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Désir de dissolution

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Harlem Désir devrait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, surtout depuis qu’il exerce la fonction si peu enviée de Premier secrétaire du PS par intérim en temps de primaires. Lors d’un déplacement dans le Var, il a demandé à Jean-François Copé de procéder à la dissolution du collectif « Droite Populaire », coupable, à ses yeux, de « [reprendre] tous les thèmes de l’extrême-droite ».

Thierry Mariani, ministre et co-fondateur dudit collectif, lui a fait remarquer que ce dernier ne constituait pas un parti ni une association mais un label qu’il était donc difficile de dissoudre. Mais il y a plus grave ! Si Harlem Désir connaissait par coeur son histoire politique, il saurait que le meilleur spécialiste de ce genre d’opérations n’est pas Jean-François Copé, fut-il président de l’UMP, mais bien Jacques Chirac.

Le 21 avril 1997, il n’avait pas réussi à dissoudre la droite populaire, mais la droite tout entière…

Halte aux commandants couche-tôt!

Il y eut la querelle des Anciens et des Modernes, la ligne de démarcation, le conflit des générations et, plus récemment, le choc des civilisations. Mais la vraie faille qui divise le monde, et peut-être même l’univers, c’est l’opposition irréductible qui divise les lève-tôt et les couche-tard !

Ayant un jour entendu un farceur expliquer que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, certaines personnes crédules, niaises ou peu observatrices ont adopté ce credo et font de la possession du monde par réveil dès potron-minet un objectif de vie quotidiennement renouvelé.

Quelle que soit l’heure de son premier rendez-vous, voire l’absence totale de quelque rendez-vous que ce soit, le lève-tôt est debout dès 5h30 et se pointe à la boulangerie alors que le boulanger ensommeillé enfourne ses premiers pâtons. Il se coince alors quelques baguettes sous le bras et se dirige au pas de charge vers le lieu stratégique entre tous : la table du petit-déjeuner. Certes, le monde lui appartient, mais ledit monde pionce toujours. Le lève-tôt s’affaire, dresse la table, presse les oranges et prépare le café. Mais le monde, visiblement réfractaire à l’idée d’appartenir à un tel agité, continue à dormir.

Depuis des générations, les lève-tôt ont inventé d’astucieux systèmes pour tirer leurs contemporains des bras de Morphée, réveils, cloches, grelots, coucous suisses ou marteau-piqueurs. Mais à l’instar du diplodocus se hérissant progressivement de piques pour décourager le T-Rex, les couche-tard ont développé des clapets auditifs qui insensibilisent leurs tympans dès qu’ils sont en position couchée !

Mais les meilleures choses ont une fin et tôt ou tard, et en l’occurrence, plutôt tard, les paresseux finissent par s’ébrouer et, dans un dernier bâillement, se décident à quitter la douce tiédeur de leur couette et à rallier, vaille que vaille, la fameuse table du petit-déjeuner où le beurre a fondu. La dégustation des oranges pressées, du café et de la baguette au beurre fondu achève de dissiper les résidus de leur coma à peine vigile. La tribu des couche-tard est sur le pont, le babil commence, les projets pour la journée s’ébauchent. Sans les couche-tôt car ceux-ci, affamés – pensez, il y a déjà bien 4 ou 5 heures qu’ils ont englouti leur sportif petit-déjeuner -, dissimulent mal leurs gesticulations autour du barbecue. Car disons-le tout net, le point d’achoppement le plus violent entre les deux structures claniques, c’est l’heure du repas. Venant d’engloutir ses croissants, le couche-tard souhaite prendre une douche et se raser avant le premier pastis alors que le lève-tôt, lui, en est déjà à son deuxième Saint-Raphaël. La solution la plus logique serait d’adopter le brunch, salé-sucré, avec miel et salaisons, fromages et confitures, café-crème et vin du pays, selon les desiderata de chacun, mais pour une raison encore non élucidée, les lève-tôt sont de farouches ennemis du brunch.

Alors, tandis que les couche-tard, ragaillardis par ces deux repas consécutifs élaborent les excursions, visites, jeux, randonnées ou descentes en kayak de l’après-midi, les lève-tôt, eux, commencent à piquer du nez. Seul leur orgueil ombrageux et leur volonté d’airain les retiennent de succomber à la méridienne, aidés, avouons-le, par une quantité impressionnante d’expressos bien tassés.

La visite de Chambord ou de Fontaine-de-Vaucluse, les dégustations des caves bourguignonnes et les pédalos du Verdon semblent avoir été créés uniquement pour offrir aux deux tribus une zone de non-agression, une sorte de plateforme éphémère où l’on peut se parler et même s’entendre.

Mais déjà se profile le spectre du dîner. Les couche-tard, parfaitement réveillés pour le coup et soucieux de rembourser le petit-déjeuner, ou culpabilisés par leur fainéantise moralement indéfendable, voire tout simplement tonifiés par l’escalade du Mont Ventoux, s’activent à la confection du dîner à grand renfort d’éclats de rire. Les lève-tôt, épuisés, filent prendre une douche tandis que la cuisine vrombit telle une ruche et que s’accumulent zakouskis pesto-mozza, parmigianas parfumées, gigots d’agneaux tapenades, chèvres chauds et tartes flambées. Et la fracture réapparaît autour du marc de Beaujolais quand les couche-tôt, soucieux de retenter dès le lendemain leur excitante expérience de possession du monde, soupirent déjà après leur pyjama de flanelle alors que les lève-tard envisagent un bain de minuit ou une marche aux flambeaux. Dans une dernière et honorable tentative de ramener sur le droit chemin ce troupeau égaré, la tribu des couche-tôt évoque entre deux bâillements mal réprimés l’indicible beauté du lever de soleil mais les couche-tard, à force de se coucher tard, justement, l’ont déjà vu et font valoir, goguenards que c’est bien joli mais que ça ne vaut pas un coucher de soleil !

Convaincus que plus rien d’intéressant ne peut se produire passé 21h30, les lève-tôt vont se coucher tôt, laissant la place aux couche-tard qui ont, eux, la courtoisie de faire le moins de bruit possible afin de ne pas les réveiller !

G8 : le calme avant la tempête

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Avec dix ans de recul, Samuel Bartholin revient sur le sommet du G8 qui s’est réuni à Gênes en juillet 2001. L’événement avait suscité de gigantesques manifestations altermondialistes auxquelles il prit une part active. En assumant la part de subjectivité qu’implique tout témoignage, nous avons décidé de publier son récit sous la forme d’un feuilleton estival en trois parties.

La rédaction

Il faisait très chaud ce premier été du vingt-et-unième siècle. Six mois plus tôt, le monde saluait le passage à l’an 2001, instant symbolique anticipé par Arthur Clarke, Stanley Kubrick (L’Odyssée) et Pierre Bachelet (Quand tu auras vingt ans…). J’étais dans ma vingt-troisième année d’existence et je revenais à Gênes après y avoir vécu un an auparavant, au prétexte d’études de philo dans le cadre d’un échange Erasmus.

Ce mois de juillet, les chefs d’Etat des huit pays les plus puissants du monde avaient pris l’initiative de s’y retrouver pour leur pince-fesses annuel. Leur présence avait quelque chose embarrassant. L’atmosphère compassée d’une station balnéaire ringarde aurait mieux convenu a cette réception empesée. Diable, quel cerveau de communiquant avait donc eu l’idée de placer ce sommet – avec ses lourdeurs protocolaires et sécuritaires – dans cette ville portuaire de plusieurs centaines de milliers d’habitants ? Peut-être cherchait-on à doter ce conclave technocratique d’un peu de la pompe et du prestige de l’ancienne Cité des Doges. Gênes, ex-république marchande, ses circuits commerciaux entre Orient et Occident : l’ancêtre du capitalisme mondialisé, en somme, les palais de marbre et les prétentions artistiques en plus…

Question image et standing, Silvio Berlusconi accueillait les hôtes du G8 dans un des plus somptueux ensembles monumentaux de la cité, le Palais ducal. C’est-à-dire à l’endroit même où les oligarques de la République génoise se réunissaient autrefois en conseil pour se répartir pouvoirs et prébendes au sein de leur empire commercial. Ironiquement, prendre un tel symbole pour le G8 délivrait un message sans doute très éloigné de celui que voulaient mettre en avant les sherpas des huit potentats réunis en ces murs.

Le spleen de Gênes

S’installer au cœur du formidable amphithéâtre urbain génois, qui transpire de partout la Méditerranée, la rouille et le soleil, exposait le G8 au surgissement de l’imprévu. L’ennemi, l’événement pouvait jaillir de l’immensité du ciel et de la mer, ou au détour d’une ruelle obscure –les fameuses caruggi qui serpentent au cœur de la ville. Pour prévenir tout incident, il fut donc procédé à une de ces imposantes mises en scène militaro-policières, comme il s’en produit de plus en plus régulièrement sous nos latitudes. La vieille ville et ses sinueux passages médiévaux furent d’abord soumis à une batterie de contrôles policiers. Puis, une grille métallique de plusieurs mètres fut installée tout autour du centre-ville, désormais classé « zone rouge ». Seuls les habitants munis d’un laissez-passer pouvaient encore (difficilement) circuler au cœur de Gênes. Ce déploiement de force massif exerça un « coup de pression » sur les résidents les plus modestes d’une ville fragile et heurtée, déjà réputée pour son tempérament mélancolique.

Le sommet du G8 n’intervenait pas dans un lieu anodin. Derrière ses hautes demeures et sa richesse dormante, Gênes est aussi une ancienne cité de dockers et de métallos, mise knock out dans les années 80 par la désindustrialisation et le chômage de masse. Dans les venelles de la vieille ville, on peut observer le nouveau prolétariat venu des quatre horizons, petit peuple issu des bleds du Mezzogiorno, d’Afrique ou d’Amérique latine. Ainsi, dans le maquis de pierre du centro storico, marge et traditions, dealers et nobliaux, prostituées et étudiants, Sardes et Equatoriens se côtoient dans un temps suspendu. Cet enchevêtrement d’existences modestes achève sa course dans le port, juste sous l’autoroute.

Pourtant, comme l’a dit la journaliste Laura Gugliemi, on ne s’arrête jamais de vivre à Gênes. Les placettes de cette ville de spleen se prêtaient à nos beuveries nocturnes d’étudiants désargentés, les résidents tentant d’y mettre un terme en nous aspergeant d’eau glacée depuis leurs immeubles corsetés, comme dans une farce médiévale.

Sur les murs se lisaient de vagues slogans situationnistes et autres paroles de groupes punk hardcore bombés à la peinture, brouillons politisés d’une génération grandie à l’ombre de la statue du commandeur qu’était pour elle la génération des sixties et des seventies.


Ex-fan des nineties

En l’occurrence, il ne s’agissait que de l’humble génération des années 1990, celle des précaires fringués en parka militaire, le cheveu ras ou dreadlocké, arrivés après la grande glaciation du début des années 1980. Une jeunesse formée aux sons grisants de l’acid house, de la techno et du rock alternatif, dansant dans des hangars squattés, balbutiant les nouvelles utopies technologiques qu’étaient le hacking et l’internet libre. Le soir à Gênes, à part écluser sur les places, elle n’avait pas grand-chose d’autre à faire que de fréquenter les concerts des centres sociaux autogérés – Zapata ou Inmensa. La figure de ces années-là n’était plus Che Guevara et ses convictions irradiantes- ou alors, réduit à son seul visage détourné, samplé et ramené au statut d’un tag- mais le sous-commandant Marcos. A la fois crâne et humble, avec sa dose d’humour à la Jarry, d’anarchisme à la papa et de sagesse amérindienne, le leader zapatiste au sourire cagoulé appelait à « changer le monde tout en se gardant du pouvoir ».

