Rama Yade a rejoint le Parti Radical de Jean-Louis Borloo. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi quand j’entends Parti Radical, j’imagine de sympathiques notables laïcards, bons vivants, à l’embonpoint républicain, sortant de table et affichant un teint de brique où se lisent les prodromes de la crise d’apoplexie. Rien, donc, qui ne rappelle de près ou de loin l’impeccable plastique et le sourire ravageur de l’ancienne secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme puis à la Jeunesse et aux Sports. Politiquement, le coup est pourtant plutôt malin. Rama Yade a compris que la vieille boutique valoisienne a toujours représenté une manière sympa d’être de droite, avec ce qu’il faut d’ADN républicain pour éviter les dérives libérales et sécuritaires. En plus, si l’on en croit l’entretien qu’elle a donné au Parisien, son intention de reconquérir l’électorat du Front National « par la gauche » en insistant sur la cohésion sociale montre une analyse de la situation plutôt fine. Elle a compris en effet que la façon dont le gouvernement court après l’électorat lepéniste en croyant que ses préoccupations premières sont toujours la sécurité et l’immigration est tout aussi inefficace que celle des moralisateurs d’une certaine gauche qui culpabilise le vilain « électeur facho ».
Partis en laissant une adresse

Les savants fous du structuralisme et les laborantins du Nouveau roman ont voulu tuer le personnage, c’est-à-dire tuer le roman, genre jugé dépassé et lié au triomphe de la bourgeoisie au XIXe siècle. Ils n’ont heureusement pas réussi leur coup.[access capability= »lire_inedits »] Le livre charmant de Didier Blonde, Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature, participe, à sa manière érudite et vagabonde, de cette défaite infligée à ceux qui ont cru en avoir fini avec la silhouette massive de Maigret (132, boulevard Richard-Lenoir), la méditation amoureuse d’Aurélien sur le masque de l’Inconnue de la Seine (une garçonnière au 4ème étage, quai de Bourbon, avec vue panoramique sur le fleuve), l’acidulée Claudine qui n’aime pas les tubs et préfère, pour prendre son bain, « un bon cuveau de Montigny, en sapin cerclé, où je m’assois en tailleur, dans l’eau chaude, et qui râpe agréablement le derrière. » (28, rue Jacob) ou encore les étreintes secrètes d’Esther Van Gobseck, surnommée « La Torpille », courtisane au grand cœur, et de Lucien de Rubempré (rue Taitbout).
Anecdotique, léger, gratuit, le Répertoire de Didier Blonde ? Pas sûr du tout.
Le degré de réalité des personnages romanesques se mesure avant tout à l’écho qu’ils ont sur notre vie. Félicien Marceau remarquait, quand il parlait de son indépassable Balzac et son monde, que finalement, on connaissait beaucoup mieux Rastignac ou l’admirable vicomtesse de Beauséant de La Femme abandonnée que son propre voisin de palier et qu’un personnage romanesque, pour le lecteur qui le fréquente, est finalement beaucoup plus important, beaucoup plus vivant que les vivants que l’on côtoie dans la rue. Ceux qui se sont sentis très peu concernés à l’enterrement d’une très lointaine grand-tante mais qui ont les larmes aux yeux à chaque fois qu’ils relisent le récit de la mort du bon Porthos (rue du Vieux-Colombier) se sacrifiant avec un baril de poudre pour sauver ses amis dans Le Vicomte de Bragelonne comprendront ce que je veux dire.
De son côté, Nabokov, qui détestait la notion si postmoderne de « texte », aurait aussi aimé le travail de Didier Blonde et la conception implicite de la littérature qu’il suppose. L’auteur d’Ada ou l’ardeur préférait, en effet, demander à ses étudiants américains de décrire la chambre de Madame Bovary plutôt que de les faire disserter sur le statut du narrateur omniscient. C’était, pour lui, le seul moyen d’être certain qu’ils avaient, en quelque sorte, « métabolisé » le roman et qu’ils ne le réduisaient pas à un simple objet d’étude mais en faisaient, à proprement parler, un lieu que l’on peut habiter.
Comme il complète utilement son Répertoire par un index indiquant une répartition géographique des personnages par arrondissement, chacun pourra se faire son itinéraire de prédilection à travers le temps et l’espace. Pour notre part, nous hésitons entre aller passer la soirée chez Manon Lescaut (rue Vivienne) ou Odette de Crécy (rue La Pérouse).
Notre goût pour les femmes fatales et les gourgandines, décidément, nous perdra.[/access]
Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature
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Attentat de Stockholm : cherchez la femme !
Les Britanniques sont particulièrement ennuyés. Alors qu’ils souhaitaient vivement se faire oublier, c’est une fois de plus un de leurs résidents qui est impliqué dans un attentat islamiste, accréditant la thèse d’un foyer toujours plus actif et d’autorités complètement dépassées. Taimour Abdullawab Al-Abdaly a eu beau s’externaliser à Stockholm pour se faire sauter, il venait de Luton, banlieue bien connue pour son aéroport low cost qui vous met la Suède à un saut de puce et fréquentait très assidument la mosquée de son quartier où il ne faisait pas mystère de ses envies d’en découdre.
Comment un brave irakien installé au Royaume uni depuis 2001 après une jeunesse suédoise, qui aimait la bière, jouait à l’occasion les DJ et rêvait de devenir physiothérapeute a t-il pu projeter de tuer une centaine de personnes sur un parking ?
La MET (Metropolitan police) a sa petite idée. Cherchez la femme. En l’occurrence la Roumaine convertie, la pire. Selon une providentielle bunica (grand-mère) retrouvée au fin fond de la Roumanie, Abdaly aurait été dévoyé par sa propre épouse après un voyage en Afrique du Nord. Intriguée par le choix un peu spécial du prénom Oussama pour le petit dernier, la perspicace Maria Nedelcovici aurait immédiatement flairé la dérive extrémiste de sa petite-fille et averti Scotland Yard, comme il est d’usage chez toutes les bonnes grands-mères moldaves.
Billevesées, ont rétorqué le recteur de la mosquée de Luton et les amis du martyr. À Luton, Abdaly a plus que probablement rencontré d’autres fondamentalistes qui l’ont fourni en vidéos et prêches en tous genres propres à vous retourner n’importe quel fêtard. Sans être naturellement aucunement inquiété ni même interrogé.
Avant de chercher des noises aux veuves éplorées, les Brits pourraient commencer par s’interroger sur ces extraits vengeurs très largement diffusés sur internet et à la source de bien des vocations explosives avant même le 11 septembre. Ils ont justement sous la main un spécialiste qui a fait ses preuves. Une extradition, ça se négocie. Mister Assange ? Ce serait pour infiltrer discrètement les sites islamistes. Oui, après l’attentat en Suède… Mister Assange, on a été coupés ?
Dante et Kafka, corps à son

Le dragon-caniche du nihilisme gît à présent à terre, le poitrail lacéré. L’animal qui vient de le terrasser est un monstre à deux têtes drôle, tonitruant, colossal et agile. La première tête de cette machination animale est celle de Dante. La seconde appartient à Franz Kafka. La rencontre de Dante et Kafka dans un seul corps musical a lieu au Théâtre de l’échangeur à Bagnolet, pour quelques jours encore, jusqu’au 20 décembre. Divine party, la création rude et nécessaire de la Compagnie des Endimanchés, est à mi-chemin du théâtre et du concert – dans ce qu’ils ont de moins théâtral et de plus concerté. La pièce se divise en trois volets : Enfer, Purgatoire et Paradis.
