Accueil Site Page 2934

Paris gèle-t-il ?

115
photo : TF1

Comme si ce blizzard vachard ne suffisait pas au malheur des Parisiens (qu’on ne compte pas sur moi pour parler de Franciliens), il leur a fallu endurer dès ce matin la tempête médiatique qui s’est abattue sur le pays suite aux déclarations de Brice Hortefeux.

Pour ceux qui seraient coupés du monde suite aux intempéries, rappelons que le ministre de l’intérieur a eu hier en début d’aprèm, l’excellente mauvaise idée d’expliquer, lors d’une conférence de presse à Beauvau qu’ « il n’y a pas de pagaille ».

A la suite de quoi, tout ce que Paris compte de journalistes à conscience a ouvert la chasse au ministre pris en flagrant délit de portnawak et de bis repetita du petit bijou de son ex-collègue Borloo sur la non-pénurie d’essence. En France, faut faire gaffe quand on parle bagnole.

Car de la pagaille, il y en eut, et de fait, il y en avait déjà beaucoup à l’heure où le ministre de l’Intérieur rassurait les populations saisies d’un fautif « sentiment d’enneigement ». A l’heure où des milliers d’automobilistes étaient déjà naufragés sur la N118, l’A86 et autres artères vitales de lointaine banlieue.

Le ministre de l’Intérieur est-il l’homme le plus mal informé de France? Ou, comme je le suppute, a-t-il voulu éviter le début d’un commencement d’autocritique parce que les alertes rouges de Météo France, lancées la veille au soir, n’avaient pas été suivies des mesures d’urgences qui s’imposaient en matière de salage, de déploiement policier, d’arrêt préventif de la circulation des poids lourds, voire d’interdiction totale ou partielle du trafic routier?

On sait déjà qu’à Paris la moindre averse un peu soutenue provoque des embouteillages monstres sur le périph. Entre nous, il n’y avait même pas besoin d’experts pour savoir que cette chute de neige ininterrompue allait provoquer le bouchon de l’année. Il suffisait à Brice de mettre le nez à sa fenêtre. Comme -de mémoire- le chantait déjà il y a 45 ans Bob Dylan dans Subterranean Homesick Blues: You don’t need a weatherman to know which way the wind blows[1. Pas besoin de météorologue pour savoir dans quelle direction le vent souffle].

Mais dans ce bas monde postmoderne, autocritique vaut harakiri. A décharge du ministre, s’il avait tenu le langage du bon sens, s’il avait dit aux journalistes un truc franco du genre « On est dans la mouise, c’est la pagaille, on n’ a peut être pas été à la hauteur jusque là, mais on va faire l’impossible pour limiter les dégâts », politiques et médiatiques l’auraient fusillé pareil, voire pire. N’avouez jamais, on a réclamé des têtes pour moins que ça.

En vertu de quoi, voilà Hortefeux obligé de faire un plan com’ d’urgence ce matin, et de dérouler comme si de rien n’était les avertissements basiques qu’il avait un peu négligés la veille: c’est sans doute ce qu’il faudra appeler désormais le principe de postcaution.

N’empêche, on voit bien avec cette affaire les limites intellectuelles du volontarisme qui tient lieu d’épine dorsale au credo sarkozyste: par temps contraire, à force de vouloir aller chercher des signes d’amélioration avec les dents, il se transforme en méthode Coué, et manque de bol, ça se voit.

Tout va très bien, madame la banquise…

Strauss-Kahn s’habillerait-il en Prana ?

72

Connaissez-vous le respirianisme ? C’est un mouvement new-age qui prétend qu’il est possible de se nourrir exclusivement de… lumière ! On la rebaptise simplement « Prana » et le tour est joué. Le respirianisme est en effet une mise aux normes occidentales d’une religion venue d’Inde dont le gourou n’aurait ni mangé, ni bu depuis soixante ans. Un film appelé Lumière qui sort le 15 décembre pour faire l’apologie du respirianisme est déjà plus que contesté par les scientifiques qui indiquent l’évidente dangerosité d’une telle pratique. En même temps, du côté du FMI et de l’UE, il se pourrait bien que l’on demande un peu de temps avant de condamner au non d’un cartésianisme pavlovien le respirianisme. Parce que si les Grecs, les Irlandais, les Anglais, les Portugais, les Espagnols et prochainement les Français pouvaient se convertir au respirianisme et se contenter de lumière en guise de casse-dalle, ce serait tout de même bien pratique pour faire passer les plans de rigueur sans précédent et de paupérisation programmée de la population européenne.
Patrons, remettez-nous du Prana ! C’est tellement bon.

Les deux font la paire

39
photo : musée Grevin

Il y aura donc eu ce week-end, l’élection de deux Miss concurrentes, l’une fabriquée par la société Endemol, l’autre par Geneviève de Fontenay, au terme de plusieurs années d’intimidations et de provocations, d’abus de confiance et de pouvoir, d’activation de réseaux divers.

Nous n’avons pas du tout l’intention de prendre partie pour l’un ou l’autre des deux clans qui s’affrontent (même si « Miss Nationale » est évidemment plus belle que « Miss France »), et pourtant il aurait été tentant d’en découdre avec Endemol, société de production à l’origine de la télé-réalité dans tout ce que celle-ci a de plus répugnant (avec selon le mot célèbre de Nabe « des connards et des connasses qui jouent dedans ») ; il aurait été sain de jouer le pot de terre contre le pot de fer, de se réjouir qu’une octogénaire sans doute paranoïaque s’oppose à la télé-poubelle milliardaire, mais on ne peut en fait que sourire tristement devant tant d’inanité : deux Miss, d’accord, mais pour quelle France ? Celle qui rayonne où ? Qui prend soin de qui ? Qui influence de quelle manière ? Après tout , qu’est-ce qu’être Miss aujourd’hui sinon un moyen plus rapide d’avoir accès à toute une série d’activités dégradantes comme rencontrer Arthur, préparer sa sex-tape ou intégrer une école de commerce ?

On pourrait croire que le fait qu’il y ait deux Corées, deux présidents en Côte d’Ivoire ou deux éléphantes au PS, soit infiniment plus important que l’existence de ces deux « Miss France », or il n’en est rien. Derrière ces rixes théâtrales et ces mots qui déchirent pour une écharpe trop large et un diadème en toc, il y a bien la même pitoyable humanité qui se dévoile, défaillante et blessée, avide de reconnaissance, susceptible jusqu’au meurtre -symbolique ou pas-, tandis que s’écroulent autour d’elle, les nations, les empires, et la plupart des principes.

Ce n’est qu’un début !, la bêtise continue

88
photo : clemmm9

Du café aux séances de thérapie en passant par les brochures corporate des entreprises, la philo est partout et n’importe où et surtout accessible à n’importe qui. Comme pour les romans de gare, on la vend avec le slogan promotionnel « La philosophie de 7 à 77 ans ». Dernièrement le record a été battu. L’âge de raison est rabaissé à trois ans. A peine sortis du biberon et des couches, le pouce encore à la bouche et le nez qui coule, les nouveaux philosophes en herbe, doudou à la main, balbutient quelques mots hautement philosophiques devant une institutrice qui se pâme, toute émerveillée et fière de sa marmaille éclairée.

Trois ans, l’âge idéal pour philosopher…

Eh oui, la philosophie a migré du bistrot au bac à sable. Et tout le monde s’en réjouit. Il n’est jamais trop tôt pour apprendre à penser, proclame-t-on. Alors, pourquoi ne pas commencer au berceau, en diffusant dans les oreilles du nourrisson non pas la douce musique d’une berceuse mais des passages de la Critique de la raison pure ? Au moins avec un tel embrigadement philosophique, il serait prêt pour le bac.

Bon trêve de plaisanterie. Pendant deux ans, Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier ont filmé l’atelier philo d’une école maternelle de Seine et Marne afin d’observer « l’évolution » de ces bambins de trois à quatre ans. Ce n’est qu’un début ! est sorti sur les écrans au moment où Luc Châtel annonçait que, dès la rentrée prochaine, la philosophie serait enseignée à partir de la seconde. S’il y a débat pour savoir si l’adolescent de 15 ans est assez mature pour aborder la pensée philosophique, la question ne se pose pas pour les maternelles de cette ZEP, tout simplement parce que trois ans serait l’âge idéal pour philosopher !
Il faut dire qu’apprendre à compter, à lire et à écrire correctement est sans doute devenu superflu à une époque où beaucoup d’enfants arrivent en 6ième avec des lacunes bien installées. Autour de leur maîtresse, ces bambins apprennent à penser non pas à partir des Contes de Charles Perrault, des Frères Grimm ou encore des Fables de la Fontaine, textes pourtant si féconds mais, comme les illustres interlocuteurs de Socrate avant eux, en abordant des concepts aussi complexes et abstraits que la mort, l’amour, le pouvoir, la liberté…tout en braillant, à tout bout de champ, comme pour bien s’assurer que c’est bien de cela qu’il s’agit, qu’ils font de la philosophie.