C’est dans la tambouille de cette époque qu’avait surgi le mouvement altermondialiste deux ans auparavant, lors du précédent sommet de l’OMC à Seattle. « Non, la contre-culture n’est pas morte », expliquait alors Libération, à propos de ce creuset contestataire réunissant syndicalistes, partisans de la taxe Tobin, défenseurs de la nature, anars et cathos de gauche. Ses détracteurs critiquaient son manque d’unité, ou encore son absence de priorités. A l’intérieur de ce conglomérat hétéroclite, on préférait au contraire parler convergence et constitution d’un « mouvement des mouvements » qui aurait surfé sur l’émulation des luttes singulières face au « tout est à vendre » de l’équation néo-libérale. On évoquait aussi les multitudes, selon la terminologie de Toni Negri, pour évoquer une idée du commun qui n’annihilerait pas les différences.

A y regarder de plus près, il était inévitable que la greffe prenne entre les altermondialistes et le courant radical, certes résiduel mais toujours vivant au cœur des métropoles italiennes. Le G8 de Gênes allait servir de catalyseur aux éprouvettes de l’éternel laboratoire politique transalpin. Pour les différentes tendances du mouvement, l’occasion de s’agglomérer et de défier le pouvoir dans un match au sommet était trop belle. Tous ceux qui connaissaient un peu le pays savaient qu’entre l’Italie tout fric et people de Berlusconi et celle de la gauche la plus folle et créative d’Europe, la rencontre promettait d’être électrique.

La suite au prochain épisode…

Ah que je ne t’aime pas ! Moi non plus !

A Epinal on fait des images, mais aussi de copieux faits divers parfaitement capables de nous tirer d’une léthargie informationnelle propre au vacances. Bref, Epinal était l’endroit idéal sur terre pour que le démon de l’été, et ses forces négatives, s’exprime pleinement… Epinal était la seule ville au monde où, pour la plénitude extatique de nos zygomatiques, et l’immense lassitude des forces de l’ordre locales, un imitateur de Serge Gainsbourg pouvait poignarder un imitateur de Johnny Hallyday. Et oui. Oui…

Le quotidien régional l’Est Républicain précise : « Au départ, il y a une vieille et pittoresque rivalité entre deux imitateurs spinaliens. L’un, âgé de 50 ans, est spécialiste de Johnny. L’autre, 46 ans, de Gainsbarre. Tous deux participent régulièrement à des spectacles locaux ou des concours d’imitations… » Rien de bien méchant. Un univers mollement chabrolien comme on les aime. Un clocher. Quelques notables en complet-veston. Une poignée de saltimbanques.

Et puis de fascinants débordements nerveux… « Même si chacun a son registre, poursuivent nos confrères, ils se font plus ou moins de la concurrence. Rien de bien méchant là-dedans a priori. Sauf que la copie de Gainsbarre n’a pas vraiment le sens de la dérision de l’original. Au fil du temps, il a de moins en moins apprécié les vannes du pseudo Jojo. ». Il ne manquait plus que l’imitateur-sosie de Johnny Hallyday soit embauché comme gardien-factotum du lotissement où crèche le sosie-imitateur de Serge Gainsbourg, juste en face de la gendarmerie d’Epinal… C’est ce qui arriva… en juin dernier.

Pour parachever ce chef-d’œuvre fait-diversier, pseudo-Serge s’est mis à la fenêtre de son pavillon spinalien afin de se moquer joyeusement – pour de bien nébuleuses raisons – de pseudo-Jojo qui baladait sa pacifique tondeuse à gazon sur son légitime jardin. Le fac-similé d’Hallyday, agacé des quolibets et des lazzis, a dit ses quatre vérités à son comparse. Lequel a – peu après – pris l’algarade en travers du gosier ; avant de descendre d’un étage, de sortir un couteau, et de planter son ennemi à la gorge. A l’heure qu’il est Serge a été mis en examen pour « tentative de meurtre » ; tandis que les jours de l’infortuné Johnny, qui a été conduit à l’hôpital, ne sont plus en danger selon les praticiens.

Serge – Johnny. Une authentique forme de choc des cultures. Limite bouillon de culture. Image d’Epinal. « Que je t’aime ! » et « Je t’aime moi non plus »… non plus.

Fictions auto

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Les écrivains ont toujours, pour le meilleur comme pour le pire, adoré les automobiles. À deux ans d’intervalle, Roger Nimier et Albert Camus se sont tués dans de chics et dangereux bolides. Une Aston-Martin pour Nimier à l’entrée de l’autoroute de l’Ouest et la Facel-Vega de Michel Gallimard pour Camus sur la Nationale 6, quelque part dans l’Yonne.

Dans Mythologies automobiles, Thomas Morales fait appel aux écrivains mais aussi aux cinéastes, acteurs et chanteurs pour revisiter les Trente Glorieuses à travers sa nostalgie cylindrée de petit garçon qui eut mal au cœur à l’arrière des CX (pour la génération précédente, ce furent les DS) : « Je crois que l’automobile est entrée dans une nouvelle ère, celle du transport et du collectivisme. Je préfère me rappeler celle des émotions et des utopies. Pour les hommes nés après la Deuxième Guerre mondiale, les voitures ont façonné leur destin, leur manière de penser et d’aimer. ». [access capability= »lire_inedits »]

On ne calculait pas le prix du plein, on voulait ressembler à Belmondo

Son petit essai, brillant, rappelle les Autographies de François Nourrissier ou le Rapide essai de théologie automobile de Gaspard-Marie Janvier. Notre société s’est mise à détester la voiture, devenue symbole de beaufitude et d’irresponsabilité écologique, péché capital par les temps qui courent. D’ailleurs, elles se ressemblent toutes, sorties des mêmes bureaux d’études où des ingénieurs calculent le coefficient maximal de pénétration dans l’air plutôt que d’imaginer le véhicule qui fera rêver ou qui incarnera le moment d’une identité nationale partagée dont cette chère 404, celle de Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs, est un parfait symbole: « Gaulliste et communiste. Taxi parisien et police nationale. Saint-Tropez et Le Conquet. Gabin et Dewaere. Lautner et Godard. Morgon et Sidi Brahim. Chantal et Samira. Enfin, quoi, la France ! ».

Pour Morales, une voiture, dans le monde d’avant, c’était comme un vin naturel. Cela renvoyait à l’unicité d’un terroir. On savait ce qu’on faisait quand on choisissait une Cadillac. On était soit truand de haut vol, soit saltimbanque, soit les deux. On ne calculait pas le prix du plein, on voulait ressembler à Belmondo dans À bout de souffle mais on peut garder, comme Morales, une préférence pour la Ford Mustang de Steve McQueen dans Bullit, incarnation d’une certaine mélancolie virile et d’une élégance décidément insurpassable. Pour les Anglaises, la MG, la Triumph ou l’Austin Healey furent balayées par la désindustrialisation britannique alors que, comme le dit très joliment l’auteur sous le regard ému de Frank Alamo et de Richard Anthony : « Si le bonheur existe, les « petites anglaises » sont le plus court chemin pour y parvenir. » Quant aux Allemandes, la Mercedes et la BMW, elles ont symbolisé le triomphe d’un capitalisme rhénan heureux pour notables jusque dans les années 1970 et une reconversion dans la petite voiture qui a tué l’esprit de ces grandes marques.

On laissera au lecteur le soin de découvrir ce qui est dit des Italiennes ou des Japonaises car, l’air de rien, l’essai de Morales est aussi exhaustif qu’il est érudit, subversif et léger.[/access]

Mythologies automobiles

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Le destin de Breivik

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La Norvège est un des pays les plus riches du monde. L’un des plus ouverts aux étrangers également, puisqu’aujourd’hui quarante pour cent des enfants qui vivent à Oslo sont d’origine extra-européenne. La xénophobie y prospère, comme dans les pays voisins, la Suède et la Finlande.

Anders Behring Breivik, bon fils, employé consciencieux, depuis peu patron d’une entreprise spécialisée dans les légumes bios, franc-maçon, admirateur de Churchill et de Max Manus ( l’un des résistants les plus célèbres au nazisme ), auteur d’un manifeste de 1512 pages sur le net contre la société multiculturaliste – il convoque aussi bien les philosophes de l’école de Francfort qu’Unabomber et livre au passage quelques conseils judicieux sur les stratégies visant à détruire une centrale nucléaire – veut que l’immigration musulmane soit arrêtée sans délai et que le soutien financier de l’Union Européenne à l’Autorité palestinienne cesse. Il présente la Suisse comme un modèle de démocratie.

Fallait-il sur ces prémices qu’il se livre à cet incroyable carnage de l’île d’Utoeya et qu’il se ridiculise en se donnant le titre pompeux de Commandeur des Chevaliers Justiciers ? L’expérience – et pas seulement psychiatrique – a depuis longtemps établi les liens profonds et souterrains entre paranoïa, politique et refoulement sexuel. Nous y sommes. Anders Behring Breivik se réjouit de passer trente ans dans les prisons norvégiennes et d’avoir rendu son message audible. Il évitera ainsi ses rencontres hebdomadaires avec sa mère, n’aura plus à se soucier de la qualité de ses melons bios et pourra jouir pendant quelques mois d’une notoriété mondiale.

Évidemment, ses compagnons de cellule risquent fort de n’être ni blonds, ni chrétiens. Peut-être apprendra-t-il au fil des années à les apprécier ? Peut-être même se mettra-t-il en couple avec l’un d’eux… Plus le temps passera, plus son acte lui paraîtra dérisoire. Il aura enfin l’occasion de méditer sur la vanités des entreprises humaines.

Philosophe et poète du rire

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C’est en 1925 qu’Henri Roorda écrivit Le rire et les rieurs et Mon suicide, deux textes singuliers opportunément réédités par Mille et une nuits. Avant que cet opuscule ne tombe entre mes mains, j’ignorais tout de l’existence de son auteur né en 1870 à Bruxelles. J’avais certes entendu parler de sa mère, la Roorda sensible et de son arrière-grand-mère, la Roorda primitive – cher Gil, on me signale deux mille demandes immédiates de désabonnement, tu es sûr que je continue cet article ? –, mais j’ignorais tout de son père, aristocrate anarchiste et anticolonialiste, ami d’Elisée Reclus, parti avec sa famille trouver refuge à Lausanne – où son fils enseigna la pédagogie anarchiste et les mathématiques –, portant enfin ce nom splendide et digne de rivaliser avec nos plus irréductibles volcans islandais : Sikko Ernst Willem Roorda van Eysinga.

Le rire et les rieurs constitue un étrange objet hybride de facture philosophico-humoristique. Henri Roorda part du louable principe que le rire est un sujet trop sérieux pour être laissé entre les mains des philosophes – ces êtres trop souvent atrophiés du risorius. Tournant en dérision le besoin enfantin des philosophes de comprendre et de définir le rire, il passe brièvement en revue les principales divagations philosophiques sur le rire. Avec panache et humour, il botte successivement les culs de Hobbes, de Kant, de Schopenhauer, d’Herbert Spencer et du rirologue chevronné James Sully. Plus respectueusement, il croise pour finir les fers avec Bergson. Il reproche aux philosophes leur obstination enfantine à vouloir ramener l’inépuisable richesse des phénomènes, leur indomptable multiplicité, à un principe unique. Il moque, en l’occurrence, leur volonté farouche de ramener les innombrables rires à un rire unique, en oubliant en sus leur incarnation concrète, les mille visages hilares et charnels des rieurs.

Paradoxalement, ce qui m’a le plus touché dans Le rire et les rieurs, ce n’est pas tant l’efficacité de l’humour d’Henri Roorda que le charme de son humour et l’authentique singularité de sa pensée. Ses réfutations des différentes définitions du rire révèlent une étonnante habileté philosophique et une pensée d’une grande agilité. Sous ses abords frivoles, Le rire et les rieurs constitue un apport philosophique réel et non négligeable à la pensée sur le rire. Roorda réfute ses adversaires en leur opposant humblement mais sûrement une multitude de simples exemples concrets dont leurs définitions du rire sont incapables de rendre compte. C’est là que réside à mes yeux la plus grande virtuosité de Roorda : dans son art des contre-exemples imaginaires, dans la poésie, la variété et l’inventivité des situations imaginaires qu’il conçoit, qui évoquent de manière inattendue la poésie fêlée de Wittgenstein.

