ACADÉMIE. Le chemin le plus sûr pour y accéder est la porte de sortie de l’Élysée. AMÉRIQUE. Barack Obama l’a découverte bien avant Christophe Colomb (le père de l’esclavagisme), puis il a redonné un sens au rêve américain. Un peu comme Joe Dassin, mais en mieux. ANARCHO-AUTONOMES. Ils sont généralement épiciers et masqués. Ils nous font vivre dans la terreur. Ils sont plus dangereux qu’Alain Bauer. APÉRO. Nécessite de l’alcool, quelques morts et cinq mille amis Facebook. ARCHITECTES. Une insulte chez Samuel Beckett. – Sont responsables de l’urbanisme déplorable des banlieues. – Les meilleurs architectes sont d’intérieur.
B
BANLIEUE. Créative et trop incomprise. BENOÎT XVI. Trop allemand pour être catholique, trop catholique pour être honnête. – Se trompe sur tout par nature (dogme de l’omnifaillibilité pontificale). – N’est pas parent avec Louis. BERGÉ (Pierre). Ne se rend pas au kiosque du coin quand il achète Le Monde. – Un myopathe atteint du VIH ne sait pas s’il doit l’aimer ou le détester. BIO. Seule façon de ne pas avaler de cochonneries. Geste éco-citoyen. Mais toujours beaucoup trop cher. BOBO. Bourgeois moralisé par la présence d’une photo du Che au-dessus de son lit. – On est toujours le bobo d’un autre. Sauf quand on n’est pas abonné aux Inrocks. BRUXELLES. C’est sa faute si l’Europe est dans les choux. – Au moindre problème (crise économique, délocalisation, rhume des foins, gueule de bois), avancer un vague : « C’est la faute à Bruxelles. » BURQA. Dégradant pour la condition de la femme. Un avantage pour les très moches.[access capability= »lire_inedits »]
C
CANICULE. Une solution efficace au problème des retraites. – Un autre succès d’Europe Écologie : ça se réchauffe drôlement pour la saison. CAUSEUR. Site Internet et magazine néo-réactionnaire. – Pourquoi néo ? CHIRAC (Jacques). Le regretter maintenant autant qu’on le détestait quand il était président. CONVIVIALITÉ. Mot souvent prononcé par des gens aussi enjoués que des croque-morts. CONTEMPORAIN (ART). Ne pas demander s’il y aura un cocktail dînatoire après le vernissage : le ministère de la Culture pratique des restrictions. – Aller vers l’artiste et le féliciter : « Ah, vous allez rendre furieux Jean Clair. » CLICHÉS. La bouche des autres en abonde.
D
DEBRAY (RÉGIS). Ne pas s’appesantir sur la médiologie. Se contenter de rappeler une évidence : il était bien mieux avec la moustache. DÉPUTÉ. Pour quelqu’un qui gagne trop bien sa vie, n’est jamais à l’Assemblée. Tonner contre l’absentéisme, misère de la démocratie. – Pour un élu de terrain, n’est jamais dans sa circonscription. Tonner contre ces députés qui vont jouer les beaux parleurs à Paris. DIEU. Dire d’un air entendu : « Vous plaisantez ? Parlons de choses sérieuses. » DIVERSITÉ. Une chance pour la France. – Plaindre les gens qui ne sont pas assez divers ou ceux qui voudraient l’être, mais ne le peuvent pas. DURABLE (Développement). Agir aujourd’hui afin que les générations futures puissent tout bousiller demain.
E
ÉTAT. L’État, c’est moins. De moins en moins. ÉGALITÉ (MARCHE VERS L’). Toujours longue. ÉGLISES. Elles sont vides et pleines de vieux.
F
FABIUS (LAURENT). A l’air très catholique. FACEBOOK. Favorise les rencontres et crée du lien social. – Très utile aux enfants timides et aux pédophiles. FINKIELKRAUT (ALAIN). Il vaut mieux avoir raison avec Alain Finkielkraut que tort avec Alain Badiou. FONCTIONNAIRE. Il en faut moins (sauf dans les hôpitaux, les commissariats, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées, les universités et les maisons de retraite). FRANCE. N’est plus qu’un souvenir depuis son démontage en 2007. Avait fait l’objet d’une chanson de Michel Sardou (c’est dire son côté ringard).
G
GAGA (LADY). Un concept plus qu’une chanteuse. Le problème est qu’elle fait aussi chanteuse. GRÈCE. L’économie grecque est tellement en crise que la construction du Parthénon a été stoppée net. – Ont apporté tant à l’humanité : Aristote Onassis, Nana Mouskouri. GRÉVISTES. Ils ne pensent pas aux usagers. Tonner contre. GUILLON (STÉPHANE). Grand résistant victime de la soldatesque valienne.
H
HÉTÉROSEXUALITÉ. Si c’était un truc bien, il y aurait une Hétéro Pride depuis belle lurette. HOMOS. Ils sont sympas, ouverts et ne ressemblent pas aux clichés. HOMOPARENTAUX (COUPLES). L’idéal, ce serait de leur confier aussi les enfants des hétéros.
I
INSÉCURITÉ (SENTIMENT D’). Il faut cesser de l’entretenir. INTOLÉRANCE. Il n’y a plus de maisons pour ça. IPAD. Déception : il ne fait pas gaufrier. Ni fer à friser.
J
JAPON. A su mêler à merveille tradition et modernité. – Le monde de l’entreprise y est sans merci (citer Amélie Nothomb). JEUNES. Ils ne sont pas si dupes ni si égoïstes qu’on croit. JUSTICIABLE. Le justiciable dissimule de moins en moins son désir de pénal.
Abécédaire réalisé en collaboration avec Bruno Maillé.[/access]
Publier en vrac 76 000 pages de documents secrets sans tri ni classement, sans ordre ni hiérarchie, est-il pertinent ? Probablement pas. Il faut certainement une bonne année de lecture pour faire la part de l’important et du ballast vide. Alors, peut être les historiens sauront-ils se servir de cette masse confuse pour en tirer des conclusions. Ce n’était pas le but, en tout cas de Julian Assange, le fondateur de Wikileaks. Assange est un militant, pas un journaliste au sens commun, ni un historien. Cette énorme quantité de documents nous permet cependant de confirmer quelques réflexions, que très cyniquement l’on peut qualifier de bon sens.
Tout d’abord l’impossibilité de garder un secret. Internet, qui à ses touts débuts, s’appelait Arpanet, est une invention de militaires et devait servir à maintenir la transmission d’informations dans toutes les circonstances en décentralisant au maximum cette information. Aujourd’hui encore les sites en .mil, pour military, font partie intégrante de l’organisation d’internet. On peut partir d’une réalité : ces réseaux sont bien protégés. Parfois même ils n’existent pas, ils sont invisibles. Toutes les IP ne sont pas recensées chez les notaires du net, et une adresse Internet se modifie facilement. Un réseau ne vaut que ce que vaut son maillon le plus faible. Qui est en général humain. Il semble que, dans ce cas précis, les documents proviennent d’une copie effectuée sur un serveur par un soldat qui à transféré le tout sur un CD. Aussi simple que cela…
La deuxième leçon est que la guerre est sale. Par essence. Cela non plus n’est pas une grande nouvelle… La guerre est une imposition de force, et très souvent la fin justifie les moyens. On s’est bien scandalisé sur la section 373, une unité spéciale chargée de tuer de manière préméditée et organisée les talibans et autres terroristes. Il est bien naïf que de s’en émouvoir. Il n’existe pas d’armée qui ne dispose de forces spéciales, chargées de faire le sale boulot de manière aussi discrète qu’efficace.
Nous passerons sur l’aide fournie pas les services de renseignements du Pakistan aux talibans. Un état dans l’Etat, une armée dans l’armée. Sauf que les oiseaux chantaient ce terrible secret sur les toits depuis très longtemps.
Le mythe civilisateur du nation building
La partie la plus intéressante, et la plus diffuse de cet ensemble de documents petits ou grands, importants ou banals est cependant le sentiment d’inanité et d’insanité qui se dégage des informations, réactions et analyses de ce conflit. Pour résumer le nation building[1. Reconstruction de l’État ], tel qu’il est présenté comme but de l’opération est une mission impossible. Le nation building est un mythe, une construction intellectuelle, loin de toute réalité qui consiste à penser et à laisser accroire que l’on peut imposer par la force des structures démocratiques d’Etat de droit et de citoyenneté libre à un pays dont les habitants attendraient la démocratie comme le buvard attend l’encre.
Cela peut fonctionner de manière plus ou moins bancale dans certains cas, pas du tout dans la plupart des autres. L’Irak avait à sa tête un dictateur pour le moins sanguinaire mais qui avait mis sur pied des structures administratives qui fonctionnaient et aussi une armée et une police efficaces, le tout dans un Etat très centralisé. Un gouvernement civil peut s’appuyer sur ces structures pour faire plus ou moins bien fonctionner l’Etat. Mais encore faut il qu’il y ait un semblant d’Etat. Faire du nation building en Somalie ou dans certains pays d’Afrique est impossible, parce qu’il n’existe pas d’Etat. Il en va de même en Afghanistan ou l’Etat central n’existe pas. Ce pays est un assemblage de tribus et de clans où la loi, le plus souvent, n’est pas écrite et se contente d’être la loi du plus fort, basée essentiellement sur une tradition. Et voilà pourquoi Madame l’Amérique, votre fille restera muette. Voilà pourquoi une telle tentative sera vouée à l’échec, voilà pourquoi elle sera très vite trop chère pour être poursuivie.
La tentative Américaine et otanienne peut être regardée comme un calcul de physique tout simple : il s’agit de lutter contre l’entropie. De dépenser de l’énergie pour organiser ce qui ne l’est pas, surtout ce qui ne le veut pas. Faire rentrer le dentifrice dans le tube, pour reprendre une image fréquente de la vulgarisation de l’entropie. Les coûts de l’entreprise tendent vers l’infini et l’énergie dépensée à organiser l’inorganisé finit par désorganiser ce qui l’était. Il ne reste plus, dans ce cas là qu’à dire comme Henri Kissinger qui parlait du Viet Nam « Il faut que je sorte de cette guerre, mais dans la dignité ». Les moulins à Story telling ont de beaux jours devant eux… D’autant que la « sortie dans la dignité » n’est pas pour demain. Toute l’affaire devait être pliée et rangée fin 2011, avait dit Barack Obama au moment de son élection. On sait depuis pas très belle lurette que ce sera plutôt 2014. Et encore… le Secrétaire général de l’OTAN qui n’écrit pas un mot ni ne pose une virgule, sans que les puissances de l’OTAN aient donné leur nihil obstat écrivait récemment dans une tribune relayée par le presse mondiale que bien sur il faudrait rester après 2014, pas comme force combattante, bien sûr, mais comme force de soutien, pour aider nos nouveaux amis très sûrs aux fins de poursuivre leurs efforts de nation building. T’as qu’à croire !
Imposer une forme de civilisation, avec Etat de droit, séparation des pouvoirs et égalité des citoyens dans de telle conditions est tout simplement une billevesée autant qu’une escroquerie. Montesquieu dans l’Hindukush, c’est le bide assuré. Il faut être passé d’abord par la case Lumières. En attendant retournez en prison, ne passez pas par la case départ et ne touchez pas 20 000 Euro. Pour acheter la rue de la Paix, vous attendrez. Longtemps encore.
Pour les vieux adolescents ayant abandonné le sport, le surf a longtemps évoqué une chanson des Beach Boys, les nombreux visionnages de Point Break – Extrême limite de Kathryn Bigelow – avec le regretté Patrick Swayze en dirty danseur des spots et des braquages – et les apparitions de Kelly Slater dans Alerte à Malibu.
C’était peu de choses mais ça esquissait une certaine idée de la grâce et de l’été : des mélodies légères, le soleil qui se lève, qui se couche sur la mer, des jeunes filles aux cheveux mouillés, à la peau salée, que Claude Nori aurait pu photographier sur les plages d’Italie. La Petite philosophie du surf de Frédéric Schiffter prolonge le plaisir de ces impressions. Dès les premiers mots, c’est une invitation à la musarderie : « A celle qui m’a jeté dans le creux de la vague ». Une phrase plein coeur, de celles que Schiffter cisèle comme personne et qui, recueillies dans de minces volumes – lire Traité du cafard et Délectations moroses -, font de la mélancolie un éclat de beauté à la boutonnière de nos vies.