Divine party convoque de larges extraits de la Divine Comédie, magnifiquement dits ou chantés en italien, sur lesquels sont tissés de petits textes de Kafka chantés en allemand, qui viennent se mêler au texte de Dante comme des ritournelles diaboliques. Les traductions françaises sont projetées sur différents écrans, tandis qu’un chaos burlesque et multiforme se déploie sur la scène avec une inventivité remarquable. La composition – qui renouvelle l’art du motet des origines – relève d’une polyphonie débordante de force et de vie. Il faut consentir à cette simultanéité opulente de formes, de langues, de visions et de sons. Un grand nombre d’instants et d’agencements sont d’une grande beauté. Au milieu du chemin de notre vie, vous avancez dans une forêt âpre et obscure. Vous rencontrez des morts, deux boxeurs primitifs, des enchantements comiques et un hilarant vieillard, commentateur pédant de Dante et d’Aristote, qui vous cause un peu entéléchies, n’est-ce-pas ?
Tout ce bordel dure plus de trois heures, mais les volets peuvent être vus séparément. Il met le spectateur physiquement à rude épreuve. Mais il s’est déjà vu que des gringalets dans mon genre en ressortent en vie. Beaucoup plus en vie. Une seule réserve personnelle : le niveau sonore extrêmement élevé. La polyphonie est menacée par le danger du fortissimo continu, qui peut produire par moments une saturation des perceptions. Davantage d’aérations et de trouées auraient peut-être mieux servi le chatoiement de nuances présentes dans la composition.
Servis par les Endimanchés, Dante et Kafka vous attendent pour un vivifiant corps à corps, plein de bruit et de fureur. Conservez toute espérance, vous qui entrez.
Importer, c’est important !

Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis-le-quatorzième, fut en son temps l’un des plus illustres défenseurs des thèses mercantilistes. Il donna même post-mortem son nom à l’une des variantes du mercantilisme.
Le mercantilisme, c’est une conception de l’économie qui se fonde sur l’idée qu’il n’est de richesse que d’or et d’argent. La quantité d’or et d’argent disponible dans la nature étant – sauf alchimie – finie, il s’ensuit en bonne logique que la quantité de richesse présente dans le monde est elle-même finie. La conclusion mercantiliste, dans sa forme espagnole (le bullionisme) ou française (le colbertisme), c’est qu’un pays ne peut s’enrichir qu’en exportant plus qu’il n’importe. Pour Colbert, il incombait à l’Etat de faire en sorte que la France accumule le plus possible de métaux précieux en subventionnant les entreprises exportatrices et en taxant lourdement les produits importés. Autrement dit, en faisant du protectionnisme.[access capability= »lire_inedits »]
Les expériences mercantilistes furent – du point de vue des gens ordinaires[1. Colbert lui-même, comme Mazarin, mourut immensément riche, cela va de soi] – un échec. Au cours du XVIIe siècle, les Anglais et les Néerlandais – qui avaient au contraire opté pour le libre-échangisme – s’enrichirent de 28 % et 54 % respectivement tandis que Français et Espagnols voyaient leur niveau de vie stagner[2. La plupart des chiffres de cet article sont basés sur les séries historiques du très regretté Angus Maddison (qui nous a quittés en début d’année)] et leurs impôts monter[3. « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » (Jean-Baptiste Colbert)]).
« Zombie economics » ou le retour des idées mortes
Or aujourd’hui, des deux cotés de l’Atlantique, il semble que le mercantilisme soit de retour. Un peu comme un zombie, cette conception antédiluvienne et grossière de ce qu’est une économie envahit le discours politique et la une des médias. Du Front (de gauche) au Front (national) en passant par Causeur, on nous explique à coup de slogans à faire rougir de jalousie les vendeurs de lessive qu’il faut de toute urgence réinstaurer des barrières douanières – c’est-à-dire des taxes sur les produits importés – pour protéger notre industrie nationale et rétablir notre balance commerciale ; on dénonce les ravages de la mondialisation sauvage, la prédation du capital apatride. Il est donc temps de remettre quelques pendules à l’heure.
D’abord, la mondialisation est un phénomène au moins aussi vieux que la route de la soie et la flotte commerciale phénicienne. Ce qui a changé ces dernières années, c’est l’échelle du phénomène. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement d’internationalisation des échanges s’est considérablement accéléré, en partie grâce à la baisse des coûts de transport mais, surtout, grâce à la réduction considérable des droits de douane un peu partout dans le monde – c’est-à-dire à l’abandon des politiques protectionnistes. Pour ce dernier point, on peu même fixer une date précise : la signature par 13 pays des premiers accords du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), à Annecy, en 1949.
À quoi ressemblent donc les affres de la mondialisation ? Ce que nous disent les chiffres, c’est que, de 1950 à 2008, le niveau de vie moyen de nos semblables à l’échelle planétaire a été multiplié par un facteur de 3,6. Jamais dans l’histoire de l’humanité, autant de gens ne s’étaient autant enrichis aussi vite – plus en soixante ans qu’en deux siècles de révolution industrielle (1700-1900). À force de l’entendre répéter, beaucoup d’entre vous, chers lecteurs, ont le sentiment que cet enrichissement s’est fait chez les autres et à nos dépens. Eh bien non, sur la même période, le niveau de vie des Français a été multiplié par un facteur de 4,3. Vous pensez que les victimes sont chinoises ? Perdu : de 1950 à 2008, le niveau de vie des Chinois (qui partaient de loin…) a été multiplié par 15. Ne cherchez pas de perdant : il n’y en a pas. Dans tous les pays du monde, les gens se sont enrichis – plus ou moins. Depuis soixante ans, les famines disparaissent, la mortalité infantile est en chute libre, l’espérance de vie augmente.
Les génies au travail
Mon Dieu ! Notre balance commerciale est déficitaire : Quelle horreur ! Chez nos amis mercantilistes, si nous importons plus que nous exportons, ça veut dire que nous nous appauvrissons. Disons le sans détour : une telle conception de l’économie relève de l’analphabétisme. C’était excusable à l’époque de Colbert, mais plus maintenant. Reprenons. La richesse produite par une économie n’est pas une quantité finie. Ce qu’ont démontré la révolution industrielle et la naissance du capitalisme moderne, c’est que nous pouvons durablement nous enrichir et améliorer les conditions de notre existence sans appauvrir personne. Un pays comme la France produit énormément de richesses de manière purement autonome[4. Pour une entreprise, ses salariés et ses actionnaires, que la production soit vendue dans le Cantal ou en Indonésie ne fait aucune espèce de différence]. Que nous utilisions une partie de cette richesse pour acheter des biens ou des services à l’étranger ne nous appauvrit nullement. Au contraire : votre niveau de vie ne dépend pas seulement du montant inscrit sur votre feuille de paie mais aussi du prix que vous devez débourser pour payer les choses que vous achetez. Vouloir protéger notre marché national, c’est reprocher aux entreprises chinoises de nous vendre des produits trop bon marché. C’est stupide !
La première victime d’une politique protectionniste sera notre pouvoir d’achat et, plus particulièrement, celui des plus modestes d’entre nous qui comptent justement sur ces produits importés moins onéreux pour boucler leurs fins de mois. L’idée selon laquelle des barrières douanières nous permettraient de récupérer les industries délocalisées en Chine est une imbécillité : en faisant monter les prix, nous réduirons la taille du marché et ne récupèrerons qu’une fraction de cette activité – celle qui peut survivre dans un marché de la taille de la France. Au passage, nous pénaliserons toutes les entreprises qui importent et distribuent des produits chinois et inciterons Pékin à imposer, à son tour, des taxes sur nos produits cosmétiques, nos vins et spiritueux, nos voitures etc.