En voici deux exemples qu’Henri Roorda sert à Bergson pour contrarier sa théorie selon laquelle le rire naît lorsque ce qui est vivant prend un tour mécanique et pour lui démontrer que l’inverse arrive quelquefois. Un homme marche dans la rue sans y penser et sans éveiller le rire de quiconque. Mais voici que cet homme refuse de continuer à marcher machinalement et concentre maintenant toute son attention et toutes ses forces à sa marche. Cette bizarrerie déclenchera le rire. Roorda imagine ensuite un disciple de Bergson déjeunant tous les jours à côté de la même voisine de table. Il doit chaque jour lui réclamer la moutarde, mais se refuse à le faire en répétant la même phrase mécanique, car son maître enseigne qu’il se couvrirait ainsi de ridicule. Il s’épuise donc en inventant chaque jour une formulation nouvelle, toujours plus biscornue, jusqu’à celle-ci : « L’homme des cavernes, Madame, se passait de moutarde. Mais c’était une brute… ».

Les grands humoristes, selon Roorda, outre leur penchant à regarder la réalité de trop près ou de trop loin, sont des êtres handicapés par « l’extrême mobilité qu’il y a dans leurs pensées et dans leurs états d’âme ». Ils sont privés de la saine « raideur » du fanatique, « qui l’oblige à regarder longtemps le même aspect de la vérité. […] Le pauvre humoriste, ondoyant, divers et trop mobile, ne peut pas fixer longtemps son attention sur un même aspect des phénomènes. ».

Le 7 novembre 1925, longtemps avant Guy Debord mais parvenu déjà au même âge et hélas aux mêmes conclusions, Henri Roorda se tira une balle dans le cœur.

Le Rire et les rieurs: Suivi de Mon suicide

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Alexandre Astruc, le « tonton réac » de la Nouvelle Vague

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À 88 ans, Alexandre Astruc ne prétend pas à l’optimisme indécrottable de nos élites prolongées et ne se prend nullement pour une valeur morale incarnée. Il se contente d’être lucide, sobre comme un mathématicien. Cet artiste précis qui fut un jeune homme athlétique a reçu, lors du dernier Festival de Cannes, un prix spécial attribué par France Culture. Nous le connaissons depuis longtemps et nous l’avons rencontré, pour Causeur, au début du mois de mars. Comme toujours en hiver, il est arrivé vêtu d’un superbe manteau de cachemire un peu usé, ainsi qu’il convient à un dandy ou à un vieil adolescent aimable.

À la fin des années 1940, vous écrivez, dans un article fameux, publié par L’Écran français : « La littérature, c’est fini, passons au cinéma ! », puis vous développez la théorie de la « caméra-stylo », selon laquelle le cinéma peut, à son tour et à sa manière, envahir tout le champ exploré par la littérature (la psychologie, le temps, la métaphysique). Pour vous, « la mise en scène n’est plus un moyen d’illustrer ou de présenter une scène, mais une véritable écriture ». Alors, avez-vous consacré votre jeunesse à l’écriture ou au « septième art » ?

Au vrai, j’étais partagé. Je passais mon temps dans les salles, et je voulais écrire. Un événement m’a profondément marqué : le suicide de Stefan Zweig, en 1942, au Brésil. J’ai pensé qu’il s’était supprimé parce qu’il n’entendait plus parler allemand autour de lui. Eh bien, après la Libération, alors que j’en avais l’occasion, j’ai refusé de m’exiler à Hollywood par crainte de ne plus baigner dans la langue française et de ne plus pouvoir écrire ![access capability= »lire_inedits »] La mise en scène m’attirait beaucoup, mais son exercice me semblait constituer l’aboutissement d’un trop long apprentissage. J’ai donc écrit un roman en 1945, Les Vacances, et je suis entré au journal Combat, dirigé par Albert Camus, que j’avais croisé en 1942, à son retour d’Afrique du Nord. Paris était encore occupé, mais sa libération approchait. Les journaux, dont beaucoup étaient jusque-là clandestins, paraissaient librement. Claude Roy m’a recommandé de me rendre à Franc-Tireur où, avait-il précisé, une place m’attendait. Éclatent les premiers combats. J’habitais du côté de Villiers. Je me précipite à la mairie où l’on me répond que, si je veux combattre, je dois me procurer un fusil. J’en ai trouvé un chez un antiquaire, et j’ai commencé à canarder ! Je me suis donc présenté rue Réaumur, où j’ai d’abord été accueilli par un grand type qui m’a braqué avec sa pétoire ! J’ai demandé à voir un certain Chabot, dont m’avait parlé Claude Roy. Chabot était son nom de guerre, il s’appelait en réalité Georges Altman[1. Georges Altman, journaliste, critique de cinéma (1901-1960)]. Ce dernier m’a reçu rapidement. À la fin de notre entretien, il m’a simplement dit : « Assieds-toi, et écris un article ! » Là-dessus, je croise Albert Camus dans l’escalier, qui s’étonne de me trouver là, et me propose de le rejoindre à Combat. Voilà !

Quelle chance ! À l’âge de 22 ans, vous entrez à Combat, vous fréquentez Camus !

Oui mais, vous savez, Albert Camus, quoique fascinant d’intelligence, possédait une vraie simplicité. On riait souvent, on se chamaillait. Il ne ressemblait pas à l’icône que la postérité a fabriquée. Au quotidien, il n’avait rien à voir avec le penseur grave qu’on imagine. Au contraire, il chahutait, plaisait, séduisait : il voulait vivre. N’oubliez pas que la tuberculose avait manqué l’emporter. Par la suite, sa querelle avec Sartre, ses propres engagements lui ont donné une stature de penseur, couronnée du prix Nobel. J’ai vu récemment que Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, présente une sélection des plus grands philosophes occidentaux. Imaginez qu’on y trouve Leibniz, Nietzsche et… Camus ! Quelle rigolade ! Que vient-il faire parmi ces gens ? Camus n’était pas un philosophe. Mon ami Jean-Jacques Brochier a écrit Camus, philosophe pour classe terminale, un texte méchant, mais assez juste dans le propos. Il n’en demeure pas moins que Camus fut un excellent journaliste et, bien sûr, un grand écrivain. Pour épicer un peu tout cela, je dois ajouter que j’étais également l’ami de Jean-Paul Sartre.

Après la guerre, une autre génération que la vôtre rafle la mise : les garçons de la Nouvelle Vague, dont Jean-Luc Godard a dit que vous étiez le « tonton »…

C’est vrai, Jean-Luc m’a surnommé ainsi. Je suis, par mes écrits, par mes critiques, par mon écriture, en quelque sorte, l’instigateur de la Nouvelle Vague, sans en être membre. Notez que, parmi tous les metteurs en scène de ce mouvement, selon moi, seuls Godard et Rohmer bouleversent la mise en scène, ont vraiment proposé quelque chose de neuf. Avec de notables différences: Godard s’est joué de l’image, alors que Rohmer a été plus « franc », il n’a pas dit, à la manière de Jean-Luc : « C’est juste une image. » Permettez-moi d’ailleurs d’évoquer la figure d’Éric Rohmer, homme d’une profonde culture littéraire, très fin, que j’avais en grande estime. Je l’ai rencontré aux Cahiers du cinéma, où nous étions la fraction « réactionnaire », alors que François Truffaut conduisait les « progressistes ».

Pourtant, la « caméra-stylo » vous plaçait plutôt du côté de ces derniers…

Situons l’épisode dans son contexte. Lorsque j’ai écrit ce texte, en 1948, j’entendais « contrarier » le fameux « ciné-œil » de Dziga Vertov. Depuis, j’ai changé d’opinion mais, à l’époque, je voulais signifier que tourner un film revenait à l’écrire. Je pensais que le scénario n’avait plus l’importance qu’on lui avait accordée. En fait, j’appelais de mes vœux le cinéma dit « d’auteur ». En réalité, Howard Hawks, Raoul Walsh, John Ford et quelques autres étaient déjà des auteurs. Ils travaillaient avec des scénaristes, avec des producteurs, mais décidaient du « final cut » alors que la plupart de leurs confrères demeuraient sous la férule des studios. Pour ma génération, le héros se nommait Orson Welles. Après le succès phénoménal de sa « dramatique de radio »[2. Le 30 octobre 1938, Orson Welles produisit pour la radio une adaptation de La Guerre des mondes, de H. G. Wells (The War of the Worlds, 1898). Elle créa une panique nationale.], il fut assailli par les producteurs d’Hollywood. Welles, très intelligent, obtint de la part des « tycoons » une liberté totale sur le montage final. D’entrée, il réalisa Citizen Kane. Ce faisant, il imposa la figure du metteur en scène indépendant. Certes, cette situation enviable ne dura pas, mais la réputation de Welles gagna l’Europe et nous donna des ailes.

Donc, en 1948, vous tournez un court-métrage, que l’on pourrait qualifier de burlesque, Ulysse ou les mauvaises rencontres, et, en 1952, vous rencontrez le succès auprès du public et de la critique avec Le Rideau cramoisi, votre premier « vrai » film, quoiqu’un moyen-métrage, pour lequel vous obtenez le prix Louis-Delluc.

Je tiens à préciser que je ne suis pas à l’origine du projet de ce film. Je n’avais même pas lu la nouvelle de Jules Barbey d’Aurevilly. Je cherchais, dans la littérature française, un texte que je pourrais adapter à moindre coût. Le hasard de mes lectures m’a conduit au Rideau : une nouvelle brève, avec peu de changements de décor, une histoire solide, « fantastique » : j’ai sauté sur l’occasion.

En 1955, vous sortez votre deuxième film, Les Mauvaises rencontres…

Un soir, je suis invité à dîner, en compagnie de Louise de Vilmorin, chez Paul Auriol, le fils du président de la République Vincent Auriol. Une parenthèse pour Louise de Vilmorin, que j’ai vue souvent chez Hélène et Pierre Lazareff, et avec laquelle je m’entendais à merveille ; elle avait un humour ravageur : compagne d’André Malraux, alors auréolé de gloire, elle se nommait elle-même « Marilyn Malraux » ! À ce dîner se trouvait un producteur de cinéma, Edmond Ténoudji. « Si vous avez l’idée d’un film, me dit-il, n’hésitez pas à me solliciter. ». Vous pensez bien que je n’allais pas laisser passer une telle occasion ! Le lendemain, je me précipitai dans le bureau de mon ami Roland Laudenbach, alors directeur de La Table Ronde : quel roman, édité par ses soins, pourrait faire un bon scénario ? Il m’a suggéré Une Sacrée salade, de Cécil Saint-Laurent, l’alias de Jacques Laurent, que nous avons adapté ensemble, lui et moi. Je dois dire que Jacques Laurent nous a donné un sérieux coup de main, sans doute parce que les Éditions de La Table Ronde réunissaient la droite « buissonnière », des esprits libres, solidaires et non-conformistes, à l’écart des courants politiques dominants. Laurent a fait savoir à Edmond Ténoudji qu’il consentirait à réduire la part de ses droits sur l’adaptation cinématographique si j’en étais le metteur en scène, alors que Max Ophüls s’était déjà montré intéressé !

