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Contre la Crise : Cukor, Spencer, Katharine !

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Dehors, il fait froid. Dedans, on essaie de nous déprimer avec la hausse des huitres et la chute de l’Euro. Mais tout ça, on s’en fout : on a un plan anticrise en kevlar. Ce soir Arte diffuse à 20h40 Madame porte la culotte.

On ne va pas perdre de temps à vous expliquer qu’Adam’s Rib est une des plus grandes œuvres qu’Hollywood ait produit au sommet de son âge d’or. On ne va même pas essayer de vous appâter avec l’argument (Spencer Tracy procureur se retrouve face à face au tribunal avec Katharine Hepburn, son avocate d’épouse). On vous signalera à peine que sous les dialogues de sniper de Garson Kanin (Les juristes ne devraient jamais se marier entre eux, ça donne des enfants idiots et d’autres avocats) pointe un féminisme subtil, rock n’roll et égrillard, celui que les frères Coen ou Tarantino mettront quarante ans à ressusciter dans Fargo ou Kill Bill.

Non, on va juste vous intimer d’être devant le poste ce soir, parce qu’on vous aime bien…

Comment peut-on être islamophobe ?

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Ils ont bravé bien plus que la neige pour participer à ces « Assises contre l’islamisation » : la réprobation unanime de ceux qui savent ce qu’il faut penser, aimer, détester, approuver. Rassemblés, par-delà leurs divergences, sous haute protection policière à l’Espace Charenton, à quelques encablures du périphérique, ils n’en reviennent pas d’être là, aussi nombreux – un petit millier selon les organisateurs, pas loin à vue de nez – et d’entendre à la tribune ce qu’ils osent à peine penser.

La bonne nouvelle, c’est que le battage organisé par Forsane Al Izza n’a pas eu le succès escompté. Après avoir diffusé l’enregistrement de la conversation téléphonique dans laquelle ils menaçaient clairement les propriétaires de la salle, les responsables de ce site islamiste avaient promis « une énorme mobilisation inch’Allah » contre le rassemblement des « nazillons sionistes », mais attention, rappelaient-ils, « les frères avec les frères, les sœurs avec les sœurs ». Visiblement, Allah n’a pas voulu que ses fidèles se gèlent pour défendre la minorité d’entre eux qui a fait de sa religion le vecteur de la haine de l’Occident, de la France et des juifs. Et il a eu bien raison.

Derrière les cars de CRS, à peine 200 personnes ont répondu à l’appel des organisations de la gauche compassionnelle où on pense que le seul problème de la France, ce sont eux, les fachos, les beaufs nés quelque part qui n’aiment pas la culture et la religion des autres.

Dans ce face-à-face virtuel, tous se voient sincèrement comme des résistants. Dehors, ils entendent lutter contre le fascisme qui (re)vient, le vieux, à tendance brune, dont ils décèlent régulièrement les miasmes dans le discours du président. À l’intérieur, ils sont convaincus d’être les seuls à défendre nos libertés contre le fascisme nouveau, le vert, celui qui, selon eux, prétend « islamiser la France ». Ils en sont certains, ils ne mènent pas un combat d’arrière-garde, ils sont l’avant-garde. « Nos idées gagnent du terrain », répètent-ils, confiants. Sur ce point, il n’est pas sûr qu’ils se trompent. Mais comme toujours, les gens bien – les « belles personnes », dirait Jean-Luc Mélenchon -, si fiers de tolérer ce qu’ils ne subissent pas, préfèrent la gratification de la condamnation morale à l’âpre satisfaction de comprendre ce qui leur déplait.

Laïcards et catho-tradis

Des dizaines de journalistes sont venus voir de près à quoi ressemble un islamophobe. Encore qu’à l’air dégoûté qu’ils arborent ostensiblement, comme pour bien marquer qu’ils n’en sont pas, beaucoup semblent plutôt être venus chercher la confirmation de ce qu’ils savent déjà, qu’il n’y a là qu’un ramassis de gens d’extrême droite, de racistes qui camouflent leur haine des Arabes derrière le combat contre une islamisation qui relève du pur fantasme.

Il serait pourtant fort intéressant d’analyser ce qui rassemble dans un même lieu des laïcards purs et durs et des cathos-tradis – qui hoquettent en entendant Anne Zelensky rappeler qu’elle a été l’une des initiatrices du « Manifeste des 343 salopes » pour le droit à l’avortement -, des électeurs du Parti de Gauche et des partisans du Front national, des profs écœurés et des petits vieux effrayés, des antisémites (par tradition plus que par conviction) et des sionistes, des défenseurs d’une France blanche et des amoureux de la République, des gens horrifiés par la dépravation des mœurs et d’autres que révolte l’ordre prétendument moral qui, dans leurs quartiers, interdit à des adolescentes de découvrir le bonheur d’être femmes.

Ce qui frappe, en effet, quand on se promène dans la salle, c’est l’extraordinaire hétérogénéité du public. (Mes confrères qui accordent beaucoup plus d’importance aux différences ethniques qu’aux divergences idéologiques auront plutôt remarqué que la « diversité » n’était pas très présente). Tous ont en commun d’avoir été confrontés, dans leur vie quotidienne, à l’avancée des revendications religieuses et surtout, au recul de la République devant ces revendications. Tous ont peur de voir changer leur pays comme ils ont vu changer leur cité ou leur quartier.

Ils ne comprennent pas pourquoi ce sont eux les réprouvés et supportent de moins en moins qu’on les somme, en prime, d’applaudir une évolution, qui pour eux, est une régression : le durcissement des relations sociales sur des bases ethnico-religieuses, le rejet de leur mode de vie qu’ils lisent dans le regard de certains de leurs concitoyens, l’invocation de l’islam à tout propos et pour juger de tout, les provocations de petits crétins qui affichent leur satisfaction après un attentat islamiste. L’une raconte que sa fille s’est étonnée de manger des raviolis parce qu’à la cantine, c’est le « plat des musulmans », l’autre que son fils se fait traiter de « sale Français », un troisième que sa gamine refuse d’aller à la piscine parce que toutes ses copines sont exemptées « pour raison religieuse », un autre évoque un collègue qui parle de racisme dès que survient un désaccord.

Christian, qui se présente comme « catholique et hétérosexuel », est cadre dans une multinationale dans les Yvelines. « Dans ma boite, de plus en plus de musulmans pratiquent ostensiblement leur religion et imposent à tous leurs habitudes alimentaires. Dans les pots d’entreprises, il n’y a plus de porc. » Cette focalisation sur les interdits alimentaires peut sembler dérisoire quand on oublie que la nourriture est l’un des premiers éléments de la culture – au sens anthropologique du terme – et de la socialisation. Manger ensemble, c’est déjà appartenir au même monde. Et manger ce qu’on veut une liberté fondamentale. Mais alors, dira-t-on, et les juifs ? Christian n’a pas d’opinion. Enfin pas trop. « Les juifs vivent entre eux et ils n’emmerdent personne. Dans ma boite, il n’y en a presque pas et ils ne demandent rien. » Bon alors, et les juifs ? La question à cent balles. Celle qui me vaudra des flots de commentaires excités de tous les bords : ceux qui trouvent la question elle-même antisémite et ceux qui pensent que c’est pareil. D’autant plus que je n’ai pas de réponse, pas de réponse claire en tout cas. La pratique religieuse à forte dose isole, mais pour ceux que je connais, les juifs religieux le sont en dépit de l’isolement. Et quant à la minorité ultra qui a choisi de vivre séparée, au moins a-t-elle le bon goût de le faire discrètement, sans récriminer ni brûler de voitures. Or, à tort ou a raison, on a l’impression que, parmi les musulmans nouvellement convertis au hallal, il s’agit moins pour certains d’un choix religieux que d’une volonté d’afficher leur différence, voire leur non-appartenance à la collectivité. Manger hallal, pour des gamins qui ont du Coran une connaissance assez lointaine, c’est d’abord affirmer qu’ils ne sont pas comme ces impies de Céfrancs. Christian a longtemps hésité entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Mais puisque cette dernière est la seule à parler du problème qui l’obsède, son choix est fait. Et il faut absolument qu’elle gagne contre Gollnisch qui, selon Christian, rêve d’une France blanche : « Pour moi, cela relève de l’obscurantisme. » Marie-Josée, infirmière, a toujours voté à gauche et, à la dernière présidentielle, pour Ségolène Royal. « Mais je n’en ai pas honte », dit-elle, sans réaliser ce que cette proclamation a de cocasse. Elle ne sait pas à qui elle donnera sa voix la prochaine fois, « mais certainement pas à Marine, ça jamais ». Denis, qui dirige une petite entreprise avec son beau-frère, d’origine algérienne, n’a pas voulu voter Sarkozy : « Je pensais qu’il était raciste ». Dans sa famille, on a toujours habité en banlieue et on a toujours été de gauche. « On ne peut plus se cacher la réalité, le changement visuel de mon quartier, avec de plus en plus de femmes voilées, a accompagné un changement des mentalités. »

Même Fabrice Robert, le président du Bloc identitaire, co-organisateur des festivités avec « Riposte laïque » a un discours assez raisonnable. S’il reconnaît avoir été violemment « antisioniste », il prétend être aujourd’hui villipendé par la presse d’extrême droite comme « suppôt d’Israël » ; il défend l’identité européenne mais assure que pour lui, elle n’exclut pas ceux qui ne sont ni blancs, ni chrétiens : « Ceux qui arrivent doivent accepter la culture française. Les musulmans voudraient imposer leurs valeurs, mais c’est à eux de s’intégrer. »

S’il était possible de sortir des invectives, peut-être découvrirait-on là le véritable désaccord. La plupart des gens rassemblés à Charenton se disent ouverts, prêts à accepter leurs concitoyens issus de l’immigration comme des Français à part entière. À une condition : que ceux-ci s’adaptent à leur pays d’accueil au lieu de demander qu’il s’adapte à eux. « Ils sont les bienvenus chez nous s’ils adoptent nos valeurs et nos mœurs. » Ce qui suppose d’admettre qu’il y a des accueillants et des accueillis, un « chez nous » et un « chez eux ». Mais comment expliquer à tous ceux qui sont nés ici et qui n’ont guère d’attaches, sinon mythologiques, avec le pays de leurs parents ou de leurs grands-parents, qu’il existe une « culture dominante » à laquelle ils devraient se conformer ? Encore faudrait-il que cette culture soit elle-même autre chose qu’une mythologie que l’on brandit, encore faudrait-il que l’école soit capable de la transmettre, encore faudrait-il que la République tienne sa promesse. Encore faudrait-il que droits et devoirs marchent ensemble. Et inversement.
Sur l’écran, entre les interventions, défilent des images de manifestations violentes, de prières de rues ou de quartiers où, pour les filles, le voile est la règle et les cheveux au vent l’exception. Toutes montrent la même chose : dans les endroits où les musulmans sont majoritaires, les plus radicaux imposent leur ordre et leurs coutumes. Que cela nous plaise ou pas, voilà à quoi ressemble le multiculturalisme au quotidien pour des millions d’Européens.

Il n’empêche, les huées qui saluent ces images mettent franchement mal à l’aise. A l’évidence, si dans l’assistance, tous se battent contre la même chose, tous ne défendent pas la même chose. Certains ont allègrement franchi la limite qui sépare le rejet des pratiques de l’exclusion des individus. L’ennui, c’est que les images sont authentiques et qu’il ne suffit pas de se pincer le nez pour faire disparaître ce qu’elles montrent et inciter ceux qu’elles effraient à établir une claire distinction entre le refus d’un islam radical-agressif et le rejet des musulmans.

Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture

Reste que quand Christine Tasin, la présidente de « Riposte laïque », appelle tous ceux qui sont « malheureusement, nés musulmans » à les rejoindre, quelle place laisse-t-elle à mes copains Sélim et Daddy qui tiennent le seul troquet parisien de mon quartier bobo, à mon ophtalmo d’origine marocaine, à Sihem Habchi, la présidente de « Ni Putes Ni Soumises » qui, tous les jours, se fait insulter par ses coreligionnaires ? Faudrait-il, sous prétexte que certains ont fait de l’islam une arme idéologique, interdire à tous les autres de pratiquer leur religion tranquillement, conformément à la lettre et à l’esprit de notre laïcité ? Devrait-on leur donner le choix entre la valise et la conversion ? Peut-on oublier que ce sont eux, ces Français comme vous et moi, qui souffrent le plus de la progression d’un islam identitaire et régressif ? « Sans doute, mais pourquoi ne les entend-on pas ? », répliquent unanimement mes interlocuteurs. C’est précisément le boulot auquel devraient s’atteler tous les républicains conscients : aider tous ceux qui « sont nés musulmans » et entendent le rester sans pour autant réclamer que l’on change les règles pour eux à se faire entendre. Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture. Soutenir l’imam de Drancy et virer ceux qui prêchent la haine. Réprimer la délinquance et se bagarrer pour que tous ceux qui réussissent le parcours du combattant qu’est l’intégration quand on vient d’une cité et qu’on a un nom arabe aient droit aux mêmes chances que les autres. Beaucoup, dans la salle, sont d’accord. D’autres n’en démordent pas : le problème, pensent-ils, c’est l’islam, pas un islam particulier, pas celui de la mosquée intégriste de leur coin, l’islam tout court. Celui dont on entend parler à la télé, qui lapide les femmes adultères et punit ceux qui mangent pendant le Ramadan.

Alors, bien sûr, il est tentant de n’entendre que les plus excités, de pointer les propos haineux, de dénoncer vertueusement « les assises de la haine antimusulmane » ou le « Grand barouf de l’extrême extrême droite ». Il est tellement plus gratifiant de condamner que de comprendre, de dénoncer en bloc que de s’intéresser aux nuances, d’en appeler aux tribunaux que de débattre avec ceux dont on ne partage pas les points de vue.

De toute façon, on ne la fait pas aux antifascistes. Pour eux, les discours modérés révèlent forcément une euphémisation du langage qui n’est qu’une ruse des fachos pour échapper aux rigueurs de la loi : « C’est quand même dingue que notre droit ne nous permette pas d’interdire ça », a expliqué, dépité, un membre du Parti de Gauche. Peut-être mais si on demande aux juges de se prononcer sur les pensées camouflées derrière les mots, on n’a pas fini de rigoler.

La journée se termine sous la tempête. Dedans ou dehors, chacun s’est renforcé dans ses certitudes. Les uns ne voient que ça, les autres ne voient rien. C’est un peu décourageant. On voit mal comment l’affrontement de deux hémiplégies pourrait produire autre chose que de l’aveuglement collectif.

« Si les pécheurs étaient exclus de l’Eglise, il n’y aurait plus d’Eglise ! »

Causeur : L’actualité, c’est, entre autres, la situation des chrétiens d’Irak. Lors du Synode pour le Moyen-Orient qui s’est tenu à Rome en octobre, vous avez évoqué la nécessité de « garder une porte ouverte » pour les chrétiens d’Orient qui ne peuvent pas continuer à vivre leur foi dans leur pays. N’est-ce pas un aveu d’impuissance face à l’islam radical ? [access capability= »lire_inedits »]

Mgr Vingt-Trois : Non, ce n’est pas un aveu d’impuissance : c’est une affirmation de fraternité vis-à-vis de membres de notre Eglise placés dans une situation qu’ils ne peuvent plus endurer. Il ne s’agit pas simplement de résistance morale, mais aussi de souffrance physique. Nos frères persécutés, blessés ou menacés de mort doivent pouvoir trouver refuge en Occident : c’est à quoi se réfère l’expression « garder la porte ouverte ». Mais la ligne générale du Synode consiste à réaffirmer le droit des chrétiens à rester dans leur pays et à y exercer pleinement leur citoyenneté.

Dans les pays concernés, les pouvoirs en place sont tous plus ou moins complaisants vis-à-vis des groupes islamistes. Le Vatican a-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour les inciter à protéger leurs ressortissants chrétiens ?

Mais les gouvernements en place ont, en matière de puissance, d’autres références que le Vatican ! Il s’agit d’une question politique : c’est donc aux autorités politiques, et notamment aux grandes puissances, d’exercer des pressions efficaces pour que la Déclaration universelle des droits de l’homme soit effectivement respectée. C’est l’ONU qui est gardienne de cette Déclaration, pas le pape.

Autre actualité récente : la parution de Lumière du monde, le livre d’entretiens de Benoît XVI. Les médias en ont surtout retenu une évolution du discours du pape concernant le préservatif, dont il admet désormais l’utilisation pour lutter contre la propagation du sida. D’après vous, est-ce la seule évolution que l’on puisse attendre, en matière de « morale sexuelle », de la part de Benoît XVI ? Ou juste un premier pas ?

Sûrement pas un premier pas ! Ce que le pape dit dans son livre, il l’avait déjà dit il y a vingt ans, comme d’ailleurs le cardinal Lustiger et nombre d’entre nous. Voilà donc une découverte étrange ! Ce n’est pas parce qu’on découvre soudain que la Terre est ronde qu’elle n’était pas ronde avant.…

Ce que la presse, donc l’opinion, a retenu des propos de Benoît XVI, en mars 2009 dans l’avion pour l’Afrique, c’est que l’utilisation du préservatif « aggravait » le problème du sida. À présent, il explique que, dans certains cas, le préservatif peut contribuer à résoudre ce problème. Si c’est la même chose, alors ses propos de 2009 ont été pour le moins mal interprétés…

Certainement. Après ce misfit, il convient donc de répéter : ce qu’a dit Benoît XVI en mars 2009, c’est que le préservatif n’était pas l’unique solution de la lutte contre le sida, mais qu’au contraire, à force de le considérer comme tel, on risquait d’aggraver la situation. Cela reste vrai.

Plus généralement, l’Eglise ne considère comme envisageables les relations sexuelles que dans le cadre de l’amour, l’amour dans le cadre du mariage et le mariage dans la perspective de la procréation. Le préservatif ne saurait donc être envisagé comme un moyen de contraception…

Non, pas du tout. Il n’est pas considéré comme un moyen de réguler la vie sexuelle, sauf dans des cas extrêmes où il s’agit d’éviter de donner la mort.
Il est bon de rappeler les gens à leur responsabilité personnelle dans les relations sexuelles. Si l’Eglise donne son avis sur les moyens, c’est seulement en fonction de cet objectif. L’être humain est fait pour vivre une vie sexuelle qui soit un acte de relation responsable, engageant mutuellement deux personnes. Tout ce qui concourt à ouvrir la porte vers une sexualité irresponsable n’est pas bon. Maintenant, le fait que ce ne soit pas bon ne veut pas dire que ce ne soit pas utile à certains moments.
En fin de compte, la position de l’Eglise est une position d’espérance, de confiance dans la capacité de l’homme à maîtriser son existence. Que cela paraisse très difficile à beaucoup de gens, je le comprends.

Le malentendu n’est-il pas là ? Ce que vous appelez « espérance » passe pour une sorte de loi d’airain. Faute de s’y soumettre, les pécheurs se placeraient d’eux-mêmes en dehors de l’Eglise, c’est-à-dire là où il n’y a point de salut…

Mais si les pécheurs étaient en dehors de l’Eglise, il n’y aurait plus d’Eglise !

Nous allons porter cette bonne nouvelle !

À des pécheurs de votre connaissance ?

L’actualité récente, c’est encore le triomphe du film Des hommes et des dieux. Vous y voyez une simple hirondelle, ou le signe annonciateur d’un nouveau printemps pour la foi ?

J’y vois beaucoup de choses… Une très bonne promotion publicitaire, un très bon film, et la proximité dans le temps d’un événement qui a été traumatisant pour les Français. Mais il y a un élément supplémentaire dans l’attraction de ce film : face à ces moines qui expriment un choix de vie radical, les gens ont été « scotchés ! ».
En fait d’ « hirondelle », cela annonce au moins une chose : quelle que soit la dégradation de la pratique chrétienne, la compréhension de certains actes chrétiens n’est pas complètement anesthésiée.

Ce succès est d’autant plus étonnant qu’il survient dans un climat « post-religieux ». Dans les pays développés, non seulement le christianisme n’est plus considéré comme une solution, mais il n’est même plus un problème – à part pour quelques « saucissonneurs du Vendredi saint » attardés…

Si le christianisme n’était pas un problème, pourquoi les journalistes se jetteraient-ils sur l’histoire du préservatif ? Ils n’ont qu’à laisser courir… Tout le monde s’en fout que le pape dise une chose ou l’autre, n’est-ce pas ? Et si tout le monde ne s’en fout pas, ça veut dire que cela représente quelque chose !

Ça représente surtout un sujet de plaisanterie, genre « Si le pape met la capote à l’index, pas étonnant qu’il comprenne pas à quoi ça sert ! »

On peut rigoler en écoutant Laurent Gerra, mais ça ne représente pas forcément ce que pense tout le monde. Je pense, moi, que nous ne sommes pas complètement sortis de la culture chrétienne. Si les gens n’étaient pas pétris d’une certaine aspiration à la solidarité et à des relations plus humaines, je ne crois pas que les « Restos du cœur » auraient eu un tel succès. Si l’appel de Coluche a rencontré un tel écho, c’est parce qu’il correspondait à quelque chose que les gens ressentent profondément.

Pourtant, le christianisme est en train de devenir une culture minoritaire. D’ailleurs, n’est-ce pas la raison pour laquelle vous avez lancé la « Nouvelle Evangélisation » ?

Non, le but de l’évangélisation, ce n’est pas de dominer la culture, c’est une rencontre personnelle : aider les gens à rencontrer la foi, et la réalité de son contenu. Pour prendre un exemple très proche de nous, on va célébrer Noël…

Justement, c’est devenu un événement surtout commercial, éventuellement familial, mais assez peu religieux…

N’empêche que Noël, ça ne se passe pas le jour de la naissance de Bouddha !
Bien sûr, beaucoup de gens ne font pas le rapport entre une fête commerciale et la naissance de Jésus à Bethléem. La « Nouvelle Evangélisation », ça sert justement à témoigner auprès de tous ceux-là en disant : pour nous, chrétiens, Noël, ce n’est pas seulement une fête de famille, ce n’est pas seulement un échange de cadeaux ou la « trêve des confiseurs ». C’est l’actualité du souvenir de Jésus, fils de Dieu, qui vient partager l’existence humaine.

Plus prosaïquement, certaines valeurs que vous revendiquez, comme la solidarité, font parfois de l’Eglise une alliée précieuse de la gauche. C’était particulièrement visible lors de la récente « affaire des Roms »…

Vous traduisez tout en termes politiques ! Mais je ne me suis jamais placé sur ce terrain-là…

Que devrait faire, alors, l’Eglise pour que son message ne se prête pas à des interprétations politiques ?

Mais son message se prêtera toujours à des interprétations politiques, c’est inévitable ! Il y a toujours différents niveaux d’interprétation, et ça ne me choque pas que les gens qui agissent dans le champ politique, ou les médias qui s’y intéressent, aient cette lecture-là. Qu’on ne dise pas, simplement, que j’agis en fonction de ça : quand je plaide pour l’accueil de l’étranger, je ne plaide pas pour le PS !

Alors, l’Eglise « réac » en matière de morale et « progressiste » dans le domaine social, c’est juste un fantasme des médias ?

Il y a un problème, dans certains médias, pour interpréter des réalités qui sortent de leur grille. Prenez l’exemple du livre de Benoît XVI : sur quelque 300 pages, la presse a retenu trois lignes. Il a pu dire des choses autrement plus intéressantes, personne n’en parle. Que voulez-vous qu’il fasse ? Qu’il se mette à danser sur la place Saint-Pierre pour attirer l’attention ?

Les médias ne retiennent-ils pas les questions qui intéressent le plus les gens ?

Non : l’obsession du préservatif, ce n’est pas une obsession des gens.

Comment le savez-vous ?

