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Vivant de « nons »

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Philippe Muray
Philippe Muray. Photo Hannah/Opale.

Le succès posthume de Philippe Muray réjouit le cœur du Causeur. Bien sûr, on aurait préféré encore une reconnaissance anthume, pour lui comme pour son épouse Anne – et surtout pour l’esprit public. Le « miracle » est arrivé un peu tard mais bon, il s’est produit. Avant l’heure, c’est pas l’heure : il y a encore six ans, voire trois, sans doute Luchini en personne n’eût-il pas été prêt à mettre son talent et sa popularité au service d’une critique aussi radicale de la modernitude[1. C’est peut-être même pour ça qu’avant, sa fabuleuse capacité d’acteur à phagocyter les auteurs me gonflait parfois. Heureusement, avec Muray, ça marche dans l’autre sens.].

Je ne doute même pas que, là où il est, l’ami Philippe ne s’en réjouisse aussi. Avec le recul, il doit même s’agacer moins – donc s’amuser plus – de cette « querelle entre modernes » à laquelle il résumait notre pauvre vie intellectuelle.
Pour ceux qui restent, et en particulier les néophytes, l’entretien inédit[2. Comme les dix prochains albums de Michael Jackson, mutatis mutandis.] publié dans ce numéro de Causeur tombe à pic : Muray, « nouvelle star », y résume assez énergiquement, ma foi, les tenants et les aboutissants de sa pensée[3. Ou, si vous préférez, les fondamentaux de sa Weltanschaaung.].

[access capability= »lire_inedits »]Les vertus philosophiques du rire

À titre personnel, il me semble que son apport essentiel aux débats actuels est le recours aux vertus philosophiques du rire[4. Cf, dans l’interview, ses citations de Péguy et de Quintilien.]. Quand on n’a plus que ses yeux pour pleurer, autant le faire en silence. En revanche, tant qu’on est en situation de pointer les ridicules de l’adversaire, le désespoir n’est pas de mise. La machine de guerre murayienne est fondée sur le paradoxe, la dérision et, disons-le, un élégant foutage de gueule.

Voilà des armes trop rarement utilisées par les « réactionnaires », qu’ils soient nouveaux ou vintage. Quant aux « progressistes », le rire leur est, pour ainsi dire, ontologiquement interdit : chez ces gens-là, Monsieur, on n’insulte pas l’avenir – fût-il moins radieux qu’avant. Bien sûr on peut toujours plaisanter, comme le Canard ou Stéphane Guillon, mais ça dépasse rarement le niveau du portefeuille de Mme Bettencourt ou de la ceinture de DSK.

Nous marchons sur la tête, ce qui tend à prouver que nous l’avons perdue

Les blagues de Muray, c’est l’inverse : elles pointent avec une plaisante légèreté le ridicule profond de l’apensée contemporaine. Faute de pouvoir tout citer, son concept de « Festivus festivus » me paraît particulièrement bien venu pour épingler un Nouvel Ordre intellectuel où l’évitement du réel par la fête obligatoire est devenu la loi commune au nom du Bien. En gros, nous marchons sur la tête, ce qui tend à prouver que nous l’avons perdue. Ça au moins, je comprends.

Ce qui reste pour moi plus obscur, c’est ce « nouveau monde en train d’apparaître » selon Muray. Combien y a-t-il eu donc de mondes successifs depuis que le monde est monde ? Je ne vois pour ma part, dans notre désordre établi, qu’une cabane pour enfants construite entre les dernières branches tordues et les feuilles mort-nées de l’Arbre de la connaissance moderne[5. Qui depuis trop longtemps fait de l’ombre à la pensée – sans parler des dégâts « sociétaux ».].

Idem pour cette histoire de « fin de l’Histoire ». Bien sûr que nous n’en sommes plus les maîtres ; même nos maîtres états-uniens ont mangé leur pain blanc… Mais précisément : l’avenir est d’autant moins prévisible qu’il ne se décidera pas chez nous[6. Sauf divine surprise.].

Pour moi, la fin de l’Histoire, c’est la fin de l’aventure humaine : pas avant. Mais bon, sans doute commets-je là un redoutable contresens, somme toute bien compréhensible : j’entre à peine en quatrième année de murayologie. Alain Finkielkraut, qui n’a pas les mêmes excuses, n’a paraît-il guère apprécié la tonalité anti-US de l’interview en question : Muray y perdrait la distanciation qui fait son charme sous le coup d’une colère inconsidérée comme la guerre américaine en Irak.

Moi, j’ai pas trouvé mais bon, qu’importe. L’essentiel est de savoir si « ce qui nous rassemble est plus important que ce qui nous sépare », comme on disait à l’UDF en 1978[7. Mes débuts de nègre en politique ! (Ça doit être ça qu’on appelle une génération perdue.)]. J’en appelle au dossier récemment consacré par les Inrockigibles aux « nouveaux réacs » (encore eux), et dont Cyril Bennasar a rendu compte ici même. Finkielkraut s’y trouvait épinglé au même titre que Muray, Zemmour, Causeur et même Luchini… Le tout sur des critères qui dépassaient largement les bases américano-irakiennes, si j’ose dire !

Un seul exemple, auquel Alain ne devrait pas être insensible : nos polémistes se livraient à une attaque au boomerang contre le « français approximatif » de Philippe… à propos d’une phrase où lui-même parodiait le jargon de leur caste. N’importe quel lecteur de Muray l’apprend pourtant assez vite : ce genre d’ironie-là est un de ses modes d’expression favoris. Mais quand on est inrock, apparemment, on a tout juste besoin de feuilleter. « Les gens de qualité savent tout sans avoir rien appris », disait déjà Molière. Il y a peu de chances que ça se soit arrangé depuis. Le risque, en revanche, c’est d’en venir à croire que Madeleine fut la première jeune fille à prendre le thé chez Proust…

Mais trêve d’inckulture ! Face à une entreprise d’abêtissement généralisé dont les champions eux-mêmes finissent par être les victimes, on a tous en nous quelque chose de Muray. Les « gens de progrès », qui à coup sûr vont dans le mur, voudraient bien nous y entraîner : c’est ce qui s’appelle une guerre de mouvement ! La petite musique de Philippe Muray nous invite à avancer dans la clairière, gaiement ![/access]

Blasphème partout, justice nulle part !

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Depuis la publication des Versets sataniques et la fatwa qui plane toujours sur les têtes de Salman Rushdie, Ayaan Hirsi Ali, Robert Redecker, Talisma Nasreen et des caricaturistes salués par la courageuse Angela Merkel – Theo Van Gogh a eu moins de chance -, on s’est accoutumé, hypnotisé, aux accès de colère du « monde musulman » comme aux giboulées de mars. Un monde que l’on hésite à qualifier de « musulman » tant l’emploi de ce qualificatif relèverait de la discrimination et de la stigmatisation.

Personne ne devait donc s’étonner que l’annonce de l’obscur pasteur évangélique soulève un concert d’indignations pour dénoncer ce pyromane – sauf quelques catholiques marris que le Pentagone ait ordonné en 2008 de brûler les Bibles que ses soldats allaient offrir aux Afghans les accueillant dans leurs maisons en signe d’amitié.

Ce qui devrait nous surprendre tout de même, c’est que lorsque l’imam Feisal Abdul Rauf brandit presque explicitement la menace d’attentats sur le sol américain dans l’hypothèse où son projet de centre culturel serait simplement déplacé, personne ne moufte.

Si ça n’est pas du chantage, alors, c’est qu’il est devenu tout naturel de considérer qu’y compris en matière de construction urbaine, tout désaccord est un blasphème ou une insulte à ce même «monde musulman». Et punissable en conséquence.

Benoît XVI : sois boche et tais-toi !

Alain Minc, président d’AM Conseil, fait un métier difficile : il conseille. Et les princes, même, dit-on. C’est une tâche bien ingrate, admettez-le : si le prince est intelligemment secondé, l’honneur lui en revient tout entier, et on en oublie le conseiller. Si le prince chute, la vindicte populaire en revanche se retourne forcément vers le père Joseph de service dont le siège devient ipso facto éjectable. Mais le plus injuste dans l’histoire, c’est qu’Alain Minc le conseiller ne bénéficie, lui, à l’évidence d’aucun conseil. Il s’avance à travers l’histoire sabre au clair, panache au vent, sans parapluie ni garde impériale. Il lui faut donc chuter au premier ravin ou se perdre au premier carrefour.

Et c’est peu dire que le président d’AM Conseil après avoir erré, ce qui est humain, en interdisant à Benoît XVI, « ce pape-là », ce pape allemand, de s’exprimer en aucune circonstance sur la question rom, a persévéré, ce qui est diabolique, dans le labyrinthe obscur de ses exhibitionnistes sophismes.

A quelques uns comme Christian Vanneste, Jean-Pierre Jouyet, Jean-Pierre Mignard ou encore Henri Madelin – le représentant du Saint-Siège au Conseil de l’Europe – qui lui faisaient courtoisement remarquer que Joseph Ratzinger, pape Benoît XVI, malgré son âge canonique avait en fait été assez peu partie prenante dans la solution finale, il réplique vertement (Le Monde du 14 septembre) que « comme tout Allemand, le pape n’est pas responsable de l’histoire, mais qu’il en est l’héritier ». D’où il nous faut malheureusement et logiquement déduire que pour un Allemand, être héritier, c’est être coupable. Donc Benoît XVI est coupable, mais pas responsable.

Mais il y a plus : AM sans conseil et sans vergogne nous explique que « c’est cette conviction », c’est-à-dire la conscience de cette dette, qui a poussé jadis Adenauer, Brandt, Scheel, Kohl, Fisher et autres von Weizsäcker « à construire la plus belle démocratie d’Europe, à être les meilleurs militants de la construction européenne et à s’estimer redevables d’une fidélité absolue vis-à-vis du monde juif. » Tu l’as dit, bouffi ! Premier éclair de génie, d’Alain Minc, qui, dommage ! s’éteint au moment d’énoncer la seconde proposition que les prémisses de ce syllogisme appelaient. Finissons donc sa phrase : c’est cette même conviction qui pousse aujourd’hui Joseph Ratzinger, pape Benoît XVI, à consolider la belle démocratie européenne et à s’estimer redevable d’une fidélité absolue vis-à-vis du monde rom, en critiquant la politique française à leur égard.
Enfin, c’est du moins ce que j’aurais soufflé au conseiller si j’avais eu à le conseiller.

