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Coran, un dossier brûlant

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La vidéo d’un internaute alsacien qui brûle un exemplaire du Coran – et, les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, pisse sur les flammes pour éteindre le feu – a provoqué le tollé auquel on pouvait s’attendre dans la communauté musulmane. Le délégué général de la mosquée de Strasbourg, Abdelaziz Choukri, qui a alerté les autorités, s’est entretenu avec l’auteur du blasphème, avant de porter plainte pour incitation à la haine raciale. Le Parquet a déjà annoncé que le jeune provocateur serait poursuivi.

Dans l’ambiance qui règne ces temps-ci en Alsace, où les vandalismes à caractère raciste ou antisémite augmentent, on a vite fait de mettre dans le même sac délits racistes et sacrilège. Or, s’en prendre à des personnes ou des groupes en raison de leur origine ethnique, de leurs croyances ou de leurs mœurs et critiquer ou ridiculiser des croyances ou des idées, ce n’est pas la même chose.

Agresser des juifs, des musulmans, des chrétiens, ou profaner leurs tombes, c’est peut être du racisme mais se moquer du caractère sacré du Coran, de la Torah ou des Evangiles, sûrement pas.

Qu’à cela ne tienne, l’islam outragé invoque le racisme. Une offense faite à la « race musulmane » sans doute ? Dans un monde où rappelons-le, les races n’existent pas.

Mais cet amas de contradictions n’empêchera ni les politiques ni, semble-t-il, les médias, de brandir le fatal anathème.

Délit de blasphème ?

La République est dans son rôle quand elle protège les citoyens contre les violences discriminatoires mais le caractère saint ou non d’un texte, ce n’est pas son affaire. L’autodafé de ce jeune homme qui n’a jamais brûlé personne ne relève pas de la haine ou du racisme mais du blasphème. Or si toute la société française condamne et punit les expressions ou les actes racistes, le délit de blasphème n’existe plus depuis les Lumières et les religieux ont fini par se faire une raison, prenant de la distance avec les blasphémateurs ou se cassant le nez sur la justice qui jusqu’à présent défend ce droit au nom de la liberté d’expression.

L’islam qui, sur ses terres historiques, punit de mort ceux qui prennent des libertés avec le Coran ou le Prophète s’accommode mal de ce droit au blasphème reconnu en Occident. En Europe, le délit d’outrage aux religions est tombé en désuétude, il existe en Irlande mais pas en Angleterre, se maintient là où les corbeaux font les lois avec les voix des grenouilles de bénitier. La législation du Concordat en Alsace et Moselle prévoit toujours trois ans de prison pour les bouffeurs de curés bouffeurs de choucroute mais il y a longtemps que personne n’a tâté du cachot. Ça pourrait changer si l’on écoute les doléances d’un culte venu du sud comme les cigognes mais qui lui, ne repartira pas.

En France, où les héritiers de Voltaire préfèrent la liberté d’expression qui s’use si l’on ne s’en sert pas à la paix des culs-bénits, le blasphème n’est pas puni par la loi. À l’ONU, les pays musulmans tentent de faire adopter un délit de blasphème à un monde laïc qui s’y oppose. Dans notre affaire, le dialogue de sourds qui s’est tenu entre le profanateur qui déclare « on est en France et on peut brûler un livre de Winnie l’Ourson, comme le Coran » et l’autorité musulmane qui répond « si on ne réagit pas, on autorise les gens à brûler un livre saint », témoigne de ce décalage des approches et des civilisations.

La liberté de croire est garantie par notre droit mais la liberté de se moquer aussi. Si la loi reconnaissait la sainteté d’une croyance ou d’une idéologie, elle rendrait celle-ci intouchable et réprimerait bientôt non seulement les provocations insultantes mais aussi toute caricature et toute critique, empêchant toute remise en question et toute adaptation à la modernité.

Aucun homme de foi n’aime voir son crédo ridiculisé ou les objets saints de son culte être traités comme de l’ordinaire profane. Mais c’est le prix à payer pour vivre dans le monde libre de la raison et du progrès. La liberté de penser et de s’exprimer par le rire ou la provocation ne peut s’arrêter aux sujets décrétés tabous par les croyants. C’est en acceptant, même en faisant la grimace, la critique de soi jusqu’à la raillerie, qu’on évolue et si la France peut aider l’islam à devenir un islam de France, c’est en l’obligeant à souffrir cette critique, incontournable condition de cette révolution-évolution qu’attend l’immense majorité des Français, à commencer par les musulmans.

Tout le débat sur l’islam dans le numéro d’octobre de Causeur.

Résurrection tardive

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L’histoire est connue. En 1952, Bernard Frank écrit, dans Les Temps modernes, un papier intitulé « Grognards et hussards ». Il s’en prend à une poignée de gandins – Antoine Blondin, Roger Nimier, Jacques Laurent et Michel Déon – qui, dans des romans comme Le Hussard bleu, L’Europe buissonnière ou Les Corps tranquilles, se moquent des diktats politiques de l’après-guerre et préfèrent séduire plutôt que convaincre. S’ils admirent Chardonne et Morand, ce sont donc des fascistes. Au début des années 1950, c’est une sacrée carte de visite : « Comme tous les fascistes, les hussards détestent la discussion. Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase, il y a mort d’homme. Ce n’est pas grave. C’est une mort pour rire. »

Aujourd’hui, n’importe quel plumitif intenterait, pour une telle assertion, une action en justice. A l’époque, rien. Au contraire, tous ont salué le talent de Bernard Frank, refusant seulement de se voir encager dans un groupe. Jacques Laurent précisa qu’il préférait les fantassins aux « hussards » et Martine Carol, adorable Caroline chérie, à tout le reste. Pendant la guerre d’Algérie, les « hussards » aggravèrent leur cas, avec quelques autres dont le maquisard et flibustier Jacques Perret, en attaquant, plume à l’assaut, de Gaulle rebaptisé « La grande Zorah ». La cause était perdue ; la défaite fut pleine de panache, c’est-à-dire riche en textes de grand style. Mauriac sous de Gaulle de Laurent et Le Vilain temps de Perret restent des chefs-d’œuvre de pamphlets, tous deux condamnés pour une exquise infamie : offense au chef de l’Etat.

Destinés à cramer la vie le souffle au cœur puis à se retirer pour un très long moment dans une maison de famille, un bar de palace ou en bord de mer, les « hussards » n’existent pas. Ils ne s’appréciaient pas forcément les uns les autres, ne se fréquentaient, à l’occasion, que dans les colonnes des mêmes revues – La Table ronde, Arts, La Parisienne notamment. En somme, ils n’ont été que la géniale invention d’un Bernard Frank qui se cherchait une place au soleil. Ce qui est facile à comprendre quand on le lit : « Ils aiment les femmes (Stendhal, Elle), les autos (Buffon, Auto-Journal), la vitesse (Morand), les salons (Stendhal, Proust), les alcools (un peu tout le monde), la plaisanterie (leur mauvais goût). »
La définition est plaisante. Sartre est renvoyé dans les cordes. Sagan se faufile avec son Bonjour tristesse. Roger Vailland – communiste, libertin, alcoolique et drogué au regard froid – n’est pas loin non plus.

Au milieu des années 1980, Jérôme Garcin crut reconnaître des « néo-hussards » : Patrick Besson, Eric Neuhoff, Denis Tillinac et Didier Van Cauwelaert. Pourquoi pas, même si Tillinac était enterré en Corrèze et Van Cauwelaert inconnu au bataillon des mots. Besson et Neuhoff, par contre, furent d’une belle aventure qui ne s’est pas privée de saluer Frank, Nimier, Blondin et Laurent : la revue Rive droite.

« Vendanges tardives », un livre hors saison qui rend plus léger l’automne naissant

C’était en 1990. Ça a duré quatre numéros avec, pour éditeur, Thierry Ardisson – alors romancier inspiré et pas encore animateur pubard en bout de course. Au sommaire : Frébourg, Saint-Vincent, Parisis, Leroy, le trop oublié Jean-Michel Gravier ou encore Frédéric Fajardie. Mais aussi Jean-François Coulomb, homme de télé, de presse écrite, de ce qui lui plaît. Coulomb offrit à Rive droite une histoire d’amour triste sur fond de bataille napoléonienne : Paris-Austerlitz. Vingt ans après, cette nouvelle clôt Vendanges tardives, petit livre hors saison qui rend plus léger l’automne naissant. En exergue de ce recueil de quatorze textes ciselés en puncheur orfèvre de la langue française, deux clins d’œil, à Bernard Frank – « L‘insolence consiste à écrire peu » – et à Patrick Besson : « Aucun problème ne résiste à la vodka pamplemousse ».

Qu’il situe son récit à Paris, en Egypte ou dans un cimetière, Coulomb pose son ambiance comme il sifflerait une coupe de champagne, poursuit son intrigue tantôt en douceur tantôt pied au plancher et soigne ses chutes, toutes des banderilles de grâce cruelle. Il arrive que ses héros reviennent d’une guerre en Irak. Ou qu’ils boivent des daiquiris à la santé d’Hemingway, au Floridita de La Havane. Ou qu’ils ressemblent à Romain Gary juste avant l’ultime bye-bye, regardant une jeune demoiselle lire un de ses livres. Ils cachent leurs blessures derrière des lunettes noires et sous un costume en lin froissé. N’attendant rien, ils n’espèrent pas davantage. Ils ne croient plus en l’amour, ce chien de l’enfer. Puis ils y croient encore un peu, forcément. La faute à des héroïnes inoubliables. Chez Coulomb, elles s’appellent Aglaé et Alix de Chanturejolles, jumelles coquines ; Zelda ; Constance ; Carla ; ou Olympe de Vinezac.

L’apparition d’Olympe, aux premières lignes de Vendanges tardives, c’est Ursula Andress sortant des flots dans James Bond 007 contre Dr No : « Olympe est nue. Elle sait que je la regarde. Allongée sur le ventre, sa main effleure l’eau de la piscine. L’air sent la lavande. Sous le soleil, les oliviers ont des reflets d’argent. C’est l’heure de la sieste. La chaleur fige tout. Seules les cigales s’agitent. Délicieusement dorée, Olympe de Vinezac a un corps parfait. Digne du ciseau de Canova. D’un geste lent, elle essuie quelques gouttes de sueur qui perlent sur sa nuque. Entoure sa tête de ses bras. Ecarte légèrement les jambes, comme pour mieux se caler sur le matelas. Elle s’offre, pour ne pas avoir à s’abandonner ».

Jean-François Coulomb se lit et se relit comme une ivresse à prolonger, comme un auteur précieux à ranger, dans sa bibliothèque, près de quelques autres qui, eux aussi, savent que la passion des femmes, des paysages, de la vitesse, de la lenteur, de l’alcool et des plaisanteries mélancoliques, c’est l’ultime art de survivre en milieu hostile.

Vendanges tardives

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Les cow-boys se mettent au thé

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Sarah Palin
Sarah Palin prononce un discours lors d’un meeting du Tea Party à Turlock (Californie), le 10 juin 2010. Photographie : Russel Reno.

Les élections dites de midterm (mi-mandat) aux Etats-Unis sont rarement favorables au président en place, car elles interviennent dans une période où les électeurs s’aperçoivent que le dieu (ou le diable) qui a été porté à la Maison Blanche deux ans plus tôt est un mortel faillible comme vous et moi. Rappelons-nous Bill Clinton : élu triomphalement en 1992, il prend une claque sévère aux midterm de 1994… et se fait réélire dans un fauteuil en 1996.

On n’accordera donc qu’une valeur descriptive, et non pas prédictive, à ce relevé d’impressions recueillies sur place six semaines avant le vote du 2 novembre.

Ayant soigneusement évité d’arpenter les couloirs du Congrès à Washington, de frapper aux portes des salles de rédaction du New York Times ou de CNN, de solliciter les experts habituels de l’analyse fine et subtile de la vie politique américaine à l’usage de ces ignares de Français, je suis allé, comme on dit « sur le terrain ». Non pour illustrer l’adage des prétendus grands reporters albertlondrisés clamant, la main sur le cœur, que « seul le terrain ne ment pas », mais parce que j’aime l’Amérique des petites villes, des grands espaces, des bistrots au milieu de nulle part.

[access capability= »lire_inedits »]Cette fois-ci, j’ai sillonné le Far West, comme on disait quand j’étais enfant et qu’Yves Montand nous bourrait le mou en chantant « Dans les plaines du Far West quand vient la nuit… ». En fait de plaines, ce sont essentiellement des montagnes dont la hauteur et la beauté rivalisent sans peine avec celles du lieu de ma résidence habituelle.

La magie Obama ne fera pas de miracle le 2 novembre

Comme tous les Américains, les habitants de ces régions reculées sont appelés aux urnes, et cela se voit au bord des routes avec une floraison de panneaux invitant les passants à apporter leurs suffrages à Jim Machin, Willy Dugenou ou Alicia McMiche qui rêvent de devenir député, sénateur, ou plus modestement shériff ou procureur du comté. Dès qu’on ouvre la télé, on est abreuvé de spots vantant les mérites de ces candidats ou dénonçant les turpitudes de leurs adversaires, car la publicité négative (la plus marrante pour les observateurs extérieurs) est une des spécialités de la culture démocratique des Etats-Unis. Une voix lugubre commente des images en noir et blanc montrant le concurrent dans des poses désavantageuses et fait la liste de ses turpitudes : promesses non tenues, fraude fiscale, vie privée agitée… rien ne lui sera épargné. Et il suffit de zapper pour voir que le candidat étrillé ne se prive pas de rendre la politesse à son adversaire.

