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Clichy sa mère !

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En 2010, Cameron Mackintosh a donné à Paris une nouvelle version de la comédie musicale Les Misérables.
En 2010, Cameron Mackintosh a donné à Paris une nouvelle version de la comédie musicale Les Misérables.

De Libération au Figaro, les grands journaux commémorent le cinquième anniversaire des émeutes d’octobre 2005. Tous ou presque rivalisent de génuflexions face à la sacro-sainte « question des banlieues ». Troquant l’immigré contre le prolo, l’immense majorité des médias se polarise sur les banlieues pour dessiner le visage d’une France qui souffre. C’est pourtant faire peu de cas de la réalité sociale, dixit Christophe Guilluy, géographe émérite qui n’hésite pas à braver les Goliath de la victimisation sélective.

Dans Fractures françaises, loin des clichés germanopratins, il peint la France des classes populaires précarisées. Qui n’habitent pas Clichy-sous-Bois et n’incendient pas de gymnase sous les yeux des caméras. Vae victis.[access capability= »lire_inedits »]

Itinéraire d’un mal-cherchant

L’homme avait déjà fait grand bruit à un colloque de la Fondation Res Publica en révélant que plus de 80 % de la pauvreté et du chômage en France se situaient hors des banlieues, essentiellement dans des zones pavillonnaires et rurales peu prisées par le Landerneau. Il faut dire qu’hormis Jean-Pierre Pernaut et son JT en carton-pâte, les mass media desquament le paysage français de ses peaux mortes rurales. En témoigne la carte des Zones d’éducation prioritaire (ZEP) qui ne coïncide que partiellement avec celle des zones socialement défavorisées. Dans les faits, l’administration pratique d’ores et déjà la discrimination positive sur critères ethniques. Accusée à tort de parquer les populations d’origine immigrée dans des ghettos, elle ethnicise sciemment les rapports de classes en assistant prioritairement les zones d’immigration récente. Après avoir proposé un maillage plus rigoureux aux pouvoirs publics, Guilluy s’était vu rétorquer : « L’objectif du ministère de la Ville n’était pas de traiter de la pauvreté ni du chômage… » (sic)

Contre le mythe de la banlieue

Un chiffre à méditer : les Zones urbaines sensibles (ZUS) n’abritent que 7 % de la population française. Ce qui n’empêche pas Guilluy de reconnaître la malheureuse conjonction entre un taux de chômage de 8 points supérieurs à la moyenne nationale et une insécurité à la fois physique, culturelle et sociale. Si l’on s’en tient au brouhaha médiatique, la banlieue serait le réceptacle des « jeunes » depuis trente ans, comme si elle demeurait le seul espace où l’on ne vieillissait pas ! Quant au mythe des banlieues-ghettos, il ne tient pas lorsqu’on examine les chiffres du taux de mobilité. À plus de 60 %, il en fait les zones les plus mobiles de France.

Et pour cause : si la banlieue cumule les difficultés, c’est avant tout en raison d’un grand banditisme et d’une délinquance quotidienne qui minent le bon fonctionnement de l’Etat de droit. Même la droite sarkozyste, chantre de la RGPP, favorise les cités au détriment des campagnes dans l’offre de services publics. Guilluy précise qu’on est mille fois moins bien pourvu en équipements publics à Verdun que dans certaines banlieues parisiennes réputées « défavorisées ».

Si les banlieues affichent un tel taux de mobilité, si l’immigration récente fait tout pour la fuir sitôt qu’elle en a les moyens, quitte à sacrifier son pouvoir d’achat en achetant une petite maison de campagne, c’est bien que malaise il y a. L’insécurité physique et la dégradation des services publics par de jeunes sauvageons déstructurés ne doivent pas cacher le vrai fond du problème : un malaise dans la culture.

Le multiculturalisme des riches

Nos élites restent désespérément « croyantes mais non pratiquantes » en un multiculturalisme idéalisé. À l’image du navrant Raphaël crachant le peuple, la générosité tous azimuts est d’autant plus facile à défendre pour ceux qui n’en subissent pas les conséquences. Bien lotie en centre-ville, l’hyperclasse mondialisée extrapole sa vision biaisée de l’immigration. En trente ans, la classe ouvrière a déserté les villes, chassée par la désindustrialisation et la spéculation immobilière. Cet exode urbain laisse les grandes métropoles entre les mains de la bourgeoisie et d’une population d’immigrés récents qui lui fournissent une main-d’œuvre précaire, parfois illégale, souvent corvéable à merci.

Dans un « boboland » comme le XXe arrondissement de Paris, il n’est pas rare de voir juxtaposés des immeubles bourgeois et des taudis d’immigrés, les sans-papiers servant régulièrement de nounous payées au black. De là, rien d’étonnant à ce que l’électorat bourgeois de gauche idéalise la coexistence avec des groupes d’implantation récente. Nulle concurrence sur le marché du travail parisien, nulle cohabitation dans un même immeuble : au sein du voisinage, les sphères de vie restent séparées et les moutards bien gardés. À Ménilmontant, les bars branchés voisinent avec des librairies islamiques, mais pour combien de temps ? Dans dix ou quinze ans, si l’Etat continue à perdre du terrain, parions que les bobos hédonistes voteront pour un(e) Geert Wilders français(e).

Du rouge au bleu Marine : un destin inéluctable ?

Dans les ex-banlieues rouges, les ouvriers du tertiaire fuient le multiculturalisme tant vanté par ceux qui ne le subissent pas. Il n’y a aucun racisme là-dedans. Ni caricature à évoquer l’islamisation rampante de quartiers entiers où les voiles et boucheries musulmanes font florès, au grand dam des immigrés assimilés et autres libres-penseurs.

D’où, selon Guilluy, la transhumance de l’électorat populaire sur les terres du vote frontiste : « La perte de crédibilité de la gauche en milieu populaire est pour partie la conséquence de son incapacité à prendre en compte la demande de catégories populaires de plus en plus sensibles à l’insécurité sociale mais aussi culturelle, provoquée par la mondialisation économique et son corollaire, l’intensification des flux migratoires. »

N’en déplaise aux antifascistes de broussaille, le succès du site Fdesouche ou la popularité de Marine Le Pen s’expliquent avant tout par l’incurie des partis traditionnels qui persistent dans une stratégie de l’orfraie. À gauche, n’importe quel tribun qui dénoncerait les ravages de la mondialisation et de son pendant multiculturel raflerait la mise. À bon entendeur…[/access]

Fottorino, la faute à qui ?

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En remettant, le 4 novembre 2010, les clés de la maison Le Monde à ses nouveaux propriétaires, le trio Bergé-Niel-Pigasse allié au groupe de presse espagnol Prisa, Eric Fottorino a rédigé un éditorial qui a fait quelque bruit dans le landerneau médiatique parisien.
Il ne s’est en effet pas contenté de l’exercice classique en ce genre de situation, consistant à rassurer des lecteurs inquiets pour l’avenir de leur quotidien préféré et à se présenter en garant de la continuité éditoriale et éthique du journal qui se veut de référence. Au contraire, il s’est livré à une sévère critique des choix économiques et éditoriaux du Monde depuis la fin des années soixante-dix. Tous ses prédécesseurs en prennent pour leur grade, sans être désignés par leur nom, ce qui est quelque peu hypocrite. Décryptons donc.

Jacques Fauvet est montré du doigt pour son soutien inconditionnel au programme commun de la gauche jusqu’en 1981. André Fontaine se voit reprocher d’avoir imprudemment investi des sommes énormes dans une nouvelle imprimerie, au détriment du renouvellement et de l’amélioration de l’offre éditoriale, notamment le week-end. Mais le plus gros paquet est livré franco de port au duo Colombani-Plenel, aujourd’hui séparé, et faisant désormais site à part sur la toile. « A l’orée des années 2000, Le Monde s’est lancé dans une stratégie d’acquisitions coûteuse et hasardeuse, quand bien même elle a permis de jeter les bases d’un groupe de presse avec des titres prestigieux comme Télérama et Courrier international. Cette politique a trouvé ses limites et, en 2005, Le Monde a dû procéder à une recapitalisation qui a propulsé Lagardère et Prisa dans le capital du groupe (à hauteur respectivement de 17,27 % et de 15,01%). Dès 2002 et 2003, Le Monde avait dû émettre pour 69 millions d’euros d’ORA (obligations remboursables en action) qui ont d’autant grevé son bilan en creusant sa dette future. Au même moment, notre journal s’est installé dans les locaux du boulevard Auguste-Blanqui en payant des loyers considérables. Entre-temps, la vente du patrimoine immobilier des Publications de la Vie catholique et l’aspiration brutale de leurs bénéfices ont rendu difficile l’émergence d’une culture commune. »

Voilà pour la politique consistant à agrandir le périmètre du groupe par l’endettement et la vampirisation d’entreprises prospères comme le groupe Midi Libre et les publications la Vie catholique au profit d’un Monde en déficit chronique. Ce qui fait dire à quelques esprits moqueurs que Minc et Colombani ont suivi le modèle des révolutionnaires de 1789 en s’emparant des biens du clergé pour les transformer en assignats…
Les errements rédactionnels sont cloués au pilori sans ménagements : « Sans remonter trop loin, Le Monde des années 1980 fut sévèrement sanctionné par ses lecteurs pour son soutien inconditionnel au gouvernement et aux idées de l’Union de la gauche. Le fort penchant du Monde en faveur d’Edouard Balladur en 1995 lui fut très préjudiciable. Comme ses écrits exagérément favorables à Nicolas Sarkozy au mitan des années 2000, avant de prendre position pour Ségolène Royal.
Un journal qui s’était un temps donné pour mission de faire trembler le CAC 40, qui a parfois abusivement entretenu la suspicion envers les pouvoirs politique et économique, ne pouvait qu’en payer le prix. Que de leçons données! Que de personnalités injustement malmenées, semoncées voire jugées dans nos colonnes! L’erreur fut souvent de prendre nos excès pour l’expression de l’indépendance, quand ils n’étaient qu’insignifiance.
»

En la matière, Fottorino aurait pu remonter plus loin dans le temps et rappeler au bon souvenir du dernier carré des fidèles du Monde que ce journal, du temps de sa splendeur, entretenait à Pékin un correspondant professant un maoïsme délirant le poussant à se faire le chantre enthousiaste de la Grande révolution culturelle prolétarienne… Il aurait pu également rappeler, que dans leur grande mansuétude, les dirigeants du Monde ont passé l’éponge sur des manquements à l’éthique et des fautes professionnelles graves commises par des journalistes promis ensuite à un bel avenir[1 Je ne donne pas de noms, car il y a prescription]. Ceux-là n’auraient pas tenu plus d’une heure après la découverte de leurs méfaits dans un quotidien équivalent aux Etats-Unis.

Un mea culpa sur la poitrine des autres

Oui, Fottorino a raison, et ce ne sont pas les cris d’orfraie poussés par Jean-Marie Colombani sur le site de L’Express pour fustiger «l’indignité» de son successeur qui pourront effacer ces vérités de fait. Par ailleurs entendre Colombani parler de «combinazione» pour évoquer les circonstances de son éviction de la direction du Monde en 2007 peut prêter à sourire, voire à la franche rigolade quand on connaît ses manœuvres, exposées et dénoncées par son ex-spadassin Alain Rollat[2. Alain Rollat « Ma part du Monde. Vingt-cinq ans de liberté d’expression » Les éditions de Paris] pour torpiller l’élection de Daniel Vernet à la direction du journal, et dynamiter le fauteuil de son prédécesseur Jacques Lesourne… En la matière, Jean Marie Colombani sera audible le jour où il aura rendu public le montant de ses indemnités de départ et celui de la soulte qu’il a exigée, par intermédiaire d’avocats, lors de la revente du groupe Midi Libre…

Mais il ne suffit pas d’avoir raison, encore faut-il être en position légitime pour que cette vérité soit admise par ceux à qui on prétend s’adresser, à plus forte raison quand ce mea culpa s’exerce principalement sur la poitrine des autres. Colombani, et les quelques 75 journalistes du Monde qui ont signé une lettre de protestation contre cet éditorial ont beau jeu de rappeler que pendant que se commettaient les forfaits économiques et journalistiques qu’il dénonce, Eric Fottorino n’avait pas manifesté de désaccords ouverts avec une direction l’ayant promu à des postes de responsabilité importants… Son refuge dans l’écriture de fiction, qui lui a valu quelques beaux succès littéraires, suffisait peut-être à calmer ses doutes et ses colères rentrées…

J’ai eu personnellement la chance de pouvoir quitter ce journal dont je désapprouvais les orientations dictées par Colombani et Plenel, car j’avais l’âge me permettant de partir dans de bonnes conditions. Je l’ai fait sans bruit, parce que j’avais contribué, de ma place, à la mise en œuvre de méthodes de travail contestables, ne serait-ce qu’en évitant de les dénoncer. D’autres se sont esquivés discrètement, gardant par devers eux leurs idées sur ce qu’était devenu leur Monde et ils ont eu raison.

