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2012 : et si ce n’était pas lui ?

C’est la question qu’on n’ose pas se poser à droite. Ou plutôt qu’on commence à se poser, mais à voix vraiment basse. Et si on se passait dès 2012 de Sarkozy, de son style, de sa personnalité, de sa politique? Se passer de lui… mais pas de la victoire ! On n’est pas suicidaire comme à gauche, tout de même… D’ailleurs, il n’y a qu’à voir les sondages qui commencent à tester d’autres noms comme putatifs candidats à l’élection présidentielle pour saisir que l’actuel Président de la République a un problème. Un problème bien plus grave que sa cote d’amour calamiteuse dans les études d’opinion qui, en théorie, peut toujours se redresser. Un problème de fond : il n’y a pas de sarkozystes parce que le sarkozysme, ça n’existe pas.[access capability= »lire_inedits »]

On aurait pu croire, au lendemain de son élection, que la doctrine allait tenir avec quelques slogans assez couillus : « Se lever tôt pour travailler plus pour gagner plus », la « croissance avec les dents », le « kärcher » en banlieue, et on en oublie au rayon « y’a qu’à »… Puis un truc a déconné, même le dedroite le plus naïf s’en est vite rendu compte: leur chef, qui est donc aussi le chef de l’Etat, les bouscule, les malmène, voire n’hésite pas à leur marcher dessus en les secouant tous azimuts. En choisissant des ministres de gauche, en faisant l’atlantiste à fond, en n’étant pas assez libéral en matière économique…

À tel point qu’aujourd’hui, si le boss tient ses troupes, ce n’est pas par le credo, mais par les chocottes, ou les susucres, ce qui revient au même. Il fallait les voir, nos députés de droite, faire les beaux pendant tout l’entracte précédant le remaniement (six mois sans sursis, tout de même), guignant tous un poste de sous-secrétaire aux feuilles mortes. Au bas mot, on avait 200 ministres potentiels à la veille du vrai-faux changement. Mais ce genre de trouille-là, ça n’a qu’un temps. Surtout quand le parfum d’une dégelée possible commence à monter des circonscriptions rurales profondes ou banlieusardes middle-class.

On a juste oublié, à l’Elysée, que, pour que la mayonnaise prenne − et pour qu’elle tienne −, il fallait y ajouter une dose d’idéologie. Ouais, le gros mot, celui qui hérisse le sarkozus pragmaticus. Ou à défaut d’idéologie, un vague noyau dur de doctrine. Un corpus qui fait que le député d’Indre-et-Loire ou le militant de Chatou accepteront de se faire pourrir sur les marchés pendant des mois et enchaîneront sans ciller les réunions avec des vieilles bigotes et des râleurs professionnels dans des salles surchauffées ou des préaux surgelés, bref continueront à croire à la victoire, à l’UMP et à la France.

Pour fédérer ce sursaut, il n’est pas sûr que Sarkozy soit encore l’homme de la situation. Pour les grognards de la droite d’en-bas, celle du RPR jamais mort, Sarko s’est giscardisé à force de fascination pour le camp d’en face et de mesures spectaculaires qui ne tiennent pas sur la durée, y compris en matière de sécurité. Ce sentiment porte un nom : le désamour.

Du coup, les soupirants se réveillent: Fillon bien sûr, Borloo évidemment, Villepin, pourquoi pas… Dommage que Chirac soit à l’article de l’hospice, sinon on irait le chercher. Ça commence même à démanger Copé et Baroin, jusque-là autoprogrammés pour 2017, et qui commencent à se demander s’ils ne pourraient pas aller un poil plus vite. Une chose est sûre : le dyptique Sarko/mauvaise pioche commence doucement à ne plus être une hérésie.

Pour l’instant la question est encore taboue. Mais le drame, avec les tabous, c’est que quand ils lâchent, tout lâche. Et il n’est plus exclu qu’un voyou kidnappe l’UMP à son profit en 2011, comme, il y a à peine six ans, Sarkozy l’avait si bien fait lui-même…[/access]

Berlin über alles !

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La « politique européenne » de l’Allemagne racontée sur France 3 par Marie-France Garaud, chez Frédéric Taddei, à « Ce soir ou jamais » : « L’Allemagne n’a pas eu d’État entre Othon Ier et Bismarck, et les Reichs n’ont pas très bien réussi » (sic). Alors, explique MFG, elle a cherché à construire une structure pacifique et plurielle – « de préférence correspondant à l’ancienne Germanie ».

« À l’époque, il n’était pas question d’y intégrer les « pays du Club Med » (…) Mais aujourd’hui, l’Allemagne ne voit pas bien l’intérêt de payer ad vitam aeternam pour des pays envers lesquels elle ne ressent aucune solidarité. »

En disant cela, Mme Garaud ne critique nullement l’Allemagne. Au contraire elle jalouse, au nom de la France, sa souveraineté, c’est-à-dire sa volonté de puissance. Et moi du coup je me sens minable, comme au Congrès de Vienne ou au traité d’Utrecht…

Quoi de neuf ? Thucydide !

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Ce texte est paru il y a trois ans dans ma chronique « Télésubjectif » dans Valeurs Actuelles. L’heure est venue de le republier…

Vendredi dernier, dans le cadre de sa collection « Empreintes », France 5 nous proposait un portrait de Jacqueline de Romilly. Face à la Star’Ac sur TF1, c’est ce qu’on appelle de la contre-programmation !

Une heure durant l’Immortelle, aujourd’hui âgée de 94 ans, revisite donc avec nous les grandes étapes de sa vie. Une vie préfigurée déjà par son plus beau souvenir de jeunesse : le jour où sa mère lui offrit L’histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide en version bilingue … grec-latin !
Jacqueline de Romilly nous dit l’éblouissement que fut, et que n’a cessé d’être pour elle, cette découverte. En nous racontant « une toute petite guerre dont personne ne sait plus rien », le maître des historiens atteint à l’universel. Son récit éclaire par avance tous les conflits à venir, jusqu’aux deux guerres civiles européennes et au bourbier irakien…
Avec ce cadeau, la jeune fille a trouvé sa vocation : la défense et l’illustration de l’héritage hellénique, clé perdue de notre civilisation qui, du coup, semble hors d’elle-même.
Au-delà de Thucydide – auquel elle consacrera quand même vingt années de travail ! – Jacqueline découvre toute une culture et la pérennité, à travers tant de siècles, des valeurs dont elle est porteuse.

Ces idéaux, mis en scène par la tragédie grecque et incarnés dans la démocratie athénienne, n’ont rien perdu de leur actualité, c’est-à-dire de leur universalité. Si ça se trouve, c’est nous qui avons perdu le sens commun, noyés que nous sommes dans un « discours » toujours plus abstrait et déraciné : abscons, en un mot.

Eschyle et Thucydide, comme avant eux mon cher ami Solon, nous parlent de l’essentiel : la vie, qui tient tout entière dans notre conscience que seule sa fragilité peut expliquer sa beauté. Pour Mme de Romilly, il n’y a donc qu’un combat décisif : défendre, comme elle dit avec émotion , « mon grec que tout le monde abandonne ! » : une langue qu’on dit morte, et sans laquelle nous ne comprenons même plus notre propre vie.
Parce que, quand on tire le fil, c’est tout le tricot qui vient ! Sans grec, pas de latin ; sans latin, pas de français ; et sans une langue pour la formuler, plus de littérature ni de pensée – hormis peut-être la « déconstruction » derridéenne, qui ne fait que théoriser le vide…

Contre cette pulsion de mort qui ronge notre civilisation épuisée et amnésique, Jacqueline de Romilly se fait l’avocate de l’enseignement, le vrai : pas seulement l’acquisition de savoirs immédiatement utiles, mais la formation de l’esprit. Impossible d’apprendre à comprendre sans renouer le contact avec ceux qui l’ont fait avant nous. Comme dit ma copine Jacqueline, « on ne pense jamais tout seul ».