Mais lui, non, ne croit pas que son raisonnement doive finir comme ça. Plus, cruel, il enfonce la balle dans son propre pied : il met au jour une somptueuse dialectique qui veut que le pape, quand il s’exprime en tant que pape dans ses allocutions, ne soit en fait qu’un vieil Allemand venu du temps d’Hitler aux yeux d’un conseiller du président français.

Tirons-en les conséquences qui s’imposent : il n’y a finalement rien d’étonnant à ce que Nicolas Sarkozy, ce fils de Hongrois, se soit mis en tête de persécuter les Roms, comme tous ceux de sa race.

Cigale grecque et fourmi slovaque

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manifestation devant la présidence slovaque, au palais Grassalkovich de bratislava
manifestation devant la présidence slovaque, au palais Grassalkovich de bratislava.

Le Slovaque n’est pas prêteur, c’est là son moindre défaut… Pour les nuls en géo qui confondent régulièrement la Slovénie, République alpine ex-yougoslave et la Slovaquie issue de la scission de velours de la Tchécoslovaquie en 1992, précisons que les premiers sont des fayoteurs au sein de L’UE, et les seconds des têtes de cochon qui aiment bien se friter avec Bruxelles.

En juillet, Iveta Radicova, dirigeante du principal parti de droite, accédait au poste de chef du gouvernement à Bratislava, capitale de la Slovaquie, que certains nostalgiques de l’époque des Habsbourg s’obstinent à appeler Presbourg, juste pour faire enrager les Slaves et les Magyars qui peuplent cette charmante cité danubienne.

[access capability= »lire_inedits »]Avant les élections législatives, le parlement slovaque avait voté un texte refusant toute contribution du pays au sauvetage économique de la Grèce. Cet accès de pingrerie ne met nullement en danger l’opération de sauvetage financier des héritiers de Platon, car la contribution slovaque s’élevait à 800 millions d’euros, moins de 1 % du total des fonds mis par l’UE à la disposition d’Athènes.

À la surprise générale, Iveta Radicova n’a pas remis en cause cette décision prise par une assemblée où son parti était dans l’opposition. Et comme elle a la fraîcheur et l’allant des débutants dans l’univers impitoyable de la scène politique européenne, elle n’a pas enveloppé l’affaire dans le charabia diplomatique habituel : les Grecs sont des tricheurs et il n’y a aucune raison que la Slovaquie, qui a serré sa ceinture de plusieurs crans pour entrer dans l’euro, sorte le moindre centime pour les cigales hellènes. C’est, en substance, la réponse adressée au commissaire européen compétent, Olli Rehn, qui sommait Bratislava de passer la monnaie. Pour se faire bien comprendre, Iveta la Slovaque ne manqua pas de faire remarquer au Finlandais Olli qu’elle ne se laisserait pas remonter les bretelles par quelqu’un qui n’était même pas élu sans réagir.

Elle refuse de se coucher devant Olli

Olli exigea des excuses et demanda à une autre fille, Angela Merkel, de persuader Iveta de faire amende honorable. Sans succès. Le Slovaque, c’est bien connu, est un sacré cabochard, tout le contraire du Tchèque qui est passé maître dans l’art de ruser et de faire l’idiot pour défendre ses intérêts. Iveta a déjà, avec cette affaire, gagné le surnom de la Maggie Thatcher d’Europe centrale. On attend avec gourmandise ses prochaines aventures.[/access]

Chabrol, plutôt mort que Vert

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« De mortuis, aut bonum, aut nihil ». Cet adage latin qui nous enjoint de dire du bien des défunts ou de se taire ne fait pas partie de la culture d’Eva Joly, ci-devant juge et actuelle députée européenne des Verts. En diffusant le film L’ivresse du pouvoir, pour rendre un hommage posthume au réalisateur, la chaîne publique nous rappelait que Claude Chabrol avait taillé à Eva Joly, interprétée par Isabelle Huppert, un costard capable de lui tenir chaud pendant les rudes hivers norvégiens. Mesquine, Mme Joly a déclaré hier matin sur RTL que ce film « n’était pas son meilleur » et que France 2 ne l’avait sélectionné que parce que les droits de diffusion devaient être, selon elle, moins chers. Quelle délicatesse! Quelle grandeur d’âme !

Une suggestion à l’intention de Mme le Garde des Sceaux: pour saluer la mémoire de Claude Chabrol, il serait élégant de faire bénéficier Loïc Le Floch-Prigent d’une mesure de clémence. Il vient en effet de voir révoquée sa liberté conditionnelle pour n’avoir pu régler les amendes auxquelles il avait été condamné dans le cadre de l’affaire Elf, instruite par Eva Joly. Il pourrait ainsi assister aux obsèques du cinéaste aux côtés de l’excellent François Berléand, qui l’incarnait dans le film.

Éva Joly recycle la justice

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Éva Joly
Éva Joly : inflexible un jour, inflexible toujours.

C’est Claude Chabrol qui avait raison. Dans L’ivresse du pouvoir, le réalisateur confiait à Isabelle Huppert le rôle d’une juge d’instruction qui enquête sur une affaire politico-financière et se retrouve vite grisée par la toute-puissance qu’elle croit être la sienne. Le « troisième pouvoir », nous dit Chabrol, n’est pas indemne des tares dont on afflige à l’habitude les deux premiers. C’est que l’ordre judiciaire est aussi un pouvoir. Il traque le soupçon, mais n’est jamais au-delà de tout soupçon.

La faculté de juger ? Non, « l’envie du pénal »

De la rue bordelaise des Frères-Bonie (siège de l’École nationale de la magistrature, ENM) à la Cour de cassation, la magistrature connaît brigues et intrigues, bassesses et manipulations, course aux honneurs et marche forcée vers le déshonneur.

Elle n’est pas un club fermé d’anciens enfants de Marie qui auraient recyclé leur vocation précoce dans un statut de vestales républicaines. Chabrol a trop lu Balzac pour savoir que, dans la comédie humaine qui se joue devant nous et à laquelle nous participons, le pouvoir corrompt. C’est sa nature ; et c’est la raison pour laquelle Montesquieu peut écrire qu’on pourrait bien former « une république de démons ». L’angélisme n’est pas requis en république.

À la sortie du film, Éva Joly avait pourtant jugé bon de juger le scénario. Dénuée de toute compétence cinématographique et dotée d’un goût artistique proche de celui du saumon (l’animal est doué pour remonter tous les courants), elle aurait pu s’abstenir. Non. Il fallait qu’elle juge. Elle le jugea mauvais. Car juger, l’ex-juge d’instruction du pôle financier de Paris ne sait faire que ça. C’est sa marotte. Plus encore, sa raison de vivre. On ne parle même pas, ici, de ce que Kant appelait la « faculté de juger » et qui est le b-a-ba de la raison critique, c’est-à-dire de la modernité. Non. Rien à voir. Pour Éva Joly, le jugement n’est pas cette faculté qu’exerce sur le monde tout être doué de raison, c’est l’expression d’un bon gros « désir de pénal » : un « tous pourris » universel opposé à la sainteté du corps glorieux du Juge.

[access capability= »lire_inedits »]Il y a du Torquemada chez cette femme-là : cette idée présomptueuse selon laquelle la magistrature serait platoniquement syndiquée au Juste, au Bon et au Bien (d’où, certainement, le nom de Syndicat de la magistrature) et le vulgaire (entendez le bas peuple, la valetaille, qui n’a pas réussi le concours de l’ENM et se complaît en cette situation) un être malade qu’il faudrait sans cesse corriger de sa singulière appétence à faire le Mal.

Nous avons déjà eu une Éva Joly dans l’histoire : elle s’appelait Robespierre

Fin août, la jugesse était à Groix pour préparer la rentrée politique d’Europe Écologie (le parti qu’elle a rallié, après avoir dansé le tango, dans une valse-hésitation qui dura près d’un an, avec François Bayrou). Interrogée sur ses désaccords avec le Parti socialiste et Martine Aubry, elle confie à Mathieu Escoffier, journaliste à Libération, qu’elle ne connaît pas la première secrétaire, mais qu’elle a « mis Dominique Strauss-Kahn en examen ». C’est son ça-m’suffit politique : rien à cirer des idées de DSK, de ce qu’il fait au FMI, de ce qu’il aurait à proposer, le cas échéant, pour la France, en 2012.

La jugesse a jugé : elle l’a mis en examen. Elle ne précise pas si elle l’a conduit elle-même au poste. Même l’implacable Javert, qui avait passé sa vie à traquer Valjean, s’est mis à douter à la fin des Misérables. Au vrai, il douta si fort de la culpabilité de Valjean qu’il se noya dans la Seine. Pas Mme la juge ! Elle est plus fortiche que l’inspecteur Javert. La présomption d’innocence, c’est pas son truc. Elle se contente de nous la jouer façon Schpountz de Marcel Pagnol : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée. »

Elle s’en bat même le coquillard de savoir si la mise en examen de Dominique Strauss-Kahn avait un début de bien-fondé. L’histoire nous dit que non. Les annales judiciaires nous racontent que la juge la plus zélée de France et de Norvège réunies se serait mis le doigt dans l’œil. Pas le petit doigt, mais le gros orteil du pied : la mise en examen se conclut par un non-lieu.

Mais de ça, un non-lieu, pensez bien, la dame n’a rien à faire. Qu’elle ait pu, à l’époque, commettre un impair, pour ne pas se laisser distancier par des collègues et néanmoins concurrents, éloignez de vous cette idée ou vous aurez, vous aussi, la tête tranchée ! Un, deux, trois : retenez la leçon. Un, deux, trois : Éva Joly a raison.

Le problème, c’est que nous avons déjà eu, en France, une Éva Joly. Elle s’appelait Maximilien Robespierre. « Tout ce qui est moral est politique et tout ce qui est politique doit être moral. » On a vu la suite. On a vu où conduisait le gouvernement des juges : à la Terreur, c’est-à-dire à la destruction totale de l’état civil. Bon, vous me direz, parce que vous avez lu Jean-Jacques Rousseau, qu’à l’état civil s’oppose l’état de nature. D’accord : l’état de nature, c’est écolo. Mais si Mme Joly pouvait remplacer par une bouteille de vodka le verre de rhum habituel, ça nous arrangerait.[/access]

Chabrol, mort d’un sniper

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« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons. » La phrase est de Jean-Patrick Manchette dans Nada mais elle est reprise telle quelle dans l’adaptation que Claude Chabrol fit en 1974 de ce roman noir vachard et très politique. Nada raconte comment un groupe d’extrême gauche décide d’enlever l’ambassadeur des Etats Unis, se fait manipuler par le pouvoir et les polices parallèles avant de terminer son épopée dérisoire dans un carnage général. Le film est une critique impitoyable des années Marcellin quand on pratiquait la chasse à l’ennemi intérieur dans des 404 bourrées d’hommes de main du SAC et que les gauchistes flirtaient avec des envies de lutte armée. Nada résume ainsi très bien la façon madrée dont Chabrol procédait: se décentrer en permanence pour trouver l’angle de tir qui permet d’aligner en sniper de la caméra une société dans son ensemble.