« Philosophe sans qualité » et « penseur de charme », Schiffter est un réenchanteur triste de l’immonde. L’inverse de Michel Onfray, peine-à-jouir boursouflé de l’autopromotion de ses névroses. Dilettante classieux, Schiffter pose son regard sur les temps où nous vivons, se souvient de Montaigne, de Wilde, de Chamfort et jette ses fulgurances à la gueule du désastre en cours. Dans Petite philosophie du surf : « Les cartes postales colorent l’ennui et offrent aux humains une image rassurante de leur dérisoire présence dans l’univers. » ; « La vague est la fille d’un océan tourmenté par une dépression. » ; ou encore : « Une vague ne se cache pas pour mourir. Elle aime disparaître sous le regard des hommes. »
Dans la tourmente des flots, Schiffter quête la beauté que portent quelques héros, quelques héroïnes. Les héros s’appellent Mickey Dora, dit the Cat, Greg Noll, dit the Bull, Gerry Lopez pour qui « Le surf nous apprend à affronter la vie », Tom Curren, Jeff Clark ou Mark Foo, « un des grands riders de Waimea, [qui] meurt noyé dans les remous de gravats liquides au pied des falaises de Mavericks. » Les héroïnes ? C’est du côté de ses braconnages sur le web que Schiffter dessine la jolie silhouette d’une « flâneuse de l’onde » : « Première journée de juillet. La marée monte depuis longtemps. Comme si leur mécanisme s’épuisait, les séries de vagues arrivent mollement. Couchée sur sa planche, la surfeuse a un peu froid. Elle décide de sortir de l’eau. Elle attend l’ultime vague qui la ramènera sur le sable. Une ondulation se dessine. Elle rame dans sa direction. Elle opère un demi-tour, rame de nouveau vivement pour démarrer et se lève. L’onde lui offre son flanc gauche. Peu puissante, elle lui permet quand même de glisser prestement et de goûter à quelques instants de jubilation. Fin de la session. »
Petite philosophie du surf est un livre à glisser dans la poche intérieure d’une veste en lin blanc et à lire, à l’ombre d’une terrasse, face à l’océan, une lucky strike ou une winston bleue comme le ciel aux lèvres, un verre de vin blanc devant soi.
Frédéric Schiffter, Philosophie sentimentale, Flammarion, 2010, à paraître.
Avec Batman Begins et The Dark Knight, Christopher Nolan avait créé un nouveau Batman – et en échange Batman nous avait donné un nouveau Christopher Nolan. Le cinéaste de The Following, spectateur méticuleux d’un univers fragmenté et acteur forcené de sa reconstruction, avait trouvé dans la mythologie du super-héros une forme de surplomb, une toile de fond donnant de l’ampleur à son cinéma. L’angoisse de l’amnésique (dans Memento), les errements de l’insomniaque (dans Insomnia) – ces existences dominées par l’aveuglante précision du détail – laissèrent place, avec The Dark Night, au surplomb parfois vertigineux d’un héros au regard totalisant.
C’est dans Inception que ces deux Christopher Nolan se retrouvent: le fétichiste morbide et le mégalomane qui veut de toutes forces tout synthétiser. Dans l’univers de l’espionnage industriel, Mr. Cobb (Leonardo Di Caprio) est un « extracteur », c’est-à-dire quelqu’un qui s’introduit dans les rêves des gens pour leur dérober leurs secrets les mieux enfouis. On lui demande un jour comme dernière mission de s’infiltrer dans le subconscient d’un grand patron, non pour extraire un rêve, mais pour implanter une idée.
De la réalité comme incertitude
Tout d’abord, Inception fait penser à Memento. Nous avons dans les deux films un monde découpé en morceaux qui s’entrechoquent et se superposent. C’étaient les grains d’instantanéité du présent amnésique, ce sont cette fois-ci les rêves, ces endroits et moments clos, nous avons un héros jeté dans une histoire dont lui-même ignore les tenants et les aboutissants, l’un parce qu’il n’a pas de mémoire, l’autre parce qu’il vit dans des rêves. Les deux sont happés par la matière, hantés par un passé qui s’impose de lui-même – une femme, un deuil dans les deux cas – et qui est un obstacle à la cohérence des choses, une sorte de pertinence rétinienne très mal venue. En somme nous avons, à travers le personnage incarné par Guy Pearce et celui joué par Leonardo Di Caprio, deux manières de se perdre sous la surface d’autres mondes, que ce soit l’éternité d’un instant ou la profondeur d’un rêve.
Et pourtant nos deux héros, enquêteur pour l’un, architecte pour l’autre, s’évertuent à reconstituer et à reconstruire. C’est la tragédie de leur existence, que de s’enfoncer toujours un peu plus dans les détails en y cherchant du sens, que de s’égarer dans le désordre en voulant l’organiser. A la fois faussement cohérents, et faussement éclatés, les premiers films de Christopher Nolan, et aujourd’hui Inception, sont des formes impossibles de pragmatisme en trompe-l’oeil.
Cinéaste cinéphile
Avec le film de super-héros, il avait fallu polariser l’ordre et le chaos, la nécessité et le hasard, à travers un Batman omniscient et un Joker nihiliste. Depuis ce surplomb, Christopher Nolan s’est mis à manier les genres et les références, faisant de The Dark Night un mélange entre le comic book, le film de casse et le thriller politique.
C’est la même profondeur de champ que l’on retrouve dans Inception. Chaque rêve, chaque monde, pourrait aussi bien être tiré de l’histoire du cinéma. De la fusillade de Heat à l’apesanteur de 2001 l’odyssée de l’espace en passant par les assauts de film d’espionnage, les rêves ont l’air de films emboîtés les uns dans les autres. Pour autant, Nolan ne partage pas la mauvaise ironie des cinéastes cinéphiles. Une croyance traverse au contraire tous ses rêves, matérialisée par un petit fétiche, encore un objet: un petit fragment du monde autour de quoi tout s’articule. Une foi d’animiste qui soulève des montagne, modèle des endroits, des villes, des mondes entiers – et dont Christopher Nolan semble faire profession, en cinéphile et en cinéaste.
Inception, un film chestertonien ?
On a beaucoup critiqué Nolan sur ses scénarios gadget. On a dit aussi qu’Inception offrait une vision trop rationnelle des rêves. On a reproché à Nolan de ne pas être Lynch ou Buñuel. Soit. Mais il faut être aveugle pour ne pas voir la folie douce qui s’empare de chaque plan, de chaque séquence, et surtout de chaque transition. Le rationalisme échevelé avec lequel les rêves sont créés, modifiés, la surenchère exponentielle des emboîtements – un rêve, dans un rêve, dans un rêve, etc. – , créent un climat qui est plus celui de la folie que celui de l’onirisme. Comme si Nolan avait voulu appliquer l’idée chestertonnienne selon laquelle le fou n’est pas celui qui a perdu la raison, mais « celui qui a tout perdu sauf la raison »[1. Orthodoxie, de Gilbert Keith Chesterton, dont voici un extrait éloquent pour ce qui nous concerne: « Tous ceux qui ont la malchance de parler avec des malades mentaux (…) savent que le leur plus sinistre qualité est leur affreuse lucidité sur les questions de détail, leur aptitude à relier les choses entre elles sur une carte plus complexe qu’un labyrinthe. »]: le fou est celui qui fait d’une idée une obsession, d’une logique son carcan – et c’est précisément le principe de « l’inception », faire d’une idée le plus résistant des virus.
Le vent de folie (et de génie) d’Inception, c’est le flottement qui charrie tous ces rêves en poupées russes: les rimes visuelles, les instants d’apesanteur et les moments où le décor s’effondre. Il y a une dynamique de l’explosion, dans cette belle mécanique, et un usage de la « décharge »: le moment, justement, où le rêve va devoir prendre fin. Nolan n’a pas fait un autre Mulholland Drive, mais il a compris que l’étrangeté et la folie des rêves étaient moins dans le contenu que dans l’équilibre incertain des transitions.
J’ai été un des premiers à ressentir qu’il les battrait tous et toutes! Aussi, dès le départ, me suis-je inscrit sur son site internet et abonné à sa liste de diffusion. C’est avec le même enthousiasme que j’ai soutenu une à une ses actions quand il a été élu Président, soutien qui s’est manifesté en ajoutant (en ligne) mon nom aux pétitions soutenant les réformes entreprises. N’ai-je pas ainsi reçu en retour la fameuse loi sur la santé où ma signature figure près de la sienne ? Bref, j’aime cet homme, oui j’aime Barack Obama !
Or voilà que – toujours dans le cadre de cette mailing list – je reçois il y a quelques jours un message de la First Lady Michelle Obama qui me demande de cosigner une carte pour les 49 ans de Barack le 4 Août prochain… « Ce fut une grande et difficile année pour lui », dit-elle en substance, et « nous nous en souviendrons longtemps après le passage de la Affordable Care Act et de la réforme de Wall Street. Je prépare une carte d’anniversaire que je souhaiterais vous voir signer (…) en même temps que moi, Malia, Sasha et Bo afin de lui montrer que nous serons avec lui pour la prochaine année. (…) Contribuerez-vous à faire en sorte que ce jour soit mémorable pour Barack en lui souhaitant un bon quarante-neuvième anniversaire ? »
Je dois avouer que, sans chercher à dramatiser une requête emprunte d’une simplicité très américaine assortie d’une pincée de marketing, ce message m’a immédiatement mis mal à l’aise. Pourquoi verser en effet dans ce culte de la personnalité en demandant à des millions de personnes de célébrer l’anniversaire d’Obama ? Brejnev, Ceaucescu et consorts raffolaient de ce genre de mauvaises plaisanteries. Comment diable ont-il réussi à contaminer post mortem les Etats-Unis ?
Historien des idées et des évolutions culturelles, vous concentrez depuis quelques années votre réflexion sur la gauche. Existe-t-il un « ADN » de la gauche française ?
Tout au long du XIXe siècle, la gauche française s’est progressivement dotée d’une triple définition : idéologique, sociologique et morale.
La première, adossée à une philosophie de l’Histoire dessinée par les Lumières et l’expérience de la Grande Révolution, la conduit à promouvoir un changement social soudé à l’idée de « révolution », un mode opératoire où se conjuguent le temps court, la violence et le rapt de l’État. On suppose ainsi l’existence d’un au-delà historique, ce que les gens de gauche ont longtemps désigné avec l’expression fameuse des « lendemains qui chantent ».
La deuxième définition est sociologique. Certes, au XIXe siècle, la gauche libérale, attachée à l’héritage d’un 1789 réduit à la promotion des libertés publiques, est bourgeoise. Mais la répression républicaine de juin 1848, qui voit les républicains se retourner contre les ouvriers, accélère la naissance d’une gauche liée à des intérêts de classe, ceux d’un prolétariat hypostasié. Sauf que, en France, il s’agit en majorité de travailleurs de toutes petites unités dont la « conscience de classe » n’a pas grand-chose à voir avec le prolétaire décrit par Marx d’après le cas anglais. Il n’empêche : la gauche fut ouvrière, beaucoup plus rarement paysanne. Elle est devenue interclassiste, voire parfois petite-bourgeoise.
La troisième définition est d’ordre moral. À la suite de la greffe marxiste opérée sur le socialisme français, on occulte souvent tout un courant qui armait la doctrine socialiste de préceptes moraux. Des socialistes comme Proudhon (bien que ce dernier se défendît toujours d’appartenir à cette famille politique) et quelques-uns de ses héritiers plus ou moins directs, Benoît Malon, Eugène Fournière, sans oublier Charles Péguy et quelques autres, concevaient le socialisme comme une révolution morale. Nulle révolution sociale sans régénération éthique ! Une telle ligne imposait un style de conduite exemplaire qui devait permettre aux gens de gauche de cultiver un sentiment d’appartenance. L’homme de gauche devait se distinguer, dans son quotidien, de l’homme de droite par la générosité, le désintéressement, le sens du bien commun.
J’ai bien conscience que ce passage par l’Histoire est presque caricatural. Ainsi, définir la gauche comme « révolutionnaire » n’est-ce pas faire fi des débats qui ont opposé « réformistes » et « révolutionnaires » et exclure les premiers, au même titre que toute une « gauche modérée » (songeons aux radicaux qui, tous, se réclamèrent bel et bien de la gauche jusque dans les années 1950 au moins) ? Mais au fond, je crois qu’ils ne différaient des « révolutionnaires » que sur la méthode.
[access capability= »lire_inedits »]Gauche des Lumières, gauche ouvrière, gauche morale : que reste-t-il aujourd’hui de ce patrimoine génétique ?
Pas grand-chose… Cette alchimie mêlant ces trois composantes, idéologique, sociologique et morale (je me garde bien de recourir au terme très délicat à manier d’« identité » parce qu’il fige beaucoup trop les choses dans un état qui est en réalité toujours très instable), a longtemps constitué les trois couleurs de l’étendard de la gauche française. Or ce drapeau est aujourd’hui en lambeaux. Plus personne, ou presque, ne songe à faire de la révolution le mode opératoire le plus efficace, ni même d’ailleurs envisageable, du changement social. Mieux même, chacun sent bien qu’en dépit des crises qui affectent aujourd’hui le capitalisme, nul socialisme ne pourra être « bâti en cent jours » comme les socialistes l’annonçaient encore en 1981. L’au-delà historique est devenu absolument indiscernable.
Pour ce qui concerne la sociologie de la gauche, celle-ci est devenue si complexe qu’on ne peut plus désigner le Parti socialiste, ni même le Parti communiste, comme des « partis ouvriers ». La gauche n’est plus la seule à prendre en charge le sort des dominés. Quant au versant moral de la gauche, les années Mitterrand l’ont sérieusement écorné. La gauche a quitté la morale pour aborder les rivages du moralisme au mieux, du cynisme au pire.