À l’issue de deux semaines de tribulations dans le Colorado, le Nouveau-Mexique, l’Arizona, et l’Utah avec le nez en l’air, les yeux et les oreilles grands ouverts, il ne fait pas de doute que la magie Obama ne fera pas de miracle le 2 novembre. Même ses partisans les plus fidèles, ces liberals (intellectuels de gauche) qui animent souvent la vie culturelle des villes petites et moyennes, n’ont plus la pêche de l’élection présidentielle de 2008.

En fait, ils sont partagés entre leurs idéaux progressistes les amenant à soutenir le grand projet présidentiel d’extension au plus grand nombre de la Sécurité sociale et le fait d’avoir, en tant que classe moyenne, à en supporter le coût. Quant à ces mêmes membres des classes moyennes qui ne partagent pas la philosophie sociale des liberals, ils sont carrément furieux et vont se défouler aux meetings du « Tea Party » et faire une ovation à sa figure emblématique, Sarah Palin.

Quel que soit le résultat final des midterm, même si les démocrates parviennent, à l’arraché, à conserver une courte majorité au Sénat, dont seul le tiers des sièges est renouvelé, cette campagne a installé le mouvement Tea Party et Sarah Palin au cœur du dispositif de l’élection présidentielle de 2012. Le Tea Party doit son nom à un épisode fameux de la révolution américaine, en 1773, au cours duquel les colons américains de Boston jetèrent dans le port les cargaisons de thé des navires britanniques pour protester contre la taxation trop élevée de ce breuvage par la Couronne. Ce mouvement est parvenu à cristalliser par des méthodes modernes (réseaux sociaux, buzz internet etc.) tous les mécontents de la politique de la Maison Blanche et a réussi à décloisonner les diverses chapelles conservatrices. Les « libertariens » moralement laxistes y côtoient les évangéliques rigoristes, et les artisans, petits commerçants, gens du small business se retrouvent dans le Tea Party en compagnie de notables bien nantis qui croient qu’Obama conduit la nation américaine vers le communisme…

Moquée au début, y compris dans l’establishment républicain, Sarah Palin s’est révélée une redoutable tacticienne en abandonnant son poste de gouverneur de l’Alaska pour faire surgir le Tea Party Movement à l’échelle nationale. Et cela a payé : dans de nombreux Etats, les hommes et les femmes qu’elle a soutenus l’ont emporté lors des primaires républicaines pour les candidatures à la Chambre et au Sénat et pour des postes de gouverneur. La plus spectaculaire de ces victoires s’est produite dans le Delaware, où une jeune femme de 32 ans, Christine O’Donnell, une excitée favorable à la chasteté avant le mariage, a balayé Mike Castell, un républicain modéré, gouverneur de l’Etat et aspirant à la succession au Sénat du vice-président Joe Biden.

Certes, parmi les gens investis par le Tea Party, on trouve quelques hurluberlus comme cette Sharron Angle, candidate dans le Nevada contre Harry Reid, le président démocrate du Sénat, qui veut supprimer le département (ministère) de l’éducation et privatiser la Sécurité sociale. Sarah Palin, cependant, se garde bien de sortir du discours conservateur mainstream : moins d’Etat, moins d’impôts, retour aux reaganomics qui firent merveille dans les années 1980.

Aujourd’hui, l’appareil démocrate a bien conscience qu’il est trop tard pour renvoyer les gens du Tea Party dans l’enfer de l’extrémisme hors du réel sociétal. Alors qu’ils avaient misé, au départ, sur la « localisation » de cette campagne électorale, en la purgeant au maximum des querelles nationales, l’omniprésence médiatique de Sarah Palin et de ses affidés contraint la Maison Blanche à mettre les mains dans le cambouis pour limiter les dégâts. Obama, qui se réservait jusque-là pour les affaires du monde, va reprendre du service en allant se montrer dans des Etats où l’issue est incertaine : Wisconsin, Pennsylvanie, Colorado.

Pour 2012, il semble que Sarah Palin ait marqué des points importants, sinon décisifs pour décrocher l’investiture républicaine à la candidature présidentielle. Quant à Barack Obama, il lui faut absolument se « recentrer », sortir de l’image de gauchiste irresponsable, dépensier et étatiste que ses adversaires ont réussi à imposer à une bonne partie de l’opinion. Pour lui, ce sera moins facile que pour Bill Clinton, dont la plasticité idéologique était légendaire. Dès les élections passées, on verra de nouvelles têtes à la Maison Blanche : après le départ du gourou économique Larry Summers, retourné à Harvard, c’est le Guéant local, Rahm Emanuel, qui devrait s’en aller à la conquête de la mairie de Chicago. Obama contre Palin, c’est l’affiche de ces deux prochaines années politiques aux Etats-Unis, avec le monde comme spectateur d’un combat qui ne devrait pas être trop ennuyeux.[/access]

La retraite à 20 ans !

Photo : mayanais

Une première ! Cette fois-ci, la manif contre la réforme des retraites a été convoquée un samedi. Pour les syndicats son bilan est positif : la mobilisation, disent-il s’est élargie avec succès aux familles et aux jeunes. Contents d’eux, ils estiment pouvoir s’approprier l’argument central de la réforme des retraites du gouvernement, la solidarité intergénérationnelle, pour légitimer leur contestation. Et c’est vrai, ce samedi, toutes les générations étaient représentées dans le cortège parisien. Des parents avec les poussettes jusqu’aux retraités en passant par les quinquas syndiqués, tous ont défilé dans une chaleur fusionnelle.

Et puis, il y a cette catégorie approximative, les jeunes. Ils sont là, eux aussi. Ces jeunes, qui jusque là étaient restés à l’écart du mouvement social, sont propulsés au-devant de la scène par les syndicats. Plus question de rester en retrait des retraites car « La retraite, c’est une affaire de jeunes » martèlent les organisations d’étudiants. Ce qui laisse songeur… Les jeunes militent pour la fin de leur vie active alors qu’ils ne l’ont même pas encore entamée, voilà qui est encourageant. La relève est assurée… Penser à l’après-travail et non au travail lui-même. Penser au retrait du monde et non à sa transformation, vouloir le quitter, ventre à terre, avant même de tenter de le conquérir tambour battant, quelle force de caractère pour cette génération que l’on dit « sacrifiée ».

En réalité, ils assument pleinement leur rôle de martyrs. C’est leur philosophie fataliste qui domine. Il faut les voir à l’œuvre. Comme pour chaque conflit social, ils sacrifient leurs études pour aller s’agiter dans la rue, dans cette rue qu’ils prennent pour une fête à thème. Mais leurs T-shirts à l’effigie du Che dissimulent mal leurs âmes conservatrices et apeurées. Ils jouent aux protestataires mais prônent le statu quo.

Un mois à peine après la rentrée, des ados en colère commencent à bloquer leurs lycées. Les étudiants syndiqués préparent les assemblées générales et les futurs blocages des facs. Et tous se voient déjà rejouer le scénario gagnant de 2006 qui avait enterré le Contrat Première Embauche (CPE)[1. Il faut rappeler que le CPE était un CDI, certes assorti d’une période d’essai de deux ans mais où le mérite au moins pouvait encore être reconnu. Son abandon a été le début de la fin. En donnant plus de souplesse aux entreprises, il aurait permis d’embaucher plus facilement et aurait évité que les jeunes diplômés ne se retrouvassent sans rien après leur stage de fin d’études] du gouvernement Villepin. CPE qui, en passant, manque cruellement aujourd’hui.

Le CDD, idole des jeunes

A les voir défiler, on ne peut que se demander où sont passés les jeunes diplômés ?
Car au final, parmi tous les jeunes, ce sont eux qui sont les plus légitimes pour prendre la parole. Ce sont eux qu’on devrait entendre, qui devraient crier leur incompréhension face à un gouvernement, qui avait pourtant fait campagne sur la revalorisation du travail et la méritocratie. Ce sont eux, ces plus de 25 ans, qui ont effectué un parcours sans faute, suivi de bonnes études, et ne demandent qu’à être insérés dans la vie active. Ce sont eux qui ont accumulé des diplômes toujours de plus en plus spécifiques pour coller au mieux à la logique des recruteurs. Ce sont eux qui ont additionné des stages espérant à chaque fois que le dernier se transforme en un malheureux CDD, ou si ce n’est pas le cas, en priant le ciel de pouvoir les revendre comme une expérience professionnelle alors même que ces stages ne sont reconnus comme tels ni par les employeurs ni par le Pôle Emploi. Où donc est la logique dans tout ça ? Oui, les grands perdants du projet de loi, ce sont bien ces jeunes diplômés, sans emploi et invisibles car non comptabilisés dans les chiffres du chômage puisqu’ils n’ont jamais « travaillé » en tant que salariés.

Ce sont eux qui auraient dû défiler samedi pour protester non pas contre le report de l’âge légal de départ à la retraite, mais contre le report de l’âge réel d’entrée dans la vie active.
En s’attaquant bille en tête au chômage, Nicolas Sarkozy aurait été cohérent avec ses promesses électorales. En faisant de la retraite sa réforme-phare, il plonge le pays dans la déprime généralisée.

Mais la déprime n’a pas fait de victime samedi. La Nuit Blanche a remplacé le Grand Soir.

L’Allemagne a payé…

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Il n’a échappé à personne que l’Allemagne fêtait ce dimanche les vingt ans de sa réunification, c’est-à-dire du rattachement de la République Démocratique Allemande à sa voisine, la République Fédérale (Allemande, elle aussi). Les commentateurs n’ont pas manqué d’épiloguer sur le coût de l’opération – forcément kolossal – et sur sa signification historique : la fin de la guerre froide. Mais curieusement, ils n’ont pas relevé que ce dimanche, l’Allemagne soldait également une autre guerre, et dans la plus grande discrétion : celle de 14-18.

Fidèle à sa signature, la République a en effet procédé au remboursement de la dernière tranche des emprunts émis par l’Allemagne de Weimar entre 1924 et 1930, afin de financer le paiement des « dommages de guerre » infligés par le Traité de Versailles. Ces versements, on s’en souvient, avaient contribué à déstabiliser le régime post-impérial et facilité l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir. L’événement, mineur en soit, puisqu’il portait sur un reliquat de quelques millions d’euros, laisse cependant songeur.

D’une part, parce que pour des générations d’étudiants français, le slogan « L’Allemagne paiera! » a longtemps constitué l’archétype d’une diplomatie irréaliste; or l’Allemagne, au bout du compte, a payé jusqu’au dernier Mark-or de ce qu’elle devait aux « marchés ».

D’autre part, parce que l’on pouvait à bon droit croire que les conséquences cataclysmiques de ces « réparations » (Troisième Reich, guerre planétaire, Shoah…) avaient rendu irrecevable toute réclamation des débiteurs, Anglo-Saxons pour l’essentiel, une fois la paix revenue; or, pas du tout : ces derniers ont bel et bien fini par obtenir gain de cause. Près d’un siècle après.

On serait Grec, on y méditerait.

Le pire est avenir

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Francois Taillandier

Avec Time to turn, François Taillandier pose les dernières pierres énigmatiques de La Grande Intrigue, sa virtuose suite romanesque en cinq tomes. Les deux récits principaux de Time to turn racontent deux histoires d’amour. La première, celle de Nicolas Rubien et Anne-Lise, est empreinte de fatigue, de lassitude et de tristesse. La seconde, descendant d’une génération, est celle qui unit Greg, le fils de Nicolas, et Clara, ancienne disciple du prophète Charlemagne. Celle-là est, en revanche, proprement désastreuse. Ces deux amours douloureuses, poursuivies par « les rires de l’homme en noir », inspirent à François Taillandier des réflexions très sombres sur la passion amoureuse. Il semble pencher du côté de l’hypothèse romantique, qui veut voir dans l’agression, la destruction de soi et de l’autre, la vérité de la passion amoureuse. Eloge de l’amour d’Alain Badiou est, je crois, plus proche de la vérité en pensant l’amour comme un désastre créateur de monde. « Le sentiment de s’être trouvés, d’être opposants au même monde, compta beaucoup dans leur amour. » Cette dimension de construction de monde, et même d’un « contre-monde », est évoquée à propos de Clara et Greg, mais ne parvient pas à prendre corps dans le temps. A la joie exigeante et lumineuse de la « fidélité à l’événement », Clara et Greg préfèrent malgré tout le turn. Leur hostilité à notre monde ne les conduit pas à se détourner en acte du turn.