Il existe un «roman d’entreprise», comme il existe un «roman national» qui sert de ciment entre les générations qui se succèdent. Il n’appartient pas à son dépositaire de jouer à l’historien déconstruisant les mythes du passé : à lui de faire l’Histoire, en en écrivant si possible une page honnête, sinon glorieuse, à d’autres de porter sur le passé du journal des jugements qui ne puissent être confondus avec des règlements de compte.

Ozon est arrivé !

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C’est ce mercredi que sort Potiche, le nouveau film de François Ozon. Je vous préviens au cas où vous seriez rentré hier soir très tard d’un trek en Ouzbékistan, ou bien si vous vous êtes réveillé ce matin d’un coma prolongé. Sinon, aucune chance d’échapper à cette promo encore plus envahissante que celle d’Asterix chez les Ch’tis ou genre. Ainsi mal m’en a pris de vouloir m’informer de la météo de la semaine qui, le dimanche soir, est diffusée après le JT sur les grandes chaines. Première tentative sur France2. Là, manque de bol, la fin du 20 heures était squattée par l’abominable Deneuve qui disait tout le bien qu’il fallait penser de Potiche, et donc de sa forcément sublime prestation en survet’.

Comme j’allais pas casser ma télé presque neuve, je zappe illico sur la Une avant le nervous breakdown. Là, toujours pas de météo de la semaine, mais Fabrice Luchini et Karine Viard en train de faire la promo de devinez-quoi. Certes, c’était beaucoup plus rigolo que la séance de cire-pompes de la Deux, mais quand même on se serait cru dans le scopitone de Zorro est arrivé où Henri Salvador a beau cliquer sur toutes les touches de sa télé (c’était avant l’invention de la zapette), il retombe toujours sur le même programme :
« Mais moi j’en avais tellement marre
J’ai repris la première chaîne
Et devant mes yeux, mes yeux hagards
Se déroulait la même scène »

Quand on sait que TF1 et France2 se livrent à toute heure et sur tous les terrains une guerre totale, il faut donc en déduire qu’Ozon est l’exception qui confirme la règle. Une exception culturelle, bien sûr.

La solidarité, un supplément d’AME ?

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L’idée serait en somme de se tenir à mi-chemin entre la présomption de fraude et la naïveté. Car il y a cette position-réflexe dont une certaine droite devrait apprendre à se méfier : la certitude inébranlable que toute prestation sociale fait l’objet d’une fraude endémique. Cette position se dispense de preuve : établi ou non, c’est un fait. Et ça ne s’arrange pas si le spoliateur se pique en outre d’être métèque. À dire vrai, je comprends : des étrangers investissant la France pour y abuser de notre générosité un poil forcée par l’Etat, s’abreuvant du dur fruit de notre labeur quotidien, et égorgeant au passage nos fils nos compagnes, moi aussi, ça me donne envie d’entonner quelque chant guerrier. Qu’un sang impur ne nous les broute !

Cyril Bennasar est à cet égard un défenseur scrupuleux de nos sillons. Celui qui gère le flanc droit-droit de Causeur l’écrit tout de go : « comme toutes les aides sociales, ce dispositif constitue une incitation à l’immigration illégale. » C’est sommaire, et c’est pour ça que ça marche.

Qu’on ne s’étonne pas alors que le reste du propos soit de la même eau. Il se double d’une rhétorique toute bessonienne : la France reste le pays le plus généreux du monde avec les étrangers, venez pas nous gonfler. C’était bon avec les Roms, ça le reste avec l’AME. Ah mes aïeux, la belle prouesse rhétorique que voilà : se prévaloir de la générosité de la France pour s’employer à la rogner.

L’initiative de quelques vibrions parlementaires – qu’ils soient de La Droite Populaire tel Dominique Tian ou personnellement sensibilisés au sort des sans-papiers, à l’instar de Claude Goasguen, député du XVIème arrondissement de Paris – est pourtant déplorable. Il est politiquement attristant de voir cette droite céder à la grosse ficelle qu’est l’incrimination de l’étranger en temps de crise. C’est un singulier manque d’originalité comme de recul sur l’Histoire. C’est aussi un manque d’ambition tant il plus facile de pointer l’étranger que de construire la France.

Mais notre menuisier boit les paroles des contempteurs de l’AME comme du petit lait : « comme on pouvait s’y attendre, le système dérape, victime de dérives, de fraudes et d’abus ». Et de fait, la désapprobation de principe ci-dessus exprimée serait bien insuffisante, si la fraude endémique était effectivement avérée. Pourtant, comme Roselyne l’a maintes fois rappelé officiellement, « l’audit réalisé conjointement par l’inspection générale des finances (IGF) et l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) en février 2007 sur le dispositif de l’aide médicale de l’État (AME) a clairement montré que la gestion était maîtrisée ». Du coup voilà : si je maintiens, juré craché, que je suis disposé à former mes bataillons pour traquer cet étranger qui vient – jusque dans nos bras ! – escroquer notre système social, je veux plus que quelques allégations générales pour dénoncer la prétendue gabegie de l’AME.

Mais, fan de Tian, Bennasar, lui, assène sans critique ses affirmations, partisanes par nature : 50% des dossiers d’AME seraient faux. Pourtant la même ministre a déjà répondu tout aussi officiellement, sur les bancs de l’Assemblée, que ce taux portait sur des dossiers ayant fait l’objet d’un signalement, donc déjà suspects : « quand les organismes considèrent qu’il y a suspicion de fraude, ils exercent des contrôles qui, à 49 %, un sur deux simplement, s’avèrent positifs : ce ne sont donc pas 49 % des bénéficiaires de l’AME qui sont des fraudeurs ». Tian, Goasguen et Bennasar devraient déjà repartir la queue entre les jambes au seul énoncé de cette rectification.

Après les stats, il y a les anecdotes croustillantes, pour convaincre. Cyril Bennasar mentionne un article de Libération « paru il y a quelques semaines », et qui rapporterait ce cas d’une fécondation in vitro d’une femme camerounaise payée à l’AME. La précision vise à donner une autre acuité à cet exemple, mais foin de « quelques semaines » pourtant : sauf à considérer que 130, c’est encore « quelques », l’article en question date… du 24 janvier 2008. Il s’agit du même article que celui que « Thierry Mariani n’en finit pas de citer », comme le rapporte Le Figaro. Une telle aubaine, tu parles… Mais pourtant cet article ne rapporte pas le cas d’une fécondation faite par-dessus la jambe, mais détaille les hésitations, les doutes, et la longueur de la procédure qui a en effet débouché sur une autorisation contestable. Et le fait de ne pouvoir citer qu’un exemple intervenu il y a deux ans et demi n’en dit-il pas assez long sur la rareté de ces cas ?

Bougez pas : il y a aussi le cas de cet Egyptien qui demandait une opération de reconstruction d’un doigt, coupé il y a longtemps. Mais les mêmes qui rapportent ce cas indiquent aussi que l’opération lui a été refusée. Si un Africain venait à demander qu’on lui « enlarge son penis » comme on nous le propose si souvent, et qu’on lui refuse, faudra-t-il compter cela parmi les dérives du système ?

Dernière fable à votre attention : les cures thermales. Bonne Mère… Ils devraient être tout rouge d’oser cela. Ou le dire à voix basse, l’écrire tout petit. Que les curistes de mes lecteurs apportent leur témoignage sur le nombre de sans-papiers croisés à Evian, Vittel ou Eugénie-les-bains. Que Tian, Mariani, Goasguen ou Bennasar me soutiennent en face qu’ils accourent en masse d’Afrique jusqu’à Dax, déjouant les périls et les contrôles de la police française pour se faire masser les fesses aux frais de la princesse.

L’AME, c’est 46 fois moins que le déficit de la Sécu

Viennent les chiffres : 540 millions, c’est vrai que c’est une somme. Elle est à comparer au déficit de la Sécu, 46 fois supérieur. Ou au budget de la Sécu, 727 fois supérieur. On supprimerait l’AME qu’on ne s’en rendrait pas compte.

Une fois les ressentis personnels écartés, il faut aller lire les gens sérieux. Et le rapport de l’IGAS de 2007 se lit vite. On y apprend que « L’AME représente une dépense d’environ 400 M€ par an [qui est] mal maîtrisée seulement en apparence » (pages 14 à 18), le lissage de certains effets statistiques amenant à constater une certaine stabilité des dépenses. On y lit que cette population privilégiée qui se goberge avec mes impôts, est touchée à hauteur de 19 fois plus par le SIDA. 10 fois plus par l’hépatite C. Que les étrangers sont 15 fois plus touchés par la tuberculose que les Français. Loin des énoncés péremptoires, on y trouve détaillées aussi les maigres économies attendues de la mise en place d’un ticket modérateur, compte tenu des lourds frais de gestion qu’elle entraînerait. Et on y lit enfin que les fécondations in vitro ne font pas débat puisque, bien qu’en nombre « très limité », les personnes auditionnées par la mission les citaient déjà comme devant être exclues du panier de soins.

Alors, ok, ce n’est peut-être pas son âme que perd la France en restreignant l’accès aux soins aux sans-papiers. C’est plus au niveau du ciboulot que ça ne tourne pas rond. Car la santé publique pourrait, elle, y perdre beaucoup, si cette population se faisait diagnostiquer le SIDA, l’hépatite C, ou la tuberculose à un stade plus avancé. Et, s’il faut parler pépettes, ce ne serait pas sans conséquences financières.

Elle n’y perd pas son âme mais elle y perd bien la tête car les députés ont en fin de compte voté à grand bruit… une disposition existante : le principe du ticket modérateur figure dans la loi de finances rectificative pour 2002 (article 57). Claude Goasguen était déjà là. Dominique Tian aussi. Ma main à couper qu’ils l’avaient déjà votée ! Simplement, les décrets d’application ne sont jamais venus parce qu’au-delà des rodomontades politiques, la mise en oeuvre de cette participation financière s’avère compliquée et, in fine, onéreuse.

Non, la France ne perd pas son âme. Mais elle a des bleus à l’âme quand, avec force moulinets, ses députés, votant des lois inutiles, ne font que s’abimer dans une gesticulation politicienne grossière autour de cette idée recuite que l’étranger nous mange la laine sur le dos.

Villepin/Sarkozy : où est le « problème » ?

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Ceux qui me lisent régulièrement le savent, je suis loin de faire partie des zélateurs de Dominique de Villepin. Au printemps dernier, j’avais d’ailleurs tenté de décrypter sa ligne politique pour la revue mensuelle Causeur[1. Ceux qui ne sont pas encore abonnés peuvent toujours réparer cet oubli ici] et plus récemment, lorsque l’ancien Premier ministre a repris sa carte de l’UMP, je me suis interrogé en termes choisis : Villepin se fout-il de nous ?

