« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons. » La phrase est de Jean-Patrick Manchette dans Nada mais elle est reprise telle quelle dans l’adaptation que Claude Chabrol fit en 1974 de ce roman noir vachard et très politique. Nada raconte comment un groupe d’extrême gauche décide d’enlever l’ambassadeur des Etats Unis, se fait manipuler par le pouvoir et les polices parallèles avant de terminer son épopée dérisoire dans un carnage général. Le film est une critique impitoyable des années Marcellin quand on pratiquait la chasse à l’ennemi intérieur dans des 404 bourrées d’hommes de main du SAC et que les gauchistes flirtaient avec des envies de lutte armée. Nada résume ainsi très bien la façon madrée dont Chabrol procédait: se décentrer en permanence pour trouver l’angle de tir qui permet d’aligner en sniper de la caméra une société dans son ensemble.

Pas de chef d’œuvre, peut-être, mais une œuvre

L’erreur serait de penser que dans ce film comme dans tant d’autres, il renvoie tout le monde dos à dos et adopte une posture d’anar de droite à laquelle on l’a trop souvent réduit. D’abord, l’appellation ne veut pas dire grand chose puisque l’anar de droite n’est ni anar ni de droite mais plutôt égaré dans une rêverie féodale où l’amitié et la loyauté seraient les seules valeurs d’usage acceptables. Ensuite Chabrol était plutôt un bourgeois sceptique, jouisseur, provincial, cachant derrière ses satires de mœurs et sa bonhomie rigolarde une inquiétude permanente et réelle devant la seule chose qu’il estimait hautement comique mais aussi très dangereuse : la bêtise.

Il n’était pas fils de pharmaciens de la Creuse pour rien et il s’est tout le temps souvenu de la figure de Homais, au point de confier le rôle du potard normand positiviste à un de ses acteurs fétiche, Jean Yanne, quand il adapta Madame Bovary en 1991.

En ce moment, donc, c’est Nada notre Chabrol préféré, celui que nous avons revu hier soir en DVD pour rendre notre hommage personnel à un cinéaste qui nous a appris, notamment, le mauvais esprit ou l’esprit de contradiction, comme on voudra. C’était un DVD import de surcroît, commandé sur Internet il y a quelques temps déjà : la politique de réédition des grands cinéastes de la Nouvelle Vague, qu’il s’agisse de Rohmer ou de Godard est en effet soumise à un arbitraire aléatoire qui laisse de grands trous dans les collections de l’amateur.

La question de l’œuvre préférée chez un artiste qu’on aime est finalement la seule qui vaille. Surtout quand l’artiste en question en a produit beaucoup : Chabrol n’avait pas la prolixité foutraque de son copain Mocky mais il est tout de même l’auteur d’une bonne soixantaine de films pour le cinéma et d’une vingtaine pour la télévision.

Chabrol aimait beaucoup Simenon et Balzac. On a tous, par exemple, un Simenon préféré. Ou un Balzac. D’ailleurs, souvent, cela change avec les saisons, l’âge, les circonstances. Nada laissera peut-être chez moi la place un de ces jours, je ne sais pas, à La femme infidèle (1968) où Maurice Ronet joue le rôle d’un écrivain à l’époque où c’était encore un métier presque sérieux et vit dans une garçonnière de rêve. On explique souvent que si Chabrol aimait Simenon et Balzac, c’est parce que ces deux romanciers conjuguent peinture plus ou moins critique de la société et exploration de l’âme humaine. Sans doute.

Mais c’est aussi parce que Chabrol, comme Simenon ou Balzac, avait parfaitement conscience qu’il n’était pas homme à produire un chef d’œuvre, cette rareté encombrante, mais qu’il pouvait au moins, à défaut, réussir à faire une œuvre, ce qui souvent vaut mieux pour la postérité. Les chefs d’œuvre, comme les monuments, ont en effet ceci d’un peu triste qu’on passe tout le temps devant mais qu’on n’y entre plus.

Tandis qu’une œuvre se joue sur la longueur et c’est quand on se retourne et que l’on regarde l’ensemble qu’on s’aperçoit de la dimension réelle de l’édifice. Si aucun film de Chabrol n’est génial en soi – quelques-uns sont de vrais navets -, le panorama général d’un demi-siècle d’histoire de la société française qu’il a peint en direct est unique en son genre.

L’ivresse d’Eva Joly

Donc, si vous aimez Chabrol, demandez-vous tout de suite, sans réfléchir, celui que vous voudriez revoir. France 2 a choisi très vite, dès dimanche soir. La chaine de service public a diffusé L’ivresse du pouvoir qui date de 2006. On serait Eva Joly, on ne serait pas particulièrement heureuse. L’Ivresse du pouvoir, c’est l’affaire Elf à peine transposée. Alors que Loïk Le Floch Prigent (joué à l’époque par François Berléand) vient de retourner en prison et que la luthérienne verte se voit un destin national, Isabelle Huppert qui l’incarnait dans le film montre à quel point la future candidate libérale-libertaire à la présidentielle a su utiliser la détention provisoire comme moyen de pression avec une rigueur distante qui ferait passer Torquemada pour un humaniste chaleureux.

Elle avait été très fâchée d’ailleurs, Eva Joly, par le film, lors de sa sortie. Elle pensait que tous les cinéastes français qui traitaient de sujets de société, comme on dit, le faisaient avec les gros sabots manichéens, certes efficaces mais gros sabots tout de même, d’un Yves Boisset. Pas de chance, dans ce film comme dans Nada ou dans Violette Nozière, Chabrol aurait trouvé du dernier mauvais goût d’opposer des bons à des méchants étant donné qu’il s’est toujours méfié de ce genre de catégorie.

C’est pour cela qu’il s’est tant intéressé au polar. Quand ce genre est traité de manière adulte, il est le terrain de toutes les ambiguïtés. C’est pour cela aussi que Chabrol a choisi si souvent pour scénariste Paul Gégauff jusqu’à la mort de ce dernier en 1983. Le tandem Chabrol-Gégauff est redoutable parce qu’il joue sur l’horreur et l’ironie avec une insoutenable légèreté mâtinée d’une certaine audace comme dans le thriller lesbien violemment sexy, Les Biches avec Stéphane Audran et la très belle Jacqueline Sassard qui devait disparaître des écrans après ce film.

Chabrol avait signé des reconnaissances de dette esthétique, entre autres, à Fritz Lang et à Hitchcock. Il est pourtant le plus français de nos cinéastes ou, pour dire les choses autrement, celui dont la manière d’être français (causticité, précision, esprit de contradiction) est la plus aimable.
Ce qui fait que sa mort nous laisse un peu plus seul. Les mâchoires du piège à cons se sont encore resserrées.

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