Vous avez frôlé le scandale…

Oui, à cause d’un avortement évoqué dans le film. Il y eut des protestations officielles lorsque celui-ci fut choisi pour représenter la France à la Mostra de Venise. J’ai demandé une audience à Edgar Faure, alors président du Conseil, par l’intermédiaire de son chef de cabinet. Et tout fut arrangé ! Je n’avais pas cherché le scandale, mais je ne voulais pas censurer notre scénario. Après ces événements, j’ai fait la connaissance de Françoise Sagan. Le monde tournait autour de Sagan, à ce moment-là. Elle m’a simplement fait cette proposition : « Faisons un film ensemble ! » Et, ensemble, nous avons élaboré un récit, La Plaie et le couteau, qui deviendra à l’écran La Proie pour l’ombre. Les choses se sont passées de façon très curieuse : je voulais Maria Schell dans le rôle principal, puis ma route a croisé celle de la productrice Annie Dorfmann. Celle-ci songeait alors à Claude Autant-Lara pour diriger Une Vie, d’après Guy de Maupassant. Pour une raison que je ne m’explique pas, mais dont je me réjouis aujourd’hui encore, elle m’a « offert » Une Vie, qui est, à mon humble avis, mon meilleur film. Finalement, nous avons engagé Maria Schell pour incarner le personnage de Jeanne Dandieu. Et c’est Annie Girardot qui a eu le premier rôle féminin de La Proie pour l’ombre, que j’ai tourné peu après.

Vous avez bien connu Maurice Ronet qui était, parmi les comédiens, le cousin des « hussards », imaginés par Bernard Frank, qui entouraient Roger Nimier. Il ne manquait pas de courage : après 68, il organisa un festival du film de droite, à Paris. Vos fréquentations littéraires et amicales ne manquaient pas d’éclectisme…

Maurice était comme un frère. Avec lui, Christian Marquand, Michel Auclair, Daniel Gélin, nous formions une bande de germanopratins. J’habitais chez Marquand, Maurice m’appelait : « Que fais-tu ? Rejoins-moi. ». La guerre était finie, Paris n’était plus bombardé : pourtant, nous retournions dans les caves pour nous y amuser ! Maurice s’est révélé dans Rendez-vous de juillet , une pépinière de jeunes talents, ce film ! Oui, Maurice fut un frère, mais il « tenait » mieux l’alcool que moi ! Nous avions les mêmes goûts, nous préférions Balzac à Hugo, par exemple. Nous refusions de nous fondre dans une pensée commune. À l’époque, cette attitude morale était classée à droite… En face, il y avait le communisme. Nombre de mes amis étaient « de gauche » voire communistes, mais je n’ai jamais été tenté d’adhérer au Parti. Paul Éluard me l’avait proposé pendant la guerre, dans l’atelier de Picasso : « Votre place est parmi nous. ». J’ai ri. Je n’avais pas de fortune personnelle, je considérais mon cerveau comme mon unique et précieux bien sur cette Terre. Rien ne m’aurait contraint à abdiquer ma liberté de penser. Sous l’Occupation, j’avais écrit un article très favorable à Sartre, dans la revue de mon cher Jean Lescure, Message. Je l’ai rencontré, notre amitié a résisté à tout, et même à son engagement communiste, que je trouvais absurde. Mais jamais je n’ai cessé de l’admirer pour autant. Au fond, l’artiste qui me correspond, c’est Claude Monet ; il veut du neuf, mais il respecte les maîtres anciens : un révolutionnaire en redingote ![/access]

Israël pour les nuls

Sarah Glidden est une jeune dessinatrice américaine qui vit et travaille à Brooklyn. D’un séjour en Israël, organisé dans le cadre du programme Taglit (visant à faire connaître la « Terre promise » à des jeunes Juifs du monde entier), elle a rapporté un carnet de voyage dense et passionnant sous la forme d’un magnifique roman graphique de plus de 200 pages. Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) nous fait vivre chronologiquement et en sept chapitres, ouvert chacun par une carte de la zone couverte, l’aventure de ce voyage initiatique prenant parfois – pour le plus grand dam de Sarah ! – des allures de simple virée touristique de jeunes en autocar. Le personnage de Sarah est singulièrement attachant : la jeune New-yorkaise « progressiste » est hantée par la question israélo-palestinienne (dont elle suit les soubresauts dans le New York Times), et soumet sa propre judéité à mille interrogations existentielles variées. Dans ses valises, elle hésite, au début, à emporter deux livres : une Histoire du conflit israélo-palestinien et un recueil nébuleux titré Combattre le sionisme. Réponses juives, américaines et progressistes. Une relation amoureuse avec un Jamil d’origine pakistanaise accroît encore son intérêt pour la question de la cohabitation des Juifs et des Arabes sur le sol israélien. [access capability= »lire_inedits »]

Le puits sans fond des doutes. C’est-à-dire de la prudence

L’une des grandes forces de ce roman graphique est de nous faire suivre avec bonheur l’état psychologique de Sarah, dont les préjugés négatifs à l’égard d’Israël vont être ébranlés peu à peu par une confrontation parfois brutale à la réalité des faits et par des rencontres enrichissantes : Gil, le guide flegmatique et tempérant de son groupe Taglit, Nadaw, jeune Israélien faisant partie de l’aventure, soldats touchants aux visages encore boursouflés des traits de l’enfance, et aussi le rabbin humaniste Hartman. Les différentes étapes de ce voyage ne marquent par les stations d’une conversion, mais les degrés d’une prise de conscience. C’est toujours en faisant dialoguer en elle-même ses propres préjugés sur Israël et ce qu’elle en comprend progressivement que Sarah se forge une opinion vraie. Mais c’est aussi sous l’emprise de cette captivante dialectique du sable et du soleil qu’elle tombe dans le puits sans fond des doutes. C’est-à-dire de la prudence.

La vigueur du livre tient d’abord à la richesse documentaire de l’information, qui en fait un honnête guide du genre « Israël pour les nuls », autrement dit pour ceux que la question intéresse mais qui n’en savent pas bien lourd. Le cas du plateau du Golan, que la crise en Syrie a replacé dans l’actualité ces derniers jours, est présenté avec un grand sens de la pédagogie. Comme l’épopée des pionniers juifs de Degania, fuyant les pogroms d’Europe de l’Est, bien avant la Seconde Guerre mondiale, pour s’installer autour du lac de Tibériade.

Mémoire partout et centres commerciaux aussi

À Tel Aviv, Glidden visite la salle de l’Indépendance où fut proclamé l’État d’Israël en 1948, et − frappée par les images de l’Holocauste et par l’impossible sourire d’Anne Frank − fond en larmes. À Massada, elle se passionne pour le récit de Flavius Josèphe (mais où sont les femmes qui se passionnent pour Flavius Josèphe ?!), et nous fait revivre le destin épique d’un millier de juifs légendaires qui, à l’issue d’un siège éprouvant, préférèrent le suicide collectif à la soumission aux soldats romains. Au mur des Lamentations, à Jérusalem, elle s’interroge – et nous avec elle – sur l’imbroglio proche-oriental. Mais tout en sacrifiant aux étapes historiques et « touristiques » obligées, l’auteur est capable de dénoncer le dispositif même dans lequel on l’embringue parfois. Mémoire partout et centres commerciaux… partout aussi ! Après une visite de Yad Vashem, le groupe de jeunes est véhiculé vers un de ces temples bétonnés de la consommation de masse. « Si le but était de faire marcher l’économie israélienne, ils n’avaient qu’à nous demander 20 dollars dès le départ », se dit Sarah, dépitée.

Le roman de Glidden vaut aussi (et surtout !) par sa qualité graphique. Aquarelliste hors-pair, la jeune femme réussit magnifiquement à traduire en couleurs évanescentes les paysages israéliens qu’elle entrevoit par les fenêtres de l’autocar omniprésent – « J’attends que le paysage ressemble plus à ce que j’attendais d’Israël, et moins à la Pennsylvanie rurale », écrit-elle. Peu après, elle est foudroyée par le ciel bleu et orangé de Tibériade. Et nous avec. Ce livre, en trois mots : beau, utile et malin. [/access]

Le supermarché à visage humain

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J’ai connu ma première extase mystique dans un supermarché il y a quinze ans à Tübingen. Semblable à un personnage hagard de David Lynch aux pupilles hallucinées par l’inquiétante étrangeté, j’errais interminablement entre les rayonnages, m’adonnant à la contemplation de la marchandise dans une sorte d’hommage expérimental à Michel Houellebecq, écoutant dans mon walkman l’explosion triomphale des chœurs sublimes de Guillaume de Machaut mettant souverainement à nu le néant de la marchandise.

Dans le quartier de Ménilmontant, une lèpre effrayante de luxueux sacs plastique vert pomme poussée soudain au bout des mains de presque tous les passants ainsi que deux ou trois carrioles publicitaires, hideusement vert pomme elles aussi, m’ont appris il y a quelques jours la sinistre implantation dans ce lieu aimé et aimable d’un supermarché Auchan « A 2 pas ».

Pénétrant dans ce sanctuaire irréparablement sympathique, j’ai pu découvrir avec effroi les derniers pas du Capital dans la captation toujours plus resserrée des désirs humains. L’approfondissement de cette captation s’y accomplit simultanément sur un plan horizontal et sur un plan vertical, atteignant ainsi ce point d’horreur terminale dont seule l’expression de « supermarché à visage humain » peut rendre compte. Ce point de violence si inouï que toute perception de violence est absorbée par la puissance de neutralisation du dispositif. En fait, ce supermarché m’a presque plu : et c’est bien en cela qu’il m’a horrifié.

Extension sur le plan horizontal : « A 2 pas » est le supermarché le plus égalitaire qui soit, il offre une gamme bariolée de produits à prix extrêmement réduits. C’est un supermarché pour tous (et en aucun cas pour personne !). Le Capital y a corrigé une erreur de jeunesse : ses employés ne sont plus de jeunes banlieusards sous-payés emplissant en contrepartie la sonosphère du supermarché de leurs conversations privées tonitruantes sans daigner accorder le moindre regard à la clientèle. Les nouveaux employés sont désormais des banlieusards neutralisés, conjuguant vitalité, naturel et bienveillance. Cette transformation ne signifie pas pour autant un retour au paradigme désuet du « service ». Ces employés, conçus semble-t-il sur le modèle des serveurs fraternels des cafés bobos, n’offrent pas leurs services mais leur connivence et leur amitié. Ils sont le miroir égalitaire des clients, ils incarnent l’abolition de la distinction entre clients et employés. Tout suggère qu’ils pourraient parfaitement demander à chaque seconde à n’importe quel client, avec une accolade enjouée : « Tu peux prendre ma caisse cinq minutes ? Je vais fumer ma clope ! »

Extension sur le plan vertical : simultanément, quiconque pénètre ce lieu est un élu. « A 2 pas » lui prodigue non seulement une profusion et une variété presque divine de marchandises, mais aussi des signes de luxe à foison. Un luxe à la portée de tous. Il invente le luxe ordinaire, le luxe égalitaire, dont le prestigieux vert pomme est indiscutablement la couleur. Il affranchit le consommateur – devenu vieux pote et voisin – de tout sentiment d’écrasement et d’oppression en lui ouvrant ses couloirs aussi luxueusement spacieux que ceux d’un appartement royal ou d’un Monoprix.

Mais je n’ai encore rien dit du véritable coup de génie d’ « A 2 pas », par lequel le plan horizontal (égalitaire) et le plan vertical (élévation vers la transcendance de la Marchandise) se trouvent miraculeusement noués : cet espace sacré est parsemé des photographies en grand format et de bonne qualité de la totalité de ses employés, assorties du prénom de chacun de ces vendeurs-stars. Ces prestigieuses photographies transmuent ainsi les employés en prêtres télégéniques, en interface charnelle entre le monde humain et l’Olympe de la Marchandise. A leur contact si simple et si humain, nous franchissons sans même nous en apercevoir le porche sacré et pénétrons à notre tour derrière l’écran, à l’intérieur de la sphère transcendante et glorieuse de l’Image et de la Marchandise. La promesse est enfin accomplie : « Nectar à 1 euro 32 ! », « Ambroisie à 2 euros 21 ! »

Désir de dissolution

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Harlem Désir devrait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, surtout depuis qu’il exerce la fonction si peu enviée de Premier secrétaire du PS par intérim en temps de primaires. Lors d’un déplacement dans le Var, il a demandé à Jean-François Copé de procéder à la dissolution du collectif « Droite Populaire », coupable, à ses yeux, de « [reprendre] tous les thèmes de l’extrême-droite ».