Pas de chef d’œuvre, peut-être, mais une œuvre

L’erreur serait de penser que dans ce film comme dans tant d’autres, il renvoie tout le monde dos à dos et adopte une posture d’anar de droite à laquelle on l’a trop souvent réduit. D’abord, l’appellation ne veut pas dire grand chose puisque l’anar de droite n’est ni anar ni de droite mais plutôt égaré dans une rêverie féodale où l’amitié et la loyauté seraient les seules valeurs d’usage acceptables. Ensuite Chabrol était plutôt un bourgeois sceptique, jouisseur, provincial, cachant derrière ses satires de mœurs et sa bonhomie rigolarde une inquiétude permanente et réelle devant la seule chose qu’il estimait hautement comique mais aussi très dangereuse : la bêtise.

Il n’était pas fils de pharmaciens de la Creuse pour rien et il s’est tout le temps souvenu de la figure de Homais, au point de confier le rôle du potard normand positiviste à un de ses acteurs fétiche, Jean Yanne, quand il adapta Madame Bovary en 1991.

En ce moment, donc, c’est Nada notre Chabrol préféré, celui que nous avons revu hier soir en DVD pour rendre notre hommage personnel à un cinéaste qui nous a appris, notamment, le mauvais esprit ou l’esprit de contradiction, comme on voudra. C’était un DVD import de surcroît, commandé sur Internet il y a quelques temps déjà : la politique de réédition des grands cinéastes de la Nouvelle Vague, qu’il s’agisse de Rohmer ou de Godard est en effet soumise à un arbitraire aléatoire qui laisse de grands trous dans les collections de l’amateur.

La question de l’œuvre préférée chez un artiste qu’on aime est finalement la seule qui vaille. Surtout quand l’artiste en question en a produit beaucoup : Chabrol n’avait pas la prolixité foutraque de son copain Mocky mais il est tout de même l’auteur d’une bonne soixantaine de films pour le cinéma et d’une vingtaine pour la télévision.

Chabrol aimait beaucoup Simenon et Balzac. On a tous, par exemple, un Simenon préféré. Ou un Balzac. D’ailleurs, souvent, cela change avec les saisons, l’âge, les circonstances. Nada laissera peut-être chez moi la place un de ces jours, je ne sais pas, à La femme infidèle (1968) où Maurice Ronet joue le rôle d’un écrivain à l’époque où c’était encore un métier presque sérieux et vit dans une garçonnière de rêve. On explique souvent que si Chabrol aimait Simenon et Balzac, c’est parce que ces deux romanciers conjuguent peinture plus ou moins critique de la société et exploration de l’âme humaine. Sans doute.

Mais c’est aussi parce que Chabrol, comme Simenon ou Balzac, avait parfaitement conscience qu’il n’était pas homme à produire un chef d’œuvre, cette rareté encombrante, mais qu’il pouvait au moins, à défaut, réussir à faire une œuvre, ce qui souvent vaut mieux pour la postérité. Les chefs d’œuvre, comme les monuments, ont en effet ceci d’un peu triste qu’on passe tout le temps devant mais qu’on n’y entre plus.

Tandis qu’une œuvre se joue sur la longueur et c’est quand on se retourne et que l’on regarde l’ensemble qu’on s’aperçoit de la dimension réelle de l’édifice. Si aucun film de Chabrol n’est génial en soi – quelques-uns sont de vrais navets -, le panorama général d’un demi-siècle d’histoire de la société française qu’il a peint en direct est unique en son genre.

L’ivresse d’Eva Joly

Donc, si vous aimez Chabrol, demandez-vous tout de suite, sans réfléchir, celui que vous voudriez revoir. France 2 a choisi très vite, dès dimanche soir. La chaine de service public a diffusé L’ivresse du pouvoir qui date de 2006. On serait Eva Joly, on ne serait pas particulièrement heureuse. L’Ivresse du pouvoir, c’est l’affaire Elf à peine transposée. Alors que Loïk Le Floch Prigent (joué à l’époque par François Berléand) vient de retourner en prison et que la luthérienne verte se voit un destin national, Isabelle Huppert qui l’incarnait dans le film montre à quel point la future candidate libérale-libertaire à la présidentielle a su utiliser la détention provisoire comme moyen de pression avec une rigueur distante qui ferait passer Torquemada pour un humaniste chaleureux.

Elle avait été très fâchée d’ailleurs, Eva Joly, par le film, lors de sa sortie. Elle pensait que tous les cinéastes français qui traitaient de sujets de société, comme on dit, le faisaient avec les gros sabots manichéens, certes efficaces mais gros sabots tout de même, d’un Yves Boisset. Pas de chance, dans ce film comme dans Nada ou dans Violette Nozière, Chabrol aurait trouvé du dernier mauvais goût d’opposer des bons à des méchants étant donné qu’il s’est toujours méfié de ce genre de catégorie.

C’est pour cela qu’il s’est tant intéressé au polar. Quand ce genre est traité de manière adulte, il est le terrain de toutes les ambiguïtés. C’est pour cela aussi que Chabrol a choisi si souvent pour scénariste Paul Gégauff jusqu’à la mort de ce dernier en 1983. Le tandem Chabrol-Gégauff est redoutable parce qu’il joue sur l’horreur et l’ironie avec une insoutenable légèreté mâtinée d’une certaine audace comme dans le thriller lesbien violemment sexy, Les Biches avec Stéphane Audran et la très belle Jacqueline Sassard qui devait disparaître des écrans après ce film.

Chabrol avait signé des reconnaissances de dette esthétique, entre autres, à Fritz Lang et à Hitchcock. Il est pourtant le plus français de nos cinéastes ou, pour dire les choses autrement, celui dont la manière d’être français (causticité, précision, esprit de contradiction) est la plus aimable.
Ce qui fait que sa mort nous laisse un peu plus seul. Les mâchoires du piège à cons se sont encore resserrées.

Claude Chabrol : coffret 3 DVD

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Bravo, Angela Merkel !

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« La liberté de religion ne signifie pas que la charia se situe au-dessus de la Constitution allemande. Aucune différence culturelle ne peut justifier le manque du respect pour les droits fondamentaux. » C’est dans ces termes dépourvus d’ambiguïté et devant deux cents personnalités du monde politique et médiatique rassemblées à Postdam pour honorer Kurt Westergaard, auteur de la célèbre caricature du prophète Mahomet coiffé d’un turban en forme de bombe, qu’Angela Merkel a exprimé son attachement à la liberté d’expression. Certains ont dû se demander si c’était la même, qui, quelques jours auparavant, jugeait « inacceptable » la thèse de Thilo Sarrazin sur l’incapacité des immigrants d’origine musulmane à s’intégrer dans la société allemande. « Le secret de la liberté c’est le courage, a déclaré la chancelière. La liberté de la presse constitue le trait essentiel de la démocratie libérale ».

Le M100 Media Prize a pour l’objectif d’honorer les Européens dont le travail contribue à préserver la liberté d’expression et à renforcer l’esprit démocratique dans les pays de l’Union. Cette année, il a été décerné sous haute surveillance au caricaturiste danois du journal Jyllands Posten, pour son refus de céder à l’intimidation. Le lauréat affirmé qu’il n’avait « pas de problème avec les autres religions », mais uniquement avec les islamistes. Eux, en tout cas, en ont un avec lui. Âgé de 75 ans, Kurt Westergaard a échappé de justesse à la mort, quand un musulman d’origine somalienne s’est introduit dans sa maison en janvier dernier. Une première tentative d’attentat contre Westergaard avait été déjouée par la police danoise en février 2008.

Faut-il du courage pour défendre la liberté d’expression ?

Dans l’atmosphère tendue qui règne depuis la parution du livre de Thilo Sarrazin fin août, le choix du jury et le discours d’Angela Merkel ont été diversement appréciés. Une partie de la gauche allemande, Verts en tête, et les représentants de la communauté musulmane ont qualifié la cérémonie de « très problématique ». Pour Aiman Mazyek, le secrétaire général du Conseil central des musulmans d’Allemagne, « Merkel a honoré un caricaturiste qui avait foulé au pied le Prophète et tous les musulmans avec. » En revanche, la presse s’est plutôt rangée, dans l’ensemble, derrière le conservateur Bild qui estime que Merkel a accompli le geste le plus courageux dans sa carrière politique. « Merkel n’est certainement pas indifférente à la réaction du monde musulman, suite à son discours. Néanmoins, elle ne s’est pas laissé dicter son comportement. Peu de leaders européens seraient prêts à la suivre. »

Il faudrait donc féliciter nos dirigeants quand ils réaffirment les valeurs pourtant décrétées fondamentales par tous les textes fondateurs de l’Union européenne et de ses Etats-membres. Et pourquoi pas ? Flectamus genua ! Après tout, durant les cinq années qui se sont écoulées depuis les manifestations plus ou moins violentes contre les dessins danois, aucun responsable politique européen n’avait aussi résolument, défendu l’Europe comme espace où il est précisément permis de caricaturer et Dieu et ses prophètes – quels qu’ils soient. Que cela déplaise aux croyants, on le comprend. Mais en Europe, on accepte d’entendre des choses déplaisantes. Et on combat les idées par les idées.

Il ne s’agit de se demander si les caricatures étaient « nécessaires » ou « provocatrices », « légitimes » ou « offensantes ». Il faut rappeler qu’au moment où les islamistes défilant dans les rues de Londres criaient « Mort à ceux qui insultent l’islam ! », Jack Straw, alors chef de la diplomatie britannique déclarait qu’une publication des dessins en Grande- Bretagne n’était « pas nécessaire », voire qu’elle serait « mauvaise ». Gerhard Schröder avait peut-être eu raison de plaider, au Forum économique de Djeddah, pour davantage de compréhension à l’égard des sentiments religieux des musulmans. L’ennui est qu’au même moment, l’Organisation de la Conférence islamique et la Ligue arabe tentaient, à l’ONU, d’obtenir des sanctions contre les pays ou institutions ayant insulté ou méprisé les religions.

