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Damas, ton univers impitoyable

Maher al-Assad, Assaf Chawkat et Bachar al-Assad. photo : Christopher Schleicher (Flickr)

À en croire une légende tenace depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Bachar al-Assad ne serait qu’un pion entre les mains des tout-puissants services de sécurité syriens. Ceux-ci seraient contrôlés par son frère cadet Maher, qui dirige la Garde républicaine et les unités d’élite de l’armée, son beau-frère Assaf Chawkat, vice-chef d’état-major des armées, ainsi que par son cousin Rami Makhlouf, richissime hommes d’affaires qui cultive une conception très personnelle de « l’économie sociale de marché ».

Une famille en or

Il faut dire que ce grand escogriffe de Bachar n’était pas prédestiné à la fonction. C’est seulement à la mort accidentelle de son aîné Bassel, officier de carrière et successeur désigné de Hafez, qu’il démarra son cursus honorum militaire, pour suivre six ans de formation accélérée qui l’obligèrent à abandonner sa confortable et paisible existence d’ophtalmologue londonien pour emménager sur les hauteurs du Mont Qassioun, à Damas.

Au rythme des manifestations qui secouent le pays depuis trois mois, Bachar al-Assad souffle le chaud et le froid, réprimant férocement la contestation qu’il attribue à un complot ourdi par l’étranger d’un côté, remaniant son gouvernement, décrétant une amnistie générale et promettant des réformes de l’autre. De rodomontades en reculades, on y perd son latin.

L’absence totale de couverture médiatique ne facilite pas non plus la tâche des analystes : y a-t-il ou non des désertions en série de soldats réfractaires ? Les cortèges de manifestants sont-ils 100% pacifiques ou comportent-ils des hommes armés ? Et quid de la milice alaouite « Chabiha » qui sèmerait la terreur dans les rues ? Ceux qui savent – à commencer par les services israéliens et américains qui ont sans doute mis les radios militaires syriennes sur écoute – ne parlent pas. Et ceux qui parlent ne savent pas tout. Leurs révélations fondées sur des rumeurs ne nous éclairent que très partiellement.

Dans ces conditions, seuls les milliers de réfugiés ayant quitté le pays permettent de fissurer le mur du silence imposé par Damas. D’après le Financial Times et Al Jazira, parmi les milliers de Syriens ayant traversé la frontière turque, nombreux sont ceux qui désignent Maher Al-Assad comme l’unique responsable des massacres. À en croire les témoignages des villageois en fuite, Maher aurait, entre autres exploits, ordonné à ses troupes de « nettoyer » le village de Jisr-al-Choughour- situé au nord-ouest du pays, non loin de la frontière turque- en chassant ses habitants. Ce qui signifierait que Bachar est blanc comme neige ou, au moins, que de sérieuses dissensions opposent, au sein du régime, les partisans de l’apaisement et ceux de l’affrontement.

Un incident récent accrédite l’existence de ces deux lignes. Dernièrement, le chef de la sécurité de Deraa a été démis de ses fonctions puis interdit de voyage. Or, ce cousin des frères Assad appartient au premier cercle. Son éviction prouve qu’il y a bien du rififi dans la famille. Reste à savoir s’il s’agit d’une véritable brèche au sein du pouvoir comme le pensent certains opposants qui parient sur un divorce imminent entre Bachar et Maher, ou d’un enfumage médiatique destiné à restaurer l’image entachée du président syrien. Concurrence ou connivence ?

Deux générations de fratries

À première vue, le duo composé du gentil Bachar et du méchant Maher évoque plutôt la partition des deux flics, l’un étant préposé aux baffes et l’autre aux clopes. Dans cette perspective, le premier multiplierait les concessions politiques, tandis que le second serait chargé de noyer la révolte dans le sang. Plus complémentaires que concurrents, les deux frères seraient donc les Castor et Pollux d’une dictature aux abois. C’est la thèse défendue par quelques experts avisés qui, ignorant lequel des deux frères orchestre la répression, mentionnent le précédent de 1982. À l’époque, Hafez al-Assad déléguait les tâches ingrates à son turbulent cadet Rifaat. Résultat : au moins 15000 civils périrent dans le bombardement de Hama la rebelle par l’armée syrienne.

Quelque trente ans plus tard, il se murmure que Bachar et Maher joueraient la même partition sur des paroles différentes. La comparaison n’est pas tout à fait convaincante. Non seulement Hafez n’avait pas le tempérament et l’allure désinvoltes de son fils Bachar, mais ce Florentin du désert connaissait son Machiavel et, en bon officier de l’armée de l’air, savait se faire obéir de ses hommes, y compris de son propre frère. Il confia à Rifaat l’exécution des basses œuvres du régime avant de le congédier comme un domestique. Rifaat paya très cher le prix de ses ambitions. Pour sauver sa peau, il fut contraint à l’exil après avoir été le dindon de la farce baasiste.

Bachar n’a ni le charisme, ni les soutiens qui permettaient à son père de tenir l’ensemble de l’appareil d’Etat. Il est fort probable qu’une bonne partie de l’appareil sécuritaire lui échappe – ce qui ne l’exonère évidemment pas de ses responsabilités dans la boucherie en cours. S’il y a répartition des rôles entre lui et son frère, il la subit peut-être plus qu’il ne la contrôle. Rappelons qu’à quelques encablures de Damas, la Syrie abrite le tombeau présumé d’Abel, assassiné par son frère Caïn, que Dieu condamna à l’exil éternel. À en croire les innombrables rumeurs sur le caractère sanguin de Maher, celui-ci serait taillé pour endosser le rôle de Caïn[1. Une légende urbaine veut que, lors d’une dispute, Maher ait sorti son revolver et tiré sur son beau-frère Assef Shawkat, qui s’en sortit indemne].

Il faut croire que cet épisode biblique nourrit le roman familial. À une génération de distance, Bachar et Maher sont peut-être en train d’en écrire un nouveau remake. En l’absence d’interdiction divine programmée, c’est peut-être la rue qui dénouera ce sac de nœuds familial.


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est journaliste.

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