Philip Roth lance un mort sur orbite

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Avec Indignation, Philip Roth réinvente la mort. Il imagine une hypothèse d’une horreur absolue : une fois franchi le seuil de la mort, la conscience et la mémoire ne s’évanouissent pas. La vie s’en est allée, il vous est désormais impossible d’agir, plus jamais un instant nouveau ne se présentera à vous. Vous êtes absolument seul. Vous n’êtes plus « que conscience et remémoration ». Vous êtes condamné à voyager pour l’éternité dans la temporalité désormais close de votre vie. Cette invention est presque insoutenable, mais aussi d’une prodigieuse beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Abjection du conformisme puritain

En dépit de cette situation temporelle peu commune, Philip Roth nous livre avec Indignation un récit paradoxalement presque linéaire. Marcus Messner est mort à l’âge de 19 ans, le 31 mars 1952. Il nous raconte les six mois durant lesquels il travailla avec joie et ardeur auprès de son père dans la boucherie de Newark tenue par celui-ci, puis ses deux années d’étudiant. Il nous conte ses jeunes, ses vertes, ses dernières années. Nous le suivons pas à pas. Ou plus précisément, de faux pas en faux pas. Jusqu’à la mort.

À la fin d’Indignation, une question hante durablement le lecteur. Qui a tué Marcus Messner ? Une première réponse se présente avec évidence. C’est l’incurable fureur guerrière de l’homme, c’est la guerre de Corée. Cette puissance de mort possède un serviteur zélé : le conformisme et le puritanisme d’une grande partie de la bourgeoisie américaine et des dirigeants de l’université de Winesburg en particulier, qui ont consenti à envoyer Marcus tout droit en enfer.

Il est impossible de refermer Indignation sans éprouver une vive horreur, une immense tristesse, une colère brûlante, de la honte enfin si l’on est chrétien. Mais l’indignation de Marcus Messner ne contamine pas seulement le lecteur. Philip Roth lui-même se laisse emporter par la fureur désespérée de son personnage. Manquant au devoir de réserve du romancier, il reprend à son compte, à la fin du roman, l’indignation de Marcus et sa condamnation sans appel de toutes les religions, abruptement résumées au désir de mort. Cette prise de parti simplificatrice me semble la seule faiblesse formelle du chef-d’œuvre intitulé Indignation.

Par-delà l’abjection du conformisme puritain, dénoncée à raison par Roth, c’est l’indignation de Marcus Messner qui constitue le mystère cardinal du roman, son mystère le plus terrible et le plus profond. Si, à la lecture d’Indignation, il nous est difficile de savoir si Nietzsche a raison d’affirmer que « nul ne ment plus que l’homme indigné », il apparaît en revanche indéniable que nul ne meurt plus que l’homme indigné. Nul ne meurt plus que Marcus Messner.

Au milieu du roman survient une scène éblouissante qui jette rétrospectivement un doute sur le récit que Marcus a donné du conflit avec son père. Elle a lieu dans le bureau de Caudwell, doyen de l’université, où Marcus a été convoqué. Cette confrontation donne lieu à son plus violent accès d’indignation. Roth mêle dans cette scène l’atroce et le comique le plus noir. C’est une chansonnette dérisoire qui conduit Marcus aux abords de la mort. Face à Caudwell, voici qu’il fredonne dans sa tête un hymne guerrier chinois appris à l’école dans son enfance et qui culmine dans ces mots : « Indignation ! Indignation ! Indignation ! » Ces paroles absurdes le galvanisent irrésistiblement. Et la colère de Marcus éclate en une violente diatribe athée ponctuée de déclarations à la fois tremblantes et fracassantes.

Moralisateur obscène

Le personnage de Caudwell est un chef-d’œuvre d’ambiguïté romanesque. Qui est Caudwell ? Un infâme salopard, un chrétien hypocrite qui s’estime autorisé à soumettre ses étudiants à des interrogatoires sur leur vie intime ? Un chrétien épris prétendument de liberté, mais qui oblige ses étudiants à assister à la messe ? Un moralisateur obscène, qui exclut de son université les étudiants insoumis en sachant parfaitement qu’il les envoie ainsi en Corée rejoindre des montagnes de cadavres ? Oui. Oui. Caudwell est tout cela.

Mais ce n’est pas tout. Caudwell n’est pas seulement l’assassin de Marcus Messner. Il est aussi le seul homme à avoir sans doute percé le secret de son indignation, la vérité que Marcus dissimule au lecteur comme à lui-même tout au long du roman. Caudwell est aussi celui qui, dans le cadre d’un système abject auquel il consent, fera son possible, à plusieurs reprises, pour sauver la vie de Marcus. Lors de cet entretien, il accomplit un petit miracle : il oblige Marcus, pendant un instant bref et précieux, à détourner exceptionnellement son attention de ses persécuteurs pour regarder en face ce qui, dans sa vie, se répète toujours à l’identique. Caudwell, seul, lui fait brièvement entrevoir la façon dont Marcus envenime artificiellement chaque conflit. Son indignation n’est pas une colère juste et conséquente, une colère libre. Elle contient toujours un surplus de haine inavouable.

Le cul des poulets

Un beau jour, le père de Marcus a appris à son fils à vider un poulet, à plonger sa main vaillamment et à extirper les viscères. Durant un temps, Marcus a été fier d’accomplir, à l’instar de son père, ce qui n’était plaisant pour personne mais qui n’était pourtant pas dispensable. Le cul des poulets : c’était là ce que son père ignare avait de plus précieux à lui transmettre. Une leçon de vie décisive. La leçon qui, s’il ne l’avait pas rejetée ensuite de toutes ses tripes, lui aurait peut-être sauvé la vie. On peut appeler ça la traversée de l’Œdipe. Le consentement à la castration. La sienne et celle des autres. Tous dans le même panier.

Dans le récit de Marcus, dans la voix de Marcus, il y a un os. Et il se trouve que cet os est un boucher. Un boucher en forme de père. Un boucher douloureux coincé dans son gosier. Il n’a pas consenti, sans doute. Il a choisi une autre voie, infiniment plus périlleuse : celle de la plainte et de la fuite. Si le cul des poulets est dégoûtant, au fond, c’est la faute de mon père. C’est la faute du doyen. C’est la faute d’un autre qui m’indigne car, contrairement à moi, il n’est pas pur. Moi, Marcus Messner, j’ai voulu avoir « les mains propres ». J’ai à présent les mains mortes. Mes parents en sont morts de douleur.[/access]

Indignation

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La guerre, une histoire d’hommes, de vrais

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photo : US Army

Janus Metz est le réalisateur danois d’un film proprement hallucinant sorti mercredi dernier : Armadillo, un documentaire d’une heure quarante qui plonge le spectateur dans la guerre en Afghanistan aux côtés d’un bataillon de soldats danois. Difficile de savoir si le film est pour ou contre l’intervention. Il raconte autre chose, les hommes, jeunes plongés dans la violence, l’ennui, l’absurdité d’un pays dont ils ne voient rien, l’envie d’en découdre, les morts et l’excitation pour le combat. Embedded, au sens propre du terme, en 2009 dans la province sud du Helmand, Janus Metz et son équipe ont patrouillé comme les autres, essuyé les tirs des talibans comme ceux dont c’est le boulot. La guerre est livrée à hauteur de rangers et de casques équipés de caméras de vision nocturne. Sans négliger une esthétique assumée du film de guerre, le vrai.
Cette année, il y aura eu, de mon point de vue, deux événements spectaculaires liés à cette guerre : l’interview du Général Mac Chrystal dans Rolling Stone, qui sera démis de ses fonctions pour avoir parlé un peu trop crûment de l’intervention et de l’administration Obama, et Armadillo. Entretien avec Janus Metz.