C’est l’art des politiques – qui ne vivent et ne respirent que pour être réélus – de vendre la soupe la plus appétissante possible, même si elle est empoisonnée. Après des décennies de politiques économiques volontaristes qui ont toutes été des échecs patents, ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller le zombie pluri-centenaire du mercantilisme.
Quand un libéral critique la politique économique d’un gouvernement dirigiste, il y a toujours quelqu’un pour lui demander par quoi il la remplacerait. Et vous, s’il y avait le feu dans votre maison, par quoi le remplaceriez-vous ?[5. Celle-là, je l’ai volée à Thomas Sowell. Ma note s’alourdit…][/access]
Vive la philo pour les minots !

Chère Isabelle,
Est-ce l’âge venant, mais ne voyez nul paternalisme dans cette remarque, j’aurais peut-être réagi comme vous, il y a encore dix ans, à propos de cette affaire de la philosophie appliquée aux tout-petits. Je comprends bien votre perspective, c’est presque trop beau, cette idée que l’on croirait inventée par Philippe Muray.
Petit philosophe sauvage et inquiet
Mais plusieurs choses me gênent dans votre analyse. D’abord, je ne vois pas pourquoi la transmission des savoirs exclurait une initiation précoce non pas à la philosophie mais à sa démarche de questionnement. Vous faites d’ailleurs de l’ironie un peu facile en citant le nom des grands philosophes comme si on allait parler aux bambins de Hegel entre deux « Princes fourrés ». Quoi que l’on pense de ce projet, un professeur d’arts plastiques peut très bien jouer le rôle de maïeuticien pour les petits qui ne sont pas les moins soucieux, malgré leur jeune âge, du monde qui les entoure et de sa violence protéiforme perçue, tout comme chez les adultes d’ailleurs, comme irrationnelle.
Tout parent qui s’est posé le dilemme de savoir si oui ou non on disait à l’enfant que grand-mère était morte, si oui ou non on parlait d’un départ au Ciel, d’un voyage d’affaires, si on l’emmenait à l’enterrement ou si l’on restait dans le vague, comprend assez vite qu’il est confronté à un petit philosophe sauvage et inquiet, qui cherche désespérément auprès des « grands » une rationalisation et une réponse impossible à ce qu’il ressent comme un scandale métaphysique.
Que ce type d’inquiétude, de questionnement soit en quelque sorte mutualisé ou socialisé dans une classe de maternelle, fasse débat même sous forme de babil, ne me choque pas plus que ça. Ce qui me choquerait éventuellement, c’est que ce dispositif soit un pur gadget qui, comme tous les gadgets mis en place par la fraction pédagogiste maintenue de l’Education nationale, se révèle en fait le cache-misère d’un désinvestissement de l’Etat dans la solarisation des tout-petits.
Et même dans ce cas, il n’est pas certain qu’au bout du compte, il n’en resterait pas quelque chose. Ou alors il vous faut admettre qu’il n’y a aucune raison non plus d’amener votre petite dernière aux bébés nageurs sous prétexte qu’elle ne sera jamais Laure Manaudou. Les bébés nageurs se donnent des chances supplémentaires d’être physiquement bien dans leur peau pour l’avenir sans qu’il y ait pour autant de garantie sur facture. Pourquoi ne pas admettre que les élèves des maternelles philosophantes, en se baignant dans quelques grandes questions, ne perdent rien de ce qu’on doit leur transmettre tout en se donnant, elles aussi, des chances d’être bien dans leur peau mais cette fois-ci dans leur peau « philosophique. »
Vous présentez également, Isabelle, cette initiative comme « maternante » et inconsciemment rousseauiste. Je crois au contraire qu’elle est profondément anti-rousseauiste, sur le plan pédagogique tout au moins, et peut-être à l’insu de ses concepteurs eux-mêmes.
Freud est en effet passé par là et l’enfant ayant acquis au passage du maître viennois une sexualité, il a aussi acquis les pulsions de mort qui vont avec. Il est amusant, à ce propos, de comparer deux romans racontant la même histoire avant et après Freud. Deux ans de vacances de Jules Verne présente une auto-organisation utopiste d’enfants livrés à eux-mêmes sur une ile déserte, loin de la société corruptrice. Dans Sa Majesté des mouches, William Golding suit un cours hélas plus réaliste : les enfants se comportent en sauvages, laissent libres cours à leurs instincts sadiques et sombrent dans la pensée magique d’une religiosité féroce.
Il faut avoir vu des enfants de maternelle, dans une cour, leur méchanceté, l’ostracisation instinctive du copain handicapé qui n’est accepté que si les enfants ont entendu auparavant un discours précis sur le trisomique ou l’aveugle qu’on accueille en classe. Et là, c’est la civilisation qui polit, le discours qui arrondit les angles, la raison humaniste qui est à l’œuvre. Bref, c’est déjà la philosophie.
Et vous moquez Isabelle cette enseignante qui laisse dire une « absurdité » et cette absurdité, c’est « La liberté, c’est faire ce qu’on veut. » Mais ce n’est pas une absurdité, pourtant, puisque c’est à peu près la conception de la liberté qui règne partout dans nos sociétés, nos économies, notre rapport à l’autre, qu’on soit trader, multidivorcé, contribuable en exil fiscal ou groupe de rap hardcore. Pour être un enfant de trois ans, on n’en est pas moins déjà surdéterminé par son temps ou son appartenance de classe.
La simple prise de conscience de ces déterminismes, c’est déjà ce que Spinoza appelait, lui, la liberté. Et au moment du goûter quand vous coupez un gâteau ou une tarte, vous verrez si l’enfant de trois ans ne comprend pas très vite ce que Badiou explique dans L’hypothèse communiste, à savoir qu’il faut maintenant « libérer la liberté par l’égalité » si l’on veut avoir une petite chance de s’émanciper.
Oui, décidément l’idée que ce soit l’école qui se charge le plus tôt possible de cette démarche émancipatrice ne me semble pas mériter une telle dureté de votre part. Il faut purger bébé, disait Feydeau. Il avait raison. Mais il faut aussi le philosopher.
Car ça aussi, c’est bon pour la santé.
Le Neuf-Trois, terra incognita
J’ai un faible pour France Culture. Surtout quand ma station préférée se lance dans des opérations spéciales d’envergure : il y a une dizaine de jours, toutes les têtes d’affiche de la station s’étaient déplacées à Port au Prince, Haïti, pour ne pas oublier le tremblement de terre, prendre le pouls du pays avant l’élection présidentielle, faire le point sur la reconstruction et prolonger « le formidable élan de solidarité » né au lendemain de la catastrophe. (Toutes choses entendues à l’antenne)
Fort de cette expérience – éprouvante – pour l’auditeur, la radio publique remet ça aujourd’hui, avec cet argument de vente, « après Haïti, France Culture passe une journée en Seine Saint-Denis. » Je note juste que pour la direction de France Cul, le 93 c’est aussi exotique que Port au Prince. J’ignorais qu’il s’était produit un raz de marée, ou que des poètes maudits hantaient les rues de la capitale du neuf-trois, que le choléra fait des ravages, sans oublier que des élections capitales allaient se dérouler le week-end suivant.
J’imagine qu’à la place de l’écrivain chantre de la négritude, on aura droit au slameur en vogue, aux talents de la diversité à la place des générations montantes de la diaspora haïtienne… Et j’attends avec hâte la prochaine journée spéciale de la radio publique. Je propose Montluçon, cette inconnue. Ça va être terriblement exotique.
Le Pape ne pense pas qu’à ça !