Thierry Mariani, ministre et co-fondateur dudit collectif, lui a fait remarquer que ce dernier ne constituait pas un parti ni une association mais un label qu’il était donc difficile de dissoudre. Mais il y a plus grave ! Si Harlem Désir connaissait par coeur son histoire politique, il saurait que le meilleur spécialiste de ce genre d’opérations n’est pas Jean-François Copé, fut-il président de l’UMP, mais bien Jacques Chirac.

Le 21 avril 1997, il n’avait pas réussi à dissoudre la droite populaire, mais la droite tout entière…

Halte aux commandants couche-tôt!

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Il y eut la querelle des Anciens et des Modernes, la ligne de démarcation, le conflit des générations et, plus récemment, le choc des civilisations. Mais la vraie faille qui divise le monde, et peut-être même l’univers, c’est l’opposition irréductible qui divise les lève-tôt et les couche-tard !

Ayant un jour entendu un farceur expliquer que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, certaines personnes crédules, niaises ou peu observatrices ont adopté ce credo et font de la possession du monde par réveil dès potron-minet un objectif de vie quotidiennement renouvelé.

Quelle que soit l’heure de son premier rendez-vous, voire l’absence totale de quelque rendez-vous que ce soit, le lève-tôt est debout dès 5h30 et se pointe à la boulangerie alors que le boulanger ensommeillé enfourne ses premiers pâtons. Il se coince alors quelques baguettes sous le bras et se dirige au pas de charge vers le lieu stratégique entre tous : la table du petit-déjeuner. Certes, le monde lui appartient, mais ledit monde pionce toujours. Le lève-tôt s’affaire, dresse la table, presse les oranges et prépare le café. Mais le monde, visiblement réfractaire à l’idée d’appartenir à un tel agité, continue à dormir.

Depuis des générations, les lève-tôt ont inventé d’astucieux systèmes pour tirer leurs contemporains des bras de Morphée, réveils, cloches, grelots, coucous suisses ou marteau-piqueurs. Mais à l’instar du diplodocus se hérissant progressivement de piques pour décourager le T-Rex, les couche-tard ont développé des clapets auditifs qui insensibilisent leurs tympans dès qu’ils sont en position couchée !

Mais les meilleures choses ont une fin et tôt ou tard, et en l’occurrence, plutôt tard, les paresseux finissent par s’ébrouer et, dans un dernier bâillement, se décident à quitter la douce tiédeur de leur couette et à rallier, vaille que vaille, la fameuse table du petit-déjeuner où le beurre a fondu. La dégustation des oranges pressées, du café et de la baguette au beurre fondu achève de dissiper les résidus de leur coma à peine vigile. La tribu des couche-tard est sur le pont, le babil commence, les projets pour la journée s’ébauchent. Sans les couche-tôt car ceux-ci, affamés – pensez, il y a déjà bien 4 ou 5 heures qu’ils ont englouti leur sportif petit-déjeuner -, dissimulent mal leurs gesticulations autour du barbecue. Car disons-le tout net, le point d’achoppement le plus violent entre les deux structures claniques, c’est l’heure du repas. Venant d’engloutir ses croissants, le couche-tard souhaite prendre une douche et se raser avant le premier pastis alors que le lève-tôt, lui, en est déjà à son deuxième Saint-Raphaël. La solution la plus logique serait d’adopter le brunch, salé-sucré, avec miel et salaisons, fromages et confitures, café-crème et vin du pays, selon les desiderata de chacun, mais pour une raison encore non élucidée, les lève-tôt sont de farouches ennemis du brunch.

Alors, tandis que les couche-tard, ragaillardis par ces deux repas consécutifs élaborent les excursions, visites, jeux, randonnées ou descentes en kayak de l’après-midi, les lève-tôt, eux, commencent à piquer du nez. Seul leur orgueil ombrageux et leur volonté d’airain les retiennent de succomber à la méridienne, aidés, avouons-le, par une quantité impressionnante d’expressos bien tassés.

La visite de Chambord ou de Fontaine-de-Vaucluse, les dégustations des caves bourguignonnes et les pédalos du Verdon semblent avoir été créés uniquement pour offrir aux deux tribus une zone de non-agression, une sorte de plateforme éphémère où l’on peut se parler et même s’entendre.

Mais déjà se profile le spectre du dîner. Les couche-tard, parfaitement réveillés pour le coup et soucieux de rembourser le petit-déjeuner, ou culpabilisés par leur fainéantise moralement indéfendable, voire tout simplement tonifiés par l’escalade du Mont Ventoux, s’activent à la confection du dîner à grand renfort d’éclats de rire. Les lève-tôt, épuisés, filent prendre une douche tandis que la cuisine vrombit telle une ruche et que s’accumulent zakouskis pesto-mozza, parmigianas parfumées, gigots d’agneaux tapenades, chèvres chauds et tartes flambées. Et la fracture réapparaît autour du marc de Beaujolais quand les couche-tôt, soucieux de retenter dès le lendemain leur excitante expérience de possession du monde, soupirent déjà après leur pyjama de flanelle alors que les lève-tard envisagent un bain de minuit ou une marche aux flambeaux. Dans une dernière et honorable tentative de ramener sur le droit chemin ce troupeau égaré, la tribu des couche-tôt évoque entre deux bâillements mal réprimés l’indicible beauté du lever de soleil mais les couche-tard, à force de se coucher tard, justement, l’ont déjà vu et font valoir, goguenards que c’est bien joli mais que ça ne vaut pas un coucher de soleil !

Convaincus que plus rien d’intéressant ne peut se produire passé 21h30, les lève-tôt vont se coucher tôt, laissant la place aux couche-tard qui ont, eux, la courtoisie de faire le moins de bruit possible afin de ne pas les réveiller !

G8 : le calme avant la tempête

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Avec dix ans de recul, Samuel Bartholin revient sur le sommet du G8 qui s’est réuni à Gênes en juillet 2001. L’événement avait suscité de gigantesques manifestations altermondialistes auxquelles il prit une part active. En assumant la part de subjectivité qu’implique tout témoignage, nous avons décidé de publier son récit sous la forme d’un feuilleton estival en trois parties.

La rédaction

Il faisait très chaud ce premier été du vingt-et-unième siècle. Six mois plus tôt, le monde saluait le passage à l’an 2001, instant symbolique anticipé par Arthur Clarke, Stanley Kubrick (L’Odyssée) et Pierre Bachelet (Quand tu auras vingt ans…). J’étais dans ma vingt-troisième année d’existence et je revenais à Gênes après y avoir vécu un an auparavant, au prétexte d’études de philo dans le cadre d’un échange Erasmus.

Ce mois de juillet, les chefs d’Etat des huit pays les plus puissants du monde avaient pris l’initiative de s’y retrouver pour leur pince-fesses annuel. Leur présence avait quelque chose embarrassant. L’atmosphère compassée d’une station balnéaire ringarde aurait mieux convenu a cette réception empesée. Diable, quel cerveau de communiquant avait donc eu l’idée de placer ce sommet – avec ses lourdeurs protocolaires et sécuritaires – dans cette ville portuaire de plusieurs centaines de milliers d’habitants ? Peut-être cherchait-on à doter ce conclave technocratique d’un peu de la pompe et du prestige de l’ancienne Cité des Doges. Gênes, ex-république marchande, ses circuits commerciaux entre Orient et Occident : l’ancêtre du capitalisme mondialisé, en somme, les palais de marbre et les prétentions artistiques en plus…

Question image et standing, Silvio Berlusconi accueillait les hôtes du G8 dans un des plus somptueux ensembles monumentaux de la cité, le Palais ducal. C’est-à-dire à l’endroit même où les oligarques de la République génoise se réunissaient autrefois en conseil pour se répartir pouvoirs et prébendes au sein de leur empire commercial. Ironiquement, prendre un tel symbole pour le G8 délivrait un message sans doute très éloigné de celui que voulaient mettre en avant les sherpas des huit potentats réunis en ces murs.

Le spleen de Gênes

S’installer au cœur du formidable amphithéâtre urbain génois, qui transpire de partout la Méditerranée, la rouille et le soleil, exposait le G8 au surgissement de l’imprévu. L’ennemi, l’événement pouvait jaillir de l’immensité du ciel et de la mer, ou au détour d’une ruelle obscure –les fameuses caruggi qui serpentent au cœur de la ville. Pour prévenir tout incident, il fut donc procédé à une de ces imposantes mises en scène militaro-policières, comme il s’en produit de plus en plus régulièrement sous nos latitudes. La vieille ville et ses sinueux passages médiévaux furent d’abord soumis à une batterie de contrôles policiers. Puis, une grille métallique de plusieurs mètres fut installée tout autour du centre-ville, désormais classé « zone rouge ». Seuls les habitants munis d’un laissez-passer pouvaient encore (difficilement) circuler au cœur de Gênes. Ce déploiement de force massif exerça un « coup de pression » sur les résidents les plus modestes d’une ville fragile et heurtée, déjà réputée pour son tempérament mélancolique.

Le sommet du G8 n’intervenait pas dans un lieu anodin. Derrière ses hautes demeures et sa richesse dormante, Gênes est aussi une ancienne cité de dockers et de métallos, mise knock out dans les années 80 par la désindustrialisation et le chômage de masse. Dans les venelles de la vieille ville, on peut observer le nouveau prolétariat venu des quatre horizons, petit peuple issu des bleds du Mezzogiorno, d’Afrique ou d’Amérique latine. Ainsi, dans le maquis de pierre du centro storico, marge et traditions, dealers et nobliaux, prostituées et étudiants, Sardes et Equatoriens se côtoient dans un temps suspendu. Cet enchevêtrement d’existences modestes achève sa course dans le port, juste sous l’autoroute.

Pourtant, comme l’a dit la journaliste Laura Gugliemi, on ne s’arrête jamais de vivre à Gênes. Les placettes de cette ville de spleen se prêtaient à nos beuveries nocturnes d’étudiants désargentés, les résidents tentant d’y mettre un terme en nous aspergeant d’eau glacée depuis leurs immeubles corsetés, comme dans une farce médiévale.

Sur les murs se lisaient de vagues slogans situationnistes et autres paroles de groupes punk hardcore bombés à la peinture, brouillons politisés d’une génération grandie à l’ombre de la statue du commandeur qu’était pour elle la génération des sixties et des seventies.


Ex-fan des nineties

En l’occurrence, il ne s’agissait que de l’humble génération des années 1990, celle des précaires fringués en parka militaire, le cheveu ras ou dreadlocké, arrivés après la grande glaciation du début des années 1980. Une jeunesse formée aux sons grisants de l’acid house, de la techno et du rock alternatif, dansant dans des hangars squattés, balbutiant les nouvelles utopies technologiques qu’étaient le hacking et l’internet libre. Le soir à Gênes, à part écluser sur les places, elle n’avait pas grand-chose d’autre à faire que de fréquenter les concerts des centres sociaux autogérés – Zapata ou Inmensa. La figure de ces années-là n’était plus Che Guevara et ses convictions irradiantes- ou alors, réduit à son seul visage détourné, samplé et ramené au statut d’un tag- mais le sous-commandant Marcos. A la fois crâne et humble, avec sa dose d’humour à la Jarry, d’anarchisme à la papa et de sagesse amérindienne, le leader zapatiste au sourire cagoulé appelait à « changer le monde tout en se gardant du pouvoir ».