Pourquoi avoir fait ce film ?
Quand nous avons monté le projet qui a donné Armadillo il y a trois ans, il n’y avait pas de débat sur l’intervention internationale en Afghanistan. Tout le monde se disait que c’était une bonne chose, une chose juste, que le monde occidental aille faire la guerre et traquer les terroristes là-bas. Moi j’avais envie de prendre cette histoire par le petit bout de la lorgnette, par une approche micro-politique des faits. Et puis, comme réalisateur de film, je rêvais de me colleter à la question de la guerre : parce que derrière la guerre il y a la question de l’humanité, de la violence, de la barbarie. C’est aussi l’endroit ou comprendre comment un jeune homme peut perdre son innocence, devenir un homme. J’étais curieux de la guerre…

Comment expliquez-vous qu’on débatte aussi peu de cette guerre dans les pays qui envoient des militaires sur place ?
L’Afghanistan, c’est loin. De nos préoccupations quotidiennes, mais aussi loin de notre paysage mental. C’est un pays perdu. Et puis, les talibans sont un ennemi très arrangeant : ils incarnent l’image parfaite du terroriste, il faut les combattre pour protéger notre sécurité. Cette guerre est juste, un point c’est tout, il n’est pas question de s’interroger sur le bienfondé de notre intervention.
Sur place, les talibans sont d’ailleurs des ennemis très postmodernes. Les combats d’aujourd’hui mettent tout à distance : les équipements, les drones, les caméras et j’en passe déréalisent une partie du combat. Et en face, vous vous retrouvez avec des insurgés invisibles, des combattants fantômes, qui utilisent des techniques de combat non conventionnelles, se cachent au milieu des civils, suivent des stratégies d’insurrection qui déjouent toutes les tactiques habituelles apprises par les soldats. Je le voyais bien dans le camp retranché des Danois, Armadillo : au fur et à la mesure que le temps passait, les hommes devenaient paranoïaques, n’avaient qu’un but se retrouver en face des ennemis pour les tuer.

Justement, ces soldats Danois que vous filmez, ils n’ont l’air de rien comprendre à ce qui se joue autour d’eux…
Tout d’abord, ce sont des soldats ; ils sont là et ne posent pas de questions sur la légitimité de leur mission. Pour la plupart d’entre eux, venir combattre, c’est avant tout suivre un projet personnel. Ils apprennent à devenir des hommes, à appartenir à un groupe. Pour le reste, ils ne voient rien du pays qui de toute façon n’existe pas. Leur camp, Armadillo est un petit Danemark. Ils n’ont aucun lien avec les Afghans, même s’ils sont censés nouer des liens avec eux, et les inciter à collaborer. Pour les gosses sur place, ces soldats sont des aliens. Ils ont beau porter des armes sophistiquées, les mômes se foutent de leur gueule et se demandent ce qu’ils font là. L’incompréhension – malgré la présence d’un interprète Danois et de personnels recrutés sur place – est totale.

Le film a provoqué un énorme débat au Danemark à sa sortie
Il y a un avant et un après Armadillo au Danemark. Avant le film, les militaires dévaluaient toute tentative de discussion sur l’intervention disant, « vous ne savez pas ce que nous avons vécu sur place. » Mais nous avons vécu avec eux, nous avons fait les patrouilles, nous avons pris le temps nécessaire pour travailler. En voyant le film, les gens se sont dits que, du coup, il était peut-être compliqué de vouloir construire la paix sur les morts d’une telle guerre.
Ensuite, les autorités ont bien essayé d’arrêter le film en cours de route, quand nous avons filmé ce qui ressemble à une bavure et qu’une enquête de la police militaire a été diligentée après une opération. Mais le ministère de la Défense s’est rendu compte que le scandale aurait probablement été plus grand s’ils nous avaient interdit de continuer à travailler.
Je n’ai pas voulu faire de film contre la guerre, les militaires qui nous ont fait confiance et que nous avons filmés l’ont bien compris. J’ai vu en étant avec eux ce que c’est que repousser ses limites, l’excitation qu’il y a à approcher la mort.

Dans le fond vous décrivez plus un monde d’hommes, que la guerre stricto sensu…
Oui. Ces hommes sont là pour des raisons personnelles précises. Ils vont construire là-bas, dans les combats, leur identité entre mâles bourrés de testostérone. Ils vont avoir des amis qui vont mourir, d’autres qui vont être blessés. La plupart du temps, ils attendent dans le camp : c’était très important pour nous de montrer ça dans le film, cette vie d’attente, de tension, de déception en attendant les combats. Cette vie entre hommes, sans femmes autres que celles qu’ils regardent ensemble dans les films pornos… Les plus jeunes vont prendre modèle sur les gros durs de l’unité. Construire une masculinité indéfectiblement liée aux combats. Cette violence de la guerre, des balles qui passent près de vous, du sang, il n’y a guère que dans le sexe qu’on puisse la rencontrer. D’ailleurs, tout ramène au sexe : il faut voir comment on parle des armes, comment on les touche, comment elles sont baptisées par les soldats…
Evidemment, après une telle expérience, c’est très difficile pour eux de revenir à la réalité, à la banalité de l’existence. Leurs petites amies sont ennuyeuses, rester à la maison à regarder la télé, quel intérêt ça peut avoir ? La guerre simplifie les choses, c’est blanc ou noir. On tire, ou on meurt. Tout a un sens direct, alors qu’une fois rentré au Danemark, la vie est un poil plus complexe. La plupart des jeunes que nous avons suivis vont repartir sur place l’an prochain, pour une nouvelle mission.

Armadillo est-il un film pour ou contre cette guerre ?
Je ne sais pas ; c’est un film qui explore la zone grise de la guerre et qui raconte les choses depuis le sol. Il n’y a pas de perspective morale dans Armadillo, si ce n’est qu’il montre ce qu’est perdre son innocence.

Rama radicale-réaliste ?

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Rama Yade a rejoint le Parti Radical de Jean-Louis Borloo. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi quand j’entends Parti Radical, j’imagine de sympathiques notables laïcards, bons vivants, à l’embonpoint républicain, sortant de table et affichant un teint de brique où se lisent les prodromes de la crise d’apoplexie. Rien, donc, qui ne rappelle de près ou de loin l’impeccable plastique et le sourire ravageur de l’ancienne secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme puis à la Jeunesse et aux Sports. Politiquement, le coup est pourtant plutôt malin. Rama Yade a compris que la vieille boutique valoisienne a toujours représenté une manière sympa d’être de droite, avec ce qu’il faut d’ADN républicain pour éviter les dérives libérales et sécuritaires. En plus, si l’on en croit l’entretien qu’elle a donné au Parisien, son intention de reconquérir l’électorat du Front National « par la gauche » en insistant sur la cohésion sociale montre une analyse de la situation plutôt fine. Elle a compris en effet que la façon dont le gouvernement court après l’électorat lepéniste en croyant que ses préoccupations premières sont toujours la sécurité et l’immigration est tout aussi inefficace que celle des moralisateurs d’une certaine gauche qui culpabilise le vilain « électeur facho ».