Pour autant, j’ai beaucoup de mal à comprendre la polémique autour de ses déclarations sur Europe 1. L’émission produisait un bruit de fond assez neutre hier dans ma cuisine alors que j’étais en train de repeindre les murs de cette dernière. Et, pour tout dire, mon rouleau n’a pas tremblé lorsque Villepin a prononcé les mots du délit. En fait, j’avais l’impression d’entendre la rediffusion de l’émission de la semaine d’avant. Le discours n’avait pas changé. Seule la voix différait. Et pour cause, le 31 octobre, c’était celle de François Bayrou. Villepin fait du Bayrou, donc, et il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir qu’il est en train de tenter de lui piquer le marché de l’antisarkozysme centriste.

Revenons donc aux déclarations incriminées : « Je dis que Nicolas Sarkozy est aujourd’hui un des problèmes de la France (…) et qu’il est temps que la parenthèse politique que nous vivons depuis 2007 soit refermée ». Bon, c’est vrai, ce n’est pas très charitable. Etre qualifié de « problème de la France », ce n’est pas particulièrement valorisant. D’autant qu’il n’est pas le problème, mais un des problèmes, ce qui ne flatte guère l’ego. Mais, voyez-vous, je ne vois rien ici d’outrageant surtout de la part d’un opposant qui, très normalement, pense de manière légitime que c’est un problème de ne pas être soi-même aux manettes. Quoi ? Villepin n’est pas opposant, puisqu’il appartient à l’UMP ? J’oubliais…

La petite phrase de Villepin est surtout une belle connerie pour lui-même

Il faut quand même manquer singulièrement de mémoire politique pour oublier que les pires opposants ont toujours figuré dans la majorité ; Raymond Barre utilisait le « 49-3 » parce qu’un parti de sa majorité aurait refusé de voter son budget ; dans l’Appel de Cochin, en 1979, Chirac balança à la figure du président Giscard d’Estaing l’aimable « Parti de l’étranger » ; rappelons-nous le « Munich social » fustigé par le Président de l’Assemblée Nationale Séguin en 1993 et dont -on se demande bien pourquoi- le Premier ministre Balladur avait pris ombrage ; et – last but not least – pensons à ce ministre français en voyage à New York à l’automne 2006 qui dénonçait « l’arrogance française » dans l’affaire irakienne[2. Nicolas Sarkozy -puisque c’est bien de lui qu’il s’agit- visait bien son propre Président et le ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin, devenu entretemps son chef de gouvernement. Occasion unique pour les duettistes de virer enfin le ministre de l’Intérieur sur un dossier où l’opinion était d’accord avec eux. Occasion ratée. Comme une certaine dissolution].

Il n’y avait donc pas de quoi sauter au plafond en entendant cette envolée villepinesque hier matin. En revanche, cela a fourni à Nicolas Sarkozy une belle occasion de mettre Copé, Baroin, Tron et Lemaire au pied du mur et les obliger à choisir leur camp. Ces derniers se sont exécutés et furent les plus sévères à l’endroit de leur « ami ». La petite phrase de Villepin, c’est surtout une belle connerie pour lui-même, preuve de son incapacité à tenir une ligne claire et occuper un espace politique viable.

En revanche, je me permettrai de suggérer au Président de la République une chasse bien plus utile que celle qui consiste à poursuivre de sa vindicte un concurrent qui n’en sera jamais un. Il a invité la semaine dernière quelques députés UMP à taper la causette et l’un d’eux[3. Ou même plusieurs d’entre eux.] s’est répandu auprès de journalistes, lui attribuant ces paroles : « j’ai un super-job, une superbe femme, alors les Français me le font payer ». S’amuser à répandre de telles informations n’est-il pas plus injurieux à l’endroit du chef de l’Etat, surtout lorsqu’on émarge au groupe UMP ? Et penser que les Français pourraient croire autant de vilénie de la part du premier d’entre eux n’est-il pas beaucoup plus outrageant qu’une minuscule attaque villepiniste ?

Trois questions, trois réponses

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Photo : Gage Skidmore

Jérôme Chartier, député UMP du Val d’Oise est spécialiste des questions économiques et financières. Rapporteur de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale, il revient sur la décision américaine d’injecter près de 600 milliards d’euros dans l’économie, par le rachat de bons du Trésor.

Comment juger la décision américaine de « jeter 600 milliards de dollars dans l’économie depuis un hélicoptère », comme l’a dit le ministre brésilien des Finances ?
Tout le monde voit bien qu’il s’agit pour les Américains de se défendre face à des prévisions de croissance qui ont plongé pour 2011. C’est une mauvaise défense. Mais la Fed est titulaire d’un pouvoir tel que dans ce contexte post-crise mondiale, les pays émergents et l’Europe peuvent s’élever contre cette décision, mais pas grand-chose de plus. Surtout quand elle est annoncée à quelques jours de la présidence française du G20…

Faut-il repenser le système monétaire mondial ?
Aujourd’hui, personne ne veut ni n’a de vision mondiale de la gestion des monnaies. La concurrence est telle que les pays jouent leurs intérêts personnels et la grande victime de ces stratégies individuelles est l’euro, gêné par le dollar et le yuan.

L’euro est donc une monnaie victime…
L’attitude des pays étrangers doit nous obliger à réfléchir à la stratégie monétaire européenne, notamment dans le cadre de la succession de Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE. Sans quoi nous ne pourrons jamais faire le poids face aux américains qui ont des tels volumes de dollars en circulation qu’il leur est possible d’imposer toutes leurs décisions, ou aux chinois dont on ne peut concurrencer le taux de change. On devrait réfléchir sérieusement à un système de parité, à créer des amortisseurs automatiques comme il en existait dans feu le Système Monétaire Européen. Mais on ne peut pas continuer à avoir une parité euro/dollars à 1,4. Sinon, ce n’est pas l’euro qui sera la victime mais les Européens…

Barbie journaliste: un peu court…

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Après avoir sondé les acheteuses américaines de la poupée blonde préférée des petites filles du monde entier, la société Mattel a décidé que la prochaine Barbie exercerait le noble métier de journaliste. Et apparemment, c’est plutôt une bonne idée, on se l’arrache aux rayons jouets en prévision de Noël.

Vous en jugerez par vous même, mais moi je la trouve très chic avec son tailleur taille XXS et son micro, dont on sait que ce sont les seuls et uniques accessoires auxquels on reconnaît la vraie journaliste.

Certes cet accoutrement n’est pas des plus recommandés pour couvrir la guerre en Irak, mais c’est incontestablement la tenue idéale, comme le remarque fielleusement le L.A Times, pour aller interviewer les joueurs de football dans les vestiaires. Mais alors il eut mieux valu interdire ce joujou aux moins de 18 ans…

Houellebecq, well but ?

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Avec La Carte et le territoire, Michel Houellebecq écrit une "contre-utopie baroque".
Avec La Carte et le territoire, Michel Houellebecq écrit une contre-utopie baroque.

« Le monde est ennuyé de moy / Et moi pareillement de luy. » C’est sur cet exergue emprunté à Charles d’Orléans que s’ouvre La Carte et le territoire. A priori, ça sent furieusement sa posture. Le premier vers du prince, au moins, ne s’applique aucunement à Michel : loin d’en être « ennuyé », le monde entier ou presque pâme devant luy.

C’est même ça, plus que la posture[1. Qui n’a pas ses petits défauts ?], qui fait problème. Par quelle magie ce misanthrope pessimiste charme-t-il désormais tous azimuts, des blogueurs les plus rebelles aux critiques les mieux installés, de la gauche à la droite et jusques aux USA ?

Nabe, souvent lucide sur les autres, donnait en ces termes la recette du succès houellebecquien : « Roman à thèse + écriture plate + athéisme revendiqué + critique de son temps (mais pas trop) + défense du capitalisme + attaque des Arabes = succès garanti[2. In Le Vingt-Septième Livre (cf. Dictionnaire des injures littéraires, de Pierre Chalmin).]. »[access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, on trouverait là, à l’analyse, des traces de mauvaise foi. Vieux différend entre ex-amis séparés par la vie ? Choc d’égos qui aurait été fatal à leur duo – comme Elie & Dieudonné, Pétain et de Gaulle, Cartman et Stan ? Bien sûr que Houellebecq s’est créé un personnage ; et alors ? C’est pas ça qui le distinguera de Nabe !

Michel faut venir à lui les petits-enfants déboussolés du progressisme

Impossible en tout cas de ne pas saluer le parcours éditorial et médiatique de Michel depuis quinze ans ! Même les putes thaïes et les partouzes glauques, absentes de cette livraison, furent sans doute nécessaires en leur temps pour soulever l’intérêt de la masse critique, blasée mais toujours frustrée. Quant à ses expériences musicales avec Burgalat et Iggy Pop, même bancales ou foireuses, c’est que du bonus : ça vous pose en artiste complet ! Un sans-faute donc, hormis peut-être son bouquin d’« échanges » quasi porno avec BHL − dont la diffusion restera par bonheur confidentielle.

Mais le vrai succès de Michel, c’est d’avoir su faire venir à lui-même les petits enfants déboussolés du progressisme. Le 8 septembre, Les Inrocks consacraient pas moins de sept pages à cet « écrivain essentiel ». Il fallait le voir posant au phtisique dans une chambre d’hôtel sinistre : « Ce livre sera peut être mon dernier », affirmait-il en titre d’un entretienfleuve, entrecoupé seulement par des photos de son mouroir et quelques inters genre « Je suis vieux maintenant… Je sais que je n’en ai plus pour très longtemps ». Ben voyons ! Ce mourant a trente-trois ans de moins que Jean d’Ormesson, et même pas de cancer comme Mitterrand…

Mais bon, faut être malin : quand on explique à des gens de gauche que tout fout le camp, autant se mettre dans le lot ! D’ailleurs, la critique de La Carte, parue dès le 29 août sur le site des Inrocks, évite soigneusement d’aborder le fond. Elle préfère insister, à coups d’adjectifs hyperboliques, sur le « formidable autoportrait » que constitue ce « magnifique roman […] irréductible à une seule thèse ». (Traduction : s’il n’y en avait qu’une, ce ne serait sans doute pas la nôtre…)

Pourtant l’honorable Télérama, une semaine plus tard, dit exactement le contraire. Ce n’est pas un autoportrait, c’est « un tableau du monde contemporain : règne de l’argent et de la vulgarité, impostures médiatico-mercantiles en vogue ». Et puis soudain, après débriefing de son rédac’chef peut-être, la journaliste nuance son propos : « Posture réac, diront certains. Libre à eux de réduire à cela la portée du roman. » En gros, Houellebecq, c’est comme l’alcool pétrifiant des Tontons flingueurs : y » a du réac, mais y » a pas que du réac…

Le plus audacieux de la bande, c’est quand même Le Monde, qui décerne à Michel un brevet de cette « rébellion institutionnelle » qu’il incarne depuis soixante-cinq ans. Outre un substantiel dossier dans son supplément littéraire, le « quotidien de référence » lui consacre carrément deux colonnes à la une[3. 3/9/10.]. Sous une photo de l’artiste, plus souriant et mieux peigné que dans Les Inrocks, s’étale ce titre : « Michel Houellebecq pose un regard aigu sur le déclin du monde occidental ». On n’est pas plus critique !

Il est là, le problème que j’évoquais d’emblée. Si tout le monde comprend Houellebecq, c’est que certains se trompent d’erreur, à moins qu’il ne se paye notre tête à tous…

Le ciel est aussi vide que nos frigos bruyants et nos yeux cernés de toutes parts

Que veut donc dire Michel, à travers et malgré son succès ? À l’évidence, ce qui plaît chez lui, en première analyse, c’est sa petite musique de crépuscule punk : no future, no way out, no nothing…

Houellebecq, c’est le prophète Philippulus[4. Cf. Tintin et l’étoile mystérieuse.] sans la foi : « La fin des temps est proche ! », certes ; mais à quoi bon « se repentir » ? Le ciel est aussi vide que nos frigos bruyants et nos yeux cernés de toutes parts. Alors oublions tout et allons plutôt à l’hypermarché !