C’est dans la tambouille de cette époque qu’avait surgi le mouvement altermondialiste deux ans auparavant, lors du précédent sommet de l’OMC à Seattle. « Non, la contre-culture n’est pas morte », expliquait alors Libération, à propos de ce creuset contestataire réunissant syndicalistes, partisans de la taxe Tobin, défenseurs de la nature, anars et cathos de gauche. Ses détracteurs critiquaient son manque d’unité, ou encore son absence de priorités. A l’intérieur de ce conglomérat hétéroclite, on préférait au contraire parler convergence et constitution d’un « mouvement des mouvements » qui aurait surfé sur l’émulation des luttes singulières face au « tout est à vendre » de l’équation néo-libérale. On évoquait aussi les multitudes, selon la terminologie de Toni Negri, pour évoquer une idée du commun qui n’annihilerait pas les différences.

A y regarder de plus près, il était inévitable que la greffe prenne entre les altermondialistes et le courant radical, certes résiduel mais toujours vivant au cœur des métropoles italiennes. Le G8 de Gênes allait servir de catalyseur aux éprouvettes de l’éternel laboratoire politique transalpin. Pour les différentes tendances du mouvement, l’occasion de s’agglomérer et de défier le pouvoir dans un match au sommet était trop belle. Tous ceux qui connaissaient un peu le pays savaient qu’entre l’Italie tout fric et people de Berlusconi et celle de la gauche la plus folle et créative d’Europe, la rencontre promettait d’être électrique.

La suite au prochain épisode…

Ah que je ne t’aime pas ! Moi non plus !

4

A Epinal on fait des images, mais aussi de copieux faits divers parfaitement capables de nous tirer d’une léthargie informationnelle propre au vacances. Bref, Epinal était l’endroit idéal sur terre pour que le démon de l’été, et ses forces négatives, s’exprime pleinement… Epinal était la seule ville au monde où, pour la plénitude extatique de nos zygomatiques, et l’immense lassitude des forces de l’ordre locales, un imitateur de Serge Gainsbourg pouvait poignarder un imitateur de Johnny Hallyday. Et oui. Oui…

Le quotidien régional l’Est Républicain précise : « Au départ, il y a une vieille et pittoresque rivalité entre deux imitateurs spinaliens. L’un, âgé de 50 ans, est spécialiste de Johnny. L’autre, 46 ans, de Gainsbarre. Tous deux participent régulièrement à des spectacles locaux ou des concours d’imitations… » Rien de bien méchant. Un univers mollement chabrolien comme on les aime. Un clocher. Quelques notables en complet-veston. Une poignée de saltimbanques.

Et puis de fascinants débordements nerveux… « Même si chacun a son registre, poursuivent nos confrères, ils se font plus ou moins de la concurrence. Rien de bien méchant là-dedans a priori. Sauf que la copie de Gainsbarre n’a pas vraiment le sens de la dérision de l’original. Au fil du temps, il a de moins en moins apprécié les vannes du pseudo Jojo. ». Il ne manquait plus que l’imitateur-sosie de Johnny Hallyday soit embauché comme gardien-factotum du lotissement où crèche le sosie-imitateur de Serge Gainsbourg, juste en face de la gendarmerie d’Epinal… C’est ce qui arriva… en juin dernier.

Pour parachever ce chef-d’œuvre fait-diversier, pseudo-Serge s’est mis à la fenêtre de son pavillon spinalien afin de se moquer joyeusement – pour de bien nébuleuses raisons – de pseudo-Jojo qui baladait sa pacifique tondeuse à gazon sur son légitime jardin. Le fac-similé d’Hallyday, agacé des quolibets et des lazzis, a dit ses quatre vérités à son comparse. Lequel a – peu après – pris l’algarade en travers du gosier ; avant de descendre d’un étage, de sortir un couteau, et de planter son ennemi à la gorge. A l’heure qu’il est Serge a été mis en examen pour « tentative de meurtre » ; tandis que les jours de l’infortuné Johnny, qui a été conduit à l’hôpital, ne sont plus en danger selon les praticiens.

Serge – Johnny. Une authentique forme de choc des cultures. Limite bouillon de culture. Image d’Epinal. « Que je t’aime ! » et « Je t’aime moi non plus »… non plus.

Fictions auto

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Les écrivains ont toujours, pour le meilleur comme pour le pire, adoré les automobiles. À deux ans d’intervalle, Roger Nimier et Albert Camus se sont tués dans de chics et dangereux bolides. Une Aston-Martin pour Nimier à l’entrée de l’autoroute de l’Ouest et la Facel-Vega de Michel Gallimard pour Camus sur la Nationale 6, quelque part dans l’Yonne.

Dans Mythologies automobiles, Thomas Morales fait appel aux écrivains mais aussi aux cinéastes, acteurs et chanteurs pour revisiter les Trente Glorieuses à travers sa nostalgie cylindrée de petit garçon qui eut mal au cœur à l’arrière des CX (pour la génération précédente, ce furent les DS) : « Je crois que l’automobile est entrée dans une nouvelle ère, celle du transport et du collectivisme. Je préfère me rappeler celle des émotions et des utopies. Pour les hommes nés après la Deuxième Guerre mondiale, les voitures ont façonné leur destin, leur manière de penser et d’aimer. ». [access capability= »lire_inedits »]

On ne calculait pas le prix du plein, on voulait ressembler à Belmondo

Son petit essai, brillant, rappelle les Autographies de François Nourrissier ou le Rapide essai de théologie automobile de Gaspard-Marie Janvier. Notre société s’est mise à détester la voiture, devenue symbole de beaufitude et d’irresponsabilité écologique, péché capital par les temps qui courent. D’ailleurs, elles se ressemblent toutes, sorties des mêmes bureaux d’études où des ingénieurs calculent le coefficient maximal de pénétration dans l’air plutôt que d’imaginer le véhicule qui fera rêver ou qui incarnera le moment d’une identité nationale partagée dont cette chère 404, celle de Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs, est un parfait symbole: « Gaulliste et communiste. Taxi parisien et police nationale. Saint-Tropez et Le Conquet. Gabin et Dewaere. Lautner et Godard. Morgon et Sidi Brahim. Chantal et Samira. Enfin, quoi, la France ! ».

Pour Morales, une voiture, dans le monde d’avant, c’était comme un vin naturel. Cela renvoyait à l’unicité d’un terroir. On savait ce qu’on faisait quand on choisissait une Cadillac. On était soit truand de haut vol, soit saltimbanque, soit les deux. On ne calculait pas le prix du plein, on voulait ressembler à Belmondo dans À bout de souffle mais on peut garder, comme Morales, une préférence pour la Ford Mustang de Steve McQueen dans Bullit, incarnation d’une certaine mélancolie virile et d’une élégance décidément insurpassable. Pour les Anglaises, la MG, la Triumph ou l’Austin Healey furent balayées par la désindustrialisation britannique alors que, comme le dit très joliment l’auteur sous le regard ému de Frank Alamo et de Richard Anthony : « Si le bonheur existe, les « petites anglaises » sont le plus court chemin pour y parvenir. » Quant aux Allemandes, la Mercedes et la BMW, elles ont symbolisé le triomphe d’un capitalisme rhénan heureux pour notables jusque dans les années 1970 et une reconversion dans la petite voiture qui a tué l’esprit de ces grandes marques.

On laissera au lecteur le soin de découvrir ce qui est dit des Italiennes ou des Japonaises car, l’air de rien, l’essai de Morales est aussi exhaustif qu’il est érudit, subversif et léger.[/access]

Mythologies automobiles

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Le destin de Breivik

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La Norvège est un des pays les plus riches du monde. L’un des plus ouverts aux étrangers également, puisqu’aujourd’hui quarante pour cent des enfants qui vivent à Oslo sont d’origine extra-européenne. La xénophobie y prospère, comme dans les pays voisins, la Suède et la Finlande.

Anders Behring Breivik, bon fils, employé consciencieux, depuis peu patron d’une entreprise spécialisée dans les légumes bios, franc-maçon, admirateur de Churchill et de Max Manus ( l’un des résistants les plus célèbres au nazisme ), auteur d’un manifeste de 1512 pages sur le net contre la société multiculturaliste – il convoque aussi bien les philosophes de l’école de Francfort qu’Unabomber et livre au passage quelques conseils judicieux sur les stratégies visant à détruire une centrale nucléaire – veut que l’immigration musulmane soit arrêtée sans délai et que le soutien financier de l’Union Européenne à l’Autorité palestinienne cesse. Il présente la Suisse comme un modèle de démocratie.

Fallait-il sur ces prémices qu’il se livre à cet incroyable carnage de l’île d’Utoeya et qu’il se ridiculise en se donnant le titre pompeux de Commandeur des Chevaliers Justiciers ? L’expérience – et pas seulement psychiatrique – a depuis longtemps établi les liens profonds et souterrains entre paranoïa, politique et refoulement sexuel. Nous y sommes. Anders Behring Breivik se réjouit de passer trente ans dans les prisons norvégiennes et d’avoir rendu son message audible. Il évitera ainsi ses rencontres hebdomadaires avec sa mère, n’aura plus à se soucier de la qualité de ses melons bios et pourra jouir pendant quelques mois d’une notoriété mondiale.

Évidemment, ses compagnons de cellule risquent fort de n’être ni blonds, ni chrétiens. Peut-être apprendra-t-il au fil des années à les apprécier ? Peut-être même se mettra-t-il en couple avec l’un d’eux… Plus le temps passera, plus son acte lui paraîtra dérisoire. Il aura enfin l’occasion de méditer sur la vanités des entreprises humaines.

Philosophe et poète du rire

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C’est en 1925 qu’Henri Roorda écrivit Le rire et les rieurs et Mon suicide, deux textes singuliers opportunément réédités par Mille et une nuits. Avant que cet opuscule ne tombe entre mes mains, j’ignorais tout de l’existence de son auteur né en 1870 à Bruxelles. J’avais certes entendu parler de sa mère, la Roorda sensible et de son arrière-grand-mère, la Roorda primitive – cher Gil, on me signale deux mille demandes immédiates de désabonnement, tu es sûr que je continue cet article ? –, mais j’ignorais tout de son père, aristocrate anarchiste et anticolonialiste, ami d’Elisée Reclus, parti avec sa famille trouver refuge à Lausanne – où son fils enseigna la pédagogie anarchiste et les mathématiques –, portant enfin ce nom splendide et digne de rivaliser avec nos plus irréductibles volcans islandais : Sikko Ernst Willem Roorda van Eysinga.

Le rire et les rieurs constitue un étrange objet hybride de facture philosophico-humoristique. Henri Roorda part du louable principe que le rire est un sujet trop sérieux pour être laissé entre les mains des philosophes – ces êtres trop souvent atrophiés du risorius. Tournant en dérision le besoin enfantin des philosophes de comprendre et de définir le rire, il passe brièvement en revue les principales divagations philosophiques sur le rire. Avec panache et humour, il botte successivement les culs de Hobbes, de Kant, de Schopenhauer, d’Herbert Spencer et du rirologue chevronné James Sully. Plus respectueusement, il croise pour finir les fers avec Bergson. Il reproche aux philosophes leur obstination enfantine à vouloir ramener l’inépuisable richesse des phénomènes, leur indomptable multiplicité, à un principe unique. Il moque, en l’occurrence, leur volonté farouche de ramener les innombrables rires à un rire unique, en oubliant en sus leur incarnation concrète, les mille visages hilares et charnels des rieurs.

Paradoxalement, ce qui m’a le plus touché dans Le rire et les rieurs, ce n’est pas tant l’efficacité de l’humour d’Henri Roorda que le charme de son humour et l’authentique singularité de sa pensée. Ses réfutations des différentes définitions du rire révèlent une étonnante habileté philosophique et une pensée d’une grande agilité. Sous ses abords frivoles, Le rire et les rieurs constitue un apport philosophique réel et non négligeable à la pensée sur le rire. Roorda réfute ses adversaires en leur opposant humblement mais sûrement une multitude de simples exemples concrets dont leurs définitions du rire sont incapables de rendre compte. C’est là que réside à mes yeux la plus grande virtuosité de Roorda : dans son art des contre-exemples imaginaires, dans la poésie, la variété et l’inventivité des situations imaginaires qu’il conçoit, qui évoquent de manière inattendue la poésie fêlée de Wittgenstein.