Une page sur les capuchons extensibles, 238 autres pages. Mais ne méprisons pas cette page : elle aura à coup sûr éveillé l’attention générale sur un livre qui la mérite. Et, par là-même, révélé un pape bien moins doctrinaire et plus soucieux de pastorale qu’on ne l’a dépeint. Un pape que l’humilité entraîne à mille lieux du panzerkardinal complaisamment dessiné. Voilà qui cadre mieux avec la douceur de son expression. Certes, l’humilité fait partie du cahier des charges du successeur de Saint Pierre, mais elle ne le quitte pas, y compris pour reconnaître des erreurs d’appréciation.
Son interlocuteur lui fait-il remarquer qu’il n’a « peut-être pas » la voix et la stature de Jean-Paul II ? « Ce que je peux donner, répond-il, je le donne, et ce que je ne peux pas donner, j’essaie aussi de ne pas le donner. J’ai été élu, c’est tout – les cardinaux en portent aussi la responsabilité – et je fais ce que je peux. » (p. 152)
Face au questionnement de Peter Seewald, Benoît XVI éclaircit ce qui a pu paraître nébuleux pour les uns, scandaleux pour les autres, dans les cinq années de son pontificat, et n’hésite pas à reconnaître les erreurs éventuelles, sans céder sur le fond. Il n’est pas déplaisant de voir confirmées certaines intuitions, pas déplaisant de se sentir en pleine communion sur nombre de sujets et de concevoir une affection durable pour le vieil homme.
Au sujet de son discours de Ratisbonne, il reconnaît s’être montré trop académique, et ne pas avoir suffisamment réalisé que l’interprétation de son propos serait politique. Qui, toutefois, affirmera que le monde musulman ne doit pas mener une réflexion sur son rapport à la raison et à la violence ? La réception de son discours n’a finalement pas été si dommageable, rappelle-t-il, citant l’invitation au dialogue de cent trente-huit érudits musulmans ou cet échange méconnu avec le roi d’Arabie Saoudite, désireux lui aussi de « prendre position avec les chrétiens contre le détournement terroriste de l’islam » (p. 134). La scène occidentale et sa palanquée d’ahuris en prend également, justement et aimablement, pour son grade lorsqu’il rappelle que ce qui était possible il y a quelques siècles, à l’époque de l’empereur Manuel, dans l’empire ottoman[1. rappelons que Benoît XVI rapportait, dans son discours, un échange entre l’empereur Manuel et un persan cultivé] ne l’est plus. « L’empereur Manuel était déjà à cette époque vassal de l’empire ottoman. Il ne pouvait donc absolument pas attaquer les musulmans. Mais il pouvait poser des questions vivantes dans le dialogue intellectuel. Seulement la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtil. » (p. 133)
Le pape évoque également les relations du catholicisme avec le judaïsme, revient sur la modification de la prière pour la conversion des juifs qui subsistait dans le « rite extraordinaire », qu’il considère comme « réellement blessante pour les juifs »- bien qu’on ait pu l’expliquer, comme le faisait le rabbin Jacob Neusner. Juifs qu’il prend soin de nommer nos « pères dans la foi » et non nos « frères aînés », comme cela se fait régulièrement, parce que, dans la tradition juive, « le frère aîné, Esaü, est aussi le frère réprouvé » (p. 114).
Et puis, il y a l’affaire Williamson. C’est probablement le cas pour lequel le pape reconnaît le plus explicitement les erreurs du Vatican. Ainsi répond-il clairement que, s’il avait connu les propos de Williamson, il n’aurait pas procédé à la levée des excommunications. « Il aurait au moins fallu mettre le cas Williamson à part. Malheureusement, personne, chez nous, n’est allé voir sur Internet et s’apercevoir de qui il s’agissait ». En effet, c’est nouille. « Nous avons (…) commis l’erreur de ne pas étudier et préparer suffisamment cette affaire. »
Mais Dieu que je me gondole, en revanche, en lisant sa réponse à la question de Seewald, insistant sur le fait que l’on n’ait pas passé au crible l’existence des personnes concernées « surtout lorsqu’il s’agit d’une communauté qui a évolué de manière douteuse ». Sans se prononcer néanmoins sur cette dernière considération, Benoît XVI souligne que « Williamson est un personnage à part dans la mesure où il n’a jamais été catholique au sens propre du terme. Il était anglican, et il est directement passé des anglicans chez Lefebvre. » (p. 165) Je note que selon le pape, on n’est pas catholique quand on est chez Lefebvre. Voilà, c’est dit.
Convoquons aussi la fesse puisque le monde est monde. À ce sujet encore, Benoît XVI souligne ce que les catholiques savent déjà mais que le monde peine à entendre. Il faut considérer « la sexualité comme un don positif. Elle permet [à l’homme] de prendre part lui-même à la création de Dieu ». « Nous devons revenir à une attitude véritablement chrétienne, telle qu’elle existait dans le christianisme des origines et aux grands moments de la chrétienté, ajoute Benoît XVI : la joie et l’acceptation du corps, le oui à la sexualité considéré comme un don qui implique toujours discipline et responsabilité. » (p. 140)
Bref, sur nombre de sujets, certains commentateurs devraient chausser leurs bésicles pour rendre pleinement compte des positions du pape. Il faut l’espérer, même si « la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtils ».
Lumière du Monde ne se résume fort heureusement pas à un retour sur les polémiques des dernières années, aussi bienvenu soit-il. Ecartons toutefois les dernières pages, dans lesquelles Seewald conclut de façon incongrue sur des hypothèses ésotériques de détermination de la date précise du retour du Christ à partir des textes. Il y a, aussi, la pédophilie[2. à ce propos un certain documentaire diffusée hier soir sur une certaine chaîne, relayé par certaines publications, entend laisser accroire que le cardinal Ratzinger n’aurait agi qu’à compter des scandales aux Etats-Unis et, donc, de 2001. Passons sur ce que nous inspire ce genre d’accusations, juste quelques faits apparemment omis : l’action du cardinal Ratzinger dès 1988], la burqa, l’écologie, les femmes-prêtres, l’œcuménisme, la raison et la science, les réformes de la Curie, Jean-Paul II, la nature de l’Eglise non pas institution mais corps vivant, le motu proprio, la liturgie qui ne peut être une façon de se célébrer[3. « il ne s’agit pas de se produire soi-même. Il s’agit de sortir de soi et d’aller au-delà de soi-même, de se donner à Lui et de se laisser toucher par Lui »]…
Il y a tout cela et il y a la vérité. Sans majuscule, au singulier. Comment concilier la tolérance, vertu moderne, et la conviction d’adhérer à la vérité ? Posons la question ainsi puisque c’est ainsi que la pose le monde mais bon : la tolérance est une idéologie molle et masquée[4. « Qu’au nom de la tolérance la tolérance soit abolie, c’est une menace réelle, et c’est à elle que nous faisons face »] et à la conviction d’adhérer, je préfère l’espoir et le chemin. Enfin, on n’est pas là pour parler de moi. Alors, Benoît ?
Rassurons les grands philosophes : le pape n’ignore pas qu’« au nom de la vérité, on a pu justifier l’intolérance et la cruauté » (p. 75). Mais il sait aussi que si l’homme n’était pas capable de vérité, le seul critère serait « l’avis de la majorité [et] l’Histoire a suffisamment montré à quel point les majorités peuvent être destructrices ». Mais le pape rappelle que « la vérité ne parviendra pas à régner par la force mais par son pouvoir (…). Jésus se présente devant Pilate comme la Vérité et comme témoin de la vérité. Il ne défend pas la vérité avec l’aide de légions mais la rend visible par sa Passion, et c’est aussi de cette façon qu’il la met en vigueur. »
Tout est là, n’est-ce pas ?
Rama radicale-réaliste ?