Aujourd’hui, être de gauche ne signifie plus grand-chose, comme l’atteste l’affaiblissement continu du clivage droite/gauche dans les sondages d’opinion. Il me semble que cela revient surtout à partager quelques souvenirs et à se consoler dans l’évocation de quelques mythes. J’aime beaucoup cette remarque cruelle de François Furet, faite dans les années 1990 : « La gauche se meurt de célébrer son passé au lieu d’y réfléchir. »
Comment intégrez-vous l’écologie politique dans cette culture historique ?
L’écologie politique a offert un nouvel horizon à nombre de militants de gauche décontenancés, ne sachant plus à quel saint se vouer et ne trouvant plus dans la gauche historique la vision unificatrice nécessaire à toute mobilisation politique. Après l’échec du système qu’elle avait inventé, la gauche se contentait d’en rêver de nouveaux qui restaient dans les limbes sous les formes multiples et mal identifiées de nouvelles utopies collectives qui promettaient de réaliser le « vrai communisme » : les nouveaux militants écologistes jouissaient de la satisfaction d’affronter l’histoire immédiate, d’embrasser des causes concrètes (lutter contre l’implantation de telle centrale nucléaire, s’opposer à la dégradation de tel milieu naturel, etc.) et de changer leur vie sans plus attendre (s’équiper en matériel solaire, manger bio, opter pour la bicyclette, etc.). Bref, le succès de l’écologie politique traduit l’échec d’une certaine conception de la politique qui ne s’en remet qu’aux élections et à l’action gouvernementale et semble donc renouer avec une conception démocratique dont la gauche a été porteuse, par exemple dans le mouvement autogestionnaire des années 1970. Elle pourrait aussi aider la gauche traditionnelle à exercer son « droit d’inventaire », en contribuant à une critique utile et nécessaire d’une conception naïve du progrès dans laquelle la gauche française a beaucoup communié. L’écologie politique peut y aider si elle-même ne s’enlise pas dans ses propres ingénuités et son désordre structurel. Si elle y parvient, une nouvelle forme d’union à gauche peut se dessiner entre PS et forces de l’écologie politique, qui mettra fin à la longue histoire de l’union de la gauche entre socialistes et communistes ou leurs avatars actuels.
Passons à la droite, ou plutôt aux droites qui semblent être un peu à l’étroit dans la camisole UMP. Cette union de libéraux et de dirigistes, d’atlantistes et de néogaullistes est-elle toujours politiquement pertinente ?
Il est clair que l’opération UMP a échoué, comme ont d’ailleurs échoué toutes les tentatives visant à instaurer le bipartisme en France. L’élection présidentielle est sans doute la plus passionnante, à vrai dire la plus divertissante, mais elle est la moins politique. S’y déploie surtout l’affrontement entre plusieurs personnalités au premier tour, réduites à deux adversaires au second. C’est une psychomachie. On y voit toutes sortes d’épreuves psychologiques où se testent des personnalités, des qualités d’hommes ou de femmes. Mais de politique, au sens où vous l’entendez, c’est-à-dire des appartenances idéologiques, des sensibilités doctrinales, point ou très peu ! L’union des camps du deuxième tour est très cosmétique et ne traduit rien de politiquement très profond. Aux élections suivantes (législatives, régionales, municipales, cantonales), le local reprend ses droits, mais aussi la politique proprement dite, c’est-à-dire les choix opérés en matière d’action publique. La Ve République ne condamne nullement au bipartisme, comme toute son histoire l’a montré jusqu’à présent. Quant aux sensibilités que vous évoquez (libéraux, dirigistes, atlantistes, néo-gaullistes), il me semble qu’elles ne sont plus réservées qu’aux burgraves de la politique, qui y décèlent encore du sens. Mais les plus jeunes générations n’y voient guère que des marques ou des fanions de clientèles. Comme la gauche, la droite a perdu les quelques repères que lui avait conférés son histoire.
Quelle place dans ce paysage pour le Front national et son électorat, partiellement « siphonné » par Sarkozy en 2007 ?
J’ai toujours pensé que la prétendue disparition du Front national, annoncée une nouvelle fois par tant de prétendus experts au moment de la victoire de Nicolas Sarkozy, était une illusion. Le ralliement des électeurs du FN au candidat de droite était fragile, superficiel et provisoire. Les fidèles du FN n’avaient pas changé d’idées, et Nicolas Sarkozy ne pouvait pas embrasser leur discours durablement, sauf à voir une partie de sa clientèle républicaine fondre comme neige au soleil.
Du point de vue de la culture politique française, peut-on parler de « sarkozysme » ?
Si vous parlez d’une doctrine un tant soit peu articulée et arc-boutée sur quelques valeurs (l’indépendance nationale, la foi en l’action de l’État, l’implication des corps intermédiaires, etc.) comme le gaullisme, alors, évidemment, le sarkozysme est une chimère. Mais le Nicolas Sarkozy de la campagne de 2007 et des premiers mois de sa présidence a pourtant eu l’intuition du fait que la politique française est entrée dans un âge post-démocratique, où les clivages traditionnels sont dépassés (d’où les tentatives d’« ouverture »), les idées remisées au rayon des vieilleries républicaines et la politique définitivement assimilée à un spectacle où seuls les spin doctors ont voix au chapitre. Si ces tendances ne sont pas entièrement neuves, elles sont, pour la première fois, assumées comme les coordonnées de la politique. Le sarkozysme n’est évidemment pas un fascisme, ni un bonapartisme ni même un autoritarisme, comme une certaine gauche et quelques commentateurs pressés se sont plu à le laisser penser, mais un pragmatisme irresponsable où le spectacle tend à masquer l’impuissance politique.
Les déboires du Modem, qui n’arrive pas à trouver son espace politique, plaident-ils, contrairement à l’intuition de Sarkozy, en faveur de la pertinence du clivage gauche/droite ?
J’ai dit que nous étions entrés, depuis quelques années déjà, dans une période de grande confusion où le démarquage entre la droite et la gauche relève plutôt de réflexes et de traditions que d’analyses, de conflits d’interprétation ou de propositions. La guerre civile entre la droite et la gauche est dépassée. La possibilité de l’alternance a fait son œuvre. Sous ses anciennes formes, le clivage droite/gauche a donc en effet perdu de sa pertinence. Même s’ils en ont tiré des conséquences politiques différentes et qu’ils disposaient de moyens très contrastés, Nicolas Sarkozy et François Bayrou se sont accordés sur ce constat. À l’inverse de la gauche, qui reste convaincue de la vitalité de ce clivage… Elle n’a d’ailleurs peut-être pas entièrement tort. Si les formes de la politisation ont changé, cela ne signifie pas que la structure du clivage se soit totalement évanouie. Elle peut fonctionner différemment et sur de nouvelles questions. N’enterrons pas trop vite ces vieilles compagnes que sont la gauche et la droite.[/access]
Je l’avoue, cette déclaration de Martin Hirsch m’avait totalement échappé. Et elle n’a guère intéressé les habituels traqueurs de dérapage, sans doute parce qu’ils n’y ont pas vu le moindre dérapage. Elle est pourtant stupéfiante : le fils spirituel de l’abbé Pierre a trouvé la solution au casse-tête de l’intégration qui hante la société française. C’était le 1er juillet sur Canal +. « La vraie intégration, c’est quand des catholiques appelleront leur enfant Mohamed », a affirmé l’ex-Haut-Commissaire aux solidarités actives – il paraît qu’il tenait beaucoup à ce qu’on ne le traite pas de ministre, il doit trouver ça plouc ou pire, d’être ministre de la République.
C’est ce qui s’appelle marcher sur la tête. Hirsch prône l’assimilation mais à l’envers. Ce sont les « anciens » Français qui doivent s’assimiler aux « nouveaux ». On ne demande plus aux derniers arrivés de faire comme les Romains à Rome. En revanche, les Français catholiques, également dits « Gaulois », sont sommés d’adopter les usages de leurs concitoyens. En clair, pour être parfaitement accueillante, la France doit cesser d’être la France et ressembler aux pays d’origine de ses citoyens issus de l’immigration dont beaucoup, du reste, n’en demandent pas tant. Drôle d’idée. Comme si émigrer consistait à trimballer son univers avec soi, à ne rien changer à son mode de vie et de penser. Du reste, des milliers de musulmans appellent leurs enfants Philippe, Kevin ou Kangoo, et c’est très bien – Kangoo, je vous le concède, on peut discuter. Et il est aussi très bien que d’autres préfèrent transmettre, avec les prénoms, un peu de la terre des ancêtres. En attendant, ils ne sont pas venus en France pour y recréer la casbah d’Alger ou le bled du Maroc, mais parfois, pour y échapper. En tout cas pour vivre ailleurs. Autrement.
La France, un vieux pays qu’il faut rééduquer ?
Seulement, voilà. Pour Martin Hirsch, la France n’est pas une terre d’accueil – et l’une des plus généreuses qui soit – mais un vieux pays cramponné à son passé criminel qu’il faut rééduquer. En commençant par les enfants. Curieuse conception pour un serviteur de l’Etat. Et inquiétante quand on sait qu’il est responsable du nouveau service civique. Je n’ai pas pour habitude de demander que des têtes tombent, mais, compte tenu de sa responsabilité, on pourrait au moins lui demander de faire attention à ce qu’il dit.
Le plus grave est que, sans même s’en rendre compte, Hirsch qui devrait avoir un point de vue universaliste et refuser de distinguer les citoyens en fonction de leur appartenance, se place sur le terrain de la compétition religieuse. Car Mohammed n’est pas n’importe quel prénom arabe et il le sait, c’est celui du Prophète. D’ailleurs, il ne lui est pas venu à l’idée d’inviter des juifs et des musulmans à appeler leurs mômes Jésus ou Christian – et heureusement. Ce ne sont pas les croyances qui minent la République mais leur exhibition dans l’espace public. Le prénom que l’on donne à ses enfants relève de la vie privée.
Mais Hirsch n’a pas seulement trouvé la solution, il a trouvé les coupables. Si on le comprend bien, ce qui ne va pas en France, c’est que les catholiques continuent à être catholiques ou, plus précisément, qu’ils ne deviennent pas musulmans. On peut appeler sa fille Leïla par goût de l’altérité, mais on n’appelle pas son fils Mohammed si on n’est pas musulman. Bon, perso, il ne fait pas grand-chose pour l’intégration, lui dont les filles portent de jolis prénoms qui fleurent la douce France. Qu’il me pardonne cette très légère intrusion dans sa vie privée, mais je ne trouve pas ça très catholique.
En attendant, rendons-lui grâce, car il a bel et bien trouvé la clé de l’intégration : la conversion. Il suffisait d’y penser.
Bertrand Cantat, chanteur naguère colérique, rebelle de micro, proclamant avec vigueur son « refus permanent du compromis », suscite, avec son groupe Noir désir, une nouvelle biographie. Je n’ai pas l’intention de la lire, et ne me prononcerai donc pas sur ses qualités intrinsèques (ou leur absence).
On s’étonnera, en revanche, d’y trouver d’audacieuses comparaisons avec les destins contrariés de personnalités aussi différentes que Phil Spector, Jerry Lee Lewis, Sid Vicious ou encore celle qui fut la compagne de Keith Richards, Anita Pallenberg.
Il était de notoriété publique que Phil Spector, par exemple, l’inventeur du fameux « mur du son», qui massacra l’album des Beatles Let it be, présentait d’inquiétants troubles du comportement. Il n’était pas rare que Phil brandît une arme à feu devant ses invités, ou dans les boîtes de nuit qu’il fréquentait, à Los Angeles.
Lorsque la police, avertie par un coup de téléphone, découvrit Lana Clarkson, affalée dans un fauteuil, le crâne explosé par une balle, au domicile de Spector, ce dernier se déclara étonné que la jeune femme ait voulu absolument « embrasser un revolver ». Au cours de ses deux procès, il arbora différentes perruques, plus ou moins seyantes, souvent extravagantes. Condamné à 19 ans de prison, le port de tout postiche lui est désormais interdit : il ressemble à un vieux hamster halluciné.
Le souriant Sid Vicious, bassiste de l’ensemble instrumental Sex pistols, quant à lui, partageait sa chambre d’hôtel avec Nancy Spungen ; la jeune femme y fut retrouvée morte, apparemment assassinée. Sid l’ombrageux attendait son procès, lorsqu’une overdose l’arracha à notre affection.
Jerry Lee Lewis, alias The Killer, est le père fondateur de la rock attitude. Il s’est fait remarquer à plusieurs reprises, et particulièrement en 1958, à l’âge de 23 ans. Cette année-là, il épousa Myra Gale Brown. Elle avait la grâce de ses 13 ans ! Enfin, s’il est avéré qu’Anita Pallenberg, femme de Keith « I am innocent » Richards, fut mêlée à de nombreux et retentissants scandales, son élégance soufrée, son impertinence amusée l’éloignent définitivement de l’univers de M. Cantat.
Oui, vraiment, à côté de ces prodigieuses personnalités, le pâle Bertrand C., chanteur « engagé » pour trentenaire en déshérence, poète pour adolescents à cheveux gras, fait figure de portier d’hôtel.
Anne Louis Girodet, La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798.