On a donc le sentiment qu’au lieu de se montrer solidaire et ferme quand les circonstances l’exigent, la classe politique européenne poursuit ses intérêts à court terme, parfois contradictoires et souvent opportunistes, ce qui finit par décrédibiliser les valeurs qu’elle prétend protéger. Mais le plus inquiétant, finalement, est que l’apparition d’Angela Merkel aux côtés de Kurt Westergraad soit considérée comme l’acte le plus courageux de sa carrière politique. En somme, défendre la liberté d’expression, c’est prendre un risque. On en est là.

Coup de folie, ras-le-bol, ou coming out planifié, on ne sait quelle mouche a piqué la chancelière. Pasteur et activiste des droit de l’homme en Allemagne de l’Est, Joachim Gauck a ainsi résumé la cérémonie du M100 Prize : « Chacun devrait se demander soi-même s’il montre toujours suffisamment du courage pour la liberté ». À l’approche de la commémoration de la chute du régime communiste et de la réunification du pays, voilà un beau sujet de réflexion. Pour les Allemands et pour tous les Européens.

Camarones tueuses chez Cameron

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On ne les arrête plus. Après les Roms, les Roumains nous envoient une nouvelle calamité, la crevette tueuse ou Dikerogammarus villosus, détectée pour la première fois au Royaume-Uni dans un réservoir du Cambridgeshire. Ce redoutable prédateur est originaire du Danube mais elle l’a quitté il y a belle lurette, traquée par les pêcheurs du Delta. Forcément, elle vous nettoie par le vide l’écosystème fluvial à la vitesse d’une caravane tirée par un cheval au galop. Trente millimètres de voracité et de furie pure, elle tue pour le plaisir tous les invertébrés qui croisent sa route sanglante et s’attaque aussi à de petits poissons. Encore une chance qu’elle ne s’en prenne pas aux poules, ne mange pas les enfants et ne collectionne pas le cuivre et l’aluminium.

La biosécurité du royaume étant en grand danger, on ignore si David Cameron a appelé Nicolas Sarkozy pour lui demander conseil. Après qu’un député de sa majorité et toute la presse brit ont gracieusement comparé l’expulsion des Roms aux méthodes de la Gestapo, il est possible que le président manque de motivation et les laisse se débrouiller avec ce dernier cadeau roumain que les écologistes, pour le coup, n’hésitent pas à qualifier d’ « espèce invasive »

La France d’avant, c’est la Corse !

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photo: Andrea Kirkby

Enfin je quittais le Paris murayifié pour rejoindre mes précieuses et sauvages montagnes corses. J’espérais y trouver une zone de résistance face à l’invasion du festif si terriblement visible en période estivale. Depuis que je lis Muray, je vois du Muray partout. Dans le Paris plagisé et touristifié, c’était facile. Mais en Corse, sur cette île où les pompiers et les chasseurs boivent ensemble un pastis dans le bar du village et parlent du sanglier tué, de la prochaine procession ou du meurtre dans le village voisin, ça devait forcément être différent.

Je ne suis pas assez naïve pour croire que l’insularité constitue une barrière infranchissable par le despotisme festif. Festivus festivus a bien débarqué sur l’île et il est d’abord rassuré.

Festivus festivus fait trempette au bord de la mer jetskiisée et pneumatisée. Entouré de marmaille criante sur bouée, il jette un regard perplexe aux quelques nageurs intrépides de longue durée, en se disant qu’il faudrait peut-être les encadrer afin qu’ils ne nuisent pas trop aux véliplanchistes et aux jets-skieurs. Et d’ailleurs, il pense que Delanoë devrait organiser tous les vendredis soirs, sur la Seine, une parade de jets-skis encadrée par les vedettes de la police fluviale : après la rue, il faut se réapproprier le fleuve.

Enfin cramé, tranquillisé et benoîtement engourdi par la sono technoisée de la paillote et du doux bourdonnement des Flippers motorisés, Festivus festivus va se gaufriser, se pizzatiser et s’haagendazsiser avant de déambuler, avec la douceur et la sérénité d’un saint approchant les portes du Paradis, dans les rues d’Ajaccio théâtralisées par le Shopping de nuit. Pour fêter ses emplettes bon marché, rien de tel qu’un délirant karaoké, où sa voix se perd dans le vacarme des concerts pop rock et dans les hurlements des animateurs de rues, déguisés en écrevisses géantes et juchés sur des échasses.

Demain, il descendra dans le sud. Il a hâte de voir le Porto-Vecchio pipolisé et de s’amuser avec toute sa tribu dans Bonifacio disneylandisé par une infantile chasse au trésor, où le Capitaine Crochet et les Clochettes boudinées, monoisées et raybanisées, font une halte fraîcheur dans ces lieux d’obscurantisme que sont les églises.

Festivus festivus est donc tout content de lui. Il rentabilise bien son séjour. Il a la mer et le parc d’attraction, l’île de Beauté et l’île aux enfants. Il squatte la plage et les villes en fêtant la fête de ses vacances festives.

Mais voilà, Festivus festivus a oublié qu’il se trouvait en Corse et dans cette île, le Réel ne se planque pas sous le tapis, comme dirait Muray. Au contraire, il sort comme un diable hors de sa boîte, pour briser la douce illusion onirico-fusionnelle dans laquelle baigne béatement Festivus festivus. Car en Corse, il reste encore de l’Histoire.

La Corse n’est pas le pays des Bisounours, mais une terre de conflit, d’amour et de haine, de bénédiction et de malédiction, où la Mort fait partie de la Vie, où le Bien n’existe que parce qu’il affronte le Mal. C’est donc une terre de contradiction, une terre humaine.

En Corse, la mort s’invite à la fête. Et bas les masques. Les boîtes de nuit deviennent des boîtes à massacre. Carré VIP saccagé et fusillade sur la piste.
De quoi est-il question ? De vengeance bien sûr. Tuer pour venger l’honneur sali, n’est pas un mythe mais une réalité.

En Corse, le déshonneur signifie encore quelque chose et ne peut être lavé que par le sang et c’est comme ça depuis des générations. Il ne s’agit pas seulement de se venger soi-même, mais de préserver l’honneur du nom de la famille. Les calibres sont dans les boîtes à gant, et une affaire de femme, de terre ou de bétail, suffit pour dégainer.

Mais si les pétards sortent des placards, les secrets, eux y restent parce qu’en Corse, la délation institutionnalisée n’existe pas. Alors, Festivus festivus, mouchard vigilant, sbire discipliné de la Transparence généralisée, s’indigne de cette loi du silence, de cette loi d’honneur, de cette Omerta qui est toujours dans les gènes des Corses. Ce n’est pas un hasard, si la Corse va bientôt être désignée Juste parmi les Justes pour son comportement exemplaire envers les Juifs pendant l’occupation nazie.

Qu’attendent les Chiennes de Garde ?

En prime, les Corses aiment « la bagnole » comme disait Pompidou. Et la vitesse. Et tout ça pour épater les filles, et elles aiment ça. Ô Sacrilège, le prolongement phallique de l’homme fait encore fantasmer les vraies femmes que sont les Corses !

Festivus festivus se sent mal devant cette société archaïque, hétérogène, animée par le principe de contradiction, où les frontières existent encore.

La séparation hommes-femmes, notamment pendant les cérémonies funéraires, et la transmission inaltérable du nom du Père, donc du modèle patriarcal structurant, inquiètent beaucoup Festivus festivus qui se demande ce qu’attendent les Chiennes de Garde agir.

Ici les chiens ne gardent pas, ils chassent, ô horreur, les animaux. Et les hommes les tuent par tradition et par plaisir. Ici, les bêtes ne sont pas les égales de l’homme, n’en déplaise aux zoophiles de tout poil. Et de surcroît, les Corses pensent que l’homme n’est pas l’égal de Dieu. Alors, Festivus festivus, athéiste cathophobe, est pris d’effroi devant la visibilité de la foi religieuse. Comme au Mont Sinaï, Dieu a besoin du silence des montagnes pour se manifester. En Corse, chaque village a un Saint, célébré par une messe et une procession. Parce que les Corses n’ont pas oublié la Chute, ceux qui portent la statue du Saint sont des vrais pénitents, rien à voir avec les thalassophiles en peignoirs blancs qui sortent, mines réjouies, de leur cure et viennent se prosterner devant le Dieu soleil. En Corse, les églises sont rénovées, les cloches, les maisons et les voitures sont bénies, plus de 50% des nouveaux-nés sont baptisés, les plus beaux emplacements sont ceux des cimetières, la fête nationale est celle de la Marie, et suprême injure pour l’Onfrayisé estivant, l’hymne national corse, Dio Vi Salvi Regina, est dédié à la mère de Jésus et reine de la l’Île !

Dieu est visible et la Mort aussi. À l’image du Maure du drapeau, dont les yeux sont restés ouverts, le mort en Corse ne meurt jamais. La Mort est célébrée, chantée, exhibée. Le cercueil du défunt traverse le village, touché et baisé par tous les habitants. Oui, le mort ne meurt jamais parce qu’il saisit le vif. Il arrive même que certains continuent de payer leurs factures et de voter.

Après toutes ces résurgences apocalyptiques de l’Ancien Monde, Festivus festivus a besoin de se restaurer dans un établissement typique. Manque de chance, le menu est imposé : pâté de merle, cabri, et fromage de brebis habité (par des vers). Que fait la Commission européenne ?

Pour digérer ce repas si salé, rien de tel qu’une bonne marche en montagne pour retrouver la nature rassurante et bienfaitrice. Encore une fois, le Réel rattrape Festivus festivus. Bourrasques, mini tornades, trombes d’eau et froid glacial s’abattent sur lui, sur les chemins escarpés parsemés de croix. Stop. C’en est trop pour Festivus festivus qui n’a qu’une hâte, quitter cette île pour téter de nouveau la terre maternante et infantilisante du continent. Mais le Réel ne lâche pas sa proie si facilement.

Imaginez Festivus Festivus ne pouvant pas rendre sa voiture de location ni reprendre son avion parce que les nationalistes bloquent l’accès au tarmac. Il panique, trépigne, jure, pleure de rage et implore les secours de Big Mother, l’Etat, qui finira par le délivrer de cet Enfer.

Vivant de « nons »

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Philippe Muray
Philippe Muray. Photo Hannah/Opale.
Philippe Muray
Philippe Muray. Photo Hannah/Opale.