Bambins réacs…

La maternelle devient donc le nouveau salon de réflexion où les petits disciples accouchent de leurs jeunes esprits innocents et dévoilent des vérités aussi profondes que « Quand on est amoureux, ça fait des guillis dans le ventre » ou encore « L’âme est un truc invisible qui est bleu ». Devant ces remarques qui témoignent d’une pensée en mouvement digne des plus brillantes réflexions socratiques, les voix de nos Précieuses Ridicules s’élèvent et s’exclament enchantées ils « … savent tout sans avoir jamais rien appris[1. Réplique de Mascarille à la scène 9 des Précieuses Ridicules].»
Formidable ! Platon, Descartes, Pascal, Kant, Hegel et les autres n’ont qu’à aller se rhabiller. L’enfant innocent, pas encore perverti par les préjugés culturels et sociaux, à l’esprit pur et au regard neuf, leur tire la langue parce que, lui, sait spontanément ce que, eux, ont mis des années à penser ! Il n’a que faire de leurs systèmes d’explication du monde. Lui, il s’étonne devant le monde, il s’émerveille devant sa nouveauté et le questionne.

Pourtant, à aucun moment du reportage, cette marmaille philosophante ne pose des questions. C’est le constat de ce que chacun vit au quotidien dans son environnement naturel qui domine plutôt qu’une série d’interrogations sur le monde. Instinctivement, les enfants évoquent le vert paradis de leurs amours enfantines, les disputes de couple de leurs parents, les clochards qu’ils voient dans la rue, leurs préférences de couleur de peau et leurs états d’âme qu’ils subissent passivement. Où est donc l’étonnement philosophique là-dedans ?
Il ne faut pas compter sur l’institutrice, titulaire d’un diplôme en arts plastiques et non en philosophie, pour le susciter. Jamais cette pseudo-dialecticienne maternante ne pousse ces petits disciples dans leurs contradictions.
Quelle horreur, face au vertige du questionnement, les enfants finiraient par pleurer ! Alors elle les laisse dire des absurdités comme « La liberté c’est faire ce qu’on veut », parce que ce qui importe, au final, c’est qu’ils baragouinent entre eux et de faire passer ça pour de la réflexion. Alors bienvenue à la philo infantilisée !
En tout cas, quitte à décevoir les apôtres du progressisme bienfaisant et les idolâtres rousseauistes de l’innocence éclairée, les prises de paroles des bambins révèlent bien une seule chose : l’existence d’une pensée réac et conservatrice hors pair ! Dans cette bouillie sentimentaliste ressort leur désir de trouver l’ordre symbolique de la séparation entre les sexes et les âges et la structure rassurante et traditionnelle du modèle familial. Eh oui !
Preuve que c’est davantage de l’autorité et de la transmission d’un savoir qu’un enfant de trois ans a besoin que d’un cours de philo qui, en plus, est tout sauf de la philosophie.

Service public ou cordon sanitaire?

304

Marine Le Pen a raison. En tout cas sur ce coup-là. Il est en effet scandaleux que Michel Drucker et Laurent Ruquier refusent de l’inviter. D’abord, c’est une question de principe. Drucker et Ruquier animent deux émissions très populaires sur la première chaîne de télévision publique, ce qui signifie qu’ils sont payés avec l’argent du contribuable. Cela ne leur confère pas la moindre légitimité pour s’ériger en juges et décider de qui est fréquentable et de qui ne l’est pas.

Drucker et Ruquier n’aiment pas Marine Le Pen, c’est leur droit. Mais je ne savais pas que les invités de leurs émissions étaient choisis en fonction du goût des animateurs. « On fait du divertissement on invite qui on veut », disent-ils. Ben voyons. Sauf que, nous divertissant avec des politiques, ils participent au débat public et doivent en respecter les règles. Que l’on sache, Marine Le Pen représente un parti légal qui attire plus d’électeurs que Besancenot et Mélenchon. Or, les deux ont eu droit au divan rouge. « Je ne veux pas la rendre sympathique », ajoute Drucker. Aussi talentueux soit-il, pense-t-il vraiment que la magie de la télé rend sympathique des gens qui ne le sont pas ? Et si Marine Le Pen est vraiment sympathique, c’est grave ? Faut-il cacher au public cette atroce vérité ?

Je suppose que les deux animateurs ne partagent pas les opinions de tous leurs invités ou alors leur pensée politique est extrêmement confuse. Si leur pluralisme s’arrête à la dirigeante du FN, c’est parce que, pour eux, il y a une exception Le Pen. C’est politiquement discutable et tactiquement idiot.

Politiquement discutable parce que, contrairement à son père, Marine Le Pen ne flirte pas avec l’imaginaire fasciste. On me dira qu’elle est raciste. Par hérédité ? En tout cas, je n’entends rien de raciste dans ses propos. Marine Le Pen ne distingue pas les Français en fonction de leur race, elle distingue entre Français et étrangers, proposant de réserver certains droits aux premiers. On peut être hostile à cette idée, on ne voit pas en quoi elle est moralement scandaleuse. En France comme dans tous les pays du monde, la citoyenneté confère des droits spécifiques. Elle veut arrêter l’immigration et s’oppose au multiculturalisme ? On peut le déplorer mais force est d’admettre qu’un grand nombre d’électeurs, à droite et à gauche, sont d’accord avec elle, notamment parce qu’ils pensent que c’est le seul moyen de refaire partir l’intégration. Bref, Marine Le Pen incarne une droite autoritaire. On peut la combattre, la trouver détestable. Mais comme fasciste, elle ne le fait pas. Pour jouer aux résistants et aux nazis, il va falloir trouver autre chose.

Pour autant, on peut juger, à l’instar de Drucker et Ruquier, que sa progression dans les sondages n’est pas une bonne nouvelle. Parmi les électeurs et plus encore parmi les cadres du FN, beaucoup n’ont pas rompu avec la vieille culture raciste et antisémite de l’extrême droite. Leur rejet de l’immigration flirte souvent avec la haine des étrangers. Cela fait-il du FN un danger pour la démocratie ? Pour ma part, je ne le pense pas. Mais si je pensais que danger il y a, je n’adopterais pas la méthode Drucker/Ruquier pour le conjurer. Il n’est pas interdit de réfléchir, ni d’avoir un peu de mémoire. La diabolisation et la politique du « cordon sanitaire » ont permis d’organiser de joyeuses festivités antifascistes, mais aussi d’amener Le Pen père à 20 % des voix. Encore un effort, et Marine Le Pen sera au deuxième tour de la présidentielle. Avec 30 %. Comme ça, on pourra de nouveau faire la fête. On ne change pas une tactique qui perd.

Commentons les commentaires!

451

Au début, à Causeur, je plaidais pour que les commentateurs commentent aussi librement que les écriveurs écrivent. Et puis je vous ai lus. Après quelques intéressants échanges sur l’article prétexte, vous commencez ordinairement à vous empailler sur des sujets qui, sans vouloir critiquer, s’éloignent de plus en plus de la choucroute…

Sachez donc que, pour qui vous l’a mitonnée avec amour, cette choucroute, c’est dur ! « Un grand moment de solitude », me confiait ainsi X[1. le X a été changé pour des raisons d’anonymat], chroniqueur à Causeur. Voilà pourquoi, aujourd’hui, je ne lis plus que les commentaires des articles frappés d’un « C » comme censure. Censure au sens de cens, c’est-à-dire de pognon, vous avez mille fois raison ! Mais qui, de nos jours, dépenserait 45 € par an pour des idées ?

La dernière tentation du Duce

24
photo : Zawezome

Il y a un singulier mélange de Vittorio Gassman et d’Ugo Tognazi dans le dernier Milza tant certaines répliques semblent échappées d’une scène des Monstres. La faute à leur principal protagoniste, personnage fantasque jouant allègrement du menton. Un certain Benito Mussolini qui voulait signer l’acte de décès de la République de Salo par ces mots : « La succession se trouvant ouverte comme conséquence de l’invasion anglo-américaine, Mussolini désire remettre la République sociale aux républicains et non aux monarchistes, la socialisation et tout le reste aux socialistes et non aux bourgeois ». Rêve d’un soir qui fit long feu mais continue à alimenter les fantasmes des derniers néo-fascistes italiens, nostalgiques d’un fascisme-mouvement aux accents socialisants qui tranche avec l’idéologie petite-bourgeoise du fascisme-régime. Quitte à oublier que la République Sociale de Salo fut une farce et le projet d’association capital/travail un vœu pieux dans la bouche d’un Duce en mal de popularité ouvrière.

C’est lorsque les rats quittent le navire…

Dans un style sobre et épuré, d’une précision chirurgicale, Milza nous emmène dans la tête du maître de l’Italie fasciste, qui, loin d’être un fou furieux nihiliste, tel Hitler suicidé dans son bunker, tenta désespérément de négocier une paix séparée avec les Alliés pour sauver les siens- à commencer par lui-même et éviter un bain de sang. Ironie de l’histoire, l’unanimité se fit à ses dépens. Dès juillet 1943 et sa destitution par le Grand Conseil fasciste, les rats commencèrent à quitter le navire.
Prenant ses rêves pour des réalités, le Duce n’eut de cesse de repousser l’inéluctable, cultivant l’illusion d’une transition douce avec les socialistes,. Jusqu’à ses derniers instants, le 28 avril 1945, Mussolini crut en une opération commando de chemises noires dépêchées à Giulino di Mezzegra pour le délivrer d’une mort certaine. Comme ce 12 septembre 1943 où Otto Skorzeny le tira de sa prison romaine, prélude à la création de la République sociale de Salo. Tout cela finit piteusement le 28 avril 1945 dans la campagne lombarde. Après sa capture en tenue de soldat allemand abandonné dans un fourgon, Mussolini fut exécuté avec sa maîtresse par des partisans communistes peu avares de centralisme démocratique. Un procès de Moscou sans témoins à la place du Nuremberg que lui promettaient ses premiers geôliers ; ainsi en décida le destin, pour le plus grand bonheur des historiens.