Et vous, comment le savez-vous ?

Heu… A Lille, en octobre, les Etats généraux du christianisme ont abordé la question du « devoir de désobéissance civile » des chrétiens. Quand doit-il s’appliquer ?

Les chrétiens doivent s’engager complètement dans la vie sociale. Depuis l’origine du christianisme, il y a une tension entre l’objectif de la vie chrétienne et les règles de la vie sociale. Quand l’empereur romain demande un geste d’adoration de la part des soldats, les légionnaires chrétiens refusent. Pourtant ils sont soldats, romains et citoyens… Dans toutes les périodes de l’Histoire, y compris aujourd’hui, on trouve ainsi des situations où les chrétiens sont en porte-à-faux : ils sont attachés à une vision de l’homme qui n’est pas partagée par tout le monde.
Cet écart entre la vision chrétienne de l’homme et les autres – car il y en a plusieurs – crée nécessairement des tensions. Mais la liberté humaine, c’est le droit de choisir ce que l’on veut faire et penser sans y être d’aucune manière contraint.
Les chrétiens ont la liberté de conscience, pas plus ni moins que les autres : s’ils estiment ne pas devoir obéir, ils sont légitimes à ne pas obéir. Dans certaines circonstances graves, ils peuvent dire en conscience : « Je ne marche pas », quitte à démissionner comme le général de Bollardière pendant la guerre d’Algérie.

Un message aux chrétiens pour Noël, Monseigneur ?

Oui, l’avenir du christianisme repose sur leur capacité à s’engager dans la vie sociale du monde où ils sont plongés, à travers des associations ou des mandats électifs.

Y compris en défendant les clandestins, et en les hébergeant le cas échéant ?

Ce n’est pas à moi de dicter aux chrétiens ce qu’ils doivent faire exactement. S’ils estiment de leur devoir de défendre un clandestin, ils le font. Ils ont une conscience et une liberté d’action !
Deux chrétiens aussi bons l’un que l’autre, et aussi dévoués, peuvent faire des choix différents pour des raisons de conscience. Quelqu’un qui est célibataire, qui n’a pas charge de famille et qui se retrouve dans une situation moralement insupportable, peut dire : « Je claque la porte et je m’en vais. » Mais la femme qui est seule et qui élève trois gosses ne le peut pas, même si sa situation est tout aussi intenable. Une même conscience leur impose des choix différents.

Le dialogue interreligieux pratiqué depuis Vatican II n’est-il pas une relativisation de la « Vérité catholique » ? Si la Vérité est éparpillée un peu partout, autant dire qu’elle n’est tout à fait nulle part…

La pratique du dialogue interreligieux n’a de sens que si chacun sait en quoi il croit. Le dialogue interreligieux, ça ne consiste pas à mettre toutes les patates dans la même casserole en disant : « De toute façon, ça fera de la purée ! »
L’objectif, ce n’est pas non plus de rameuter tout le monde pour qu’il devienne catholique, mais d’aider chacun, les catholiques et les autres, à développer par le dialogue une véritable liberté dans l’adhésion à sa foi.
Je ne crois pas que ce soit l’objectif de toutes les religions, mais c’est l’objectif du dialogue interreligieux. Cela fait partie des droits de l’homme que de pouvoir changer de religion !

Pourriez-vous nous donner la liste des religions dont ce n’est pas l’objectif ?

(Sourire) A l’intérieur de chaque religion, l’implication du politique est parfois telle qu’on ne sait plus d’où vient l’interdiction…

Pensez-vous qu’il y a eu, ou qu’il y aura, un « âge d’or du christianisme » ?

C’est toujours l’âge d’or du christianisme ! L’âge d’or du christianisme, c’est maintenant : le moment où Dieu nous donne de vivre, le moment où il nous appelle. [/access]

Revival seventies

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J’aime les films d’Yves Boisset comme Le Juge Fayard ou La Femme Flic. Jusqu’ à il y a quelques jours, je les regardais comme des films d’histoire. Plus jamais un gouvernement de droite, me disais-je, n’aurait ces comportements du monde d’avant, celui du pompidolisme immobilier ou du giscardisme poniatovskien. Mais voilà que durant la semaine écoulée, deux « petits faits vrais » comme les appelait Stendhal, ceux qui reflètent la vraie couleur d’une époque ont redonné à nos années 10 un côté vintage seventies : il y a d’abord eu cette manifestation factieuse de deux cents policers armés et en uniforme devant le Palais de justice de Bobigny et puis, comme l’a révélé La Montagne, (tiens, c’est aussi la région d’Hortefeux par là), cette interpellation par la gendarmerie de Montluçon sur son lieu de travail d’un militant NPA pour collage d’affiches. Il a été retenu cinq heures pour « information », juste le temps, comme par hasard, que Nicolas Sarkozy puisse effectuer son déplacement dans la région. Alors, puisque la machine à remonter le temps est en route, pourquoi ne pas reprendre ce vieux slogan à nouveau d’actualité : « Police partout, justice nulle part » ?

Education nationale-numérique

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Je me souviens du droit à l’ordinateur. C’était il y a quinze ans à peine un droit de l’homme tout beau tout neuf. Il fallait, vite, vite, que « tout le monde soit doté ». D’une belle grosse machine dans son salon. Et si possible aussi dans sa chambre à coucher. 24/24, 7/7, un accès permanent et bon marché au grand réseau du monde entier. Ça allait nous rendre intelligents tout plein. Et savants. Et aussi communicants. Surtout communicants. Pas repliés sur nous-mêmes comme avant. Connectés avec les gentils du monde entier. On allait s’ouvrir grave les neurones à l’Altérité. Et on allait bien s’amuser. Teuffer comme des malades sur le très wide web.

Personne ne devait rester à la traîne. Tous devant, tous devant nos écrans, et lui seul le gros ringard derrière. Le scrogneugneu : dans les ténèbres extérieures de la déconnection. Les pauvres petites gens, qu’ont pas d’argent, mais qu’avaient la bonne volonté de s’alphabétiser le numérique, il fallait les aider dare-dare. C’était un cas d’urgence absolue. La fracture numérique, c’était bien pire encore que la fracture sociale. Pour s’éclater, il fallait réduire à toute vitesse, mobiliser tous les bons médecins de la société de la connaissance, qui à peine née était déjà cassée. Comme toujours, le nœud du problème c’était l’école. Et se mettant à l’école de Groucho Marx, nos pédagogiques du numérique savaient comment le résoudre, ce vieux problème. « L’ennui, disaient-ils, c’est que nous négligeons le numérique au profit de l’éducation. » Alors, ils l’ont fait. Ils ont fait entrer tout plein d’ordinateurs dans les écoles. Ils ont computarisé à fond l’éducnat. Pointcomisé l’enseignement. Powerpointisé nos vieux profs. Et le miracle a eu lieu.

L’obscur latin chagrin, c’est enfin ton copain
Et c’est impec, comme au vieux grec, tu cloues le bec.
Désormais, c’est l’ordinateur qui fait autorité

Maintenant le cours déroule ses slides, les exercices corrigent tous seuls. Le prof : un spectateur interactif comme les autres. Et tout le monde est bien content. La vieille éducation fasciste ne passe plus. Tout le monde le sait, mais c’est juste des salauds de réacs, des traitres à la cause, qui disent que l’intelligence s’amoindrit de ne plus écrire à la main, que Google nous rend idiots, que ce qui nous manque c’est l’autorité, et que ce n’est pas en mettant une machine sur une estrade à la place du prof qu’on la restaurera, cette vieille autorité obsolète. Pendant ce temps, la machine elle, quelle classe, reste stoïque sous les attaques. Et l’ordinateur bien poli et bien respectueux du droit des élèves à être flattés. Ca s’affiche en gros : dix bonnes réponses sur dix, félicitations !! À croire que c’est vraiment l’ordinateur qui fait autorité  au fond. C’est peut-être ça la logique de l’arbitrage vidéo, et des affectations en lycée à Paris qui sortent d’un logiciel comme d’un chapeau magique. La machine, calife à la place du calife, prof à la place du prof. « Eh, le prof ! Respecte-moi mieux avec tes histoires de la vieille France catholique d’avant ! Zarma, le pape seiz’un pédofil du cul, j’lai vu sur le wikipédia de la street89, gros bouffon ! »

Et puis après l’école numérique, en rentrant à la maison, nos gamins ont bien le droit d’aller encore flâner sur le net puisque c’est « un devoir à la maison »… Y’a pas que les droits après tout, y’a aussi les devoirs. Et puis après encore, ils vont sur Facebook se détendre. Ils l’ont bien mérité. Les oreilles bouchées par les oreillettes de l’IPod. Avant de mettre à jour leur ITouch. Toujours, les yeux entravés par l’écran. Et de rejoindre enfin leur team sur Counter-Strike : enfin la vraie vie ! Pendant que papa est en haut qui règle ses comptes avec le monde entier, euh, pardon, qui alimente son blog, et que maman est en bas qui checke ses mails.

Et pendant qu’on « s’éclate» dans le nouveau monde numérisé, qu’en est-il du vieux déserté? La famille, où est-elle ? De quel mal souffre-t-elle ? Fracturée, c’est encore peu dire. La voilà pulvérisée. Le monde commun disparu. C’était ce qu’on voulait sans doute. La grande Altérité finale, c’était tout du pipeau. Les leçons amères que nous délivrait la vie commune, nous ne voulions plus les entendre. Reposons-nous. Les pauvres membres de la vieille famille chrétienne sont fatigués. Requiem æternam dona eis, Domine (Donne-leur le repos éternel, Seigneur). Voilà chacun aspiré dans sa petite sphère douillette. Dans sa cité céleste à lui.

Pour la réduire cette fracture-là, je vous souhaite bien du courage.

2012 : et si ce n’était pas lui ?

C’est la question qu’on n’ose pas se poser à droite. Ou plutôt qu’on commence à se poser, mais à voix vraiment basse. Et si on se passait dès 2012 de Sarkozy, de son style, de sa personnalité, de sa politique? Se passer de lui… mais pas de la victoire ! On n’est pas suicidaire comme à gauche, tout de même… D’ailleurs, il n’y a qu’à voir les sondages qui commencent à tester d’autres noms comme putatifs candidats à l’élection présidentielle pour saisir que l’actuel Président de la République a un problème. Un problème bien plus grave que sa cote d’amour calamiteuse dans les études d’opinion qui, en théorie, peut toujours se redresser. Un problème de fond : il n’y a pas de sarkozystes parce que le sarkozysme, ça n’existe pas.[access capability= »lire_inedits »]

On aurait pu croire, au lendemain de son élection, que la doctrine allait tenir avec quelques slogans assez couillus : « Se lever tôt pour travailler plus pour gagner plus », la « croissance avec les dents », le « kärcher » en banlieue, et on en oublie au rayon « y’a qu’à »… Puis un truc a déconné, même le dedroite le plus naïf s’en est vite rendu compte: leur chef, qui est donc aussi le chef de l’Etat, les bouscule, les malmène, voire n’hésite pas à leur marcher dessus en les secouant tous azimuts. En choisissant des ministres de gauche, en faisant l’atlantiste à fond, en n’étant pas assez libéral en matière économique…

À tel point qu’aujourd’hui, si le boss tient ses troupes, ce n’est pas par le credo, mais par les chocottes, ou les susucres, ce qui revient au même. Il fallait les voir, nos députés de droite, faire les beaux pendant tout l’entracte précédant le remaniement (six mois sans sursis, tout de même), guignant tous un poste de sous-secrétaire aux feuilles mortes. Au bas mot, on avait 200 ministres potentiels à la veille du vrai-faux changement. Mais ce genre de trouille-là, ça n’a qu’un temps. Surtout quand le parfum d’une dégelée possible commence à monter des circonscriptions rurales profondes ou banlieusardes middle-class.