Un sondage, récemment paru dans le Journal du dimanche, nous a appris la nouvelle : 7 Français sur 10 estiment que la France est en déclin. L’Agence France Presse s’est aussitôt fait fort de colporter la « mauvaise » nouvelle et, dans les rédactions, les plus belles intelligences du pays se sont affairées à l’envoyer directement au marbre, rajoutant ici et là quelques trémolos d’affliction.
De la crise économique à la nullité de nos footballeurs en Afrique du Sud, des « affaires » qui font les titres des gazettes aux fortes chaleurs qui en épuisent les lecteurs : rien n’incite vraiment à l’exaltation patriotique quand le vague à l’âme gagne tout un peuple. Mais l’idée de déclin n’est pas seulement liée à la conjoncture et à la morosité ambiante : elle est profondément enfouie dans l’esprit français comme la part secrète de ce que nous sommes. Elle nous constitue : être français, c’est, d’abord, se penser en déclin. L’idéologie française est une manière de théologie négative.
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On y regardera donc à deux fois avant d’aller prendre place dans la longue suite des pleureuses. Si d’aventure, on tient un peu à la France, on se réjouira même de l’excellente nouvelle : les Français sont de plus en plus nombreux à croire au déclin de leur pays. Se réjouir ? Oui. Car il n’y a pas de pensée du déclin sans idée de la grandeur.
La médiocrité ignore le déclin. Son propre est de toujours se satisfaire de ce qu’elle est. Quand elle n’est rien, elle se contente de ce qu’elle a. Le déclin ne s’oppose pas à la grandeur, il l’appelle : on ne voit jamais chuter que ce l’on estime devoir être naturellement placé en hauteur. Le soleil et les astres déclinent. Jamais les cailloux ni les taupes.
Montesquieu, qui ne s’est pas contenté d’écrire les deux ou trois sottises habituelles que l’on tire de L’Esprit des lois pour le métamorphoser en un « moderne » avant l’heure, a théorisé ce rapport dans l’un de ses livres les plus importants : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. La puissance et le déclin d’un peuple marchent de pair : ce n’est pas qu’il faille simplement être grand pour décliner, c’est que – là est l’affaire du baron de la Brède – les mêmes causes président à la puissance et au déclin des nations ; c’est en se détournant du principe qui avait assuré sa grandeur que Rome fabriqua sa propre fin.
Keynes ne voyait pas en Montesquieu un précurseur de la sociologie, pendant occidental d’Ibn Khaldûn. Il le tenait pour l’un des premiers et des plus grands économistes de l’histoire. Le baron de La Brède fut, en effet, l’un des premiers historiens à ne pas concentrer uniquement son intérêt sur la geste héroïque des peuples et de leurs chefs, mais sur ce que Marx appellera les « conditions de production ». Ainsi la théorie des climats n’a-t-elle aucun autre sens, chez Montesquieu, que de replacer l’histoire des nations dans la réalité physique où elles évoluent. Il enracine la grande politique dans le réel.
La théorie des climats joue ainsi comme une sorte de camera obscura de la politique de Montesquieu. On peut bien se gausser de bon cœur sur les prétendus préjugés du philosophe et rire de la place démesurée qu’il accorde au niveau d’ensoleillement. Il n’en reste pas moins que la théorie des climats est son point d’Archimède : elle lui permet de tirer l’histoire du terrain de l’épopée vers celui du réel. C’est en se livrant à cette opération et en payant le prix de l’apparente trivialité qu’il peut interroger le système de représentation d’un peuple, c’est-à-dire le principe de son gouvernement.
Le déclin est toujours total
Politique et économie ne sont pas, chez Montesquieu, des sphères éloignées et distinctes. L’une et l’autre suivent un même principe : si l’une décline, l’autre l’accompagne. Là encore, ce n’est pas un rapport de causalité entre les deux. Quand un peuple renonce au principe qui lui a assuré sa grandeur, c’est tout l’ordre social qui est affecté dans un même mouvement. En adoptant le christianisme, nous dit Montesquieu, et en tournant le dos aux valeurs qui avaient assuré la pérennité du modèle romain depuis la République, l’Empire de Constantin s’est effondré sur lui-même. Toujours, le réel commande ; c’est lui qui provoque la dépression simultanée de l’économie et de la politique. Quand ça va mal, tout va mal.
Dans la perspective de Montesquieu, une crise économique – entendez une crise structurelle – se double toujours d’une crise politique et morale. Le déclin ne se limite jamais à un seul pan de la vie sociale, il les affecte tous dans leur totalité. Au Livre VIII de L’Esprit des Lois, Montesquieu décrit la corruption du principe de la démocratie. Qu’on s’éloigne de la vertu républicaine, c’est la société tout entière qui s’écroule : « Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids ; on n’a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères ; les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu. »
Penser le déclin, depuis Montesquieu, cela revient toujours à penser ce qu’est un pays dans sa globalité et à le concevoir en terme de destin. C’est certainement ce que l’on reproche, depuis quelque temps déjà – cela remonte à la parution des Trente Piteuses, en 1998 –, à Nicolas Baverez, qu’on accuse de prédire le pire et d’en faire métier. Ses détracteurs sont allés jusqu’à forger exprès le mot de « décliniste » pour qualifier cet intellectuel qui refuse de chanter le réel sur l’air de Tout va très bien, Mme la Marquise. Nul ne blâme ce disciple de Raymond Aron de décrire la réalité telle qu’elle est : chacun sait la dette vertigineuse de la France, le poids de la fiscalité sur notre développement ou le mouvement brownien qui tient lieu, la plupart du temps, de stratégie économique à l’État. Ce dont on fait grief à Baverez, c’est d’oser penser le déclin français dans sa globalité, sans restreindre ses critiques à un champ social particulier ou à un autre. On ne lui reproche pas de ne pas regarder la réalité en face, on lui reproche seulement de ne pas le faire par le petit bout de la lorgnette.
Le déclin : une permanence française
On aurait tort de croire que la notion de progrès aurait trouvé dans le pays de Condorcet une terre d’élection. Le mouvement des idées est beaucoup plus complexe et la question du déclin de la France traverse, de part en part, notre histoire intellectuelle et politique. Nous apprenons aujourd’hui que nous sommes sur le déclin ? La nouvelle ! Nous n’avons jamais cessé de l’être ou, même quand nous n’y étions pas, de pressentir qu’il ne tarderait pas à pointer son nez.
C’est Nicolas Boileau qui soutient, lors de la querelle qui l’opposa à Charles Perrault, que les Modernes ne sont que des Anciens sur le déclin. C’est Voltaire qui écrit, dans Le Siècle de Louis XIV : « Le génie ne dure qu’un siècle, après quoi il faut qu’il dégénère. » C’est toute notre histoire, où nous semblons manquer, parfois, de totalement disparaître : la France de Jeanne d’Arc sauvée par miracle, celle de Valmy assiégée de toute part, celle de l’Empire démantelé au Congrès de Vienne et des deux Grandes Guerres mondiales.
Ce n’est pas que nous ayons été grands et que nous ne le sommes plus : nous avons été et nous risquons de bientôt mourir.
Il y a, dans cette idée de chute irrémédiable et de destin programmé, une part certaine de nostalgie et de mélancolie : nous sommes à peu près certains que l’âge d’or n’a jamais existé, mais nous nous nourrissons quand même de regrets et de souvenirs.
L’idée du déclin repose également sur ce que Bleuler appelle, en psychologie, le Hassliebe, la haine-amour : on exècre ce que l’on est tout en surestimant ce que l’on a été ou ce que l’on devrait être.
Cela se traduit souvent dans les faits par une rhétorique particulière : on a l’éloquence de la grandeur sans en posséder les moyens. On joue, en quelque sorte, les Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU : on a les mots, pas la puissance. Il y a quelque chose de foncièrement comique dans une telle attitude, où l’on ne se règle pas sur la réalité, mais sur ses fantasmes. Il y a, aussi, une part de tragédie, comme tout dolorisme en contient. C’est le fondement de la mystique nationale et c’est l’une des grandes permanences françaises. Il suffit de relire le tout début des Mémoires de Guerre, du général de Gaulle, pour s’en convaincre : « Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. »
Spectre du déclin ou menace fantôme ?
Dans les premières lignes du Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels écrivent la célèbre phrase : « Un spectre hante l’Europe, celui du communisme. » Il serait facile de les paraphraser : « Un spectre hante la France, celui du déclin. » De la même manière que la spectralité du communisme était celle d’un spectre à venir (encore que Jacques Derrida a, pour sa part, infirmé cette idée dans Spectre de Marx), le déclin de la France n’est pas le simple fantôme d’un passé défunt. Il est aussi toujours à venir, dès lors que le déclin est consubstantiel à notre identité.
Cependant, la question reste entière : pourquoi la France entretient-elle un lien aussi fort avec l’idée de déclin ? Est-elle d’une nature plus fragile que les autres pays ? Ou confond-elle sentiment national et paranoïa ? Il est des nations dans le monde qui ne se posent jamais la question de leur propre disparition et mènent leur vie sans faire trop d’histoires. Nous autres Français pressentons que nous pouvons défaillir à tout moment : comme Mme Bovary, nous avons nos vapeurs.
Dans L’Enseignement du peuple, Edgar Quinet, qui fut historien et philosophe avant de n’être plus qu’un boulevard beaucoup plus parcouru que ses livres, écrit : « Une des choses qui m’ont le plus étonné, sitôt que j’ai commencé à réfléchir, a été de voir dans les esprits qui n’ont plus de religion positive, survivre la plupart des formes, des habitudes, des antipathies, des préjugés enracinés par un dogme particulier. Ils ne croient plus et ils ont de la meilleure foi du monde tous les préjugés de la croyance qu’ils repoussent. Combien de voltairiens ont horreur de la réforme, du divorce, autant que le catholique le plus fervent ! Ils ressemblent à ces hommes auxquels on a retranché un membre et qui continuent néanmoins de souffrir dans le membre qu’ils n’ont plus. » Dans La Révolution, il ajoute : « Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de parler philosophiquement de religion dans un pays qui n’a pas fait de révolution religieuse. Tout y est cendre brûlante. Souvent les athées mêmes conservent tous les préjugés historiques des croyances qu’ils n’ont plus. »
Chercher une intelligibilité à l’histoire de France, tenter de comprendre la nature du déclin dont nous prétendons être affectés, c’est, nous dit en substance Quinet, remettre la main sur notre membre fantôme.
Si l’on suit l’auteur de Philosophie de l’histoire de France, tous les maux dont le pays croit souffrir proviennent de la question religieuse, qui n’aurait jamais été réglée définitivement ou simplement balayée sous le bon gros tapis de la laïcité. Le christianisme est le véritable impensé français. Aujourd’hui encore, nous nous repentons, souvent de crimes imaginaires, mais nous ne savons pas l’aspect sacramentel et même sacrificiel que cela revêt. Nous nous voyons sur le déclin, mais nous rejetons loin de nous la mystique de la Chute. Lorsque l’on ose évoquer devant nous les racines chrétiennes de l’Europe ou le « blanc manteau de cathédrales », dont saint Bernard voyait le monde occidental se recouvrir, nous sortons de nos gonds et récriminons. Qu’on parle de la France comme de la « Fille aînée de l’Église » et nous rions, d’un rire nerveux.
Ce que nous croyons être le déclin français n’est rien d’autre que la persistance d’une douleur dans l’ordre symbolique. Nous avons été chrétiens, nous ne le savons même plus. Nous ignorons que le spectre du christianisme nous visite encore.
De Lloyd Blankfein, grand patron légèrement mégalomane de Goldman Sachs, ayant affirmé que son entreprise accomplissait le « travail de Dieu » au reste du système financier américain, qui n’a de cesse de mettre en avant sa contribution à l’enrichissement de la société, Wall Street a perdu le sens des réalités. Du reste, les chiffres qui y circulent semblent irréels et sans commune mesure avec la vie quotidienne du citoyen moyen : 26 millions de dollars pour l’appartement de Blankfein, 2 milliards de dollars estimés pour la valeur du quartier général de Goldman Sachs, à Manhattan, ou encore 550 millions de dollars assumés par ce même établissement en règlement de son litige avec la SEC (Securities and Exchange Commission)… Cette quantité de zéros dans un monde où règne le virtuel vampirise l’économie réelle sans apporter de valeur ajoutée digne de ce nom.
Comment juguler ou endiguer aujourd’hui un monde de la finance ayant connu un développement spectaculaire et dont la contribution à la richesse nationale n’a cessé de gagner en importance depuis 150 ans ? La participation de la finance dans le PIB américain a bénéficié d’une croissance stable au cours de cette période : sa part dans l’économie globale a grimpé de 1 % en 1850 à 8 % lors du summum atteint par le marché immobilier il y a quelques années (la période de la Grande Dépression ayant été la seule où l’importance du secteur financier allait notablement régresser)…
Quelle est la valeur ajoutée de la finance, en quoi profite-t-elle à la productivité de l’économie ? Ancien président de la Réserve fédérale et actuel conseiller de l’équipe Obama, Paul Volcker n’avait-il pas émis le souhait que « quelqu’un lui amène des éléments de preuve corroborant le lien entre l’innovation financière et ses bénéfices apportés à l’économie » ? Il y a des chances pour que cette question, pertinente entre toutes, ne concerne pas les seuls Américains…
ACADÉMIE. Le chemin le plus sûr pour y accéder est la porte de sortie de l’Élysée. AMÉRIQUE. Barack Obama l’a découverte bien avant Christophe Colomb (le père de l’esclavagisme), puis il a redonné un sens au rêve américain. Un peu comme Joe Dassin, mais en mieux. ANARCHO-AUTONOMES. Ils sont généralement épiciers et masqués. Ils nous font vivre dans la terreur. Ils sont plus dangereux qu’Alain Bauer. APÉRO. Nécessite de l’alcool, quelques morts et cinq mille amis Facebook. ARCHITECTES. Une insulte chez Samuel Beckett. – Sont responsables de l’urbanisme déplorable des banlieues. – Les meilleurs architectes sont d’intérieur.
