre, paru en 2008, La connaissance de l’écrivain, un de nos plus grands philosophes, Jacques Bouveresse, notait non sans mélancolie : « Puisque le système capitaliste libéral a apparemment gagné aujourd’hui par forfait, et qu’il ne semble plus y avoir d’autre système politique et économique qui offre des perspectives plus prometteuses et que l’on puisse proposer sérieusement pour le remplacer, on a l’impression que la critique qui peut être formulée contre lui est condamnée à être et à rester désormais essentiellement morale. »

Bouveresse, professeur au Collège de France, vient cependant de montrer que l’on pouvait aussi mettre ses actes en parfait accord avec ses convictions, et avec panache. Il vient de refuser la Légion d’honneur et s’en explique dans une lettre à Valérie Pécresse. Hors de question, pour lui, de recevoir une décoration remise par « un gouvernement dont la politique adoptée à l’égard de l’Education nationale et des services publics en général me semble inacceptable » Il faut qu’il fasse tout de même attention, Jacques Bouveresse, il y en a qui vont se retrouver déchus de leur nationalité française pour moins que ça.

Mondial : l’Espagne n’a eu que ce qu’elle méritait !

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Espagne

Lorsque notre rédactrice en chef bien-aimée m’a confié, pour ce Causeur d’été, la mission de rédiger un article sur la Coupe du monde de football venant de s’achever, je n’ai pas hésité. Primo, on ne dit pas non à la patronne, et surtout pas à celle-ci. Secundo, il se trouve que je me sens parfaitement légitime pour aborder ce sujet. Car le football, c’est effectivement une passion, voire une préoccupation, depuis un certain nombre d’années ; cela doit remonter à la dernière fois que Sochaux était en course pour le titre de champion de France[1. Ce club, qui devint alors mon favori pour la vie, disputa le championnat au FC Nantes. C’était en 1980. Il échoua malheureusement face à ces maudits Canaris.] ; c’est dire si c’est vieux. Tertio, je suis franc-comtois. Et la coupe du monde est franc-comtoise, messieurs-dames ! Car son fondateur n’est autre que Jules Rimet, ressortissant de ma bonne région. J’ajoute que le premier à avoir inscrit un but en Coupe du monde, Lucien Laurent, s’il n’est pas né en Franche-Comté, y a passé plus de soixante ans de sa vie. Le footeux est chauvin, et l’assume très bien[2. Et encore, on n’évoque pas ici la supériorité franc-comtoise en matière de découverte du vaccin contre la rage, de création d’hymnes guerriers et néanmoins nationaux ou de rédaction des Misérables.]. Il n’est pas non plus dans mes intentions de cacher un calcul cynique de ma part. Étant en pointe de l’analyse foot cette année pour Causeur, je ne vois pas pourquoi je ne serais pas choisi pour en être l’envoyé spécial pour la Coupe du monde 2014 au Brésil.

Mais j’entends Élisabeth qui s’impatiente. Donc, je m’exécute. Parlons foot, puisque telle est notre mission.

[access capability= »lire_inedits »]L’héritage de Maître Johan

C’est le favori qui a gagné. Les Espagnols n’ont certes pas autant éclaboussé la compétition de leur talent qu’ils ne l’avaient fait lors du championnat d’Europe des nations de 2008[3. Je me refuse à nommer une compétition sportive avec le nom d’une monnaie. Surtout celle-là.]. Ils n’ont marqué que 8 buts, battant le triste record du plus petit nombre inscrit dans une Coupe du monde. Ils sont même les premiers champions du monde à avoir perdu leur premier match de poule − contre la Suisse, de surcroît. Mais ils étaient les plus forts. Du point de vue de la seule finale, on est même soulagé que les Pays-Bas n’aient pas supplanté l’Espagne, tant leur tendance à donner des coups, y compris de karaté dans le sternum, ne les rendait pas sympathiques. En demi-finale, les Espagnols avaient réussi à maîtriser la jeune, généreuse et flamboyante équipe allemande et à lui porter l’estocade en fin de match. Les Allemands n’avaient pas pu rééditer la performance réalisée contre les Argentins, l’autre favori du tournoi. Et pour cause : les Espagnols les avaient privés de ballon. C’est là qu’il faut ouvrir une parenthèse en évoquant un grand nom de l’histoire du football : Johan Cruyff.

Je suis trop jeune pour avoir pu apprécier le grand Johan en tant que joueur. En revanche, j’ai bien connu celui qu’on appelait « Maître Johan » lorsqu’il était l’entraîneur de Barcelone[4. De 1988 à 1996.]. Quand il jouait, « Maître Johan » faisait partie de la grande équipe hollandaise qui échoua contre l’Allemagne en 1974, plongeant tous les amoureux du beau football dans une profonde déprime. Il en était même le maître à jouer[5. Regrettons au passage qu’il ait boycotté la Coupe du monde 1978 en Argentine pour protester contre la dictature locale. L’équipe néerlandaise ayant échoué lors des prolongations contre l’équipe favorite du général Videla, il est pratiquement certain qu’avec celui qui était le meilleur joueur du monde, elle l’aurait emporté. Johan aurait fait un meilleur pied de nez au dictateur argentin s’il avait brandi la coupe du monde à son nez et à sa casquette.]. À l’époque, l’équipe des Pays-Bas pratiquait ce qu’on a appelé le «  football total ». Cela signifie que défenseurs, milieux de terrain et attaquants défendent tous ensemble et attaquent tous ensemble. Devenu entraîneur de Barcelone, Cruyff appliqua la recette. Et s’il avait combattu le général Videla par amour pour la démocratie, il ne prétendait nullement l’appliquer au football. « Maître Johan » était le maître : un vrai tyran, d’après certains. Mais que voulez-vous ? Être un véritable entraîneur − au sens étymologique du mot − ne consiste pas à lire le communiqué de joueurs refusant de préparer un match de Coupe du monde, mais à avoir une philosophie de jeu et à la faire appliquer à tous les joueurs afin qu’ils forment une équipe dotée d’une véritable identité sur le terrain. On se souvient d’un joueur au caractère et à l’ego absolument hors-norme, le Bulgare Hristo Stoitchkov. Cruyff avait procédé à son remplacement, parce qu’il ne respectait pas les consignes, au bout de… sept minutes de jeu. Inutile de dire que l’autre n’avait pas intérêt à l’envoyer se faire empapaouter devant tout le vestiaire. Et, comme joueur, c’était autre chose qu’Anelka.

« Maître Johan » professait que le meilleur moyen de ne pas prendre de but, et d’en marquer, c’est de priver l’adversaire de ballon. Donc d’avoir tout le temps le ballon. Il demandait à ses joueurs d’utiliser toute la largeur du terrain, ce qui permettait de créer des brèches dans la défense adverse. Il a fait jouer Barcelone ainsi. Et il a fait école. Tous ses successeurs, jusqu’à Josep Guardiola, l’entraîneur actuel de l’équipe catalane, qui fut l’un des joueurs de base de l’équipe entraînée par Cruyff à Barcelone, ont peu ou prou appliqué son système. Non seulement sept joueurs, sur les onze qui ont débuté la finale, jouent à Barcelone, mais Vicente Del Bosque, ex-entraîneur de l’ennemi héréditaire madrilène, avoue sa totale adhésion aux principes de jeu de « Maître Johan ». Pourtant, jusque-là, cette sélection espagnole de facture barcelonaise évoquait un puzzle auquel il manque une pièce.

Cette pièce s’appelle Casillas. Et il ne joue pas au Barça, mais au Real Madrid. Pendant des années, les gardiens de but espagnols suscitaient à peu près la même hilarité que ceux venant d’Angleterre. Arconada, Zubizarreta, Canizares constituaient l’assurance, pour l’équipe adverse, de marquer au moins un but facilité par une boulette du gardien. Tel n’est plus le cas avec Casillas qui, non seulement n’est pas un clown, mais se trouve être l’un des deux ou trois meilleurs spécialistes mondiaux du poste. Et cela change tout. On a pu encore s’en rendre compte lors de la finale à l’occasion de ses duels avec le redoutable Robben.

L’Europe qui gagne, c’est celle qui forme

Avec les principes de jeu de « Maître Johan » et un gardien de classe mondiale, l’Espagne ne pouvait que gagner. Mais une Coupe du monde ne se résume pas à son vainqueur.

Nous avons vécu deux Coupes du monde : la première américaine, la seconde européenne. Jusqu’aux huitièmes de finale, la domination du continent américain semblait presque incontestable. Sur les sept équipes américaines, six furent au rendez-vous des huitièmes de finale (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili, États-Unis, Mexique), laissant à quai le seul Honduras. Pendant ce temps, sept des treize équipes européennes − dont l’Italie et la France, finalistes en 2006 − rentraient à la maison. En quarts de finale, restaient quatre équipes américaines, une africaine et seulement trois européennes. On diagnostiqua alors un déclin européen. Sauf que ces trois-là finirent sur le podium. Les équipes sud-américaines, se voyant sans doute trop belles dans le miroir de la presse mondiale, ont calé devant les machines allemande, néerlandaise et espagnole. L’Europe a vaincu notamment grâce aux pays qui ont cru à la formation. L’école barcelonaise a formé l’ossature de l’équipe espagnole. Franz Beckenbauer ayant tapé du poing sur la table en 1998, l’Allemagne a copié le système de centres de formation qui avait si bien réussi à son voisin français. Résultat : une équipe jeune, dynamique, s’appuyant sur les écoles de Munich et de Stuttgart, principalement. Quant à la formation hollandaise, qui repose sur l’Ajax Amsterdam, le PSV Eindhoven et quelques autres clubs de moindre notoriété, elle n’a pas cessé de fabriquer les talents à la chaîne, irriguant les meilleurs clubs du monde.