L’homme est le nouveau dieu que s’est inventé notre civilisation agonisante ; mais on s’en bat les couilles vides, vu que la misérable espèce humaine ne mérite pas mieux, entre nous. Tel est l’horizon intellectuel que fixe Houellebecq à ses lecteurs. Heureusement, il reste l’art ! Comme disait Mario Vargas Llosa, avec l’autorité que lui donne désormais son Nobel tout frais, « la vie est une tornade de merde dans laquelle l’art est notre seul parapluie.[5. C’est moi qui cite.] »

Sauf que l’art en question, c’est du roman ! Mieux même, comme le résume sans gêne la quatrième de couverture : « Un roman résolument classique et ouvertement moderne[6. Note à mon éditeur Gilles Haéri (Flammarion) : Est-ce que je pourrais avoir la même ?] ». Que peut bien vouloir dire cet oxymore ? Rien, bien sûr. C’est même pour ça qu’il est vendeur !

Toute la partie contrebandière du succès houellebecquien tient là-dedans. Son Fabrice à Waterloo donne-t-il quand même une idée de Waterloo, ou seulement de Fabrice ? Et d’ailleurs, qui est Fabrice ? « Mon nom est légion », répond ici Houellebecq, à l’instar de Belzébuth dans les Évangiles. Où le chercher, en effet, entre toutes les voix qu’il emprunte ? Celles de son héros Jed Martin, « artiste plasticien » ; de son homonyme écrivain, qu’il met en scène puis à mort dans des circonstances atroces ; du commissaire Jasselin, chargé de l’enquête ; ou même de ce chien coupé qui assiste à la scène impuissant ?

Au lecteur de deviner, s’il y arrive ! Un indice quand même : le « Michel Houellebecq » du livre ne saurait être le vrai, puisqu’il meurt avant la fin alors que l’autre est en promo !

Mais après tout, c’est pas un essai, c’est un roman, n’est-ce pas ? Un roman, c’est-à-dire un labyrinthe où tu as intérêt à te plaire, parce que seul l’auteur en connaît la sortie ; et pour cause : elle n’existe que dans son imagination…

On l’aura constaté : dès que j’ai l’occasion de caser un couplet contre le roman, je ne m’en prive pas[7. A part les polars et les romans d’avant 1900, c’est-à-dire utiles.] ; mais ici, Michel ne nous prend pas en traître. Même s’il a publié essais et poèmes, il est surtout connu pour ses oeuvres romanesques[8. Voir notamment Les Îles élémentaires (Guide du routard, 2005), La Carte et le menu (Pudlowski, 2007), La Possibilité d’une particule (Héloïse d’Ormesson, 2009).].

L’intérêt de cette fable-là, c’est qu’elle nous dessine un Houellebecq à marée basse. En slip dans le sable mouillé, comme un Katerine qui ne ferait même pas semblant de trouver ça drôle.

En se fouaillant il nous crucifie

Un Houellebecq qui ne nous vend plus rien pour bander, même honteusement : ni obsession sexuelle, ni anti-islamisme obsessionnel. Qu’est-ce qui reste ? Un médecin légiste qui s’auto-autopsie. Eh bien, vous voulez que je vous dise ? Ce serait intéressant même si on n’était pas faits comme lui…

Le « petit plus » de Michel, c’est qu’en se fouaillant, il nous crucifie ! Pessimiste sur la nature humaine, il étend ça à Dieu sans prévenir. Pour autant, il reste ouvert à l’idée d’au-delà, dès qu’elle atterrira… En attendant, l’infidèle répète fidèlement son mantra jem’en- foutiste, et qui songerait à le lui reprocher[9. Moi, si j’étais ses parents.] ?

La vie selon Houellebecq n’est qu’une « fiction brève », qu’il résume élégamment à « la sensation inutile et juste que quelque chose aurait pu arriver ».

Rien n’arrive-t-il donc jamais ? Rien n’est moins sûr… Même moi, tel que vous me lisez, j’ai failli tomber de ma chaise en voyant Houellebecq citer Chesterton. Quand un agnostique dépressif en vient à se réclamer d’un catho dyonisiaque, ça s’arrose !

Or c’est ça qui se passe dans ce livre – ou du moins, c’est la vérité que je retiens de cette fiction. Michel plaide sans masque pour une contre-utopie baroque née du cerveau de Gilbert K. : « Une révolution basée sur le retour à l’artisanat et au christianisme médiéval », tout simplement. Est-ce que Houellebecq y croit vraiment ? Je n’en sais rien, vu qu’apparemment il ne croit à rien… Moi, en attendant, je suis partant, du moment qu’il y a un coup de blanc.[/access]

Immigration : faut-il annoncer la couleur ?

20

Hugues Lagrange

Race ou classe : dans le débat sur l’immigration, les banlieues et l’insécurité, chacun est prié de choisir son camp – si possible le bon. On vous parle délinquance, échec scolaire ? Répondez immédiatement : chômage, pauvreté, ghettoïsation ! Évoquer les origines ethniques des populations concernées, mentionner leur religion, leur culture et leur vie avant leur installation en France, c’est prendre le risque d’être accusé de racisme. On vous soupçonnera de vouloir dédouaner l’Etat et le pays d’accueil et de rendre l’immigré responsable de sa misère. Or, si chez Agatha Christie, le coupable, c’est toujours le majordome, dans le débat public, c’est toujours le grand méchant Blanc. Le grand mérite du Déni des cultures, le dernier ouvrage du sociologue Hugues Lagrange, est de s’attaquer à cette vision binaire et idéologique de la réalité.

Lagrange n’y va pas par quatre chemins : « Les émeutes urbaines, constate-t-il, […] ont surtout mobilisé les enfants des grandes familles isolées par la ségrégation urbaine. […] Elles ont d’abord impliqué des adolescents masculins qui cumulent plus de difficultés scolaires que les filles. Ces réalités sont l’expression d’arrangements familiaux et de rapports entre les sexes qui tranchent radicalement avec l’évolution des mœurs en Europe  […]. »  Mais ces réalités sont occultées par des pouvoirs publics, de gauche comme de droite, qui hésitent entre « l’affirmation d’une indifférence […] à la confession, à la couleur de la peau et à la culture d’origine et des actions ostentatoires pour refouler les « nouveaux barbares » « .[access capability= »lire_inedits »]

Fort de nombreuses statistiques et d’une connaissance approfondie des cités qui entourent Mantes-la-Jolie, Lagrange concentre son attention sur les immigrés arrivés du Sahel ces vingt dernières années. Pour eux, l’émigration s’est doublée d’un choc des cultures – au sens anthropologique du terme. Lagrange montre l’importance de facteurs tels que la polygamie, la taille des fratries, les relations intergénérationnelles horizontales (qui assurent l’autorité du grand frère), la différence d’âge entre mari et femme. Ces éléments produisent un genre particulier de domination masculine écrasante qui, à la différence du machisme, fait de la pureté de la femme la base de l’honneur de l’homme et du groupe. Contrairement aux idées reçues, les pères ne sont pas absents et ne manquent pas d’autorité. En revanche, ils sont distants et leurs femmes, souvent jeunes, souffrent d’un déficit d’autorité sur les garçons, notamment l’aîné.

Huit ans, l’âge de la dernière chance ?

Ces caractéristiques anthropologiques issues des sociétés sahéliennes réduisent très fortement les chances des enfants de réussir à l’école. Or, l’échec scolaire est la raison principale des conduites transgressives pendant l’adolescence. Les frustrations accentuent à leur tour la pression exercée sur les filles tandis que l’islamisme cautionne et sanctuarise les dérives de ce néo-traditionalisme.

À en croire Lagrange, ce qui n’a pas été fait avant l’entrée en CE2 est presque impossible à rattraper – 8 ans, l’âge de la dernière chance ? Dire cela, c’est ouvrir une boîte de Pandore idéologique et politique et rejeter la « responsabilité » sur les familles qui s’avèrent incapables de donner aux enfants les outils de base nécessaires à un parcours scolaire normal, non pas par désintérêt ou manque de moyens, mais en raison de la structure même de certaines familles d’origine africaine. Au moment de la scolarisation, les enfants souffrent de problèmes d’attention et de concentration, de difficultés à maîtriser des repères temporels, donc à assimiler les temps grammaticaux. Ces carences sont bien trop lourdes pour que l’Ecole puisse les combler efficacement.

Pour rendre justice à l’analyse de Lagrange, il faut préciser que, pour lui, la dimension culturelle ne remplace ni ne diminue le poids des facteurs socio-économiques. Les deux sont tout simplement inséparables : ce qui compte, c’est la rencontre de la culture d’origine et de celle de la société d’accueil, mais aussi les conditions économiques et matérielles de cette dernière. La culture des quartiers étudiés par Lagrange est, en réalité, tout aussi éloignée des traditions françaises que de celles du pays d’origine. Dans un environnement compétitif et méritocratique, les garçons nés en France ou arrivés très jeunes se bricolent une identité qui n’est ni d’ici ni de là-bas.

Pour Lagrange, la prise en compte des facteurs ethnoculturels dans les difficultés des immigrés doit permettre de comprendre l’échec des « politiques de la ville » mais aussi de suggérer de nouvelles pistes. Il s’agit de s’appuyer sur les handicaps, par exemple en utilisant les « ghettos ethniques » comme des sas de décompression.

L’intégration des immigrés – surtout quand ils sont issus de cultures qui se conjuguent difficilement avec la culture dominante française – ne peut pas, dit-il, être pensée en termes de réussite individuelle. Leur seule chance de s’en tirer est la communauté. Or les classes moyennes « de souche » n’ont pas repris le chemin des cités abandonnées par leurs parents à partir de la fin des années 1970. La seule possibilité pour que s’instaure cette mixité sociale recherchée et introuvable, c’est que les membres de la communauté qui réussissent restent soit dans la cité, soit à proximité : ces classes moyennes qui auraient « un pied dedans, un pied dehors » feraient office de locomotives pour les autres. Ainsi, une moindre diversité ethnique pourrait-elle aller de pair avec une plus grande diversité sociale.

Si le diagnostic est passionnant, les conclusions de Lagrange ont de quoi laisser sceptique. En effet, il interpelle le roman français en proposant des modalités du « vivre ensemble » radicalement différentes de celles que nous connaissons. Il entend rompre avec notre conception, issue de la Déclaration des droits de l’homme, de l’individu comme être sans histoire, sans origine et sans religion, au profit d’une prise en compte des gens tels qu’ils s’inscrivent dans le tissu socioculturel. Ce sont, selon lui, toutes ces différences qu’il faudrait patiemment assembler dans une France « patchwork ». Vaste programme auquel on n’est pas obligé d’adhérer. [/access]

Faites sauter la banque !

66

Tout récemment, la marmaille était une fois de plus en congé scolaire et ce fût donc la télé, inlassable baby-sitter, qui prit le relais de l’école. Au programme sur TF1, Ratatouille! Paaaaarfait ! Les parents vissent leurs mômes sur le canapé trois places et c’est parti. Mais avant le générique, bien sûr, il y a les pubs. Dont une pour le Crédit Mutuel. Et dans cette pub, un père informe son gamin (lequel est trentenaire, mais ça change rien au film) que le Père Noël n’existe pas ! Vlan !

Larmes des bambins, explications attristées des parents, et surtout, surtout, réaction immédiate d’iceux. Comment fait-on aujourd’hui pour dénoncer une infamie ? On crée une page Facebook, bien sûr. Ce qui fut fait.

A l’heure d’écrire ces lignes, ce groupe Facebook totalise plus de 1400 membres outragés, c’est vous dire le succès.

Pourtant je me demande si ces parents Facebookeurs n’ont pas raté une belle occasion d’éduquer leur progéniture à l’esprit critique. « Tu verras, mon lapin, qu’il existe le Père Noël, et si tu es bien sage, il t’apportera encore plein de cadeaux, cette année. Faut jamais, jamais, croire ce que racontent les pubs, Mon p’tit chou ! » .

Et puis de toute façon, croire qu’on va museler une banque avec un groupe Facebook, c’est déjà croire au Père Noël, non ?

Clichy sa mère !