B
BANLIEUE. Créative et trop incomprise. BENOÎT XVI. Trop allemand pour être catholique, trop catholique pour être honnête. – Se trompe sur tout par nature (dogme de l’omnifaillibilité pontificale). – N’est pas parent avec Louis. BERGÉ (Pierre). Ne se rend pas au kiosque du coin quand il achète Le Monde. – Un myopathe atteint du VIH ne sait pas s’il doit l’aimer ou le détester. BIO. Seule façon de ne pas avaler de cochonneries. Geste éco-citoyen. Mais toujours beaucoup trop cher. BOBO. Bourgeois moralisé par la présence d’une photo du Che au-dessus de son lit. – On est toujours le bobo d’un autre. Sauf quand on n’est pas abonné aux Inrocks. BRUXELLES. C’est sa faute si l’Europe est dans les choux. – Au moindre problème (crise économique, délocalisation, rhume des foins, gueule de bois), avancer un vague : « C’est la faute à Bruxelles. » BURQA. Dégradant pour la condition de la femme. Un avantage pour les très moches.[access capability= »lire_inedits »]
C
CANICULE. Une solution efficace au problème des retraites. – Un autre succès d’Europe Écologie : ça se réchauffe drôlement pour la saison. CAUSEUR. Site Internet et magazine néo-réactionnaire. – Pourquoi néo ? CHIRAC (Jacques). Le regretter maintenant autant qu’on le détestait quand il était président. CONVIVIALITÉ. Mot souvent prononcé par des gens aussi enjoués que des croque-morts. CONTEMPORAIN (ART). Ne pas demander s’il y aura un cocktail dînatoire après le vernissage : le ministère de la Culture pratique des restrictions. – Aller vers l’artiste et le féliciter : « Ah, vous allez rendre furieux Jean Clair. » CLICHÉS. La bouche des autres en abonde.
D
DEBRAY (RÉGIS). Ne pas s’appesantir sur la médiologie. Se contenter de rappeler une évidence : il était bien mieux avec la moustache. DÉPUTÉ. Pour quelqu’un qui gagne trop bien sa vie, n’est jamais à l’Assemblée. Tonner contre l’absentéisme, misère de la démocratie. – Pour un élu de terrain, n’est jamais dans sa circonscription. Tonner contre ces députés qui vont jouer les beaux parleurs à Paris. DIEU. Dire d’un air entendu : « Vous plaisantez ? Parlons de choses sérieuses. » DIVERSITÉ. Une chance pour la France. – Plaindre les gens qui ne sont pas assez divers ou ceux qui voudraient l’être, mais ne le peuvent pas. DURABLE (Développement). Agir aujourd’hui afin que les générations futures puissent tout bousiller demain.
E
ÉTAT. L’État, c’est moins. De moins en moins. ÉGALITÉ (MARCHE VERS L’). Toujours longue. ÉGLISES. Elles sont vides et pleines de vieux.
F
FABIUS (LAURENT). A l’air très catholique. FACEBOOK. Favorise les rencontres et crée du lien social. – Très utile aux enfants timides et aux pédophiles. FINKIELKRAUT (ALAIN). Il vaut mieux avoir raison avec Alain Finkielkraut que tort avec Alain Badiou. FONCTIONNAIRE. Il en faut moins (sauf dans les hôpitaux, les commissariats, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées, les universités et les maisons de retraite). FRANCE. N’est plus qu’un souvenir depuis son démontage en 2007. Avait fait l’objet d’une chanson de Michel Sardou (c’est dire son côté ringard).
G
GAGA (LADY). Un concept plus qu’une chanteuse. Le problème est qu’elle fait aussi chanteuse. GRÈCE. L’économie grecque est tellement en crise que la construction du Parthénon a été stoppée net. – Ont apporté tant à l’humanité : Aristote Onassis, Nana Mouskouri. GRÉVISTES. Ils ne pensent pas aux usagers. Tonner contre. GUILLON (STÉPHANE). Grand résistant victime de la soldatesque valienne.
H
HÉTÉROSEXUALITÉ. Si c’était un truc bien, il y aurait une Hétéro Pride depuis belle lurette. HOMOS. Ils sont sympas, ouverts et ne ressemblent pas aux clichés. HOMOPARENTAUX (COUPLES). L’idéal, ce serait de leur confier aussi les enfants des hétéros.
I
INSÉCURITÉ (SENTIMENT D’). Il faut cesser de l’entretenir. INTOLÉRANCE. Il n’y a plus de maisons pour ça. IPAD. Déception : il ne fait pas gaufrier. Ni fer à friser.
J
JAPON. A su mêler à merveille tradition et modernité. – Le monde de l’entreprise y est sans merci (citer Amélie Nothomb). JEUNES. Ils ne sont pas si dupes ni si égoïstes qu’on croit. JUSTICIABLE. Le justiciable dissimule de moins en moins son désir de pénal.
Abécédaire réalisé en collaboration avec Bruno Maillé.[/access]
Publier en vrac 76 000 pages de documents secrets sans tri ni classement, sans ordre ni hiérarchie, est-il pertinent ? Probablement pas. Il faut certainement une bonne année de lecture pour faire la part de l’important et du ballast vide. Alors, peut être les historiens sauront-ils se servir de cette masse confuse pour en tirer des conclusions. Ce n’était pas le but, en tout cas de Julian Assange, le fondateur de Wikileaks. Assange est un militant, pas un journaliste au sens commun, ni un historien. Cette énorme quantité de documents nous permet cependant de confirmer quelques réflexions, que très cyniquement l’on peut qualifier de bon sens.
Tout d’abord l’impossibilité de garder un secret. Internet, qui à ses touts débuts, s’appelait Arpanet, est une invention de militaires et devait servir à maintenir la transmission d’informations dans toutes les circonstances en décentralisant au maximum cette information. Aujourd’hui encore les sites en .mil, pour military, font partie intégrante de l’organisation d’internet. On peut partir d’une réalité : ces réseaux sont bien protégés. Parfois même ils n’existent pas, ils sont invisibles. Toutes les IP ne sont pas recensées chez les notaires du net, et une adresse Internet se modifie facilement. Un réseau ne vaut que ce que vaut son maillon le plus faible. Qui est en général humain. Il semble que, dans ce cas précis, les documents proviennent d’une copie effectuée sur un serveur par un soldat qui à transféré le tout sur un CD. Aussi simple que cela…
La deuxième leçon est que la guerre est sale. Par essence. Cela non plus n’est pas une grande nouvelle… La guerre est une imposition de force, et très souvent la fin justifie les moyens. On s’est bien scandalisé sur la section 373, une unité spéciale chargée de tuer de manière préméditée et organisée les talibans et autres terroristes. Il est bien naïf que de s’en émouvoir. Il n’existe pas d’armée qui ne dispose de forces spéciales, chargées de faire le sale boulot de manière aussi discrète qu’efficace.
Nous passerons sur l’aide fournie pas les services de renseignements du Pakistan aux talibans. Un état dans l’Etat, une armée dans l’armée. Sauf que les oiseaux chantaient ce terrible secret sur les toits depuis très longtemps.
Le mythe civilisateur du nation building
La partie la plus intéressante, et la plus diffuse de cet ensemble de documents petits ou grands, importants ou banals est cependant le sentiment d’inanité et d’insanité qui se dégage des informations, réactions et analyses de ce conflit. Pour résumer le nation building[1. Reconstruction de l’État ], tel qu’il est présenté comme but de l’opération est une mission impossible. Le nation building est un mythe, une construction intellectuelle, loin de toute réalité qui consiste à penser et à laisser accroire que l’on peut imposer par la force des structures démocratiques d’Etat de droit et de citoyenneté libre à un pays dont les habitants attendraient la démocratie comme le buvard attend l’encre.
Cela peut fonctionner de manière plus ou moins bancale dans certains cas, pas du tout dans la plupart des autres. L’Irak avait à sa tête un dictateur pour le moins sanguinaire mais qui avait mis sur pied des structures administratives qui fonctionnaient et aussi une armée et une police efficaces, le tout dans un Etat très centralisé. Un gouvernement civil peut s’appuyer sur ces structures pour faire plus ou moins bien fonctionner l’Etat. Mais encore faut il qu’il y ait un semblant d’Etat. Faire du nation building en Somalie ou dans certains pays d’Afrique est impossible, parce qu’il n’existe pas d’Etat. Il en va de même en Afghanistan ou l’Etat central n’existe pas. Ce pays est un assemblage de tribus et de clans où la loi, le plus souvent, n’est pas écrite et se contente d’être la loi du plus fort, basée essentiellement sur une tradition. Et voilà pourquoi Madame l’Amérique, votre fille restera muette. Voilà pourquoi une telle tentative sera vouée à l’échec, voilà pourquoi elle sera très vite trop chère pour être poursuivie.
La tentative Américaine et otanienne peut être regardée comme un calcul de physique tout simple : il s’agit de lutter contre l’entropie. De dépenser de l’énergie pour organiser ce qui ne l’est pas, surtout ce qui ne le veut pas. Faire rentrer le dentifrice dans le tube, pour reprendre une image fréquente de la vulgarisation de l’entropie. Les coûts de l’entreprise tendent vers l’infini et l’énergie dépensée à organiser l’inorganisé finit par désorganiser ce qui l’était. Il ne reste plus, dans ce cas là qu’à dire comme Henri Kissinger qui parlait du Viet Nam « Il faut que je sorte de cette guerre, mais dans la dignité ». Les moulins à Story telling ont de beaux jours devant eux… D’autant que la « sortie dans la dignité » n’est pas pour demain. Toute l’affaire devait être pliée et rangée fin 2011, avait dit Barack Obama au moment de son élection. On sait depuis pas très belle lurette que ce sera plutôt 2014. Et encore… le Secrétaire général de l’OTAN qui n’écrit pas un mot ni ne pose une virgule, sans que les puissances de l’OTAN aient donné leur nihil obstat écrivait récemment dans une tribune relayée par le presse mondiale que bien sur il faudrait rester après 2014, pas comme force combattante, bien sûr, mais comme force de soutien, pour aider nos nouveaux amis très sûrs aux fins de poursuivre leurs efforts de nation building. T’as qu’à croire !
Imposer une forme de civilisation, avec Etat de droit, séparation des pouvoirs et égalité des citoyens dans de telle conditions est tout simplement une billevesée autant qu’une escroquerie. Montesquieu dans l’Hindukush, c’est le bide assuré. Il faut être passé d’abord par la case Lumières. En attendant retournez en prison, ne passez pas par la case départ et ne touchez pas 20 000 Euro. Pour acheter la rue de la Paix, vous attendrez. Longtemps encore.
Pour les vieux adolescents ayant abandonné le sport, le surf a longtemps évoqué une chanson des Beach Boys, les nombreux visionnages de Point Break – Extrême limite de Kathryn Bigelow – avec le regretté Patrick Swayze en dirty danseur des spots et des braquages – et les apparitions de Kelly Slater dans Alerte à Malibu.
C’était peu de choses mais ça esquissait une certaine idée de la grâce et de l’été : des mélodies légères, le soleil qui se lève, qui se couche sur la mer, des jeunes filles aux cheveux mouillés, à la peau salée, que Claude Nori aurait pu photographier sur les plages d’Italie. La Petite philosophie du surf de Frédéric Schiffter prolonge le plaisir de ces impressions. Dès les premiers mots, c’est une invitation à la musarderie : « A celle qui m’a jeté dans le creux de la vague ». Une phrase plein coeur, de celles que Schiffter cisèle comme personne et qui, recueillies dans de minces volumes – lire Traité du cafard et Délectations moroses -, font de la mélancolie un éclat de beauté à la boutonnière de nos vies.