….que meurent les empires

Ce qu’il y a de fascinant dans la mort des empires, c’est cette atmosphère de fin de règne qui accompagne tous les protagonistes de l’affaire, du leader déchu au plus petit lampiste. A Sigmaringen ou à Côme, le décor change mais la trame reste la même : sauver ce qui peut encore l’être dans les décombres de la défaite. Ici et là, les Allemands servent de geôliers à ceux qu’ils prétendent protéger, maintenant Mussolini et sa troupe à la merci des Allemands tel un Pétain sucrant les fraises dans le château des Hohenzollern, la sénilité en moins. Au jeu du plus couard, la troupe des SS négociant- contre l’avis du Führer- son passage en Suisse contre l’immobilisation du convoi du Duce en Italie, se montre sans rivale.
A l’aube de leur départ de Milan, imaginons une conversation surréaliste entre Déat, ministre du Travail du maréchal et Pavolini, ultime bras droit du Duce. Cela aurait pu donner : « Allo, Alessandro, toujours encerclé par les rouges ? Ca sent la quille avec les Boches ? – Marcel, je ne peux pas te parler, le SS Birzer nous écoute. Tout ce que je peux te dire, c’est que Benito multiplie les coups de sang. Il a même refusé un plan d’évasion proposé par les partisans de Milan. C’est le début de la fin, je vais essayer de sauver ma peau, direction la Valteline. Tant pis si le Vieux meurt sur scène ».

Benito et Clara : une exécution ordinaire ?

Plus sérieusement, soixante-cinq ans après les faits, on ne sait toujours pas qui a vraiment tué Mussolini et sa maîtresse Clara Petacci. Longtemps, l’historiographie communiste a présenté un certain colonel Valerio comme le pseudonyme de l’assassin du Duce, ce dernier se trouvant être un obscur comptable du nom de Walter Audisio reconverti en partisan sanguinaire. Cette piste ne résiste pas aux investigations du chercheur qui, à force de se perdre les pieds dans le tapis en tweed des services britanniques, ne sait plus où donner de la plume.

Eventée, la thèse des services secrets de Sa majesté cherchant à récupérer la correspondance entre Churchill et Mussolini pour mieux taire la considération gênante qu’entretenait Winston vis-à-vis de Benito.
Vaporisé, le trésor de Mussolini chipé à Dongo, dont les millions se perdirent entre les caisses (noires) du Parti Communistes Italien, celle de l’Etat et les poches des centaines de quidams qui eurent l’occasion de se servir. Un phénomène somme toute humain, trop humain… beaucoup moins obscène que le spectacle de ces centaines de badauds la bave aux lèvres qui insultaient et saccageaient les dépouilles pendues de Benito et Clara en pleine Piazzale Loreto à Milan. La bassesse galvanisa une foule ivre de ressentiment. Nombre de ces courageux de la vingt-cinquième heure chantaient sans doute Giovinezza à tue-tête du temps de la grandeur fasciste avant de profaner leur ancien fétiche.

Oubliée, la guerre civile larvée qui fit rage jusque dans les rangs des communistes italiens durant la phase de libération nationale, ce round d’observation pré-Guerre Froide qui vit s’affronter chemises noires, staliniens, démocrates-chrétiens, socialistes et monarchistes antifascistes – par ordre d’inhumanité !
Comme les texticules perecquiens, Les derniers jours de Mussolini se lit comme un polar à tiroirs, avec plusieurs fins possibles suivant la disposition des faits que le lecteur adoptera.
N’en dévoilons pas plus, de peur de déflorer le charme morbide du dernier Milza, qui se savoure comme une charogne baudelairienne, la truffe éveillée par l’odeur des corps pétrifiés de Benito et Clara.

Les derniers jours de Mussolini

Price: ---

0 used & new available from

Le pauvre nouveau est arrivé !

321

Avant, en France, à l’époque de l’Etat Providence, quand on était pauvre, c’était vraiment pas de chance. Maintenant, c’est devenu assez banal. On a même importé d’Outre-Atlantique, par l’habituelle interface du Royaume Uni, le working poor, c’est à dire quelqu’un qui travaille mais qui est pauvre quand même alors qu’en théorie le travail, justement, c’est pour éviter d’être pauvre. Il a donc fallu que l’INSEE, pour son portait annuel de l’état social de la France qui vient de sortir, trouve un nouvel indicateur pour mesurer la pauvreté. Cet indicateur repère maintenant « les personnes privées de certaines éléments de bien-être dans des domaines de la vie quotidienne. »

L’absence de vacances, il y en aura toujours pour dire qu’on peut vivre sans mais quand on fait entrer aussi en ligne de compte les restrictions alimentaires et les dépenses pour se soigner, ça devient quand même très dur. Eh bien, cet indicateur estime que plus d’un Français sur cinq a connu une période de pauvreté entre 2004 et 2007, que celle ci ait été transitoire ou qu’elle ait duré sur plusieurs années.

Ah, oui, sinon, j’allais oublier : le groupe d’experts travaillant sur le Smic recommande vivement à Xavier Bertrand, ministre du Travail, de ne pas donner le coup de pouce traditionnel du 1er janvier au salaire minimum.

Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Sarko ?

28

Je plaide coupable : si j’ai pour le Président une indulgence qui m’est souvent reprochée – et qui n’est pas toujours justifiée par sa politique – c’est en grande partie à cause de la détestation dont il est l’objet, notamment de la part de nombreux journalistes, tout aussi irrationnelle que l’était l’adoration que lui vouaient certains − souvent les mêmes d’ailleurs − entre 1995 et 2005. C’est qu’avant de se muer en quasi-bolcheviques, ils étaient balladuriens. Après tout, même les imbéciles peuvent changer d’avis. Ainsi peuvent-ils rire un jour des blagues du Président et jouer les vierges offensées le lendemain.[access capability= »lire_inedits »]

Puisque m’échoient, comme chaque mois, l’honneur et la responsabilité de recenser ce qui nous rassemble et ce qui nous sépare, j’avancerai une hypothèse a minima : à Causeur, nous ne sommes pas anti-sarkozystes. Nous ne sommes pas non plus sarkozystes. Certains d’entre nous ont voté pour Nicolas Sarkozy sans états d’âme, d’autres l’ont choisi par défaut parce que Ségolène Royal à l’Elysée, ça le faisait pas. Beaucoup ont voté pour elle, par fidélité à la famille. Reste que, comme l’écrit Cyril Bennasar, seul à soutenir le Président avec la « foi du menuisier », c’est-à-dire avec une dose de naïveté voulue, « il y a dans l’anti-sarkozysme un snobisme », presque un mépris de classe qui, de la droite convenable à la gauche branchée, se drape dans des airs offusqués. On aimerait qu’il collectionne des tableaux de maître, il arbore des montres chères et clinquantes. Quelle vulgarité ! On nous serine avec dégoût qu’il est « l’ami des riches », érigés en nouveaux ennemis du peuple. Il n’est pas certain qu’eux considèrent le Président comme leur « ami » : malgré le cadeau supposément somptueux du bouclier fiscal, eux ne lui font pas de cadeaux. Il est vrai cependant qu’en persistant à croire que l’argent récompense le mérite, il a péché par naïveté ou par aveuglement.

Jamais, en tout cas, ces beaux esprits n’auraient traité de « voyou » Mitterrand ou Chirac qui n’étaient pas, que l’on sache, des premiers prix de vertu, même s’ils savaient donner le change et récompenser leurs amis par des postes et hochets dans une discrétion de bon aloi. Nous avons dû progresser en raffinement. En tout cas, ceux qui s’amusaient hier des grasses plaisanteries de Chirac – « les femmes, les chevaux et ceux qui les montent » − sont devenus si délicats qu’ils ne se sont toujours pas remis d’avoir entendu le Président traiter un imbécile de « pauvre con ». Depuis, ils ressassent cet écart avec gourmandise.

Il faut noter, cependant, que si les déçus du sarkozysme sont légion, on rencontre aussi des déçus de l’anti-sarkozysme. Certains, dans l’opposition, commencent à comprendre que, s’il se porte excellemment dans les dîners en ville, il n’est pas une politique.

Je résume : le Président compte à Causeur des partisans plus ou moins enthousiastes et des adversaires plus ou moins résolus mais personne, dans notre aimable troupe, n’éprouverait le besoin de l’insulter pour le critiquer ni, d’ailleurs, de l’encenser pour le défendre. Il n’est pas « l’homme que nous aimons haïr[1. L’Homme que vous aimez haïr, Benoît Rayski, Grasset] » . D’abord, nous n’aimons pas haïr. C’est fatigant et chronophage.