12
En 2010, Cameron Mackintosh a donné à Paris une nouvelle version de la comédie musicale Les Misérables.
En 2010, Cameron Mackintosh a donné à Paris une nouvelle version de la comédie musicale Les Misérables.
En 2010, Cameron Mackintosh a donné à Paris une nouvelle version de la comédie musicale Les Misérables.
En 2010, Cameron Mackintosh a donné à Paris une nouvelle version de la comédie musicale Les Misérables.

De Libération au Figaro, les grands journaux commémorent le cinquième anniversaire des émeutes d’octobre 2005. Tous ou presque rivalisent de génuflexions face à la sacro-sainte « question des banlieues ». Troquant l’immigré contre le prolo, l’immense majorité des médias se polarise sur les banlieues pour dessiner le visage d’une France qui souffre. C’est pourtant faire peu de cas de la réalité sociale, dixit Christophe Guilluy, géographe émérite qui n’hésite pas à braver les Goliath de la victimisation sélective.

Dans Fractures françaises, loin des clichés germanopratins, il peint la France des classes populaires précarisées. Qui n’habitent pas Clichy-sous-Bois et n’incendient pas de gymnase sous les yeux des caméras. Vae victis.[access capability= »lire_inedits »]

Itinéraire d’un mal-cherchant

L’homme avait déjà fait grand bruit à un colloque de la Fondation Res Publica en révélant que plus de 80 % de la pauvreté et du chômage en France se situaient hors des banlieues, essentiellement dans des zones pavillonnaires et rurales peu prisées par le Landerneau. Il faut dire qu’hormis Jean-Pierre Pernaut et son JT en carton-pâte, les mass media desquament le paysage français de ses peaux mortes rurales. En témoigne la carte des Zones d’éducation prioritaire (ZEP) qui ne coïncide que partiellement avec celle des zones socialement défavorisées. Dans les faits, l’administration pratique d’ores et déjà la discrimination positive sur critères ethniques. Accusée à tort de parquer les populations d’origine immigrée dans des ghettos, elle ethnicise sciemment les rapports de classes en assistant prioritairement les zones d’immigration récente. Après avoir proposé un maillage plus rigoureux aux pouvoirs publics, Guilluy s’était vu rétorquer : « L’objectif du ministère de la Ville n’était pas de traiter de la pauvreté ni du chômage… » (sic)

Contre le mythe de la banlieue

Un chiffre à méditer : les Zones urbaines sensibles (ZUS) n’abritent que 7 % de la population française. Ce qui n’empêche pas Guilluy de reconnaître la malheureuse conjonction entre un taux de chômage de 8 points supérieurs à la moyenne nationale et une insécurité à la fois physique, culturelle et sociale. Si l’on s’en tient au brouhaha médiatique, la banlieue serait le réceptacle des « jeunes » depuis trente ans, comme si elle demeurait le seul espace où l’on ne vieillissait pas ! Quant au mythe des banlieues-ghettos, il ne tient pas lorsqu’on examine les chiffres du taux de mobilité. À plus de 60 %, il en fait les zones les plus mobiles de France.

Et pour cause : si la banlieue cumule les difficultés, c’est avant tout en raison d’un grand banditisme et d’une délinquance quotidienne qui minent le bon fonctionnement de l’Etat de droit. Même la droite sarkozyste, chantre de la RGPP, favorise les cités au détriment des campagnes dans l’offre de services publics. Guilluy précise qu’on est mille fois moins bien pourvu en équipements publics à Verdun que dans certaines banlieues parisiennes réputées « défavorisées ».

Si les banlieues affichent un tel taux de mobilité, si l’immigration récente fait tout pour la fuir sitôt qu’elle en a les moyens, quitte à sacrifier son pouvoir d’achat en achetant une petite maison de campagne, c’est bien que malaise il y a. L’insécurité physique et la dégradation des services publics par de jeunes sauvageons déstructurés ne doivent pas cacher le vrai fond du problème : un malaise dans la culture.

Le multiculturalisme des riches

Nos élites restent désespérément « croyantes mais non pratiquantes » en un multiculturalisme idéalisé. À l’image du navrant Raphaël crachant le peuple, la générosité tous azimuts est d’autant plus facile à défendre pour ceux qui n’en subissent pas les conséquences. Bien lotie en centre-ville, l’hyperclasse mondialisée extrapole sa vision biaisée de l’immigration. En trente ans, la classe ouvrière a déserté les villes, chassée par la désindustrialisation et la spéculation immobilière. Cet exode urbain laisse les grandes métropoles entre les mains de la bourgeoisie et d’une population d’immigrés récents qui lui fournissent une main-d’œuvre précaire, parfois illégale, souvent corvéable à merci.

Dans un « boboland » comme le XXe arrondissement de Paris, il n’est pas rare de voir juxtaposés des immeubles bourgeois et des taudis d’immigrés, les sans-papiers servant régulièrement de nounous payées au black. De là, rien d’étonnant à ce que l’électorat bourgeois de gauche idéalise la coexistence avec des groupes d’implantation récente. Nulle concurrence sur le marché du travail parisien, nulle cohabitation dans un même immeuble : au sein du voisinage, les sphères de vie restent séparées et les moutards bien gardés. À Ménilmontant, les bars branchés voisinent avec des librairies islamiques, mais pour combien de temps ? Dans dix ou quinze ans, si l’Etat continue à perdre du terrain, parions que les bobos hédonistes voteront pour un(e) Geert Wilders français(e).

Du rouge au bleu Marine : un destin inéluctable ?

Dans les ex-banlieues rouges, les ouvriers du tertiaire fuient le multiculturalisme tant vanté par ceux qui ne le subissent pas. Il n’y a aucun racisme là-dedans. Ni caricature à évoquer l’islamisation rampante de quartiers entiers où les voiles et boucheries musulmanes font florès, au grand dam des immigrés assimilés et autres libres-penseurs.

D’où, selon Guilluy, la transhumance de l’électorat populaire sur les terres du vote frontiste : « La perte de crédibilité de la gauche en milieu populaire est pour partie la conséquence de son incapacité à prendre en compte la demande de catégories populaires de plus en plus sensibles à l’insécurité sociale mais aussi culturelle, provoquée par la mondialisation économique et son corollaire, l’intensification des flux migratoires. »

N’en déplaise aux antifascistes de broussaille, le succès du site Fdesouche ou la popularité de Marine Le Pen s’expliquent avant tout par l’incurie des partis traditionnels qui persistent dans une stratégie de l’orfraie. À gauche, n’importe quel tribun qui dénoncerait les ravages de la mondialisation et de son pendant multiculturel raflerait la mise. À bon entendeur…[/access]

Fottorino, la faute à qui ?

37

En remettant, le 4 novembre 2010, les clés de la maison Le Monde à ses nouveaux propriétaires, le trio Bergé-Niel-Pigasse allié au groupe de presse espagnol Prisa, Eric Fottorino a rédigé un éditorial qui a fait quelque bruit dans le landerneau médiatique parisien.
Il ne s’est en effet pas contenté de l’exercice classique en ce genre de situation, consistant à rassurer des lecteurs inquiets pour l’avenir de leur quotidien préféré et à se présenter en garant de la continuité éditoriale et éthique du journal qui se veut de référence. Au contraire, il s’est livré à une sévère critique des choix économiques et éditoriaux du Monde depuis la fin des années soixante-dix. Tous ses prédécesseurs en prennent pour leur grade, sans être désignés par leur nom, ce qui est quelque peu hypocrite. Décryptons donc.

Jacques Fauvet est montré du doigt pour son soutien inconditionnel au programme commun de la gauche jusqu’en 1981. André Fontaine se voit reprocher d’avoir imprudemment investi des sommes énormes dans une nouvelle imprimerie, au détriment du renouvellement et de l’amélioration de l’offre éditoriale, notamment le week-end. Mais le plus gros paquet est livré franco de port au duo Colombani-Plenel, aujourd’hui séparé, et faisant désormais site à part sur la toile. « A l’orée des années 2000, Le Monde s’est lancé dans une stratégie d’acquisitions coûteuse et hasardeuse, quand bien même elle a permis de jeter les bases d’un groupe de presse avec des titres prestigieux comme Télérama et Courrier international. Cette politique a trouvé ses limites et, en 2005, Le Monde a dû procéder à une recapitalisation qui a propulsé Lagardère et Prisa dans le capital du groupe (à hauteur respectivement de 17,27 % et de 15,01%). Dès 2002 et 2003, Le Monde avait dû émettre pour 69 millions d’euros d’ORA (obligations remboursables en action) qui ont d’autant grevé son bilan en creusant sa dette future. Au même moment, notre journal s’est installé dans les locaux du boulevard Auguste-Blanqui en payant des loyers considérables. Entre-temps, la vente du patrimoine immobilier des Publications de la Vie catholique et l’aspiration brutale de leurs bénéfices ont rendu difficile l’émergence d’une culture commune. »

Voilà pour la politique consistant à agrandir le périmètre du groupe par l’endettement et la vampirisation d’entreprises prospères comme le groupe Midi Libre et les publications la Vie catholique au profit d’un Monde en déficit chronique. Ce qui fait dire à quelques esprits moqueurs que Minc et Colombani ont suivi le modèle des révolutionnaires de 1789 en s’emparant des biens du clergé pour les transformer en assignats…
Les errements rédactionnels sont cloués au pilori sans ménagements : « Sans remonter trop loin, Le Monde des années 1980 fut sévèrement sanctionné par ses lecteurs pour son soutien inconditionnel au gouvernement et aux idées de l’Union de la gauche. Le fort penchant du Monde en faveur d’Edouard Balladur en 1995 lui fut très préjudiciable. Comme ses écrits exagérément favorables à Nicolas Sarkozy au mitan des années 2000, avant de prendre position pour Ségolène Royal.
Un journal qui s’était un temps donné pour mission de faire trembler le CAC 40, qui a parfois abusivement entretenu la suspicion envers les pouvoirs politique et économique, ne pouvait qu’en payer le prix. Que de leçons données! Que de personnalités injustement malmenées, semoncées voire jugées dans nos colonnes! L’erreur fut souvent de prendre nos excès pour l’expression de l’indépendance, quand ils n’étaient qu’insignifiance.
»

En la matière, Fottorino aurait pu remonter plus loin dans le temps et rappeler au bon souvenir du dernier carré des fidèles du Monde que ce journal, du temps de sa splendeur, entretenait à Pékin un correspondant professant un maoïsme délirant le poussant à se faire le chantre enthousiaste de la Grande révolution culturelle prolétarienne… Il aurait pu également rappeler, que dans leur grande mansuétude, les dirigeants du Monde ont passé l’éponge sur des manquements à l’éthique et des fautes professionnelles graves commises par des journalistes promis ensuite à un bel avenir[1 Je ne donne pas de noms, car il y a prescription]. Ceux-là n’auraient pas tenu plus d’une heure après la découverte de leurs méfaits dans un quotidien équivalent aux Etats-Unis.

Un mea culpa sur la poitrine des autres

Oui, Fottorino a raison, et ce ne sont pas les cris d’orfraie poussés par Jean-Marie Colombani sur le site de L’Express pour fustiger «l’indignité» de son successeur qui pourront effacer ces vérités de fait. Par ailleurs entendre Colombani parler de «combinazione» pour évoquer les circonstances de son éviction de la direction du Monde en 2007 peut prêter à sourire, voire à la franche rigolade quand on connaît ses manœuvres, exposées et dénoncées par son ex-spadassin Alain Rollat[2. Alain Rollat « Ma part du Monde. Vingt-cinq ans de liberté d’expression » Les éditions de Paris] pour torpiller l’élection de Daniel Vernet à la direction du journal, et dynamiter le fauteuil de son prédécesseur Jacques Lesourne… En la matière, Jean Marie Colombani sera audible le jour où il aura rendu public le montant de ses indemnités de départ et celui de la soulte qu’il a exigée, par intermédiaire d’avocats, lors de la revente du groupe Midi Libre…

Mais il ne suffit pas d’avoir raison, encore faut-il être en position légitime pour que cette vérité soit admise par ceux à qui on prétend s’adresser, à plus forte raison quand ce mea culpa s’exerce principalement sur la poitrine des autres. Colombani, et les quelques 75 journalistes du Monde qui ont signé une lettre de protestation contre cet éditorial ont beau jeu de rappeler que pendant que se commettaient les forfaits économiques et journalistiques qu’il dénonce, Eric Fottorino n’avait pas manifesté de désaccords ouverts avec une direction l’ayant promu à des postes de responsabilité importants… Son refuge dans l’écriture de fiction, qui lui a valu quelques beaux succès littéraires, suffisait peut-être à calmer ses doutes et ses colères rentrées…

J’ai eu personnellement la chance de pouvoir quitter ce journal dont je désapprouvais les orientations dictées par Colombani et Plenel, car j’avais l’âge me permettant de partir dans de bonnes conditions. Je l’ai fait sans bruit, parce que j’avais contribué, de ma place, à la mise en œuvre de méthodes de travail contestables, ne serait-ce qu’en évitant de les dénoncer. D’autres se sont esquivés discrètement, gardant par devers eux leurs idées sur ce qu’était devenu leur Monde et ils ont eu raison.