Anticipation du pire

La plus grande partie de Time to turn a lieu en 2010. Pourtant, le roman évoque plutôt un voyage en 2020, l’exploration – d’autant plus angoissante qu’elle semble horriblement plausible – d’une version aggravée et encore plus irrespirable de notre monde. Time to turn est un roman d’anticipation du pire. Ce pire apparaît d’abord sous la forme d’une publicité d’origine inconnue, une sorte de slogan métaphysique qui envahit infernalement tous les espaces publics et qui surgit de manière aléatoire sur les écrans d’ordinateur : « Time to turn ! ». Ce mystérieux mot d’ordre persécuteur révèle, derrière la métaphysique des « pragmas », un « fascisme » du changement, un fanatisme du devenir. « On aurait dit qu’on cherchait à fragiliser les ultimes repères qui pouvaient aider un être humain à savoir qui il était, et où il était. […] C’était un mot d’ordre à devenir fou. » A travers lui, le Capital ordonne désormais à ses victimes consentantes : « Déracine-toi toi-même ! »

L’une des inventions les plus terribles et les plus profondes de Time to turn est la division de la société en trois catégories sommaires, hermétiquement séparées les unes des autres : les « illus », les « pragmas » et les « intellos ». « Du côté des illus et des intellos, le turn passa moins bien. Les illus se méfiaient de ce qui leur apparaissait comme un mot d’ordre antireligieux – ou plutôt une invention concurrentielle destinée à prendre des parts de marché à la spiritualité. » Ce nouveau monde se caractérise donc par l’effondrement simultané du sens critique et de la foi authentiques. Le triomphe de la mentalité pragma frappe toutes les classes sociales : « Entre le pragma de base et le pragma de luxe, le pragma précaire et le pragma blindé, […] on aurait vainement cherché une différence de conception du monde. » Quant aux « illus », ils confondent la foi avec l’hystérie de masse, « l’autisme communautaire et fusionnel ». Leurs conversions, appelées désormais « turn illu », s’apparentent à des « virages brutaux, rapides, et comme hébétés ».

Il est un turn pour rire et un turn pour pleurer

L’un des tours de force de Time to turn est de dévoiler, derrière la haine entre « pragmas » et « illus », leur absolue complicité métaphysique. « Pragmas » et « illus » sont les deux faces d’un seul et même enfer : « Le goût du politique décroissait chez les illuminés comme chez les pragmatiques. […] Un trait commun aux immenses masses de pragmas et aux masses un peu moins immenses, mais visibles, d’illus, était leur abandon des formes élaborées du langage. […] Le rapport au langage est un rapport au temps ; or les pragmas vivaient dans le temps immédiat de l’acte concret, de la transaction, de la consommation, et les illus dans une projection d’éternité qui se passait de toute histoire, donc de toute durée réelle, donc de tout langage. […] Les concepts ne servaient plus à abstraire et à généraliser, mais à donner substance et passion au groupe, à l’entre-soi. »

Cependant, Time to turn est loin de se résumer à la seule lutte des « pragmas » et des « illus ». Dans ce roman foisonnant d’intuitions très vives, nous rencontrons également de surprenantes méditations sur le Vatican compris comme situationnisme, sur le Syllabus, sur Dan Muzo (dont Taillandier livre une parodie hilarante), sur la crémation, sur les maisons de famille et le « capital background », ainsi que la description bouleversante de la crise de larmes d’une femme « pragma ». Enfin, derrière le turn idéologique se cache un autre turn, infiniment plus précieux, que nous pourrions baptiser le turn narratif. Et Time to turn est peut-être et avant tout l’exploration du mystère de ce turn-là : « Ce turn qui est déjà là, toujours déjà là, dans l’unité composite du fait et du sens qu’on lui donne. » Car il est un turn pour rire et un turn pour pleurer. Un turn qui abolit le sens et un turn qui lui donne naissance.
À présent, La Grande Intrigue peut commencer.

TIME TO TURN

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C’était bien, les primaires…

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Parti Socialiste

Voilà : les primaires ouvertes et populaires à gauche ont l’air sacrément mal barrées. Autant dire qu’il faut presque faire une croix dessus. La faute à Claude Bartolone, fabiusien, député-président du conseil général de Seine-Saint-Denis qui, fin septembre, a lâché, l’air de rien, à la presse que Martine Aubry et DSK passeraient un accord pour éviter de se déchirer devant les militants. Et que la primaire serait de « ratification ». Tollé dans les rangs des putatifs petits candidats à l’affrontement à gauche (de Valls à Hollande en passant par Moscovici), recadrage de Martine Aubry qui assure que les primaires auront lieu et qu’elles seront transparentes avec « des candidats de qualité ». Mais dans le fond, personne n’y croit tellement. Parce qu’à gauche, tout le monde sait que ces primaires populaires, transparentes, ouvertes à l’ensemble des partis de gauche ne sont pas forcément une excellente idée. Et que le montage sorti des cerveaux d’Arnaud Montebourg, qu’on a chargé de la rénovation du parti, et d’Olivier Ferrand, le patron du think tank Terra Nova, ne tient pas la route une seconde.

[access capability= »lire_inedits »]D’abord, regardons froidement les autres pays où l’on a testé les primaires dites « ouvertes », c’est-à-dire lors desquelles n’importe qui peut voter, adhérent ou non du parti. Les deux seuls exemples européens qui sont allés au bout du processus − Italie et Grèce − sont disséqués en permanence à Solferino, entre spécialistes. On retourne les modes d’organisation de l’affaire, on regarde comment les partis se sont entendus pour arriver unis, on se demande comment faire voter un maximum de gens en un minimum de temps pour un coût réduit. Mais dans les réunions, il y a toujours un moment où quelqu’un fait remarquer que, dans ces deux pays, en dépit d’une stratégie sans faille, la gauche a fini par se faire étaler à la fin. « Autant dire qu’à chaque fois, on se dit qu’on est mal barré, et ces réunions se terminent dans un désespoir assez grand », remarque un participant. C’est juste que mettre autant de pognon et d’énergie à créer une machine à perdre dénote pour le moins une volonté de pouvoir discutable. En général, il se trouve alors quelqu’un d’autre pour faire croire que le modèle, c’est la victoire de Barack Obama aux Etats-Unis. Mais là non plus, l’argument ne résiste guère à l’analyse : systèmes politiques tellement différents, bipartisme, élection indirecte. On va arrêter là le bréviaire de science politique pour les nuls.

L’argument principal est de circonstance : le Président de la République est au plus bas, la droite semble en apparence s’enfoncer dans un chaos sans nom. Les chances de l’opposition de pouvoir enfin emporter une élection de Ligue 1 ont l’air un peu sérieuses. Et subitement, alors que le jeu s’ouvre, les petits partis sont censés sacrifier leurs ambitions présidentielles (en français, leur chance de faire 5% et d’exister au niveau national pour le quinquennat à venir) pour se ranger, dès l’automne 2011, derrière le champion du PS ? Difficile à croire. D’ailleurs, tout le monde sait que les négociations n’ont pas vraiment commencé. Mélenchon veut y aller, vu qu’il a neutralisé Besancenot et le PCF en même temps. Eva Joly se voit en grande épuratrice de la nation française, coupable, forcément coupable. Et les autres, j’imagine, ne vont pas se priver des temps de parole officiels et des invitations sur les plateaux télé une fois les signatures réunies. Alors, si les primaires sont ouvertes aux seuls députés PS pleins d’ambition, le sujet va un peu manquer d’ampleur − et le PS de voix au premier tour…

A-t-on vraiment besoin de démocratie dans un parti ?

Au sein même du PS, on ricane de cette invention : « Les primaires, c’est juste fait pour faire plaisir à Montebourg, dit un député socialiste. Or tout le monde sait qu’il ne représente rien, si ce n’est qu’il a vaguement aidé à élire Aubry. » Et on se demande si ce n’est pas la remise en route de la machine à perdre : cinq mois de chouettes débats internes, de querelles d’Allemands sur les nuances de projets entre François Hollande ou Manuel Valls. Alors que, pendant ce temps, Sarkozy, si c’est lui, foncera déjà tête baissée sur la voie du deuxième mandat.

Et dans le fond, qu’il y aurait-il de scandaleux à ce que les socialistes s’entendent entre eux pour présenter un candidat à la primaire dite « de ratification » ? Faut gagner ou pas ? A-t-on vraiment besoin de démocratie dans un parti ?

On va laisser aux socialistes le temps de trouver les arguments pour nous expliquer qu’en fait, après réflexion, ils vont laisser tomber leur chouette projet. Il faudra faire le gros dos le temps que les commentateurs politiques passent à un autre sujet. Mais ils devraient savoir faire. Surtout si la primaire de confirmation fait sortir DSK de l’urne. Le chouchou de la presse, le candidat favori des journaux de gauche n’aura qu’un geste à faire pour que personne ne lui en tienne rigueur. Au moins dans les éditos. À toutes fins utiles, je rappelle qu’il y a des électeurs, des vrais, à convaincre pour la présidentielle.[/access]

Les secrets des services pakistanais

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L’Europe de l’antiterrorisme peine à exister. Alors qu’hier le ministre allemand de l’Intérieur Thomas de Maizière déclarait qu’il n’y avait aucune raison d’être alarmiste, en l’absence « d’indications concrètes d’attentats imminents », et qu’en France, on a définitivement abandonné la piste de la mystérieuse kamikaze islamiste, Londres redouble ses avertissements quant aux risques terroristes encourus par la France et l’Allemagne. Cette alerte serait motivée par des renseignements précis en provenance des services secrets pakistanais.

Et c’est vrai qu’en matière de terrorisme, les services pakistanais s’y connaissent. On les a notamment désignés comme ayant téléguidé les commandos de tueurs djihadistes qui on fait 166 morts en novembre 2008 à Bombay, et on ne vous parle même pas de l’attentat de 2002 à Karachi…

Magnez-vous de remanier!

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Je ne sais plus bien quand on a annoncé l’imminence d’un remaniement, mais j’ai l’impression que c’était il y a des lustres. Je suis certain d’en avoir entendu parler tout l’été, à moins que ce soit dès l’été dernier, ou alors le précédent. Seule certitude, il a du être annoncé après la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle. Quoique…

D’un côté, je comprends. On doit pas rigoler tous les jours à l’Elysée (surtout les soirs où Carla invite Pierre Arditi ou Calogéro à diner). Et c’est clair que depuis le renoncement au dogme de l’infaillibilité fillonnesque, la vie du président est devenue plus gaie : pas un jour sans qu’un éventuel premier ministre tire le tapis ou glisse une peau de banane sous les pieds d’un concurrent. Le 9 septembre, MAM déclare à Valeurs Actuelles : « Je suis disponible » Bing boum, trois jours plus tard, Brice Hortefeux découvre opportunément qu’un membre de son cabinet était pigiste undercover au Monde. Et il suffit que Copé rentre dans le rang des enfants sages de l’UMP pour qu’aussitôt un scud tiré par Martin Hirsch (mais téléguidé par qui ?) calme ses ambitions. Quant à ceux qui n’ont pas eu leur ration d’échos du Canard, il se croient tous obligés, histoire de ne pas être virés de la short list de Matignon, de s’afficher encore plus sarkozystes que Sarkozy et même qu’Hortefeux. Cela vaut pour le petit Baroin, mais aussi pour Borloo qui crie victoire à chaque fois que le président réduit à néant une de ses lois-fétiches. Oui, depuis qu’il a décidé de remanier, Nicolas rigole, ça le change des sondages : même ceux d’Opinion Way pour le Figaro sont mauvais !

Très sincèrement, moi aussi ce pantomime m’amuse, ce n’est pas tous les jours qu’un feuilleton made in France mérite la moyenne. Je crois que je rirais moins si j’étais, comme certains, électeur de l’UMP, ou si je croyais, comme la plupart de mes concitoyens, qu’un gouvernement a vocation à gouverner. Comme je pense que les vraies décisions se prennent soit à l’Elysée soit à Bruxelles, je ne crois pas que la guerre interministérielle en dentelles et la paralysie générale qui en découle soient préjudiciables en quoi que ce soit aux intérêts du pays. Comme qui dirait, tant qu’y font rien, font pas de bêtises !

Tous résolument tournés vers l’intérieur

Ils risquent d’autant moins d’en faire que les concurrents (traduisez « alliés ») ou les adversaires de l’UMP, plutôt que profiter de cet encéphalogramme plat ont choisi de ne s’intéresser, eux aussi, qu’à leurs problèmes de boutique. Ainsi Hervé Morin du Nouveau Centre, en pleine alerte rouge aux alertes à la bombe ne pense plus qu’à son destin présidentiel. Ne riez pas, ça prouve au moins que malgré tous ses reniements, il a retenu l’essentiel du corpus théorique bayrouiste.

Le Front national, lui est en pré-campagne, mais c’est uniquement pour sa propre présidence. Remarquez, celle-là, c’est forcément quelqu’un du FN qui la remportera, on se rassure comme on peut.

Quant à la gauche, elle n’en est même pas à s’entredéchirer pour les primaires, mais à s’entredéchirer pour savoir si on va ou non s’entredéchirer aux primaires. Le petit peuple des métallos et des caissières retient son souffle: Moscovici sautera-t-il le pas ? Les nouveaux adhérents pourront-ils prendre part au scrutin ? Anne Sinclair pressera-t-elle son mari de rentrer à Sarcelles?