Si la France n’avait pas – en foot comme à l’école – renoncé à tout effort de formation, pensant que ses succès de 1998 et 2000 étaient éternels, elle aurait sans doute pu être le dernier participant au carré final en lieu et place de l’Uruguay. Mais ces piètres résultats de notre sélection nationale ne sont pas isolés. Toutes nos équipes de jeunes sont concernées. Seule notre équipe féminine est en progrès. Toutes les autres enchaînent les contre-performances. La manière dont le directeur technique national s’est défaussé sur le sélectionneur n’est pas à son honneur. Il est solidairement responsable, avec Raymond Domenech, du désastre sportif de nos sélections, auquel il faut effectivement ajouter le désastre moral de notre équipée en Afrique du Sud. Il va donc falloir repenser la formation − sportive et morale − des jeunes joueurs français. Complètement. Nous nous sommes endormis sur nos lauriers. Les états généraux du football, commandés par le président de la République, doivent concerner la formation au premier chef.

Le vidéo-arbitrage : un cadeau aux télés

Pour conclure, évoquons l’arbitrage. Comme Platini, Cruyff, Beckenbauer ou Pelé, je ne suis pas favorable au vidéo-arbitrage. Il s’agit pour moi d’un cadeau aux télés, déjà trop puissantes dans le monde du football pour qu’on leur fasse cette offrande ultime. En revanche, certaines innovations seraient bienvenues. Entre la faute simple, celle qui s’accompagne d’un carton jaune, et le rouge synonyme d’exclusion, l’échelle des sanctions est trop courte. Il est absurde que des fautes violentes comme celles de Van Bommel en finale[6. Le coup de karaté de De Jong valait bien un carton rouge. L’arbitre doit s’en mordre les doigts aujourd’hui.] aboutissent à la même sanction qu’un maillot enlevé par Iniesta pour fêter son but. Prévoir une sanction intermédiaire, comme au hockey sur glace, avec dix ou quinze minutes d’exclusion, ne serait pas inutile. De même, la présence d’arbitres supplémentaires derrière les buts devrait permettre d’éviter, sans faire entrer le loup télévisuel dans la bergerie, des erreurs comme celle dont a été victime l’Angleterre pendant le match contre l’Allemagne.

Voilà. L’Espagne fête sa victoire, qui cachera pendant quelques semaines la crise dans laquelle elle est plongée. La crise, je l’espère, épargnera Causeur, dont le futur développement me permettra de représenter le site dans les tribunes de presse de Rio de Janeiro, de São Paulo ou de Recife ainsi que sur les plages des mêmes villes. Abonnez-vous par millions, les amis ![/access]

Non au passeport à points !

Nicolas Sarkozy
Nicolas Sarkozy.

Ça démarrait pas mal. « Les forces de l’ordre ont fait leur travail ». « Si on ne veut pas d’ennuis avec la police, on ne tire pas sur la police ». « La délinquance ne provient pas d’un mal-être mais d’un mépris pour les valeurs fondamentales de la société. » Le président parlait clair. Il est vrai que l’effet du verbe s’use et qu’on aimerait un peu moins de discours et un peu plus d’action. Ce discours-là, pourtant, s’imposait. Avec les affrontements de La Villeneuve, avec les menaces proférées contre les hommes de la BAC, quelque chose a changé et beaucoup de gens le sentent. Qu’un voyou tire sur un flic est déjà inquiétant. Quand une partie de son quartier, sous l’emprise de la peur ou du ressentiment, fait bloc autour de lui, quand la loi du groupe l’emporte sur celle de la République, ce n’est plus seulement la sécurité des individus qui est menacée, mais celle de la société en tant que telle. Seulement, il est bien plus gratifiant de dénoncer en chœur « l’obsession sécuritaire » de Sarkozy que de se demander pourquoi elle est si largement partagée.

Le président, bien sûr, en a un peu trop fait, allant jusqu’à vanter son bilan depuis 2002. Que personne n’ait de recette miraculeuse, d’accord, mais il n’y a pas de quoi pavoiser. Dans le registre « l’Etat mènera une guerre sans merci contre le crime et les criminels », les résultats devraient inciter à une certaine sobriété. Et puis, il y a cette énervante obsession du chiffre. « J’ai demandé au ministre de l’Intérieur d’arriver à un taux de 40 % de coupables arrêtés ». Et une fois l’objectif atteint, on lance un tournoi de belote dans les commissariats ?

Quoi qu’il en soit, le président devait parler. Et il avait l’occasion de parler vrai. Le bon peuple n’a pas besoin de coups de menton ni de contes pour enfants, il veut, a minima, qu’on reconnaisse qu’il vit ce qu’il vit. Quand le réel est l’objet d’une entreprise permanente de recouvrement, nommer les choses, c’est déjà agir. Mais mal les nommer, comme le disait, me semble-t-il, Albert Camus, « c’est ajouter au malheur du monde ».

On attendait donc que Nicolas Sarkozy dise les choses comme elles sont. Et à la dix-septième minute, la faute inexcusable. Une énormité qui se drape dans la dignité d’une vérité-difficile-à-affronter. Laisser entendre qu’on pourrait déchoir de leur nationalité française les « Français d’origine étrangère » qui auraient porté atteinte à la vie des forces de l’ordre est moralement déplorable et politiquement irresponsable. D’abord, c’est faux. Dans la vraie vie, on sait à peu près si on est « d’origine étrangère » ou « de souche » – encore qu’on ne sait pas à quel moment et comment on passe de l’un à l’autre et tout notre problème est là. La loi de la République connaît elle, des Français et des étrangers, mais elle ne sait pas ce qu’est un « Français d’origine étrangère ». Et elle n’a pas à le savoir. L’égalité devant la loi est l’un des piliers de notre identité nationale contemporaine. Et le président en est le garant. Quelqu’un qui tire sur un flic doit être jugé et sanctionné. Sévèrement. Mais un Etat de droit ne peut se débarrasser de ses citoyens, aussi déplaisants soient-ils.

Quand on est français, c’est pour toujours

On ne naît pas forcément français, on peut le devenir. Mais quand on l’est, sauf exception rarissime, c’est pour toujours – qu’on aime la France ou qu’on la déteste, qu’on soit délinquant ou bonne sœur, amateur de parties fines ou de femmes en burqas. Il n’y aura pas de passeport à points et Sarkozy le sait. Il peut dénoncer cinquante ans de politique migratoire incontrôlée – inspirée par de raisonnables préoccupations économiques puis par de légitimes considérations humanitaires –qui ont abouti à la faillite de l’intégration (où est-il allé pêcher que nous étions fiers de notre système d’intégration ?). On ne reviendra pas en arrière. Comme le disait il y a vingt ans Christian Jelen, un sociologue aujourd’hui disparu, nous n’avons pas d’autre choix que d’en faire « de bons Français ».

Le pire est que le président a ainsi donné à tous ses adversaires une excellente raison pour se pincer le nez et refuser avec la dernière énergie d’examiner les pistes proposées, toutes marquées du sceau de l’infamie. Or, si la nationalité française ne se reprend pas, il devrait être permis de réviser les conditions dans lesquelles on l’octroie. Ou en tout cas d’en discuter. De même qu’il devrait être possible de revoir un système d’allocations dont tous les praticiens savent qu’il favorise une immigration illégale d’assistance qui pénalise au premier chef les immigrés légaux et les Français d’origine étrangère. On pourrait parfaitement envisager de rétablir la « double-peine » (abolie par Sarkozy quand il nous la jouait « de gauche ») et d’expulser les étrangers condamnés pour crime grave à l’issue de leur peine. La France n’a pas à accueillir toute la violence du monde. Mais de tout cela, évidemment, il ne sera pas question, sinon sous la forme d’un festival d’invectives dans lequel chacun prendra la pose supposée plaire à son électorat.

Chacun joue sa partition, la gauche poussant les hauts cris attendus. Quant à mes excellents confrères, ils se contentent de répéter avec des airs outrés ou entendus que le président s’adresse aux électeurs du Front national. Je l’avoue, ça ne me gêne pas qu’on parle aux électeurs frontistes, ce qui me gêne, c’est plutôt qu’on ne leur parle pas. Devrait-on les déchoir de leur nationalité pour vote non-conforme ? Les envoyer sur la planète Mars ? Oui il faut les entendre et leur parler. Mais il est indigne de leur dire n’importe quoi.

Principe de précaution judiciaire

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On se souvient du préfet Girot de Langlade, sanctionné il y a un an par Hortefeux pour avoir dit en débarquant à Orly: « on se croirait en Afrique ici ». L’ex-haut fonctionnaire, qui n’a pas apprécié d’être qualifié de raciste par son patron de l’époque a décidé d’attaquer en justice le ministre de l’Intérieur et s’est choisi pour l’occasion un avocat de choc, Me Gilbert Collard. Celui-ci qu’on sait bavard, a d’abord choisi de se défendre lui-même, en déclarant: « Si j’avais le sentiment que M. Girot avait tenu un quelconque propos raciste, je n’aurais pas accepté de le défendre ».

