L’idée serait en somme de se tenir à mi-chemin entre la présomption de fraude et la naïveté. Car il y a cette position-réflexe dont une certaine droite devrait apprendre à se méfier : la certitude inébranlable que toute prestation sociale fait l’objet d’une fraude endémique. Cette position se dispense de preuve : établi ou non, c’est un fait. Et ça ne s’arrange pas si le spoliateur se pique en outre d’être métèque. À dire vrai, je comprends : des étrangers investissant la France pour y abuser de notre générosité un poil forcée par l’Etat, s’abreuvant du dur fruit de notre labeur quotidien, et égorgeant au passage nos fils nos compagnes, moi aussi, ça me donne envie d’entonner quelque chant guerrier. Qu’un sang impur ne nous les broute !

Cyril Bennasar est à cet égard un défenseur scrupuleux de nos sillons. Celui qui gère le flanc droit-droit de Causeur l’écrit tout de go : « comme toutes les aides sociales, ce dispositif constitue une incitation à l’immigration illégale. » C’est sommaire, et c’est pour ça que ça marche.

Qu’on ne s’étonne pas alors que le reste du propos soit de la même eau. Il se double d’une rhétorique toute bessonienne : la France reste le pays le plus généreux du monde avec les étrangers, venez pas nous gonfler. C’était bon avec les Roms, ça le reste avec l’AME. Ah mes aïeux, la belle prouesse rhétorique que voilà : se prévaloir de la générosité de la France pour s’employer à la rogner.

L’initiative de quelques vibrions parlementaires – qu’ils soient de La Droite Populaire tel Dominique Tian ou personnellement sensibilisés au sort des sans-papiers, à l’instar de Claude Goasguen, député du XVIème arrondissement de Paris – est pourtant déplorable. Il est politiquement attristant de voir cette droite céder à la grosse ficelle qu’est l’incrimination de l’étranger en temps de crise. C’est un singulier manque d’originalité comme de recul sur l’Histoire. C’est aussi un manque d’ambition tant il plus facile de pointer l’étranger que de construire la France.

Mais notre menuisier boit les paroles des contempteurs de l’AME comme du petit lait : « comme on pouvait s’y attendre, le système dérape, victime de dérives, de fraudes et d’abus ». Et de fait, la désapprobation de principe ci-dessus exprimée serait bien insuffisante, si la fraude endémique était effectivement avérée. Pourtant, comme Roselyne l’a maintes fois rappelé officiellement, « l’audit réalisé conjointement par l’inspection générale des finances (IGF) et l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) en février 2007 sur le dispositif de l’aide médicale de l’État (AME) a clairement montré que la gestion était maîtrisée ». Du coup voilà : si je maintiens, juré craché, que je suis disposé à former mes bataillons pour traquer cet étranger qui vient – jusque dans nos bras ! – escroquer notre système social, je veux plus que quelques allégations générales pour dénoncer la prétendue gabegie de l’AME.

Mais, fan de Tian, Bennasar, lui, assène sans critique ses affirmations, partisanes par nature : 50% des dossiers d’AME seraient faux. Pourtant la même ministre a déjà répondu tout aussi officiellement, sur les bancs de l’Assemblée, que ce taux portait sur des dossiers ayant fait l’objet d’un signalement, donc déjà suspects : « quand les organismes considèrent qu’il y a suspicion de fraude, ils exercent des contrôles qui, à 49 %, un sur deux simplement, s’avèrent positifs : ce ne sont donc pas 49 % des bénéficiaires de l’AME qui sont des fraudeurs ». Tian, Goasguen et Bennasar devraient déjà repartir la queue entre les jambes au seul énoncé de cette rectification.