Partis en laissant une adresse

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photo : Guillaume Lemoine

Les savants fous du structuralisme et les laborantins du Nouveau roman ont voulu tuer le personnage, c’est-à-dire tuer le roman, genre jugé dépassé et lié au triomphe de la bourgeoisie au XIXe siècle. Ils n’ont heureusement pas réussi leur coup.[access capability= »lire_inedits »] Le livre charmant de Didier Blonde, Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature, participe, à sa manière érudite et vagabonde, de cette défaite infligée à ceux qui ont cru en avoir fini avec la silhouette massive de Maigret (132, boulevard Richard-Lenoir), la méditation amoureuse d’Aurélien sur le masque de l’Inconnue de la Seine (une garçonnière au 4ème étage, quai de Bourbon, avec vue panoramique sur le fleuve), l’acidulée Claudine qui n’aime pas les tubs et préfère, pour prendre son bain, « un bon cuveau de Montigny, en sapin cerclé, où je m’assois en tailleur, dans l’eau chaude, et qui râpe agréablement le derrière. » (28, rue Jacob) ou encore les étreintes secrètes d’Esther Van Gobseck, surnommée « La Torpille », courtisane au grand cœur, et de Lucien de Rubempré (rue Taitbout).

Anecdotique, léger, gratuit, le Répertoire de Didier Blonde ? Pas sûr du tout.
Le degré de réalité des personnages romanesques se mesure avant tout à l’écho qu’ils ont sur notre vie. Félicien Marceau remarquait, quand il parlait de son indépassable Balzac et son monde, que finalement, on connaissait beaucoup mieux Rastignac ou l’admirable vicomtesse de Beauséant de La Femme abandonnée que son propre voisin de palier et qu’un personnage romanesque, pour le lecteur qui le fréquente, est finalement beaucoup plus important, beaucoup plus vivant que les vivants que l’on côtoie dans la rue. Ceux qui se sont sentis très peu concernés à l’enterrement d’une très lointaine grand-tante mais qui ont les larmes aux yeux à chaque fois qu’ils relisent le récit de la mort du bon Porthos (rue du Vieux-Colombier) se sacrifiant avec un baril de poudre pour sauver ses amis dans Le Vicomte de Bragelonne comprendront ce que je veux dire.

De son côté, Nabokov, qui détestait la notion si postmoderne de « texte », aurait aussi aimé le travail de Didier Blonde et la conception implicite de la littérature qu’il suppose. L’auteur d’Ada ou l’ardeur préférait, en effet, demander à ses étudiants américains de décrire la chambre de Madame Bovary plutôt que de les faire disserter sur le statut du narrateur omniscient. C’était, pour lui, le seul moyen d’être certain qu’ils avaient, en quelque sorte, « métabolisé » le roman et qu’ils ne le réduisaient pas à un simple objet d’étude mais en faisaient, à proprement parler, un lieu que l’on peut habiter.

Comme il complète utilement son Répertoire par un index indiquant une répartition géographique des personnages par arrondissement, chacun pourra se faire son itinéraire de prédilection à travers le temps et l’espace. Pour notre part, nous hésitons entre aller passer la soirée chez Manon Lescaut (rue Vivienne) ou Odette de Crécy (rue La Pérouse).
Notre goût pour les femmes fatales et les gourgandines, décidément, nous perdra.[/access]

Attentat de Stockholm : cherchez la femme !

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Les Britanniques sont particulièrement ennuyés. Alors qu’ils souhaitaient vivement se faire oublier, c’est une fois de plus un de leurs résidents qui est impliqué dans un attentat islamiste, accréditant la thèse d’un foyer toujours plus actif et d’autorités complètement dépassées. Taimour Abdullawab Al-Abdaly a eu beau s’externaliser à Stockholm pour se faire sauter, il venait de Luton, banlieue bien connue pour son aéroport low cost qui vous met la Suède à un saut de puce et fréquentait très assidument la mosquée de son quartier où il ne faisait pas mystère de ses envies d’en découdre.

Comment un brave irakien installé au Royaume uni depuis 2001 après une jeunesse suédoise, qui aimait la bière, jouait à l’occasion les DJ et rêvait de devenir physiothérapeute a t-il pu projeter de tuer une centaine de personnes sur un parking ?
La MET (Metropolitan police) a sa petite idée. Cherchez la femme. En l’occurrence la Roumaine convertie, la pire. Selon une providentielle bunica (grand-mère) retrouvée au fin fond de la Roumanie, Abdaly aurait été dévoyé par sa propre épouse après un voyage en Afrique du Nord. Intriguée par le choix un peu spécial du prénom Oussama pour le petit dernier, la perspicace Maria Nedelcovici aurait immédiatement flairé la dérive extrémiste de sa petite-fille et averti Scotland Yard, comme il est d’usage chez toutes les bonnes grands-mères moldaves.

Billevesées, ont rétorqué le recteur de la mosquée de Luton et les amis du martyr. À Luton, Abdaly a plus que probablement rencontré d’autres fondamentalistes qui l’ont fourni en vidéos et prêches en tous genres propres à vous retourner n’importe quel fêtard. Sans être naturellement aucunement inquiété ni même interrogé.
Avant de chercher des noises aux veuves éplorées, les Brits pourraient commencer par s’interroger sur ces extraits vengeurs très largement diffusés sur internet et à la source de bien des vocations explosives avant même le 11 septembre. Ils ont justement sous la main un spécialiste qui a fait ses preuves. Une extradition, ça se négocie. Mister Assange ? Ce serait pour infiltrer discrètement les sites islamistes. Oui, après l’attentat en Suède… Mister Assange, on a été coupés ?

Dante et Kafka, corps à son

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Le dragon-caniche du nihilisme gît à présent à terre, le poitrail lacéré. L’animal qui vient de le terrasser est un monstre à deux têtes drôle, tonitruant, colossal et agile. La première tête de cette machination animale est celle de Dante. La seconde appartient à Franz Kafka. La rencontre de Dante et Kafka dans un seul corps musical a lieu au Théâtre de l’échangeur à Bagnolet, pour quelques jours encore, jusqu’au 20 décembre. Divine party, la création rude et nécessaire de la Compagnie des Endimanchés, est à mi-chemin du théâtre et du concert – dans ce qu’ils ont de moins théâtral et de plus concerté. La pièce se divise en trois volets : Enfer, Purgatoire et Paradis.

Divine party convoque de larges extraits de la Divine Comédie, magnifiquement dits ou chantés en italien, sur lesquels sont tissés de petits textes de Kafka chantés en allemand, qui viennent se mêler au texte de Dante comme des ritournelles diaboliques. Les traductions françaises sont projetées sur différents écrans, tandis qu’un chaos burlesque et multiforme se déploie sur la scène avec une inventivité remarquable. La composition – qui renouvelle l’art du motet des origines – relève d’une polyphonie débordante de force et de vie. Il faut consentir à cette simultanéité opulente de formes, de langues, de visions et de sons. Un grand nombre d’instants et d’agencements sont d’une grande beauté. Au milieu du chemin de notre vie, vous avancez dans une forêt âpre et obscure. Vous rencontrez des morts, deux boxeurs primitifs, des enchantements comiques et un hilarant vieillard, commentateur pédant de Dante et d’Aristote, qui vous cause un peu entéléchies, n’est-ce-pas ?

Tout ce bordel dure plus de trois heures, mais les volets peuvent être vus séparément. Il met le spectateur physiquement à rude épreuve. Mais il s’est déjà vu que des gringalets dans mon genre en ressortent en vie. Beaucoup plus en vie. Une seule réserve personnelle : le niveau sonore extrêmement élevé. La polyphonie est menacée par le danger du fortissimo continu, qui peut produire par moments une saturation des perceptions. Davantage d’aérations et de trouées auraient peut-être mieux servi le chatoiement de nuances présentes dans la composition.

Servis par les Endimanchés, Dante et Kafka vous attendent pour un vivifiant corps à corps, plein de bruit et de fureur. Conservez toute espérance, vous qui entrez.

2012 : et si ce n’était pas lui ?