Ah bon ? Je croyais que l’éthique et l’honneur d’un avocat, c’était d’assister aussi les criminels, y compris les pédophiles, les terroristes voire les génocidaires. Mais il faut croire que « tenir des propos racistes » est un si grand crime en ce pays, qu’il rende automatiquement son auteur indigne d’être défendu par un avocat. Quant à la présomption d’innocence, je ne vous en parle même pas…

Du pain, des jeux… et pas de blé !

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Décidément, les Britanniques n’ont pas de chance avec leurs Jeux Olympiques, il flotte toujours sur leur organisation une étrange odeur de poisse. Déjà en 1908, Londres n’avait été désignée qu’en catastrophe, après qu’une éruption épouvantable a dévasté Naples où devait se tenir une partie des compétitions. L’édition de 1944 fut annulée pour cause de guerre mondiale et de V2 en goguette. On se souvient qu’elle se déroula finalement quatre ans après, dans une ville exsangue et encore dévastée par le Blitz, où les athlètes logés dans des baraques militaires avaient dû amener leur manger pour ne pas mourir de faim. On peut raisonnablement penser qu’ils seront nourris en 2012, mais c’est la crise économique qui donne des sueurs froides au comité et à son chef, lord Sebastian Coe. Le fourbe qui après un lobbying féroce auprès des membres du Commonwealth nous avait arraché de quatre votes sur 104 une organisation qui nous revenait de droit. Forcément, notre projet était bien meilleur, même le CIO l’avait dit. Mais entre le savoir-faire et le faire-savoir, il y a… 340 kilomètres, soit la distance entre Paris et Londres. On dit que Bertrand Delanoë, qui se voyait déjà au moins premier secrétaire, ne s’en est jamais remis.

Il y a une justice. Le cadeau était sacrément empoisonné. Que ferions-nous d’un tel bébé à l’heure des restrictions budgétaires draconiennes ? Il reste exactement deux ans aux Anglais, pas un jour de plus, pour faire pousser les Pounds aux branches de Hyde Park. Comme on pouvait s’y attendre, les coûts des chantiers manifestement sous-évalués ont explosé dès le premier coup de truelle. De deux milliards, le budget est passé à dix. Où trouver les fonds manquants ? Cameron fait le mort, la City regarde ailleurs, les sponsors ont le blues… A moins d’un miracle, la magnificence chinoise restera sans égale. Mais ils vous disent avec une moue charmante que telle n’a jamais été leur ambition. Ils comptent sur le charme de la vieille Angleterre et ses capacités uniques à rebondir et résister pour s’en sortir. Le pire est qu’ils en sont capables. A un petit détail près auquel personne n’avait pensé en choisissant les dates des prochains JO. Ils tombent pile poil en plein ramadan…

Sarkozy, pour la vie

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Les Français n’imaginent pas leur chance, avec Sarkozy. A gauche, on nous serine, des sanglots dans la voix, l’exception française par-ci, l’exception française par-là. On nous rebat les oreilles comme quoi il est en train de la tuer. Grossière erreur : c’est rigoureusement impossible, puisque notre exception française, c’est lui ! Notre président, on nous l’envie partout en Europe, en ces temps si troublés. Si, si.

Il ne viendrait à personne l’idée d’envier la France parce qu’elle est, par exemple, un pays parmi les plus prisés des investisseurs étrangers et des touristes. Pensez-vous, comment pourrait-il y avoir réellement tant d’investisseurs dans un pays de feignasses surmutualisées défendues par des syndicats archaïques et un Code du travail soviétiforme ? Il doit y avoir une erreur. Les économistes doivent mentir sur les chiffres. Quant aux touristes, c’est pareil. A qui allez-vous faire croire que la France reste la destination la plus prisée au monde ? Vous les avez vus, au foot, en Afrique du Sud, les Français ? Pays de racailles, d’islamistes, de caïds. Encore deux ans et c’est une mosquée au Mont Saint-Michel et le parvis de Notre-Dame transformé en aire pour voleurs de poules, pardon pour roms, pardon pour gens du voyage…

Tourisme, investissement et vols de carambars

Au passage, rappelons que les investisseurs et les touristes font chez nous à peu près la même chose : amener du pognon. La seule différence est qu’un investisseur suédois ne prend pas de photos de la Tour Eiffel, ne se laisse pas inviter à boire un chocolat chez Angelina et a de moins jolies jambes que la touriste de même nationalité. Il y a néanmoins un cas particulier où l’investisseur permet de voir de jolies jambes. C’est quand Woody Allen[1. En profiter pour lire l’excellent Woody Allen de Laurent Dandrieu (CNRS éditions).] tourne Midnight in Paris avec un rôle pour la Première Dame, Carla Bruni.

Sarkozy, qui est en guerre cet été – on s’attend toujours à le voir avec un casque lourd quand il arrive quelque part – trouve tout de même deux heures dans son emploi du temps de généralissime en pleine bataille de la Marne pour regarder Carla Bruni refaire trente deux fois sa prise, celle où elle tient à la main une baguette de pain[2. D’après les journaux anglais… Mais ça sent le cliché, tout de même, Woody.].

Mais Sarkozy rattrapera le temps perdu en grimpant dans son Air Force One pour se rendre à Chatouilly-sur-Loire, où l’épicière vient de se faire voler pour la cinquième fois ses carambars. Là, il déclarera solennellement la guerre aux voleurs de carambars, en profitera pour élargir son propos à la nécessité de faire des sacrifices : « Il faut que les parents apprennent à leurs enfants qu’il y a des périodes où c’est un carambar, pas deux. » Et juste après, il remontera dans son avion tout neuf à deux cent millions d’euros et téléphonera pour virer le préfet de Chatouilly-sur-Loire, qui n’a pas été foutu de démanteler un trafic de carambars dans son département.

Quand on vous dit que c’est Sarkozy et rien d’autre qu’on nous envie ! On ne va pas nous envier pour notre système de santé, tout de même ? Vous rigolez ? Il est en ruine. Il faut vraiment être Anglais pour venir se faire soigner chez nous les yeux, les dents, le cœur. Les Anglais sont un des moteurs de la finance mondiale. Sans eux, on en serait encore au troc. Ils ont inventé la City pour faire de la finance moderne, c’est-à-dire de la finance qui finance la finance. Du coup leurs trains déraillent, leurs écoles aussi et on est mis sur liste d’attente quand on arrive avec un infarctus à l’hosto. Mais gouverner, c’est choisir.

La France ne sera plus le Cuba de l’Europe !

Vous avez vu, nous, ce qu’on avait choisi, avant Sarkozy ? La honte. S’occuper prioritairement de la santé, de l’éducation et de projets industriels à très long terme. Du coup, ce n’est pas compliqué, depuis la Libération et le programme du CNR, les Français ne vivaient que pour la retraite et les congés payés. Et vous avez sous les yeux les résultats de soixante ans d’économie administrée. Trois fois rien. Des trains à grande vitesse, des Airbus, des fusées Ariane et une indépendance énergétique accrue grâce au nucléaire.

On ne lui sera jamais assez reconnaissant, à Sarkozy, d’en avoir fini avec l’éducation et la santé. Il a écarté de nous cette honte : être le Cuba de l’Europe. Ne souriez pas. On n’en était pas loin. C’était quoi la France, avant lui, sinon un pays où l’on dansait sur la plage avec des emplois à vie ? Où l’on dépensait des fortunes pour soigner les vieux. Où l’on envoyait tout le monde à l’école, même les Arabes, lire La Princesse de Clèves. Tout ça, ça creusait les déficits et on n’était même pas foutu d’inventer des produits financiers sérieux, genre subprimes, pour faire comme les anglo-saxons, ces champions.

Une longévité exceptionnelle

Oui, mais là où Sarkozy est incontestablement le plus fort, c’est dans sa longévité au ministère de l’Intérieur et la cohérence profonde en matière de sécurité depuis. Il n’a pas varié d’un iota et il n’y a pas à dire, c’est une réussite complète. Sarkozy est ministre de l’Intérieur depuis 2002. Accessoirement, il s’est fait élire président de la République en 2007 pour garder le job.

Quand il a eu, d’ailleurs, cette formule célèbre, « J’ai tué le job », ce n’est pas de ministre de l’Intérieur qu’il parlait, contrairement à ce qu’on croit. C’était du job de président. Et s’il n’avait pas été là, pendant ces presque dix ans, place Beauvau, on se demande où on en serait. Vraiment.

Les scénarios de science-fiction ne me font pas peur. Aussi invraisemblable que cela puisse vous paraître, il n’est pas impossible que, sans cette politique de la tolérance zéro, on se soit retrouvé avec des quartiers qui seraient devenus des zones de non-droit et des bases arrière pour le grand banditisme. On peut même aller jusqu’à imaginer que s’il n’y avait eu la poigne de fer de Nicolas, des émeutes auraient éclaté pendant plusieurs semaines partout en France, faisant des centaines de blessés et des millions d’euros de dégâts, et que la gendarmerie soit obligée d’intervenir dans la vallée du Cher comme dans n’importe quel djebel où traînerait une katiba à éradiquer. On pourrait également prédire que tout le monde ayant perdu le sens de la mesure, on commence à s’en prendre à des parties de la population non en raison de ce qu’elles font mais de ce qu’elles sont, que des Chinois, des Noirs et des Algériens rejouent South Central et Watts à Belleville, le quartier symbole de la Commune de Paris.