Après les stats, il y a les anecdotes croustillantes, pour convaincre. Cyril Bennasar mentionne un article de Libération « paru il y a quelques semaines », et qui rapporterait ce cas d’une fécondation in vitro d’une femme camerounaise payée à l’AME. La précision vise à donner une autre acuité à cet exemple, mais foin de « quelques semaines » pourtant : sauf à considérer que 130, c’est encore « quelques », l’article en question date… du 24 janvier 2008. Il s’agit du même article que celui que « Thierry Mariani n’en finit pas de citer », comme le rapporte Le Figaro. Une telle aubaine, tu parles… Mais pourtant cet article ne rapporte pas le cas d’une fécondation faite par-dessus la jambe, mais détaille les hésitations, les doutes, et la longueur de la procédure qui a en effet débouché sur une autorisation contestable. Et le fait de ne pouvoir citer qu’un exemple intervenu il y a deux ans et demi n’en dit-il pas assez long sur la rareté de ces cas ?

Bougez pas : il y a aussi le cas de cet Egyptien qui demandait une opération de reconstruction d’un doigt, coupé il y a longtemps. Mais les mêmes qui rapportent ce cas indiquent aussi que l’opération lui a été refusée. Si un Africain venait à demander qu’on lui « enlarge son penis » comme on nous le propose si souvent, et qu’on lui refuse, faudra-t-il compter cela parmi les dérives du système ?

Dernière fable à votre attention : les cures thermales. Bonne Mère… Ils devraient être tout rouge d’oser cela. Ou le dire à voix basse, l’écrire tout petit. Que les curistes de mes lecteurs apportent leur témoignage sur le nombre de sans-papiers croisés à Evian, Vittel ou Eugénie-les-bains. Que Tian, Mariani, Goasguen ou Bennasar me soutiennent en face qu’ils accourent en masse d’Afrique jusqu’à Dax, déjouant les périls et les contrôles de la police française pour se faire masser les fesses aux frais de la princesse.

L’AME, c’est 46 fois moins que le déficit de la Sécu

Viennent les chiffres : 540 millions, c’est vrai que c’est une somme. Elle est à comparer au déficit de la Sécu, 46 fois supérieur. Ou au budget de la Sécu, 727 fois supérieur. On supprimerait l’AME qu’on ne s’en rendrait pas compte.

Une fois les ressentis personnels écartés, il faut aller lire les gens sérieux. Et le rapport de l’IGAS de 2007 se lit vite. On y apprend que « L’AME représente une dépense d’environ 400 M€ par an [qui est] mal maîtrisée seulement en apparence » (pages 14 à 18), le lissage de certains effets statistiques amenant à constater une certaine stabilité des dépenses. On y lit que cette population privilégiée qui se goberge avec mes impôts, est touchée à hauteur de 19 fois plus par le SIDA. 10 fois plus par l’hépatite C. Que les étrangers sont 15 fois plus touchés par la tuberculose que les Français. Loin des énoncés péremptoires, on y trouve détaillées aussi les maigres économies attendues de la mise en place d’un ticket modérateur, compte tenu des lourds frais de gestion qu’elle entraînerait. Et on y lit enfin que les fécondations in vitro ne font pas débat puisque, bien qu’en nombre « très limité », les personnes auditionnées par la mission les citaient déjà comme devant être exclues du panier de soins.

Alors, ok, ce n’est peut-être pas son âme que perd la France en restreignant l’accès aux soins aux sans-papiers. C’est plus au niveau du ciboulot que ça ne tourne pas rond. Car la santé publique pourrait, elle, y perdre beaucoup, si cette population se faisait diagnostiquer le SIDA, l’hépatite C, ou la tuberculose à un stade plus avancé. Et, s’il faut parler pépettes, ce ne serait pas sans conséquences financières.

Elle n’y perd pas son âme mais elle y perd bien la tête car les députés ont en fin de compte voté à grand bruit… une disposition existante : le principe du ticket modérateur figure dans la loi de finances rectificative pour 2002 (article 57). Claude Goasguen était déjà là. Dominique Tian aussi. Ma main à couper qu’ils l’avaient déjà votée ! Simplement, les décrets d’application ne sont jamais venus parce qu’au-delà des rodomontades politiques, la mise en oeuvre de cette participation financière s’avère compliquée et, in fine, onéreuse.

Non, la France ne perd pas son âme. Mais elle a des bleus à l’âme quand, avec force moulinets, ses députés, votant des lois inutiles, ne font que s’abimer dans une gesticulation politicienne grossière autour de cette idée recuite que l’étranger nous mange la laine sur le dos.

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