Rama Yade a rejoint le Parti Radical de Jean-Louis Borloo. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi quand j’entends Parti Radical, j’imagine de sympathiques notables laïcards, bons vivants, à l’embonpoint républicain, sortant de table et affichant un teint de brique où se lisent les prodromes de la crise d’apoplexie. Rien, donc, qui ne rappelle de près ou de loin l’impeccable plastique et le sourire ravageur de l’ancienne secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme puis à la Jeunesse et aux Sports. Politiquement, le coup est pourtant plutôt malin. Rama Yade a compris que la vieille boutique valoisienne a toujours représenté une manière sympa d’être de droite, avec ce qu’il faut d’ADN républicain pour éviter les dérives libérales et sécuritaires. En plus, si l’on en croit l’entretien qu’elle a donné au Parisien, son intention de reconquérir l’électorat du Front National « par la gauche » en insistant sur la cohésion sociale montre une analyse de la situation plutôt fine. Elle a compris en effet que la façon dont le gouvernement court après l’électorat lepéniste en croyant que ses préoccupations premières sont toujours la sécurité et l’immigration est tout aussi inefficace que celle des moralisateurs d’une certaine gauche qui culpabilise le vilain « électeur facho ».
Partis en laissant une adresse

Les savants fous du structuralisme et les laborantins du Nouveau roman ont voulu tuer le personnage, c’est-à-dire tuer le roman, genre jugé dépassé et lié au triomphe de la bourgeoisie au XIXe siècle. Ils n’ont heureusement pas réussi leur coup.[access capability= »lire_inedits »] Le livre charmant de Didier Blonde, Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature, participe, à sa manière érudite et vagabonde, de cette défaite infligée à ceux qui ont cru en avoir fini avec la silhouette massive de Maigret (132, boulevard Richard-Lenoir), la méditation amoureuse d’Aurélien sur le masque de l’Inconnue de la Seine (une garçonnière au 4ème étage, quai de Bourbon, avec vue panoramique sur le fleuve), l’acidulée Claudine qui n’aime pas les tubs et préfère, pour prendre son bain, « un bon cuveau de Montigny, en sapin cerclé, où je m’assois en tailleur, dans l’eau chaude, et qui râpe agréablement le derrière. » (28, rue Jacob) ou encore les étreintes secrètes d’Esther Van Gobseck, surnommée « La Torpille », courtisane au grand cœur, et de Lucien de Rubempré (rue Taitbout).
Anecdotique, léger, gratuit, le Répertoire de Didier Blonde ? Pas sûr du tout.
Le degré de réalité des personnages romanesques se mesure avant tout à l’écho qu’ils ont sur notre vie. Félicien Marceau remarquait, quand il parlait de son indépassable Balzac et son monde, que finalement, on connaissait beaucoup mieux Rastignac ou l’admirable vicomtesse de Beauséant de La Femme abandonnée que son propre voisin de palier et qu’un personnage romanesque, pour le lecteur qui le fréquente, est finalement beaucoup plus important, beaucoup plus vivant que les vivants que l’on côtoie dans la rue. Ceux qui se sont sentis très peu concernés à l’enterrement d’une très lointaine grand-tante mais qui ont les larmes aux yeux à chaque fois qu’ils relisent le récit de la mort du bon Porthos (rue du Vieux-Colombier) se sacrifiant avec un baril de poudre pour sauver ses amis dans Le Vicomte de Bragelonne comprendront ce que je veux dire.
De son côté, Nabokov, qui détestait la notion si postmoderne de « texte », aurait aussi aimé le travail de Didier Blonde et la conception implicite de la littérature qu’il suppose. L’auteur d’Ada ou l’ardeur préférait, en effet, demander à ses étudiants américains de décrire la chambre de Madame Bovary plutôt que de les faire disserter sur le statut du narrateur omniscient. C’était, pour lui, le seul moyen d’être certain qu’ils avaient, en quelque sorte, « métabolisé » le roman et qu’ils ne le réduisaient pas à un simple objet d’étude mais en faisaient, à proprement parler, un lieu que l’on peut habiter.
Comme il complète utilement son Répertoire par un index indiquant une répartition géographique des personnages par arrondissement, chacun pourra se faire son itinéraire de prédilection à travers le temps et l’espace. Pour notre part, nous hésitons entre aller passer la soirée chez Manon Lescaut (rue Vivienne) ou Odette de Crécy (rue La Pérouse).
Notre goût pour les femmes fatales et les gourgandines, décidément, nous perdra.[/access]
Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature
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Attentat de Stockholm : cherchez la femme !
Les Britanniques sont particulièrement ennuyés. Alors qu’ils souhaitaient vivement se faire oublier, c’est une fois de plus un de leurs résidents qui est impliqué dans un attentat islamiste, accréditant la thèse d’un foyer toujours plus actif et d’autorités complètement dépassées. Taimour Abdullawab Al-Abdaly a eu beau s’externaliser à Stockholm pour se faire sauter, il venait de Luton, banlieue bien connue pour son aéroport low cost qui vous met la Suède à un saut de puce et fréquentait très assidument la mosquée de son quartier où il ne faisait pas mystère de ses envies d’en découdre.
Comment un brave irakien installé au Royaume uni depuis 2001 après une jeunesse suédoise, qui aimait la bière, jouait à l’occasion les DJ et rêvait de devenir physiothérapeute a t-il pu projeter de tuer une centaine de personnes sur un parking ?
La MET (Metropolitan police) a sa petite idée. Cherchez la femme. En l’occurrence la Roumaine convertie, la pire. Selon une providentielle bunica (grand-mère) retrouvée au fin fond de la Roumanie, Abdaly aurait été dévoyé par sa propre épouse après un voyage en Afrique du Nord. Intriguée par le choix un peu spécial du prénom Oussama pour le petit dernier, la perspicace Maria Nedelcovici aurait immédiatement flairé la dérive extrémiste de sa petite-fille et averti Scotland Yard, comme il est d’usage chez toutes les bonnes grands-mères moldaves.
Billevesées, ont rétorqué le recteur de la mosquée de Luton et les amis du martyr. À Luton, Abdaly a plus que probablement rencontré d’autres fondamentalistes qui l’ont fourni en vidéos et prêches en tous genres propres à vous retourner n’importe quel fêtard. Sans être naturellement aucunement inquiété ni même interrogé.
Avant de chercher des noises aux veuves éplorées, les Brits pourraient commencer par s’interroger sur ces extraits vengeurs très largement diffusés sur internet et à la source de bien des vocations explosives avant même le 11 septembre. Ils ont justement sous la main un spécialiste qui a fait ses preuves. Une extradition, ça se négocie. Mister Assange ? Ce serait pour infiltrer discrètement les sites islamistes. Oui, après l’attentat en Suède… Mister Assange, on a été coupés ?
Dante et Kafka, corps à son

Le dragon-caniche du nihilisme gît à présent à terre, le poitrail lacéré. L’animal qui vient de le terrasser est un monstre à deux têtes drôle, tonitruant, colossal et agile. La première tête de cette machination animale est celle de Dante. La seconde appartient à Franz Kafka. La rencontre de Dante et Kafka dans un seul corps musical a lieu au Théâtre de l’échangeur à Bagnolet, pour quelques jours encore, jusqu’au 20 décembre. Divine party, la création rude et nécessaire de la Compagnie des Endimanchés, est à mi-chemin du théâtre et du concert – dans ce qu’ils ont de moins théâtral et de plus concerté. La pièce se divise en trois volets : Enfer, Purgatoire et Paradis.