En voici deux exemples qu’Henri Roorda sert à Bergson pour contrarier sa théorie selon laquelle le rire naît lorsque ce qui est vivant prend un tour mécanique et pour lui démontrer que l’inverse arrive quelquefois. Un homme marche dans la rue sans y penser et sans éveiller le rire de quiconque. Mais voici que cet homme refuse de continuer à marcher machinalement et concentre maintenant toute son attention et toutes ses forces à sa marche. Cette bizarrerie déclenchera le rire. Roorda imagine ensuite un disciple de Bergson déjeunant tous les jours à côté de la même voisine de table. Il doit chaque jour lui réclamer la moutarde, mais se refuse à le faire en répétant la même phrase mécanique, car son maître enseigne qu’il se couvrirait ainsi de ridicule. Il s’épuise donc en inventant chaque jour une formulation nouvelle, toujours plus biscornue, jusqu’à celle-ci : « L’homme des cavernes, Madame, se passait de moutarde. Mais c’était une brute… ».

Les grands humoristes, selon Roorda, outre leur penchant à regarder la réalité de trop près ou de trop loin, sont des êtres handicapés par « l’extrême mobilité qu’il y a dans leurs pensées et dans leurs états d’âme ». Ils sont privés de la saine « raideur » du fanatique, « qui l’oblige à regarder longtemps le même aspect de la vérité. […] Le pauvre humoriste, ondoyant, divers et trop mobile, ne peut pas fixer longtemps son attention sur un même aspect des phénomènes. ».

Le 7 novembre 1925, longtemps avant Guy Debord mais parvenu déjà au même âge et hélas aux mêmes conclusions, Henri Roorda se tira une balle dans le cœur.

Le Rire et les rieurs: Suivi de Mon suicide

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Alexandre Astruc, le « tonton réac » de la Nouvelle Vague

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À 88 ans, Alexandre Astruc ne prétend pas à l’optimisme indécrottable de nos élites prolongées et ne se prend nullement pour une valeur morale incarnée. Il se contente d’être lucide, sobre comme un mathématicien. Cet artiste précis qui fut un jeune homme athlétique a reçu, lors du dernier Festival de Cannes, un prix spécial attribué par France Culture. Nous le connaissons depuis longtemps et nous l’avons rencontré, pour Causeur, au début du mois de mars. Comme toujours en hiver, il est arrivé vêtu d’un superbe manteau de cachemire un peu usé, ainsi qu’il convient à un dandy ou à un vieil adolescent aimable.

À la fin des années 1940, vous écrivez, dans un article fameux, publié par L’Écran français : « La littérature, c’est fini, passons au cinéma ! », puis vous développez la théorie de la « caméra-stylo », selon laquelle le cinéma peut, à son tour et à sa manière, envahir tout le champ exploré par la littérature (la psychologie, le temps, la métaphysique). Pour vous, « la mise en scène n’est plus un moyen d’illustrer ou de présenter une scène, mais une véritable écriture ». Alors, avez-vous consacré votre jeunesse à l’écriture ou au « septième art » ?

Au vrai, j’étais partagé. Je passais mon temps dans les salles, et je voulais écrire. Un événement m’a profondément marqué : le suicide de Stefan Zweig, en 1942, au Brésil. J’ai pensé qu’il s’était supprimé parce qu’il n’entendait plus parler allemand autour de lui. Eh bien, après la Libération, alors que j’en avais l’occasion, j’ai refusé de m’exiler à Hollywood par crainte de ne plus baigner dans la langue française et de ne plus pouvoir écrire ![access capability= »lire_inedits »] La mise en scène m’attirait beaucoup, mais son exercice me semblait constituer l’aboutissement d’un trop long apprentissage. J’ai donc écrit un roman en 1945, Les Vacances, et je suis entré au journal Combat, dirigé par Albert Camus, que j’avais croisé en 1942, à son retour d’Afrique du Nord. Paris était encore occupé, mais sa libération approchait. Les journaux, dont beaucoup étaient jusque-là clandestins, paraissaient librement. Claude Roy m’a recommandé de me rendre à Franc-Tireur où, avait-il précisé, une place m’attendait. Éclatent les premiers combats. J’habitais du côté de Villiers. Je me précipite à la mairie où l’on me répond que, si je veux combattre, je dois me procurer un fusil. J’en ai trouvé un chez un antiquaire, et j’ai commencé à canarder ! Je me suis donc présenté rue Réaumur, où j’ai d’abord été accueilli par un grand type qui m’a braqué avec sa pétoire ! J’ai demandé à voir un certain Chabot, dont m’avait parlé Claude Roy. Chabot était son nom de guerre, il s’appelait en réalité Georges Altman[1. Georges Altman, journaliste, critique de cinéma (1901-1960)]. Ce dernier m’a reçu rapidement. À la fin de notre entretien, il m’a simplement dit : « Assieds-toi, et écris un article ! » Là-dessus, je croise Albert Camus dans l’escalier, qui s’étonne de me trouver là, et me propose de le rejoindre à Combat. Voilà !

Quelle chance ! À l’âge de 22 ans, vous entrez à Combat, vous fréquentez Camus !

Oui mais, vous savez, Albert Camus, quoique fascinant d’intelligence, possédait une vraie simplicité. On riait souvent, on se chamaillait. Il ne ressemblait pas à l’icône que la postérité a fabriquée. Au quotidien, il n’avait rien à voir avec le penseur grave qu’on imagine. Au contraire, il chahutait, plaisait, séduisait : il voulait vivre. N’oubliez pas que la tuberculose avait manqué l’emporter. Par la suite, sa querelle avec Sartre, ses propres engagements lui ont donné une stature de penseur, couronnée du prix Nobel. J’ai vu récemment que Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, présente une sélection des plus grands philosophes occidentaux. Imaginez qu’on y trouve Leibniz, Nietzsche et… Camus ! Quelle rigolade ! Que vient-il faire parmi ces gens ? Camus n’était pas un philosophe. Mon ami Jean-Jacques Brochier a écrit Camus, philosophe pour classe terminale, un texte méchant, mais assez juste dans le propos. Il n’en demeure pas moins que Camus fut un excellent journaliste et, bien sûr, un grand écrivain. Pour épicer un peu tout cela, je dois ajouter que j’étais également l’ami de Jean-Paul Sartre.

Après la guerre, une autre génération que la vôtre rafle la mise : les garçons de la Nouvelle Vague, dont Jean-Luc Godard a dit que vous étiez le « tonton »…

C’est vrai, Jean-Luc m’a surnommé ainsi. Je suis, par mes écrits, par mes critiques, par mon écriture, en quelque sorte, l’instigateur de la Nouvelle Vague, sans en être membre. Notez que, parmi tous les metteurs en scène de ce mouvement, selon moi, seuls Godard et Rohmer bouleversent la mise en scène, ont vraiment proposé quelque chose de neuf. Avec de notables différences: Godard s’est joué de l’image, alors que Rohmer a été plus « franc », il n’a pas dit, à la manière de Jean-Luc : « C’est juste une image. » Permettez-moi d’ailleurs d’évoquer la figure d’Éric Rohmer, homme d’une profonde culture littéraire, très fin, que j’avais en grande estime. Je l’ai rencontré aux Cahiers du cinéma, où nous étions la fraction « réactionnaire », alors que François Truffaut conduisait les « progressistes ».

Pourtant, la « caméra-stylo » vous plaçait plutôt du côté de ces derniers…

Situons l’épisode dans son contexte. Lorsque j’ai écrit ce texte, en 1948, j’entendais « contrarier » le fameux « ciné-œil » de Dziga Vertov. Depuis, j’ai changé d’opinion mais, à l’époque, je voulais signifier que tourner un film revenait à l’écrire. Je pensais que le scénario n’avait plus l’importance qu’on lui avait accordée. En fait, j’appelais de mes vœux le cinéma dit « d’auteur ». En réalité, Howard Hawks, Raoul Walsh, John Ford et quelques autres étaient déjà des auteurs. Ils travaillaient avec des scénaristes, avec des producteurs, mais décidaient du « final cut » alors que la plupart de leurs confrères demeuraient sous la férule des studios. Pour ma génération, le héros se nommait Orson Welles. Après le succès phénoménal de sa « dramatique de radio »[2. Le 30 octobre 1938, Orson Welles produisit pour la radio une adaptation de La Guerre des mondes, de H. G. Wells (The War of the Worlds, 1898). Elle créa une panique nationale.], il fut assailli par les producteurs d’Hollywood. Welles, très intelligent, obtint de la part des « tycoons » une liberté totale sur le montage final. D’entrée, il réalisa Citizen Kane. Ce faisant, il imposa la figure du metteur en scène indépendant. Certes, cette situation enviable ne dura pas, mais la réputation de Welles gagna l’Europe et nous donna des ailes.

Donc, en 1948, vous tournez un court-métrage, que l’on pourrait qualifier de burlesque, Ulysse ou les mauvaises rencontres, et, en 1952, vous rencontrez le succès auprès du public et de la critique avec Le Rideau cramoisi, votre premier « vrai » film, quoiqu’un moyen-métrage, pour lequel vous obtenez le prix Louis-Delluc.

Je tiens à préciser que je ne suis pas à l’origine du projet de ce film. Je n’avais même pas lu la nouvelle de Jules Barbey d’Aurevilly. Je cherchais, dans la littérature française, un texte que je pourrais adapter à moindre coût. Le hasard de mes lectures m’a conduit au Rideau : une nouvelle brève, avec peu de changements de décor, une histoire solide, « fantastique » : j’ai sauté sur l’occasion.

En 1955, vous sortez votre deuxième film, Les Mauvaises rencontres…

Un soir, je suis invité à dîner, en compagnie de Louise de Vilmorin, chez Paul Auriol, le fils du président de la République Vincent Auriol. Une parenthèse pour Louise de Vilmorin, que j’ai vue souvent chez Hélène et Pierre Lazareff, et avec laquelle je m’entendais à merveille ; elle avait un humour ravageur : compagne d’André Malraux, alors auréolé de gloire, elle se nommait elle-même « Marilyn Malraux » ! À ce dîner se trouvait un producteur de cinéma, Edmond Ténoudji. « Si vous avez l’idée d’un film, me dit-il, n’hésitez pas à me solliciter. ». Vous pensez bien que je n’allais pas laisser passer une telle occasion ! Le lendemain, je me précipitai dans le bureau de mon ami Roland Laudenbach, alors directeur de La Table Ronde : quel roman, édité par ses soins, pourrait faire un bon scénario ? Il m’a suggéré Une Sacrée salade, de Cécil Saint-Laurent, l’alias de Jacques Laurent, que nous avons adapté ensemble, lui et moi. Je dois dire que Jacques Laurent nous a donné un sérieux coup de main, sans doute parce que les Éditions de La Table Ronde réunissaient la droite « buissonnière », des esprits libres, solidaires et non-conformistes, à l’écart des courants politiques dominants. Laurent a fait savoir à Edmond Ténoudji qu’il consentirait à réduire la part de ses droits sur l’adaptation cinématographique si j’en étais le metteur en scène, alors que Max Ophüls s’était déjà montré intéressé !