On pourrait imaginer, pourquoi pas, une France qui aurait l’impression d’être à la limite d’une guerre civile ou ethnique, ça dépend de quel côté de saucisson on se place. Oui, je sais, je vais un peu loin. Mais cette dystopie insécuritaire aurait été hélas fort vraisemblable si Sarkozy n’avait pas été là pour impulser une politique rigoureuse en la matière.

C’est pourquoi, je propose une modification de la Constitution (on trouvera bien la voix de Jack Lang au Congrès pour faire une majorité des deux tiers), laquelle devrait être ainsi rédigée : « Article I, la République attribue à vie le poste de ministre de l’Intérieur. Article II, il est confié à Nicolas Sarkozy. » Comme ça, quand il ne pourra pas se représenter en 2017, il sera toujours là pour œuvrer à cette paix civile qu’il a si heureusement entretenue depuis 2002.

Et les Français seront bien rassurés. Comme maintenant.

Et s’il n’en reste qu’une…

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Déjeuner déjà vu, sculpture de John Seward Johnson, 1994, d'après Manet.
Déjeuner déjà vu, sculpture de John Seward Johnson, 1994, d'après Manet.
Déjeuner déjà vu, sculpture de John Seward Johnson, 1994, d'après Manet.
Déjeuner déjà vu, sculpture de John Seward Johnson, 1994, d'après Manet.

Ainsi, Nicolas Sarkozy a sacrifié la garden-party de l’Élysée sur l’autel de la rigueur et des déficits conjugués. Sur celui d’un blason républicain à redorer en vitesse sans doute aussi, même s’il manque quelques carats au bout du compte. Une économie de 732 826 euros pour faire oublier les cigares des uns, les appartements de fonction ou les missions plus ou moins fantaisistes des autres, l’annonce doit attester qu’un bon père de famille, un digne héritier d’Antoine Pinay, tient les cordons de la bourse France. L’État, lui aussi, a resserré sa ceinture d’un cran. Enfin, un tout petit cran. Comparée au cierge papal que constituent nos diverses dettes et découverts, la suppression de la garden-party fait figure de bout de chandelle. Mais on est dans le symbole ou on n’y est pas.

Du bon usage du symbole

Justement, le symbole. Instituée en 1978 par Valéry Giscard d’Estaing, grand spécialiste en la matière qui pouvait aussi bien prendre le petit-déjeuner avec des éboueurs, s’inviter chez des « vraies gens » que recevoir les quelques milliers de Français qui comptent, la garden-party était devenue le symbole incontournable du 14 Juillet, au même titre que le défilé, la Légion étrangère en tablier de sapeur et l’interview badine du président.

Anglophile convaincu, « l’Ex » savait parfaitement ce qu’il faisait en copiant ce que la tradition britannique a de meilleur. Depuis Victoria, dans un savant et très subtil dosage, dignitaires, diplomates et ministres se mêlent aux « héros discrets de la nation », sélectionnés sur des listes constituées un an à l’avance pour leurs bons et loyaux services. Des fonctionnaires, des militaires, des membres des associations caritatives, du monde des affaires ou de la politique, dont les mérites sont honorés parce qu’ils incarnent l’esprit de la Grande-Bretagne.

[access capability= »lire_inedits »]Le Royaume traverse une crise financière et économique épouvantable. David Cameron a présenté un budget qui ferait passer les projets de François Baroin pour des amuse-gueule. Et pourtant, personne ne songe à supprimer la garden-party de la Queen, qui coûte bon an mal an 600 000 livres au contribuable britannique, à quelques pennies près le montant de la nôtre.

Mais une garden-party, c’est bien plus qu’une garden-party, que Chardonne nous pardonne ce détournement. Le gouvernement de Sa Très Gracieuse le sait. Comme dans la très tchékhovienne nouvelle de Katherine Mansfield intitulée, précisément, La Garden-party, la frivolité et la légèreté apparente cachent l’immuabilité des codes sociaux qui cimentent le Royaume-Uni. Mine de rien, chaque invitation scelle le pacte qui lie la royauté à son peuple, à coups de détails qui n’en sont pas, vieux de cent cinquante ans.

Du bon usage du rituel

Pour commencer, vous recevez un bristol d’invitation plus épais qu’un carton de déménagement Demeco, marqué du monogramme royal, par lequel le Lord Chamberlain, « commanded by Her Majesty », vous invite à Buckingham Palace de 4 à 6 pm. A priori, étant un héros discret, un diplomate d’un pays qui compte (dont on vient, par exemple, de célébrer avec faste l’appel à la résistance prononcé dans les locaux de la BBC en 1940), un footballeur émérite (denrée rare au Royaume-Uni en ce moment), ou un trader exceptionnel (encore plus rare), vous savez pourquoi. Ce n’est pas tout. Un véritable manuel vous explique les impairs à ne pas commettre. De ceux qui vous rangent ad vitam aeternam dans le camp des pétroliers texans ou des gaziers russes. Téléphones éteints, appareils photo interdits, dress-code strict (chapeau pour les dames, costume pour les hommes, queue-de-pie pour les happy few qui partageront la tente royale, uniforme si vous pouvez, même de l’Armée du salut), on ne s’adresse pas à la reine en premier, on ne l’appelle pas « Votre Majesté » ou « Elizabeth », on ne lui fait pas la bise, mais une petite révérence − à travailler devant sa glace à l’avance − ou un salut discret.

À 15 heures pétantes, après avoir garé votre voiture dans les Wellington barracks − ce pourfendeur de Français est décidément partout − les portes de l’Entrée Entrance (ou quand l’anglais se veut français et n’est que redondant) ouvrent sur la cour d’honneur, devant horse-guards et hallebardiers.

Vous n’en menez pas large. Ce ne sont certes pas quarante siècles qui vous contemplent, mais toutes les pompes et les circonstances de la Couronne britannique, ce qui n’est pas rien, même pour un républicain convaincu qui n’aurait pas forcément désapprouvé le raccourcissement du gros Capet.

Guerre des étoiles et sandwichs au concombre

Vous évitez soigneusement le monument dédié à Waterloo et vous entrez dans le parc où sont dressées les marquises blanches et servis 27 000 tasses de thé, 20 000 sandwiches au concombre et 20 000 tranches de sponge cake. Deux tentes réservées à la famille royale et au corps diplomatique sont discrètement isolées. Assez étrangement, des alignements de chaises permettent aux invités d’assister, comme au spectacle ou jadis à Versailles, au thé pris par la Reine, ses proches et les diplomates. Les Britanniques veulent la voir dans son commun, grignoter et papoter sous les yeux de ses sujets. Le novice s’attend à recevoir des cacahuètes et n’ose pas se resservir pour la troisième fois devant 8 000 paires d’yeux, puis finit par comprendre qu’en s’exposant ainsi, la monarchie fusionne avec son peuple en une obscure, mais efficace alchimie. Le pacte, toujours le pacte.

L’orchestre qui reprend les standards des films américains, de La Guerre des étoiles à Indiana Jones, s’interrompt à 16 heures. God save the Queen : elle apparaît dans sa robe jonquille pour être vue de loin, suivie de sa famille en rang d’oignons. Pendant une heure, discrètement protégés par les yeomen de la Tour de Londres, en un savant ballet, les Royals vont faire le tour des invités qui leur sont présentés selon une chorégraphie et un ordre connus seulement de Celui qui l’a sauvée. Pas de bousculade, organisation parfaite, sourire de commande, révérences, respect. Un ordre qui oublie soigneusement Nick Griffin, le leader du PNB, le parti d’extrême droite. Isolé dans son coin par un mur d’indifférence, il n’aura pas même droit à un regard. Le code, toujours le code.

Un ange passe. Ou un démon, allez savoir. Solidement encadrée par deux dames de compagnie, Margaret Thatcher avance lentement. Est-elle aussi malade qu’on le dit ? Ses yeux semblent bien perçants. Peut-être y a-t-il une autre alternative, après tout, My Lady ? L’Histoire, toujours l’Histoire.

Et notre garden-party à nous ?

Avec la précipitation d’un ménage surendetté qui a annulé en catastrophe ses vacances sur la Costa del Sol pour plaire à la banque, nous avons supprimé la garden-party de l’Élysée. Même si elle n’a jamais atteint les sommets de la tradition britannique, nous avons écarté cette occasion unique de mélanger les vedettes et les héros anonymes, tous ceux qui ont mérité de la nation. Seules ont échappé au massacre les garden-parties des ambassades de France, à condition qu’elles dénichent des partenariats avec des entreprises françaises et des collectivités territoriales. Dans un sursaut de lucidité qui l’honore, le porte-parole du Quai d’Orsay, Bernard Valero, a reconnu qu’elles étaient « une occasion unique de promotion de la France ». Certes. À Londres, quelques milliers de Britanniques auront donc le plaisir de fouler la pelouse de la Résidence en se restaurant aux frais de Pernod-Ricard et de la région Rhône-Alpes. Pour la France, repassez l’an prochain. Peut-être.[/access]

Blackberry impie

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La lutte antiterroriste a bon dos… Les Emirats arabes unis – suivis quelques heures plus tard par l’Arabie Saoudite – ont en effet pris le 1er Août la décision de bloquer à compter du 11 octobre prochain les messageries et accès au web de tous les utilisateurs de Blackberry !