Toujours à gauche, les petits ne sont pas en reste de miasmes introspectifs : les états d’âme de Besancenot ; l’absence d’états d’âme d’Eva Joly ; la valse hésitation du PC qui n’en finit pas de se demander s’il préfère la valise ou le cercueil, c’est à dire le ralliement à Mélenchon ou bien le suicide assisté par scrutin uninominal. Mouais, à la réflexion, c’est plutôt le choix entre le cercueil et le cercueil…

Bref, le seul grand problème qui intéresse nos politiques, c’est ce qui se passe chez les politiques. Alors que pour les vrais gens, l’angoisse face à l’avenir est devenue la norme, tous les partis sont résolument tournés vers l’intérieur. On ne se donne même plus la peine de ne parler aux Français pour ne rien leur dire. Le politique devient encore plus autocentré que le journalisme. Et ça, c’est grave…

« C’est aux musulmans de France de s’adapter. Pas l’inverse ! »

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Abdelwahab Meddeb
Abdelwahab Meddeb.

Pas une semaine ne se passe sans qu’un incident, une information, un documentaire ne mette en lumière la progression en France et en Europe d’un islam radical qui semble imposer son emprise à un nombre croissant de musulmans et qui alimente chez les autres peur et suspicion. Cette peur relève-t-elle d’un fantasme islamophobe ou assistons-nous à une régression réelle ?

Le problème de l’islamisme radical est réel : il se manifeste partout dans le monde, donc aussi en Occident, en Europe, en France. Les estimations les plus fiables situent à hauteur de 7% les musulmans qui penchent pour l’islamisme : cela va du sympathisant inactif au militant clandestin qui attend les ordres pour agir au sein de cellules dormantes, sans oublier des financiers, idéologues et entraîneurs militaires. Et 7%, cela fait près de 80 millions dans le monde. Heureusement, ceux qui jouent aux héros sont une infime minorité. Les démocraties doivent se protéger avec les moyens qui sont les leurs, même si nos ennemis jouent sur les failles de nos systèmes. Le cadre juridique reste important même s’il ne faut pas négliger les guerres de l’ombre, policières, militaires, celle des services, celle aussi, très importante aujourd’hui, de l’espace cybernétique.

Justement : Internet permet aujourd’hui aux musulmans d’Europe de vivre à l’heure de leurs pays d’origine où progresse l’islamisme. En somme, comment combattre ici un phénomène qui se déploie dans une grande partie du monde islamique ?

Vous ne voyez pas ce qui s’y passe ! Il faut compter sur les Etats de genèse islamique qui luttent contre le même phénomène, car les islamistes qui visent nos démocraties jugent aussi illégitimes les Etats des sociétés à majorité islamique. En ce moment, ces Etats cherchent à coordonner leur lutte idéologique contre le phénomène islamiste et sa diffusion. De l’Arabie saoudite du roi Abdallah à l’université Al-Azhar du Caire, le sunnisme élabore la doctrine de la wasatiyya, l’« islam du juste milieu », pour contrer son interprétation radicale. J’ai rencontré, au printemps, le nouveau grand cheikh d’Al-Azhar, Ahmed Al-Tayeb : francophone et francophile, il est aussi en lien avec le soufisme, avec l’islam intérieur et spirituel, et il a traduit en arabe un des livres que Michel Chodkiewicz a consacré à Ibn’Arabî. Lors de cet entretien, il m’a confirmé qu’il avait une stratégie pour lutter contre la vision qui réduit l’islam à la guerre de tous contre tous. Il veut réintroduire la complexité dans l’édifice théologique pour y amener la discussion, la controverse, la disputation, qui aménage une place au débat d’idées et à la pluralité des points de vue.[access capability= »lire_inedits »]

Excellente nouvelle, mais les porteurs de cet « islam du juste milieu » dont on ne voit guère de manifestations sont-ils des intellectuels isolés ou sont-ils en prise avec les sociétés ?

Cette version « modérée » de l’islam correspond à la phase actuelle qui est, trans-historiquement, contemporaine du phénomène que décrit Hobbes pour l’Europe du XVIIe siècle qui vient de sortir de la terrible épreuve de la guerre des religions. Le prince neutralise le pontife, et c’est sa religion qui devient celle du sujet. Maintenant, c’est à nous, les intellectuels, d’élaborer le prolongement théorique de Hobbes. Nous devons détacher conceptuellement la religion de la politique et du juridique, vider le théologico-politique de son énergie, comme le fit Hobbes pour le christianisme. Or le théologico-politique continue d’être au centre, même chez ceux qui prônent ladite wasatiyya. Avons-nous les moyens de passer du « jugement de Dieu » au jugement des hommes ? Telle est la question. Elle est destinale pour l’islam et elle est l’horizon du penseur critique. C’est la tâche de l’heure. Et elle se mène en ce moment en arabe, en persan, en turc, mais aussi en anglais, allemand, français.

Vous parlez d’islamistes assumés et organisés, politiquement ou militairement, et d’enjeux géopolitiques, mais qu’en est-il de la « rue musulmane », de « l’islam de France et de Papa » ? Dans La Maladie de l’islam, vous diagnostiquiez une islamisation diffuse. La distinction entre islam et islamisme à laquelle nous tenons tant, et à raison, est-elle en train de s’effacer dans les faits ? Autrement dit, assistons-nous à une « islamisation de l’islam » ?

La véritable maladie est bien cet islamisme diffus qui contamine le sens commun islamique et fait des ravages. Son succès doit beaucoup aux télévisions satellitaires, et pas seulement à celles qui se présentent franchement comme propagatrices d’un message religieux. L’islamisme diffus est très présent, par exemple, sur Al-Jazira : il fournit la substance de l’identité polémique qui se veut alternative par rapport à l’identité hégémonique de l’Occident. Son message s’introduit dans les consciences au nom de la différence qui est au centre du multiculturalisme. Le concept de différence est ainsi perverti car il n’est pas intégré dans une dialectique qui permette de penser ensemble le même et le différent − il y a du même dans le différent et du différent dans le même, ce qui nous invite à guetter le ressemblant dans le dissemblable. C’est par cette dialectique que j’appréhende l’islam, en particulier par rapport au christianisme et au judaïsme. Et c’est ainsi qu’on peut limiter les dégâts causés par l’islamisme diffus. On parle beaucoup de la « globalisation ». Qu’est-ce que la globalisation ? Ce n’est pas quelque chose d’abstrait : pour moi, c’est tout simplement la civilisation. Et cette civilisation a été mondialisée par le vecteur de la latinisation. L’entrée de l’islam dans la mondialisation, c’est-à-dire dans la civilisation, exige de tester ce qui, dans les lettres arabes, rejoint les lettres latines, ce qui est identique dans leur différence et ce qui est ressemblant dans leur dissemblance manifeste.  

On invoque souvent, pour expliquer cette islamisation diffuse, les discriminations et les difficultés sociales. L’islam est-il une identité de substitution pour ceux qui ne trouvent pas leur place dans la République ?

L’islam est une question qui se pose à la République depuis la conquête de l’Algérie en 1830 : il suffit de revenir aux rapports que Tocqueville consacra à ce territoire. Il dénonçait le fait que l’administration française s’appuyait sur des autorités religieuses locales ignorantes mais dociles, cela par facilité, alors que la tâche était de restaurer la grande tradition théologique et de promouvoir la pédagogie qui adapterait à l’esprit du droit positif la complexité traditionnelle.  Tocqueville estimait que ce qui se pratiquait alors finirait nécessairement par produire un fanatisme qui se retournerait contre la République. Nous y sommes.

Derrière l’accusation d’islamophobie, il y a l’idée qu’on dénigre une croyance. Mais est-ce avec une religion ou avec une culture que nous avons des difficultés ?

Le grand problème, c’est que l’émigration d’origine islamique s’est faite à partir de campagnes, donc à partir de structures anthropologiques plus en rapport avec l’espace coutumier patriarcal, moins touchées par le processus de modernisation. Le message islamiste s’articule à cette dominance patriarcale, c’est la raison pour laquelle la différence religieuse s’exprime dans le choc culturel : au moment où nos sociétés reconnaissent et vivent l’égalité des sexes et des genres, au moment où elle acceptent l’homosexualité comme une identité parmi d’autres, au moment où se développent le PACS, le mariage homosexuel, la légitimité de l’adoption dans ces structures, alors la structure patriarcale réagit et le fait sous la bannière de l’islam.

Au-delà des relations entre hommes et femmes, on assiste à un retournement qui voit le groupe peser de façon de plus en plus contraignante sur les individus. Dans ces conditions, vous réjouissez-vous, comme beaucoup de médias en France, de la progression de la pratique du ramadan chez nos concitoyens musulmans ?

Le phénomène cultuel ne me gêne pas si ceux qui s’y adonnent respectent les règles de la loi positive, qui constituent la table commune autour de quoi s’élabore le pacte de la citoyenneté. Mais dès que le culte se fait prescriptif, agressif, militant, dès qu’il porte atteinte à la liberté du sujet, là je m’insurge. Tant que les jeûneurs acceptent que je déjeune, rien ne me trouble, même si, personnellement, je vis ce retour à la pratique religieuse (dans toutes les croyances) comme une régression.

Mais c’est précisément l’intolérance à ce qui n’est pas lui ou avec ce qui le met en cause qui se manifeste souvent dans l’islam concret. De Salman Rushdie à l’affaire des « caricatures de Mahomet », toute critique est vécue comme une agression et suscite en réplique des menaces, tentatives d’intimidation voire une violence qui n’est pas que verbale. Devrions-nous, dans un souci d’apaisement, cesser d’en parler ?

Ce n’est pas à nous de nous plier à l’islam, à ses tabous et à ses interdits, c’est à l’islam de s’adapter à la liberté qui peut blesser, qui peut choquer. L’islam sera obligé de s’y faire. Les affaires de Rushdie, de la conférence papale à Ratisbonne, des caricatures danoises constituent une forme d’initiation de l’islam à la liberté : ce sont des expériences qui, objectivement, participent à sa sécularisation. Nous devons surtout résister au lobbying que mène à l’ONU l’Organisation de la Conférence islamique pour imposer une loi sur le respect des croyances, autrement dit pour interdire le blasphème. Voter des textes de ce genre reviendrait à faire triompher les tabous et à renforcer les domaines de l’impensé et de l’impensable.

Vous êtes en France l’un des rares intellectuels musulmans à pouvoir vous prévaloir d’une légitimité intellectuelle et théologique tout en menant une critique très dure. Etes-vous menacé ?

Pour l’instant, je ne subis pas de menaces. Mais toutes les conditions sont réunies pour que ces menaces apparaissent. Il faut dire que beaucoup de musulmans, ici en France comme dans les pays arabes et jusqu’en Arabie, se manifestent pour me remercier d’oser dire crûment ce qu’ils pensent et n’osent pas dire. Peut-être ma parole critique est-elle intimidante car elle est émise à partir du savoir et de l’amour du sujet. Par ma critique, je cherche à donner à l’islam les moyens de sa modernité, c’est-à-dire du dépassement de ses archaïsmes. Je mets ma maîtrise occidentale au service de la matière islamique et je montre que cette matière est assez ductile pour s’adapter au siècle, c’est-à-dire à la civilisation. C’est notamment ce que j’ai essayé de faire dans mon dernier essai, Pari de civilisation.

Alors que la burqa concerne, dans les faits, une ultra-minorité, la loi qui l’interdit a été considérée par beaucoup de musulmans comme stigmatisante. Vous, vous avez approuvé ce texte…

J’ai donné ma position dans la déposition auprès de la commission parlementaire et dans une libre opinion parue dans Le Monde du 28-29 décembre 2009. Que je sois contre la burqa peut ne pas compter. Mais ce qui compte, c’est la position d’Al-Azhar et de son cheikh cité plus haut. Eh bien, l’institution sunnite la plus influente y est, elle aussi, opposée : elle rappelle que la burqa appartient plus à la coutume patriarcale qu’aux normes islamiques et invite les musulmans de France à s’adapter aux normes culturelles de leur pays d’accueil. De plus, cet été, l’Etat syrien a tenu à rappeler explicitement sa genèse laïque et, pour ce faire, il a mené campagne contre la burqa et renvoyé autoritairement dans leurs foyers plus de deux mille enseignantes qui portaient le voile intégral. Ceux qui affirment que la loi stigmatise sont ceux qui jouent sur nos faiblesses et développent une stratégie de grignotage en se glissant dans les failles de la démocratie. Ne cédons pas à ce processus de culpabilisation.

La République a connu un affrontement très dur avec l’Eglise. Faut-il, pour faire naître ce fameux « islam de France », en passer par un nouvel affrontement républicain ?

Oui. C’est dans l’épreuve de la liberté (comme avec Rushdie, Benoît XVI ou les caricatures de Copenhague) que l’islam se sécularisera. C’est en se heurtant à la République qu’il deviendra républicain.

Erudit, savant et poète, Abdelwahab Meddeb est professeur à Paris X et producteur de l’émission « Cultures d’islam » sur France Culture. Parmi ses ouvrages, signalons La Maladie de l’islam (Seuil, 2002), Sortir de la malédiction, essai (Seuil 2008) et Pari de civilisation (Seuil, 2009). Il codirige avec Benjamin Stora L’Histoire des relations entre juifs et musulmans du Coran à nos jours qui paraîtra en 2012 aux éditions Albin Michel.