« Philosophe sans qualité » et « penseur de charme », Schiffter est un réenchanteur triste de l’immonde. L’inverse de Michel Onfray, peine-à-jouir boursouflé de l’autopromotion de ses névroses. Dilettante classieux, Schiffter pose son regard sur les temps où nous vivons, se souvient de Montaigne, de Wilde, de Chamfort et jette ses fulgurances à la gueule du désastre en cours. Dans Petite philosophie du surf : « Les cartes postales colorent l’ennui et offrent aux humains une image rassurante de leur dérisoire présence dans l’univers. » ; « La vague est la fille d’un océan tourmenté par une dépression. » ; ou encore : « Une vague ne se cache pas pour mourir. Elle aime disparaître sous le regard des hommes. »
Dans la tourmente des flots, Schiffter quête la beauté que portent quelques héros, quelques héroïnes. Les héros s’appellent Mickey Dora, dit the Cat, Greg Noll, dit the Bull, Gerry Lopez pour qui « Le surf nous apprend à affronter la vie », Tom Curren, Jeff Clark ou Mark Foo, « un des grands riders de Waimea, [qui] meurt noyé dans les remous de gravats liquides au pied des falaises de Mavericks. » Les héroïnes ? C’est du côté de ses braconnages sur le web que Schiffter dessine la jolie silhouette d’une « flâneuse de l’onde » : « Première journée de juillet. La marée monte depuis longtemps. Comme si leur mécanisme s’épuisait, les séries de vagues arrivent mollement. Couchée sur sa planche, la surfeuse a un peu froid. Elle décide de sortir de l’eau. Elle attend l’ultime vague qui la ramènera sur le sable. Une ondulation se dessine. Elle rame dans sa direction. Elle opère un demi-tour, rame de nouveau vivement pour démarrer et se lève. L’onde lui offre son flanc gauche. Peu puissante, elle lui permet quand même de glisser prestement et de goûter à quelques instants de jubilation. Fin de la session. »
Petite philosophie du surf est un livre à glisser dans la poche intérieure d’une veste en lin blanc et à lire, à l’ombre d’une terrasse, face à l’océan, une lucky strike ou une winston bleue comme le ciel aux lèvres, un verre de vin blanc devant soi.
Frédéric Schiffter, Philosophie sentimentale, Flammarion, 2010, à paraître.
Avec Batman Begins et The Dark Knight, Christopher Nolan avait créé un nouveau Batman – et en échange Batman nous avait donné un nouveau Christopher Nolan. Le cinéaste de The Following, spectateur méticuleux d’un univers fragmenté et acteur forcené de sa reconstruction, avait trouvé dans la mythologie du super-héros une forme de surplomb, une toile de fond donnant de l’ampleur à son cinéma. L’angoisse de l’amnésique (dans Memento), les errements de l’insomniaque (dans Insomnia) – ces existences dominées par l’aveuglante précision du détail – laissèrent place, avec The Dark Night, au surplomb parfois vertigineux d’un héros au regard totalisant.
C’est dans Inception que ces deux Christopher Nolan se retrouvent: le fétichiste morbide et le mégalomane qui veut de toutes forces tout synthétiser. Dans l’univers de l’espionnage industriel, Mr. Cobb (Leonardo Di Caprio) est un « extracteur », c’est-à-dire quelqu’un qui s’introduit dans les rêves des gens pour leur dérober leurs secrets les mieux enfouis. On lui demande un jour comme dernière mission de s’infiltrer dans le subconscient d’un grand patron, non pour extraire un rêve, mais pour implanter une idée.
De la réalité comme incertitude
Tout d’abord, Inception fait penser à Memento. Nous avons dans les deux films un monde découpé en morceaux qui s’entrechoquent et se superposent. C’étaient les grains d’instantanéité du présent amnésique, ce sont cette fois-ci les rêves, ces endroits et moments clos, nous avons un héros jeté dans une histoire dont lui-même ignore les tenants et les aboutissants, l’un parce qu’il n’a pas de mémoire, l’autre parce qu’il vit dans des rêves. Les deux sont happés par la matière, hantés par un passé qui s’impose de lui-même – une femme, un deuil dans les deux cas – et qui est un obstacle à la cohérence des choses, une sorte de pertinence rétinienne très mal venue. En somme nous avons, à travers le personnage incarné par Guy Pearce et celui joué par Leonardo Di Caprio, deux manières de se perdre sous la surface d’autres mondes, que ce soit l’éternité d’un instant ou la profondeur d’un rêve.
Et pourtant nos deux héros, enquêteur pour l’un, architecte pour l’autre, s’évertuent à reconstituer et à reconstruire. C’est la tragédie de leur existence, que de s’enfoncer toujours un peu plus dans les détails en y cherchant du sens, que de s’égarer dans le désordre en voulant l’organiser. A la fois faussement cohérents, et faussement éclatés, les premiers films de Christopher Nolan, et aujourd’hui Inception, sont des formes impossibles de pragmatisme en trompe-l’oeil.
Cinéaste cinéphile
Avec le film de super-héros, il avait fallu polariser l’ordre et le chaos, la nécessité et le hasard, à travers un Batman omniscient et un Joker nihiliste. Depuis ce surplomb, Christopher Nolan s’est mis à manier les genres et les références, faisant de The Dark Night un mélange entre le comic book, le film de casse et le thriller politique.
C’est la même profondeur de champ que l’on retrouve dans Inception. Chaque rêve, chaque monde, pourrait aussi bien être tiré de l’histoire du cinéma. De la fusillade de Heat à l’apesanteur de 2001 l’odyssée de l’espace en passant par les assauts de film d’espionnage, les rêves ont l’air de films emboîtés les uns dans les autres. Pour autant, Nolan ne partage pas la mauvaise ironie des cinéastes cinéphiles. Une croyance traverse au contraire tous ses rêves, matérialisée par un petit fétiche, encore un objet: un petit fragment du monde autour de quoi tout s’articule. Une foi d’animiste qui soulève des montagne, modèle des endroits, des villes, des mondes entiers – et dont Christopher Nolan semble faire profession, en cinéphile et en cinéaste.
Inception, un film chestertonien ?
On a beaucoup critiqué Nolan sur ses scénarios gadget. On a dit aussi qu’Inception offrait une vision trop rationnelle des rêves. On a reproché à Nolan de ne pas être Lynch ou Buñuel. Soit. Mais il faut être aveugle pour ne pas voir la folie douce qui s’empare de chaque plan, de chaque séquence, et surtout de chaque transition. Le rationalisme échevelé avec lequel les rêves sont créés, modifiés, la surenchère exponentielle des emboîtements – un rêve, dans un rêve, dans un rêve, etc. – , créent un climat qui est plus celui de la folie que celui de l’onirisme. Comme si Nolan avait voulu appliquer l’idée chestertonnienne selon laquelle le fou n’est pas celui qui a perdu la raison, mais « celui qui a tout perdu sauf la raison »[1. Orthodoxie, de Gilbert Keith Chesterton, dont voici un extrait éloquent pour ce qui nous concerne: « Tous ceux qui ont la malchance de parler avec des malades mentaux (…) savent que le leur plus sinistre qualité est leur affreuse lucidité sur les questions de détail, leur aptitude à relier les choses entre elles sur une carte plus complexe qu’un labyrinthe. »]: le fou est celui qui fait d’une idée une obsession, d’une logique son carcan – et c’est précisément le principe de « l’inception », faire d’une idée le plus résistant des virus.
Le vent de folie (et de génie) d’Inception, c’est le flottement qui charrie tous ces rêves en poupées russes: les rimes visuelles, les instants d’apesanteur et les moments où le décor s’effondre. Il y a une dynamique de l’explosion, dans cette belle mécanique, et un usage de la « décharge »: le moment, justement, où le rêve va devoir prendre fin. Nolan n’a pas fait un autre Mulholland Drive, mais il a compris que l’étrangeté et la folie des rêves étaient moins dans le contenu que dans l’équilibre incertain des transitions.
J’ai été un des premiers à ressentir qu’il les battrait tous et toutes! Aussi, dès le départ, me suis-je inscrit sur son site internet et abonné à sa liste de diffusion. C’est avec le même enthousiasme que j’ai soutenu une à une ses actions quand il a été élu Président, soutien qui s’est manifesté en ajoutant (en ligne) mon nom aux pétitions soutenant les réformes entreprises. N’ai-je pas ainsi reçu en retour la fameuse loi sur la santé où ma signature figure près de la sienne ? Bref, j’aime cet homme, oui j’aime Barack Obama !
Or voilà que – toujours dans le cadre de cette mailing list – je reçois il y a quelques jours un message de la First Lady Michelle Obama qui me demande de cosigner une carte pour les 49 ans de Barack le 4 Août prochain… « Ce fut une grande et difficile année pour lui », dit-elle en substance, et « nous nous en souviendrons longtemps après le passage de la Affordable Care Act et de la réforme de Wall Street. Je prépare une carte d’anniversaire que je souhaiterais vous voir signer (…) en même temps que moi, Malia, Sasha et Bo afin de lui montrer que nous serons avec lui pour la prochaine année. (…) Contribuerez-vous à faire en sorte que ce jour soit mémorable pour Barack en lui souhaitant un bon quarante-neuvième anniversaire ? »
Je dois avouer que, sans chercher à dramatiser une requête emprunte d’une simplicité très américaine assortie d’une pincée de marketing, ce message m’a immédiatement mis mal à l’aise. Pourquoi verser en effet dans ce culte de la personnalité en demandant à des millions de personnes de célébrer l’anniversaire d’Obama ? Brejnev, Ceaucescu et consorts raffolaient de ce genre de mauvaises plaisanteries. Comment diable ont-il réussi à contaminer post mortem les Etats-Unis ?
Historien des idées et des évolutions culturelles, vous concentrez depuis quelques années votre réflexion sur la gauche. Existe-t-il un « ADN » de la gauche française ?
Tout au long du XIXe siècle, la gauche française s’est progressivement dotée d’une triple définition : idéologique, sociologique et morale.
La première, adossée à une philosophie de l’Histoire dessinée par les Lumières et l’expérience de la Grande Révolution, la conduit à promouvoir un changement social soudé à l’idée de « révolution », un mode opératoire où se conjuguent le temps court, la violence et le rapt de l’État. On suppose ainsi l’existence d’un au-delà historique, ce que les gens de gauche ont longtemps désigné avec l’expression fameuse des « lendemains qui chantent ».
La deuxième définition est sociologique. Certes, au XIXe siècle, la gauche libérale, attachée à l’héritage d’un 1789 réduit à la promotion des libertés publiques, est bourgeoise. Mais la répression républicaine de juin 1848, qui voit les républicains se retourner contre les ouvriers, accélère la naissance d’une gauche liée à des intérêts de classe, ceux d’un prolétariat hypostasié. Sauf que, en France, il s’agit en majorité de travailleurs de toutes petites unités dont la « conscience de classe » n’a pas grand-chose à voir avec le prolétaire décrit par Marx d’après le cas anglais. Il n’empêche : la gauche fut ouvrière, beaucoup plus rarement paysanne. Elle est devenue interclassiste, voire parfois petite-bourgeoise.
La troisième définition est d’ordre moral. À la suite de la greffe marxiste opérée sur le socialisme français, on occulte souvent tout un courant qui armait la doctrine socialiste de préceptes moraux. Des socialistes comme Proudhon (bien que ce dernier se défendît toujours d’appartenir à cette famille politique) et quelques-uns de ses héritiers plus ou moins directs, Benoît Malon, Eugène Fournière, sans oublier Charles Péguy et quelques autres, concevaient le socialisme comme une révolution morale. Nulle révolution sociale sans régénération éthique ! Une telle ligne imposait un style de conduite exemplaire qui devait permettre aux gens de gauche de cultiver un sentiment d’appartenance. L’homme de gauche devait se distinguer, dans son quotidien, de l’homme de droite par la générosité, le désintéressement, le sens du bien commun.
J’ai bien conscience que ce passage par l’Histoire est presque caricatural. Ainsi, définir la gauche comme « révolutionnaire » n’est-ce pas faire fi des débats qui ont opposé « réformistes » et « révolutionnaires » et exclure les premiers, au même titre que toute une « gauche modérée » (songeons aux radicaux qui, tous, se réclamèrent bel et bien de la gauche jusque dans les années 1950 au moins) ? Mais au fond, je crois qu’ils ne différaient des « révolutionnaires » que sur la méthode.
[access capability= »lire_inedits »]Gauche des Lumières, gauche ouvrière, gauche morale : que reste-t-il aujourd’hui de ce patrimoine génétique ?
Pas grand-chose… Cette alchimie mêlant ces trois composantes, idéologique, sociologique et morale (je me garde bien de recourir au terme très délicat à manier d’« identité » parce qu’il fige beaucoup trop les choses dans un état qui est en réalité toujours très instable), a longtemps constitué les trois couleurs de l’étendard de la gauche française. Or ce drapeau est aujourd’hui en lambeaux. Plus personne, ou presque, ne songe à faire de la révolution le mode opératoire le plus efficace, ni même d’ailleurs envisageable, du changement social. Mieux même, chacun sent bien qu’en dépit des crises qui affectent aujourd’hui le capitalisme, nul socialisme ne pourra être « bâti en cent jours » comme les socialistes l’annonçaient encore en 1981. L’au-delà historique est devenu absolument indiscernable.
Pour ce qui concerne la sociologie de la gauche, celle-ci est devenue si complexe qu’on ne peut plus désigner le Parti socialiste, ni même le Parti communiste, comme des « partis ouvriers ». La gauche n’est plus la seule à prendre en charge le sort des dominés. Quant au versant moral de la gauche, les années Mitterrand l’ont sérieusement écorné. La gauche a quitté la morale pour aborder les rivages du moralisme au mieux, du cynisme au pire.