Le succès posthume de Philippe Muray réjouit le cœur du Causeur. Bien sûr, on aurait préféré encore une reconnaissance anthume, pour lui comme pour son épouse Anne – et surtout pour l’esprit public. Le « miracle » est arrivé un peu tard mais bon, il s’est produit. Avant l’heure, c’est pas l’heure : il y a encore six ans, voire trois, sans doute Luchini en personne n’eût-il pas été prêt à mettre son talent et sa popularité au service d’une critique aussi radicale de la modernitude[1. C’est peut-être même pour ça qu’avant, sa fabuleuse capacité d’acteur à phagocyter les auteurs me gonflait parfois. Heureusement, avec Muray, ça marche dans l’autre sens.].

Je ne doute même pas que, là où il est, l’ami Philippe ne s’en réjouisse aussi. Avec le recul, il doit même s’agacer moins – donc s’amuser plus – de cette « querelle entre modernes » à laquelle il résumait notre pauvre vie intellectuelle.
Pour ceux qui restent, et en particulier les néophytes, l’entretien inédit[2. Comme les dix prochains albums de Michael Jackson, mutatis mutandis.] publié dans ce numéro de Causeur tombe à pic : Muray, « nouvelle star », y résume assez énergiquement, ma foi, les tenants et les aboutissants de sa pensée[3. Ou, si vous préférez, les fondamentaux de sa Weltanschaaung.].

[access capability= »lire_inedits »]Les vertus philosophiques du rire

À titre personnel, il me semble que son apport essentiel aux débats actuels est le recours aux vertus philosophiques du rire[4. Cf, dans l’interview, ses citations de Péguy et de Quintilien.]. Quand on n’a plus que ses yeux pour pleurer, autant le faire en silence. En revanche, tant qu’on est en situation de pointer les ridicules de l’adversaire, le désespoir n’est pas de mise. La machine de guerre murayienne est fondée sur le paradoxe, la dérision et, disons-le, un élégant foutage de gueule.

Voilà des armes trop rarement utilisées par les « réactionnaires », qu’ils soient nouveaux ou vintage. Quant aux « progressistes », le rire leur est, pour ainsi dire, ontologiquement interdit : chez ces gens-là, Monsieur, on n’insulte pas l’avenir – fût-il moins radieux qu’avant. Bien sûr on peut toujours plaisanter, comme le Canard ou Stéphane Guillon, mais ça dépasse rarement le niveau du portefeuille de Mme Bettencourt ou de la ceinture de DSK.

Nous marchons sur la tête, ce qui tend à prouver que nous l’avons perdue

Les blagues de Muray, c’est l’inverse : elles pointent avec une plaisante légèreté le ridicule profond de l’apensée contemporaine. Faute de pouvoir tout citer, son concept de « Festivus festivus » me paraît particulièrement bien venu pour épingler un Nouvel Ordre intellectuel où l’évitement du réel par la fête obligatoire est devenu la loi commune au nom du Bien. En gros, nous marchons sur la tête, ce qui tend à prouver que nous l’avons perdue. Ça au moins, je comprends.

Ce qui reste pour moi plus obscur, c’est ce « nouveau monde en train d’apparaître » selon Muray. Combien y a-t-il eu donc de mondes successifs depuis que le monde est monde ? Je ne vois pour ma part, dans notre désordre établi, qu’une cabane pour enfants construite entre les dernières branches tordues et les feuilles mort-nées de l’Arbre de la connaissance moderne[5. Qui depuis trop longtemps fait de l’ombre à la pensée – sans parler des dégâts « sociétaux ».].

Idem pour cette histoire de « fin de l’Histoire ». Bien sûr que nous n’en sommes plus les maîtres ; même nos maîtres états-uniens ont mangé leur pain blanc… Mais précisément : l’avenir est d’autant moins prévisible qu’il ne se décidera pas chez nous[6. Sauf divine surprise.].

Pour moi, la fin de l’Histoire, c’est la fin de l’aventure humaine : pas avant. Mais bon, sans doute commets-je là un redoutable contresens, somme toute bien compréhensible : j’entre à peine en quatrième année de murayologie. Alain Finkielkraut, qui n’a pas les mêmes excuses, n’a paraît-il guère apprécié la tonalité anti-US de l’interview en question : Muray y perdrait la distanciation qui fait son charme sous le coup d’une colère inconsidérée comme la guerre américaine en Irak.

Moi, j’ai pas trouvé mais bon, qu’importe. L’essentiel est de savoir si « ce qui nous rassemble est plus important que ce qui nous sépare », comme on disait à l’UDF en 1978[7. Mes débuts de nègre en politique ! (Ça doit être ça qu’on appelle une génération perdue.)]. J’en appelle au dossier récemment consacré par les Inrockigibles aux « nouveaux réacs » (encore eux), et dont Cyril Bennasar a rendu compte ici même. Finkielkraut s’y trouvait épinglé au même titre que Muray, Zemmour, Causeur et même Luchini… Le tout sur des critères qui dépassaient largement les bases américano-irakiennes, si j’ose dire !

Un seul exemple, auquel Alain ne devrait pas être insensible : nos polémistes se livraient à une attaque au boomerang contre le « français approximatif » de Philippe… à propos d’une phrase où lui-même parodiait le jargon de leur caste. N’importe quel lecteur de Muray l’apprend pourtant assez vite : ce genre d’ironie-là est un de ses modes d’expression favoris. Mais quand on est inrock, apparemment, on a tout juste besoin de feuilleter. « Les gens de qualité savent tout sans avoir rien appris », disait déjà Molière. Il y a peu de chances que ça se soit arrangé depuis. Le risque, en revanche, c’est d’en venir à croire que Madeleine fut la première jeune fille à prendre le thé chez Proust…

Mais trêve d’inckulture ! Face à une entreprise d’abêtissement généralisé dont les champions eux-mêmes finissent par être les victimes, on a tous en nous quelque chose de Muray. Les « gens de progrès », qui à coup sûr vont dans le mur, voudraient bien nous y entraîner : c’est ce qui s’appelle une guerre de mouvement ! La petite musique de Philippe Muray nous invite à avancer dans la clairière, gaiement ![/access]

Blasphème partout, justice nulle part !

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Depuis la publication des Versets sataniques et la fatwa qui plane toujours sur les têtes de Salman Rushdie, Ayaan Hirsi Ali, Robert Redecker, Talisma Nasreen et des caricaturistes salués par la courageuse Angela Merkel – Theo Van Gogh a eu moins de chance -, on s’est accoutumé, hypnotisé, aux accès de colère du « monde musulman » comme aux giboulées de mars. Un monde que l’on hésite à qualifier de « musulman » tant l’emploi de ce qualificatif relèverait de la discrimination et de la stigmatisation.

Personne ne devait donc s’étonner que l’annonce de l’obscur pasteur évangélique soulève un concert d’indignations pour dénoncer ce pyromane – sauf quelques catholiques marris que le Pentagone ait ordonné en 2008 de brûler les Bibles que ses soldats allaient offrir aux Afghans les accueillant dans leurs maisons en signe d’amitié.

Ce qui devrait nous surprendre tout de même, c’est que lorsque l’imam Feisal Abdul Rauf brandit presque explicitement la menace d’attentats sur le sol américain dans l’hypothèse où son projet de centre culturel serait simplement déplacé, personne ne moufte.

Si ça n’est pas du chantage, alors, c’est qu’il est devenu tout naturel de considérer qu’y compris en matière de construction urbaine, tout désaccord est un blasphème ou une insulte à ce même «monde musulman». Et punissable en conséquence.

Benoît XVI : sois boche et tais-toi !

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Alain Minc, président d’AM Conseil, fait un métier difficile : il conseille. Et les princes, même, dit-on. C’est une tâche bien ingrate, admettez-le : si le prince est intelligemment secondé, l’honneur lui en revient tout entier, et on en oublie le conseiller. Si le prince chute, la vindicte populaire en revanche se retourne forcément vers le père Joseph de service dont le siège devient ipso facto éjectable. Mais le plus injuste dans l’histoire, c’est qu’Alain Minc le conseiller ne bénéficie, lui, à l’évidence d’aucun conseil. Il s’avance à travers l’histoire sabre au clair, panache au vent, sans parapluie ni garde impériale. Il lui faut donc chuter au premier ravin ou se perdre au premier carrefour.

Et c’est peu dire que le président d’AM Conseil après avoir erré, ce qui est humain, en interdisant à Benoît XVI, « ce pape-là », ce pape allemand, de s’exprimer en aucune circonstance sur la question rom, a persévéré, ce qui est diabolique, dans le labyrinthe obscur de ses exhibitionnistes sophismes.

A quelques uns comme Christian Vanneste, Jean-Pierre Jouyet, Jean-Pierre Mignard ou encore Henri Madelin – le représentant du Saint-Siège au Conseil de l’Europe – qui lui faisaient courtoisement remarquer que Joseph Ratzinger, pape Benoît XVI, malgré son âge canonique avait en fait été assez peu partie prenante dans la solution finale, il réplique vertement (Le Monde du 14 septembre) que « comme tout Allemand, le pape n’est pas responsable de l’histoire, mais qu’il en est l’héritier ». D’où il nous faut malheureusement et logiquement déduire que pour un Allemand, être héritier, c’est être coupable. Donc Benoît XVI est coupable, mais pas responsable.

Mais il y a plus : AM sans conseil et sans vergogne nous explique que « c’est cette conviction », c’est-à-dire la conscience de cette dette, qui a poussé jadis Adenauer, Brandt, Scheel, Kohl, Fisher et autres von Weizsäcker « à construire la plus belle démocratie d’Europe, à être les meilleurs militants de la construction européenne et à s’estimer redevables d’une fidélité absolue vis-à-vis du monde juif. » Tu l’as dit, bouffi ! Premier éclair de génie, d’Alain Minc, qui, dommage ! s’éteint au moment d’énoncer la seconde proposition que les prémisses de ce syllogisme appelaient. Finissons donc sa phrase : c’est cette même conviction qui pousse aujourd’hui Joseph Ratzinger, pape Benoît XVI, à consolider la belle démocratie européenne et à s’estimer redevable d’une fidélité absolue vis-à-vis du monde rom, en critiquant la politique française à leur égard.
Enfin, c’est du moins ce que j’aurais soufflé au conseiller si j’avais eu à le conseiller.

