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Marine et le sociologue, fable moderne

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Un « rebond », dans le jargon de Libé, c’est comme qui dirait un texte de réflexion sur l’actualité. Dans le numéro de lundi donc, c’est le sociologue Eric Fassin qui rebondissait sur la « montée de Marine Le Pen ».

Sous le titre accrocheur « Pourquoi Marine défend les femmes, les gays, les juifs… », ledit Fassin nous explique que, contrairement à ce que raconte Libération sur « le FN de papa », oui « l’extrême droite a changé », et non il n’y a pas de quoi s’en féliciter ! En gros, l’extrême droite aussi, c’était mieux avant…

Marine, explique l’auteur, ce n’est plus seulement Jean-Marie ; c’est aussi Brice et Nicolas et leurs amis de l’UMP, tous unis désormais pour stigmatiser les mœurs islamiques au nom de la laïcité. Banal, direz-vous ? Mais attendez la chute, qui vaut son pesant de sociologie : il y a « convergence entre la droite et l’extrême droite célébrant une blanchité sexuelle revêtue d’oripeaux républicains », et « ce n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie sexuelle » !

Sur le coup, j’ai été bluffé : c’est quoi, la « démocratie sexuelle » ? On vote à membre levé ? Et à propos, pourquoi cette obsession à mettre Nicolas et Marine dans le même sac de couchage, malgré qu’ils en aient ? Et les juifs, dans tout ça ? Pourquoi figurent-ils dans le titre, et nulle part dans le papier ?

Bref, voilà où en est l’« antifascisme » ! Heureusement qu’on n’a pas le fascisme en plus…

Une semaine dans la vie de Marine

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Les finances du Front National, dit-on, ne sont guère florissantes. Mais pour la famille Le Pen, finalement, tout cela n’est pas si grave. Les dépenses que leur parti ne peut plus consacrer en tracts et autres matériels de propagande peuvent largement être compensées par la formidable propension de leurs adversaires auto-proclamés à prendre le relais.

Lyon, le 11 décembre dernier

Marine Le Pen est en campagne interne pour la présidence du FN sur les terres de son rival Bruno Gollnisch. Depuis quelques temps, son père et elle sont attaqués par les journaux Minute et Rivarol qui préfèrent le Lyonnais. Elle souhaite absolument défaire son parti de ses vieux oripeaux, pétainistes voire révisionnistes. La veille sur France 2, elle parle d’abomination quand son père évoquait un détail à propos de l’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale. C’est ainsi que, quand elle s’adresse « à ceux qui n’ont que la seconde guerre mondiale à la bouche », ce n’est pas à la gauche qu’elle pense mais bien à ses adversaires frontistes du jour. Les journalistes Christophe Forcari, de Libération, et Germain Treil, de France Info, expliquent ce malentendu à Daniel Schneidermann dans une vidéo. D’autres sources m’ont confirmé cette interprétation.

Samedi 12 décembre

Ouf ! Elle a jeté le masque. C’est bien la fille de son père, répète t-on en boucle. Pendant toute la semaine, quasisment toute la presse, y compris le journal de Christophe Forcari à sa une, nous explique que Marine Le Pen tentait de déborder Gollnisch sur sa droite montrant qu’elle était bien la fille de son père, avec une comparaison douteuse dont la famille a le secret, alors que la vice-présidente du FN, au contraire, exhortait les siens d’oublier un peu le passé et l’Occupation, pour se consacrer au présent et à des occupations bien plus actuelles. Le signal a notamment été donné par l’UMP à son conseil national, Jean-François Copé en tête, tout frais émoulu secrétaire général. La Gauche n’est pas en reste, bien entendu.

Lundi 13 décembre

Marine Le Pen ne s’attendait pas à un tel déferlement sur une phrase à usage interne d’autant qu’elle a été interprétée à contresens. Mais les premières réactions dans les fils de discussion sur internet lui donnent un indice, qui sera confirmé par les sondages deux ou trois jours plus tard : beaucoup de Français ne lui tiennent pas rigueur de cette phrase, même mal comprise. Elle décide donc de faire sienne la version donnée par la presse et tient conférence où elle dit persister et signer. Ainsi, elle conjugue son goût de la provocation, qu’elle a hérité de son père mais qu’elle réfrène le plus souvent, avec un coup politique servi sur un plateau par ses adversaires. Ces derniers vont continuer à s’enfoncer lamentablement.