Il existe un «roman d’entreprise», comme il existe un «roman national» qui sert de ciment entre les générations qui se succèdent. Il n’appartient pas à son dépositaire de jouer à l’historien déconstruisant les mythes du passé : à lui de faire l’Histoire, en en écrivant si possible une page honnête, sinon glorieuse, à d’autres de porter sur le passé du journal des jugements qui ne puissent être confondus avec des règlements de compte.

Ozon est arrivé !

13

C’est ce mercredi que sort Potiche, le nouveau film de François Ozon. Je vous préviens au cas où vous seriez rentré hier soir très tard d’un trek en Ouzbékistan, ou bien si vous vous êtes réveillé ce matin d’un coma prolongé. Sinon, aucune chance d’échapper à cette promo encore plus envahissante que celle d’Asterix chez les Ch’tis ou genre. Ainsi mal m’en a pris de vouloir m’informer de la météo de la semaine qui, le dimanche soir, est diffusée après le JT sur les grandes chaines. Première tentative sur France2. Là, manque de bol, la fin du 20 heures était squattée par l’abominable Deneuve qui disait tout le bien qu’il fallait penser de Potiche, et donc de sa forcément sublime prestation en survet’.

Comme j’allais pas casser ma télé presque neuve, je zappe illico sur la Une avant le nervous breakdown. Là, toujours pas de météo de la semaine, mais Fabrice Luchini et Karine Viard en train de faire la promo de devinez-quoi. Certes, c’était beaucoup plus rigolo que la séance de cire-pompes de la Deux, mais quand même on se serait cru dans le scopitone de Zorro est arrivé où Henri Salvador a beau cliquer sur toutes les touches de sa télé (c’était avant l’invention de la zapette), il retombe toujours sur le même programme :
« Mais moi j’en avais tellement marre
J’ai repris la première chaîne
Et devant mes yeux, mes yeux hagards
Se déroulait la même scène »

Quand on sait que TF1 et France2 se livrent à toute heure et sur tous les terrains une guerre totale, il faut donc en déduire qu’Ozon est l’exception qui confirme la règle. Une exception culturelle, bien sûr.

La solidarité, un supplément d’AME ?

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L’idée serait en somme de se tenir à mi-chemin entre la présomption de fraude et la naïveté. Car il y a cette position-réflexe dont une certaine droite devrait apprendre à se méfier : la certitude inébranlable que toute prestation sociale fait l’objet d’une fraude endémique. Cette position se dispense de preuve : établi ou non, c’est un fait. Et ça ne s’arrange pas si le spoliateur se pique en outre d’être métèque. À dire vrai, je comprends : des étrangers investissant la France pour y abuser de notre générosité un poil forcée par l’Etat, s’abreuvant du dur fruit de notre labeur quotidien, et égorgeant au passage nos fils nos compagnes, moi aussi, ça me donne envie d’entonner quelque chant guerrier. Qu’un sang impur ne nous les broute !

Cyril Bennasar est à cet égard un défenseur scrupuleux de nos sillons. Celui qui gère le flanc droit-droit de Causeur l’écrit tout de go : « comme toutes les aides sociales, ce dispositif constitue une incitation à l’immigration illégale. » C’est sommaire, et c’est pour ça que ça marche.

Qu’on ne s’étonne pas alors que le reste du propos soit de la même eau. Il se double d’une rhétorique toute bessonienne : la France reste le pays le plus généreux du monde avec les étrangers, venez pas nous gonfler. C’était bon avec les Roms, ça le reste avec l’AME. Ah mes aïeux, la belle prouesse rhétorique que voilà : se prévaloir de la générosité de la France pour s’employer à la rogner.

L’initiative de quelques vibrions parlementaires – qu’ils soient de La Droite Populaire tel Dominique Tian ou personnellement sensibilisés au sort des sans-papiers, à l’instar de Claude Goasguen, député du XVIème arrondissement de Paris – est pourtant déplorable. Il est politiquement attristant de voir cette droite céder à la grosse ficelle qu’est l’incrimination de l’étranger en temps de crise. C’est un singulier manque d’originalité comme de recul sur l’Histoire. C’est aussi un manque d’ambition tant il plus facile de pointer l’étranger que de construire la France.

Mais notre menuisier boit les paroles des contempteurs de l’AME comme du petit lait : « comme on pouvait s’y attendre, le système dérape, victime de dérives, de fraudes et d’abus ». Et de fait, la désapprobation de principe ci-dessus exprimée serait bien insuffisante, si la fraude endémique était effectivement avérée. Pourtant, comme Roselyne l’a maintes fois rappelé officiellement, « l’audit réalisé conjointement par l’inspection générale des finances (IGF) et l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) en février 2007 sur le dispositif de l’aide médicale de l’État (AME) a clairement montré que la gestion était maîtrisée ». Du coup voilà : si je maintiens, juré craché, que je suis disposé à former mes bataillons pour traquer cet étranger qui vient – jusque dans nos bras ! – escroquer notre système social, je veux plus que quelques allégations générales pour dénoncer la prétendue gabegie de l’AME.

Mais, fan de Tian, Bennasar, lui, assène sans critique ses affirmations, partisanes par nature : 50% des dossiers d’AME seraient faux. Pourtant la même ministre a déjà répondu tout aussi officiellement, sur les bancs de l’Assemblée, que ce taux portait sur des dossiers ayant fait l’objet d’un signalement, donc déjà suspects : « quand les organismes considèrent qu’il y a suspicion de fraude, ils exercent des contrôles qui, à 49 %, un sur deux simplement, s’avèrent positifs : ce ne sont donc pas 49 % des bénéficiaires de l’AME qui sont des fraudeurs ». Tian, Goasguen et Bennasar devraient déjà repartir la queue entre les jambes au seul énoncé de cette rectification.

Après les stats, il y a les anecdotes croustillantes, pour convaincre. Cyril Bennasar mentionne un article de Libération « paru il y a quelques semaines », et qui rapporterait ce cas d’une fécondation in vitro d’une femme camerounaise payée à l’AME. La précision vise à donner une autre acuité à cet exemple, mais foin de « quelques semaines » pourtant : sauf à considérer que 130, c’est encore « quelques », l’article en question date… du 24 janvier 2008. Il s’agit du même article que celui que « Thierry Mariani n’en finit pas de citer », comme le rapporte Le Figaro. Une telle aubaine, tu parles… Mais pourtant cet article ne rapporte pas le cas d’une fécondation faite par-dessus la jambe, mais détaille les hésitations, les doutes, et la longueur de la procédure qui a en effet débouché sur une autorisation contestable. Et le fait de ne pouvoir citer qu’un exemple intervenu il y a deux ans et demi n’en dit-il pas assez long sur la rareté de ces cas ?

Bougez pas : il y a aussi le cas de cet Egyptien qui demandait une opération de reconstruction d’un doigt, coupé il y a longtemps. Mais les mêmes qui rapportent ce cas indiquent aussi que l’opération lui a été refusée. Si un Africain venait à demander qu’on lui « enlarge son penis » comme on nous le propose si souvent, et qu’on lui refuse, faudra-t-il compter cela parmi les dérives du système ?

Dernière fable à votre attention : les cures thermales. Bonne Mère… Ils devraient être tout rouge d’oser cela. Ou le dire à voix basse, l’écrire tout petit. Que les curistes de mes lecteurs apportent leur témoignage sur le nombre de sans-papiers croisés à Evian, Vittel ou Eugénie-les-bains. Que Tian, Mariani, Goasguen ou Bennasar me soutiennent en face qu’ils accourent en masse d’Afrique jusqu’à Dax, déjouant les périls et les contrôles de la police française pour se faire masser les fesses aux frais de la princesse.

L’AME, c’est 46 fois moins que le déficit de la Sécu

Viennent les chiffres : 540 millions, c’est vrai que c’est une somme. Elle est à comparer au déficit de la Sécu, 46 fois supérieur. Ou au budget de la Sécu, 727 fois supérieur. On supprimerait l’AME qu’on ne s’en rendrait pas compte.

Une fois les ressentis personnels écartés, il faut aller lire les gens sérieux. Et le rapport de l’IGAS de 2007 se lit vite. On y apprend que « L’AME représente une dépense d’environ 400 M€ par an [qui est] mal maîtrisée seulement en apparence » (pages 14 à 18), le lissage de certains effets statistiques amenant à constater une certaine stabilité des dépenses. On y lit que cette population privilégiée qui se goberge avec mes impôts, est touchée à hauteur de 19 fois plus par le SIDA. 10 fois plus par l’hépatite C. Que les étrangers sont 15 fois plus touchés par la tuberculose que les Français. Loin des énoncés péremptoires, on y trouve détaillées aussi les maigres économies attendues de la mise en place d’un ticket modérateur, compte tenu des lourds frais de gestion qu’elle entraînerait. Et on y lit enfin que les fécondations in vitro ne font pas débat puisque, bien qu’en nombre « très limité », les personnes auditionnées par la mission les citaient déjà comme devant être exclues du panier de soins.

Alors, ok, ce n’est peut-être pas son âme que perd la France en restreignant l’accès aux soins aux sans-papiers. C’est plus au niveau du ciboulot que ça ne tourne pas rond. Car la santé publique pourrait, elle, y perdre beaucoup, si cette population se faisait diagnostiquer le SIDA, l’hépatite C, ou la tuberculose à un stade plus avancé. Et, s’il faut parler pépettes, ce ne serait pas sans conséquences financières.

Elle n’y perd pas son âme mais elle y perd bien la tête car les députés ont en fin de compte voté à grand bruit… une disposition existante : le principe du ticket modérateur figure dans la loi de finances rectificative pour 2002 (article 57). Claude Goasguen était déjà là. Dominique Tian aussi. Ma main à couper qu’ils l’avaient déjà votée ! Simplement, les décrets d’application ne sont jamais venus parce qu’au-delà des rodomontades politiques, la mise en oeuvre de cette participation financière s’avère compliquée et, in fine, onéreuse.

Non, la France ne perd pas son âme. Mais elle a des bleus à l’âme quand, avec force moulinets, ses députés, votant des lois inutiles, ne font que s’abimer dans une gesticulation politicienne grossière autour de cette idée recuite que l’étranger nous mange la laine sur le dos.

Villepin/Sarkozy : où est le « problème » ?

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Ceux qui me lisent régulièrement le savent, je suis loin de faire partie des zélateurs de Dominique de Villepin. Au printemps dernier, j’avais d’ailleurs tenté de décrypter sa ligne politique pour la revue mensuelle Causeur[1. Ceux qui ne sont pas encore abonnés peuvent toujours réparer cet oubli ici] et plus récemment, lorsque l’ancien Premier ministre a repris sa carte de l’UMP, je me suis interrogé en termes choisis : Villepin se fout-il de nous ?