Mais lui, non, ne croit pas que son raisonnement doive finir comme ça. Plus, cruel, il enfonce la balle dans son propre pied : il met au jour une somptueuse dialectique qui veut que le pape, quand il s’exprime en tant que pape dans ses allocutions, ne soit en fait qu’un vieil Allemand venu du temps d’Hitler aux yeux d’un conseiller du président français.

Tirons-en les conséquences qui s’imposent : il n’y a finalement rien d’étonnant à ce que Nicolas Sarkozy, ce fils de Hongrois, se soit mis en tête de persécuter les Roms, comme tous ceux de sa race.

Cigale grecque et fourmi slovaque

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manifestation devant la présidence slovaque, au palais Grassalkovich de bratislava
manifestation devant la présidence slovaque, au palais Grassalkovich de bratislava.
manifestation devant la présidence slovaque, au palais Grassalkovich de bratislava
manifestation devant la présidence slovaque, au palais Grassalkovich de bratislava.

Le Slovaque n’est pas prêteur, c’est là son moindre défaut… Pour les nuls en géo qui confondent régulièrement la Slovénie, République alpine ex-yougoslave et la Slovaquie issue de la scission de velours de la Tchécoslovaquie en 1992, précisons que les premiers sont des fayoteurs au sein de L’UE, et les seconds des têtes de cochon qui aiment bien se friter avec Bruxelles.

En juillet, Iveta Radicova, dirigeante du principal parti de droite, accédait au poste de chef du gouvernement à Bratislava, capitale de la Slovaquie, que certains nostalgiques de l’époque des Habsbourg s’obstinent à appeler Presbourg, juste pour faire enrager les Slaves et les Magyars qui peuplent cette charmante cité danubienne.

[access capability= »lire_inedits »]Avant les élections législatives, le parlement slovaque avait voté un texte refusant toute contribution du pays au sauvetage économique de la Grèce. Cet accès de pingrerie ne met nullement en danger l’opération de sauvetage financier des héritiers de Platon, car la contribution slovaque s’élevait à 800 millions d’euros, moins de 1 % du total des fonds mis par l’UE à la disposition d’Athènes.

À la surprise générale, Iveta Radicova n’a pas remis en cause cette décision prise par une assemblée où son parti était dans l’opposition. Et comme elle a la fraîcheur et l’allant des débutants dans l’univers impitoyable de la scène politique européenne, elle n’a pas enveloppé l’affaire dans le charabia diplomatique habituel : les Grecs sont des tricheurs et il n’y a aucune raison que la Slovaquie, qui a serré sa ceinture de plusieurs crans pour entrer dans l’euro, sorte le moindre centime pour les cigales hellènes. C’est, en substance, la réponse adressée au commissaire européen compétent, Olli Rehn, qui sommait Bratislava de passer la monnaie. Pour se faire bien comprendre, Iveta la Slovaque ne manqua pas de faire remarquer au Finlandais Olli qu’elle ne se laisserait pas remonter les bretelles par quelqu’un qui n’était même pas élu sans réagir.

Elle refuse de se coucher devant Olli

Olli exigea des excuses et demanda à une autre fille, Angela Merkel, de persuader Iveta de faire amende honorable. Sans succès. Le Slovaque, c’est bien connu, est un sacré cabochard, tout le contraire du Tchèque qui est passé maître dans l’art de ruser et de faire l’idiot pour défendre ses intérêts. Iveta a déjà, avec cette affaire, gagné le surnom de la Maggie Thatcher d’Europe centrale. On attend avec gourmandise ses prochaines aventures.[/access]

Chabrol, plutôt mort que Vert

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« De mortuis, aut bonum, aut nihil ». Cet adage latin qui nous enjoint de dire du bien des défunts ou de se taire ne fait pas partie de la culture d’Eva Joly, ci-devant juge et actuelle députée européenne des Verts. En diffusant le film L’ivresse du pouvoir, pour rendre un hommage posthume au réalisateur, la chaîne publique nous rappelait que Claude Chabrol avait taillé à Eva Joly, interprétée par Isabelle Huppert, un costard capable de lui tenir chaud pendant les rudes hivers norvégiens. Mesquine, Mme Joly a déclaré hier matin sur RTL que ce film « n’était pas son meilleur » et que France 2 ne l’avait sélectionné que parce que les droits de diffusion devaient être, selon elle, moins chers. Quelle délicatesse! Quelle grandeur d’âme !

Une suggestion à l’intention de Mme le Garde des Sceaux: pour saluer la mémoire de Claude Chabrol, il serait élégant de faire bénéficier Loïc Le Floch-Prigent d’une mesure de clémence. Il vient en effet de voir révoquée sa liberté conditionnelle pour n’avoir pu régler les amendes auxquelles il avait été condamné dans le cadre de l’affaire Elf, instruite par Eva Joly. Il pourrait ainsi assister aux obsèques du cinéaste aux côtés de l’excellent François Berléand, qui l’incarnait dans le film.

Éva Joly recycle la justice

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Éva Joly
Éva Joly : inflexible un jour, inflexible toujours.
Éva Joly
Éva Joly : inflexible un jour, inflexible toujours.

C’est Claude Chabrol qui avait raison. Dans L’ivresse du pouvoir, le réalisateur confiait à Isabelle Huppert le rôle d’une juge d’instruction qui enquête sur une affaire politico-financière et se retrouve vite grisée par la toute-puissance qu’elle croit être la sienne. Le « troisième pouvoir », nous dit Chabrol, n’est pas indemne des tares dont on afflige à l’habitude les deux premiers. C’est que l’ordre judiciaire est aussi un pouvoir. Il traque le soupçon, mais n’est jamais au-delà de tout soupçon.

La faculté de juger ? Non, « l’envie du pénal »

De la rue bordelaise des Frères-Bonie (siège de l’École nationale de la magistrature, ENM) à la Cour de cassation, la magistrature connaît brigues et intrigues, bassesses et manipulations, course aux honneurs et marche forcée vers le déshonneur.

Elle n’est pas un club fermé d’anciens enfants de Marie qui auraient recyclé leur vocation précoce dans un statut de vestales républicaines. Chabrol a trop lu Balzac pour savoir que, dans la comédie humaine qui se joue devant nous et à laquelle nous participons, le pouvoir corrompt. C’est sa nature ; et c’est la raison pour laquelle Montesquieu peut écrire qu’on pourrait bien former « une république de démons ». L’angélisme n’est pas requis en république.

À la sortie du film, Éva Joly avait pourtant jugé bon de juger le scénario. Dénuée de toute compétence cinématographique et dotée d’un goût artistique proche de celui du saumon (l’animal est doué pour remonter tous les courants), elle aurait pu s’abstenir. Non. Il fallait qu’elle juge. Elle le jugea mauvais. Car juger, l’ex-juge d’instruction du pôle financier de Paris ne sait faire que ça. C’est sa marotte. Plus encore, sa raison de vivre. On ne parle même pas, ici, de ce que Kant appelait la « faculté de juger » et qui est le b-a-ba de la raison critique, c’est-à-dire de la modernité. Non. Rien à voir. Pour Éva Joly, le jugement n’est pas cette faculté qu’exerce sur le monde tout être doué de raison, c’est l’expression d’un bon gros « désir de pénal » : un « tous pourris » universel opposé à la sainteté du corps glorieux du Juge.

[access capability= »lire_inedits »]Il y a du Torquemada chez cette femme-là : cette idée présomptueuse selon laquelle la magistrature serait platoniquement syndiquée au Juste, au Bon et au Bien (d’où, certainement, le nom de Syndicat de la magistrature) et le vulgaire (entendez le bas peuple, la valetaille, qui n’a pas réussi le concours de l’ENM et se complaît en cette situation) un être malade qu’il faudrait sans cesse corriger de sa singulière appétence à faire le Mal.

Nous avons déjà eu une Éva Joly dans l’histoire : elle s’appelait Robespierre

Fin août, la jugesse était à Groix pour préparer la rentrée politique d’Europe Écologie (le parti qu’elle a rallié, après avoir dansé le tango, dans une valse-hésitation qui dura près d’un an, avec François Bayrou). Interrogée sur ses désaccords avec le Parti socialiste et Martine Aubry, elle confie à Mathieu Escoffier, journaliste à Libération, qu’elle ne connaît pas la première secrétaire, mais qu’elle a « mis Dominique Strauss-Kahn en examen ». C’est son ça-m’suffit politique : rien à cirer des idées de DSK, de ce qu’il fait au FMI, de ce qu’il aurait à proposer, le cas échéant, pour la France, en 2012.

La jugesse a jugé : elle l’a mis en examen. Elle ne précise pas si elle l’a conduit elle-même au poste. Même l’implacable Javert, qui avait passé sa vie à traquer Valjean, s’est mis à douter à la fin des Misérables. Au vrai, il douta si fort de la culpabilité de Valjean qu’il se noya dans la Seine. Pas Mme la juge ! Elle est plus fortiche que l’inspecteur Javert. La présomption d’innocence, c’est pas son truc. Elle se contente de nous la jouer façon Schpountz de Marcel Pagnol : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée. »

Elle s’en bat même le coquillard de savoir si la mise en examen de Dominique Strauss-Kahn avait un début de bien-fondé. L’histoire nous dit que non. Les annales judiciaires nous racontent que la juge la plus zélée de France et de Norvège réunies se serait mis le doigt dans l’œil. Pas le petit doigt, mais le gros orteil du pied : la mise en examen se conclut par un non-lieu.

Mais de ça, un non-lieu, pensez bien, la dame n’a rien à faire. Qu’elle ait pu, à l’époque, commettre un impair, pour ne pas se laisser distancier par des collègues et néanmoins concurrents, éloignez de vous cette idée ou vous aurez, vous aussi, la tête tranchée ! Un, deux, trois : retenez la leçon. Un, deux, trois : Éva Joly a raison.

Le problème, c’est que nous avons déjà eu, en France, une Éva Joly. Elle s’appelait Maximilien Robespierre. « Tout ce qui est moral est politique et tout ce qui est politique doit être moral. » On a vu la suite. On a vu où conduisait le gouvernement des juges : à la Terreur, c’est-à-dire à la destruction totale de l’état civil. Bon, vous me direz, parce que vous avez lu Jean-Jacques Rousseau, qu’à l’état civil s’oppose l’état de nature. D’accord : l’état de nature, c’est écolo. Mais si Mme Joly pouvait remplacer par une bouteille de vodka le verre de rhum habituel, ça nous arrangerait.[/access]

Chabrol, mort d’un sniper

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« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons. » La phrase est de Jean-Patrick Manchette dans Nada mais elle est reprise telle quelle dans l’adaptation que Claude Chabrol fit en 1974 de ce roman noir vachard et très politique. Nada raconte comment un groupe d’extrême gauche décide d’enlever l’ambassadeur des Etats Unis, se fait manipuler par le pouvoir et les polices parallèles avant de terminer son épopée dérisoire dans un carnage général. Le film est une critique impitoyable des années Marcellin quand on pratiquait la chasse à l’ennemi intérieur dans des 404 bourrées d’hommes de main du SAC et que les gauchistes flirtaient avec des envies de lutte armée. Nada résume ainsi très bien la façon madrée dont Chabrol procédait: se décentrer en permanence pour trouver l’angle de tir qui permet d’aligner en sniper de la caméra une société dans son ensemble.