Jours suivants

Les premiers sondages arrivent. Et tout le monde est bien obligé de constater que les prières de la rue Myhra ne déclenchent pas forcément l’empathie la plus évidente dans l’opinion. Tout ce joli monde, notamment le PS en colloque, va donc commencer à condamner cet état de fait, contre lequel on n’a strictement rien fait depuis des mois, préfecture de police et mairie de Paris réunies. Mais c’est pour mieux regretter le manque de lieux de culte musulmans, qui en serait à l’origine. Pas de bol : si, globalement en France, ce manque demeure un réel problème, ce n’est pas le cas pour l’histoire qui nous occupe. La Grande Mosquée de Paris -avec son superbe minaret- est vide à la même heure que les prières de rue du XVIIIe arrondissement. Et le Recteur Boubakeur a déjà invité tous les fidèles à venir y exercer leur culte plutôt que de bloquer la circulation. Boubakeur n’est pas fou. Il sait bien que l’origine de cette occupation n’a rien de pieuse mais est belle et bien politique. Une grande majorité ne vient pas du XVIIIe arrondissement mais de tout Paris et même des départements limitrophes. Ce qui implique deux conclusions : il n’y a pas d’islamisation[1. Comme le disait Guy Birenbaum à Ivan Rioufol cette semaine. Ou comme l’expliquait Emmanuel Todd à Ce soir ou jamais] puisqu’il faut que l’on vienne de tous les départements de la petite couronne pour occuper la rue Myhra en priant. Mais en niant le fait que cette occupation du domaine public a bien une origine fondamentaliste, on fait croire le contraire. Ainsi Libé et Copé font le boulot bien plus efficacement que Riposte Laïque, le bloc identitaire et Ivan Rioufol réunis pour suggérer cette idée d’islamisation. En l’occurrence, faire croire que les deux-mille prieurs de la rue Myhra habitent tous le quartier, c’est encore bien plus irresponsable que d’y jeter de l’huile sur le feu en organisant en apéro-saucisson.

C’est pourtant simple de dire non sans ostentation ; simple de voter une loi efficace sur le voile à l’école en 1989 au lieu d’attendre 2003 ; simple de prendre, contre burqa et niqab, un arrêté ministériel[2. Sur la même base juridique que les arrêtés municipaux pris par certains maires pour interdire de déambuler en maillots de bain dans les rues de stations balnéaires] au lieu de laisser pourrir la situation et d’être contraint de faire voter une loi ; simple d’interdire la première prière en pleine rue Myhra au lieu d’attendre que tout le quartier soit bloqué et que ce soit la vice-présidente du FN qui s’en émeuve et se mette 54 % des sondés dans la poche ; simple de refuser ces histoires de nourriture hallal alors que cela ne posait aucun problème à la très grande majorité des musulmans, il y a encore dix ans, de manger autrement ; simple de dire non à ceux qui réclament des horaires aménagés dans les piscines[3. En l’occurrence, la preuve qu’on peut dire non, c’est que c’est le cas de la quasi-totalité des maires et que seuls malheureux avant-gardistes ont eu cette faiblesse. N’est ce pas Jean-Luc Mélenchon qui a écrit qu’il saurait rappeler à Martine Aubry l’histoire des piscines lilloises ?].

En faisant preuve de cette coupable faiblesse face aux revendications d’origine politique et donc fondamentaliste, nos Diafoirus ne risquent pas seulement d’amener Marine Le Pen au second tour de la prochaine présidentielle avec des chances plus sérieuses de bien y figurer, ils finissent par pousser, aussi efficacement -sinon davantage- que ceux qui organisent aujourd’hui des assises européennes contre l’islamisation, des bataillons plus nombreux de musulmans modérés dans les bras accueillants des intégristes. Bel exploit !

La vérité toute nue, ça suffit !

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C’est entendu : notre vibrionnant Prez’ souffre d’innombrables défauts. Ambassadeurs étrangers inclus, tout le monde s’accorde à dire qu’il est susceptible, autoritaire, vulgaire, pas littéraire, pas grand, et ainsi de suite. Il y a cependant une carence qu’on ne pointe pas souvent du doigt et qui, à bien y réfléchir, paraît bien pire que les autres. Le problème est même si fondamental qu’on peut le considérer comme l’une des sources, voire la cause principale de l’« obsession Sarkozy » qui agite tant médias et citoyens.[access capability= »lire_inedits »] En résumé : Maître Sarko ne sait pas bien nous enfumer. Depuis le début de son règne, il manque à ce devoir élémentaire de tout homme politique : nous protéger de la part sombre et malodorante des affaires publiques ; nous épargner le spectacle gênant, et à la longue humiliant, d’un roi nu dont nous connaissons très bien les bourrelets, mais que nous nous lassons de devoir contempler jour après jour dans son plus simple appareil.