S’agit-il d’empêcher les terroristes de communiquer entre eux, comme on l’explique là-bas, ou bien de filtrer l’ensemble des communications, ainsi sommées de rester dans le cadre prescrit par la morale locale? Honni soit qui mal y pense car les autorités de ces pays démontrent une sollicitude toute particulière vis-à-vis des usagers de ce type d’appareils. L’opérateur national détenu par l’Etat des Emirats (Etisalat) n’avait-il pas recommandé l’an dernier l’installation d’un programme destiné à « améliorer les services » offerts par Blackberry? Software rejeté par RIM, le fabricant canadien du Black, qui révélait que ce programme permettait en fait à l’Etat en question de surveiller et d’accéder à toutes les données contenues dans ces appareils! Du reste, pourquoi systématiquement s’attaquer au Blackberry et pas à l’iPhone ou à d’autres marques de smartphones également susceptibles d’abriter et d’échanger des informations sensibles? En fait, les données et messages du BlackBerry, cryptées à travers le serveur canadien de RIM, compliquent considérablement les velléités d’espionnage des autorités quand les autres smartphones se contentent tout bonnement de faire appel aux serveurs locaux…

Mais ce serait dommage de s’arrêter en si bonne route. Après le Blackberry, le net tout entier? Pas besoin d’être paranoïaque pour l’envisager : les Emirats exercent depuis plusieurs années une censure stricte consistant à interdire l’accès de certains sites jugés contraires à leurs valeurs et qui pourraient insuffler à leurs lecteurs des idées interlopes, voire des projets subversifs… On comprend mieux que les autorités locales n’aient guère été impressionnées par la levée de bouclier qui a suivi leur décision, ni même par les protestations officielles américaines. « C’est une décision souveraine de l’Etat des Emirats arabes unis », a déclaré ce mardi Youssef al-Otaïba l’ambassadeur émirati à Washington.

Moderne, mais pas trop: à Dubaï, on a su s’inspirer du modèle chinois…

Abbas-Netanyahou : l’été en pente raide

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bibi-netanyahou-abbas-negociations

bibi-netanyahou-abbas-negociations

Ce qui se passe en ce moment dans les relations israélo-palestiniennes est si complexe que les rédactions des principaux médias français, réduites à leur étiage estival, font prudemment l’impasse sur ce sujet. Dommage, car l’évolution de la situation politique et diplomatique sur le terrain est loin d’être sans intérêt, et ne se résume pas aux affrontements théâtraux sur l’affaire de la flottille turque dans les enceintes internationales.

Depuis l’opération « Plomb durci » à Gaza il y a 18 mois, les négociations directes entre les dirigeants israéliens et ceux de l’Autorité palestinienne sur la base de «deux Etats pour deux peuples» étaient interrompues. En prenant l’initiative de cette rupture, Mahmoud Abbas tentait, avec un certain succès, de renforcer sa position dans l’opinion palestinienne meurtrie par les souffrances infligée aux Gazaouis, sans pour autant susciter les critiques d’une communauté internationale ayant jugé «disproportionnée» la riposte israélienne au harcèlement des localités du sud du pays par les jihadistes du Hamas

Mini-moratoire, maxi-dangers

L’arrivée presque concomitante au pouvoir de Barack Obama et de la coalition de droite dirigée par Benyamin Netanyahou allait, dans un premier temps, renforcer la position du leader palestinien. Les pressions de Washington sur Netanyahou s’exercent sans complexes, rompant avec la complaisance de l’administration Bush à l’égard des initiatives de ses prédécesseurs Sharon et Olmert. Pourtant, Obama et son envoyé spécial dans la région, George Mitchell, ne parviennent pas à faire plier totalement Netanyahou sur la question, cruciale pour les Palestiniens, de l’arrêt des constructions dans les implantations juives de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Le premier ministre israélien ne concède qu’un moratoire de dix mois, à l’exception de Jérusalem «capitale unifiée éternelle d’Israël» et des grands blocs d’implantations destinées, dans l’esprit des Israéliens à revenir à l’Etat juif dans le cadre d’un règlement global et d’un échange de territoire.

Ce moratoire doit prendre fin le 26 septembre prochain, et Benyamin Netanyahou a d’ores et déjà annoncé que son éventuelle prolongation provoquerait l’éclatement de sa coalition, entraînant le départ des partis situés à droite du Likoud, notamment d’Israël Beitenou du ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman. Tout cela permet à Mahmoud Abbas de justifier son refus de reprise des négociations directes, de rechercher -sans succès, malgré la médiation égyptienne- un terrain d’entente avec le Hamas, et de travailler, dans les enceintes internationales à la délégitimation de l’Etat juif.

Au cours du printemps et de l’été 2010, cependant, l’attitude de l’administration Obama vis-à-vis de Netanyahou évolue : on ne le fait plus passer par la petite porte de la Maison Blanche pour lui remonter sans ménagements les bretelles, et le président des Etats-Unis apparaît, souriant, à ses côtés au sortir d’entretiens qualifiés de « cordiaux et constructifs ». Bien sûr, l’approche des élections dites de midterm au Congrès explique en partie ce réchauffement et sa mise en scène, mais pas seulement. Habilement, Benyamin Netanyahou s’est déclaré favorable à une reprise immédiate des négociations directes avec l’Autorité palestinienne, mettant Mahmoud Abbas au pied du mur. Cette fois-ci, c’est sur les dirigeants de l’Autorité palestinienne que s’exerce la pression de Washington, sous la forme d’une lettre de seize pages l’engageant à reprendre sans attendre les discussions avec les dirigeants israéliens, faute de quoi il serait très difficile, voire impossible aux Etats-Unis et à l’Europe de forcer Jérusalem à prolonger l’arrêt des constructions dans les implantations…

Les pays arabes divisés

C’est en homme ployant sous le poids de ces pressions « les plus importantes jamais exercées par les Etats-Unis sur l’Autorité palestinienne» que Mahmoud Abbas obtient de la Ligue arabe l’autorisation de reprendre langue avec les Israéliens. Mais il n’est pas question, au moins officiellement, d’un quelconque feu vert de la Ligue à des concessions qui pourraient être acceptées par le leader palestinien, ce qui aurait pu mettre en lumière les profondes divisions des Etats arabes sur le sujet. « Tu peux y aller, contraint et forcé par les Etats-Unis, mais on se réserve de juger du résultat ». Tel est le maigre viatique que ses « frères » ont accordé au chef de l’OLP.

On pourrait, après avoir exposé et analysé cette séquence, en tirer la conclusion que l’ambition d’Obama de réussir à tout prix ce que Bill Clinton n’était pas parvenu à obtenir d’Ehud Barak et Yasser Arafat en 2000 a de bonnes chances de voir son accomplissement. En se montrant ferme et même, au besoin, brutal pour faire avaler à l’une ou l’autre partie les couleuvres nécessaires, le président des Etats-Unis pourrait, enfin, commencer à justifier la confiance que les jurés du Nobel avaient placée en lui un peu prématurément… S’il devait en être ainsi, j’enverrais bien volontiers une caisse de champagne à mon ami Elie Barnavi pour me faire pardonner mon scepticisme absolu sur les chances de réussite de cette pax americana imposée par Obama, qu’il appelle de ses vœux dans son dernier livre[1. Elie Barnavi « Aujourd’hui ou peut-être jamais. Pour une paix américaine au Proche-Orient » Editions André Versaille].

Mais, à y regarder de plus près, ma pingrerie naturelle a de fortes chances de ne pas être violentée, car les principaux intéressés, Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou partagent, à peu de choses près, la même conviction : ni la société israélienne, ni la société palestinienne -et plus largement, le monde arabo-musulman- ne sont prêts à accepter les sacrifices exigés par la conclusion d’un accord de paix global et définitif entre les deux peuples. Mahmoud Abbas sait que cet accord sera moins favorable encore aux thèses palestiniennes que celui refusé par Yasser Arafat à Camp David. L’expérience du retrait unilatéral de Gaza, et de ses conséquences politiques et militaires a notablement relevé le niveau d’exigence sécuritaire permettant l’acceptation par Israël d’un Etat palestinien libéré de l’occupation de Tsahal. Autre problème du côté palestinien, le fossé qui se creuse entre la partie de la population qui jouit de la croissance consécutive à la fin de la seconde intifada et, celle qui, à Gaza et dans les camps de réfugiés en Cisjordanie subit des conditions de vie misérables et l’arbitraire d’un pouvoir confisqué par des factions armées. Cela limite considérablement les marges de manœuvre de l’Autorité palestinienne, écartelée entre la « nouvelle bourgeoisie » qui veut la paix pour prospérer et les exclus de la renaissance économique qui rendent Israël responsable de leur misère.