Aujourd’hui, être de gauche ne signifie plus grand-chose, comme l’atteste l’affaiblissement continu du clivage droite/gauche dans les sondages d’opinion. Il me semble que cela revient surtout à partager quelques souvenirs et à se consoler dans l’évocation de quelques mythes. J’aime beaucoup cette remarque cruelle de François Furet, faite dans les années 1990 : « La gauche se meurt de célébrer son passé au lieu d’y réfléchir. »
Comment intégrez-vous l’écologie politique dans cette culture historique ?
L’écologie politique a offert un nouvel horizon à nombre de militants de gauche décontenancés, ne sachant plus à quel saint se vouer et ne trouvant plus dans la gauche historique la vision unificatrice nécessaire à toute mobilisation politique. Après l’échec du système qu’elle avait inventé, la gauche se contentait d’en rêver de nouveaux qui restaient dans les limbes sous les formes multiples et mal identifiées de nouvelles utopies collectives qui promettaient de réaliser le « vrai communisme » : les nouveaux militants écologistes jouissaient de la satisfaction d’affronter l’histoire immédiate, d’embrasser des causes concrètes (lutter contre l’implantation de telle centrale nucléaire, s’opposer à la dégradation de tel milieu naturel, etc.) et de changer leur vie sans plus attendre (s’équiper en matériel solaire, manger bio, opter pour la bicyclette, etc.). Bref, le succès de l’écologie politique traduit l’échec d’une certaine conception de la politique qui ne s’en remet qu’aux élections et à l’action gouvernementale et semble donc renouer avec une conception démocratique dont la gauche a été porteuse, par exemple dans le mouvement autogestionnaire des années 1970. Elle pourrait aussi aider la gauche traditionnelle à exercer son « droit d’inventaire », en contribuant à une critique utile et nécessaire d’une conception naïve du progrès dans laquelle la gauche française a beaucoup communié. L’écologie politique peut y aider si elle-même ne s’enlise pas dans ses propres ingénuités et son désordre structurel. Si elle y parvient, une nouvelle forme d’union à gauche peut se dessiner entre PS et forces de l’écologie politique, qui mettra fin à la longue histoire de l’union de la gauche entre socialistes et communistes ou leurs avatars actuels.
Passons à la droite, ou plutôt aux droites qui semblent être un peu à l’étroit dans la camisole UMP. Cette union de libéraux et de dirigistes, d’atlantistes et de néogaullistes est-elle toujours politiquement pertinente ?
Il est clair que l’opération UMP a échoué, comme ont d’ailleurs échoué toutes les tentatives visant à instaurer le bipartisme en France. L’élection présidentielle est sans doute la plus passionnante, à vrai dire la plus divertissante, mais elle est la moins politique. S’y déploie surtout l’affrontement entre plusieurs personnalités au premier tour, réduites à deux adversaires au second. C’est une psychomachie. On y voit toutes sortes d’épreuves psychologiques où se testent des personnalités, des qualités d’hommes ou de femmes. Mais de politique, au sens où vous l’entendez, c’est-à-dire des appartenances idéologiques, des sensibilités doctrinales, point ou très peu ! L’union des camps du deuxième tour est très cosmétique et ne traduit rien de politiquement très profond. Aux élections suivantes (législatives, régionales, municipales, cantonales), le local reprend ses droits, mais aussi la politique proprement dite, c’est-à-dire les choix opérés en matière d’action publique. La Ve République ne condamne nullement au bipartisme, comme toute son histoire l’a montré jusqu’à présent. Quant aux sensibilités que vous évoquez (libéraux, dirigistes, atlantistes, néo-gaullistes), il me semble qu’elles ne sont plus réservées qu’aux burgraves de la politique, qui y décèlent encore du sens. Mais les plus jeunes générations n’y voient guère que des marques ou des fanions de clientèles. Comme la gauche, la droite a perdu les quelques repères que lui avait conférés son histoire.
Quelle place dans ce paysage pour le Front national et son électorat, partiellement « siphonné » par Sarkozy en 2007 ?
J’ai toujours pensé que la prétendue disparition du Front national, annoncée une nouvelle fois par tant de prétendus experts au moment de la victoire de Nicolas Sarkozy, était une illusion. Le ralliement des électeurs du FN au candidat de droite était fragile, superficiel et provisoire. Les fidèles du FN n’avaient pas changé d’idées, et Nicolas Sarkozy ne pouvait pas embrasser leur discours durablement, sauf à voir une partie de sa clientèle républicaine fondre comme neige au soleil.
Du point de vue de la culture politique française, peut-on parler de « sarkozysme » ?
Si vous parlez d’une doctrine un tant soit peu articulée et arc-boutée sur quelques valeurs (l’indépendance nationale, la foi en l’action de l’État, l’implication des corps intermédiaires, etc.) comme le gaullisme, alors, évidemment, le sarkozysme est une chimère. Mais le Nicolas Sarkozy de la campagne de 2007 et des premiers mois de sa présidence a pourtant eu l’intuition du fait que la politique française est entrée dans un âge post-démocratique, où les clivages traditionnels sont dépassés (d’où les tentatives d’« ouverture »), les idées remisées au rayon des vieilleries républicaines et la politique définitivement assimilée à un spectacle où seuls les spin doctors ont voix au chapitre. Si ces tendances ne sont pas entièrement neuves, elles sont, pour la première fois, assumées comme les coordonnées de la politique. Le sarkozysme n’est évidemment pas un fascisme, ni un bonapartisme ni même un autoritarisme, comme une certaine gauche et quelques commentateurs pressés se sont plu à le laisser penser, mais un pragmatisme irresponsable où le spectacle tend à masquer l’impuissance politique.
Les déboires du Modem, qui n’arrive pas à trouver son espace politique, plaident-ils, contrairement à l’intuition de Sarkozy, en faveur de la pertinence du clivage gauche/droite ?
J’ai dit que nous étions entrés, depuis quelques années déjà, dans une période de grande confusion où le démarquage entre la droite et la gauche relève plutôt de réflexes et de traditions que d’analyses, de conflits d’interprétation ou de propositions. La guerre civile entre la droite et la gauche est dépassée. La possibilité de l’alternance a fait son œuvre. Sous ses anciennes formes, le clivage droite/gauche a donc en effet perdu de sa pertinence. Même s’ils en ont tiré des conséquences politiques différentes et qu’ils disposaient de moyens très contrastés, Nicolas Sarkozy et François Bayrou se sont accordés sur ce constat. À l’inverse de la gauche, qui reste convaincue de la vitalité de ce clivage… Elle n’a d’ailleurs peut-être pas entièrement tort. Si les formes de la politisation ont changé, cela ne signifie pas que la structure du clivage se soit totalement évanouie. Elle peut fonctionner différemment et sur de nouvelles questions. N’enterrons pas trop vite ces vieilles compagnes que sont la gauche et la droite.[/access]
Je l’avoue, cette déclaration de Martin Hirsch m’avait totalement échappé. Et elle n’a guère intéressé les habituels traqueurs de dérapage, sans doute parce qu’ils n’y ont pas vu le moindre dérapage. Elle est pourtant stupéfiante : le fils spirituel de l’abbé Pierre a trouvé la solution au casse-tête de l’intégration qui hante la société française. C’était le 1er juillet sur Canal +. « La vraie intégration, c’est quand des catholiques appelleront leur enfant Mohamed », a affirmé l’ex-Haut-Commissaire aux solidarités actives – il paraît qu’il tenait beaucoup à ce qu’on ne le traite pas de ministre, il doit trouver ça plouc ou pire, d’être ministre de la République.
C’est ce qui s’appelle marcher sur la tête. Hirsch prône l’assimilation mais à l’envers. Ce sont les « anciens » Français qui doivent s’assimiler aux « nouveaux ». On ne demande plus aux derniers arrivés de faire comme les Romains à Rome. En revanche, les Français catholiques, également dits « Gaulois », sont sommés d’adopter les usages de leurs concitoyens. En clair, pour être parfaitement accueillante, la France doit cesser d’être la France et ressembler aux pays d’origine de ses citoyens issus de l’immigration dont beaucoup, du reste, n’en demandent pas tant. Drôle d’idée. Comme si émigrer consistait à trimballer son univers avec soi, à ne rien changer à son mode de vie et de penser. Du reste, des milliers de musulmans appellent leurs enfants Philippe, Kevin ou Kangoo, et c’est très bien – Kangoo, je vous le concède, on peut discuter. Et il est aussi très bien que d’autres préfèrent transmettre, avec les prénoms, un peu de la terre des ancêtres. En attendant, ils ne sont pas venus en France pour y recréer la casbah d’Alger ou le bled du Maroc, mais parfois, pour y échapper. En tout cas pour vivre ailleurs. Autrement.
La France, un vieux pays qu’il faut rééduquer ?
Seulement, voilà. Pour Martin Hirsch, la France n’est pas une terre d’accueil – et l’une des plus généreuses qui soit – mais un vieux pays cramponné à son passé criminel qu’il faut rééduquer. En commençant par les enfants. Curieuse conception pour un serviteur de l’Etat. Et inquiétante quand on sait qu’il est responsable du nouveau service civique. Je n’ai pas pour habitude de demander que des têtes tombent, mais, compte tenu de sa responsabilité, on pourrait au moins lui demander de faire attention à ce qu’il dit.
Le plus grave est que, sans même s’en rendre compte, Hirsch qui devrait avoir un point de vue universaliste et refuser de distinguer les citoyens en fonction de leur appartenance, se place sur le terrain de la compétition religieuse. Car Mohammed n’est pas n’importe quel prénom arabe et il le sait, c’est celui du Prophète. D’ailleurs, il ne lui est pas venu à l’idée d’inviter des juifs et des musulmans à appeler leurs mômes Jésus ou Christian – et heureusement. Ce ne sont pas les croyances qui minent la République mais leur exhibition dans l’espace public. Le prénom que l’on donne à ses enfants relève de la vie privée.
Mais Hirsch n’a pas seulement trouvé la solution, il a trouvé les coupables. Si on le comprend bien, ce qui ne va pas en France, c’est que les catholiques continuent à être catholiques ou, plus précisément, qu’ils ne deviennent pas musulmans. On peut appeler sa fille Leïla par goût de l’altérité, mais on n’appelle pas son fils Mohammed si on n’est pas musulman. Bon, perso, il ne fait pas grand-chose pour l’intégration, lui dont les filles portent de jolis prénoms qui fleurent la douce France. Qu’il me pardonne cette très légère intrusion dans sa vie privée, mais je ne trouve pas ça très catholique.
En attendant, rendons-lui grâce, car il a bel et bien trouvé la clé de l’intégration : la conversion. Il suffisait d’y penser.
Bertrand Cantat, chanteur naguère colérique, rebelle de micro, proclamant avec vigueur son « refus permanent du compromis », suscite, avec son groupe Noir désir, une nouvelle biographie. Je n’ai pas l’intention de la lire, et ne me prononcerai donc pas sur ses qualités intrinsèques (ou leur absence).
On s’étonnera, en revanche, d’y trouver d’audacieuses comparaisons avec les destins contrariés de personnalités aussi différentes que Phil Spector, Jerry Lee Lewis, Sid Vicious ou encore celle qui fut la compagne de Keith Richards, Anita Pallenberg.
Il était de notoriété publique que Phil Spector, par exemple, l’inventeur du fameux « mur du son», qui massacra l’album des Beatles Let it be, présentait d’inquiétants troubles du comportement. Il n’était pas rare que Phil brandît une arme à feu devant ses invités, ou dans les boîtes de nuit qu’il fréquentait, à Los Angeles.
Lorsque la police, avertie par un coup de téléphone, découvrit Lana Clarkson, affalée dans un fauteuil, le crâne explosé par une balle, au domicile de Spector, ce dernier se déclara étonné que la jeune femme ait voulu absolument « embrasser un revolver ». Au cours de ses deux procès, il arbora différentes perruques, plus ou moins seyantes, souvent extravagantes. Condamné à 19 ans de prison, le port de tout postiche lui est désormais interdit : il ressemble à un vieux hamster halluciné.
Le souriant Sid Vicious, bassiste de l’ensemble instrumental Sex pistols, quant à lui, partageait sa chambre d’hôtel avec Nancy Spungen ; la jeune femme y fut retrouvée morte, apparemment assassinée. Sid l’ombrageux attendait son procès, lorsqu’une overdose l’arracha à notre affection.
Jerry Lee Lewis, alias The Killer, est le père fondateur de la rock attitude. Il s’est fait remarquer à plusieurs reprises, et particulièrement en 1958, à l’âge de 23 ans. Cette année-là, il épousa Myra Gale Brown. Elle avait la grâce de ses 13 ans ! Enfin, s’il est avéré qu’Anita Pallenberg, femme de Keith « I am innocent » Richards, fut mêlée à de nombreux et retentissants scandales, son élégance soufrée, son impertinence amusée l’éloignent définitivement de l’univers de M. Cantat.
Oui, vraiment, à côté de ces prodigieuses personnalités, le pâle Bertrand C., chanteur « engagé » pour trentenaire en déshérence, poète pour adolescents à cheveux gras, fait figure de portier d’hôtel.
Anne Louis Girodet, La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798.
Anne Louis Girodet, La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798.