Pas de chef d’œuvre, peut-être, mais une œuvre

L’erreur serait de penser que dans ce film comme dans tant d’autres, il renvoie tout le monde dos à dos et adopte une posture d’anar de droite à laquelle on l’a trop souvent réduit. D’abord, l’appellation ne veut pas dire grand chose puisque l’anar de droite n’est ni anar ni de droite mais plutôt égaré dans une rêverie féodale où l’amitié et la loyauté seraient les seules valeurs d’usage acceptables. Ensuite Chabrol était plutôt un bourgeois sceptique, jouisseur, provincial, cachant derrière ses satires de mœurs et sa bonhomie rigolarde une inquiétude permanente et réelle devant la seule chose qu’il estimait hautement comique mais aussi très dangereuse : la bêtise.

Il n’était pas fils de pharmaciens de la Creuse pour rien et il s’est tout le temps souvenu de la figure de Homais, au point de confier le rôle du potard normand positiviste à un de ses acteurs fétiche, Jean Yanne, quand il adapta Madame Bovary en 1991.

En ce moment, donc, c’est Nada notre Chabrol préféré, celui que nous avons revu hier soir en DVD pour rendre notre hommage personnel à un cinéaste qui nous a appris, notamment, le mauvais esprit ou l’esprit de contradiction, comme on voudra. C’était un DVD import de surcroît, commandé sur Internet il y a quelques temps déjà : la politique de réédition des grands cinéastes de la Nouvelle Vague, qu’il s’agisse de Rohmer ou de Godard est en effet soumise à un arbitraire aléatoire qui laisse de grands trous dans les collections de l’amateur.

La question de l’œuvre préférée chez un artiste qu’on aime est finalement la seule qui vaille. Surtout quand l’artiste en question en a produit beaucoup : Chabrol n’avait pas la prolixité foutraque de son copain Mocky mais il est tout de même l’auteur d’une bonne soixantaine de films pour le cinéma et d’une vingtaine pour la télévision.

Chabrol aimait beaucoup Simenon et Balzac. On a tous, par exemple, un Simenon préféré. Ou un Balzac. D’ailleurs, souvent, cela change avec les saisons, l’âge, les circonstances. Nada laissera peut-être chez moi la place un de ces jours, je ne sais pas, à La femme infidèle (1968) où Maurice Ronet joue le rôle d’un écrivain à l’époque où c’était encore un métier presque sérieux et vit dans une garçonnière de rêve. On explique souvent que si Chabrol aimait Simenon et Balzac, c’est parce que ces deux romanciers conjuguent peinture plus ou moins critique de la société et exploration de l’âme humaine. Sans doute.

Mais c’est aussi parce que Chabrol, comme Simenon ou Balzac, avait parfaitement conscience qu’il n’était pas homme à produire un chef d’œuvre, cette rareté encombrante, mais qu’il pouvait au moins, à défaut, réussir à faire une œuvre, ce qui souvent vaut mieux pour la postérité. Les chefs d’œuvre, comme les monuments, ont en effet ceci d’un peu triste qu’on passe tout le temps devant mais qu’on n’y entre plus.

Tandis qu’une œuvre se joue sur la longueur et c’est quand on se retourne et que l’on regarde l’ensemble qu’on s’aperçoit de la dimension réelle de l’édifice. Si aucun film de Chabrol n’est génial en soi – quelques-uns sont de vrais navets -, le panorama général d’un demi-siècle d’histoire de la société française qu’il a peint en direct est unique en son genre.

L’ivresse d’Eva Joly

Donc, si vous aimez Chabrol, demandez-vous tout de suite, sans réfléchir, celui que vous voudriez revoir. France 2 a choisi très vite, dès dimanche soir. La chaine de service public a diffusé L’ivresse du pouvoir qui date de 2006. On serait Eva Joly, on ne serait pas particulièrement heureuse. L’Ivresse du pouvoir, c’est l’affaire Elf à peine transposée. Alors que Loïk Le Floch Prigent (joué à l’époque par François Berléand) vient de retourner en prison et que la luthérienne verte se voit un destin national, Isabelle Huppert qui l’incarnait dans le film montre à quel point la future candidate libérale-libertaire à la présidentielle a su utiliser la détention provisoire comme moyen de pression avec une rigueur distante qui ferait passer Torquemada pour un humaniste chaleureux.

Elle avait été très fâchée d’ailleurs, Eva Joly, par le film, lors de sa sortie. Elle pensait que tous les cinéastes français qui traitaient de sujets de société, comme on dit, le faisaient avec les gros sabots manichéens, certes efficaces mais gros sabots tout de même, d’un Yves Boisset. Pas de chance, dans ce film comme dans Nada ou dans Violette Nozière, Chabrol aurait trouvé du dernier mauvais goût d’opposer des bons à des méchants étant donné qu’il s’est toujours méfié de ce genre de catégorie.

C’est pour cela qu’il s’est tant intéressé au polar. Quand ce genre est traité de manière adulte, il est le terrain de toutes les ambiguïtés. C’est pour cela aussi que Chabrol a choisi si souvent pour scénariste Paul Gégauff jusqu’à la mort de ce dernier en 1983. Le tandem Chabrol-Gégauff est redoutable parce qu’il joue sur l’horreur et l’ironie avec une insoutenable légèreté mâtinée d’une certaine audace comme dans le thriller lesbien violemment sexy, Les Biches avec Stéphane Audran et la très belle Jacqueline Sassard qui devait disparaître des écrans après ce film.

Chabrol avait signé des reconnaissances de dette esthétique, entre autres, à Fritz Lang et à Hitchcock. Il est pourtant le plus français de nos cinéastes ou, pour dire les choses autrement, celui dont la manière d’être français (causticité, précision, esprit de contradiction) est la plus aimable.
Ce qui fait que sa mort nous laisse un peu plus seul. Les mâchoires du piège à cons se sont encore resserrées.

Claude Chabrol : coffret 3 DVD

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Bravo, Angela Merkel !

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« La liberté de religion ne signifie pas que la charia se situe au-dessus de la Constitution allemande. Aucune différence culturelle ne peut justifier le manque du respect pour les droits fondamentaux. » C’est dans ces termes dépourvus d’ambiguïté et devant deux cents personnalités du monde politique et médiatique rassemblées à Postdam pour honorer Kurt Westergaard, auteur de la célèbre caricature du prophète Mahomet coiffé d’un turban en forme de bombe, qu’Angela Merkel a exprimé son attachement à la liberté d’expression. Certains ont dû se demander si c’était la même, qui, quelques jours auparavant, jugeait « inacceptable » la thèse de Thilo Sarrazin sur l’incapacité des immigrants d’origine musulmane à s’intégrer dans la société allemande. « Le secret de la liberté c’est le courage, a déclaré la chancelière. La liberté de la presse constitue le trait essentiel de la démocratie libérale ».

Le M100 Media Prize a pour l’objectif d’honorer les Européens dont le travail contribue à préserver la liberté d’expression et à renforcer l’esprit démocratique dans les pays de l’Union. Cette année, il a été décerné sous haute surveillance au caricaturiste danois du journal Jyllands Posten, pour son refus de céder à l’intimidation. Le lauréat affirmé qu’il n’avait « pas de problème avec les autres religions », mais uniquement avec les islamistes. Eux, en tout cas, en ont un avec lui. Âgé de 75 ans, Kurt Westergaard a échappé de justesse à la mort, quand un musulman d’origine somalienne s’est introduit dans sa maison en janvier dernier. Une première tentative d’attentat contre Westergaard avait été déjouée par la police danoise en février 2008.

Faut-il du courage pour défendre la liberté d’expression ?

Dans l’atmosphère tendue qui règne depuis la parution du livre de Thilo Sarrazin fin août, le choix du jury et le discours d’Angela Merkel ont été diversement appréciés. Une partie de la gauche allemande, Verts en tête, et les représentants de la communauté musulmane ont qualifié la cérémonie de « très problématique ». Pour Aiman Mazyek, le secrétaire général du Conseil central des musulmans d’Allemagne, « Merkel a honoré un caricaturiste qui avait foulé au pied le Prophète et tous les musulmans avec. » En revanche, la presse s’est plutôt rangée, dans l’ensemble, derrière le conservateur Bild qui estime que Merkel a accompli le geste le plus courageux dans sa carrière politique. « Merkel n’est certainement pas indifférente à la réaction du monde musulman, suite à son discours. Néanmoins, elle ne s’est pas laissé dicter son comportement. Peu de leaders européens seraient prêts à la suivre. »

Il faudrait donc féliciter nos dirigeants quand ils réaffirment les valeurs pourtant décrétées fondamentales par tous les textes fondateurs de l’Union européenne et de ses Etats-membres. Et pourquoi pas ? Flectamus genua ! Après tout, durant les cinq années qui se sont écoulées depuis les manifestations plus ou moins violentes contre les dessins danois, aucun responsable politique européen n’avait aussi résolument, défendu l’Europe comme espace où il est précisément permis de caricaturer et Dieu et ses prophètes – quels qu’ils soient. Que cela déplaise aux croyants, on le comprend. Mais en Europe, on accepte d’entendre des choses déplaisantes. Et on combat les idées par les idées.

Il ne s’agit de se demander si les caricatures étaient « nécessaires » ou « provocatrices », « légitimes » ou « offensantes ». Il faut rappeler qu’au moment où les islamistes défilant dans les rues de Londres criaient « Mort à ceux qui insultent l’islam ! », Jack Straw, alors chef de la diplomatie britannique déclarait qu’une publication des dessins en Grande- Bretagne n’était « pas nécessaire », voire qu’elle serait « mauvaise ». Gerhard Schröder avait peut-être eu raison de plaider, au Forum économique de Djeddah, pour davantage de compréhension à l’égard des sentiments religieux des musulmans. L’ennui est qu’au même moment, l’Organisation de la Conférence islamique et la Ligue arabe tentaient, à l’ONU, d’obtenir des sanctions contre les pays ou institutions ayant insulté ou méprisé les religions.