Divine party convoque de larges extraits de la Divine Comédie, magnifiquement dits ou chantés en italien, sur lesquels sont tissés de petits textes de Kafka chantés en allemand, qui viennent se mêler au texte de Dante comme des ritournelles diaboliques. Les traductions françaises sont projetées sur différents écrans, tandis qu’un chaos burlesque et multiforme se déploie sur la scène avec une inventivité remarquable. La composition – qui renouvelle l’art du motet des origines – relève d’une polyphonie débordante de force et de vie. Il faut consentir à cette simultanéité opulente de formes, de langues, de visions et de sons. Un grand nombre d’instants et d’agencements sont d’une grande beauté. Au milieu du chemin de notre vie, vous avancez dans une forêt âpre et obscure. Vous rencontrez des morts, deux boxeurs primitifs, des enchantements comiques et un hilarant vieillard, commentateur pédant de Dante et d’Aristote, qui vous cause un peu entéléchies, n’est-ce-pas ?
Tout ce bordel dure plus de trois heures, mais les volets peuvent être vus séparément. Il met le spectateur physiquement à rude épreuve. Mais il s’est déjà vu que des gringalets dans mon genre en ressortent en vie. Beaucoup plus en vie. Une seule réserve personnelle : le niveau sonore extrêmement élevé. La polyphonie est menacée par le danger du fortissimo continu, qui peut produire par moments une saturation des perceptions. Davantage d’aérations et de trouées auraient peut-être mieux servi le chatoiement de nuances présentes dans la composition.
Servis par les Endimanchés, Dante et Kafka vous attendent pour un vivifiant corps à corps, plein de bruit et de fureur. Conservez toute espérance, vous qui entrez.
Importer, c’est important !

Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis-le-quatorzième, fut en son temps l’un des plus illustres défenseurs des thèses mercantilistes. Il donna même post-mortem son nom à l’une des variantes du mercantilisme.
Le mercantilisme, c’est une conception de l’économie qui se fonde sur l’idée qu’il n’est de richesse que d’or et d’argent. La quantité d’or et d’argent disponible dans la nature étant – sauf alchimie – finie, il s’ensuit en bonne logique que la quantité de richesse présente dans le monde est elle-même finie. La conclusion mercantiliste, dans sa forme espagnole (le bullionisme) ou française (le colbertisme), c’est qu’un pays ne peut s’enrichir qu’en exportant plus qu’il n’importe. Pour Colbert, il incombait à l’Etat de faire en sorte que la France accumule le plus possible de métaux précieux en subventionnant les entreprises exportatrices et en taxant lourdement les produits importés. Autrement dit, en faisant du protectionnisme.[access capability= »lire_inedits »]
Les expériences mercantilistes furent – du point de vue des gens ordinaires[1. Colbert lui-même, comme Mazarin, mourut immensément riche, cela va de soi] – un échec. Au cours du XVIIe siècle, les Anglais et les Néerlandais – qui avaient au contraire opté pour le libre-échangisme – s’enrichirent de 28 % et 54 % respectivement tandis que Français et Espagnols voyaient leur niveau de vie stagner[2. La plupart des chiffres de cet article sont basés sur les séries historiques du très regretté Angus Maddison (qui nous a quittés en début d’année)] et leurs impôts monter[3. « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » (Jean-Baptiste Colbert)]).
« Zombie economics » ou le retour des idées mortes
Or aujourd’hui, des deux cotés de l’Atlantique, il semble que le mercantilisme soit de retour. Un peu comme un zombie, cette conception antédiluvienne et grossière de ce qu’est une économie envahit le discours politique et la une des médias. Du Front (de gauche) au Front (national) en passant par Causeur, on nous explique à coup de slogans à faire rougir de jalousie les vendeurs de lessive qu’il faut de toute urgence réinstaurer des barrières douanières – c’est-à-dire des taxes sur les produits importés – pour protéger notre industrie nationale et rétablir notre balance commerciale ; on dénonce les ravages de la mondialisation sauvage, la prédation du capital apatride. Il est donc temps de remettre quelques pendules à l’heure.
D’abord, la mondialisation est un phénomène au moins aussi vieux que la route de la soie et la flotte commerciale phénicienne. Ce qui a changé ces dernières années, c’est l’échelle du phénomène. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement d’internationalisation des échanges s’est considérablement accéléré, en partie grâce à la baisse des coûts de transport mais, surtout, grâce à la réduction considérable des droits de douane un peu partout dans le monde – c’est-à-dire à l’abandon des politiques protectionnistes. Pour ce dernier point, on peu même fixer une date précise : la signature par 13 pays des premiers accords du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), à Annecy, en 1949.
À quoi ressemblent donc les affres de la mondialisation ? Ce que nous disent les chiffres, c’est que, de 1950 à 2008, le niveau de vie moyen de nos semblables à l’échelle planétaire a été multiplié par un facteur de 3,6. Jamais dans l’histoire de l’humanité, autant de gens ne s’étaient autant enrichis aussi vite – plus en soixante ans qu’en deux siècles de révolution industrielle (1700-1900). À force de l’entendre répéter, beaucoup d’entre vous, chers lecteurs, ont le sentiment que cet enrichissement s’est fait chez les autres et à nos dépens. Eh bien non, sur la même période, le niveau de vie des Français a été multiplié par un facteur de 4,3. Vous pensez que les victimes sont chinoises ? Perdu : de 1950 à 2008, le niveau de vie des Chinois (qui partaient de loin…) a été multiplié par 15. Ne cherchez pas de perdant : il n’y en a pas. Dans tous les pays du monde, les gens se sont enrichis – plus ou moins. Depuis soixante ans, les famines disparaissent, la mortalité infantile est en chute libre, l’espérance de vie augmente.
Les génies au travail
Mon Dieu ! Notre balance commerciale est déficitaire : Quelle horreur ! Chez nos amis mercantilistes, si nous importons plus que nous exportons, ça veut dire que nous nous appauvrissons. Disons le sans détour : une telle conception de l’économie relève de l’analphabétisme. C’était excusable à l’époque de Colbert, mais plus maintenant. Reprenons. La richesse produite par une économie n’est pas une quantité finie. Ce qu’ont démontré la révolution industrielle et la naissance du capitalisme moderne, c’est que nous pouvons durablement nous enrichir et améliorer les conditions de notre existence sans appauvrir personne. Un pays comme la France produit énormément de richesses de manière purement autonome[4. Pour une entreprise, ses salariés et ses actionnaires, que la production soit vendue dans le Cantal ou en Indonésie ne fait aucune espèce de différence]. Que nous utilisions une partie de cette richesse pour acheter des biens ou des services à l’étranger ne nous appauvrit nullement. Au contraire : votre niveau de vie ne dépend pas seulement du montant inscrit sur votre feuille de paie mais aussi du prix que vous devez débourser pour payer les choses que vous achetez. Vouloir protéger notre marché national, c’est reprocher aux entreprises chinoises de nous vendre des produits trop bon marché. C’est stupide !
La première victime d’une politique protectionniste sera notre pouvoir d’achat et, plus particulièrement, celui des plus modestes d’entre nous qui comptent justement sur ces produits importés moins onéreux pour boucler leurs fins de mois. L’idée selon laquelle des barrières douanières nous permettraient de récupérer les industries délocalisées en Chine est une imbécillité : en faisant monter les prix, nous réduirons la taille du marché et ne récupèrerons qu’une fraction de cette activité – celle qui peut survivre dans un marché de la taille de la France. Au passage, nous pénaliserons toutes les entreprises qui importent et distribuent des produits chinois et inciterons Pékin à imposer, à son tour, des taxes sur nos produits cosmétiques, nos vins et spiritueux, nos voitures etc.