On a juste oublié, à l’Elysée, que, pour que la mayonnaise prenne − et pour qu’elle tienne −, il fallait y ajouter une dose d’idéologie. Ouais, le gros mot, celui qui hérisse le sarkozus pragmaticus. Ou à défaut d’idéologie, un vague noyau dur de doctrine. Un corpus qui fait que le député d’Indre-et-Loire ou le militant de Chatou accepteront de se faire pourrir sur les marchés pendant des mois et enchaîneront sans ciller les réunions avec des vieilles bigotes et des râleurs professionnels dans des salles surchauffées ou des préaux surgelés, bref continueront à croire à la victoire, à l’UMP et à la France.

Pour fédérer ce sursaut, il n’est pas sûr que Sarkozy soit encore l’homme de la situation. Pour les grognards de la droite d’en-bas, celle du RPR jamais mort, Sarko s’est giscardisé à force de fascination pour le camp d’en face et de mesures spectaculaires qui ne tiennent pas sur la durée, y compris en matière de sécurité. Ce sentiment porte un nom : le désamour.

Du coup, les soupirants se réveillent: Fillon bien sûr, Borloo évidemment, Villepin, pourquoi pas… Dommage que Chirac soit à l’article de l’hospice, sinon on irait le chercher. Ça commence même à démanger Copé et Baroin, jusque-là autoprogrammés pour 2017, et qui commencent à se demander s’ils ne pourraient pas aller un poil plus vite. Une chose est sûre : le dyptique Sarko/mauvaise pioche commence doucement à ne plus être une hérésie.

Pour l’instant la question est encore taboue. Mais le drame, avec les tabous, c’est que quand ils lâchent, tout lâche. Et il n’est plus exclu qu’un voyou kidnappe l’UMP à son profit en 2011, comme, il y a à peine six ans, Sarkozy l’avait si bien fait lui-même…[/access]

Berlin über alles !

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La « politique européenne » de l’Allemagne racontée sur France 3 par Marie-France Garaud, chez Frédéric Taddei, à « Ce soir ou jamais » : « L’Allemagne n’a pas eu d’État entre Othon Ier et Bismarck, et les Reichs n’ont pas très bien réussi » (sic). Alors, explique MFG, elle a cherché à construire une structure pacifique et plurielle – « de préférence correspondant à l’ancienne Germanie ».

« À l’époque, il n’était pas question d’y intégrer les « pays du Club Med » (…) Mais aujourd’hui, l’Allemagne ne voit pas bien l’intérêt de payer ad vitam aeternam pour des pays envers lesquels elle ne ressent aucune solidarité. »

En disant cela, Mme Garaud ne critique nullement l’Allemagne. Au contraire elle jalouse, au nom de la France, sa souveraineté, c’est-à-dire sa volonté de puissance. Et moi du coup je me sens minable, comme au Congrès de Vienne ou au traité d’Utrecht…

Quoi de neuf ? Thucydide !

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Ce texte est paru il y a trois ans dans ma chronique « Télésubjectif » dans Valeurs Actuelles. L’heure est venue de le republier…

Vendredi dernier, dans le cadre de sa collection « Empreintes », France 5 nous proposait un portrait de Jacqueline de Romilly. Face à la Star’Ac sur TF1, c’est ce qu’on appelle de la contre-programmation !

Une heure durant l’Immortelle, aujourd’hui âgée de 94 ans, revisite donc avec nous les grandes étapes de sa vie. Une vie préfigurée déjà par son plus beau souvenir de jeunesse : le jour où sa mère lui offrit L’histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide en version bilingue … grec-latin !
Jacqueline de Romilly nous dit l’éblouissement que fut, et que n’a cessé d’être pour elle, cette découverte. En nous racontant « une toute petite guerre dont personne ne sait plus rien », le maître des historiens atteint à l’universel. Son récit éclaire par avance tous les conflits à venir, jusqu’aux deux guerres civiles européennes et au bourbier irakien…
Avec ce cadeau, la jeune fille a trouvé sa vocation : la défense et l’illustration de l’héritage hellénique, clé perdue de notre civilisation qui, du coup, semble hors d’elle-même.
Au-delà de Thucydide – auquel elle consacrera quand même vingt années de travail ! – Jacqueline découvre toute une culture et la pérennité, à travers tant de siècles, des valeurs dont elle est porteuse.

Ces idéaux, mis en scène par la tragédie grecque et incarnés dans la démocratie athénienne, n’ont rien perdu de leur actualité, c’est-à-dire de leur universalité. Si ça se trouve, c’est nous qui avons perdu le sens commun, noyés que nous sommes dans un « discours » toujours plus abstrait et déraciné : abscons, en un mot.

Eschyle et Thucydide, comme avant eux mon cher ami Solon, nous parlent de l’essentiel : la vie, qui tient tout entière dans notre conscience que seule sa fragilité peut expliquer sa beauté. Pour Mme de Romilly, il n’y a donc qu’un combat décisif : défendre, comme elle dit avec émotion , « mon grec que tout le monde abandonne ! » : une langue qu’on dit morte, et sans laquelle nous ne comprenons même plus notre propre vie.
Parce que, quand on tire le fil, c’est tout le tricot qui vient ! Sans grec, pas de latin ; sans latin, pas de français ; et sans une langue pour la formuler, plus de littérature ni de pensée – hormis peut-être la « déconstruction » derridéenne, qui ne fait que théoriser le vide…

Contre cette pulsion de mort qui ronge notre civilisation épuisée et amnésique, Jacqueline de Romilly se fait l’avocate de l’enseignement, le vrai : pas seulement l’acquisition de savoirs immédiatement utiles, mais la formation de l’esprit. Impossible d’apprendre à comprendre sans renouer le contact avec ceux qui l’ont fait avant nous. Comme dit ma copine Jacqueline, « on ne pense jamais tout seul ».

Philip Roth lance un mort sur orbite

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Avec Indignation, Philip Roth réinvente la mort. Il imagine une hypothèse d’une horreur absolue : une fois franchi le seuil de la mort, la conscience et la mémoire ne s’évanouissent pas. La vie s’en est allée, il vous est désormais impossible d’agir, plus jamais un instant nouveau ne se présentera à vous. Vous êtes absolument seul. Vous n’êtes plus « que conscience et remémoration ». Vous êtes condamné à voyager pour l’éternité dans la temporalité désormais close de votre vie. Cette invention est presque insoutenable, mais aussi d’une prodigieuse beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Abjection du conformisme puritain

En dépit de cette situation temporelle peu commune, Philip Roth nous livre avec Indignation un récit paradoxalement presque linéaire. Marcus Messner est mort à l’âge de 19 ans, le 31 mars 1952. Il nous raconte les six mois durant lesquels il travailla avec joie et ardeur auprès de son père dans la boucherie de Newark tenue par celui-ci, puis ses deux années d’étudiant. Il nous conte ses jeunes, ses vertes, ses dernières années. Nous le suivons pas à pas. Ou plus précisément, de faux pas en faux pas. Jusqu’à la mort.

À la fin d’Indignation, une question hante durablement le lecteur. Qui a tué Marcus Messner ? Une première réponse se présente avec évidence. C’est l’incurable fureur guerrière de l’homme, c’est la guerre de Corée. Cette puissance de mort possède un serviteur zélé : le conformisme et le puritanisme d’une grande partie de la bourgeoisie américaine et des dirigeants de l’université de Winesburg en particulier, qui ont consenti à envoyer Marcus tout droit en enfer.

Il est impossible de refermer Indignation sans éprouver une vive horreur, une immense tristesse, une colère brûlante, de la honte enfin si l’on est chrétien. Mais l’indignation de Marcus Messner ne contamine pas seulement le lecteur. Philip Roth lui-même se laisse emporter par la fureur désespérée de son personnage. Manquant au devoir de réserve du romancier, il reprend à son compte, à la fin du roman, l’indignation de Marcus et sa condamnation sans appel de toutes les religions, abruptement résumées au désir de mort. Cette prise de parti simplificatrice me semble la seule faiblesse formelle du chef-d’œuvre intitulé Indignation.

Par-delà l’abjection du conformisme puritain, dénoncée à raison par Roth, c’est l’indignation de Marcus Messner qui constitue le mystère cardinal du roman, son mystère le plus terrible et le plus profond. Si, à la lecture d’Indignation, il nous est difficile de savoir si Nietzsche a raison d’affirmer que « nul ne ment plus que l’homme indigné », il apparaît en revanche indéniable que nul ne meurt plus que l’homme indigné. Nul ne meurt plus que Marcus Messner.

Au milieu du roman survient une scène éblouissante qui jette rétrospectivement un doute sur le récit que Marcus a donné du conflit avec son père. Elle a lieu dans le bureau de Caudwell, doyen de l’université, où Marcus a été convoqué. Cette confrontation donne lieu à son plus violent accès d’indignation. Roth mêle dans cette scène l’atroce et le comique le plus noir. C’est une chansonnette dérisoire qui conduit Marcus aux abords de la mort. Face à Caudwell, voici qu’il fredonne dans sa tête un hymne guerrier chinois appris à l’école dans son enfance et qui culmine dans ces mots : « Indignation ! Indignation ! Indignation ! » Ces paroles absurdes le galvanisent irrésistiblement. Et la colère de Marcus éclate en une violente diatribe athée ponctuée de déclarations à la fois tremblantes et fracassantes.

Moralisateur obscène

Le personnage de Caudwell est un chef-d’œuvre d’ambiguïté romanesque. Qui est Caudwell ? Un infâme salopard, un chrétien hypocrite qui s’estime autorisé à soumettre ses étudiants à des interrogatoires sur leur vie intime ? Un chrétien épris prétendument de liberté, mais qui oblige ses étudiants à assister à la messe ? Un moralisateur obscène, qui exclut de son université les étudiants insoumis en sachant parfaitement qu’il les envoie ainsi en Corée rejoindre des montagnes de cadavres ? Oui. Oui. Caudwell est tout cela.

Mais ce n’est pas tout. Caudwell n’est pas seulement l’assassin de Marcus Messner. Il est aussi le seul homme à avoir sans doute percé le secret de son indignation, la vérité que Marcus dissimule au lecteur comme à lui-même tout au long du roman. Caudwell est aussi celui qui, dans le cadre d’un système abject auquel il consent, fera son possible, à plusieurs reprises, pour sauver la vie de Marcus. Lors de cet entretien, il accomplit un petit miracle : il oblige Marcus, pendant un instant bref et précieux, à détourner exceptionnellement son attention de ses persécuteurs pour regarder en face ce qui, dans sa vie, se répète toujours à l’identique. Caudwell, seul, lui fait brièvement entrevoir la façon dont Marcus envenime artificiellement chaque conflit. Son indignation n’est pas une colère juste et conséquente, une colère libre. Elle contient toujours un surplus de haine inavouable.

Le cul des poulets

Un beau jour, le père de Marcus a appris à son fils à vider un poulet, à plonger sa main vaillamment et à extirper les viscères. Durant un temps, Marcus a été fier d’accomplir, à l’instar de son père, ce qui n’était plaisant pour personne mais qui n’était pourtant pas dispensable. Le cul des poulets : c’était là ce que son père ignare avait de plus précieux à lui transmettre. Une leçon de vie décisive. La leçon qui, s’il ne l’avait pas rejetée ensuite de toutes ses tripes, lui aurait peut-être sauvé la vie. On peut appeler ça la traversée de l’Œdipe. Le consentement à la castration. La sienne et celle des autres. Tous dans le même panier.

Dans le récit de Marcus, dans la voix de Marcus, il y a un os. Et il se trouve que cet os est un boucher. Un boucher en forme de père. Un boucher douloureux coincé dans son gosier. Il n’a pas consenti, sans doute. Il a choisi une autre voie, infiniment plus périlleuse : celle de la plainte et de la fuite. Si le cul des poulets est dégoûtant, au fond, c’est la faute de mon père. C’est la faute du doyen. C’est la faute d’un autre qui m’indigne car, contrairement à moi, il n’est pas pur. Moi, Marcus Messner, j’ai voulu avoir « les mains propres ». J’ai à présent les mains mortes. Mes parents en sont morts de douleur.[/access]

Indignation

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Contre la Crise : Cukor, Spencer, Katharine !