On a donc le sentiment qu’au lieu de se montrer solidaire et ferme quand les circonstances l’exigent, la classe politique européenne poursuit ses intérêts à court terme, parfois contradictoires et souvent opportunistes, ce qui finit par décrédibiliser les valeurs qu’elle prétend protéger. Mais le plus inquiétant, finalement, est que l’apparition d’Angela Merkel aux côtés de Kurt Westergraad soit considérée comme l’acte le plus courageux de sa carrière politique. En somme, défendre la liberté d’expression, c’est prendre un risque. On en est là.

Coup de folie, ras-le-bol, ou coming out planifié, on ne sait quelle mouche a piqué la chancelière. Pasteur et activiste des droit de l’homme en Allemagne de l’Est, Joachim Gauck a ainsi résumé la cérémonie du M100 Prize : « Chacun devrait se demander soi-même s’il montre toujours suffisamment du courage pour la liberté ». À l’approche de la commémoration de la chute du régime communiste et de la réunification du pays, voilà un beau sujet de réflexion. Pour les Allemands et pour tous les Européens.

Camarones tueuses chez Cameron

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On ne les arrête plus. Après les Roms, les Roumains nous envoient une nouvelle calamité, la crevette tueuse ou Dikerogammarus villosus, détectée pour la première fois au Royaume-Uni dans un réservoir du Cambridgeshire. Ce redoutable prédateur est originaire du Danube mais elle l’a quitté il y a belle lurette, traquée par les pêcheurs du Delta. Forcément, elle vous nettoie par le vide l’écosystème fluvial à la vitesse d’une caravane tirée par un cheval au galop. Trente millimètres de voracité et de furie pure, elle tue pour le plaisir tous les invertébrés qui croisent sa route sanglante et s’attaque aussi à de petits poissons. Encore une chance qu’elle ne s’en prenne pas aux poules, ne mange pas les enfants et ne collectionne pas le cuivre et l’aluminium.

La biosécurité du royaume étant en grand danger, on ignore si David Cameron a appelé Nicolas Sarkozy pour lui demander conseil. Après qu’un député de sa majorité et toute la presse brit ont gracieusement comparé l’expulsion des Roms aux méthodes de la Gestapo, il est possible que le président manque de motivation et les laisse se débrouiller avec ce dernier cadeau roumain que les écologistes, pour le coup, n’hésitent pas à qualifier d’ « espèce invasive »

La France d’avant, c’est la Corse !

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photo: Andrea Kirkby
photo: Andrea Kirkby

Enfin je quittais le Paris murayifié pour rejoindre mes précieuses et sauvages montagnes corses. J’espérais y trouver une zone de résistance face à l’invasion du festif si terriblement visible en période estivale. Depuis que je lis Muray, je vois du Muray partout. Dans le Paris plagisé et touristifié, c’était facile. Mais en Corse, sur cette île où les pompiers et les chasseurs boivent ensemble un pastis dans le bar du village et parlent du sanglier tué, de la prochaine procession ou du meurtre dans le village voisin, ça devait forcément être différent.

Je ne suis pas assez naïve pour croire que l’insularité constitue une barrière infranchissable par le despotisme festif. Festivus festivus a bien débarqué sur l’île et il est d’abord rassuré.

Festivus festivus fait trempette au bord de la mer jetskiisée et pneumatisée. Entouré de marmaille criante sur bouée, il jette un regard perplexe aux quelques nageurs intrépides de longue durée, en se disant qu’il faudrait peut-être les encadrer afin qu’ils ne nuisent pas trop aux véliplanchistes et aux jets-skieurs. Et d’ailleurs, il pense que Delanoë devrait organiser tous les vendredis soirs, sur la Seine, une parade de jets-skis encadrée par les vedettes de la police fluviale : après la rue, il faut se réapproprier le fleuve.

Enfin cramé, tranquillisé et benoîtement engourdi par la sono technoisée de la paillote et du doux bourdonnement des Flippers motorisés, Festivus festivus va se gaufriser, se pizzatiser et s’haagendazsiser avant de déambuler, avec la douceur et la sérénité d’un saint approchant les portes du Paradis, dans les rues d’Ajaccio théâtralisées par le Shopping de nuit. Pour fêter ses emplettes bon marché, rien de tel qu’un délirant karaoké, où sa voix se perd dans le vacarme des concerts pop rock et dans les hurlements des animateurs de rues, déguisés en écrevisses géantes et juchés sur des échasses.

Demain, il descendra dans le sud. Il a hâte de voir le Porto-Vecchio pipolisé et de s’amuser avec toute sa tribu dans Bonifacio disneylandisé par une infantile chasse au trésor, où le Capitaine Crochet et les Clochettes boudinées, monoisées et raybanisées, font une halte fraîcheur dans ces lieux d’obscurantisme que sont les églises.

Festivus festivus est donc tout content de lui. Il rentabilise bien son séjour. Il a la mer et le parc d’attraction, l’île de Beauté et l’île aux enfants. Il squatte la plage et les villes en fêtant la fête de ses vacances festives.

Mais voilà, Festivus festivus a oublié qu’il se trouvait en Corse et dans cette île, le Réel ne se planque pas sous le tapis, comme dirait Muray. Au contraire, il sort comme un diable hors de sa boîte, pour briser la douce illusion onirico-fusionnelle dans laquelle baigne béatement Festivus festivus. Car en Corse, il reste encore de l’Histoire.

La Corse n’est pas le pays des Bisounours, mais une terre de conflit, d’amour et de haine, de bénédiction et de malédiction, où la Mort fait partie de la Vie, où le Bien n’existe que parce qu’il affronte le Mal. C’est donc une terre de contradiction, une terre humaine.

En Corse, la mort s’invite à la fête. Et bas les masques. Les boîtes de nuit deviennent des boîtes à massacre. Carré VIP saccagé et fusillade sur la piste.
De quoi est-il question ? De vengeance bien sûr. Tuer pour venger l’honneur sali, n’est pas un mythe mais une réalité.

En Corse, le déshonneur signifie encore quelque chose et ne peut être lavé que par le sang et c’est comme ça depuis des générations. Il ne s’agit pas seulement de se venger soi-même, mais de préserver l’honneur du nom de la famille. Les calibres sont dans les boîtes à gant, et une affaire de femme, de terre ou de bétail, suffit pour dégainer.

Mais si les pétards sortent des placards, les secrets, eux y restent parce qu’en Corse, la délation institutionnalisée n’existe pas. Alors, Festivus festivus, mouchard vigilant, sbire discipliné de la Transparence généralisée, s’indigne de cette loi du silence, de cette loi d’honneur, de cette Omerta qui est toujours dans les gènes des Corses. Ce n’est pas un hasard, si la Corse va bientôt être désignée Juste parmi les Justes pour son comportement exemplaire envers les Juifs pendant l’occupation nazie.

Qu’attendent les Chiennes de Garde ?

En prime, les Corses aiment « la bagnole » comme disait Pompidou. Et la vitesse. Et tout ça pour épater les filles, et elles aiment ça. Ô Sacrilège, le prolongement phallique de l’homme fait encore fantasmer les vraies femmes que sont les Corses !

Festivus festivus se sent mal devant cette société archaïque, hétérogène, animée par le principe de contradiction, où les frontières existent encore.

La séparation hommes-femmes, notamment pendant les cérémonies funéraires, et la transmission inaltérable du nom du Père, donc du modèle patriarcal structurant, inquiètent beaucoup Festivus festivus qui se demande ce qu’attendent les Chiennes de Garde agir.

Ici les chiens ne gardent pas, ils chassent, ô horreur, les animaux. Et les hommes les tuent par tradition et par plaisir. Ici, les bêtes ne sont pas les égales de l’homme, n’en déplaise aux zoophiles de tout poil. Et de surcroît, les Corses pensent que l’homme n’est pas l’égal de Dieu. Alors, Festivus festivus, athéiste cathophobe, est pris d’effroi devant la visibilité de la foi religieuse. Comme au Mont Sinaï, Dieu a besoin du silence des montagnes pour se manifester. En Corse, chaque village a un Saint, célébré par une messe et une procession. Parce que les Corses n’ont pas oublié la Chute, ceux qui portent la statue du Saint sont des vrais pénitents, rien à voir avec les thalassophiles en peignoirs blancs qui sortent, mines réjouies, de leur cure et viennent se prosterner devant le Dieu soleil. En Corse, les églises sont rénovées, les cloches, les maisons et les voitures sont bénies, plus de 50% des nouveaux-nés sont baptisés, les plus beaux emplacements sont ceux des cimetières, la fête nationale est celle de la Marie, et suprême injure pour l’Onfrayisé estivant, l’hymne national corse, Dio Vi Salvi Regina, est dédié à la mère de Jésus et reine de la l’Île !

Dieu est visible et la Mort aussi. À l’image du Maure du drapeau, dont les yeux sont restés ouverts, le mort en Corse ne meurt jamais. La Mort est célébrée, chantée, exhibée. Le cercueil du défunt traverse le village, touché et baisé par tous les habitants. Oui, le mort ne meurt jamais parce qu’il saisit le vif. Il arrive même que certains continuent de payer leurs factures et de voter.

Après toutes ces résurgences apocalyptiques de l’Ancien Monde, Festivus festivus a besoin de se restaurer dans un établissement typique. Manque de chance, le menu est imposé : pâté de merle, cabri, et fromage de brebis habité (par des vers). Que fait la Commission européenne ?

Pour digérer ce repas si salé, rien de tel qu’une bonne marche en montagne pour retrouver la nature rassurante et bienfaitrice. Encore une fois, le Réel rattrape Festivus festivus. Bourrasques, mini tornades, trombes d’eau et froid glacial s’abattent sur lui, sur les chemins escarpés parsemés de croix. Stop. C’en est trop pour Festivus festivus qui n’a qu’une hâte, quitter cette île pour téter de nouveau la terre maternante et infantilisante du continent. Mais le Réel ne lâche pas sa proie si facilement.

Imaginez Festivus Festivus ne pouvant pas rendre sa voiture de location ni reprendre son avion parce que les nationalistes bloquent l’accès au tarmac. Il panique, trépigne, jure, pleure de rage et implore les secours de Big Mother, l’Etat, qui finira par le délivrer de cet Enfer.