Pour autant, j’ai beaucoup de mal à comprendre la polémique autour de ses déclarations sur Europe 1. L’émission produisait un bruit de fond assez neutre hier dans ma cuisine alors que j’étais en train de repeindre les murs de cette dernière. Et, pour tout dire, mon rouleau n’a pas tremblé lorsque Villepin a prononcé les mots du délit. En fait, j’avais l’impression d’entendre la rediffusion de l’émission de la semaine d’avant. Le discours n’avait pas changé. Seule la voix différait. Et pour cause, le 31 octobre, c’était celle de François Bayrou. Villepin fait du Bayrou, donc, et il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir qu’il est en train de tenter de lui piquer le marché de l’antisarkozysme centriste.

Revenons donc aux déclarations incriminées : « Je dis que Nicolas Sarkozy est aujourd’hui un des problèmes de la France (…) et qu’il est temps que la parenthèse politique que nous vivons depuis 2007 soit refermée ». Bon, c’est vrai, ce n’est pas très charitable. Etre qualifié de « problème de la France », ce n’est pas particulièrement valorisant. D’autant qu’il n’est pas le problème, mais un des problèmes, ce qui ne flatte guère l’ego. Mais, voyez-vous, je ne vois rien ici d’outrageant surtout de la part d’un opposant qui, très normalement, pense de manière légitime que c’est un problème de ne pas être soi-même aux manettes. Quoi ? Villepin n’est pas opposant, puisqu’il appartient à l’UMP ? J’oubliais…

La petite phrase de Villepin est surtout une belle connerie pour lui-même

Il faut quand même manquer singulièrement de mémoire politique pour oublier que les pires opposants ont toujours figuré dans la majorité ; Raymond Barre utilisait le « 49-3 » parce qu’un parti de sa majorité aurait refusé de voter son budget ; dans l’Appel de Cochin, en 1979, Chirac balança à la figure du président Giscard d’Estaing l’aimable « Parti de l’étranger » ; rappelons-nous le « Munich social » fustigé par le Président de l’Assemblée Nationale Séguin en 1993 et dont -on se demande bien pourquoi- le Premier ministre Balladur avait pris ombrage ; et – last but not least – pensons à ce ministre français en voyage à New York à l’automne 2006 qui dénonçait « l’arrogance française » dans l’affaire irakienne[2. Nicolas Sarkozy -puisque c’est bien de lui qu’il s’agit- visait bien son propre Président et le ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin, devenu entretemps son chef de gouvernement. Occasion unique pour les duettistes de virer enfin le ministre de l’Intérieur sur un dossier où l’opinion était d’accord avec eux. Occasion ratée. Comme une certaine dissolution].

Il n’y avait donc pas de quoi sauter au plafond en entendant cette envolée villepinesque hier matin. En revanche, cela a fourni à Nicolas Sarkozy une belle occasion de mettre Copé, Baroin, Tron et Lemaire au pied du mur et les obliger à choisir leur camp. Ces derniers se sont exécutés et furent les plus sévères à l’endroit de leur « ami ». La petite phrase de Villepin, c’est surtout une belle connerie pour lui-même, preuve de son incapacité à tenir une ligne claire et occuper un espace politique viable.

En revanche, je me permettrai de suggérer au Président de la République une chasse bien plus utile que celle qui consiste à poursuivre de sa vindicte un concurrent qui n’en sera jamais un. Il a invité la semaine dernière quelques députés UMP à taper la causette et l’un d’eux[3. Ou même plusieurs d’entre eux.] s’est répandu auprès de journalistes, lui attribuant ces paroles : « j’ai un super-job, une superbe femme, alors les Français me le font payer ». S’amuser à répandre de telles informations n’est-il pas plus injurieux à l’endroit du chef de l’Etat, surtout lorsqu’on émarge au groupe UMP ? Et penser que les Français pourraient croire autant de vilénie de la part du premier d’entre eux n’est-il pas beaucoup plus outrageant qu’une minuscule attaque villepiniste ?

Trois questions, trois réponses

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Photo : Gage Skidmore
Photo : Gage Skidmore

Jérôme Chartier, député UMP du Val d’Oise est spécialiste des questions économiques et financières. Rapporteur de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale, il revient sur la décision américaine d’injecter près de 600 milliards d’euros dans l’économie, par le rachat de bons du Trésor.

Comment juger la décision américaine de « jeter 600 milliards de dollars dans l’économie depuis un hélicoptère », comme l’a dit le ministre brésilien des Finances ?
Tout le monde voit bien qu’il s’agit pour les Américains de se défendre face à des prévisions de croissance qui ont plongé pour 2011. C’est une mauvaise défense. Mais la Fed est titulaire d’un pouvoir tel que dans ce contexte post-crise mondiale, les pays émergents et l’Europe peuvent s’élever contre cette décision, mais pas grand-chose de plus. Surtout quand elle est annoncée à quelques jours de la présidence française du G20…

Faut-il repenser le système monétaire mondial ?
Aujourd’hui, personne ne veut ni n’a de vision mondiale de la gestion des monnaies. La concurrence est telle que les pays jouent leurs intérêts personnels et la grande victime de ces stratégies individuelles est l’euro, gêné par le dollar et le yuan.

L’euro est donc une monnaie victime…
L’attitude des pays étrangers doit nous obliger à réfléchir à la stratégie monétaire européenne, notamment dans le cadre de la succession de Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE. Sans quoi nous ne pourrons jamais faire le poids face aux américains qui ont des tels volumes de dollars en circulation qu’il leur est possible d’imposer toutes leurs décisions, ou aux chinois dont on ne peut concurrencer le taux de change. On devrait réfléchir sérieusement à un système de parité, à créer des amortisseurs automatiques comme il en existait dans feu le Système Monétaire Européen. Mais on ne peut pas continuer à avoir une parité euro/dollars à 1,4. Sinon, ce n’est pas l’euro qui sera la victime mais les Européens…

Barbie journaliste: un peu court…

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Après avoir sondé les acheteuses américaines de la poupée blonde préférée des petites filles du monde entier, la société Mattel a décidé que la prochaine Barbie exercerait le noble métier de journaliste. Et apparemment, c’est plutôt une bonne idée, on se l’arrache aux rayons jouets en prévision de Noël.

Vous en jugerez par vous même, mais moi je la trouve très chic avec son tailleur taille XXS et son micro, dont on sait que ce sont les seuls et uniques accessoires auxquels on reconnaît la vraie journaliste.

Certes cet accoutrement n’est pas des plus recommandés pour couvrir la guerre en Irak, mais c’est incontestablement la tenue idéale, comme le remarque fielleusement le L.A Times, pour aller interviewer les joueurs de football dans les vestiaires. Mais alors il eut mieux valu interdire ce joujou aux moins de 18 ans…

Houellebecq, well but ?

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Avec La Carte et le territoire, Michel Houellebecq écrit une
Avec La Carte et le territoire, Michel Houellebecq écrit une "contre-utopie baroque".
Avec La Carte et le territoire, Michel Houellebecq écrit une "contre-utopie baroque".
Avec La Carte et le territoire, Michel Houellebecq écrit une contre-utopie baroque.

« Le monde est ennuyé de moy / Et moi pareillement de luy. » C’est sur cet exergue emprunté à Charles d’Orléans que s’ouvre La Carte et le territoire. A priori, ça sent furieusement sa posture. Le premier vers du prince, au moins, ne s’applique aucunement à Michel : loin d’en être « ennuyé », le monde entier ou presque pâme devant luy.

C’est même ça, plus que la posture[1. Qui n’a pas ses petits défauts ?], qui fait problème. Par quelle magie ce misanthrope pessimiste charme-t-il désormais tous azimuts, des blogueurs les plus rebelles aux critiques les mieux installés, de la gauche à la droite et jusques aux USA ?

Nabe, souvent lucide sur les autres, donnait en ces termes la recette du succès houellebecquien : « Roman à thèse + écriture plate + athéisme revendiqué + critique de son temps (mais pas trop) + défense du capitalisme + attaque des Arabes = succès garanti[2. In Le Vingt-Septième Livre (cf. Dictionnaire des injures littéraires, de Pierre Chalmin).]. »[access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, on trouverait là, à l’analyse, des traces de mauvaise foi. Vieux différend entre ex-amis séparés par la vie ? Choc d’égos qui aurait été fatal à leur duo – comme Elie & Dieudonné, Pétain et de Gaulle, Cartman et Stan ? Bien sûr que Houellebecq s’est créé un personnage ; et alors ? C’est pas ça qui le distinguera de Nabe !

Michel faut venir à lui les petits-enfants déboussolés du progressisme

Impossible en tout cas de ne pas saluer le parcours éditorial et médiatique de Michel depuis quinze ans ! Même les putes thaïes et les partouzes glauques, absentes de cette livraison, furent sans doute nécessaires en leur temps pour soulever l’intérêt de la masse critique, blasée mais toujours frustrée. Quant à ses expériences musicales avec Burgalat et Iggy Pop, même bancales ou foireuses, c’est que du bonus : ça vous pose en artiste complet ! Un sans-faute donc, hormis peut-être son bouquin d’« échanges » quasi porno avec BHL − dont la diffusion restera par bonheur confidentielle.

Mais le vrai succès de Michel, c’est d’avoir su faire venir à lui-même les petits enfants déboussolés du progressisme. Le 8 septembre, Les Inrocks consacraient pas moins de sept pages à cet « écrivain essentiel ». Il fallait le voir posant au phtisique dans une chambre d’hôtel sinistre : « Ce livre sera peut être mon dernier », affirmait-il en titre d’un entretienfleuve, entrecoupé seulement par des photos de son mouroir et quelques inters genre « Je suis vieux maintenant… Je sais que je n’en ai plus pour très longtemps ». Ben voyons ! Ce mourant a trente-trois ans de moins que Jean d’Ormesson, et même pas de cancer comme Mitterrand…

Mais bon, faut être malin : quand on explique à des gens de gauche que tout fout le camp, autant se mettre dans le lot ! D’ailleurs, la critique de La Carte, parue dès le 29 août sur le site des Inrocks, évite soigneusement d’aborder le fond. Elle préfère insister, à coups d’adjectifs hyperboliques, sur le « formidable autoportrait » que constitue ce « magnifique roman […] irréductible à une seule thèse ». (Traduction : s’il n’y en avait qu’une, ce ne serait sans doute pas la nôtre…)

Pourtant l’honorable Télérama, une semaine plus tard, dit exactement le contraire. Ce n’est pas un autoportrait, c’est « un tableau du monde contemporain : règne de l’argent et de la vulgarité, impostures médiatico-mercantiles en vogue ». Et puis soudain, après débriefing de son rédac’chef peut-être, la journaliste nuance son propos : « Posture réac, diront certains. Libre à eux de réduire à cela la portée du roman. » En gros, Houellebecq, c’est comme l’alcool pétrifiant des Tontons flingueurs : y » a du réac, mais y » a pas que du réac…

Le plus audacieux de la bande, c’est quand même Le Monde, qui décerne à Michel un brevet de cette « rébellion institutionnelle » qu’il incarne depuis soixante-cinq ans. Outre un substantiel dossier dans son supplément littéraire, le « quotidien de référence » lui consacre carrément deux colonnes à la une[3. 3/9/10.]. Sous une photo de l’artiste, plus souriant et mieux peigné que dans Les Inrocks, s’étale ce titre : « Michel Houellebecq pose un regard aigu sur le déclin du monde occidental ». On n’est pas plus critique !

Il est là, le problème que j’évoquais d’emblée. Si tout le monde comprend Houellebecq, c’est que certains se trompent d’erreur, à moins qu’il ne se paye notre tête à tous…

Le ciel est aussi vide que nos frigos bruyants et nos yeux cernés de toutes parts

Que veut donc dire Michel, à travers et malgré son succès ? À l’évidence, ce qui plaît chez lui, en première analyse, c’est sa petite musique de crépuscule punk : no future, no way out, no nothing…

Houellebecq, c’est le prophète Philippulus[4. Cf. Tintin et l’étoile mystérieuse.] sans la foi : « La fin des temps est proche ! », certes ; mais à quoi bon « se repentir » ? Le ciel est aussi vide que nos frigos bruyants et nos yeux cernés de toutes parts. Alors oublions tout et allons plutôt à l’hypermarché !