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Dehors, il fait froid. Dedans, on essaie de nous déprimer avec la hausse des huitres et la chute de l’Euro. Mais tout ça, on s’en fout : on a un plan anticrise en kevlar. Ce soir Arte diffuse à 20h40 Madame porte la culotte.

On ne va pas perdre de temps à vous expliquer qu’Adam’s Rib est une des plus grandes œuvres qu’Hollywood ait produit au sommet de son âge d’or. On ne va même pas essayer de vous appâter avec l’argument (Spencer Tracy procureur se retrouve face à face au tribunal avec Katharine Hepburn, son avocate d’épouse). On vous signalera à peine que sous les dialogues de sniper de Garson Kanin (Les juristes ne devraient jamais se marier entre eux, ça donne des enfants idiots et d’autres avocats) pointe un féminisme subtil, rock n’roll et égrillard, celui que les frères Coen ou Tarantino mettront quarante ans à ressusciter dans Fargo ou Kill Bill.

Non, on va juste vous intimer d’être devant le poste ce soir, parce qu’on vous aime bien…

Comment peut-on être islamophobe ?

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Ils ont bravé bien plus que la neige pour participer à ces « Assises contre l’islamisation » : la réprobation unanime de ceux qui savent ce qu’il faut penser, aimer, détester, approuver. Rassemblés, par-delà leurs divergences, sous haute protection policière à l’Espace Charenton, à quelques encablures du périphérique, ils n’en reviennent pas d’être là, aussi nombreux – un petit millier selon les organisateurs, pas loin à vue de nez – et d’entendre à la tribune ce qu’ils osent à peine penser.

La bonne nouvelle, c’est que le battage organisé par Forsane Al Izza n’a pas eu le succès escompté. Après avoir diffusé l’enregistrement de la conversation téléphonique dans laquelle ils menaçaient clairement les propriétaires de la salle, les responsables de ce site islamiste avaient promis « une énorme mobilisation inch’Allah » contre le rassemblement des « nazillons sionistes », mais attention, rappelaient-ils, « les frères avec les frères, les sœurs avec les sœurs ». Visiblement, Allah n’a pas voulu que ses fidèles se gèlent pour défendre la minorité d’entre eux qui a fait de sa religion le vecteur de la haine de l’Occident, de la France et des juifs. Et il a eu bien raison.

Derrière les cars de CRS, à peine 200 personnes ont répondu à l’appel des organisations de la gauche compassionnelle où on pense que le seul problème de la France, ce sont eux, les fachos, les beaufs nés quelque part qui n’aiment pas la culture et la religion des autres.

Dans ce face-à-face virtuel, tous se voient sincèrement comme des résistants. Dehors, ils entendent lutter contre le fascisme qui (re)vient, le vieux, à tendance brune, dont ils décèlent régulièrement les miasmes dans le discours du président. À l’intérieur, ils sont convaincus d’être les seuls à défendre nos libertés contre le fascisme nouveau, le vert, celui qui, selon eux, prétend « islamiser la France ». Ils en sont certains, ils ne mènent pas un combat d’arrière-garde, ils sont l’avant-garde. « Nos idées gagnent du terrain », répètent-ils, confiants. Sur ce point, il n’est pas sûr qu’ils se trompent. Mais comme toujours, les gens bien – les « belles personnes », dirait Jean-Luc Mélenchon -, si fiers de tolérer ce qu’ils ne subissent pas, préfèrent la gratification de la condamnation morale à l’âpre satisfaction de comprendre ce qui leur déplait.

Laïcards et catho-tradis

Des dizaines de journalistes sont venus voir de près à quoi ressemble un islamophobe. Encore qu’à l’air dégoûté qu’ils arborent ostensiblement, comme pour bien marquer qu’ils n’en sont pas, beaucoup semblent plutôt être venus chercher la confirmation de ce qu’ils savent déjà, qu’il n’y a là qu’un ramassis de gens d’extrême droite, de racistes qui camouflent leur haine des Arabes derrière le combat contre une islamisation qui relève du pur fantasme.

Il serait pourtant fort intéressant d’analyser ce qui rassemble dans un même lieu des laïcards purs et durs et des cathos-tradis – qui hoquettent en entendant Anne Zelensky rappeler qu’elle a été l’une des initiatrices du « Manifeste des 343 salopes » pour le droit à l’avortement -, des électeurs du Parti de Gauche et des partisans du Front national, des profs écœurés et des petits vieux effrayés, des antisémites (par tradition plus que par conviction) et des sionistes, des défenseurs d’une France blanche et des amoureux de la République, des gens horrifiés par la dépravation des mœurs et d’autres que révolte l’ordre prétendument moral qui, dans leurs quartiers, interdit à des adolescentes de découvrir le bonheur d’être femmes.

Ce qui frappe, en effet, quand on se promène dans la salle, c’est l’extraordinaire hétérogénéité du public. (Mes confrères qui accordent beaucoup plus d’importance aux différences ethniques qu’aux divergences idéologiques auront plutôt remarqué que la « diversité » n’était pas très présente). Tous ont en commun d’avoir été confrontés, dans leur vie quotidienne, à l’avancée des revendications religieuses et surtout, au recul de la République devant ces revendications. Tous ont peur de voir changer leur pays comme ils ont vu changer leur cité ou leur quartier.

Ils ne comprennent pas pourquoi ce sont eux les réprouvés et supportent de moins en moins qu’on les somme, en prime, d’applaudir une évolution, qui pour eux, est une régression : le durcissement des relations sociales sur des bases ethnico-religieuses, le rejet de leur mode de vie qu’ils lisent dans le regard de certains de leurs concitoyens, l’invocation de l’islam à tout propos et pour juger de tout, les provocations de petits crétins qui affichent leur satisfaction après un attentat islamiste. L’une raconte que sa fille s’est étonnée de manger des raviolis parce qu’à la cantine, c’est le « plat des musulmans », l’autre que son fils se fait traiter de « sale Français », un troisième que sa gamine refuse d’aller à la piscine parce que toutes ses copines sont exemptées « pour raison religieuse », un autre évoque un collègue qui parle de racisme dès que survient un désaccord.

Christian, qui se présente comme « catholique et hétérosexuel », est cadre dans une multinationale dans les Yvelines. « Dans ma boite, de plus en plus de musulmans pratiquent ostensiblement leur religion et imposent à tous leurs habitudes alimentaires. Dans les pots d’entreprises, il n’y a plus de porc. » Cette focalisation sur les interdits alimentaires peut sembler dérisoire quand on oublie que la nourriture est l’un des premiers éléments de la culture – au sens anthropologique du terme – et de la socialisation. Manger ensemble, c’est déjà appartenir au même monde. Et manger ce qu’on veut une liberté fondamentale. Mais alors, dira-t-on, et les juifs ? Christian n’a pas d’opinion. Enfin pas trop. « Les juifs vivent entre eux et ils n’emmerdent personne. Dans ma boite, il n’y en a presque pas et ils ne demandent rien. » Bon alors, et les juifs ? La question à cent balles. Celle qui me vaudra des flots de commentaires excités de tous les bords : ceux qui trouvent la question elle-même antisémite et ceux qui pensent que c’est pareil. D’autant plus que je n’ai pas de réponse, pas de réponse claire en tout cas. La pratique religieuse à forte dose isole, mais pour ceux que je connais, les juifs religieux le sont en dépit de l’isolement. Et quant à la minorité ultra qui a choisi de vivre séparée, au moins a-t-elle le bon goût de le faire discrètement, sans récriminer ni brûler de voitures. Or, à tort ou a raison, on a l’impression que, parmi les musulmans nouvellement convertis au hallal, il s’agit moins pour certains d’un choix religieux que d’une volonté d’afficher leur différence, voire leur non-appartenance à la collectivité. Manger hallal, pour des gamins qui ont du Coran une connaissance assez lointaine, c’est d’abord affirmer qu’ils ne sont pas comme ces impies de Céfrancs. Christian a longtemps hésité entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Mais puisque cette dernière est la seule à parler du problème qui l’obsède, son choix est fait. Et il faut absolument qu’elle gagne contre Gollnisch qui, selon Christian, rêve d’une France blanche : « Pour moi, cela relève de l’obscurantisme. » Marie-Josée, infirmière, a toujours voté à gauche et, à la dernière présidentielle, pour Ségolène Royal. « Mais je n’en ai pas honte », dit-elle, sans réaliser ce que cette proclamation a de cocasse. Elle ne sait pas à qui elle donnera sa voix la prochaine fois, « mais certainement pas à Marine, ça jamais ». Denis, qui dirige une petite entreprise avec son beau-frère, d’origine algérienne, n’a pas voulu voter Sarkozy : « Je pensais qu’il était raciste ». Dans sa famille, on a toujours habité en banlieue et on a toujours été de gauche. « On ne peut plus se cacher la réalité, le changement visuel de mon quartier, avec de plus en plus de femmes voilées, a accompagné un changement des mentalités. »

Même Fabrice Robert, le président du Bloc identitaire, co-organisateur des festivités avec « Riposte laïque » a un discours assez raisonnable. S’il reconnaît avoir été violemment « antisioniste », il prétend être aujourd’hui villipendé par la presse d’extrême droite comme « suppôt d’Israël » ; il défend l’identité européenne mais assure que pour lui, elle n’exclut pas ceux qui ne sont ni blancs, ni chrétiens : « Ceux qui arrivent doivent accepter la culture française. Les musulmans voudraient imposer leurs valeurs, mais c’est à eux de s’intégrer. »

S’il était possible de sortir des invectives, peut-être découvrirait-on là le véritable désaccord. La plupart des gens rassemblés à Charenton se disent ouverts, prêts à accepter leurs concitoyens issus de l’immigration comme des Français à part entière. À une condition : que ceux-ci s’adaptent à leur pays d’accueil au lieu de demander qu’il s’adapte à eux. « Ils sont les bienvenus chez nous s’ils adoptent nos valeurs et nos mœurs. » Ce qui suppose d’admettre qu’il y a des accueillants et des accueillis, un « chez nous » et un « chez eux ». Mais comment expliquer à tous ceux qui sont nés ici et qui n’ont guère d’attaches, sinon mythologiques, avec le pays de leurs parents ou de leurs grands-parents, qu’il existe une « culture dominante » à laquelle ils devraient se conformer ? Encore faudrait-il que cette culture soit elle-même autre chose qu’une mythologie que l’on brandit, encore faudrait-il que l’école soit capable de la transmettre, encore faudrait-il que la République tienne sa promesse. Encore faudrait-il que droits et devoirs marchent ensemble. Et inversement.
Sur l’écran, entre les interventions, défilent des images de manifestations violentes, de prières de rues ou de quartiers où, pour les filles, le voile est la règle et les cheveux au vent l’exception. Toutes montrent la même chose : dans les endroits où les musulmans sont majoritaires, les plus radicaux imposent leur ordre et leurs coutumes. Que cela nous plaise ou pas, voilà à quoi ressemble le multiculturalisme au quotidien pour des millions d’Européens.

Il n’empêche, les huées qui saluent ces images mettent franchement mal à l’aise. A l’évidence, si dans l’assistance, tous se battent contre la même chose, tous ne défendent pas la même chose. Certains ont allègrement franchi la limite qui sépare le rejet des pratiques de l’exclusion des individus. L’ennui, c’est que les images sont authentiques et qu’il ne suffit pas de se pincer le nez pour faire disparaître ce qu’elles montrent et inciter ceux qu’elles effraient à établir une claire distinction entre le refus d’un islam radical-agressif et le rejet des musulmans.

Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture

Reste que quand Christine Tasin, la présidente de « Riposte laïque », appelle tous ceux qui sont « malheureusement, nés musulmans » à les rejoindre, quelle place laisse-t-elle à mes copains Sélim et Daddy qui tiennent le seul troquet parisien de mon quartier bobo, à mon ophtalmo d’origine marocaine, à Sihem Habchi, la présidente de « Ni Putes Ni Soumises » qui, tous les jours, se fait insulter par ses coreligionnaires ? Faudrait-il, sous prétexte que certains ont fait de l’islam une arme idéologique, interdire à tous les autres de pratiquer leur religion tranquillement, conformément à la lettre et à l’esprit de notre laïcité ? Devrait-on leur donner le choix entre la valise et la conversion ? Peut-on oublier que ce sont eux, ces Français comme vous et moi, qui souffrent le plus de la progression d’un islam identitaire et régressif ? « Sans doute, mais pourquoi ne les entend-on pas ? », répliquent unanimement mes interlocuteurs. C’est précisément le boulot auquel devraient s’atteler tous les républicains conscients : aider tous ceux qui « sont nés musulmans » et entendent le rester sans pour autant réclamer que l’on change les règles pour eux à se faire entendre. Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture. Soutenir l’imam de Drancy et virer ceux qui prêchent la haine. Réprimer la délinquance et se bagarrer pour que tous ceux qui réussissent le parcours du combattant qu’est l’intégration quand on vient d’une cité et qu’on a un nom arabe aient droit aux mêmes chances que les autres. Beaucoup, dans la salle, sont d’accord. D’autres n’en démordent pas : le problème, pensent-ils, c’est l’islam, pas un islam particulier, pas celui de la mosquée intégriste de leur coin, l’islam tout court. Celui dont on entend parler à la télé, qui lapide les femmes adultères et punit ceux qui mangent pendant le Ramadan.

Alors, bien sûr, il est tentant de n’entendre que les plus excités, de pointer les propos haineux, de dénoncer vertueusement « les assises de la haine antimusulmane » ou le « Grand barouf de l’extrême extrême droite ». Il est tellement plus gratifiant de condamner que de comprendre, de dénoncer en bloc que de s’intéresser aux nuances, d’en appeler aux tribunaux que de débattre avec ceux dont on ne partage pas les points de vue.

De toute façon, on ne la fait pas aux antifascistes. Pour eux, les discours modérés révèlent forcément une euphémisation du langage qui n’est qu’une ruse des fachos pour échapper aux rigueurs de la loi : « C’est quand même dingue que notre droit ne nous permette pas d’interdire ça », a expliqué, dépité, un membre du Parti de Gauche. Peut-être mais si on demande aux juges de se prononcer sur les pensées camouflées derrière les mots, on n’a pas fini de rigoler.

La journée se termine sous la tempête. Dedans ou dehors, chacun s’est renforcé dans ses certitudes. Les uns ne voient que ça, les autres ne voient rien. C’est un peu décourageant. On voit mal comment l’affrontement de deux hémiplégies pourrait produire autre chose que de l’aveuglement collectif.

« Si les pécheurs étaient exclus de l’Eglise, il n’y aurait plus d’Eglise ! »

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Causeur : L’actualité, c’est, entre autres, la situation des chrétiens d’Irak. Lors du Synode pour le Moyen-Orient qui s’est tenu à Rome en octobre, vous avez évoqué la nécessité de « garder une porte ouverte » pour les chrétiens d’Orient qui ne peuvent pas continuer à vivre leur foi dans leur pays. N’est-ce pas un aveu d’impuissance face à l’islam radical ? [access capability= »lire_inedits »]

Mgr Vingt-Trois : Non, ce n’est pas un aveu d’impuissance : c’est une affirmation de fraternité vis-à-vis de membres de notre Eglise placés dans une situation qu’ils ne peuvent plus endurer. Il ne s’agit pas simplement de résistance morale, mais aussi de souffrance physique. Nos frères persécutés, blessés ou menacés de mort doivent pouvoir trouver refuge en Occident : c’est à quoi se réfère l’expression « garder la porte ouverte ». Mais la ligne générale du Synode consiste à réaffirmer le droit des chrétiens à rester dans leur pays et à y exercer pleinement leur citoyenneté.

Dans les pays concernés, les pouvoirs en place sont tous plus ou moins complaisants vis-à-vis des groupes islamistes. Le Vatican a-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour les inciter à protéger leurs ressortissants chrétiens ?

Mais les gouvernements en place ont, en matière de puissance, d’autres références que le Vatican ! Il s’agit d’une question politique : c’est donc aux autorités politiques, et notamment aux grandes puissances, d’exercer des pressions efficaces pour que la Déclaration universelle des droits de l’homme soit effectivement respectée. C’est l’ONU qui est gardienne de cette Déclaration, pas le pape.

Autre actualité récente : la parution de Lumière du monde, le livre d’entretiens de Benoît XVI. Les médias en ont surtout retenu une évolution du discours du pape concernant le préservatif, dont il admet désormais l’utilisation pour lutter contre la propagation du sida. D’après vous, est-ce la seule évolution que l’on puisse attendre, en matière de « morale sexuelle », de la part de Benoît XVI ? Ou juste un premier pas ?

Sûrement pas un premier pas ! Ce que le pape dit dans son livre, il l’avait déjà dit il y a vingt ans, comme d’ailleurs le cardinal Lustiger et nombre d’entre nous. Voilà donc une découverte étrange ! Ce n’est pas parce qu’on découvre soudain que la Terre est ronde qu’elle n’était pas ronde avant.…

Ce que la presse, donc l’opinion, a retenu des propos de Benoît XVI, en mars 2009 dans l’avion pour l’Afrique, c’est que l’utilisation du préservatif « aggravait » le problème du sida. À présent, il explique que, dans certains cas, le préservatif peut contribuer à résoudre ce problème. Si c’est la même chose, alors ses propos de 2009 ont été pour le moins mal interprétés…

Certainement. Après ce misfit, il convient donc de répéter : ce qu’a dit Benoît XVI en mars 2009, c’est que le préservatif n’était pas l’unique solution de la lutte contre le sida, mais qu’au contraire, à force de le considérer comme tel, on risquait d’aggraver la situation. Cela reste vrai.

Plus généralement, l’Eglise ne considère comme envisageables les relations sexuelles que dans le cadre de l’amour, l’amour dans le cadre du mariage et le mariage dans la perspective de la procréation. Le préservatif ne saurait donc être envisagé comme un moyen de contraception…

Non, pas du tout. Il n’est pas considéré comme un moyen de réguler la vie sexuelle, sauf dans des cas extrêmes où il s’agit d’éviter de donner la mort.
Il est bon de rappeler les gens à leur responsabilité personnelle dans les relations sexuelles. Si l’Eglise donne son avis sur les moyens, c’est seulement en fonction de cet objectif. L’être humain est fait pour vivre une vie sexuelle qui soit un acte de relation responsable, engageant mutuellement deux personnes. Tout ce qui concourt à ouvrir la porte vers une sexualité irresponsable n’est pas bon. Maintenant, le fait que ce ne soit pas bon ne veut pas dire que ce ne soit pas utile à certains moments.
En fin de compte, la position de l’Eglise est une position d’espérance, de confiance dans la capacité de l’homme à maîtriser son existence. Que cela paraisse très difficile à beaucoup de gens, je le comprends.

Le malentendu n’est-il pas là ? Ce que vous appelez « espérance » passe pour une sorte de loi d’airain. Faute de s’y soumettre, les pécheurs se placeraient d’eux-mêmes en dehors de l’Eglise, c’est-à-dire là où il n’y a point de salut…

Mais si les pécheurs étaient en dehors de l’Eglise, il n’y aurait plus d’Eglise !

Nous allons porter cette bonne nouvelle !

À des pécheurs de votre connaissance ?

L’actualité récente, c’est encore le triomphe du film Des hommes et des dieux. Vous y voyez une simple hirondelle, ou le signe annonciateur d’un nouveau printemps pour la foi ?

J’y vois beaucoup de choses… Une très bonne promotion publicitaire, un très bon film, et la proximité dans le temps d’un événement qui a été traumatisant pour les Français. Mais il y a un élément supplémentaire dans l’attraction de ce film : face à ces moines qui expriment un choix de vie radical, les gens ont été « scotchés ! ».
En fait d’ « hirondelle », cela annonce au moins une chose : quelle que soit la dégradation de la pratique chrétienne, la compréhension de certains actes chrétiens n’est pas complètement anesthésiée.

Ce succès est d’autant plus étonnant qu’il survient dans un climat « post-religieux ». Dans les pays développés, non seulement le christianisme n’est plus considéré comme une solution, mais il n’est même plus un problème – à part pour quelques « saucissonneurs du Vendredi saint » attardés…

Si le christianisme n’était pas un problème, pourquoi les journalistes se jetteraient-ils sur l’histoire du préservatif ? Ils n’ont qu’à laisser courir… Tout le monde s’en fout que le pape dise une chose ou l’autre, n’est-ce pas ? Et si tout le monde ne s’en fout pas, ça veut dire que cela représente quelque chose !

Ça représente surtout un sujet de plaisanterie, genre « Si le pape met la capote à l’index, pas étonnant qu’il comprenne pas à quoi ça sert ! »

On peut rigoler en écoutant Laurent Gerra, mais ça ne représente pas forcément ce que pense tout le monde. Je pense, moi, que nous ne sommes pas complètement sortis de la culture chrétienne. Si les gens n’étaient pas pétris d’une certaine aspiration à la solidarité et à des relations plus humaines, je ne crois pas que les « Restos du cœur » auraient eu un tel succès. Si l’appel de Coluche a rencontré un tel écho, c’est parce qu’il correspondait à quelque chose que les gens ressentent profondément.

Pourtant, le christianisme est en train de devenir une culture minoritaire. D’ailleurs, n’est-ce pas la raison pour laquelle vous avez lancé la « Nouvelle Evangélisation » ?

Non, le but de l’évangélisation, ce n’est pas de dominer la culture, c’est une rencontre personnelle : aider les gens à rencontrer la foi, et la réalité de son contenu. Pour prendre un exemple très proche de nous, on va célébrer Noël…

Justement, c’est devenu un événement surtout commercial, éventuellement familial, mais assez peu religieux…

N’empêche que Noël, ça ne se passe pas le jour de la naissance de Bouddha !
Bien sûr, beaucoup de gens ne font pas le rapport entre une fête commerciale et la naissance de Jésus à Bethléem. La « Nouvelle Evangélisation », ça sert justement à témoigner auprès de tous ceux-là en disant : pour nous, chrétiens, Noël, ce n’est pas seulement une fête de famille, ce n’est pas seulement un échange de cadeaux ou la « trêve des confiseurs ». C’est l’actualité du souvenir de Jésus, fils de Dieu, qui vient partager l’existence humaine.

Plus prosaïquement, certaines valeurs que vous revendiquez, comme la solidarité, font parfois de l’Eglise une alliée précieuse de la gauche. C’était particulièrement visible lors de la récente « affaire des Roms »…

Vous traduisez tout en termes politiques ! Mais je ne me suis jamais placé sur ce terrain-là…

Que devrait faire, alors, l’Eglise pour que son message ne se prête pas à des interprétations politiques ?

Mais son message se prêtera toujours à des interprétations politiques, c’est inévitable ! Il y a toujours différents niveaux d’interprétation, et ça ne me choque pas que les gens qui agissent dans le champ politique, ou les médias qui s’y intéressent, aient cette lecture-là. Qu’on ne dise pas, simplement, que j’agis en fonction de ça : quand je plaide pour l’accueil de l’étranger, je ne plaide pas pour le PS !

Alors, l’Eglise « réac » en matière de morale et « progressiste » dans le domaine social, c’est juste un fantasme des médias ?

Il y a un problème, dans certains médias, pour interpréter des réalités qui sortent de leur grille. Prenez l’exemple du livre de Benoît XVI : sur quelque 300 pages, la presse a retenu trois lignes. Il a pu dire des choses autrement plus intéressantes, personne n’en parle. Que voulez-vous qu’il fasse ? Qu’il se mette à danser sur la place Saint-Pierre pour attirer l’attention ?

Les médias ne retiennent-ils pas les questions qui intéressent le plus les gens ?

Non : l’obsession du préservatif, ce n’est pas une obsession des gens.

Comment le savez-vous ?