En revanche, nous aimons comprendre. Et là, l’affaire se complique. Autant l’avouer : nous n’avons pas percé le mystère du sarkozysme. Est-ce parce que, comme le proclament Aimée Joubert et Marc Cohen, « le sarkozysme, ça n’existe pas » ? En tant que corps de doctrine, c’est indéniable, mais à l’exception de la Commission européenne et de Jean-Luc Mélenchon, on ne voit pas qui, dans le champ politique, peut prétendre incarner une idéologie cohérente[2. Si quelqu’un me fournit une définition doctrinale du socialisme du PS susceptible de convenir à DSK comme à Benoît Hamon, je lui offre le prochain numéro de Causeur]. Le sarkozysme n’existe pas plus que le villepinisme, le strauss-kahnisme ou le lepénisme. Mais le clientélisme se porte fort bien. Grâce aux sondages, il est même devenu une science, puisque l’activité politique consiste en grande partie à sonder les entrailles des électeurs potentiels pour leur dire ce qu’ils veulent entendre – avec parfois l’intention sincère de faire ce qu’on dit. Si la boutique sarkozyste attire aujourd’hui moins de chalands qu’hier, ce n’est pas, n’en déplaise à mes deux amis, parce que l’électeur-client ne trouve pas son bonheur au rayon des idées, mais parce que, d’une part, les cadres de la maison ne sentent plus dans les allées le parfum de victoire qui les enivrait il y a quelques années et que, d’autre part, un nombre semble-t-il croissant de consommateurs a l’impression de s’être fait fourguer au prix de la nouveauté des marchandises des saisons passées oubliées par les précédents tenanciers. Autrement dit, les élus doutent des capacités du Président à sauvegarder leur emploi. Les électeurs aussi, d’ailleurs. Ce qu’on lui reproche, c’est de mal gérer le business. Ce qui me chiffonne, moi, c’est qu’il se prenne pour un chef d’entreprise et seulement pour ça (ne nous la jouons pas : l’intendance fait partie du job).

Sauf que ça, nous l’avons voulu. Si nous avons laissé le consommateur, en nous, parler à la place du citoyen, si nous jugeons l’action politique à l’aune exclusive de nos conditions matérielles, ce n’est pas de la faute de Nicolas Sarkozy. Daoud Boughezala rappelle justement que la libre-circulation généralisée de tout et de tous a créé une caste de privilégiés – la première classe sociale transnationale de l’Histoire. Contrairement à lui, au camarade Leroy et à pas mal de monde, je ne crois pas qu’elle ait été imposée par le haut. Les nouvelles élites sont nées de la destruction des frontières mais celle-ci a été ardemment désirée par des populations convaincues que la possession d’un écran plat et d’une voiture est un droit de l’homme au même titre que la santé et l’éducation. Nous voulons avoir plus d’Etat et payer moins d’impôts, obtenir de bons diplômes sans passer d’examen, lutter contre la délinquance sans nous salir les mains, réguler l’immigration sans expulser, conserver du prestige sans faire la guerre – en somme nous voulons la grandeur sans la servitude. Nous aimerions que le Président défende l’intérêt général pendant que nous nous occupons de nos intérêts particuliers. Alors, il n’était déjà pas marrant de renoncer « à la poésie de la révolution pour la prose de la Sécurité sociale », pour reprendre une formule de Marcel Gauchet, voilà que nous craignons de perdre en même temps les écrans plats et les allocs ; il y a de quoi flipper.
Nicolas Sarkozy n’a pas inventé les marchés financiers que nous trouvions si délicieusement modernes quand ils avaient l’air de casinos où on gagne à tous les coups. Comme disent Flaubert et David Desgouilles, « Sarko, c’est nous ». Si Sarkozy est « une obsession française », ce n’est pas parce qu’il malmène la France mais parce qu’il l’incarne, pas parce qu’il nous est étranger mais parce qu’il nous révèle ce que nous sommes devenus : des Occidentaux moyens écrasés par la fatigue d’être soi. Individuellement, nous sommes de braves gens, soucieux de notre prochain, de la paix dans le monde et de la planète. Collectivement, nous avons accepté de devenir des acteurs du marché mondial. Et tant que ça a payé, tant que l’administration des choses semblait remplacer le gouvernement des gens pour le confort de tous, nous n’avons rien trouvé à y redire.

Ce qui nous énerve, c’est que ça se voie. The show must go on. On veut voir sur la scène une France qui n’existe plus. François Mitterrand faisait ça très bien – et lui a directement, sinon consciemment, participé aux débuts du saccage. Et il avait raison. Le Président doit être une preuve de l’existence de la République. Nous ne lui demandons pas de nous représenter, mais de nous mentir. De nous raconter des histoires. Comme l’explique Pierre-Louis Chantre, nous ne voulons pas être invités à regarder sous les jupes de la République, nous voulons la voir en robe de princesse.

En attendant, si, comme l’estime Marcel Gauchet, « la politique, désormais, c’est tout simplement l’adaptation à la mondialisation économique », c’est que nous l’avons accepté et même réclamé, croyant sottement qu’en détruisant l’autorité, nous allions faire jaillir la liberté. Maintenant que nous avons compris l’arnaque, nous voulons faire demi-tour, et plus vite que ça ! Et sans virage trop brusque, chauffeur, s’il vous plaît. Remettez-nous des frontières et reprenez le pouvoir !

Oui, nous avons élu Nicolas Sarkozy pour qu’il change de cap. Pour qu’il reprenne la main. Pour qu’il coupe le pilotage automatique. Pour ne plus entendre qu’il n’y a pas d’autre politique possible – ce qui revient à admettre qu’il n’y a pas de politique du tout. Nous savons bien qu’il est plus facile de se faire acclamer sur un plateau de télé en jurant, poing levé, qu’on va en finir avec le capitalisme ou en promettant « l’égalité réelle », c’est-à-dire la subvention pour tous, que de faire dévier la trajectoire de ces machineries complexes que sont les sociétés humaines. Les « marchés » ne sont pas un tigre qu’un claquement de fouet peut faire rentrer dans sa cage, les banquiers ne sont pas des écoliers mal embouchés qu’on peut intimider à coup de mauvaises notes – d’ailleurs, on ne veut plus intimider les élèves mal embouchés. Le pouvoir dont les Etats ont abdiqué sans résistance, ils ne le reprendront pas sans combattre.

Il est de bon ton d’affirmer que Nicolas Sarkozy parle beaucoup mais ne fait rien. C’est oublier que parler, c’est le début de l’action. Reconnaître que l’intégration ne marche pas, c’est se donner la possibilité de la faire repartir. Dans le monde réel, faire de la politique, cela veut dire convaincre des gouvernements récalcitrants, se bagarrer avec des groupes d’intérêts, composer avec des administrations, solliciter des entreprises, câliner des patrons, marchander avec des syndicats, affronter les médias, défier le Conseil d’Etat, heurter l’opinion. Sale boulot.
Faut-il en conclure que le volontarisme affiché par Nicolas Sarkozy ne peut être qu’une utopie ou une comédie, une « approximation sémantique » de campagne que l’on doit s’empresser d’oublier une fois aux affaires ? Certes non. S’il est injuste de décréter que le Président n’a rien fait, nous sommes en droit d’attendre qu’il fasse mieux et plus, en allant s’il le faut –et il le faut − au conflit avec Mme Merkel ou M. Trichet. Aussi déplaisant que cela soit, il faut bien admettre que la France ne peut pas, seule, changer le cours des choses. Mais un rapport de forces, ça se construit. Etre une puissance moyenne ne condamne pas à l’impuissance. Le roi est légèrement vêtu, mais il n’est pas complètement nu.[/access]

Quand on n’a que Cantona

154

Ce n’est pas parce que la guerre est une question trop sérieuse pour les militaires qu’il faut nécessairement l’abandonner aux rugbymen. Et bien c’est précisément parce que la question des banques est sérieuse qu’on a tort de l’abandonner aux footballeurs. L’initiative de Cantona – inciter les Français à retirer leurs dépôts des banques – est finalement banalement française.

Il n’existe pas dans notre pays problème trop complexe qui ne puisse être résolu par une célébrité à l’aide d’une solution simple et fausse. C’est ainsi que la pauvreté a été abandonnée à Coluche, l’écologie à Nicolas Hulot, les sans-papiers à Josyane Balasko, l’humanitaire à Bernard Kouchner et désormais la lutte contre les banques à Eric Cantona. D’ailleurs à ce propos, je ne comprends pas pourquoi la question israélo-palestinienne n’a pas encore été confiée à David Douillet.

Si quelques milliers de particuliers décidaient de retirer leur dépôt des banques, cela ne parviendrait pas même à chatouiller le capitalisme sous les aisselles. Plus sérieusement, retirer leurs dépôts des Monts de Piété n’a pas empêché les républicains espagnols, dans les années 1930, d’être battus par les franquistes. Bien sûr, le fait que cette proposition soit entendue, l’écho qu’elle reçoit, montre à quel point nos politiques sont désormais inaudibles, mince découverte. Mais surtout, cette proposition bouffonne conforte les esprits dans l’idée qu’il y a une certaine noblesse à apporter des solutions radicales et surréalistes à des problèmes réels. Réformer le système bancaire international est probablement indispensable: même les zélateurs les plus aveugles du cercle de la raison finissent par s’en apercevoir. Cela suppose une réflexion austère et ingrate sur les mécanismes qui rendent nos sociétés tributaires de marchés au comportement devenu non seulement irrationnel, mais aussi imprévisible.

Évidemment, une telle démarche ne risque pas de mobiliser les foules révolutionnaires. Toutefois, elle gagnerait cependant en efficacité ce qu’elle perdrait en romantisme. Mais en France, on préfère l’exaltation du Grand soir à la prose de la gestion quotidienne. Quitte à se payer le lendemain une terrible gueule de bois.

Paris gèle-t-il ?