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C’est la question qu’on n’ose pas se poser à droite. Ou plutôt qu’on commence à se poser, mais à voix vraiment basse. Et si on se passait dès 2012 de Sarkozy, de son style, de sa personnalité, de sa politique? Se passer de lui… mais pas de la victoire ! On n’est pas suicidaire comme à gauche, tout de même… D’ailleurs, il n’y a qu’à voir les sondages qui commencent à tester d’autres noms comme putatifs candidats à l’élection présidentielle pour saisir que l’actuel Président de la République a un problème. Un problème bien plus grave que sa cote d’amour calamiteuse dans les études d’opinion qui, en théorie, peut toujours se redresser. Un problème de fond : il n’y a pas de sarkozystes parce que le sarkozysme, ça n’existe pas.[access capability= »lire_inedits »]

On aurait pu croire, au lendemain de son élection, que la doctrine allait tenir avec quelques slogans assez couillus : « Se lever tôt pour travailler plus pour gagner plus », la « croissance avec les dents », le « kärcher » en banlieue, et on en oublie au rayon « y’a qu’à »… Puis un truc a déconné, même le dedroite le plus naïf s’en est vite rendu compte: leur chef, qui est donc aussi le chef de l’Etat, les bouscule, les malmène, voire n’hésite pas à leur marcher dessus en les secouant tous azimuts. En choisissant des ministres de gauche, en faisant l’atlantiste à fond, en n’étant pas assez libéral en matière économique…

À tel point qu’aujourd’hui, si le boss tient ses troupes, ce n’est pas par le credo, mais par les chocottes, ou les susucres, ce qui revient au même. Il fallait les voir, nos députés de droite, faire les beaux pendant tout l’entracte précédant le remaniement (six mois sans sursis, tout de même), guignant tous un poste de sous-secrétaire aux feuilles mortes. Au bas mot, on avait 200 ministres potentiels à la veille du vrai-faux changement. Mais ce genre de trouille-là, ça n’a qu’un temps. Surtout quand le parfum d’une dégelée possible commence à monter des circonscriptions rurales profondes ou banlieusardes middle-class.

On a juste oublié, à l’Elysée, que, pour que la mayonnaise prenne − et pour qu’elle tienne −, il fallait y ajouter une dose d’idéologie. Ouais, le gros mot, celui qui hérisse le sarkozus pragmaticus. Ou à défaut d’idéologie, un vague noyau dur de doctrine. Un corpus qui fait que le député d’Indre-et-Loire ou le militant de Chatou accepteront de se faire pourrir sur les marchés pendant des mois et enchaîneront sans ciller les réunions avec des vieilles bigotes et des râleurs professionnels dans des salles surchauffées ou des préaux surgelés, bref continueront à croire à la victoire, à l’UMP et à la France.

Pour fédérer ce sursaut, il n’est pas sûr que Sarkozy soit encore l’homme de la situation. Pour les grognards de la droite d’en-bas, celle du RPR jamais mort, Sarko s’est giscardisé à force de fascination pour le camp d’en face et de mesures spectaculaires qui ne tiennent pas sur la durée, y compris en matière de sécurité. Ce sentiment porte un nom : le désamour.

Du coup, les soupirants se réveillent: Fillon bien sûr, Borloo évidemment, Villepin, pourquoi pas… Dommage que Chirac soit à l’article de l’hospice, sinon on irait le chercher. Ça commence même à démanger Copé et Baroin, jusque-là autoprogrammés pour 2017, et qui commencent à se demander s’ils ne pourraient pas aller un poil plus vite. Une chose est sûre : le dyptique Sarko/mauvaise pioche commence doucement à ne plus être une hérésie.

Pour l’instant la question est encore taboue. Mais le drame, avec les tabous, c’est que quand ils lâchent, tout lâche. Et il n’est plus exclu qu’un voyou kidnappe l’UMP à son profit en 2011, comme, il y a à peine six ans, Sarkozy l’avait si bien fait lui-même…[/access]

Berlin über alles !

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La « politique européenne » de l’Allemagne racontée sur France 3 par Marie-France Garaud, chez Frédéric Taddei, à « Ce soir ou jamais » : « L’Allemagne n’a pas eu d’État entre Othon Ier et Bismarck, et les Reichs n’ont pas très bien réussi » (sic). Alors, explique MFG, elle a cherché à construire une structure pacifique et plurielle – « de préférence correspondant à l’ancienne Germanie ».

« À l’époque, il n’était pas question d’y intégrer les « pays du Club Med » (…) Mais aujourd’hui, l’Allemagne ne voit pas bien l’intérêt de payer ad vitam aeternam pour des pays envers lesquels elle ne ressent aucune solidarité. »

En disant cela, Mme Garaud ne critique nullement l’Allemagne. Au contraire elle jalouse, au nom de la France, sa souveraineté, c’est-à-dire sa volonté de puissance. Et moi du coup je me sens minable, comme au Congrès de Vienne ou au traité d’Utrecht…

Quoi de neuf ? Thucydide !

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Ce texte est paru il y a trois ans dans ma chronique « Télésubjectif » dans Valeurs Actuelles. L’heure est venue de le republier…

Vendredi dernier, dans le cadre de sa collection « Empreintes », France 5 nous proposait un portrait de Jacqueline de Romilly. Face à la Star’Ac sur TF1, c’est ce qu’on appelle de la contre-programmation !

Une heure durant l’Immortelle, aujourd’hui âgée de 94 ans, revisite donc avec nous les grandes étapes de sa vie. Une vie préfigurée déjà par son plus beau souvenir de jeunesse : le jour où sa mère lui offrit L’histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide en version bilingue … grec-latin !
Jacqueline de Romilly nous dit l’éblouissement que fut, et que n’a cessé d’être pour elle, cette découverte. En nous racontant « une toute petite guerre dont personne ne sait plus rien », le maître des historiens atteint à l’universel. Son récit éclaire par avance tous les conflits à venir, jusqu’aux deux guerres civiles européennes et au bourbier irakien…
Avec ce cadeau, la jeune fille a trouvé sa vocation : la défense et l’illustration de l’héritage hellénique, clé perdue de notre civilisation qui, du coup, semble hors d’elle-même.
Au-delà de Thucydide – auquel elle consacrera quand même vingt années de travail ! – Jacqueline découvre toute une culture et la pérennité, à travers tant de siècles, des valeurs dont elle est porteuse.

Ces idéaux, mis en scène par la tragédie grecque et incarnés dans la démocratie athénienne, n’ont rien perdu de leur actualité, c’est-à-dire de leur universalité. Si ça se trouve, c’est nous qui avons perdu le sens commun, noyés que nous sommes dans un « discours » toujours plus abstrait et déraciné : abscons, en un mot.

Eschyle et Thucydide, comme avant eux mon cher ami Solon, nous parlent de l’essentiel : la vie, qui tient tout entière dans notre conscience que seule sa fragilité peut expliquer sa beauté. Pour Mme de Romilly, il n’y a donc qu’un combat décisif : défendre, comme elle dit avec émotion , « mon grec que tout le monde abandonne ! » : une langue qu’on dit morte, et sans laquelle nous ne comprenons même plus notre propre vie.
Parce que, quand on tire le fil, c’est tout le tricot qui vient ! Sans grec, pas de latin ; sans latin, pas de français ; et sans une langue pour la formuler, plus de littérature ni de pensée – hormis peut-être la « déconstruction » derridéenne, qui ne fait que théoriser le vide…

Contre cette pulsion de mort qui ronge notre civilisation épuisée et amnésique, Jacqueline de Romilly se fait l’avocate de l’enseignement, le vrai : pas seulement l’acquisition de savoirs immédiatement utiles, mais la formation de l’esprit. Impossible d’apprendre à comprendre sans renouer le contact avec ceux qui l’ont fait avant nous. Comme dit ma copine Jacqueline, « on ne pense jamais tout seul ».