Et vous, comment le savez-vous ?

Heu… A Lille, en octobre, les Etats généraux du christianisme ont abordé la question du « devoir de désobéissance civile » des chrétiens. Quand doit-il s’appliquer ?

Les chrétiens doivent s’engager complètement dans la vie sociale. Depuis l’origine du christianisme, il y a une tension entre l’objectif de la vie chrétienne et les règles de la vie sociale. Quand l’empereur romain demande un geste d’adoration de la part des soldats, les légionnaires chrétiens refusent. Pourtant ils sont soldats, romains et citoyens… Dans toutes les périodes de l’Histoire, y compris aujourd’hui, on trouve ainsi des situations où les chrétiens sont en porte-à-faux : ils sont attachés à une vision de l’homme qui n’est pas partagée par tout le monde.
Cet écart entre la vision chrétienne de l’homme et les autres – car il y en a plusieurs – crée nécessairement des tensions. Mais la liberté humaine, c’est le droit de choisir ce que l’on veut faire et penser sans y être d’aucune manière contraint.
Les chrétiens ont la liberté de conscience, pas plus ni moins que les autres : s’ils estiment ne pas devoir obéir, ils sont légitimes à ne pas obéir. Dans certaines circonstances graves, ils peuvent dire en conscience : « Je ne marche pas », quitte à démissionner comme le général de Bollardière pendant la guerre d’Algérie.

Un message aux chrétiens pour Noël, Monseigneur ?

Oui, l’avenir du christianisme repose sur leur capacité à s’engager dans la vie sociale du monde où ils sont plongés, à travers des associations ou des mandats électifs.

Y compris en défendant les clandestins, et en les hébergeant le cas échéant ?

Ce n’est pas à moi de dicter aux chrétiens ce qu’ils doivent faire exactement. S’ils estiment de leur devoir de défendre un clandestin, ils le font. Ils ont une conscience et une liberté d’action !
Deux chrétiens aussi bons l’un que l’autre, et aussi dévoués, peuvent faire des choix différents pour des raisons de conscience. Quelqu’un qui est célibataire, qui n’a pas charge de famille et qui se retrouve dans une situation moralement insupportable, peut dire : « Je claque la porte et je m’en vais. » Mais la femme qui est seule et qui élève trois gosses ne le peut pas, même si sa situation est tout aussi intenable. Une même conscience leur impose des choix différents.

Le dialogue interreligieux pratiqué depuis Vatican II n’est-il pas une relativisation de la « Vérité catholique » ? Si la Vérité est éparpillée un peu partout, autant dire qu’elle n’est tout à fait nulle part…

La pratique du dialogue interreligieux n’a de sens que si chacun sait en quoi il croit. Le dialogue interreligieux, ça ne consiste pas à mettre toutes les patates dans la même casserole en disant : « De toute façon, ça fera de la purée ! »
L’objectif, ce n’est pas non plus de rameuter tout le monde pour qu’il devienne catholique, mais d’aider chacun, les catholiques et les autres, à développer par le dialogue une véritable liberté dans l’adhésion à sa foi.
Je ne crois pas que ce soit l’objectif de toutes les religions, mais c’est l’objectif du dialogue interreligieux. Cela fait partie des droits de l’homme que de pouvoir changer de religion !

Pourriez-vous nous donner la liste des religions dont ce n’est pas l’objectif ?

(Sourire) A l’intérieur de chaque religion, l’implication du politique est parfois telle qu’on ne sait plus d’où vient l’interdiction…

Pensez-vous qu’il y a eu, ou qu’il y aura, un « âge d’or du christianisme » ?

C’est toujours l’âge d’or du christianisme ! L’âge d’or du christianisme, c’est maintenant : le moment où Dieu nous donne de vivre, le moment où il nous appelle. [/access]

Il neigeait…

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Neige
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Revival seventies

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J’aime les films d’Yves Boisset comme Le Juge Fayard ou La Femme Flic. Jusqu’ à il y a quelques jours, je les regardais comme des films d’histoire. Plus jamais un gouvernement de droite, me disais-je, n’aurait ces comportements du monde d’avant, celui du pompidolisme immobilier ou du giscardisme poniatovskien. Mais voilà que durant la semaine écoulée, deux « petits faits vrais » comme les appelait Stendhal, ceux qui reflètent la vraie couleur d’une époque ont redonné à nos années 10 un côté vintage seventies : il y a d’abord eu cette manifestation factieuse de deux cents policers armés et en uniforme devant le Palais de justice de Bobigny et puis, comme l’a révélé La Montagne, (tiens, c’est aussi la région d’Hortefeux par là), cette interpellation par la gendarmerie de Montluçon sur son lieu de travail d’un militant NPA pour collage d’affiches. Il a été retenu cinq heures pour « information », juste le temps, comme par hasard, que Nicolas Sarkozy puisse effectuer son déplacement dans la région. Alors, puisque la machine à remonter le temps est en route, pourquoi ne pas reprendre ce vieux slogan à nouveau d’actualité : « Police partout, justice nulle part » ?

Education nationale-numérique

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Je me souviens du droit à l’ordinateur. C’était il y a quinze ans à peine un droit de l’homme tout beau tout neuf. Il fallait, vite, vite, que « tout le monde soit doté ». D’une belle grosse machine dans son salon. Et si possible aussi dans sa chambre à coucher. 24/24, 7/7, un accès permanent et bon marché au grand réseau du monde entier. Ça allait nous rendre intelligents tout plein. Et savants. Et aussi communicants. Surtout communicants. Pas repliés sur nous-mêmes comme avant. Connectés avec les gentils du monde entier. On allait s’ouvrir grave les neurones à l’Altérité. Et on allait bien s’amuser. Teuffer comme des malades sur le très wide web.

Personne ne devait rester à la traîne. Tous devant, tous devant nos écrans, et lui seul le gros ringard derrière. Le scrogneugneu : dans les ténèbres extérieures de la déconnection. Les pauvres petites gens, qu’ont pas d’argent, mais qu’avaient la bonne volonté de s’alphabétiser le numérique, il fallait les aider dare-dare. C’était un cas d’urgence absolue. La fracture numérique, c’était bien pire encore que la fracture sociale. Pour s’éclater, il fallait réduire à toute vitesse, mobiliser tous les bons médecins de la société de la connaissance, qui à peine née était déjà cassée. Comme toujours, le nœud du problème c’était l’école. Et se mettant à l’école de Groucho Marx, nos pédagogiques du numérique savaient comment le résoudre, ce vieux problème. « L’ennui, disaient-ils, c’est que nous négligeons le numérique au profit de l’éducation. » Alors, ils l’ont fait. Ils ont fait entrer tout plein d’ordinateurs dans les écoles. Ils ont computarisé à fond l’éducnat. Pointcomisé l’enseignement. Powerpointisé nos vieux profs. Et le miracle a eu lieu.

L’obscur latin chagrin, c’est enfin ton copain
Et c’est impec, comme au vieux grec, tu cloues le bec.
Désormais, c’est l’ordinateur qui fait autorité

Maintenant le cours déroule ses slides, les exercices corrigent tous seuls. Le prof : un spectateur interactif comme les autres. Et tout le monde est bien content. La vieille éducation fasciste ne passe plus. Tout le monde le sait, mais c’est juste des salauds de réacs, des traitres à la cause, qui disent que l’intelligence s’amoindrit de ne plus écrire à la main, que Google nous rend idiots, que ce qui nous manque c’est l’autorité, et que ce n’est pas en mettant une machine sur une estrade à la place du prof qu’on la restaurera, cette vieille autorité obsolète. Pendant ce temps, la machine elle, quelle classe, reste stoïque sous les attaques. Et l’ordinateur bien poli et bien respectueux du droit des élèves à être flattés. Ca s’affiche en gros : dix bonnes réponses sur dix, félicitations !! À croire que c’est vraiment l’ordinateur qui fait autorité  au fond. C’est peut-être ça la logique de l’arbitrage vidéo, et des affectations en lycée à Paris qui sortent d’un logiciel comme d’un chapeau magique. La machine, calife à la place du calife, prof à la place du prof. « Eh, le prof ! Respecte-moi mieux avec tes histoires de la vieille France catholique d’avant ! Zarma, le pape seiz’un pédofil du cul, j’lai vu sur le wikipédia de la street89, gros bouffon ! »

Et puis après l’école numérique, en rentrant à la maison, nos gamins ont bien le droit d’aller encore flâner sur le net puisque c’est « un devoir à la maison »… Y’a pas que les droits après tout, y’a aussi les devoirs. Et puis après encore, ils vont sur Facebook se détendre. Ils l’ont bien mérité. Les oreilles bouchées par les oreillettes de l’IPod. Avant de mettre à jour leur ITouch. Toujours, les yeux entravés par l’écran. Et de rejoindre enfin leur team sur Counter-Strike : enfin la vraie vie ! Pendant que papa est en haut qui règle ses comptes avec le monde entier, euh, pardon, qui alimente son blog, et que maman est en bas qui checke ses mails.

Et pendant qu’on « s’éclate» dans le nouveau monde numérisé, qu’en est-il du vieux déserté? La famille, où est-elle ? De quel mal souffre-t-elle ? Fracturée, c’est encore peu dire. La voilà pulvérisée. Le monde commun disparu. C’était ce qu’on voulait sans doute. La grande Altérité finale, c’était tout du pipeau. Les leçons amères que nous délivrait la vie commune, nous ne voulions plus les entendre. Reposons-nous. Les pauvres membres de la vieille famille chrétienne sont fatigués. Requiem æternam dona eis, Domine (Donne-leur le repos éternel, Seigneur). Voilà chacun aspiré dans sa petite sphère douillette. Dans sa cité céleste à lui.

Pour la réduire cette fracture-là, je vous souhaite bien du courage.

2012 : et si ce n’était pas lui ?

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C’est la question qu’on n’ose pas se poser à droite. Ou plutôt qu’on commence à se poser, mais à voix vraiment basse. Et si on se passait dès 2012 de Sarkozy, de son style, de sa personnalité, de sa politique? Se passer de lui… mais pas de la victoire ! On n’est pas suicidaire comme à gauche, tout de même… D’ailleurs, il n’y a qu’à voir les sondages qui commencent à tester d’autres noms comme putatifs candidats à l’élection présidentielle pour saisir que l’actuel Président de la République a un problème. Un problème bien plus grave que sa cote d’amour calamiteuse dans les études d’opinion qui, en théorie, peut toujours se redresser. Un problème de fond : il n’y a pas de sarkozystes parce que le sarkozysme, ça n’existe pas.[access capability= »lire_inedits »]

On aurait pu croire, au lendemain de son élection, que la doctrine allait tenir avec quelques slogans assez couillus : « Se lever tôt pour travailler plus pour gagner plus », la « croissance avec les dents », le « kärcher » en banlieue, et on en oublie au rayon « y’a qu’à »… Puis un truc a déconné, même le dedroite le plus naïf s’en est vite rendu compte: leur chef, qui est donc aussi le chef de l’Etat, les bouscule, les malmène, voire n’hésite pas à leur marcher dessus en les secouant tous azimuts. En choisissant des ministres de gauche, en faisant l’atlantiste à fond, en n’étant pas assez libéral en matière économique…

À tel point qu’aujourd’hui, si le boss tient ses troupes, ce n’est pas par le credo, mais par les chocottes, ou les susucres, ce qui revient au même. Il fallait les voir, nos députés de droite, faire les beaux pendant tout l’entracte précédant le remaniement (six mois sans sursis, tout de même), guignant tous un poste de sous-secrétaire aux feuilles mortes. Au bas mot, on avait 200 ministres potentiels à la veille du vrai-faux changement. Mais ce genre de trouille-là, ça n’a qu’un temps. Surtout quand le parfum d’une dégelée possible commence à monter des circonscriptions rurales profondes ou banlieusardes middle-class.