Pari de civilisation

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Coran, un dossier brûlant

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La vidéo d’un internaute alsacien qui brûle un exemplaire du Coran – et, les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, pisse sur les flammes pour éteindre le feu – a provoqué le tollé auquel on pouvait s’attendre dans la communauté musulmane. Le délégué général de la mosquée de Strasbourg, Abdelaziz Choukri, qui a alerté les autorités, s’est entretenu avec l’auteur du blasphème, avant de porter plainte pour incitation à la haine raciale. Le Parquet a déjà annoncé que le jeune provocateur serait poursuivi.

Dans l’ambiance qui règne ces temps-ci en Alsace, où les vandalismes à caractère raciste ou antisémite augmentent, on a vite fait de mettre dans le même sac délits racistes et sacrilège. Or, s’en prendre à des personnes ou des groupes en raison de leur origine ethnique, de leurs croyances ou de leurs mœurs et critiquer ou ridiculiser des croyances ou des idées, ce n’est pas la même chose.

Agresser des juifs, des musulmans, des chrétiens, ou profaner leurs tombes, c’est peut être du racisme mais se moquer du caractère sacré du Coran, de la Torah ou des Evangiles, sûrement pas.

Qu’à cela ne tienne, l’islam outragé invoque le racisme. Une offense faite à la « race musulmane » sans doute ? Dans un monde où rappelons-le, les races n’existent pas.

Mais cet amas de contradictions n’empêchera ni les politiques ni, semble-t-il, les médias, de brandir le fatal anathème.

Délit de blasphème ?

La République est dans son rôle quand elle protège les citoyens contre les violences discriminatoires mais le caractère saint ou non d’un texte, ce n’est pas son affaire. L’autodafé de ce jeune homme qui n’a jamais brûlé personne ne relève pas de la haine ou du racisme mais du blasphème. Or si toute la société française condamne et punit les expressions ou les actes racistes, le délit de blasphème n’existe plus depuis les Lumières et les religieux ont fini par se faire une raison, prenant de la distance avec les blasphémateurs ou se cassant le nez sur la justice qui jusqu’à présent défend ce droit au nom de la liberté d’expression.

L’islam qui, sur ses terres historiques, punit de mort ceux qui prennent des libertés avec le Coran ou le Prophète s’accommode mal de ce droit au blasphème reconnu en Occident. En Europe, le délit d’outrage aux religions est tombé en désuétude, il existe en Irlande mais pas en Angleterre, se maintient là où les corbeaux font les lois avec les voix des grenouilles de bénitier. La législation du Concordat en Alsace et Moselle prévoit toujours trois ans de prison pour les bouffeurs de curés bouffeurs de choucroute mais il y a longtemps que personne n’a tâté du cachot. Ça pourrait changer si l’on écoute les doléances d’un culte venu du sud comme les cigognes mais qui lui, ne repartira pas.

En France, où les héritiers de Voltaire préfèrent la liberté d’expression qui s’use si l’on ne s’en sert pas à la paix des culs-bénits, le blasphème n’est pas puni par la loi. À l’ONU, les pays musulmans tentent de faire adopter un délit de blasphème à un monde laïc qui s’y oppose. Dans notre affaire, le dialogue de sourds qui s’est tenu entre le profanateur qui déclare « on est en France et on peut brûler un livre de Winnie l’Ourson, comme le Coran » et l’autorité musulmane qui répond « si on ne réagit pas, on autorise les gens à brûler un livre saint », témoigne de ce décalage des approches et des civilisations.

La liberté de croire est garantie par notre droit mais la liberté de se moquer aussi. Si la loi reconnaissait la sainteté d’une croyance ou d’une idéologie, elle rendrait celle-ci intouchable et réprimerait bientôt non seulement les provocations insultantes mais aussi toute caricature et toute critique, empêchant toute remise en question et toute adaptation à la modernité.

Aucun homme de foi n’aime voir son crédo ridiculisé ou les objets saints de son culte être traités comme de l’ordinaire profane. Mais c’est le prix à payer pour vivre dans le monde libre de la raison et du progrès. La liberté de penser et de s’exprimer par le rire ou la provocation ne peut s’arrêter aux sujets décrétés tabous par les croyants. C’est en acceptant, même en faisant la grimace, la critique de soi jusqu’à la raillerie, qu’on évolue et si la France peut aider l’islam à devenir un islam de France, c’est en l’obligeant à souffrir cette critique, incontournable condition de cette révolution-évolution qu’attend l’immense majorité des Français, à commencer par les musulmans.

Tout le débat sur l’islam dans le numéro d’octobre de Causeur.

Résurrection tardive

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L’histoire est connue. En 1952, Bernard Frank écrit, dans Les Temps modernes, un papier intitulé « Grognards et hussards ». Il s’en prend à une poignée de gandins – Antoine Blondin, Roger Nimier, Jacques Laurent et Michel Déon – qui, dans des romans comme Le Hussard bleu, L’Europe buissonnière ou Les Corps tranquilles, se moquent des diktats politiques de l’après-guerre et préfèrent séduire plutôt que convaincre. S’ils admirent Chardonne et Morand, ce sont donc des fascistes. Au début des années 1950, c’est une sacrée carte de visite : « Comme tous les fascistes, les hussards détestent la discussion. Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase, il y a mort d’homme. Ce n’est pas grave. C’est une mort pour rire. »

Aujourd’hui, n’importe quel plumitif intenterait, pour une telle assertion, une action en justice. A l’époque, rien. Au contraire, tous ont salué le talent de Bernard Frank, refusant seulement de se voir encager dans un groupe. Jacques Laurent précisa qu’il préférait les fantassins aux « hussards » et Martine Carol, adorable Caroline chérie, à tout le reste. Pendant la guerre d’Algérie, les « hussards » aggravèrent leur cas, avec quelques autres dont le maquisard et flibustier Jacques Perret, en attaquant, plume à l’assaut, de Gaulle rebaptisé « La grande Zorah ». La cause était perdue ; la défaite fut pleine de panache, c’est-à-dire riche en textes de grand style. Mauriac sous de Gaulle de Laurent et Le Vilain temps de Perret restent des chefs-d’œuvre de pamphlets, tous deux condamnés pour une exquise infamie : offense au chef de l’Etat.

Destinés à cramer la vie le souffle au cœur puis à se retirer pour un très long moment dans une maison de famille, un bar de palace ou en bord de mer, les « hussards » n’existent pas. Ils ne s’appréciaient pas forcément les uns les autres, ne se fréquentaient, à l’occasion, que dans les colonnes des mêmes revues – La Table ronde, Arts, La Parisienne notamment. En somme, ils n’ont été que la géniale invention d’un Bernard Frank qui se cherchait une place au soleil. Ce qui est facile à comprendre quand on le lit : « Ils aiment les femmes (Stendhal, Elle), les autos (Buffon, Auto-Journal), la vitesse (Morand), les salons (Stendhal, Proust), les alcools (un peu tout le monde), la plaisanterie (leur mauvais goût). »
La définition est plaisante. Sartre est renvoyé dans les cordes. Sagan se faufile avec son Bonjour tristesse. Roger Vailland – communiste, libertin, alcoolique et drogué au regard froid – n’est pas loin non plus.

Au milieu des années 1980, Jérôme Garcin crut reconnaître des « néo-hussards » : Patrick Besson, Eric Neuhoff, Denis Tillinac et Didier Van Cauwelaert. Pourquoi pas, même si Tillinac était enterré en Corrèze et Van Cauwelaert inconnu au bataillon des mots. Besson et Neuhoff, par contre, furent d’une belle aventure qui ne s’est pas privée de saluer Frank, Nimier, Blondin et Laurent : la revue Rive droite.

« Vendanges tardives », un livre hors saison qui rend plus léger l’automne naissant

C’était en 1990. Ça a duré quatre numéros avec, pour éditeur, Thierry Ardisson – alors romancier inspiré et pas encore animateur pubard en bout de course. Au sommaire : Frébourg, Saint-Vincent, Parisis, Leroy, le trop oublié Jean-Michel Gravier ou encore Frédéric Fajardie. Mais aussi Jean-François Coulomb, homme de télé, de presse écrite, de ce qui lui plaît. Coulomb offrit à Rive droite une histoire d’amour triste sur fond de bataille napoléonienne : Paris-Austerlitz. Vingt ans après, cette nouvelle clôt Vendanges tardives, petit livre hors saison qui rend plus léger l’automne naissant. En exergue de ce recueil de quatorze textes ciselés en puncheur orfèvre de la langue française, deux clins d’œil, à Bernard Frank – « L‘insolence consiste à écrire peu » – et à Patrick Besson : « Aucun problème ne résiste à la vodka pamplemousse ».

Qu’il situe son récit à Paris, en Egypte ou dans un cimetière, Coulomb pose son ambiance comme il sifflerait une coupe de champagne, poursuit son intrigue tantôt en douceur tantôt pied au plancher et soigne ses chutes, toutes des banderilles de grâce cruelle. Il arrive que ses héros reviennent d’une guerre en Irak. Ou qu’ils boivent des daiquiris à la santé d’Hemingway, au Floridita de La Havane. Ou qu’ils ressemblent à Romain Gary juste avant l’ultime bye-bye, regardant une jeune demoiselle lire un de ses livres. Ils cachent leurs blessures derrière des lunettes noires et sous un costume en lin froissé. N’attendant rien, ils n’espèrent pas davantage. Ils ne croient plus en l’amour, ce chien de l’enfer. Puis ils y croient encore un peu, forcément. La faute à des héroïnes inoubliables. Chez Coulomb, elles s’appellent Aglaé et Alix de Chanturejolles, jumelles coquines ; Zelda ; Constance ; Carla ; ou Olympe de Vinezac.

L’apparition d’Olympe, aux premières lignes de Vendanges tardives, c’est Ursula Andress sortant des flots dans James Bond 007 contre Dr No : « Olympe est nue. Elle sait que je la regarde. Allongée sur le ventre, sa main effleure l’eau de la piscine. L’air sent la lavande. Sous le soleil, les oliviers ont des reflets d’argent. C’est l’heure de la sieste. La chaleur fige tout. Seules les cigales s’agitent. Délicieusement dorée, Olympe de Vinezac a un corps parfait. Digne du ciseau de Canova. D’un geste lent, elle essuie quelques gouttes de sueur qui perlent sur sa nuque. Entoure sa tête de ses bras. Ecarte légèrement les jambes, comme pour mieux se caler sur le matelas. Elle s’offre, pour ne pas avoir à s’abandonner ».

Jean-François Coulomb se lit et se relit comme une ivresse à prolonger, comme un auteur précieux à ranger, dans sa bibliothèque, près de quelques autres qui, eux aussi, savent que la passion des femmes, des paysages, de la vitesse, de la lenteur, de l’alcool et des plaisanteries mélancoliques, c’est l’ultime art de survivre en milieu hostile.

Vendanges tardives

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Les cow-boys se mettent au thé

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Sarah Palin
Sarah Palin prononce un discours lors d’un meeting du Tea Party à Turlock (Californie), le 10 juin 2010. Photographie : Russel Reno.
Sarah Palin
Sarah Palin prononce un discours lors d’un meeting du Tea Party à Turlock (Californie), le 10 juin 2010. Photographie : Russel Reno.

Les élections dites de midterm (mi-mandat) aux Etats-Unis sont rarement favorables au président en place, car elles interviennent dans une période où les électeurs s’aperçoivent que le dieu (ou le diable) qui a été porté à la Maison Blanche deux ans plus tôt est un mortel faillible comme vous et moi. Rappelons-nous Bill Clinton : élu triomphalement en 1992, il prend une claque sévère aux midterm de 1994… et se fait réélire dans un fauteuil en 1996.

On n’accordera donc qu’une valeur descriptive, et non pas prédictive, à ce relevé d’impressions recueillies sur place six semaines avant le vote du 2 novembre.

Ayant soigneusement évité d’arpenter les couloirs du Congrès à Washington, de frapper aux portes des salles de rédaction du New York Times ou de CNN, de solliciter les experts habituels de l’analyse fine et subtile de la vie politique américaine à l’usage de ces ignares de Français, je suis allé, comme on dit « sur le terrain ». Non pour illustrer l’adage des prétendus grands reporters albertlondrisés clamant, la main sur le cœur, que « seul le terrain ne ment pas », mais parce que j’aime l’Amérique des petites villes, des grands espaces, des bistrots au milieu de nulle part.

[access capability= »lire_inedits »]Cette fois-ci, j’ai sillonné le Far West, comme on disait quand j’étais enfant et qu’Yves Montand nous bourrait le mou en chantant « Dans les plaines du Far West quand vient la nuit… ». En fait de plaines, ce sont essentiellement des montagnes dont la hauteur et la beauté rivalisent sans peine avec celles du lieu de ma résidence habituelle.

La magie Obama ne fera pas de miracle le 2 novembre

Comme tous les Américains, les habitants de ces régions reculées sont appelés aux urnes, et cela se voit au bord des routes avec une floraison de panneaux invitant les passants à apporter leurs suffrages à Jim Machin, Willy Dugenou ou Alicia McMiche qui rêvent de devenir député, sénateur, ou plus modestement shériff ou procureur du comté. Dès qu’on ouvre la télé, on est abreuvé de spots vantant les mérites de ces candidats ou dénonçant les turpitudes de leurs adversaires, car la publicité négative (la plus marrante pour les observateurs extérieurs) est une des spécialités de la culture démocratique des Etats-Unis. Une voix lugubre commente des images en noir et blanc montrant le concurrent dans des poses désavantageuses et fait la liste de ses turpitudes : promesses non tenues, fraude fiscale, vie privée agitée… rien ne lui sera épargné. Et il suffit de zapper pour voir que le candidat étrillé ne se prive pas de rendre la politesse à son adversaire.