C’est l’art des politiques – qui ne vivent et ne respirent que pour être réélus – de vendre la soupe la plus appétissante possible, même si elle est empoisonnée. Après des décennies de politiques économiques volontaristes qui ont toutes été des échecs patents, ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller le zombie pluri-centenaire du mercantilisme.
Quand un libéral critique la politique économique d’un gouvernement dirigiste, il y a toujours quelqu’un pour lui demander par quoi il la remplacerait. Et vous, s’il y avait le feu dans votre maison, par quoi le remplaceriez-vous ?[5. Celle-là, je l’ai volée à Thomas Sowell. Ma note s’alourdit…][/access]
Vive la philo pour les minots !

Chère Isabelle,
Est-ce l’âge venant, mais ne voyez nul paternalisme dans cette remarque, j’aurais peut-être réagi comme vous, il y a encore dix ans, à propos de cette affaire de la philosophie appliquée aux tout-petits. Je comprends bien votre perspective, c’est presque trop beau, cette idée que l’on croirait inventée par Philippe Muray.
Petit philosophe sauvage et inquiet
Mais plusieurs choses me gênent dans votre analyse. D’abord, je ne vois pas pourquoi la transmission des savoirs exclurait une initiation précoce non pas à la philosophie mais à sa démarche de questionnement. Vous faites d’ailleurs de l’ironie un peu facile en citant le nom des grands philosophes comme si on allait parler aux bambins de Hegel entre deux « Princes fourrés ». Quoi que l’on pense de ce projet, un professeur d’arts plastiques peut très bien jouer le rôle de maïeuticien pour les petits qui ne sont pas les moins soucieux, malgré leur jeune âge, du monde qui les entoure et de sa violence protéiforme perçue, tout comme chez les adultes d’ailleurs, comme irrationnelle.
Tout parent qui s’est posé le dilemme de savoir si oui ou non on disait à l’enfant que grand-mère était morte, si oui ou non on parlait d’un départ au Ciel, d’un voyage d’affaires, si on l’emmenait à l’enterrement ou si l’on restait dans le vague, comprend assez vite qu’il est confronté à un petit philosophe sauvage et inquiet, qui cherche désespérément auprès des « grands » une rationalisation et une réponse impossible à ce qu’il ressent comme un scandale métaphysique.
Que ce type d’inquiétude, de questionnement soit en quelque sorte mutualisé ou socialisé dans une classe de maternelle, fasse débat même sous forme de babil, ne me choque pas plus que ça. Ce qui me choquerait éventuellement, c’est que ce dispositif soit un pur gadget qui, comme tous les gadgets mis en place par la fraction pédagogiste maintenue de l’Education nationale, se révèle en fait le cache-misère d’un désinvestissement de l’Etat dans la solarisation des tout-petits.
Et même dans ce cas, il n’est pas certain qu’au bout du compte, il n’en resterait pas quelque chose. Ou alors il vous faut admettre qu’il n’y a aucune raison non plus d’amener votre petite dernière aux bébés nageurs sous prétexte qu’elle ne sera jamais Laure Manaudou. Les bébés nageurs se donnent des chances supplémentaires d’être physiquement bien dans leur peau pour l’avenir sans qu’il y ait pour autant de garantie sur facture. Pourquoi ne pas admettre que les élèves des maternelles philosophantes, en se baignant dans quelques grandes questions, ne perdent rien de ce qu’on doit leur transmettre tout en se donnant, elles aussi, des chances d’être bien dans leur peau mais cette fois-ci dans leur peau « philosophique. »
Vous présentez également, Isabelle, cette initiative comme « maternante » et inconsciemment rousseauiste. Je crois au contraire qu’elle est profondément anti-rousseauiste, sur le plan pédagogique tout au moins, et peut-être à l’insu de ses concepteurs eux-mêmes.
Freud est en effet passé par là et l’enfant ayant acquis au passage du maître viennois une sexualité, il a aussi acquis les pulsions de mort qui vont avec. Il est amusant, à ce propos, de comparer deux romans racontant la même histoire avant et après Freud. Deux ans de vacances de Jules Verne présente une auto-organisation utopiste d’enfants livrés à eux-mêmes sur une ile déserte, loin de la société corruptrice. Dans Sa Majesté des mouches, William Golding suit un cours hélas plus réaliste : les enfants se comportent en sauvages, laissent libres cours à leurs instincts sadiques et sombrent dans la pensée magique d’une religiosité féroce.
Il faut avoir vu des enfants de maternelle, dans une cour, leur méchanceté, l’ostracisation instinctive du copain handicapé qui n’est accepté que si les enfants ont entendu auparavant un discours précis sur le trisomique ou l’aveugle qu’on accueille en classe. Et là, c’est la civilisation qui polit, le discours qui arrondit les angles, la raison humaniste qui est à l’œuvre. Bref, c’est déjà la philosophie.
Et vous moquez Isabelle cette enseignante qui laisse dire une « absurdité » et cette absurdité, c’est « La liberté, c’est faire ce qu’on veut. » Mais ce n’est pas une absurdité, pourtant, puisque c’est à peu près la conception de la liberté qui règne partout dans nos sociétés, nos économies, notre rapport à l’autre, qu’on soit trader, multidivorcé, contribuable en exil fiscal ou groupe de rap hardcore. Pour être un enfant de trois ans, on n’en est pas moins déjà surdéterminé par son temps ou son appartenance de classe.
La simple prise de conscience de ces déterminismes, c’est déjà ce que Spinoza appelait, lui, la liberté. Et au moment du goûter quand vous coupez un gâteau ou une tarte, vous verrez si l’enfant de trois ans ne comprend pas très vite ce que Badiou explique dans L’hypothèse communiste, à savoir qu’il faut maintenant « libérer la liberté par l’égalité » si l’on veut avoir une petite chance de s’émanciper.
Oui, décidément l’idée que ce soit l’école qui se charge le plus tôt possible de cette démarche émancipatrice ne me semble pas mériter une telle dureté de votre part. Il faut purger bébé, disait Feydeau. Il avait raison. Mais il faut aussi le philosopher.
Car ça aussi, c’est bon pour la santé.
Le Neuf-Trois, terra incognita
J’ai un faible pour France Culture. Surtout quand ma station préférée se lance dans des opérations spéciales d’envergure : il y a une dizaine de jours, toutes les têtes d’affiche de la station s’étaient déplacées à Port au Prince, Haïti, pour ne pas oublier le tremblement de terre, prendre le pouls du pays avant l’élection présidentielle, faire le point sur la reconstruction et prolonger « le formidable élan de solidarité » né au lendemain de la catastrophe. (Toutes choses entendues à l’antenne)
Fort de cette expérience – éprouvante – pour l’auditeur, la radio publique remet ça aujourd’hui, avec cet argument de vente, « après Haïti, France Culture passe une journée en Seine Saint-Denis. » Je note juste que pour la direction de France Cul, le 93 c’est aussi exotique que Port au Prince. J’ignorais qu’il s’était produit un raz de marée, ou que des poètes maudits hantaient les rues de la capitale du neuf-trois, que le choléra fait des ravages, sans oublier que des élections capitales allaient se dérouler le week-end suivant.
J’imagine qu’à la place de l’écrivain chantre de la négritude, on aura droit au slameur en vogue, aux talents de la diversité à la place des générations montantes de la diaspora haïtienne… Et j’attends avec hâte la prochaine journée spéciale de la radio publique. Je propose Montluçon, cette inconnue. Ça va être terriblement exotique.
Le Pape ne pense pas qu’à ça !