Philip Roth lance un mort sur orbite

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Avec Indignation, Philip Roth réinvente la mort. Il imagine une hypothèse d’une horreur absolue : une fois franchi le seuil de la mort, la conscience et la mémoire ne s’évanouissent pas. La vie s’en est allée, il vous est désormais impossible d’agir, plus jamais un instant nouveau ne se présentera à vous. Vous êtes absolument seul. Vous n’êtes plus « que conscience et remémoration ». Vous êtes condamné à voyager pour l’éternité dans la temporalité désormais close de votre vie. Cette invention est presque insoutenable, mais aussi d’une prodigieuse beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Abjection du conformisme puritain

En dépit de cette situation temporelle peu commune, Philip Roth nous livre avec Indignation un récit paradoxalement presque linéaire. Marcus Messner est mort à l’âge de 19 ans, le 31 mars 1952. Il nous raconte les six mois durant lesquels il travailla avec joie et ardeur auprès de son père dans la boucherie de Newark tenue par celui-ci, puis ses deux années d’étudiant. Il nous conte ses jeunes, ses vertes, ses dernières années. Nous le suivons pas à pas. Ou plus précisément, de faux pas en faux pas. Jusqu’à la mort.

À la fin d’Indignation, une question hante durablement le lecteur. Qui a tué Marcus Messner ? Une première réponse se présente avec évidence. C’est l’incurable fureur guerrière de l’homme, c’est la guerre de Corée. Cette puissance de mort possède un serviteur zélé : le conformisme et le puritanisme d’une grande partie de la bourgeoisie américaine et des dirigeants de l’université de Winesburg en particulier, qui ont consenti à envoyer Marcus tout droit en enfer.

Il est impossible de refermer Indignation sans éprouver une vive horreur, une immense tristesse, une colère brûlante, de la honte enfin si l’on est chrétien. Mais l’indignation de Marcus Messner ne contamine pas seulement le lecteur. Philip Roth lui-même se laisse emporter par la fureur désespérée de son personnage. Manquant au devoir de réserve du romancier, il reprend à son compte, à la fin du roman, l’indignation de Marcus et sa condamnation sans appel de toutes les religions, abruptement résumées au désir de mort. Cette prise de parti simplificatrice me semble la seule faiblesse formelle du chef-d’œuvre intitulé Indignation.

Par-delà l’abjection du conformisme puritain, dénoncée à raison par Roth, c’est l’indignation de Marcus Messner qui constitue le mystère cardinal du roman, son mystère le plus terrible et le plus profond. Si, à la lecture d’Indignation, il nous est difficile de savoir si Nietzsche a raison d’affirmer que « nul ne ment plus que l’homme indigné », il apparaît en revanche indéniable que nul ne meurt plus que l’homme indigné. Nul ne meurt plus que Marcus Messner.

Au milieu du roman survient une scène éblouissante qui jette rétrospectivement un doute sur le récit que Marcus a donné du conflit avec son père. Elle a lieu dans le bureau de Caudwell, doyen de l’université, où Marcus a été convoqué. Cette confrontation donne lieu à son plus violent accès d’indignation. Roth mêle dans cette scène l’atroce et le comique le plus noir. C’est une chansonnette dérisoire qui conduit Marcus aux abords de la mort. Face à Caudwell, voici qu’il fredonne dans sa tête un hymne guerrier chinois appris à l’école dans son enfance et qui culmine dans ces mots : « Indignation ! Indignation ! Indignation ! » Ces paroles absurdes le galvanisent irrésistiblement. Et la colère de Marcus éclate en une violente diatribe athée ponctuée de déclarations à la fois tremblantes et fracassantes.

Moralisateur obscène

Le personnage de Caudwell est un chef-d’œuvre d’ambiguïté romanesque. Qui est Caudwell ? Un infâme salopard, un chrétien hypocrite qui s’estime autorisé à soumettre ses étudiants à des interrogatoires sur leur vie intime ? Un chrétien épris prétendument de liberté, mais qui oblige ses étudiants à assister à la messe ? Un moralisateur obscène, qui exclut de son université les étudiants insoumis en sachant parfaitement qu’il les envoie ainsi en Corée rejoindre des montagnes de cadavres ? Oui. Oui. Caudwell est tout cela.

Mais ce n’est pas tout. Caudwell n’est pas seulement l’assassin de Marcus Messner. Il est aussi le seul homme à avoir sans doute percé le secret de son indignation, la vérité que Marcus dissimule au lecteur comme à lui-même tout au long du roman. Caudwell est aussi celui qui, dans le cadre d’un système abject auquel il consent, fera son possible, à plusieurs reprises, pour sauver la vie de Marcus. Lors de cet entretien, il accomplit un petit miracle : il oblige Marcus, pendant un instant bref et précieux, à détourner exceptionnellement son attention de ses persécuteurs pour regarder en face ce qui, dans sa vie, se répète toujours à l’identique. Caudwell, seul, lui fait brièvement entrevoir la façon dont Marcus envenime artificiellement chaque conflit. Son indignation n’est pas une colère juste et conséquente, une colère libre. Elle contient toujours un surplus de haine inavouable.

Le cul des poulets

Un beau jour, le père de Marcus a appris à son fils à vider un poulet, à plonger sa main vaillamment et à extirper les viscères. Durant un temps, Marcus a été fier d’accomplir, à l’instar de son père, ce qui n’était plaisant pour personne mais qui n’était pourtant pas dispensable. Le cul des poulets : c’était là ce que son père ignare avait de plus précieux à lui transmettre. Une leçon de vie décisive. La leçon qui, s’il ne l’avait pas rejetée ensuite de toutes ses tripes, lui aurait peut-être sauvé la vie. On peut appeler ça la traversée de l’Œdipe. Le consentement à la castration. La sienne et celle des autres. Tous dans le même panier.

Dans le récit de Marcus, dans la voix de Marcus, il y a un os. Et il se trouve que cet os est un boucher. Un boucher en forme de père. Un boucher douloureux coincé dans son gosier. Il n’a pas consenti, sans doute. Il a choisi une autre voie, infiniment plus périlleuse : celle de la plainte et de la fuite. Si le cul des poulets est dégoûtant, au fond, c’est la faute de mon père. C’est la faute du doyen. C’est la faute d’un autre qui m’indigne car, contrairement à moi, il n’est pas pur. Moi, Marcus Messner, j’ai voulu avoir « les mains propres ». J’ai à présent les mains mortes. Mes parents en sont morts de douleur.[/access]

Indignation

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La guerre, une histoire d’hommes, de vrais

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photo : US Army
photo : US Army

Janus Metz est le réalisateur danois d’un film proprement hallucinant sorti mercredi dernier : Armadillo, un documentaire d’une heure quarante qui plonge le spectateur dans la guerre en Afghanistan aux côtés d’un bataillon de soldats danois. Difficile de savoir si le film est pour ou contre l’intervention. Il raconte autre chose, les hommes, jeunes plongés dans la violence, l’ennui, l’absurdité d’un pays dont ils ne voient rien, l’envie d’en découdre, les morts et l’excitation pour le combat. Embedded, au sens propre du terme, en 2009 dans la province sud du Helmand, Janus Metz et son équipe ont patrouillé comme les autres, essuyé les tirs des talibans comme ceux dont c’est le boulot. La guerre est livrée à hauteur de rangers et de casques équipés de caméras de vision nocturne. Sans négliger une esthétique assumée du film de guerre, le vrai.
Cette année, il y aura eu, de mon point de vue, deux événements spectaculaires liés à cette guerre : l’interview du Général Mac Chrystal dans Rolling Stone, qui sera démis de ses fonctions pour avoir parlé un peu trop crûment de l’intervention et de l’administration Obama, et Armadillo. Entretien avec Janus Metz.