À l’issue de deux semaines de tribulations dans le Colorado, le Nouveau-Mexique, l’Arizona, et l’Utah avec le nez en l’air, les yeux et les oreilles grands ouverts, il ne fait pas de doute que la magie Obama ne fera pas de miracle le 2 novembre. Même ses partisans les plus fidèles, ces liberals (intellectuels de gauche) qui animent souvent la vie culturelle des villes petites et moyennes, n’ont plus la pêche de l’élection présidentielle de 2008.

En fait, ils sont partagés entre leurs idéaux progressistes les amenant à soutenir le grand projet présidentiel d’extension au plus grand nombre de la Sécurité sociale et le fait d’avoir, en tant que classe moyenne, à en supporter le coût. Quant à ces mêmes membres des classes moyennes qui ne partagent pas la philosophie sociale des liberals, ils sont carrément furieux et vont se défouler aux meetings du « Tea Party » et faire une ovation à sa figure emblématique, Sarah Palin.

Quel que soit le résultat final des midterm, même si les démocrates parviennent, à l’arraché, à conserver une courte majorité au Sénat, dont seul le tiers des sièges est renouvelé, cette campagne a installé le mouvement Tea Party et Sarah Palin au cœur du dispositif de l’élection présidentielle de 2012. Le Tea Party doit son nom à un épisode fameux de la révolution américaine, en 1773, au cours duquel les colons américains de Boston jetèrent dans le port les cargaisons de thé des navires britanniques pour protester contre la taxation trop élevée de ce breuvage par la Couronne. Ce mouvement est parvenu à cristalliser par des méthodes modernes (réseaux sociaux, buzz internet etc.) tous les mécontents de la politique de la Maison Blanche et a réussi à décloisonner les diverses chapelles conservatrices. Les « libertariens » moralement laxistes y côtoient les évangéliques rigoristes, et les artisans, petits commerçants, gens du small business se retrouvent dans le Tea Party en compagnie de notables bien nantis qui croient qu’Obama conduit la nation américaine vers le communisme…

Moquée au début, y compris dans l’establishment républicain, Sarah Palin s’est révélée une redoutable tacticienne en abandonnant son poste de gouverneur de l’Alaska pour faire surgir le Tea Party Movement à l’échelle nationale. Et cela a payé : dans de nombreux Etats, les hommes et les femmes qu’elle a soutenus l’ont emporté lors des primaires républicaines pour les candidatures à la Chambre et au Sénat et pour des postes de gouverneur. La plus spectaculaire de ces victoires s’est produite dans le Delaware, où une jeune femme de 32 ans, Christine O’Donnell, une excitée favorable à la chasteté avant le mariage, a balayé Mike Castell, un républicain modéré, gouverneur de l’Etat et aspirant à la succession au Sénat du vice-président Joe Biden.

Certes, parmi les gens investis par le Tea Party, on trouve quelques hurluberlus comme cette Sharron Angle, candidate dans le Nevada contre Harry Reid, le président démocrate du Sénat, qui veut supprimer le département (ministère) de l’éducation et privatiser la Sécurité sociale. Sarah Palin, cependant, se garde bien de sortir du discours conservateur mainstream : moins d’Etat, moins d’impôts, retour aux reaganomics qui firent merveille dans les années 1980.

Aujourd’hui, l’appareil démocrate a bien conscience qu’il est trop tard pour renvoyer les gens du Tea Party dans l’enfer de l’extrémisme hors du réel sociétal. Alors qu’ils avaient misé, au départ, sur la « localisation » de cette campagne électorale, en la purgeant au maximum des querelles nationales, l’omniprésence médiatique de Sarah Palin et de ses affidés contraint la Maison Blanche à mettre les mains dans le cambouis pour limiter les dégâts. Obama, qui se réservait jusque-là pour les affaires du monde, va reprendre du service en allant se montrer dans des Etats où l’issue est incertaine : Wisconsin, Pennsylvanie, Colorado.

Pour 2012, il semble que Sarah Palin ait marqué des points importants, sinon décisifs pour décrocher l’investiture républicaine à la candidature présidentielle. Quant à Barack Obama, il lui faut absolument se « recentrer », sortir de l’image de gauchiste irresponsable, dépensier et étatiste que ses adversaires ont réussi à imposer à une bonne partie de l’opinion. Pour lui, ce sera moins facile que pour Bill Clinton, dont la plasticité idéologique était légendaire. Dès les élections passées, on verra de nouvelles têtes à la Maison Blanche : après le départ du gourou économique Larry Summers, retourné à Harvard, c’est le Guéant local, Rahm Emanuel, qui devrait s’en aller à la conquête de la mairie de Chicago. Obama contre Palin, c’est l’affiche de ces deux prochaines années politiques aux Etats-Unis, avec le monde comme spectateur d’un combat qui ne devrait pas être trop ennuyeux.[/access]

La retraite à 20 ans !

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Photo : mayanais
Photo : mayanais

Une première ! Cette fois-ci, la manif contre la réforme des retraites a été convoquée un samedi. Pour les syndicats son bilan est positif : la mobilisation, disent-il s’est élargie avec succès aux familles et aux jeunes. Contents d’eux, ils estiment pouvoir s’approprier l’argument central de la réforme des retraites du gouvernement, la solidarité intergénérationnelle, pour légitimer leur contestation. Et c’est vrai, ce samedi, toutes les générations étaient représentées dans le cortège parisien. Des parents avec les poussettes jusqu’aux retraités en passant par les quinquas syndiqués, tous ont défilé dans une chaleur fusionnelle.

Et puis, il y a cette catégorie approximative, les jeunes. Ils sont là, eux aussi. Ces jeunes, qui jusque là étaient restés à l’écart du mouvement social, sont propulsés au-devant de la scène par les syndicats. Plus question de rester en retrait des retraites car « La retraite, c’est une affaire de jeunes » martèlent les organisations d’étudiants. Ce qui laisse songeur… Les jeunes militent pour la fin de leur vie active alors qu’ils ne l’ont même pas encore entamée, voilà qui est encourageant. La relève est assurée… Penser à l’après-travail et non au travail lui-même. Penser au retrait du monde et non à sa transformation, vouloir le quitter, ventre à terre, avant même de tenter de le conquérir tambour battant, quelle force de caractère pour cette génération que l’on dit « sacrifiée ».

En réalité, ils assument pleinement leur rôle de martyrs. C’est leur philosophie fataliste qui domine. Il faut les voir à l’œuvre. Comme pour chaque conflit social, ils sacrifient leurs études pour aller s’agiter dans la rue, dans cette rue qu’ils prennent pour une fête à thème. Mais leurs T-shirts à l’effigie du Che dissimulent mal leurs âmes conservatrices et apeurées. Ils jouent aux protestataires mais prônent le statu quo.

Un mois à peine après la rentrée, des ados en colère commencent à bloquer leurs lycées. Les étudiants syndiqués préparent les assemblées générales et les futurs blocages des facs. Et tous se voient déjà rejouer le scénario gagnant de 2006 qui avait enterré le Contrat Première Embauche (CPE)[1. Il faut rappeler que le CPE était un CDI, certes assorti d’une période d’essai de deux ans mais où le mérite au moins pouvait encore être reconnu. Son abandon a été le début de la fin. En donnant plus de souplesse aux entreprises, il aurait permis d’embaucher plus facilement et aurait évité que les jeunes diplômés ne se retrouvassent sans rien après leur stage de fin d’études] du gouvernement Villepin. CPE qui, en passant, manque cruellement aujourd’hui.

Le CDD, idole des jeunes

A les voir défiler, on ne peut que se demander où sont passés les jeunes diplômés ?
Car au final, parmi tous les jeunes, ce sont eux qui sont les plus légitimes pour prendre la parole. Ce sont eux qu’on devrait entendre, qui devraient crier leur incompréhension face à un gouvernement, qui avait pourtant fait campagne sur la revalorisation du travail et la méritocratie. Ce sont eux, ces plus de 25 ans, qui ont effectué un parcours sans faute, suivi de bonnes études, et ne demandent qu’à être insérés dans la vie active. Ce sont eux qui ont accumulé des diplômes toujours de plus en plus spécifiques pour coller au mieux à la logique des recruteurs. Ce sont eux qui ont additionné des stages espérant à chaque fois que le dernier se transforme en un malheureux CDD, ou si ce n’est pas le cas, en priant le ciel de pouvoir les revendre comme une expérience professionnelle alors même que ces stages ne sont reconnus comme tels ni par les employeurs ni par le Pôle Emploi. Où donc est la logique dans tout ça ? Oui, les grands perdants du projet de loi, ce sont bien ces jeunes diplômés, sans emploi et invisibles car non comptabilisés dans les chiffres du chômage puisqu’ils n’ont jamais « travaillé » en tant que salariés.

Ce sont eux qui auraient dû défiler samedi pour protester non pas contre le report de l’âge légal de départ à la retraite, mais contre le report de l’âge réel d’entrée dans la vie active.
En s’attaquant bille en tête au chômage, Nicolas Sarkozy aurait été cohérent avec ses promesses électorales. En faisant de la retraite sa réforme-phare, il plonge le pays dans la déprime généralisée.

Mais la déprime n’a pas fait de victime samedi. La Nuit Blanche a remplacé le Grand Soir.

L’Allemagne a payé…

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Il n’a échappé à personne que l’Allemagne fêtait ce dimanche les vingt ans de sa réunification, c’est-à-dire du rattachement de la République Démocratique Allemande à sa voisine, la République Fédérale (Allemande, elle aussi). Les commentateurs n’ont pas manqué d’épiloguer sur le coût de l’opération – forcément kolossal – et sur sa signification historique : la fin de la guerre froide. Mais curieusement, ils n’ont pas relevé que ce dimanche, l’Allemagne soldait également une autre guerre, et dans la plus grande discrétion : celle de 14-18.

Fidèle à sa signature, la République a en effet procédé au remboursement de la dernière tranche des emprunts émis par l’Allemagne de Weimar entre 1924 et 1930, afin de financer le paiement des « dommages de guerre » infligés par le Traité de Versailles. Ces versements, on s’en souvient, avaient contribué à déstabiliser le régime post-impérial et facilité l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir. L’événement, mineur en soit, puisqu’il portait sur un reliquat de quelques millions d’euros, laisse cependant songeur.

D’une part, parce que pour des générations d’étudiants français, le slogan « L’Allemagne paiera! » a longtemps constitué l’archétype d’une diplomatie irréaliste; or l’Allemagne, au bout du compte, a payé jusqu’au dernier Mark-or de ce qu’elle devait aux « marchés ».

D’autre part, parce que l’on pouvait à bon droit croire que les conséquences cataclysmiques de ces « réparations » (Troisième Reich, guerre planétaire, Shoah…) avaient rendu irrecevable toute réclamation des débiteurs, Anglo-Saxons pour l’essentiel, une fois la paix revenue; or, pas du tout : ces derniers ont bel et bien fini par obtenir gain de cause. Près d’un siècle après.

On serait Grec, on y méditerait.

Le pire est avenir

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Francois Taillandier

Francois Taillandier

Avec Time to turn, François Taillandier pose les dernières pierres énigmatiques de La Grande Intrigue, sa virtuose suite romanesque en cinq tomes. Les deux récits principaux de Time to turn racontent deux histoires d’amour. La première, celle de Nicolas Rubien et Anne-Lise, est empreinte de fatigue, de lassitude et de tristesse. La seconde, descendant d’une génération, est celle qui unit Greg, le fils de Nicolas, et Clara, ancienne disciple du prophète Charlemagne. Celle-là est, en revanche, proprement désastreuse. Ces deux amours douloureuses, poursuivies par « les rires de l’homme en noir », inspirent à François Taillandier des réflexions très sombres sur la passion amoureuse. Il semble pencher du côté de l’hypothèse romantique, qui veut voir dans l’agression, la destruction de soi et de l’autre, la vérité de la passion amoureuse. Eloge de l’amour d’Alain Badiou est, je crois, plus proche de la vérité en pensant l’amour comme un désastre créateur de monde. « Le sentiment de s’être trouvés, d’être opposants au même monde, compta beaucoup dans leur amour. » Cette dimension de construction de monde, et même d’un « contre-monde », est évoquée à propos de Clara et Greg, mais ne parvient pas à prendre corps dans le temps. A la joie exigeante et lumineuse de la « fidélité à l’événement », Clara et Greg préfèrent malgré tout le turn. Leur hostilité à notre monde ne les conduit pas à se détourner en acte du turn.