115
photo : TF1
photo : TF1

Comme si ce blizzard vachard ne suffisait pas au malheur des Parisiens (qu’on ne compte pas sur moi pour parler de Franciliens), il leur a fallu endurer dès ce matin la tempête médiatique qui s’est abattue sur le pays suite aux déclarations de Brice Hortefeux.

Pour ceux qui seraient coupés du monde suite aux intempéries, rappelons que le ministre de l’intérieur a eu hier en début d’aprèm, l’excellente mauvaise idée d’expliquer, lors d’une conférence de presse à Beauvau qu’ « il n’y a pas de pagaille ».

A la suite de quoi, tout ce que Paris compte de journalistes à conscience a ouvert la chasse au ministre pris en flagrant délit de portnawak et de bis repetita du petit bijou de son ex-collègue Borloo sur la non-pénurie d’essence. En France, faut faire gaffe quand on parle bagnole.

Car de la pagaille, il y en eut, et de fait, il y en avait déjà beaucoup à l’heure où le ministre de l’Intérieur rassurait les populations saisies d’un fautif « sentiment d’enneigement ». A l’heure où des milliers d’automobilistes étaient déjà naufragés sur la N118, l’A86 et autres artères vitales de lointaine banlieue.

Le ministre de l’Intérieur est-il l’homme le plus mal informé de France? Ou, comme je le suppute, a-t-il voulu éviter le début d’un commencement d’autocritique parce que les alertes rouges de Météo France, lancées la veille au soir, n’avaient pas été suivies des mesures d’urgences qui s’imposaient en matière de salage, de déploiement policier, d’arrêt préventif de la circulation des poids lourds, voire d’interdiction totale ou partielle du trafic routier?

On sait déjà qu’à Paris la moindre averse un peu soutenue provoque des embouteillages monstres sur le périph. Entre nous, il n’y avait même pas besoin d’experts pour savoir que cette chute de neige ininterrompue allait provoquer le bouchon de l’année. Il suffisait à Brice de mettre le nez à sa fenêtre. Comme -de mémoire- le chantait déjà il y a 45 ans Bob Dylan dans Subterranean Homesick Blues: You don’t need a weatherman to know which way the wind blows[1. Pas besoin de météorologue pour savoir dans quelle direction le vent souffle].

Mais dans ce bas monde postmoderne, autocritique vaut harakiri. A décharge du ministre, s’il avait tenu le langage du bon sens, s’il avait dit aux journalistes un truc franco du genre « On est dans la mouise, c’est la pagaille, on n’ a peut être pas été à la hauteur jusque là, mais on va faire l’impossible pour limiter les dégâts », politiques et médiatiques l’auraient fusillé pareil, voire pire. N’avouez jamais, on a réclamé des têtes pour moins que ça.

En vertu de quoi, voilà Hortefeux obligé de faire un plan com’ d’urgence ce matin, et de dérouler comme si de rien n’était les avertissements basiques qu’il avait un peu négligés la veille: c’est sans doute ce qu’il faudra appeler désormais le principe de postcaution.

N’empêche, on voit bien avec cette affaire les limites intellectuelles du volontarisme qui tient lieu d’épine dorsale au credo sarkozyste: par temps contraire, à force de vouloir aller chercher des signes d’amélioration avec les dents, il se transforme en méthode Coué, et manque de bol, ça se voit.

Tout va très bien, madame la banquise…

Strauss-Kahn s’habillerait-il en Prana ?

72

Connaissez-vous le respirianisme ? C’est un mouvement new-age qui prétend qu’il est possible de se nourrir exclusivement de… lumière ! On la rebaptise simplement « Prana » et le tour est joué. Le respirianisme est en effet une mise aux normes occidentales d’une religion venue d’Inde dont le gourou n’aurait ni mangé, ni bu depuis soixante ans. Un film appelé Lumière qui sort le 15 décembre pour faire l’apologie du respirianisme est déjà plus que contesté par les scientifiques qui indiquent l’évidente dangerosité d’une telle pratique. En même temps, du côté du FMI et de l’UE, il se pourrait bien que l’on demande un peu de temps avant de condamner au non d’un cartésianisme pavlovien le respirianisme. Parce que si les Grecs, les Irlandais, les Anglais, les Portugais, les Espagnols et prochainement les Français pouvaient se convertir au respirianisme et se contenter de lumière en guise de casse-dalle, ce serait tout de même bien pratique pour faire passer les plans de rigueur sans précédent et de paupérisation programmée de la population européenne.
Patrons, remettez-nous du Prana ! C’est tellement bon.

Les deux font la paire

39
photo : musée Grevin
photo : musée Grevin

Il y aura donc eu ce week-end, l’élection de deux Miss concurrentes, l’une fabriquée par la société Endemol, l’autre par Geneviève de Fontenay, au terme de plusieurs années d’intimidations et de provocations, d’abus de confiance et de pouvoir, d’activation de réseaux divers.

Nous n’avons pas du tout l’intention de prendre partie pour l’un ou l’autre des deux clans qui s’affrontent (même si « Miss Nationale » est évidemment plus belle que « Miss France »), et pourtant il aurait été tentant d’en découdre avec Endemol, société de production à l’origine de la télé-réalité dans tout ce que celle-ci a de plus répugnant (avec selon le mot célèbre de Nabe « des connards et des connasses qui jouent dedans ») ; il aurait été sain de jouer le pot de terre contre le pot de fer, de se réjouir qu’une octogénaire sans doute paranoïaque s’oppose à la télé-poubelle milliardaire, mais on ne peut en fait que sourire tristement devant tant d’inanité : deux Miss, d’accord, mais pour quelle France ? Celle qui rayonne où ? Qui prend soin de qui ? Qui influence de quelle manière ? Après tout , qu’est-ce qu’être Miss aujourd’hui sinon un moyen plus rapide d’avoir accès à toute une série d’activités dégradantes comme rencontrer Arthur, préparer sa sex-tape ou intégrer une école de commerce ?

On pourrait croire que le fait qu’il y ait deux Corées, deux présidents en Côte d’Ivoire ou deux éléphantes au PS, soit infiniment plus important que l’existence de ces deux « Miss France », or il n’en est rien. Derrière ces rixes théâtrales et ces mots qui déchirent pour une écharpe trop large et un diadème en toc, il y a bien la même pitoyable humanité qui se dévoile, défaillante et blessée, avide de reconnaissance, susceptible jusqu’au meurtre -symbolique ou pas-, tandis que s’écroulent autour d’elle, les nations, les empires, et la plupart des principes.

Ce n’est qu’un début !, la bêtise continue

88
photo : clemmm9
photo : clemmm9

Du café aux séances de thérapie en passant par les brochures corporate des entreprises, la philo est partout et n’importe où et surtout accessible à n’importe qui. Comme pour les romans de gare, on la vend avec le slogan promotionnel « La philosophie de 7 à 77 ans ». Dernièrement le record a été battu. L’âge de raison est rabaissé à trois ans. A peine sortis du biberon et des couches, le pouce encore à la bouche et le nez qui coule, les nouveaux philosophes en herbe, doudou à la main, balbutient quelques mots hautement philosophiques devant une institutrice qui se pâme, toute émerveillée et fière de sa marmaille éclairée.

Trois ans, l’âge idéal pour philosopher…

Eh oui, la philosophie a migré du bistrot au bac à sable. Et tout le monde s’en réjouit. Il n’est jamais trop tôt pour apprendre à penser, proclame-t-on. Alors, pourquoi ne pas commencer au berceau, en diffusant dans les oreilles du nourrisson non pas la douce musique d’une berceuse mais des passages de la Critique de la raison pure ? Au moins avec un tel embrigadement philosophique, il serait prêt pour le bac.

Bon trêve de plaisanterie. Pendant deux ans, Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier ont filmé l’atelier philo d’une école maternelle de Seine et Marne afin d’observer « l’évolution » de ces bambins de trois à quatre ans. Ce n’est qu’un début ! est sorti sur les écrans au moment où Luc Châtel annonçait que, dès la rentrée prochaine, la philosophie serait enseignée à partir de la seconde. S’il y a débat pour savoir si l’adolescent de 15 ans est assez mature pour aborder la pensée philosophique, la question ne se pose pas pour les maternelles de cette ZEP, tout simplement parce que trois ans serait l’âge idéal pour philosopher !
Il faut dire qu’apprendre à compter, à lire et à écrire correctement est sans doute devenu superflu à une époque où beaucoup d’enfants arrivent en 6ième avec des lacunes bien installées. Autour de leur maîtresse, ces bambins apprennent à penser non pas à partir des Contes de Charles Perrault, des Frères Grimm ou encore des Fables de la Fontaine, textes pourtant si féconds mais, comme les illustres interlocuteurs de Socrate avant eux, en abordant des concepts aussi complexes et abstraits que la mort, l’amour, le pouvoir, la liberté…tout en braillant, à tout bout de champ, comme pour bien s’assurer que c’est bien de cela qu’il s’agit, qu’ils font de la philosophie.