L’homme est le nouveau dieu que s’est inventé notre civilisation agonisante ; mais on s’en bat les couilles vides, vu que la misérable espèce humaine ne mérite pas mieux, entre nous. Tel est l’horizon intellectuel que fixe Houellebecq à ses lecteurs. Heureusement, il reste l’art ! Comme disait Mario Vargas Llosa, avec l’autorité que lui donne désormais son Nobel tout frais, « la vie est une tornade de merde dans laquelle l’art est notre seul parapluie.[5. C’est moi qui cite.] »

Sauf que l’art en question, c’est du roman ! Mieux même, comme le résume sans gêne la quatrième de couverture : « Un roman résolument classique et ouvertement moderne[6. Note à mon éditeur Gilles Haéri (Flammarion) : Est-ce que je pourrais avoir la même ?] ». Que peut bien vouloir dire cet oxymore ? Rien, bien sûr. C’est même pour ça qu’il est vendeur !

Toute la partie contrebandière du succès houellebecquien tient là-dedans. Son Fabrice à Waterloo donne-t-il quand même une idée de Waterloo, ou seulement de Fabrice ? Et d’ailleurs, qui est Fabrice ? « Mon nom est légion », répond ici Houellebecq, à l’instar de Belzébuth dans les Évangiles. Où le chercher, en effet, entre toutes les voix qu’il emprunte ? Celles de son héros Jed Martin, « artiste plasticien » ; de son homonyme écrivain, qu’il met en scène puis à mort dans des circonstances atroces ; du commissaire Jasselin, chargé de l’enquête ; ou même de ce chien coupé qui assiste à la scène impuissant ?

Au lecteur de deviner, s’il y arrive ! Un indice quand même : le « Michel Houellebecq » du livre ne saurait être le vrai, puisqu’il meurt avant la fin alors que l’autre est en promo !

Mais après tout, c’est pas un essai, c’est un roman, n’est-ce pas ? Un roman, c’est-à-dire un labyrinthe où tu as intérêt à te plaire, parce que seul l’auteur en connaît la sortie ; et pour cause : elle n’existe que dans son imagination…

On l’aura constaté : dès que j’ai l’occasion de caser un couplet contre le roman, je ne m’en prive pas[7. A part les polars et les romans d’avant 1900, c’est-à-dire utiles.] ; mais ici, Michel ne nous prend pas en traître. Même s’il a publié essais et poèmes, il est surtout connu pour ses oeuvres romanesques[8. Voir notamment Les Îles élémentaires (Guide du routard, 2005), La Carte et le menu (Pudlowski, 2007), La Possibilité d’une particule (Héloïse d’Ormesson, 2009).].

L’intérêt de cette fable-là, c’est qu’elle nous dessine un Houellebecq à marée basse. En slip dans le sable mouillé, comme un Katerine qui ne ferait même pas semblant de trouver ça drôle.

En se fouaillant il nous crucifie

Un Houellebecq qui ne nous vend plus rien pour bander, même honteusement : ni obsession sexuelle, ni anti-islamisme obsessionnel. Qu’est-ce qui reste ? Un médecin légiste qui s’auto-autopsie. Eh bien, vous voulez que je vous dise ? Ce serait intéressant même si on n’était pas faits comme lui…

Le « petit plus » de Michel, c’est qu’en se fouaillant, il nous crucifie ! Pessimiste sur la nature humaine, il étend ça à Dieu sans prévenir. Pour autant, il reste ouvert à l’idée d’au-delà, dès qu’elle atterrira… En attendant, l’infidèle répète fidèlement son mantra jem’en- foutiste, et qui songerait à le lui reprocher[9. Moi, si j’étais ses parents.] ?

La vie selon Houellebecq n’est qu’une « fiction brève », qu’il résume élégamment à « la sensation inutile et juste que quelque chose aurait pu arriver ».

Rien n’arrive-t-il donc jamais ? Rien n’est moins sûr… Même moi, tel que vous me lisez, j’ai failli tomber de ma chaise en voyant Houellebecq citer Chesterton. Quand un agnostique dépressif en vient à se réclamer d’un catho dyonisiaque, ça s’arrose !

Or c’est ça qui se passe dans ce livre – ou du moins, c’est la vérité que je retiens de cette fiction. Michel plaide sans masque pour une contre-utopie baroque née du cerveau de Gilbert K. : « Une révolution basée sur le retour à l’artisanat et au christianisme médiéval », tout simplement. Est-ce que Houellebecq y croit vraiment ? Je n’en sais rien, vu qu’apparemment il ne croit à rien… Moi, en attendant, je suis partant, du moment qu’il y a un coup de blanc.[/access]

Immigration : faut-il annoncer la couleur ?

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Hugues Lagrange

Hugues Lagrange

Race ou classe : dans le débat sur l’immigration, les banlieues et l’insécurité, chacun est prié de choisir son camp – si possible le bon. On vous parle délinquance, échec scolaire ? Répondez immédiatement : chômage, pauvreté, ghettoïsation ! Évoquer les origines ethniques des populations concernées, mentionner leur religion, leur culture et leur vie avant leur installation en France, c’est prendre le risque d’être accusé de racisme. On vous soupçonnera de vouloir dédouaner l’Etat et le pays d’accueil et de rendre l’immigré responsable de sa misère. Or, si chez Agatha Christie, le coupable, c’est toujours le majordome, dans le débat public, c’est toujours le grand méchant Blanc. Le grand mérite du Déni des cultures, le dernier ouvrage du sociologue Hugues Lagrange, est de s’attaquer à cette vision binaire et idéologique de la réalité.

Lagrange n’y va pas par quatre chemins : « Les émeutes urbaines, constate-t-il, […] ont surtout mobilisé les enfants des grandes familles isolées par la ségrégation urbaine. […] Elles ont d’abord impliqué des adolescents masculins qui cumulent plus de difficultés scolaires que les filles. Ces réalités sont l’expression d’arrangements familiaux et de rapports entre les sexes qui tranchent radicalement avec l’évolution des mœurs en Europe  […]. »  Mais ces réalités sont occultées par des pouvoirs publics, de gauche comme de droite, qui hésitent entre « l’affirmation d’une indifférence […] à la confession, à la couleur de la peau et à la culture d’origine et des actions ostentatoires pour refouler les « nouveaux barbares » « .[access capability= »lire_inedits »]

Fort de nombreuses statistiques et d’une connaissance approfondie des cités qui entourent Mantes-la-Jolie, Lagrange concentre son attention sur les immigrés arrivés du Sahel ces vingt dernières années. Pour eux, l’émigration s’est doublée d’un choc des cultures – au sens anthropologique du terme. Lagrange montre l’importance de facteurs tels que la polygamie, la taille des fratries, les relations intergénérationnelles horizontales (qui assurent l’autorité du grand frère), la différence d’âge entre mari et femme. Ces éléments produisent un genre particulier de domination masculine écrasante qui, à la différence du machisme, fait de la pureté de la femme la base de l’honneur de l’homme et du groupe. Contrairement aux idées reçues, les pères ne sont pas absents et ne manquent pas d’autorité. En revanche, ils sont distants et leurs femmes, souvent jeunes, souffrent d’un déficit d’autorité sur les garçons, notamment l’aîné.

Huit ans, l’âge de la dernière chance ?

Ces caractéristiques anthropologiques issues des sociétés sahéliennes réduisent très fortement les chances des enfants de réussir à l’école. Or, l’échec scolaire est la raison principale des conduites transgressives pendant l’adolescence. Les frustrations accentuent à leur tour la pression exercée sur les filles tandis que l’islamisme cautionne et sanctuarise les dérives de ce néo-traditionalisme.

À en croire Lagrange, ce qui n’a pas été fait avant l’entrée en CE2 est presque impossible à rattraper – 8 ans, l’âge de la dernière chance ? Dire cela, c’est ouvrir une boîte de Pandore idéologique et politique et rejeter la « responsabilité » sur les familles qui s’avèrent incapables de donner aux enfants les outils de base nécessaires à un parcours scolaire normal, non pas par désintérêt ou manque de moyens, mais en raison de la structure même de certaines familles d’origine africaine. Au moment de la scolarisation, les enfants souffrent de problèmes d’attention et de concentration, de difficultés à maîtriser des repères temporels, donc à assimiler les temps grammaticaux. Ces carences sont bien trop lourdes pour que l’Ecole puisse les combler efficacement.

Pour rendre justice à l’analyse de Lagrange, il faut préciser que, pour lui, la dimension culturelle ne remplace ni ne diminue le poids des facteurs socio-économiques. Les deux sont tout simplement inséparables : ce qui compte, c’est la rencontre de la culture d’origine et de celle de la société d’accueil, mais aussi les conditions économiques et matérielles de cette dernière. La culture des quartiers étudiés par Lagrange est, en réalité, tout aussi éloignée des traditions françaises que de celles du pays d’origine. Dans un environnement compétitif et méritocratique, les garçons nés en France ou arrivés très jeunes se bricolent une identité qui n’est ni d’ici ni de là-bas.

Pour Lagrange, la prise en compte des facteurs ethnoculturels dans les difficultés des immigrés doit permettre de comprendre l’échec des « politiques de la ville » mais aussi de suggérer de nouvelles pistes. Il s’agit de s’appuyer sur les handicaps, par exemple en utilisant les « ghettos ethniques » comme des sas de décompression.

L’intégration des immigrés – surtout quand ils sont issus de cultures qui se conjuguent difficilement avec la culture dominante française – ne peut pas, dit-il, être pensée en termes de réussite individuelle. Leur seule chance de s’en tirer est la communauté. Or les classes moyennes « de souche » n’ont pas repris le chemin des cités abandonnées par leurs parents à partir de la fin des années 1970. La seule possibilité pour que s’instaure cette mixité sociale recherchée et introuvable, c’est que les membres de la communauté qui réussissent restent soit dans la cité, soit à proximité : ces classes moyennes qui auraient « un pied dedans, un pied dehors » feraient office de locomotives pour les autres. Ainsi, une moindre diversité ethnique pourrait-elle aller de pair avec une plus grande diversité sociale.

Si le diagnostic est passionnant, les conclusions de Lagrange ont de quoi laisser sceptique. En effet, il interpelle le roman français en proposant des modalités du « vivre ensemble » radicalement différentes de celles que nous connaissons. Il entend rompre avec notre conception, issue de la Déclaration des droits de l’homme, de l’individu comme être sans histoire, sans origine et sans religion, au profit d’une prise en compte des gens tels qu’ils s’inscrivent dans le tissu socioculturel. Ce sont, selon lui, toutes ces différences qu’il faudrait patiemment assembler dans une France « patchwork ». Vaste programme auquel on n’est pas obligé d’adhérer. [/access]

Faites sauter la banque !

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Tout récemment, la marmaille était une fois de plus en congé scolaire et ce fût donc la télé, inlassable baby-sitter, qui prit le relais de l’école. Au programme sur TF1, Ratatouille! Paaaaarfait ! Les parents vissent leurs mômes sur le canapé trois places et c’est parti. Mais avant le générique, bien sûr, il y a les pubs. Dont une pour le Crédit Mutuel. Et dans cette pub, un père informe son gamin (lequel est trentenaire, mais ça change rien au film) que le Père Noël n’existe pas ! Vlan !

Larmes des bambins, explications attristées des parents, et surtout, surtout, réaction immédiate d’iceux. Comment fait-on aujourd’hui pour dénoncer une infamie ? On crée une page Facebook, bien sûr. Ce qui fut fait.

A l’heure d’écrire ces lignes, ce groupe Facebook totalise plus de 1400 membres outragés, c’est vous dire le succès.

Pourtant je me demande si ces parents Facebookeurs n’ont pas raté une belle occasion d’éduquer leur progéniture à l’esprit critique. « Tu verras, mon lapin, qu’il existe le Père Noël, et si tu es bien sage, il t’apportera encore plein de cadeaux, cette année. Faut jamais, jamais, croire ce que racontent les pubs, Mon p’tit chou ! » .

Et puis de toute façon, croire qu’on va museler une banque avec un groupe Facebook, c’est déjà croire au Père Noël, non ?