Malgré les efforts du premier ministre Salem Fayyad de construire « par le bas » un Etat palestinien susceptible de gérer avec efficacité et probité les affaires publiques dès sa proclamation officielle, la surenchère nationaliste du Hamas trouve de l’écho dans cette population qui ne fréquente pas les cafés branchés et les restaurants de luxe de Ramallah ou de Jenine. Les barbus de Gaza ont déjà émis des signaux négatifs sur le processus en cours en laissant des « groupes incontrôlés » lancer des engins explosifs sur Sderot, Ashkelon et Eilat, provoquant les inévitables représailles israéliennes.

Peres en embuscade

Benyamin Netanyahou redoute, lui, un affrontement brutal avec les colons fanatisés des implantations « idéologiques », qui mettrait à rude épreuve une armée appelée mettre en œuvre l’évacuation des localités rendues à l’Etat palestinien. Il est d’autant moins prêt à ce type d’affrontement que l’opinion publique israélienne s’est radicalisée, et n’approuverait pas un déracinement manu militari de ces colons comme ce fut le cas à Gaza. L’agenda d’Obama ne coïncide ni avec celui d’un Israël obnubilé par sa sécurité, ni avec celui d’une Autorité palestinienne peu pressée, en fait, de mettre fin à une occupation qui la protège d’un coup de force du Hamas en Cisjordanie.

Petites et grandes manœuvres se déploient donc dans la coulisse, pour que l’échec programmé de ces négociations directes soit imputé à l’autre partie. Le plus retors, dans ce petit jeu, est comme d’habitude le vieux renard Shimon Peres, président d’Israël (87 ans), qui envoie son sbire, l’ancien ministre Haïm Ramon dissuader le chef négociateur palestinien Saëb Erakat de revenir aux discussions directes avec Netanyahou. Peres ne supporte pas que le dialogue avec les Palestiniens, et les Arabes en général, puisse lui échapper, et que son ennemi intime Netanyahou puisse en tirer un quelconque bénéfice politique.
Saëb Erakat, qui a compris la leçon de Camp David, fait savoir urbi et orbi que le plan palestinien qui sera proposé lors de la reprise des négociations directes est «le plus généreux jamais mis sur la table par les Palestiniens, abordant tous les sujets sensibles : Jérusalem, frontières, réfugiés, partage de l’eau» sans toutefois dévoiler le moindre détail de cette petite merveille. Avant même que les discussions aient commencé, Erakat, qui n’est pas tombé de la dernière pluie, place ses pions pour que s’impose l’idée de la responsabilité de Netanyahou d’un éventuel échec des négociations.

On est donc bien dans une intense bataille de communication qui n’a rien à voir avec la discrétion exigée par des discussions sérieuses entre parties bien décidées à aboutir à un compromis. Pour cela il manque l’ingrédient majeur : la confiance, celle qui fait les bons traités, ceux qui harmonisent aussi bien les pensées que les arrière-pensées.

Petit abécédaire des idées reçues

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Monde

Monde

K

KUNDERA (MILAN). Beaucoup moins bien depuis qu’il écrit en français.

L

LAÏCITÉ. Négatif quand elle est positive, positif quand elle est négative.
LÉVY (BERNARD-HENRI). Nouveau philosophe depuis 1976. – « J’ai lu d’une traite sa dernière chemise. »
LIEUX COMMUNS. Les appuyer toujours en retour d’un « c’est clair ! » ou d’un « carrément ! ».
LOIS. Il y a tellement de lois en France qu’il faudrait voter une loi proscrivant d’en faire pour tout et n’importe quoi.[access capability= »lire_inedits »]

M

MARCHÉS. Il faut toujours rassurer ces petits animaux craintifs.
MARIAGE. Cause principale du divorce et de la bonne fortune des avocats. – En France, il est rarement gay.
MINISTRE. Présumé coupable. – Ne sert à rien, sauf à être remanié.
MODERNITÉ. On y rentre toujours de plain-pied, sans toujours faire attention à ne pas marcher dedans. – « Socrate était très moderne pour l’ époque. »
MURAY (PHILIPPE). On le lit depuis très longtemps. Bien avant Luchini !

N

NOTHOMB (AMÉLIE). Se nourrit quasi exclusivement de fruits pourris et écrit des livres un peu blets. Parfois, elle confond.

O

ONFRAY (MICHEL). A prouvé l’inexistence de Dieu, démontré la nullité de Freud et tout ça avec ses petits bras. – Autant philosophe de gauche que philosophe gauche.
ONU. Le « Machin » du général de Gaulle. –  A fait la réputation de Dominique de Villepin.
OTAN. Armée pacifique aimée de tous, sauf des Serbes.

P

PARIS-PLAGES. Grâce à Paris-Plages, la capitale ne tourne plus le dos à la Seine. – Avancée majeure pour la convivialité urbaine et le hissement de Paris au rang discret d’une sous-préfecture festive.
PAYS. En les visitant sommairement, nous les faisons.
PRÉSIDENT. Toujours faire précéder du préfixe omni- lorsqu’il est français.
PROUST (MARCEL). Ne se lit pas, se relit. – Vendait beaucoup moins de livres de son vivant que Marc Lévy mort.
PSYCHANALYSTES. Même pas bretonnisants et pourtant formés à l’école Divan. – Certains d’entre eux demandent des honoraires de fous. – J’ai dit à mon psychanalyste que tout le monde me détestait. Il m’a répondu : « Impossible, tout le monde ne vous connaît pas encore. »
PSYCHOLOGUES. Créatures tellement attirées par les catastrophes qu’elles y accourent par cellules entières.

Q

QUOTAS. S’en émouvoir, tout en reconnaissant que les Inuits ne pourront jamais percer à la télévision française tant qu’on n’imposera pas de quotas. – Ils sont vaches quand ils ne sont pas laitiers.

R

RACISME. Le pire mal qu’ait enfanté l’humanité (après les étrangers).
RATP. Non seulement ils nous prennent en otages, mais en plus on est serrés.
RÉACTIONNAIRES. Les réacs d’aujourd’hui ne valent pas tripette : ils étaient mieux avant.
ROTH (PHILIP). Il est très surfait !

S

SARKOZY (Nicolas). Ne pas avouer avoir voté pour lui en 2007.
SEINE. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, mais on ne se baigne pas même une fois dans la Seine.
SENIOR. Dépérit inexorablement s’il ne pratique pas le jet-ski et le saut à l’élastique.
SENTIERS BATTUS. Demeurer indifférent à leur triste sort. Se contenter de souligner que, comme tout le monde, on ne les fréquente jamais.
STRAUSS-KAHN (DOMINIQUE). La social-démocratie à visage humain. – A épousé un pull mohair.
SUISSE. Une Belgique qui aurait réussi. – Le Suisse aime les votations, mais pas les minarets. – Rajouter : « Heureusement que Jean Ziegler est là pour sauver l’honneur. »

T

TABOUS. Il faut les briser !
TERRE. Elle se porterait mieux si l’être humain n’encombrait pas sa surface.
TURQUIE. Célébrer l’ingéniosité de ce peuple qui inventa le trou des toilettes et lui donna son nom. – Les vrais restaurants grecs sont tenus par des Turcs. Les vrais restaurants turcs aussi.

U

UNIQUE (PENSÉE). C’est toujours celle de l’adversaire.
URANIUM. Métal avec lequel les Iraniens veulent s’enrichir.

V

VILLES. On habite désormais sur elles et non en elles.
VIE. Seules les femmes la donnent.
VIOLENCES. Sont nécessairement urbaines ou faites aux femmes.
VOISINS. Se fêtent une fois l’an.
VUVUZELA. Instrument sud-africain traditionnel depuis au moins dix ans. – Ça nous change de Bach et de toutes ces saloperies européocentrées. – Les joueurs de vuvuzela ont le rythme dans la peau.

W

WALKYRIE. Petit nom que prend instinctivement une chancelière allemande quand un président français veut lui claquer une bise.
WOERTH (ÉRIC). Edwy Plenel a fait la vérité sur l’affaire Woerth-Bettencourt, mais sa déontologie lui a interdit de diffuser la sex tape.

X

XYNTHIA (TEMPÊTE). Les Allemands n’auraient pas mégoté sur la hauteur du mur de l’Atlantique, jamais cela ne se serait produit.

Y

YACHT. Appartient aux Bolloré.
YANKEES. Nom que portaient les habitants des États-Unis, avant de devenir, grâce à Barack Obama, des gars bien.

Z

ZAHIA. Égérie française.
ZEMMOUR. Exagère. – Signe son nom d’un Z qui ne veut même pas dire Zorro.

Abécédaire réalisé en collaboration avec Bruno Maillé.[/access]

Bouveresse bout

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Dans son dernier livre, paru en 2008, La connaissance de l’écrivain, un de nos plus grands philosophes, Jacques Bouveresse, notait non sans mélancolie : « Puisque le système capitaliste libéral a apparemment gagné aujourd’hui par forfait, et qu’il ne semble plus y avoir d’autre système politique et économique qui offre des perspectives plus prometteuses et que l’on puisse proposer sérieusement pour le remplacer, on a l’impression que la critique qui peut être formulée contre lui est condamnée à être et à rester désormais essentiellement morale. »

Bouveresse, professeur au Collège de France, vient cependant de montrer que l’on pouvait aussi mettre ses actes en parfait accord avec ses convictions, et avec panache. Il vient de refuser la Légion d’honneur et s’en explique dans une lettre à Valérie Pécresse. Hors de question, pour lui, de recevoir une décoration remise par « un gouvernement dont la politique adoptée à l’égard de l’Education nationale et des services publics en général me semble inacceptable » Il faut qu’il fasse tout de même attention, Jacques Bouveresse, il y en a qui vont se retrouver déchus de leur nationalité française pour moins que ça.