Anticipation du pire

La plus grande partie de Time to turn a lieu en 2010. Pourtant, le roman évoque plutôt un voyage en 2020, l’exploration – d’autant plus angoissante qu’elle semble horriblement plausible – d’une version aggravée et encore plus irrespirable de notre monde. Time to turn est un roman d’anticipation du pire. Ce pire apparaît d’abord sous la forme d’une publicité d’origine inconnue, une sorte de slogan métaphysique qui envahit infernalement tous les espaces publics et qui surgit de manière aléatoire sur les écrans d’ordinateur : « Time to turn ! ». Ce mystérieux mot d’ordre persécuteur révèle, derrière la métaphysique des « pragmas », un « fascisme » du changement, un fanatisme du devenir. « On aurait dit qu’on cherchait à fragiliser les ultimes repères qui pouvaient aider un être humain à savoir qui il était, et où il était. […] C’était un mot d’ordre à devenir fou. » A travers lui, le Capital ordonne désormais à ses victimes consentantes : « Déracine-toi toi-même ! »

L’une des inventions les plus terribles et les plus profondes de Time to turn est la division de la société en trois catégories sommaires, hermétiquement séparées les unes des autres : les « illus », les « pragmas » et les « intellos ». « Du côté des illus et des intellos, le turn passa moins bien. Les illus se méfiaient de ce qui leur apparaissait comme un mot d’ordre antireligieux – ou plutôt une invention concurrentielle destinée à prendre des parts de marché à la spiritualité. » Ce nouveau monde se caractérise donc par l’effondrement simultané du sens critique et de la foi authentiques. Le triomphe de la mentalité pragma frappe toutes les classes sociales : « Entre le pragma de base et le pragma de luxe, le pragma précaire et le pragma blindé, […] on aurait vainement cherché une différence de conception du monde. » Quant aux « illus », ils confondent la foi avec l’hystérie de masse, « l’autisme communautaire et fusionnel ». Leurs conversions, appelées désormais « turn illu », s’apparentent à des « virages brutaux, rapides, et comme hébétés ».

Il est un turn pour rire et un turn pour pleurer

L’un des tours de force de Time to turn est de dévoiler, derrière la haine entre « pragmas » et « illus », leur absolue complicité métaphysique. « Pragmas » et « illus » sont les deux faces d’un seul et même enfer : « Le goût du politique décroissait chez les illuminés comme chez les pragmatiques. […] Un trait commun aux immenses masses de pragmas et aux masses un peu moins immenses, mais visibles, d’illus, était leur abandon des formes élaborées du langage. […] Le rapport au langage est un rapport au temps ; or les pragmas vivaient dans le temps immédiat de l’acte concret, de la transaction, de la consommation, et les illus dans une projection d’éternité qui se passait de toute histoire, donc de toute durée réelle, donc de tout langage. […] Les concepts ne servaient plus à abstraire et à généraliser, mais à donner substance et passion au groupe, à l’entre-soi. »

Cependant, Time to turn est loin de se résumer à la seule lutte des « pragmas » et des « illus ». Dans ce roman foisonnant d’intuitions très vives, nous rencontrons également de surprenantes méditations sur le Vatican compris comme situationnisme, sur le Syllabus, sur Dan Muzo (dont Taillandier livre une parodie hilarante), sur la crémation, sur les maisons de famille et le « capital background », ainsi que la description bouleversante de la crise de larmes d’une femme « pragma ». Enfin, derrière le turn idéologique se cache un autre turn, infiniment plus précieux, que nous pourrions baptiser le turn narratif. Et Time to turn est peut-être et avant tout l’exploration du mystère de ce turn-là : « Ce turn qui est déjà là, toujours déjà là, dans l’unité composite du fait et du sens qu’on lui donne. » Car il est un turn pour rire et un turn pour pleurer. Un turn qui abolit le sens et un turn qui lui donne naissance.
À présent, La Grande Intrigue peut commencer.

TIME TO TURN

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C’était bien, les primaires…

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Parti Socialiste

Parti Socialiste

Voilà : les primaires ouvertes et populaires à gauche ont l’air sacrément mal barrées. Autant dire qu’il faut presque faire une croix dessus. La faute à Claude Bartolone, fabiusien, député-président du conseil général de Seine-Saint-Denis qui, fin septembre, a lâché, l’air de rien, à la presse que Martine Aubry et DSK passeraient un accord pour éviter de se déchirer devant les militants. Et que la primaire serait de « ratification ». Tollé dans les rangs des putatifs petits candidats à l’affrontement à gauche (de Valls à Hollande en passant par Moscovici), recadrage de Martine Aubry qui assure que les primaires auront lieu et qu’elles seront transparentes avec « des candidats de qualité ». Mais dans le fond, personne n’y croit tellement. Parce qu’à gauche, tout le monde sait que ces primaires populaires, transparentes, ouvertes à l’ensemble des partis de gauche ne sont pas forcément une excellente idée. Et que le montage sorti des cerveaux d’Arnaud Montebourg, qu’on a chargé de la rénovation du parti, et d’Olivier Ferrand, le patron du think tank Terra Nova, ne tient pas la route une seconde.

[access capability= »lire_inedits »]D’abord, regardons froidement les autres pays où l’on a testé les primaires dites « ouvertes », c’est-à-dire lors desquelles n’importe qui peut voter, adhérent ou non du parti. Les deux seuls exemples européens qui sont allés au bout du processus − Italie et Grèce − sont disséqués en permanence à Solferino, entre spécialistes. On retourne les modes d’organisation de l’affaire, on regarde comment les partis se sont entendus pour arriver unis, on se demande comment faire voter un maximum de gens en un minimum de temps pour un coût réduit. Mais dans les réunions, il y a toujours un moment où quelqu’un fait remarquer que, dans ces deux pays, en dépit d’une stratégie sans faille, la gauche a fini par se faire étaler à la fin. « Autant dire qu’à chaque fois, on se dit qu’on est mal barré, et ces réunions se terminent dans un désespoir assez grand », remarque un participant. C’est juste que mettre autant de pognon et d’énergie à créer une machine à perdre dénote pour le moins une volonté de pouvoir discutable. En général, il se trouve alors quelqu’un d’autre pour faire croire que le modèle, c’est la victoire de Barack Obama aux Etats-Unis. Mais là non plus, l’argument ne résiste guère à l’analyse : systèmes politiques tellement différents, bipartisme, élection indirecte. On va arrêter là le bréviaire de science politique pour les nuls.

L’argument principal est de circonstance : le Président de la République est au plus bas, la droite semble en apparence s’enfoncer dans un chaos sans nom. Les chances de l’opposition de pouvoir enfin emporter une élection de Ligue 1 ont l’air un peu sérieuses. Et subitement, alors que le jeu s’ouvre, les petits partis sont censés sacrifier leurs ambitions présidentielles (en français, leur chance de faire 5% et d’exister au niveau national pour le quinquennat à venir) pour se ranger, dès l’automne 2011, derrière le champion du PS ? Difficile à croire. D’ailleurs, tout le monde sait que les négociations n’ont pas vraiment commencé. Mélenchon veut y aller, vu qu’il a neutralisé Besancenot et le PCF en même temps. Eva Joly se voit en grande épuratrice de la nation française, coupable, forcément coupable. Et les autres, j’imagine, ne vont pas se priver des temps de parole officiels et des invitations sur les plateaux télé une fois les signatures réunies. Alors, si les primaires sont ouvertes aux seuls députés PS pleins d’ambition, le sujet va un peu manquer d’ampleur − et le PS de voix au premier tour…

A-t-on vraiment besoin de démocratie dans un parti ?

Au sein même du PS, on ricane de cette invention : « Les primaires, c’est juste fait pour faire plaisir à Montebourg, dit un député socialiste. Or tout le monde sait qu’il ne représente rien, si ce n’est qu’il a vaguement aidé à élire Aubry. » Et on se demande si ce n’est pas la remise en route de la machine à perdre : cinq mois de chouettes débats internes, de querelles d’Allemands sur les nuances de projets entre François Hollande ou Manuel Valls. Alors que, pendant ce temps, Sarkozy, si c’est lui, foncera déjà tête baissée sur la voie du deuxième mandat.

Et dans le fond, qu’il y aurait-il de scandaleux à ce que les socialistes s’entendent entre eux pour présenter un candidat à la primaire dite « de ratification » ? Faut gagner ou pas ? A-t-on vraiment besoin de démocratie dans un parti ?

On va laisser aux socialistes le temps de trouver les arguments pour nous expliquer qu’en fait, après réflexion, ils vont laisser tomber leur chouette projet. Il faudra faire le gros dos le temps que les commentateurs politiques passent à un autre sujet. Mais ils devraient savoir faire. Surtout si la primaire de confirmation fait sortir DSK de l’urne. Le chouchou de la presse, le candidat favori des journaux de gauche n’aura qu’un geste à faire pour que personne ne lui en tienne rigueur. Au moins dans les éditos. À toutes fins utiles, je rappelle qu’il y a des électeurs, des vrais, à convaincre pour la présidentielle.[/access]

Les secrets des services pakistanais

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L’Europe de l’antiterrorisme peine à exister. Alors qu’hier le ministre allemand de l’Intérieur Thomas de Maizière déclarait qu’il n’y avait aucune raison d’être alarmiste, en l’absence « d’indications concrètes d’attentats imminents », et qu’en France, on a définitivement abandonné la piste de la mystérieuse kamikaze islamiste, Londres redouble ses avertissements quant aux risques terroristes encourus par la France et l’Allemagne. Cette alerte serait motivée par des renseignements précis en provenance des services secrets pakistanais.

Et c’est vrai qu’en matière de terrorisme, les services pakistanais s’y connaissent. On les a notamment désignés comme ayant téléguidé les commandos de tueurs djihadistes qui on fait 166 morts en novembre 2008 à Bombay, et on ne vous parle même pas de l’attentat de 2002 à Karachi…

Magnez-vous de remanier!

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Je ne sais plus bien quand on a annoncé l’imminence d’un remaniement, mais j’ai l’impression que c’était il y a des lustres. Je suis certain d’en avoir entendu parler tout l’été, à moins que ce soit dès l’été dernier, ou alors le précédent. Seule certitude, il a du être annoncé après la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle. Quoique…

D’un côté, je comprends. On doit pas rigoler tous les jours à l’Elysée (surtout les soirs où Carla invite Pierre Arditi ou Calogéro à diner). Et c’est clair que depuis le renoncement au dogme de l’infaillibilité fillonnesque, la vie du président est devenue plus gaie : pas un jour sans qu’un éventuel premier ministre tire le tapis ou glisse une peau de banane sous les pieds d’un concurrent. Le 9 septembre, MAM déclare à Valeurs Actuelles : « Je suis disponible » Bing boum, trois jours plus tard, Brice Hortefeux découvre opportunément qu’un membre de son cabinet était pigiste undercover au Monde. Et il suffit que Copé rentre dans le rang des enfants sages de l’UMP pour qu’aussitôt un scud tiré par Martin Hirsch (mais téléguidé par qui ?) calme ses ambitions. Quant à ceux qui n’ont pas eu leur ration d’échos du Canard, il se croient tous obligés, histoire de ne pas être virés de la short list de Matignon, de s’afficher encore plus sarkozystes que Sarkozy et même qu’Hortefeux. Cela vaut pour le petit Baroin, mais aussi pour Borloo qui crie victoire à chaque fois que le président réduit à néant une de ses lois-fétiches. Oui, depuis qu’il a décidé de remanier, Nicolas rigole, ça le change des sondages : même ceux d’Opinion Way pour le Figaro sont mauvais !

Très sincèrement, moi aussi ce pantomime m’amuse, ce n’est pas tous les jours qu’un feuilleton made in France mérite la moyenne. Je crois que je rirais moins si j’étais, comme certains, électeur de l’UMP, ou si je croyais, comme la plupart de mes concitoyens, qu’un gouvernement a vocation à gouverner. Comme je pense que les vraies décisions se prennent soit à l’Elysée soit à Bruxelles, je ne crois pas que la guerre interministérielle en dentelles et la paralysie générale qui en découle soient préjudiciables en quoi que ce soit aux intérêts du pays. Comme qui dirait, tant qu’y font rien, font pas de bêtises !

Tous résolument tournés vers l’intérieur

Ils risquent d’autant moins d’en faire que les concurrents (traduisez « alliés ») ou les adversaires de l’UMP, plutôt que profiter de cet encéphalogramme plat ont choisi de ne s’intéresser, eux aussi, qu’à leurs problèmes de boutique. Ainsi Hervé Morin du Nouveau Centre, en pleine alerte rouge aux alertes à la bombe ne pense plus qu’à son destin présidentiel. Ne riez pas, ça prouve au moins que malgré tous ses reniements, il a retenu l’essentiel du corpus théorique bayrouiste.

Le Front national, lui est en pré-campagne, mais c’est uniquement pour sa propre présidence. Remarquez, celle-là, c’est forcément quelqu’un du FN qui la remportera, on se rassure comme on peut.

Quant à la gauche, elle n’en est même pas à s’entredéchirer pour les primaires, mais à s’entredéchirer pour savoir si on va ou non s’entredéchirer aux primaires. Le petit peuple des métallos et des caissières retient son souffle: Moscovici sautera-t-il le pas ? Les nouveaux adhérents pourront-ils prendre part au scrutin ? Anne Sinclair pressera-t-elle son mari de rentrer à Sarcelles?