On a juste oublié, à l’Elysée, que, pour que la mayonnaise prenne − et pour qu’elle tienne −, il fallait y ajouter une dose d’idéologie. Ouais, le gros mot, celui qui hérisse le sarkozus pragmaticus. Ou à défaut d’idéologie, un vague noyau dur de doctrine. Un corpus qui fait que le député d’Indre-et-Loire ou le militant de Chatou accepteront de se faire pourrir sur les marchés pendant des mois et enchaîneront sans ciller les réunions avec des vieilles bigotes et des râleurs professionnels dans des salles surchauffées ou des préaux surgelés, bref continueront à croire à la victoire, à l’UMP et à la France.

Pour fédérer ce sursaut, il n’est pas sûr que Sarkozy soit encore l’homme de la situation. Pour les grognards de la droite d’en-bas, celle du RPR jamais mort, Sarko s’est giscardisé à force de fascination pour le camp d’en face et de mesures spectaculaires qui ne tiennent pas sur la durée, y compris en matière de sécurité. Ce sentiment porte un nom : le désamour.

Du coup, les soupirants se réveillent: Fillon bien sûr, Borloo évidemment, Villepin, pourquoi pas… Dommage que Chirac soit à l’article de l’hospice, sinon on irait le chercher. Ça commence même à démanger Copé et Baroin, jusque-là autoprogrammés pour 2017, et qui commencent à se demander s’ils ne pourraient pas aller un poil plus vite. Une chose est sûre : le dyptique Sarko/mauvaise pioche commence doucement à ne plus être une hérésie.

Pour l’instant la question est encore taboue. Mais le drame, avec les tabous, c’est que quand ils lâchent, tout lâche. Et il n’est plus exclu qu’un voyou kidnappe l’UMP à son profit en 2011, comme, il y a à peine six ans, Sarkozy l’avait si bien fait lui-même…[/access]

Berlin über alles !

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La « politique européenne » de l’Allemagne racontée sur France 3 par Marie-France Garaud, chez Frédéric Taddei, à « Ce soir ou jamais » : « L’Allemagne n’a pas eu d’État entre Othon Ier et Bismarck, et les Reichs n’ont pas très bien réussi » (sic). Alors, explique MFG, elle a cherché à construire une structure pacifique et plurielle – « de préférence correspondant à l’ancienne Germanie ».

« À l’époque, il n’était pas question d’y intégrer les « pays du Club Med » (…) Mais aujourd’hui, l’Allemagne ne voit pas bien l’intérêt de payer ad vitam aeternam pour des pays envers lesquels elle ne ressent aucune solidarité. »

En disant cela, Mme Garaud ne critique nullement l’Allemagne. Au contraire elle jalouse, au nom de la France, sa souveraineté, c’est-à-dire sa volonté de puissance. Et moi du coup je me sens minable, comme au Congrès de Vienne ou au traité d’Utrecht…

Quoi de neuf ? Thucydide !

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Ce texte est paru il y a trois ans dans ma chronique « Télésubjectif » dans Valeurs Actuelles. L’heure est venue de le republier…

Vendredi dernier, dans le cadre de sa collection « Empreintes », France 5 nous proposait un portrait de Jacqueline de Romilly. Face à la Star’Ac sur TF1, c’est ce qu’on appelle de la contre-programmation !

Une heure durant l’Immortelle, aujourd’hui âgée de 94 ans, revisite donc avec nous les grandes étapes de sa vie. Une vie préfigurée déjà par son plus beau souvenir de jeunesse : le jour où sa mère lui offrit L’histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide en version bilingue … grec-latin !
Jacqueline de Romilly nous dit l’éblouissement que fut, et que n’a cessé d’être pour elle, cette découverte. En nous racontant « une toute petite guerre dont personne ne sait plus rien », le maître des historiens atteint à l’universel. Son récit éclaire par avance tous les conflits à venir, jusqu’aux deux guerres civiles européennes et au bourbier irakien…
Avec ce cadeau, la jeune fille a trouvé sa vocation : la défense et l’illustration de l’héritage hellénique, clé perdue de notre civilisation qui, du coup, semble hors d’elle-même.
Au-delà de Thucydide – auquel elle consacrera quand même vingt années de travail ! – Jacqueline découvre toute une culture et la pérennité, à travers tant de siècles, des valeurs dont elle est porteuse.

Ces idéaux, mis en scène par la tragédie grecque et incarnés dans la démocratie athénienne, n’ont rien perdu de leur actualité, c’est-à-dire de leur universalité. Si ça se trouve, c’est nous qui avons perdu le sens commun, noyés que nous sommes dans un « discours » toujours plus abstrait et déraciné : abscons, en un mot.

Eschyle et Thucydide, comme avant eux mon cher ami Solon, nous parlent de l’essentiel : la vie, qui tient tout entière dans notre conscience que seule sa fragilité peut expliquer sa beauté. Pour Mme de Romilly, il n’y a donc qu’un combat décisif : défendre, comme elle dit avec émotion , « mon grec que tout le monde abandonne ! » : une langue qu’on dit morte, et sans laquelle nous ne comprenons même plus notre propre vie.
Parce que, quand on tire le fil, c’est tout le tricot qui vient ! Sans grec, pas de latin ; sans latin, pas de français ; et sans une langue pour la formuler, plus de littérature ni de pensée – hormis peut-être la « déconstruction » derridéenne, qui ne fait que théoriser le vide…

Contre cette pulsion de mort qui ronge notre civilisation épuisée et amnésique, Jacqueline de Romilly se fait l’avocate de l’enseignement, le vrai : pas seulement l’acquisition de savoirs immédiatement utiles, mais la formation de l’esprit. Impossible d’apprendre à comprendre sans renouer le contact avec ceux qui l’ont fait avant nous. Comme dit ma copine Jacqueline, « on ne pense jamais tout seul ».

Philip Roth lance un mort sur orbite

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Avec Indignation, Philip Roth réinvente la mort. Il imagine une hypothèse d’une horreur absolue : une fois franchi le seuil de la mort, la conscience et la mémoire ne s’évanouissent pas. La vie s’en est allée, il vous est désormais impossible d’agir, plus jamais un instant nouveau ne se présentera à vous. Vous êtes absolument seul. Vous n’êtes plus « que conscience et remémoration ». Vous êtes condamné à voyager pour l’éternité dans la temporalité désormais close de votre vie. Cette invention est presque insoutenable, mais aussi d’une prodigieuse beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Abjection du conformisme puritain

En dépit de cette situation temporelle peu commune, Philip Roth nous livre avec Indignation un récit paradoxalement presque linéaire. Marcus Messner est mort à l’âge de 19 ans, le 31 mars 1952. Il nous raconte les six mois durant lesquels il travailla avec joie et ardeur auprès de son père dans la boucherie de Newark tenue par celui-ci, puis ses deux années d’étudiant. Il nous conte ses jeunes, ses vertes, ses dernières années. Nous le suivons pas à pas. Ou plus précisément, de faux pas en faux pas. Jusqu’à la mort.

À la fin d’Indignation, une question hante durablement le lecteur. Qui a tué Marcus Messner ? Une première réponse se présente avec évidence. C’est l’incurable fureur guerrière de l’homme, c’est la guerre de Corée. Cette puissance de mort possède un serviteur zélé : le conformisme et le puritanisme d’une grande partie de la bourgeoisie américaine et des dirigeants de l’université de Winesburg en particulier, qui ont consenti à envoyer Marcus tout droit en enfer.

Il est impossible de refermer Indignation sans éprouver une vive horreur, une immense tristesse, une colère brûlante, de la honte enfin si l’on est chrétien. Mais l’indignation de Marcus Messner ne contamine pas seulement le lecteur. Philip Roth lui-même se laisse emporter par la fureur désespérée de son personnage. Manquant au devoir de réserve du romancier, il reprend à son compte, à la fin du roman, l’indignation de Marcus et sa condamnation sans appel de toutes les religions, abruptement résumées au désir de mort. Cette prise de parti simplificatrice me semble la seule faiblesse formelle du chef-d’œuvre intitulé Indignation.

Par-delà l’abjection du conformisme puritain, dénoncée à raison par Roth, c’est l’indignation de Marcus Messner qui constitue le mystère cardinal du roman, son mystère le plus terrible et le plus profond. Si, à la lecture d’Indignation, il nous est difficile de savoir si Nietzsche a raison d’affirmer que « nul ne ment plus que l’homme indigné », il apparaît en revanche indéniable que nul ne meurt plus que l’homme indigné. Nul ne meurt plus que Marcus Messner.

Au milieu du roman survient une scène éblouissante qui jette rétrospectivement un doute sur le récit que Marcus a donné du conflit avec son père. Elle a lieu dans le bureau de Caudwell, doyen de l’université, où Marcus a été convoqué. Cette confrontation donne lieu à son plus violent accès d’indignation. Roth mêle dans cette scène l’atroce et le comique le plus noir. C’est une chansonnette dérisoire qui conduit Marcus aux abords de la mort. Face à Caudwell, voici qu’il fredonne dans sa tête un hymne guerrier chinois appris à l’école dans son enfance et qui culmine dans ces mots : « Indignation ! Indignation ! Indignation ! » Ces paroles absurdes le galvanisent irrésistiblement. Et la colère de Marcus éclate en une violente diatribe athée ponctuée de déclarations à la fois tremblantes et fracassantes.

Moralisateur obscène

Le personnage de Caudwell est un chef-d’œuvre d’ambiguïté romanesque. Qui est Caudwell ? Un infâme salopard, un chrétien hypocrite qui s’estime autorisé à soumettre ses étudiants à des interrogatoires sur leur vie intime ? Un chrétien épris prétendument de liberté, mais qui oblige ses étudiants à assister à la messe ? Un moralisateur obscène, qui exclut de son université les étudiants insoumis en sachant parfaitement qu’il les envoie ainsi en Corée rejoindre des montagnes de cadavres ? Oui. Oui. Caudwell est tout cela.

Mais ce n’est pas tout. Caudwell n’est pas seulement l’assassin de Marcus Messner. Il est aussi le seul homme à avoir sans doute percé le secret de son indignation, la vérité que Marcus dissimule au lecteur comme à lui-même tout au long du roman. Caudwell est aussi celui qui, dans le cadre d’un système abject auquel il consent, fera son possible, à plusieurs reprises, pour sauver la vie de Marcus. Lors de cet entretien, il accomplit un petit miracle : il oblige Marcus, pendant un instant bref et précieux, à détourner exceptionnellement son attention de ses persécuteurs pour regarder en face ce qui, dans sa vie, se répète toujours à l’identique. Caudwell, seul, lui fait brièvement entrevoir la façon dont Marcus envenime artificiellement chaque conflit. Son indignation n’est pas une colère juste et conséquente, une colère libre. Elle contient toujours un surplus de haine inavouable.

Le cul des poulets

Un beau jour, le père de Marcus a appris à son fils à vider un poulet, à plonger sa main vaillamment et à extirper les viscères. Durant un temps, Marcus a été fier d’accomplir, à l’instar de son père, ce qui n’était plaisant pour personne mais qui n’était pourtant pas dispensable. Le cul des poulets : c’était là ce que son père ignare avait de plus précieux à lui transmettre. Une leçon de vie décisive. La leçon qui, s’il ne l’avait pas rejetée ensuite de toutes ses tripes, lui aurait peut-être sauvé la vie. On peut appeler ça la traversée de l’Œdipe. Le consentement à la castration. La sienne et celle des autres. Tous dans le même panier.

Dans le récit de Marcus, dans la voix de Marcus, il y a un os. Et il se trouve que cet os est un boucher. Un boucher en forme de père. Un boucher douloureux coincé dans son gosier. Il n’a pas consenti, sans doute. Il a choisi une autre voie, infiniment plus périlleuse : celle de la plainte et de la fuite. Si le cul des poulets est dégoûtant, au fond, c’est la faute de mon père. C’est la faute du doyen. C’est la faute d’un autre qui m’indigne car, contrairement à moi, il n’est pas pur. Moi, Marcus Messner, j’ai voulu avoir « les mains propres ». J’ai à présent les mains mortes. Mes parents en sont morts de douleur.[/access]

Indignation

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