Les livres, on les critique. On ne les brûle pas.

On ne brûle pas le Coran. On ne brûle pas la Bible. On ne brûle pas la Torah, ni le Livre de Mormon. On ne fout pas le feu aux Paradis perdus de Milton, ni aux Cent vingt journées de Sodome. On n’approche pas une allumette d’un exemplaire de Par-delà le bien et le mal ni de Rigodon. On ne brandit pas son Zippo contre le Journal d’un homme trompé ni contre Babylone nous y étions, nus parmi les bananiers ni contre Farenheit 451, pourtant à température idéale. On ne se réchauffe les mains devant aucun exemplaire d’Autodafé, ce merveilleux roman d’Elias Canetti. Et la main épargne des flammes tous les livres. On ne jette rien au bûcher, même les vanités.

Pourquoi ? Parce que, précisément, les Lumières ne se nourrissent pas du feu des livres, mais de la critique. Pour parler en derridien approximatif, elles ont substitué la déconstruction à la destruction. C’est ce qui fonde tout ce que nous sommes : nous ne considérons plus celui avec lequel nous sommes en désaccord comme un ennemi qu’il faut tuer, mais comme un adversaire qu’il faut convaincre. Nous ne considérons plus les livres que nous trouvons infâmes comme des objets tout justes destinés au feu, mais comme des textes que notre raison peut analyser et juger.

Brûler un livre, c’est renoncer à sa faculté de juger

Lorsque le marquis de Sade livre ses attaques les plus virulentes contre la Bible et pense l’athéisme dans sa radicalité métaphysique, il le fait avec des arguments rationnels. Il ne brûle aucun livre. Il critique, destitue les textes de leur sacralité, moque, tourne au ridicule. Mais, comme il l’écrit dans la Philosophie dans le boudoir : « Dès l’instant où il n’y a plus de Dieu, à quoi sert d’insulter son nom ? » Sade trouvera bien une utilité au blasphème : c’est le fond de l’érotique blasphématoire qui irradie tous ses livres comme un feu sacré.

Les Lumières ont érigé la raison en instance toute-puissante, qui peut s’exercer sur quelque texte que ce soit. C’est ce qui fonde ce qu’on appelle, en philosophie, la modernité. Dès lors, lorsque l’on se trouve à brûler un livre au lieu d’en critiquer le contenu, alors l’on renonce à sa faculté de juger. Et ce renoncement-là est la pire abdication qui soit.

Le zozo qui a brûlé un exemplaire du Coran il y a quelques jours en Alsace pour faire le con glorieux sur Internet n’a rien d’un héritier de la civilisation des Lumières, il se comporte comme le premier taliban venu. Sa petite vidéo est une fatwa qu’il lance contre la raison, contre les Lumières, bref contre ce que nous sommes. Et les lanceurs de fatwa, qu’ils soient barbus ou alsaciens, on ne peut les tenir qu’en piètre estime.

Tout le débat sur l’islam dans le numéro d’octobre de Causeur.

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