Un sondage, récemment paru dans le Journal du dimanche, nous a appris la nouvelle : 7 Français sur 10 estiment que la France est en déclin. L’Agence France Presse s’est aussitôt fait fort de colporter la « mauvaise » nouvelle et, dans les rédactions, les plus belles intelligences du pays se sont affairées à l’envoyer directement au marbre, rajoutant ici et là quelques trémolos d’affliction.
De la crise économique à la nullité de nos footballeurs en Afrique du Sud, des « affaires » qui font les titres des gazettes aux fortes chaleurs qui en épuisent les lecteurs : rien n’incite vraiment à l’exaltation patriotique quand le vague à l’âme gagne tout un peuple. Mais l’idée de déclin n’est pas seulement liée à la conjoncture et à la morosité ambiante : elle est profondément enfouie dans l’esprit français comme la part secrète de ce que nous sommes. Elle nous constitue : être français, c’est, d’abord, se penser en déclin. L’idéologie française est une manière de théologie négative.
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On y regardera donc à deux fois avant d’aller prendre place dans la longue suite des pleureuses. Si d’aventure, on tient un peu à la France, on se réjouira même de l’excellente nouvelle : les Français sont de plus en plus nombreux à croire au déclin de leur pays. Se réjouir ? Oui. Car il n’y a pas de pensée du déclin sans idée de la grandeur.
La médiocrité ignore le déclin. Son propre est de toujours se satisfaire de ce qu’elle est. Quand elle n’est rien, elle se contente de ce qu’elle a. Le déclin ne s’oppose pas à la grandeur, il l’appelle : on ne voit jamais chuter que ce l’on estime devoir être naturellement placé en hauteur. Le soleil et les astres déclinent. Jamais les cailloux ni les taupes.
Montesquieu, qui ne s’est pas contenté d’écrire les deux ou trois sottises habituelles que l’on tire de L’Esprit des lois pour le métamorphoser en un « moderne » avant l’heure, a théorisé ce rapport dans l’un de ses livres les plus importants : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. La puissance et le déclin d’un peuple marchent de pair : ce n’est pas qu’il faille simplement être grand pour décliner, c’est que – là est l’affaire du baron de la Brède – les mêmes causes président à la puissance et au déclin des nations ; c’est en se détournant du principe qui avait assuré sa grandeur que Rome fabriqua sa propre fin.
Keynes ne voyait pas en Montesquieu un précurseur de la sociologie, pendant occidental d’Ibn Khaldûn. Il le tenait pour l’un des premiers et des plus grands économistes de l’histoire. Le baron de La Brède fut, en effet, l’un des premiers historiens à ne pas concentrer uniquement son intérêt sur la geste héroïque des peuples et de leurs chefs, mais sur ce que Marx appellera les « conditions de production ». Ainsi la théorie des climats n’a-t-elle aucun autre sens, chez Montesquieu, que de replacer l’histoire des nations dans la réalité physique où elles évoluent. Il enracine la grande politique dans le réel.
La théorie des climats joue ainsi comme une sorte de camera obscura de la politique de Montesquieu. On peut bien se gausser de bon cœur sur les prétendus préjugés du philosophe et rire de la place démesurée qu’il accorde au niveau d’ensoleillement. Il n’en reste pas moins que la théorie des climats est son point d’Archimède : elle lui permet de tirer l’histoire du terrain de l’épopée vers celui du réel. C’est en se livrant à cette opération et en payant le prix de l’apparente trivialité qu’il peut interroger le système de représentation d’un peuple, c’est-à-dire le principe de son gouvernement.
Le déclin est toujours total
Politique et économie ne sont pas, chez Montesquieu, des sphères éloignées et distinctes. L’une et l’autre suivent un même principe : si l’une décline, l’autre l’accompagne. Là encore, ce n’est pas un rapport de causalité entre les deux. Quand un peuple renonce au principe qui lui a assuré sa grandeur, c’est tout l’ordre social qui est affecté dans un même mouvement. En adoptant le christianisme, nous dit Montesquieu, et en tournant le dos aux valeurs qui avaient assuré la pérennité du modèle romain depuis la République, l’Empire de Constantin s’est effondré sur lui-même. Toujours, le réel commande ; c’est lui qui provoque la dépression simultanée de l’économie et de la politique. Quand ça va mal, tout va mal.
Dans la perspective de Montesquieu, une crise économique – entendez une crise structurelle – se double toujours d’une crise politique et morale. Le déclin ne se limite jamais à un seul pan de la vie sociale, il les affecte tous dans leur totalité. Au Livre VIII de L’Esprit des Lois, Montesquieu décrit la corruption du principe de la démocratie. Qu’on s’éloigne de la vertu républicaine, c’est la société tout entière qui s’écroule : « Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids ; on n’a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères ; les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu. »
Penser le déclin, depuis Montesquieu, cela revient toujours à penser ce qu’est un pays dans sa globalité et à le concevoir en terme de destin. C’est certainement ce que l’on reproche, depuis quelque temps déjà – cela remonte à la parution des Trente Piteuses, en 1998 –, à Nicolas Baverez, qu’on accuse de prédire le pire et d’en faire métier. Ses détracteurs sont allés jusqu’à forger exprès le mot de « décliniste » pour qualifier cet intellectuel qui refuse de chanter le réel sur l’air de Tout va très bien, Mme la Marquise. Nul ne blâme ce disciple de Raymond Aron de décrire la réalité telle qu’elle est : chacun sait la dette vertigineuse de la France, le poids de la fiscalité sur notre développement ou le mouvement brownien qui tient lieu, la plupart du temps, de stratégie économique à l’État. Ce dont on fait grief à Baverez, c’est d’oser penser le déclin français dans sa globalité, sans restreindre ses critiques à un champ social particulier ou à un autre. On ne lui reproche pas de ne pas regarder la réalité en face, on lui reproche seulement de ne pas le faire par le petit bout de la lorgnette.
Le déclin : une permanence française
On aurait tort de croire que la notion de progrès aurait trouvé dans le pays de Condorcet une terre d’élection. Le mouvement des idées est beaucoup plus complexe et la question du déclin de la France traverse, de part en part, notre histoire intellectuelle et politique. Nous apprenons aujourd’hui que nous sommes sur le déclin ? La nouvelle ! Nous n’avons jamais cessé de l’être ou, même quand nous n’y étions pas, de pressentir qu’il ne tarderait pas à pointer son nez.
C’est Nicolas Boileau qui soutient, lors de la querelle qui l’opposa à Charles Perrault, que les Modernes ne sont que des Anciens sur le déclin. C’est Voltaire qui écrit, dans Le Siècle de Louis XIV : « Le génie ne dure qu’un siècle, après quoi il faut qu’il dégénère. » C’est toute notre histoire, où nous semblons manquer, parfois, de totalement disparaître : la France de Jeanne d’Arc sauvée par miracle, celle de Valmy assiégée de toute part, celle de l’Empire démantelé au Congrès de Vienne et des deux Grandes Guerres mondiales.
Ce n’est pas que nous ayons été grands et que nous ne le sommes plus : nous avons été et nous risquons de bientôt mourir.
Il y a, dans cette idée de chute irrémédiable et de destin programmé, une part certaine de nostalgie et de mélancolie : nous sommes à peu près certains que l’âge d’or n’a jamais existé, mais nous nous nourrissons quand même de regrets et de souvenirs.
L’idée du déclin repose également sur ce que Bleuler appelle, en psychologie, le Hassliebe, la haine-amour : on exècre ce que l’on est tout en surestimant ce que l’on a été ou ce que l’on devrait être.
Cela se traduit souvent dans les faits par une rhétorique particulière : on a l’éloquence de la grandeur sans en posséder les moyens. On joue, en quelque sorte, les Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU : on a les mots, pas la puissance. Il y a quelque chose de foncièrement comique dans une telle attitude, où l’on ne se règle pas sur la réalité, mais sur ses fantasmes. Il y a, aussi, une part de tragédie, comme tout dolorisme en contient. C’est le fondement de la mystique nationale et c’est l’une des grandes permanences françaises. Il suffit de relire le tout début des Mémoires de Guerre, du général de Gaulle, pour s’en convaincre : « Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. »
Spectre du déclin ou menace fantôme ?
Dans les premières lignes du Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels écrivent la célèbre phrase : « Un spectre hante l’Europe, celui du communisme. » Il serait facile de les paraphraser : « Un spectre hante la France, celui du déclin. » De la même manière que la spectralité du communisme était celle d’un spectre à venir (encore que Jacques Derrida a, pour sa part, infirmé cette idée dans Spectre de Marx), le déclin de la France n’est pas le simple fantôme d’un passé défunt. Il est aussi toujours à venir, dès lors que le déclin est consubstantiel à notre identité.
Cependant, la question reste entière : pourquoi la France entretient-elle un lien aussi fort avec l’idée de déclin ? Est-elle d’une nature plus fragile que les autres pays ? Ou confond-elle sentiment national et paranoïa ? Il est des nations dans le monde qui ne se posent jamais la question de leur propre disparition et mènent leur vie sans faire trop d’histoires. Nous autres Français pressentons que nous pouvons défaillir à tout moment : comme Mme Bovary, nous avons nos vapeurs.
Dans L’Enseignement du peuple, Edgar Quinet, qui fut historien et philosophe avant de n’être plus qu’un boulevard beaucoup plus parcouru que ses livres, écrit : « Une des choses qui m’ont le plus étonné, sitôt que j’ai commencé à réfléchir, a été de voir dans les esprits qui n’ont plus de religion positive, survivre la plupart des formes, des habitudes, des antipathies, des préjugés enracinés par un dogme particulier. Ils ne croient plus et ils ont de la meilleure foi du monde tous les préjugés de la croyance qu’ils repoussent. Combien de voltairiens ont horreur de la réforme, du divorce, autant que le catholique le plus fervent ! Ils ressemblent à ces hommes auxquels on a retranché un membre et qui continuent néanmoins de souffrir dans le membre qu’ils n’ont plus. » Dans La Révolution, il ajoute : « Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de parler philosophiquement de religion dans un pays qui n’a pas fait de révolution religieuse. Tout y est cendre brûlante. Souvent les athées mêmes conservent tous les préjugés historiques des croyances qu’ils n’ont plus. »
Chercher une intelligibilité à l’histoire de France, tenter de comprendre la nature du déclin dont nous prétendons être affectés, c’est, nous dit en substance Quinet, remettre la main sur notre membre fantôme.
Si l’on suit l’auteur de Philosophie de l’histoire de France, tous les maux dont le pays croit souffrir proviennent de la question religieuse, qui n’aurait jamais été réglée définitivement ou simplement balayée sous le bon gros tapis de la laïcité. Le christianisme est le véritable impensé français. Aujourd’hui encore, nous nous repentons, souvent de crimes imaginaires, mais nous ne savons pas l’aspect sacramentel et même sacrificiel que cela revêt. Nous nous voyons sur le déclin, mais nous rejetons loin de nous la mystique de la Chute. Lorsque l’on ose évoquer devant nous les racines chrétiennes de l’Europe ou le « blanc manteau de cathédrales », dont saint Bernard voyait le monde occidental se recouvrir, nous sortons de nos gonds et récriminons. Qu’on parle de la France comme de la « Fille aînée de l’Église » et nous rions, d’un rire nerveux.
Ce que nous croyons être le déclin français n’est rien d’autre que la persistance d’une douleur dans l’ordre symbolique. Nous avons été chrétiens, nous ne le savons même plus. Nous ignorons que le spectre du christianisme nous visite encore.
De Lloyd Blankfein, grand patron légèrement mégalomane de Goldman Sachs, ayant affirmé que son entreprise accomplissait le « travail de Dieu » au reste du système financier américain, qui n’a de cesse de mettre en avant sa contribution à l’enrichissement de la société, Wall Street a perdu le sens des réalités. Du reste, les chiffres qui y circulent semblent irréels et sans commune mesure avec la vie quotidienne du citoyen moyen : 26 millions de dollars pour l’appartement de Blankfein, 2 milliards de dollars estimés pour la valeur du quartier général de Goldman Sachs, à Manhattan, ou encore 550 millions de dollars assumés par ce même établissement en règlement de son litige avec la SEC (Securities and Exchange Commission)… Cette quantité de zéros dans un monde où règne le virtuel vampirise l’économie réelle sans apporter de valeur ajoutée digne de ce nom.
Comment juguler ou endiguer aujourd’hui un monde de la finance ayant connu un développement spectaculaire et dont la contribution à la richesse nationale n’a cessé de gagner en importance depuis 150 ans ? La participation de la finance dans le PIB américain a bénéficié d’une croissance stable au cours de cette période : sa part dans l’économie globale a grimpé de 1 % en 1850 à 8 % lors du summum atteint par le marché immobilier il y a quelques années (la période de la Grande Dépression ayant été la seule où l’importance du secteur financier allait notablement régresser)…
Quelle est la valeur ajoutée de la finance, en quoi profite-t-elle à la productivité de l’économie ? Ancien président de la Réserve fédérale et actuel conseiller de l’équipe Obama, Paul Volcker n’avait-il pas émis le souhait que « quelqu’un lui amène des éléments de preuve corroborant le lien entre l’innovation financière et ses bénéfices apportés à l’économie » ? Il y a des chances pour que cette question, pertinente entre toutes, ne concerne pas les seuls Américains…