Bambins réacs…

La maternelle devient donc le nouveau salon de réflexion où les petits disciples accouchent de leurs jeunes esprits innocents et dévoilent des vérités aussi profondes que « Quand on est amoureux, ça fait des guillis dans le ventre » ou encore « L’âme est un truc invisible qui est bleu ». Devant ces remarques qui témoignent d’une pensée en mouvement digne des plus brillantes réflexions socratiques, les voix de nos Précieuses Ridicules s’élèvent et s’exclament enchantées ils « … savent tout sans avoir jamais rien appris[1. Réplique de Mascarille à la scène 9 des Précieuses Ridicules].»
Formidable ! Platon, Descartes, Pascal, Kant, Hegel et les autres n’ont qu’à aller se rhabiller. L’enfant innocent, pas encore perverti par les préjugés culturels et sociaux, à l’esprit pur et au regard neuf, leur tire la langue parce que, lui, sait spontanément ce que, eux, ont mis des années à penser ! Il n’a que faire de leurs systèmes d’explication du monde. Lui, il s’étonne devant le monde, il s’émerveille devant sa nouveauté et le questionne.

Pourtant, à aucun moment du reportage, cette marmaille philosophante ne pose des questions. C’est le constat de ce que chacun vit au quotidien dans son environnement naturel qui domine plutôt qu’une série d’interrogations sur le monde. Instinctivement, les enfants évoquent le vert paradis de leurs amours enfantines, les disputes de couple de leurs parents, les clochards qu’ils voient dans la rue, leurs préférences de couleur de peau et leurs états d’âme qu’ils subissent passivement. Où est donc l’étonnement philosophique là-dedans ?
Il ne faut pas compter sur l’institutrice, titulaire d’un diplôme en arts plastiques et non en philosophie, pour le susciter. Jamais cette pseudo-dialecticienne maternante ne pousse ces petits disciples dans leurs contradictions.
Quelle horreur, face au vertige du questionnement, les enfants finiraient par pleurer ! Alors elle les laisse dire des absurdités comme « La liberté c’est faire ce qu’on veut », parce que ce qui importe, au final, c’est qu’ils baragouinent entre eux et de faire passer ça pour de la réflexion. Alors bienvenue à la philo infantilisée !
En tout cas, quitte à décevoir les apôtres du progressisme bienfaisant et les idolâtres rousseauistes de l’innocence éclairée, les prises de paroles des bambins révèlent bien une seule chose : l’existence d’une pensée réac et conservatrice hors pair ! Dans cette bouillie sentimentaliste ressort leur désir de trouver l’ordre symbolique de la séparation entre les sexes et les âges et la structure rassurante et traditionnelle du modèle familial. Eh oui !
Preuve que c’est davantage de l’autorité et de la transmission d’un savoir qu’un enfant de trois ans a besoin que d’un cours de philo qui, en plus, est tout sauf de la philosophie.

Service public ou cordon sanitaire?

304

Marine Le Pen a raison. En tout cas sur ce coup-là. Il est en effet scandaleux que Michel Drucker et Laurent Ruquier refusent de l’inviter. D’abord, c’est une question de principe. Drucker et Ruquier animent deux émissions très populaires sur la première chaîne de télévision publique, ce qui signifie qu’ils sont payés avec l’argent du contribuable. Cela ne leur confère pas la moindre légitimité pour s’ériger en juges et décider de qui est fréquentable et de qui ne l’est pas.

Drucker et Ruquier n’aiment pas Marine Le Pen, c’est leur droit. Mais je ne savais pas que les invités de leurs émissions étaient choisis en fonction du goût des animateurs. « On fait du divertissement on invite qui on veut », disent-ils. Ben voyons. Sauf que, nous divertissant avec des politiques, ils participent au débat public et doivent en respecter les règles. Que l’on sache, Marine Le Pen représente un parti légal qui attire plus d’électeurs que Besancenot et Mélenchon. Or, les deux ont eu droit au divan rouge. « Je ne veux pas la rendre sympathique », ajoute Drucker. Aussi talentueux soit-il, pense-t-il vraiment que la magie de la télé rend sympathique des gens qui ne le sont pas ? Et si Marine Le Pen est vraiment sympathique, c’est grave ? Faut-il cacher au public cette atroce vérité ?

Je suppose que les deux animateurs ne partagent pas les opinions de tous leurs invités ou alors leur pensée politique est extrêmement confuse. Si leur pluralisme s’arrête à la dirigeante du FN, c’est parce que, pour eux, il y a une exception Le Pen. C’est politiquement discutable et tactiquement idiot.

Politiquement discutable parce que, contrairement à son père, Marine Le Pen ne flirte pas avec l’imaginaire fasciste. On me dira qu’elle est raciste. Par hérédité ? En tout cas, je n’entends rien de raciste dans ses propos. Marine Le Pen ne distingue pas les Français en fonction de leur race, elle distingue entre Français et étrangers, proposant de réserver certains droits aux premiers. On peut être hostile à cette idée, on ne voit pas en quoi elle est moralement scandaleuse. En France comme dans tous les pays du monde, la citoyenneté confère des droits spécifiques. Elle veut arrêter l’immigration et s’oppose au multiculturalisme ? On peut le déplorer mais force est d’admettre qu’un grand nombre d’électeurs, à droite et à gauche, sont d’accord avec elle, notamment parce qu’ils pensent que c’est le seul moyen de refaire partir l’intégration. Bref, Marine Le Pen incarne une droite autoritaire. On peut la combattre, la trouver détestable. Mais comme fasciste, elle ne le fait pas. Pour jouer aux résistants et aux nazis, il va falloir trouver autre chose.

Pour autant, on peut juger, à l’instar de Drucker et Ruquier, que sa progression dans les sondages n’est pas une bonne nouvelle. Parmi les électeurs et plus encore parmi les cadres du FN, beaucoup n’ont pas rompu avec la vieille culture raciste et antisémite de l’extrême droite. Leur rejet de l’immigration flirte souvent avec la haine des étrangers. Cela fait-il du FN un danger pour la démocratie ? Pour ma part, je ne le pense pas. Mais si je pensais que danger il y a, je n’adopterais pas la méthode Drucker/Ruquier pour le conjurer. Il n’est pas interdit de réfléchir, ni d’avoir un peu de mémoire. La diabolisation et la politique du « cordon sanitaire » ont permis d’organiser de joyeuses festivités antifascistes, mais aussi d’amener Le Pen père à 20 % des voix. Encore un effort, et Marine Le Pen sera au deuxième tour de la présidentielle. Avec 30 %. Comme ça, on pourra de nouveau faire la fête. On ne change pas une tactique qui perd.

Commentons les commentaires!

451

Au début, à Causeur, je plaidais pour que les commentateurs commentent aussi librement que les écriveurs écrivent. Et puis je vous ai lus. Après quelques intéressants échanges sur l’article prétexte, vous commencez ordinairement à vous empailler sur des sujets qui, sans vouloir critiquer, s’éloignent de plus en plus de la choucroute…

Sachez donc que, pour qui vous l’a mitonnée avec amour, cette choucroute, c’est dur ! « Un grand moment de solitude », me confiait ainsi X[1. le X a été changé pour des raisons d’anonymat], chroniqueur à Causeur. Voilà pourquoi, aujourd’hui, je ne lis plus que les commentaires des articles frappés d’un « C » comme censure. Censure au sens de cens, c’est-à-dire de pognon, vous avez mille fois raison ! Mais qui, de nos jours, dépenserait 45 € par an pour des idées ?

La dernière tentation du Duce

24
photo : Zawezome
photo : Zawezome

Il y a un singulier mélange de Vittorio Gassman et d’Ugo Tognazi dans le dernier Milza tant certaines répliques semblent échappées d’une scène des Monstres. La faute à leur principal protagoniste, personnage fantasque jouant allègrement du menton. Un certain Benito Mussolini qui voulait signer l’acte de décès de la République de Salo par ces mots : « La succession se trouvant ouverte comme conséquence de l’invasion anglo-américaine, Mussolini désire remettre la République sociale aux républicains et non aux monarchistes, la socialisation et tout le reste aux socialistes et non aux bourgeois ». Rêve d’un soir qui fit long feu mais continue à alimenter les fantasmes des derniers néo-fascistes italiens, nostalgiques d’un fascisme-mouvement aux accents socialisants qui tranche avec l’idéologie petite-bourgeoise du fascisme-régime. Quitte à oublier que la République Sociale de Salo fut une farce et le projet d’association capital/travail un vœu pieux dans la bouche d’un Duce en mal de popularité ouvrière.

C’est lorsque les rats quittent le navire…

Dans un style sobre et épuré, d’une précision chirurgicale, Milza nous emmène dans la tête du maître de l’Italie fasciste, qui, loin d’être un fou furieux nihiliste, tel Hitler suicidé dans son bunker, tenta désespérément de négocier une paix séparée avec les Alliés pour sauver les siens- à commencer par lui-même et éviter un bain de sang. Ironie de l’histoire, l’unanimité se fit à ses dépens. Dès juillet 1943 et sa destitution par le Grand Conseil fasciste, les rats commencèrent à quitter le navire.
Prenant ses rêves pour des réalités, le Duce n’eut de cesse de repousser l’inéluctable, cultivant l’illusion d’une transition douce avec les socialistes,. Jusqu’à ses derniers instants, le 28 avril 1945, Mussolini crut en une opération commando de chemises noires dépêchées à Giulino di Mezzegra pour le délivrer d’une mort certaine. Comme ce 12 septembre 1943 où Otto Skorzeny le tira de sa prison romaine, prélude à la création de la République sociale de Salo. Tout cela finit piteusement le 28 avril 1945 dans la campagne lombarde. Après sa capture en tenue de soldat allemand abandonné dans un fourgon, Mussolini fut exécuté avec sa maîtresse par des partisans communistes peu avares de centralisme démocratique. Un procès de Moscou sans témoins à la place du Nuremberg que lui promettaient ses premiers geôliers ; ainsi en décida le destin, pour le plus grand bonheur des historiens.