Toujours à gauche, les petits ne sont pas en reste de miasmes introspectifs : les états d’âme de Besancenot ; l’absence d’états d’âme d’Eva Joly ; la valse hésitation du PC qui n’en finit pas de se demander s’il préfère la valise ou le cercueil, c’est à dire le ralliement à Mélenchon ou bien le suicide assisté par scrutin uninominal. Mouais, à la réflexion, c’est plutôt le choix entre le cercueil et le cercueil…

Bref, le seul grand problème qui intéresse nos politiques, c’est ce qui se passe chez les politiques. Alors que pour les vrais gens, l’angoisse face à l’avenir est devenue la norme, tous les partis sont résolument tournés vers l’intérieur. On ne se donne même plus la peine de ne parler aux Français pour ne rien leur dire. Le politique devient encore plus autocentré que le journalisme. Et ça, c’est grave…

« C’est aux musulmans de France de s’adapter. Pas l’inverse ! »

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Abdelwahab Meddeb
Abdelwahab Meddeb.
Abdelwahab Meddeb
Abdelwahab Meddeb.

Pas une semaine ne se passe sans qu’un incident, une information, un documentaire ne mette en lumière la progression en France et en Europe d’un islam radical qui semble imposer son emprise à un nombre croissant de musulmans et qui alimente chez les autres peur et suspicion. Cette peur relève-t-elle d’un fantasme islamophobe ou assistons-nous à une régression réelle ?

Le problème de l’islamisme radical est réel : il se manifeste partout dans le monde, donc aussi en Occident, en Europe, en France. Les estimations les plus fiables situent à hauteur de 7% les musulmans qui penchent pour l’islamisme : cela va du sympathisant inactif au militant clandestin qui attend les ordres pour agir au sein de cellules dormantes, sans oublier des financiers, idéologues et entraîneurs militaires. Et 7%, cela fait près de 80 millions dans le monde. Heureusement, ceux qui jouent aux héros sont une infime minorité. Les démocraties doivent se protéger avec les moyens qui sont les leurs, même si nos ennemis jouent sur les failles de nos systèmes. Le cadre juridique reste important même s’il ne faut pas négliger les guerres de l’ombre, policières, militaires, celle des services, celle aussi, très importante aujourd’hui, de l’espace cybernétique.

Justement : Internet permet aujourd’hui aux musulmans d’Europe de vivre à l’heure de leurs pays d’origine où progresse l’islamisme. En somme, comment combattre ici un phénomène qui se déploie dans une grande partie du monde islamique ?

Vous ne voyez pas ce qui s’y passe ! Il faut compter sur les Etats de genèse islamique qui luttent contre le même phénomène, car les islamistes qui visent nos démocraties jugent aussi illégitimes les Etats des sociétés à majorité islamique. En ce moment, ces Etats cherchent à coordonner leur lutte idéologique contre le phénomène islamiste et sa diffusion. De l’Arabie saoudite du roi Abdallah à l’université Al-Azhar du Caire, le sunnisme élabore la doctrine de la wasatiyya, l’« islam du juste milieu », pour contrer son interprétation radicale. J’ai rencontré, au printemps, le nouveau grand cheikh d’Al-Azhar, Ahmed Al-Tayeb : francophone et francophile, il est aussi en lien avec le soufisme, avec l’islam intérieur et spirituel, et il a traduit en arabe un des livres que Michel Chodkiewicz a consacré à Ibn’Arabî. Lors de cet entretien, il m’a confirmé qu’il avait une stratégie pour lutter contre la vision qui réduit l’islam à la guerre de tous contre tous. Il veut réintroduire la complexité dans l’édifice théologique pour y amener la discussion, la controverse, la disputation, qui aménage une place au débat d’idées et à la pluralité des points de vue.[access capability= »lire_inedits »]

Excellente nouvelle, mais les porteurs de cet « islam du juste milieu » dont on ne voit guère de manifestations sont-ils des intellectuels isolés ou sont-ils en prise avec les sociétés ?

Cette version « modérée » de l’islam correspond à la phase actuelle qui est, trans-historiquement, contemporaine du phénomène que décrit Hobbes pour l’Europe du XVIIe siècle qui vient de sortir de la terrible épreuve de la guerre des religions. Le prince neutralise le pontife, et c’est sa religion qui devient celle du sujet. Maintenant, c’est à nous, les intellectuels, d’élaborer le prolongement théorique de Hobbes. Nous devons détacher conceptuellement la religion de la politique et du juridique, vider le théologico-politique de son énergie, comme le fit Hobbes pour le christianisme. Or le théologico-politique continue d’être au centre, même chez ceux qui prônent ladite wasatiyya. Avons-nous les moyens de passer du « jugement de Dieu » au jugement des hommes ? Telle est la question. Elle est destinale pour l’islam et elle est l’horizon du penseur critique. C’est la tâche de l’heure. Et elle se mène en ce moment en arabe, en persan, en turc, mais aussi en anglais, allemand, français.

Vous parlez d’islamistes assumés et organisés, politiquement ou militairement, et d’enjeux géopolitiques, mais qu’en est-il de la « rue musulmane », de « l’islam de France et de Papa » ? Dans La Maladie de l’islam, vous diagnostiquiez une islamisation diffuse. La distinction entre islam et islamisme à laquelle nous tenons tant, et à raison, est-elle en train de s’effacer dans les faits ? Autrement dit, assistons-nous à une « islamisation de l’islam » ?

La véritable maladie est bien cet islamisme diffus qui contamine le sens commun islamique et fait des ravages. Son succès doit beaucoup aux télévisions satellitaires, et pas seulement à celles qui se présentent franchement comme propagatrices d’un message religieux. L’islamisme diffus est très présent, par exemple, sur Al-Jazira : il fournit la substance de l’identité polémique qui se veut alternative par rapport à l’identité hégémonique de l’Occident. Son message s’introduit dans les consciences au nom de la différence qui est au centre du multiculturalisme. Le concept de différence est ainsi perverti car il n’est pas intégré dans une dialectique qui permette de penser ensemble le même et le différent − il y a du même dans le différent et du différent dans le même, ce qui nous invite à guetter le ressemblant dans le dissemblable. C’est par cette dialectique que j’appréhende l’islam, en particulier par rapport au christianisme et au judaïsme. Et c’est ainsi qu’on peut limiter les dégâts causés par l’islamisme diffus. On parle beaucoup de la « globalisation ». Qu’est-ce que la globalisation ? Ce n’est pas quelque chose d’abstrait : pour moi, c’est tout simplement la civilisation. Et cette civilisation a été mondialisée par le vecteur de la latinisation. L’entrée de l’islam dans la mondialisation, c’est-à-dire dans la civilisation, exige de tester ce qui, dans les lettres arabes, rejoint les lettres latines, ce qui est identique dans leur différence et ce qui est ressemblant dans leur dissemblance manifeste.  

On invoque souvent, pour expliquer cette islamisation diffuse, les discriminations et les difficultés sociales. L’islam est-il une identité de substitution pour ceux qui ne trouvent pas leur place dans la République ?

L’islam est une question qui se pose à la République depuis la conquête de l’Algérie en 1830 : il suffit de revenir aux rapports que Tocqueville consacra à ce territoire. Il dénonçait le fait que l’administration française s’appuyait sur des autorités religieuses locales ignorantes mais dociles, cela par facilité, alors que la tâche était de restaurer la grande tradition théologique et de promouvoir la pédagogie qui adapterait à l’esprit du droit positif la complexité traditionnelle.  Tocqueville estimait que ce qui se pratiquait alors finirait nécessairement par produire un fanatisme qui se retournerait contre la République. Nous y sommes.

Derrière l’accusation d’islamophobie, il y a l’idée qu’on dénigre une croyance. Mais est-ce avec une religion ou avec une culture que nous avons des difficultés ?

Le grand problème, c’est que l’émigration d’origine islamique s’est faite à partir de campagnes, donc à partir de structures anthropologiques plus en rapport avec l’espace coutumier patriarcal, moins touchées par le processus de modernisation. Le message islamiste s’articule à cette dominance patriarcale, c’est la raison pour laquelle la différence religieuse s’exprime dans le choc culturel : au moment où nos sociétés reconnaissent et vivent l’égalité des sexes et des genres, au moment où elle acceptent l’homosexualité comme une identité parmi d’autres, au moment où se développent le PACS, le mariage homosexuel, la légitimité de l’adoption dans ces structures, alors la structure patriarcale réagit et le fait sous la bannière de l’islam.

Au-delà des relations entre hommes et femmes, on assiste à un retournement qui voit le groupe peser de façon de plus en plus contraignante sur les individus. Dans ces conditions, vous réjouissez-vous, comme beaucoup de médias en France, de la progression de la pratique du ramadan chez nos concitoyens musulmans ?

Le phénomène cultuel ne me gêne pas si ceux qui s’y adonnent respectent les règles de la loi positive, qui constituent la table commune autour de quoi s’élabore le pacte de la citoyenneté. Mais dès que le culte se fait prescriptif, agressif, militant, dès qu’il porte atteinte à la liberté du sujet, là je m’insurge. Tant que les jeûneurs acceptent que je déjeune, rien ne me trouble, même si, personnellement, je vis ce retour à la pratique religieuse (dans toutes les croyances) comme une régression.

Mais c’est précisément l’intolérance à ce qui n’est pas lui ou avec ce qui le met en cause qui se manifeste souvent dans l’islam concret. De Salman Rushdie à l’affaire des « caricatures de Mahomet », toute critique est vécue comme une agression et suscite en réplique des menaces, tentatives d’intimidation voire une violence qui n’est pas que verbale. Devrions-nous, dans un souci d’apaisement, cesser d’en parler ?

Ce n’est pas à nous de nous plier à l’islam, à ses tabous et à ses interdits, c’est à l’islam de s’adapter à la liberté qui peut blesser, qui peut choquer. L’islam sera obligé de s’y faire. Les affaires de Rushdie, de la conférence papale à Ratisbonne, des caricatures danoises constituent une forme d’initiation de l’islam à la liberté : ce sont des expériences qui, objectivement, participent à sa sécularisation. Nous devons surtout résister au lobbying que mène à l’ONU l’Organisation de la Conférence islamique pour imposer une loi sur le respect des croyances, autrement dit pour interdire le blasphème. Voter des textes de ce genre reviendrait à faire triompher les tabous et à renforcer les domaines de l’impensé et de l’impensable.

Vous êtes en France l’un des rares intellectuels musulmans à pouvoir vous prévaloir d’une légitimité intellectuelle et théologique tout en menant une critique très dure. Etes-vous menacé ?

Pour l’instant, je ne subis pas de menaces. Mais toutes les conditions sont réunies pour que ces menaces apparaissent. Il faut dire que beaucoup de musulmans, ici en France comme dans les pays arabes et jusqu’en Arabie, se manifestent pour me remercier d’oser dire crûment ce qu’ils pensent et n’osent pas dire. Peut-être ma parole critique est-elle intimidante car elle est émise à partir du savoir et de l’amour du sujet. Par ma critique, je cherche à donner à l’islam les moyens de sa modernité, c’est-à-dire du dépassement de ses archaïsmes. Je mets ma maîtrise occidentale au service de la matière islamique et je montre que cette matière est assez ductile pour s’adapter au siècle, c’est-à-dire à la civilisation. C’est notamment ce que j’ai essayé de faire dans mon dernier essai, Pari de civilisation.

Alors que la burqa concerne, dans les faits, une ultra-minorité, la loi qui l’interdit a été considérée par beaucoup de musulmans comme stigmatisante. Vous, vous avez approuvé ce texte…

J’ai donné ma position dans la déposition auprès de la commission parlementaire et dans une libre opinion parue dans Le Monde du 28-29 décembre 2009. Que je sois contre la burqa peut ne pas compter. Mais ce qui compte, c’est la position d’Al-Azhar et de son cheikh cité plus haut. Eh bien, l’institution sunnite la plus influente y est, elle aussi, opposée : elle rappelle que la burqa appartient plus à la coutume patriarcale qu’aux normes islamiques et invite les musulmans de France à s’adapter aux normes culturelles de leur pays d’accueil. De plus, cet été, l’Etat syrien a tenu à rappeler explicitement sa genèse laïque et, pour ce faire, il a mené campagne contre la burqa et renvoyé autoritairement dans leurs foyers plus de deux mille enseignantes qui portaient le voile intégral. Ceux qui affirment que la loi stigmatise sont ceux qui jouent sur nos faiblesses et développent une stratégie de grignotage en se glissant dans les failles de la démocratie. Ne cédons pas à ce processus de culpabilisation.

La République a connu un affrontement très dur avec l’Eglise. Faut-il, pour faire naître ce fameux « islam de France », en passer par un nouvel affrontement républicain ?

Oui. C’est dans l’épreuve de la liberté (comme avec Rushdie, Benoît XVI ou les caricatures de Copenhague) que l’islam se sécularisera. C’est en se heurtant à la République qu’il deviendra républicain.

Erudit, savant et poète, Abdelwahab Meddeb est professeur à Paris X et producteur de l’émission « Cultures d’islam » sur France Culture. Parmi ses ouvrages, signalons La Maladie de l’islam (Seuil, 2002), Sortir de la malédiction, essai (Seuil 2008) et Pari de civilisation (Seuil, 2009). Il codirige avec Benjamin Stora L’Histoire des relations entre juifs et musulmans du Coran à nos jours qui paraîtra en 2012 aux éditions Albin Michel.

Pari de civilisation

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