Pourquoi avoir fait ce film ?
Quand nous avons monté le projet qui a donné Armadillo il y a trois ans, il n’y avait pas de débat sur l’intervention internationale en Afghanistan. Tout le monde se disait que c’était une bonne chose, une chose juste, que le monde occidental aille faire la guerre et traquer les terroristes là-bas. Moi j’avais envie de prendre cette histoire par le petit bout de la lorgnette, par une approche micro-politique des faits. Et puis, comme réalisateur de film, je rêvais de me colleter à la question de la guerre : parce que derrière la guerre il y a la question de l’humanité, de la violence, de la barbarie. C’est aussi l’endroit ou comprendre comment un jeune homme peut perdre son innocence, devenir un homme. J’étais curieux de la guerre…

Comment expliquez-vous qu’on débatte aussi peu de cette guerre dans les pays qui envoient des militaires sur place ?
L’Afghanistan, c’est loin. De nos préoccupations quotidiennes, mais aussi loin de notre paysage mental. C’est un pays perdu. Et puis, les talibans sont un ennemi très arrangeant : ils incarnent l’image parfaite du terroriste, il faut les combattre pour protéger notre sécurité. Cette guerre est juste, un point c’est tout, il n’est pas question de s’interroger sur le bienfondé de notre intervention.
Sur place, les talibans sont d’ailleurs des ennemis très postmodernes. Les combats d’aujourd’hui mettent tout à distance : les équipements, les drones, les caméras et j’en passe déréalisent une partie du combat. Et en face, vous vous retrouvez avec des insurgés invisibles, des combattants fantômes, qui utilisent des techniques de combat non conventionnelles, se cachent au milieu des civils, suivent des stratégies d’insurrection qui déjouent toutes les tactiques habituelles apprises par les soldats. Je le voyais bien dans le camp retranché des Danois, Armadillo : au fur et à la mesure que le temps passait, les hommes devenaient paranoïaques, n’avaient qu’un but se retrouver en face des ennemis pour les tuer.

Justement, ces soldats Danois que vous filmez, ils n’ont l’air de rien comprendre à ce qui se joue autour d’eux…
Tout d’abord, ce sont des soldats ; ils sont là et ne posent pas de questions sur la légitimité de leur mission. Pour la plupart d’entre eux, venir combattre, c’est avant tout suivre un projet personnel. Ils apprennent à devenir des hommes, à appartenir à un groupe. Pour le reste, ils ne voient rien du pays qui de toute façon n’existe pas. Leur camp, Armadillo est un petit Danemark. Ils n’ont aucun lien avec les Afghans, même s’ils sont censés nouer des liens avec eux, et les inciter à collaborer. Pour les gosses sur place, ces soldats sont des aliens. Ils ont beau porter des armes sophistiquées, les mômes se foutent de leur gueule et se demandent ce qu’ils font là. L’incompréhension – malgré la présence d’un interprète Danois et de personnels recrutés sur place – est totale.

Le film a provoqué un énorme débat au Danemark à sa sortie
Il y a un avant et un après Armadillo au Danemark. Avant le film, les militaires dévaluaient toute tentative de discussion sur l’intervention disant, « vous ne savez pas ce que nous avons vécu sur place. » Mais nous avons vécu avec eux, nous avons fait les patrouilles, nous avons pris le temps nécessaire pour travailler. En voyant le film, les gens se sont dits que, du coup, il était peut-être compliqué de vouloir construire la paix sur les morts d’une telle guerre.
Ensuite, les autorités ont bien essayé d’arrêter le film en cours de route, quand nous avons filmé ce qui ressemble à une bavure et qu’une enquête de la police militaire a été diligentée après une opération. Mais le ministère de la Défense s’est rendu compte que le scandale aurait probablement été plus grand s’ils nous avaient interdit de continuer à travailler.
Je n’ai pas voulu faire de film contre la guerre, les militaires qui nous ont fait confiance et que nous avons filmés l’ont bien compris. J’ai vu en étant avec eux ce que c’est que repousser ses limites, l’excitation qu’il y a à approcher la mort.

Dans le fond vous décrivez plus un monde d’hommes, que la guerre stricto sensu…
Oui. Ces hommes sont là pour des raisons personnelles précises. Ils vont construire là-bas, dans les combats, leur identité entre mâles bourrés de testostérone. Ils vont avoir des amis qui vont mourir, d’autres qui vont être blessés. La plupart du temps, ils attendent dans le camp : c’était très important pour nous de montrer ça dans le film, cette vie d’attente, de tension, de déception en attendant les combats. Cette vie entre hommes, sans femmes autres que celles qu’ils regardent ensemble dans les films pornos… Les plus jeunes vont prendre modèle sur les gros durs de l’unité. Construire une masculinité indéfectiblement liée aux combats. Cette violence de la guerre, des balles qui passent près de vous, du sang, il n’y a guère que dans le sexe qu’on puisse la rencontrer. D’ailleurs, tout ramène au sexe : il faut voir comment on parle des armes, comment on les touche, comment elles sont baptisées par les soldats…
Evidemment, après une telle expérience, c’est très difficile pour eux de revenir à la réalité, à la banalité de l’existence. Leurs petites amies sont ennuyeuses, rester à la maison à regarder la télé, quel intérêt ça peut avoir ? La guerre simplifie les choses, c’est blanc ou noir. On tire, ou on meurt. Tout a un sens direct, alors qu’une fois rentré au Danemark, la vie est un poil plus complexe. La plupart des jeunes que nous avons suivis vont repartir sur place l’an prochain, pour une nouvelle mission.

Armadillo est-il un film pour ou contre cette guerre ?
Je ne sais pas ; c’est un film qui explore la zone grise de la guerre et qui raconte les choses depuis le sol. Il n’y a pas de perspective morale dans Armadillo, si ce n’est qu’il montre ce qu’est perdre son innocence.

Rama radicale-réaliste ?

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Rama Yade a rejoint le Parti Radical de Jean-Louis Borloo. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi quand j’entends Parti Radical, j’imagine de sympathiques notables laïcards, bons vivants, à l’embonpoint républicain, sortant de table et affichant un teint de brique où se lisent les prodromes de la crise d’apoplexie. Rien, donc, qui ne rappelle de près ou de loin l’impeccable plastique et le sourire ravageur de l’ancienne secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme puis à la Jeunesse et aux Sports. Politiquement, le coup est pourtant plutôt malin. Rama Yade a compris que la vieille boutique valoisienne a toujours représenté une manière sympa d’être de droite, avec ce qu’il faut d’ADN républicain pour éviter les dérives libérales et sécuritaires. En plus, si l’on en croit l’entretien qu’elle a donné au Parisien, son intention de reconquérir l’électorat du Front National « par la gauche » en insistant sur la cohésion sociale montre une analyse de la situation plutôt fine. Elle a compris en effet que la façon dont le gouvernement court après l’électorat lepéniste en croyant que ses préoccupations premières sont toujours la sécurité et l’immigration est tout aussi inefficace que celle des moralisateurs d’une certaine gauche qui culpabilise le vilain « électeur facho ».