….que meurent les empires

Ce qu’il y a de fascinant dans la mort des empires, c’est cette atmosphère de fin de règne qui accompagne tous les protagonistes de l’affaire, du leader déchu au plus petit lampiste. A Sigmaringen ou à Côme, le décor change mais la trame reste la même : sauver ce qui peut encore l’être dans les décombres de la défaite. Ici et là, les Allemands servent de geôliers à ceux qu’ils prétendent protéger, maintenant Mussolini et sa troupe à la merci des Allemands tel un Pétain sucrant les fraises dans le château des Hohenzollern, la sénilité en moins. Au jeu du plus couard, la troupe des SS négociant- contre l’avis du Führer- son passage en Suisse contre l’immobilisation du convoi du Duce en Italie, se montre sans rivale.
A l’aube de leur départ de Milan, imaginons une conversation surréaliste entre Déat, ministre du Travail du maréchal et Pavolini, ultime bras droit du Duce. Cela aurait pu donner : « Allo, Alessandro, toujours encerclé par les rouges ? Ca sent la quille avec les Boches ? – Marcel, je ne peux pas te parler, le SS Birzer nous écoute. Tout ce que je peux te dire, c’est que Benito multiplie les coups de sang. Il a même refusé un plan d’évasion proposé par les partisans de Milan. C’est le début de la fin, je vais essayer de sauver ma peau, direction la Valteline. Tant pis si le Vieux meurt sur scène ».

Benito et Clara : une exécution ordinaire ?

Plus sérieusement, soixante-cinq ans après les faits, on ne sait toujours pas qui a vraiment tué Mussolini et sa maîtresse Clara Petacci. Longtemps, l’historiographie communiste a présenté un certain colonel Valerio comme le pseudonyme de l’assassin du Duce, ce dernier se trouvant être un obscur comptable du nom de Walter Audisio reconverti en partisan sanguinaire. Cette piste ne résiste pas aux investigations du chercheur qui, à force de se perdre les pieds dans le tapis en tweed des services britanniques, ne sait plus où donner de la plume.

Eventée, la thèse des services secrets de Sa majesté cherchant à récupérer la correspondance entre Churchill et Mussolini pour mieux taire la considération gênante qu’entretenait Winston vis-à-vis de Benito.
Vaporisé, le trésor de Mussolini chipé à Dongo, dont les millions se perdirent entre les caisses (noires) du Parti Communistes Italien, celle de l’Etat et les poches des centaines de quidams qui eurent l’occasion de se servir. Un phénomène somme toute humain, trop humain… beaucoup moins obscène que le spectacle de ces centaines de badauds la bave aux lèvres qui insultaient et saccageaient les dépouilles pendues de Benito et Clara en pleine Piazzale Loreto à Milan. La bassesse galvanisa une foule ivre de ressentiment. Nombre de ces courageux de la vingt-cinquième heure chantaient sans doute Giovinezza à tue-tête du temps de la grandeur fasciste avant de profaner leur ancien fétiche.

Oubliée, la guerre civile larvée qui fit rage jusque dans les rangs des communistes italiens durant la phase de libération nationale, ce round d’observation pré-Guerre Froide qui vit s’affronter chemises noires, staliniens, démocrates-chrétiens, socialistes et monarchistes antifascistes – par ordre d’inhumanité !
Comme les texticules perecquiens, Les derniers jours de Mussolini se lit comme un polar à tiroirs, avec plusieurs fins possibles suivant la disposition des faits que le lecteur adoptera.
N’en dévoilons pas plus, de peur de déflorer le charme morbide du dernier Milza, qui se savoure comme une charogne baudelairienne, la truffe éveillée par l’odeur des corps pétrifiés de Benito et Clara.

Les derniers jours de Mussolini

Price: ---

0 used & new available from

Le pauvre nouveau est arrivé !

321

Avant, en France, à l’époque de l’Etat Providence, quand on était pauvre, c’était vraiment pas de chance. Maintenant, c’est devenu assez banal. On a même importé d’Outre-Atlantique, par l’habituelle interface du Royaume Uni, le working poor, c’est à dire quelqu’un qui travaille mais qui est pauvre quand même alors qu’en théorie le travail, justement, c’est pour éviter d’être pauvre. Il a donc fallu que l’INSEE, pour son portait annuel de l’état social de la France qui vient de sortir, trouve un nouvel indicateur pour mesurer la pauvreté. Cet indicateur repère maintenant « les personnes privées de certaines éléments de bien-être dans des domaines de la vie quotidienne. »

L’absence de vacances, il y en aura toujours pour dire qu’on peut vivre sans mais quand on fait entrer aussi en ligne de compte les restrictions alimentaires et les dépenses pour se soigner, ça devient quand même très dur. Eh bien, cet indicateur estime que plus d’un Français sur cinq a connu une période de pauvreté entre 2004 et 2007, que celle ci ait été transitoire ou qu’elle ait duré sur plusieurs années.

Ah, oui, sinon, j’allais oublier : le groupe d’experts travaillant sur le Smic recommande vivement à Xavier Bertrand, ministre du Travail, de ne pas donner le coup de pouce traditionnel du 1er janvier au salaire minimum.

Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Sarko ?

28

Je plaide coupable : si j’ai pour le Président une indulgence qui m’est souvent reprochée – et qui n’est pas toujours justifiée par sa politique – c’est en grande partie à cause de la détestation dont il est l’objet, notamment de la part de nombreux journalistes, tout aussi irrationnelle que l’était l’adoration que lui vouaient certains − souvent les mêmes d’ailleurs − entre 1995 et 2005. C’est qu’avant de se muer en quasi-bolcheviques, ils étaient balladuriens. Après tout, même les imbéciles peuvent changer d’avis. Ainsi peuvent-ils rire un jour des blagues du Président et jouer les vierges offensées le lendemain.[access capability= »lire_inedits »]

Puisque m’échoient, comme chaque mois, l’honneur et la responsabilité de recenser ce qui nous rassemble et ce qui nous sépare, j’avancerai une hypothèse a minima : à Causeur, nous ne sommes pas anti-sarkozystes. Nous ne sommes pas non plus sarkozystes. Certains d’entre nous ont voté pour Nicolas Sarkozy sans états d’âme, d’autres l’ont choisi par défaut parce que Ségolène Royal à l’Elysée, ça le faisait pas. Beaucoup ont voté pour elle, par fidélité à la famille. Reste que, comme l’écrit Cyril Bennasar, seul à soutenir le Président avec la « foi du menuisier », c’est-à-dire avec une dose de naïveté voulue, « il y a dans l’anti-sarkozysme un snobisme », presque un mépris de classe qui, de la droite convenable à la gauche branchée, se drape dans des airs offusqués. On aimerait qu’il collectionne des tableaux de maître, il arbore des montres chères et clinquantes. Quelle vulgarité ! On nous serine avec dégoût qu’il est « l’ami des riches », érigés en nouveaux ennemis du peuple. Il n’est pas certain qu’eux considèrent le Président comme leur « ami » : malgré le cadeau supposément somptueux du bouclier fiscal, eux ne lui font pas de cadeaux. Il est vrai cependant qu’en persistant à croire que l’argent récompense le mérite, il a péché par naïveté ou par aveuglement.

Jamais, en tout cas, ces beaux esprits n’auraient traité de « voyou » Mitterrand ou Chirac qui n’étaient pas, que l’on sache, des premiers prix de vertu, même s’ils savaient donner le change et récompenser leurs amis par des postes et hochets dans une discrétion de bon aloi. Nous avons dû progresser en raffinement. En tout cas, ceux qui s’amusaient hier des grasses plaisanteries de Chirac – « les femmes, les chevaux et ceux qui les montent » − sont devenus si délicats qu’ils ne se sont toujours pas remis d’avoir entendu le Président traiter un imbécile de « pauvre con ». Depuis, ils ressassent cet écart avec gourmandise.

Il faut noter, cependant, que si les déçus du sarkozysme sont légion, on rencontre aussi des déçus de l’anti-sarkozysme. Certains, dans l’opposition, commencent à comprendre que, s’il se porte excellemment dans les dîners en ville, il n’est pas une politique.

Je résume : le Président compte à Causeur des partisans plus ou moins enthousiastes et des adversaires plus ou moins résolus mais personne, dans notre aimable troupe, n’éprouverait le besoin de l’insulter pour le critiquer ni, d’ailleurs, de l’encenser pour le défendre. Il n’est pas « l’homme que nous aimons haïr[1. L’Homme que vous aimez haïr, Benoît Rayski, Grasset] » . D’abord, nous n’aimons pas haïr. C’est fatigant et chronophage.