Mondial : l’Espagne n’a eu que ce qu’elle méritait !

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Espagne

Espagne

Lorsque notre rédactrice en chef bien-aimée m’a confié, pour ce Causeur d’été, la mission de rédiger un article sur la Coupe du monde de football venant de s’achever, je n’ai pas hésité. Primo, on ne dit pas non à la patronne, et surtout pas à celle-ci. Secundo, il se trouve que je me sens parfaitement légitime pour aborder ce sujet. Car le football, c’est effectivement une passion, voire une préoccupation, depuis un certain nombre d’années ; cela doit remonter à la dernière fois que Sochaux était en course pour le titre de champion de France[1. Ce club, qui devint alors mon favori pour la vie, disputa le championnat au FC Nantes. C’était en 1980. Il échoua malheureusement face à ces maudits Canaris.] ; c’est dire si c’est vieux. Tertio, je suis franc-comtois. Et la coupe du monde est franc-comtoise, messieurs-dames ! Car son fondateur n’est autre que Jules Rimet, ressortissant de ma bonne région. J’ajoute que le premier à avoir inscrit un but en Coupe du monde, Lucien Laurent, s’il n’est pas né en Franche-Comté, y a passé plus de soixante ans de sa vie. Le footeux est chauvin, et l’assume très bien[2. Et encore, on n’évoque pas ici la supériorité franc-comtoise en matière de découverte du vaccin contre la rage, de création d’hymnes guerriers et néanmoins nationaux ou de rédaction des Misérables.]. Il n’est pas non plus dans mes intentions de cacher un calcul cynique de ma part. Étant en pointe de l’analyse foot cette année pour Causeur, je ne vois pas pourquoi je ne serais pas choisi pour en être l’envoyé spécial pour la Coupe du monde 2014 au Brésil.

Mais j’entends Élisabeth qui s’impatiente. Donc, je m’exécute. Parlons foot, puisque telle est notre mission.

[access capability= »lire_inedits »]L’héritage de Maître Johan

C’est le favori qui a gagné. Les Espagnols n’ont certes pas autant éclaboussé la compétition de leur talent qu’ils ne l’avaient fait lors du championnat d’Europe des nations de 2008[3. Je me refuse à nommer une compétition sportive avec le nom d’une monnaie. Surtout celle-là.]. Ils n’ont marqué que 8 buts, battant le triste record du plus petit nombre inscrit dans une Coupe du monde. Ils sont même les premiers champions du monde à avoir perdu leur premier match de poule − contre la Suisse, de surcroît. Mais ils étaient les plus forts. Du point de vue de la seule finale, on est même soulagé que les Pays-Bas n’aient pas supplanté l’Espagne, tant leur tendance à donner des coups, y compris de karaté dans le sternum, ne les rendait pas sympathiques. En demi-finale, les Espagnols avaient réussi à maîtriser la jeune, généreuse et flamboyante équipe allemande et à lui porter l’estocade en fin de match. Les Allemands n’avaient pas pu rééditer la performance réalisée contre les Argentins, l’autre favori du tournoi. Et pour cause : les Espagnols les avaient privés de ballon. C’est là qu’il faut ouvrir une parenthèse en évoquant un grand nom de l’histoire du football : Johan Cruyff.

Je suis trop jeune pour avoir pu apprécier le grand Johan en tant que joueur. En revanche, j’ai bien connu celui qu’on appelait « Maître Johan » lorsqu’il était l’entraîneur de Barcelone[4. De 1988 à 1996.]. Quand il jouait, « Maître Johan » faisait partie de la grande équipe hollandaise qui échoua contre l’Allemagne en 1974, plongeant tous les amoureux du beau football dans une profonde déprime. Il en était même le maître à jouer[5. Regrettons au passage qu’il ait boycotté la Coupe du monde 1978 en Argentine pour protester contre la dictature locale. L’équipe néerlandaise ayant échoué lors des prolongations contre l’équipe favorite du général Videla, il est pratiquement certain qu’avec celui qui était le meilleur joueur du monde, elle l’aurait emporté. Johan aurait fait un meilleur pied de nez au dictateur argentin s’il avait brandi la coupe du monde à son nez et à sa casquette.]. À l’époque, l’équipe des Pays-Bas pratiquait ce qu’on a appelé le «  football total ». Cela signifie que défenseurs, milieux de terrain et attaquants défendent tous ensemble et attaquent tous ensemble. Devenu entraîneur de Barcelone, Cruyff appliqua la recette. Et s’il avait combattu le général Videla par amour pour la démocratie, il ne prétendait nullement l’appliquer au football. « Maître Johan » était le maître : un vrai tyran, d’après certains. Mais que voulez-vous ? Être un véritable entraîneur − au sens étymologique du mot − ne consiste pas à lire le communiqué de joueurs refusant de préparer un match de Coupe du monde, mais à avoir une philosophie de jeu et à la faire appliquer à tous les joueurs afin qu’ils forment une équipe dotée d’une véritable identité sur le terrain. On se souvient d’un joueur au caractère et à l’ego absolument hors-norme, le Bulgare Hristo Stoitchkov. Cruyff avait procédé à son remplacement, parce qu’il ne respectait pas les consignes, au bout de… sept minutes de jeu. Inutile de dire que l’autre n’avait pas intérêt à l’envoyer se faire empapaouter devant tout le vestiaire. Et, comme joueur, c’était autre chose qu’Anelka.

« Maître Johan » professait que le meilleur moyen de ne pas prendre de but, et d’en marquer, c’est de priver l’adversaire de ballon. Donc d’avoir tout le temps le ballon. Il demandait à ses joueurs d’utiliser toute la largeur du terrain, ce qui permettait de créer des brèches dans la défense adverse. Il a fait jouer Barcelone ainsi. Et il a fait école. Tous ses successeurs, jusqu’à Josep Guardiola, l’entraîneur actuel de l’équipe catalane, qui fut l’un des joueurs de base de l’équipe entraînée par Cruyff à Barcelone, ont peu ou prou appliqué son système. Non seulement sept joueurs, sur les onze qui ont débuté la finale, jouent à Barcelone, mais Vicente Del Bosque, ex-entraîneur de l’ennemi héréditaire madrilène, avoue sa totale adhésion aux principes de jeu de « Maître Johan ». Pourtant, jusque-là, cette sélection espagnole de facture barcelonaise évoquait un puzzle auquel il manque une pièce.

Cette pièce s’appelle Casillas. Et il ne joue pas au Barça, mais au Real Madrid. Pendant des années, les gardiens de but espagnols suscitaient à peu près la même hilarité que ceux venant d’Angleterre. Arconada, Zubizarreta, Canizares constituaient l’assurance, pour l’équipe adverse, de marquer au moins un but facilité par une boulette du gardien. Tel n’est plus le cas avec Casillas qui, non seulement n’est pas un clown, mais se trouve être l’un des deux ou trois meilleurs spécialistes mondiaux du poste. Et cela change tout. On a pu encore s’en rendre compte lors de la finale à l’occasion de ses duels avec le redoutable Robben.

L’Europe qui gagne, c’est celle qui forme

Avec les principes de jeu de « Maître Johan » et un gardien de classe mondiale, l’Espagne ne pouvait que gagner. Mais une Coupe du monde ne se résume pas à son vainqueur.

Nous avons vécu deux Coupes du monde : la première américaine, la seconde européenne. Jusqu’aux huitièmes de finale, la domination du continent américain semblait presque incontestable. Sur les sept équipes américaines, six furent au rendez-vous des huitièmes de finale (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili, États-Unis, Mexique), laissant à quai le seul Honduras. Pendant ce temps, sept des treize équipes européennes − dont l’Italie et la France, finalistes en 2006 − rentraient à la maison. En quarts de finale, restaient quatre équipes américaines, une africaine et seulement trois européennes. On diagnostiqua alors un déclin européen. Sauf que ces trois-là finirent sur le podium. Les équipes sud-américaines, se voyant sans doute trop belles dans le miroir de la presse mondiale, ont calé devant les machines allemande, néerlandaise et espagnole. L’Europe a vaincu notamment grâce aux pays qui ont cru à la formation. L’école barcelonaise a formé l’ossature de l’équipe espagnole. Franz Beckenbauer ayant tapé du poing sur la table en 1998, l’Allemagne a copié le système de centres de formation qui avait si bien réussi à son voisin français. Résultat : une équipe jeune, dynamique, s’appuyant sur les écoles de Munich et de Stuttgart, principalement. Quant à la formation hollandaise, qui repose sur l’Ajax Amsterdam, le PSV Eindhoven et quelques autres clubs de moindre notoriété, elle n’a pas cessé de fabriquer les talents à la chaîne, irriguant les meilleurs clubs du monde.