Une page sur les capuchons extensibles, 238 autres pages. Mais ne méprisons pas cette page : elle aura à coup sûr éveillé l’attention générale sur un livre qui la mérite. Et, par là-même, révélé un pape bien moins doctrinaire et plus soucieux de pastorale qu’on ne l’a dépeint. Un pape que l’humilité entraîne à mille lieux du panzerkardinal complaisamment dessiné. Voilà qui cadre mieux avec la douceur de son expression. Certes, l’humilité fait partie du cahier des charges du successeur de Saint Pierre, mais elle ne le quitte pas, y compris pour reconnaître des erreurs d’appréciation.
Son interlocuteur lui fait-il remarquer qu’il n’a « peut-être pas » la voix et la stature de Jean-Paul II ? « Ce que je peux donner, répond-il, je le donne, et ce que je ne peux pas donner, j’essaie aussi de ne pas le donner. J’ai été élu, c’est tout – les cardinaux en portent aussi la responsabilité – et je fais ce que je peux. » (p. 152)
Face au questionnement de Peter Seewald, Benoît XVI éclaircit ce qui a pu paraître nébuleux pour les uns, scandaleux pour les autres, dans les cinq années de son pontificat, et n’hésite pas à reconnaître les erreurs éventuelles, sans céder sur le fond. Il n’est pas déplaisant de voir confirmées certaines intuitions, pas déplaisant de se sentir en pleine communion sur nombre de sujets et de concevoir une affection durable pour le vieil homme.
Au sujet de son discours de Ratisbonne, il reconnaît s’être montré trop académique, et ne pas avoir suffisamment réalisé que l’interprétation de son propos serait politique. Qui, toutefois, affirmera que le monde musulman ne doit pas mener une réflexion sur son rapport à la raison et à la violence ? La réception de son discours n’a finalement pas été si dommageable, rappelle-t-il, citant l’invitation au dialogue de cent trente-huit érudits musulmans ou cet échange méconnu avec le roi d’Arabie Saoudite, désireux lui aussi de « prendre position avec les chrétiens contre le détournement terroriste de l’islam » (p. 134). La scène occidentale et sa palanquée d’ahuris en prend également, justement et aimablement, pour son grade lorsqu’il rappelle que ce qui était possible il y a quelques siècles, à l’époque de l’empereur Manuel, dans l’empire ottoman[1. rappelons que Benoît XVI rapportait, dans son discours, un échange entre l’empereur Manuel et un persan cultivé] ne l’est plus. « L’empereur Manuel était déjà à cette époque vassal de l’empire ottoman. Il ne pouvait donc absolument pas attaquer les musulmans. Mais il pouvait poser des questions vivantes dans le dialogue intellectuel. Seulement la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtil. » (p. 133)
Le pape évoque également les relations du catholicisme avec le judaïsme, revient sur la modification de la prière pour la conversion des juifs qui subsistait dans le « rite extraordinaire », qu’il considère comme « réellement blessante pour les juifs »- bien qu’on ait pu l’expliquer, comme le faisait le rabbin Jacob Neusner. Juifs qu’il prend soin de nommer nos « pères dans la foi » et non nos « frères aînés », comme cela se fait régulièrement, parce que, dans la tradition juive, « le frère aîné, Esaü, est aussi le frère réprouvé » (p. 114).
Et puis, il y a l’affaire Williamson. C’est probablement le cas pour lequel le pape reconnaît le plus explicitement les erreurs du Vatican. Ainsi répond-il clairement que, s’il avait connu les propos de Williamson, il n’aurait pas procédé à la levée des excommunications. « Il aurait au moins fallu mettre le cas Williamson à part. Malheureusement, personne, chez nous, n’est allé voir sur Internet et s’apercevoir de qui il s’agissait ». En effet, c’est nouille. « Nous avons (…) commis l’erreur de ne pas étudier et préparer suffisamment cette affaire. »
Mais Dieu que je me gondole, en revanche, en lisant sa réponse à la question de Seewald, insistant sur le fait que l’on n’ait pas passé au crible l’existence des personnes concernées « surtout lorsqu’il s’agit d’une communauté qui a évolué de manière douteuse ». Sans se prononcer néanmoins sur cette dernière considération, Benoît XVI souligne que « Williamson est un personnage à part dans la mesure où il n’a jamais été catholique au sens propre du terme. Il était anglican, et il est directement passé des anglicans chez Lefebvre. » (p. 165) Je note que selon le pape, on n’est pas catholique quand on est chez Lefebvre. Voilà, c’est dit.
Convoquons aussi la fesse puisque le monde est monde. À ce sujet encore, Benoît XVI souligne ce que les catholiques savent déjà mais que le monde peine à entendre. Il faut considérer « la sexualité comme un don positif. Elle permet [à l’homme] de prendre part lui-même à la création de Dieu ». « Nous devons revenir à une attitude véritablement chrétienne, telle qu’elle existait dans le christianisme des origines et aux grands moments de la chrétienté, ajoute Benoît XVI : la joie et l’acceptation du corps, le oui à la sexualité considéré comme un don qui implique toujours discipline et responsabilité. » (p. 140)
Bref, sur nombre de sujets, certains commentateurs devraient chausser leurs bésicles pour rendre pleinement compte des positions du pape. Il faut l’espérer, même si « la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtils ».
Lumière du Monde ne se résume fort heureusement pas à un retour sur les polémiques des dernières années, aussi bienvenu soit-il. Ecartons toutefois les dernières pages, dans lesquelles Seewald conclut de façon incongrue sur des hypothèses ésotériques de détermination de la date précise du retour du Christ à partir des textes. Il y a, aussi, la pédophilie[2. à ce propos un certain documentaire diffusée hier soir sur une certaine chaîne, relayé par certaines publications, entend laisser accroire que le cardinal Ratzinger n’aurait agi qu’à compter des scandales aux Etats-Unis et, donc, de 2001. Passons sur ce que nous inspire ce genre d’accusations, juste quelques faits apparemment omis : l’action du cardinal Ratzinger dès 1988], la burqa, l’écologie, les femmes-prêtres, l’œcuménisme, la raison et la science, les réformes de la Curie, Jean-Paul II, la nature de l’Eglise non pas institution mais corps vivant, le motu proprio, la liturgie qui ne peut être une façon de se célébrer[3. « il ne s’agit pas de se produire soi-même. Il s’agit de sortir de soi et d’aller au-delà de soi-même, de se donner à Lui et de se laisser toucher par Lui »]…
Il y a tout cela et il y a la vérité. Sans majuscule, au singulier. Comment concilier la tolérance, vertu moderne, et la conviction d’adhérer à la vérité ? Posons la question ainsi puisque c’est ainsi que la pose le monde mais bon : la tolérance est une idéologie molle et masquée[4. « Qu’au nom de la tolérance la tolérance soit abolie, c’est une menace réelle, et c’est à elle que nous faisons face »] et à la conviction d’adhérer, je préfère l’espoir et le chemin. Enfin, on n’est pas là pour parler de moi. Alors, Benoît ?
Rassurons les grands philosophes : le pape n’ignore pas qu’« au nom de la vérité, on a pu justifier l’intolérance et la cruauté » (p. 75). Mais il sait aussi que si l’homme n’était pas capable de vérité, le seul critère serait « l’avis de la majorité [et] l’Histoire a suffisamment montré à quel point les majorités peuvent être destructrices ». Mais le pape rappelle que « la vérité ne parviendra pas à régner par la force mais par son pouvoir (…). Jésus se présente devant Pilate comme la Vérité et comme témoin de la vérité. Il ne défend pas la vérité avec l’aide de légions mais la rend visible par sa Passion, et c’est aussi de cette façon qu’il la met en vigueur. »
Tout est là, n’est-ce pas ?