Partis en laissant une adresse

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photo : Guillaume Lemoine
photo : Guillaume Lemoine

Les savants fous du structuralisme et les laborantins du Nouveau roman ont voulu tuer le personnage, c’est-à-dire tuer le roman, genre jugé dépassé et lié au triomphe de la bourgeoisie au XIXe siècle. Ils n’ont heureusement pas réussi leur coup.[access capability= »lire_inedits »] Le livre charmant de Didier Blonde, Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature, participe, à sa manière érudite et vagabonde, de cette défaite infligée à ceux qui ont cru en avoir fini avec la silhouette massive de Maigret (132, boulevard Richard-Lenoir), la méditation amoureuse d’Aurélien sur le masque de l’Inconnue de la Seine (une garçonnière au 4ème étage, quai de Bourbon, avec vue panoramique sur le fleuve), l’acidulée Claudine qui n’aime pas les tubs et préfère, pour prendre son bain, « un bon cuveau de Montigny, en sapin cerclé, où je m’assois en tailleur, dans l’eau chaude, et qui râpe agréablement le derrière. » (28, rue Jacob) ou encore les étreintes secrètes d’Esther Van Gobseck, surnommée « La Torpille », courtisane au grand cœur, et de Lucien de Rubempré (rue Taitbout).

Anecdotique, léger, gratuit, le Répertoire de Didier Blonde ? Pas sûr du tout.
Le degré de réalité des personnages romanesques se mesure avant tout à l’écho qu’ils ont sur notre vie. Félicien Marceau remarquait, quand il parlait de son indépassable Balzac et son monde, que finalement, on connaissait beaucoup mieux Rastignac ou l’admirable vicomtesse de Beauséant de La Femme abandonnée que son propre voisin de palier et qu’un personnage romanesque, pour le lecteur qui le fréquente, est finalement beaucoup plus important, beaucoup plus vivant que les vivants que l’on côtoie dans la rue. Ceux qui se sont sentis très peu concernés à l’enterrement d’une très lointaine grand-tante mais qui ont les larmes aux yeux à chaque fois qu’ils relisent le récit de la mort du bon Porthos (rue du Vieux-Colombier) se sacrifiant avec un baril de poudre pour sauver ses amis dans Le Vicomte de Bragelonne comprendront ce que je veux dire.

De son côté, Nabokov, qui détestait la notion si postmoderne de « texte », aurait aussi aimé le travail de Didier Blonde et la conception implicite de la littérature qu’il suppose. L’auteur d’Ada ou l’ardeur préférait, en effet, demander à ses étudiants américains de décrire la chambre de Madame Bovary plutôt que de les faire disserter sur le statut du narrateur omniscient. C’était, pour lui, le seul moyen d’être certain qu’ils avaient, en quelque sorte, « métabolisé » le roman et qu’ils ne le réduisaient pas à un simple objet d’étude mais en faisaient, à proprement parler, un lieu que l’on peut habiter.

Comme il complète utilement son Répertoire par un index indiquant une répartition géographique des personnages par arrondissement, chacun pourra se faire son itinéraire de prédilection à travers le temps et l’espace. Pour notre part, nous hésitons entre aller passer la soirée chez Manon Lescaut (rue Vivienne) ou Odette de Crécy (rue La Pérouse).
Notre goût pour les femmes fatales et les gourgandines, décidément, nous perdra.[/access]

Attentat de Stockholm : cherchez la femme !

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Les Britanniques sont particulièrement ennuyés. Alors qu’ils souhaitaient vivement se faire oublier, c’est une fois de plus un de leurs résidents qui est impliqué dans un attentat islamiste, accréditant la thèse d’un foyer toujours plus actif et d’autorités complètement dépassées. Taimour Abdullawab Al-Abdaly a eu beau s’externaliser à Stockholm pour se faire sauter, il venait de Luton, banlieue bien connue pour son aéroport low cost qui vous met la Suède à un saut de puce et fréquentait très assidument la mosquée de son quartier où il ne faisait pas mystère de ses envies d’en découdre.

Comment un brave irakien installé au Royaume uni depuis 2001 après une jeunesse suédoise, qui aimait la bière, jouait à l’occasion les DJ et rêvait de devenir physiothérapeute a t-il pu projeter de tuer une centaine de personnes sur un parking ?
La MET (Metropolitan police) a sa petite idée. Cherchez la femme. En l’occurrence la Roumaine convertie, la pire. Selon une providentielle bunica (grand-mère) retrouvée au fin fond de la Roumanie, Abdaly aurait été dévoyé par sa propre épouse après un voyage en Afrique du Nord. Intriguée par le choix un peu spécial du prénom Oussama pour le petit dernier, la perspicace Maria Nedelcovici aurait immédiatement flairé la dérive extrémiste de sa petite-fille et averti Scotland Yard, comme il est d’usage chez toutes les bonnes grands-mères moldaves.

Billevesées, ont rétorqué le recteur de la mosquée de Luton et les amis du martyr. À Luton, Abdaly a plus que probablement rencontré d’autres fondamentalistes qui l’ont fourni en vidéos et prêches en tous genres propres à vous retourner n’importe quel fêtard. Sans être naturellement aucunement inquiété ni même interrogé.
Avant de chercher des noises aux veuves éplorées, les Brits pourraient commencer par s’interroger sur ces extraits vengeurs très largement diffusés sur internet et à la source de bien des vocations explosives avant même le 11 septembre. Ils ont justement sous la main un spécialiste qui a fait ses preuves. Une extradition, ça se négocie. Mister Assange ? Ce serait pour infiltrer discrètement les sites islamistes. Oui, après l’attentat en Suède… Mister Assange, on a été coupés ?

Dante et Kafka, corps à son

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Le dragon-caniche du nihilisme gît à présent à terre, le poitrail lacéré. L’animal qui vient de le terrasser est un monstre à deux têtes drôle, tonitruant, colossal et agile. La première tête de cette machination animale est celle de Dante. La seconde appartient à Franz Kafka. La rencontre de Dante et Kafka dans un seul corps musical a lieu au Théâtre de l’échangeur à Bagnolet, pour quelques jours encore, jusqu’au 20 décembre. Divine party, la création rude et nécessaire de la Compagnie des Endimanchés, est à mi-chemin du théâtre et du concert – dans ce qu’ils ont de moins théâtral et de plus concerté. La pièce se divise en trois volets : Enfer, Purgatoire et Paradis.

Divine party convoque de larges extraits de la Divine Comédie, magnifiquement dits ou chantés en italien, sur lesquels sont tissés de petits textes de Kafka chantés en allemand, qui viennent se mêler au texte de Dante comme des ritournelles diaboliques. Les traductions françaises sont projetées sur différents écrans, tandis qu’un chaos burlesque et multiforme se déploie sur la scène avec une inventivité remarquable. La composition – qui renouvelle l’art du motet des origines – relève d’une polyphonie débordante de force et de vie. Il faut consentir à cette simultanéité opulente de formes, de langues, de visions et de sons. Un grand nombre d’instants et d’agencements sont d’une grande beauté. Au milieu du chemin de notre vie, vous avancez dans une forêt âpre et obscure. Vous rencontrez des morts, deux boxeurs primitifs, des enchantements comiques et un hilarant vieillard, commentateur pédant de Dante et d’Aristote, qui vous cause un peu entéléchies, n’est-ce-pas ?

Tout ce bordel dure plus de trois heures, mais les volets peuvent être vus séparément. Il met le spectateur physiquement à rude épreuve. Mais il s’est déjà vu que des gringalets dans mon genre en ressortent en vie. Beaucoup plus en vie. Une seule réserve personnelle : le niveau sonore extrêmement élevé. La polyphonie est menacée par le danger du fortissimo continu, qui peut produire par moments une saturation des perceptions. Davantage d’aérations et de trouées auraient peut-être mieux servi le chatoiement de nuances présentes dans la composition.

Servis par les Endimanchés, Dante et Kafka vous attendent pour un vivifiant corps à corps, plein de bruit et de fureur. Conservez toute espérance, vous qui entrez.

Légère baisse du chômage

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Baisse du chômage

Baisse du chômage