Si la France n’avait pas – en foot comme à l’école – renoncé à tout effort de formation, pensant que ses succès de 1998 et 2000 étaient éternels, elle aurait sans doute pu être le dernier participant au carré final en lieu et place de l’Uruguay. Mais ces piètres résultats de notre sélection nationale ne sont pas isolés. Toutes nos équipes de jeunes sont concernées. Seule notre équipe féminine est en progrès. Toutes les autres enchaînent les contre-performances. La manière dont le directeur technique national s’est défaussé sur le sélectionneur n’est pas à son honneur. Il est solidairement responsable, avec Raymond Domenech, du désastre sportif de nos sélections, auquel il faut effectivement ajouter le désastre moral de notre équipée en Afrique du Sud. Il va donc falloir repenser la formation − sportive et morale − des jeunes joueurs français. Complètement. Nous nous sommes endormis sur nos lauriers. Les états généraux du football, commandés par le président de la République, doivent concerner la formation au premier chef.

Le vidéo-arbitrage : un cadeau aux télés

Pour conclure, évoquons l’arbitrage. Comme Platini, Cruyff, Beckenbauer ou Pelé, je ne suis pas favorable au vidéo-arbitrage. Il s’agit pour moi d’un cadeau aux télés, déjà trop puissantes dans le monde du football pour qu’on leur fasse cette offrande ultime. En revanche, certaines innovations seraient bienvenues. Entre la faute simple, celle qui s’accompagne d’un carton jaune, et le rouge synonyme d’exclusion, l’échelle des sanctions est trop courte. Il est absurde que des fautes violentes comme celles de Van Bommel en finale[6. Le coup de karaté de De Jong valait bien un carton rouge. L’arbitre doit s’en mordre les doigts aujourd’hui.] aboutissent à la même sanction qu’un maillot enlevé par Iniesta pour fêter son but. Prévoir une sanction intermédiaire, comme au hockey sur glace, avec dix ou quinze minutes d’exclusion, ne serait pas inutile. De même, la présence d’arbitres supplémentaires derrière les buts devrait permettre d’éviter, sans faire entrer le loup télévisuel dans la bergerie, des erreurs comme celle dont a été victime l’Angleterre pendant le match contre l’Allemagne.

Voilà. L’Espagne fête sa victoire, qui cachera pendant quelques semaines la crise dans laquelle elle est plongée. La crise, je l’espère, épargnera Causeur, dont le futur développement me permettra de représenter le site dans les tribunes de presse de Rio de Janeiro, de São Paulo ou de Recife ainsi que sur les plages des mêmes villes. Abonnez-vous par millions, les amis ![/access]

Non au passeport à points !

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Nicolas Sarkozy
Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy
Nicolas Sarkozy.

Ça démarrait pas mal. « Les forces de l’ordre ont fait leur travail ». « Si on ne veut pas d’ennuis avec la police, on ne tire pas sur la police ». « La délinquance ne provient pas d’un mal-être mais d’un mépris pour les valeurs fondamentales de la société. » Le président parlait clair. Il est vrai que l’effet du verbe s’use et qu’on aimerait un peu moins de discours et un peu plus d’action. Ce discours-là, pourtant, s’imposait. Avec les affrontements de La Villeneuve, avec les menaces proférées contre les hommes de la BAC, quelque chose a changé et beaucoup de gens le sentent. Qu’un voyou tire sur un flic est déjà inquiétant. Quand une partie de son quartier, sous l’emprise de la peur ou du ressentiment, fait bloc autour de lui, quand la loi du groupe l’emporte sur celle de la République, ce n’est plus seulement la sécurité des individus qui est menacée, mais celle de la société en tant que telle. Seulement, il est bien plus gratifiant de dénoncer en chœur « l’obsession sécuritaire » de Sarkozy que de se demander pourquoi elle est si largement partagée.

Le président, bien sûr, en a un peu trop fait, allant jusqu’à vanter son bilan depuis 2002. Que personne n’ait de recette miraculeuse, d’accord, mais il n’y a pas de quoi pavoiser. Dans le registre « l’Etat mènera une guerre sans merci contre le crime et les criminels », les résultats devraient inciter à une certaine sobriété. Et puis, il y a cette énervante obsession du chiffre. « J’ai demandé au ministre de l’Intérieur d’arriver à un taux de 40 % de coupables arrêtés ». Et une fois l’objectif atteint, on lance un tournoi de belote dans les commissariats ?

Quoi qu’il en soit, le président devait parler. Et il avait l’occasion de parler vrai. Le bon peuple n’a pas besoin de coups de menton ni de contes pour enfants, il veut, a minima, qu’on reconnaisse qu’il vit ce qu’il vit. Quand le réel est l’objet d’une entreprise permanente de recouvrement, nommer les choses, c’est déjà agir. Mais mal les nommer, comme le disait, me semble-t-il, Albert Camus, « c’est ajouter au malheur du monde ».

On attendait donc que Nicolas Sarkozy dise les choses comme elles sont. Et à la dix-septième minute, la faute inexcusable. Une énormité qui se drape dans la dignité d’une vérité-difficile-à-affronter. Laisser entendre qu’on pourrait déchoir de leur nationalité française les « Français d’origine étrangère » qui auraient porté atteinte à la vie des forces de l’ordre est moralement déplorable et politiquement irresponsable. D’abord, c’est faux. Dans la vraie vie, on sait à peu près si on est « d’origine étrangère » ou « de souche » – encore qu’on ne sait pas à quel moment et comment on passe de l’un à l’autre et tout notre problème est là. La loi de la République connaît elle, des Français et des étrangers, mais elle ne sait pas ce qu’est un « Français d’origine étrangère ». Et elle n’a pas à le savoir. L’égalité devant la loi est l’un des piliers de notre identité nationale contemporaine. Et le président en est le garant. Quelqu’un qui tire sur un flic doit être jugé et sanctionné. Sévèrement. Mais un Etat de droit ne peut se débarrasser de ses citoyens, aussi déplaisants soient-ils.

Quand on est français, c’est pour toujours

On ne naît pas forcément français, on peut le devenir. Mais quand on l’est, sauf exception rarissime, c’est pour toujours – qu’on aime la France ou qu’on la déteste, qu’on soit délinquant ou bonne sœur, amateur de parties fines ou de femmes en burqas. Il n’y aura pas de passeport à points et Sarkozy le sait. Il peut dénoncer cinquante ans de politique migratoire incontrôlée – inspirée par de raisonnables préoccupations économiques puis par de légitimes considérations humanitaires –qui ont abouti à la faillite de l’intégration (où est-il allé pêcher que nous étions fiers de notre système d’intégration ?). On ne reviendra pas en arrière. Comme le disait il y a vingt ans Christian Jelen, un sociologue aujourd’hui disparu, nous n’avons pas d’autre choix que d’en faire « de bons Français ».

Le pire est que le président a ainsi donné à tous ses adversaires une excellente raison pour se pincer le nez et refuser avec la dernière énergie d’examiner les pistes proposées, toutes marquées du sceau de l’infamie. Or, si la nationalité française ne se reprend pas, il devrait être permis de réviser les conditions dans lesquelles on l’octroie. Ou en tout cas d’en discuter. De même qu’il devrait être possible de revoir un système d’allocations dont tous les praticiens savent qu’il favorise une immigration illégale d’assistance qui pénalise au premier chef les immigrés légaux et les Français d’origine étrangère. On pourrait parfaitement envisager de rétablir la « double-peine » (abolie par Sarkozy quand il nous la jouait « de gauche ») et d’expulser les étrangers condamnés pour crime grave à l’issue de leur peine. La France n’a pas à accueillir toute la violence du monde. Mais de tout cela, évidemment, il ne sera pas question, sinon sous la forme d’un festival d’invectives dans lequel chacun prendra la pose supposée plaire à son électorat.

Chacun joue sa partition, la gauche poussant les hauts cris attendus. Quant à mes excellents confrères, ils se contentent de répéter avec des airs outrés ou entendus que le président s’adresse aux électeurs du Front national. Je l’avoue, ça ne me gêne pas qu’on parle aux électeurs frontistes, ce qui me gêne, c’est plutôt qu’on ne leur parle pas. Devrait-on les déchoir de leur nationalité pour vote non-conforme ? Les envoyer sur la planète Mars ? Oui il faut les entendre et leur parler. Mais il est indigne de leur dire n’importe quoi.

Principe de précaution judiciaire

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On se souvient du préfet Girot de Langlade, sanctionné il y a un an par Hortefeux pour avoir dit en débarquant à Orly: « on se croirait en Afrique ici ». L’ex-haut fonctionnaire, qui n’a pas apprécié d’être qualifié de raciste par son patron de l’époque a décidé d’attaquer en justice le ministre de l’Intérieur et s’est choisi pour l’occasion un avocat de choc, Me Gilbert Collard. Celui-ci qu’on sait bavard, a d’abord choisi de se défendre lui-même, en déclarant: « Si j’avais le sentiment que M. Girot avait tenu un quelconque propos raciste, je n’aurais pas accepté de le défendre ».

Ah bon ? Je croyais que l’éthique et l’honneur d’un avocat, c’était d’assister aussi les criminels, y compris les pédophiles, les terroristes voire les génocidaires. Mais il faut croire que « tenir des propos racistes » est un si grand crime en ce pays, qu’il rende automatiquement son auteur indigne d’être défendu par un avocat. Quant à la présomption d’innocence, je ne vous en parle même pas…