Vous avez frôlé le scandale…

Oui, à cause d’un avortement évoqué dans le film. Il y eut des protestations officielles lorsque celui-ci fut choisi pour représenter la France à la Mostra de Venise. J’ai demandé une audience à Edgar Faure, alors président du Conseil, par l’intermédiaire de son chef de cabinet. Et tout fut arrangé ! Je n’avais pas cherché le scandale, mais je ne voulais pas censurer notre scénario. Après ces événements, j’ai fait la connaissance de Françoise Sagan. Le monde tournait autour de Sagan, à ce moment-là. Elle m’a simplement fait cette proposition : « Faisons un film ensemble ! » Et, ensemble, nous avons élaboré un récit, La Plaie et le couteau, qui deviendra à l’écran La Proie pour l’ombre. Les choses se sont passées de façon très curieuse : je voulais Maria Schell dans le rôle principal, puis ma route a croisé celle de la productrice Annie Dorfmann. Celle-ci songeait alors à Claude Autant-Lara pour diriger Une Vie, d’après Guy de Maupassant. Pour une raison que je ne m’explique pas, mais dont je me réjouis aujourd’hui encore, elle m’a « offert » Une Vie, qui est, à mon humble avis, mon meilleur film. Finalement, nous avons engagé Maria Schell pour incarner le personnage de Jeanne Dandieu. Et c’est Annie Girardot qui a eu le premier rôle féminin de La Proie pour l’ombre, que j’ai tourné peu après.

Vous avez bien connu Maurice Ronet qui était, parmi les comédiens, le cousin des « hussards », imaginés par Bernard Frank, qui entouraient Roger Nimier. Il ne manquait pas de courage : après 68, il organisa un festival du film de droite, à Paris. Vos fréquentations littéraires et amicales ne manquaient pas d’éclectisme…

Maurice était comme un frère. Avec lui, Christian Marquand, Michel Auclair, Daniel Gélin, nous formions une bande de germanopratins. J’habitais chez Marquand, Maurice m’appelait : « Que fais-tu ? Rejoins-moi. ». La guerre était finie, Paris n’était plus bombardé : pourtant, nous retournions dans les caves pour nous y amuser ! Maurice s’est révélé dans Rendez-vous de juillet , une pépinière de jeunes talents, ce film ! Oui, Maurice fut un frère, mais il « tenait » mieux l’alcool que moi ! Nous avions les mêmes goûts, nous préférions Balzac à Hugo, par exemple. Nous refusions de nous fondre dans une pensée commune. À l’époque, cette attitude morale était classée à droite… En face, il y avait le communisme. Nombre de mes amis étaient « de gauche » voire communistes, mais je n’ai jamais été tenté d’adhérer au Parti. Paul Éluard me l’avait proposé pendant la guerre, dans l’atelier de Picasso : « Votre place est parmi nous. ». J’ai ri. Je n’avais pas de fortune personnelle, je considérais mon cerveau comme mon unique et précieux bien sur cette Terre. Rien ne m’aurait contraint à abdiquer ma liberté de penser. Sous l’Occupation, j’avais écrit un article très favorable à Sartre, dans la revue de mon cher Jean Lescure, Message. Je l’ai rencontré, notre amitié a résisté à tout, et même à son engagement communiste, que je trouvais absurde. Mais jamais je n’ai cessé de l’admirer pour autant. Au fond, l’artiste qui me correspond, c’est Claude Monet ; il veut du neuf, mais il respecte les maîtres anciens : un révolutionnaire en redingote ![/access]

Israël pour les nuls

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Sarah Glidden est une jeune dessinatrice américaine qui vit et travaille à Brooklyn. D’un séjour en Israël, organisé dans le cadre du programme Taglit (visant à faire connaître la « Terre promise » à des jeunes Juifs du monde entier), elle a rapporté un carnet de voyage dense et passionnant sous la forme d’un magnifique roman graphique de plus de 200 pages. Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) nous fait vivre chronologiquement et en sept chapitres, ouvert chacun par une carte de la zone couverte, l’aventure de ce voyage initiatique prenant parfois – pour le plus grand dam de Sarah ! – des allures de simple virée touristique de jeunes en autocar. Le personnage de Sarah est singulièrement attachant : la jeune New-yorkaise « progressiste » est hantée par la question israélo-palestinienne (dont elle suit les soubresauts dans le New York Times), et soumet sa propre judéité à mille interrogations existentielles variées. Dans ses valises, elle hésite, au début, à emporter deux livres : une Histoire du conflit israélo-palestinien et un recueil nébuleux titré Combattre le sionisme. Réponses juives, américaines et progressistes. Une relation amoureuse avec un Jamil d’origine pakistanaise accroît encore son intérêt pour la question de la cohabitation des Juifs et des Arabes sur le sol israélien. [access capability= »lire_inedits »]

Le puits sans fond des doutes. C’est-à-dire de la prudence

L’une des grandes forces de ce roman graphique est de nous faire suivre avec bonheur l’état psychologique de Sarah, dont les préjugés négatifs à l’égard d’Israël vont être ébranlés peu à peu par une confrontation parfois brutale à la réalité des faits et par des rencontres enrichissantes : Gil, le guide flegmatique et tempérant de son groupe Taglit, Nadaw, jeune Israélien faisant partie de l’aventure, soldats touchants aux visages encore boursouflés des traits de l’enfance, et aussi le rabbin humaniste Hartman. Les différentes étapes de ce voyage ne marquent par les stations d’une conversion, mais les degrés d’une prise de conscience. C’est toujours en faisant dialoguer en elle-même ses propres préjugés sur Israël et ce qu’elle en comprend progressivement que Sarah se forge une opinion vraie. Mais c’est aussi sous l’emprise de cette captivante dialectique du sable et du soleil qu’elle tombe dans le puits sans fond des doutes. C’est-à-dire de la prudence.

La vigueur du livre tient d’abord à la richesse documentaire de l’information, qui en fait un honnête guide du genre « Israël pour les nuls », autrement dit pour ceux que la question intéresse mais qui n’en savent pas bien lourd. Le cas du plateau du Golan, que la crise en Syrie a replacé dans l’actualité ces derniers jours, est présenté avec un grand sens de la pédagogie. Comme l’épopée des pionniers juifs de Degania, fuyant les pogroms d’Europe de l’Est, bien avant la Seconde Guerre mondiale, pour s’installer autour du lac de Tibériade.

Mémoire partout et centres commerciaux aussi

À Tel Aviv, Glidden visite la salle de l’Indépendance où fut proclamé l’État d’Israël en 1948, et − frappée par les images de l’Holocauste et par l’impossible sourire d’Anne Frank − fond en larmes. À Massada, elle se passionne pour le récit de Flavius Josèphe (mais où sont les femmes qui se passionnent pour Flavius Josèphe ?!), et nous fait revivre le destin épique d’un millier de juifs légendaires qui, à l’issue d’un siège éprouvant, préférèrent le suicide collectif à la soumission aux soldats romains. Au mur des Lamentations, à Jérusalem, elle s’interroge – et nous avec elle – sur l’imbroglio proche-oriental. Mais tout en sacrifiant aux étapes historiques et « touristiques » obligées, l’auteur est capable de dénoncer le dispositif même dans lequel on l’embringue parfois. Mémoire partout et centres commerciaux… partout aussi ! Après une visite de Yad Vashem, le groupe de jeunes est véhiculé vers un de ces temples bétonnés de la consommation de masse. « Si le but était de faire marcher l’économie israélienne, ils n’avaient qu’à nous demander 20 dollars dès le départ », se dit Sarah, dépitée.

Le roman de Glidden vaut aussi (et surtout !) par sa qualité graphique. Aquarelliste hors-pair, la jeune femme réussit magnifiquement à traduire en couleurs évanescentes les paysages israéliens qu’elle entrevoit par les fenêtres de l’autocar omniprésent – « J’attends que le paysage ressemble plus à ce que j’attendais d’Israël, et moins à la Pennsylvanie rurale », écrit-elle. Peu après, elle est foudroyée par le ciel bleu et orangé de Tibériade. Et nous avec. Ce livre, en trois mots : beau, utile et malin. [/access]

How to Understand Israel in 60 Days or Less

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Le supermarché à visage humain

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J’ai connu ma première extase mystique dans un supermarché il y a quinze ans à Tübingen. Semblable à un personnage hagard de David Lynch aux pupilles hallucinées par l’inquiétante étrangeté, j’errais interminablement entre les rayonnages, m’adonnant à la contemplation de la marchandise dans une sorte d’hommage expérimental à Michel Houellebecq, écoutant dans mon walkman l’explosion triomphale des chœurs sublimes de Guillaume de Machaut mettant souverainement à nu le néant de la marchandise.

Dans le quartier de Ménilmontant, une lèpre effrayante de luxueux sacs plastique vert pomme poussée soudain au bout des mains de presque tous les passants ainsi que deux ou trois carrioles publicitaires, hideusement vert pomme elles aussi, m’ont appris il y a quelques jours la sinistre implantation dans ce lieu aimé et aimable d’un supermarché Auchan « A 2 pas ».

Pénétrant dans ce sanctuaire irréparablement sympathique, j’ai pu découvrir avec effroi les derniers pas du Capital dans la captation toujours plus resserrée des désirs humains. L’approfondissement de cette captation s’y accomplit simultanément sur un plan horizontal et sur un plan vertical, atteignant ainsi ce point d’horreur terminale dont seule l’expression de « supermarché à visage humain » peut rendre compte. Ce point de violence si inouï que toute perception de violence est absorbée par la puissance de neutralisation du dispositif. En fait, ce supermarché m’a presque plu : et c’est bien en cela qu’il m’a horrifié.

Extension sur le plan horizontal : « A 2 pas » est le supermarché le plus égalitaire qui soit, il offre une gamme bariolée de produits à prix extrêmement réduits. C’est un supermarché pour tous (et en aucun cas pour personne !). Le Capital y a corrigé une erreur de jeunesse : ses employés ne sont plus de jeunes banlieusards sous-payés emplissant en contrepartie la sonosphère du supermarché de leurs conversations privées tonitruantes sans daigner accorder le moindre regard à la clientèle. Les nouveaux employés sont désormais des banlieusards neutralisés, conjuguant vitalité, naturel et bienveillance. Cette transformation ne signifie pas pour autant un retour au paradigme désuet du « service ». Ces employés, conçus semble-t-il sur le modèle des serveurs fraternels des cafés bobos, n’offrent pas leurs services mais leur connivence et leur amitié. Ils sont le miroir égalitaire des clients, ils incarnent l’abolition de la distinction entre clients et employés. Tout suggère qu’ils pourraient parfaitement demander à chaque seconde à n’importe quel client, avec une accolade enjouée : « Tu peux prendre ma caisse cinq minutes ? Je vais fumer ma clope ! »

Extension sur le plan vertical : simultanément, quiconque pénètre ce lieu est un élu. « A 2 pas » lui prodigue non seulement une profusion et une variété presque divine de marchandises, mais aussi des signes de luxe à foison. Un luxe à la portée de tous. Il invente le luxe ordinaire, le luxe égalitaire, dont le prestigieux vert pomme est indiscutablement la couleur. Il affranchit le consommateur – devenu vieux pote et voisin – de tout sentiment d’écrasement et d’oppression en lui ouvrant ses couloirs aussi luxueusement spacieux que ceux d’un appartement royal ou d’un Monoprix.

Mais je n’ai encore rien dit du véritable coup de génie d’ « A 2 pas », par lequel le plan horizontal (égalitaire) et le plan vertical (élévation vers la transcendance de la Marchandise) se trouvent miraculeusement noués : cet espace sacré est parsemé des photographies en grand format et de bonne qualité de la totalité de ses employés, assorties du prénom de chacun de ces vendeurs-stars. Ces prestigieuses photographies transmuent ainsi les employés en prêtres télégéniques, en interface charnelle entre le monde humain et l’Olympe de la Marchandise. A leur contact si simple et si humain, nous franchissons sans même nous en apercevoir le porche sacré et pénétrons à notre tour derrière l’écran, à l’intérieur de la sphère transcendante et glorieuse de l’Image et de la Marchandise. La promesse est enfin accomplie : « Nectar à 1 euro 32 ! », « Ambroisie à 2 euros 21 ! »