En revanche, nous aimons comprendre. Et là, l’affaire se complique. Autant l’avouer : nous n’avons pas percé le mystère du sarkozysme. Est-ce parce que, comme le proclament Aimée Joubert et Marc Cohen, « le sarkozysme, ça n’existe pas » ? En tant que corps de doctrine, c’est indéniable, mais à l’exception de la Commission européenne et de Jean-Luc Mélenchon, on ne voit pas qui, dans le champ politique, peut prétendre incarner une idéologie cohérente[2. Si quelqu’un me fournit une définition doctrinale du socialisme du PS susceptible de convenir à DSK comme à Benoît Hamon, je lui offre le prochain numéro de Causeur]. Le sarkozysme n’existe pas plus que le villepinisme, le strauss-kahnisme ou le lepénisme. Mais le clientélisme se porte fort bien. Grâce aux sondages, il est même devenu une science, puisque l’activité politique consiste en grande partie à sonder les entrailles des électeurs potentiels pour leur dire ce qu’ils veulent entendre – avec parfois l’intention sincère de faire ce qu’on dit. Si la boutique sarkozyste attire aujourd’hui moins de chalands qu’hier, ce n’est pas, n’en déplaise à mes deux amis, parce que l’électeur-client ne trouve pas son bonheur au rayon des idées, mais parce que, d’une part, les cadres de la maison ne sentent plus dans les allées le parfum de victoire qui les enivrait il y a quelques années et que, d’autre part, un nombre semble-t-il croissant de consommateurs a l’impression de s’être fait fourguer au prix de la nouveauté des marchandises des saisons passées oubliées par les précédents tenanciers. Autrement dit, les élus doutent des capacités du Président à sauvegarder leur emploi. Les électeurs aussi, d’ailleurs. Ce qu’on lui reproche, c’est de mal gérer le business. Ce qui me chiffonne, moi, c’est qu’il se prenne pour un chef d’entreprise et seulement pour ça (ne nous la jouons pas : l’intendance fait partie du job).

Sauf que ça, nous l’avons voulu. Si nous avons laissé le consommateur, en nous, parler à la place du citoyen, si nous jugeons l’action politique à l’aune exclusive de nos conditions matérielles, ce n’est pas de la faute de Nicolas Sarkozy. Daoud Boughezala rappelle justement que la libre-circulation généralisée de tout et de tous a créé une caste de privilégiés – la première classe sociale transnationale de l’Histoire. Contrairement à lui, au camarade Leroy et à pas mal de monde, je ne crois pas qu’elle ait été imposée par le haut. Les nouvelles élites sont nées de la destruction des frontières mais celle-ci a été ardemment désirée par des populations convaincues que la possession d’un écran plat et d’une voiture est un droit de l’homme au même titre que la santé et l’éducation. Nous voulons avoir plus d’Etat et payer moins d’impôts, obtenir de bons diplômes sans passer d’examen, lutter contre la délinquance sans nous salir les mains, réguler l’immigration sans expulser, conserver du prestige sans faire la guerre – en somme nous voulons la grandeur sans la servitude. Nous aimerions que le Président défende l’intérêt général pendant que nous nous occupons de nos intérêts particuliers. Alors, il n’était déjà pas marrant de renoncer « à la poésie de la révolution pour la prose de la Sécurité sociale », pour reprendre une formule de Marcel Gauchet, voilà que nous craignons de perdre en même temps les écrans plats et les allocs ; il y a de quoi flipper.
Nicolas Sarkozy n’a pas inventé les marchés financiers que nous trouvions si délicieusement modernes quand ils avaient l’air de casinos où on gagne à tous les coups. Comme disent Flaubert et David Desgouilles, « Sarko, c’est nous ». Si Sarkozy est « une obsession française », ce n’est pas parce qu’il malmène la France mais parce qu’il l’incarne, pas parce qu’il nous est étranger mais parce qu’il nous révèle ce que nous sommes devenus : des Occidentaux moyens écrasés par la fatigue d’être soi. Individuellement, nous sommes de braves gens, soucieux de notre prochain, de la paix dans le monde et de la planète. Collectivement, nous avons accepté de devenir des acteurs du marché mondial. Et tant que ça a payé, tant que l’administration des choses semblait remplacer le gouvernement des gens pour le confort de tous, nous n’avons rien trouvé à y redire.

Ce qui nous énerve, c’est que ça se voie. The show must go on. On veut voir sur la scène une France qui n’existe plus. François Mitterrand faisait ça très bien – et lui a directement, sinon consciemment, participé aux débuts du saccage. Et il avait raison. Le Président doit être une preuve de l’existence de la République. Nous ne lui demandons pas de nous représenter, mais de nous mentir. De nous raconter des histoires. Comme l’explique Pierre-Louis Chantre, nous ne voulons pas être invités à regarder sous les jupes de la République, nous voulons la voir en robe de princesse.

En attendant, si, comme l’estime Marcel Gauchet, « la politique, désormais, c’est tout simplement l’adaptation à la mondialisation économique », c’est que nous l’avons accepté et même réclamé, croyant sottement qu’en détruisant l’autorité, nous allions faire jaillir la liberté. Maintenant que nous avons compris l’arnaque, nous voulons faire demi-tour, et plus vite que ça ! Et sans virage trop brusque, chauffeur, s’il vous plaît. Remettez-nous des frontières et reprenez le pouvoir !

Oui, nous avons élu Nicolas Sarkozy pour qu’il change de cap. Pour qu’il reprenne la main. Pour qu’il coupe le pilotage automatique. Pour ne plus entendre qu’il n’y a pas d’autre politique possible – ce qui revient à admettre qu’il n’y a pas de politique du tout. Nous savons bien qu’il est plus facile de se faire acclamer sur un plateau de télé en jurant, poing levé, qu’on va en finir avec le capitalisme ou en promettant « l’égalité réelle », c’est-à-dire la subvention pour tous, que de faire dévier la trajectoire de ces machineries complexes que sont les sociétés humaines. Les « marchés » ne sont pas un tigre qu’un claquement de fouet peut faire rentrer dans sa cage, les banquiers ne sont pas des écoliers mal embouchés qu’on peut intimider à coup de mauvaises notes – d’ailleurs, on ne veut plus intimider les élèves mal embouchés. Le pouvoir dont les Etats ont abdiqué sans résistance, ils ne le reprendront pas sans combattre.

Il est de bon ton d’affirmer que Nicolas Sarkozy parle beaucoup mais ne fait rien. C’est oublier que parler, c’est le début de l’action. Reconnaître que l’intégration ne marche pas, c’est se donner la possibilité de la faire repartir. Dans le monde réel, faire de la politique, cela veut dire convaincre des gouvernements récalcitrants, se bagarrer avec des groupes d’intérêts, composer avec des administrations, solliciter des entreprises, câliner des patrons, marchander avec des syndicats, affronter les médias, défier le Conseil d’Etat, heurter l’opinion. Sale boulot.
Faut-il en conclure que le volontarisme affiché par Nicolas Sarkozy ne peut être qu’une utopie ou une comédie, une « approximation sémantique » de campagne que l’on doit s’empresser d’oublier une fois aux affaires ? Certes non. S’il est injuste de décréter que le Président n’a rien fait, nous sommes en droit d’attendre qu’il fasse mieux et plus, en allant s’il le faut –et il le faut − au conflit avec Mme Merkel ou M. Trichet. Aussi déplaisant que cela soit, il faut bien admettre que la France ne peut pas, seule, changer le cours des choses. Mais un rapport de forces, ça se construit. Etre une puissance moyenne ne condamne pas à l’impuissance. Le roi est légèrement vêtu, mais il n’est pas complètement nu.[/access]

Quand on n’a que Cantona

154

Ce n’est pas parce que la guerre est une question trop sérieuse pour les militaires qu’il faut nécessairement l’abandonner aux rugbymen. Et bien c’est précisément parce que la question des banques est sérieuse qu’on a tort de l’abandonner aux footballeurs. L’initiative de Cantona – inciter les Français à retirer leurs dépôts des banques – est finalement banalement française.

Il n’existe pas dans notre pays problème trop complexe qui ne puisse être résolu par une célébrité à l’aide d’une solution simple et fausse. C’est ainsi que la pauvreté a été abandonnée à Coluche, l’écologie à Nicolas Hulot, les sans-papiers à Josyane Balasko, l’humanitaire à Bernard Kouchner et désormais la lutte contre les banques à Eric Cantona. D’ailleurs à ce propos, je ne comprends pas pourquoi la question israélo-palestinienne n’a pas encore été confiée à David Douillet.

Si quelques milliers de particuliers décidaient de retirer leur dépôt des banques, cela ne parviendrait pas même à chatouiller le capitalisme sous les aisselles. Plus sérieusement, retirer leurs dépôts des Monts de Piété n’a pas empêché les républicains espagnols, dans les années 1930, d’être battus par les franquistes. Bien sûr, le fait que cette proposition soit entendue, l’écho qu’elle reçoit, montre à quel point nos politiques sont désormais inaudibles, mince découverte. Mais surtout, cette proposition bouffonne conforte les esprits dans l’idée qu’il y a une certaine noblesse à apporter des solutions radicales et surréalistes à des problèmes réels. Réformer le système bancaire international est probablement indispensable: même les zélateurs les plus aveugles du cercle de la raison finissent par s’en apercevoir. Cela suppose une réflexion austère et ingrate sur les mécanismes qui rendent nos sociétés tributaires de marchés au comportement devenu non seulement irrationnel, mais aussi imprévisible.

Évidemment, une telle démarche ne risque pas de mobiliser les foules révolutionnaires. Toutefois, elle gagnerait cependant en efficacité ce qu’elle perdrait en romantisme. Mais en France, on préfère l’exaltation du Grand soir à la prose de la gestion quotidienne. Quitte à se payer le lendemain une terrible gueule de bois.