Nous autres citoyens ordinaires savons bien que les responsables politiques, président en tête, s’arrangent avec les lois, manipulent les médias, connaissent mal leurs dossiers, ne disent pas ce qu’ils pensent et disent ce qu’ils ne pensent pas pour gagner des électeurs, traitent les idées comme des produits dont ils changeront en cas de mévente, ignorent la vraie vie de leurs citoyens, favorisent leurs amis, placent les membres de leur famille, utilisent les services secrets pour nuire à leur ennemis, complètent le financement de leur campagne en sous-main, regardent les manifestants avec un air narquois, profèrent des gros mots, etc, etc. Non, cette vision ne relève pas d’une pulsion anti-élitiste. Elle puise à un savoir ancestral, partagé à tous les niveaux de l’échelle sociale et qui se nourrit de l’intuition profonde que, sauf bien sûr si on s’appelle de Gaulle, pour conquérir le pouvoir, et plus pour le conserver, il faut avoir une mentalité de petit ou de grand margoulin.

Le citoyen veut que les politiques miment la posture de la vertu

Cependant, tout en sachant pertinemment la vie politique soumise à une logique mafieuse, chaque citoyen attend de ses acteurs qu’ils miment la posture de la vertu. Et s’il y en a un qui ne doit pas faillir dans ce rôle, c’est évidemment le Prez’. Tous autant que nous sommes, nous demandons à Grand Margoulin d’affirmer avec aplomb que la politique n’a rien d’incompatible avec la morale commune. Le premier homme du pays doit parler comme si ses discours étaient fondés sur des réflexions profondes, comme si ses actions obéissaient à des idéaux. Il doit nous assurer que sa position n’est que la récompense de ses compétences, nous certifier qu’il n’y a aucun écart entre ses discours et ses actes, nous jurer que le souci de la nation le réveille au milieu de la nuit. Bref, tous autant que nous sommes, nous demandons au chef de l’Etat de nous raconter des fadaises avec talent. En France, la règle consiste à remplir ce devoir sur un ton paternaliste et pompeux. C’est ce qu’on appelle le panache.

Or, que se passe-t-il depuis plus de trois ans ? Depuis la minute où Sarkozy a été élu, depuis cet instant fatal au cours duquel, devant la France entière, il agita nonchalamment la main à la fenêtre de sa berline avant de rejoindre un symbole de la restauration de luxe, nous voilà quotidiennement contraints de regarder sous la jupe de la République. S’étalent désormais au grand jour des accointances, des manigances, des propos, un langage que la gent politique avait auparavant l’obligeance de garder dans l’ombre. Des vacances bolloréennes à la promotion accélérée du fiston, de l’officialisation de la mainmise présidentielle sur l’audiovisuel public aux pochettes kraft de la maison Bettencourt, de l’élégante éconduite d’un importun au Salon de l’agriculture au filage subtil de la métaphore pédophile, nous assistons en permanence au spectacle choquant de la réalité politique. Elu avec la promesse qu’il aurait le format pour nous conter pendant au moins cinq ans la belle histoire de la République irréprochable, Sarko s’est rapidement révélé piètre illusionniste. Il a bien essayé de faire le job mais, très vite, ses trucs se sont vus. Ses cartes sont tombées de ses manches les unes derrière les autres. Maintenant, les fils de son numéro de lévitation brillent à la lumière comme de gros câbles.

L’hyper-observé laisse beaucoup de portes ouvertes

Bien sûr, tout citoyen aime, de temps en temps, regarder par le trou de la serrure. Nous avons régulièrement besoin de vérifier que notre vision de la politique repose toujours sur la même réalité. Ce pointage nous rassure. Ordinairement, c’est la presse qui s’en charge. Son travail consiste à sortir de temps à autre un joli scandale qui nous permet de frissonner une minute avant de retourner à notre monde immaculé. Mais vivre l’œil collé à la porte ? Devoir contempler la vérité de la politique chaque jour de notre existence ? Autant nous obliger à traverser un abattoir chaque fois qu’on veut s’acheter de la viande ou, pire encore, nous résigner à recevoir nos cadeaux de Noël avec le ticket de caisse.

À la décharge de notre illusionniste déchu, le phénomène n’est pas entièrement de son fait. Si ses ratés virent à la psychose collective, c’est aussi parce que la moindre oreille de lapin qui dépasse de son chapeau fait l’objet d’une diffusion en boucle du matin au soir. Sarkozy n’a pas inventé Internet, ni les smartphones, ni les chaînes d’information en continu. Mais force est de constater que la victime y met du sien. Au lieu de boucher les trous de serrure, l’hyper-observé laisse beaucoup de portes grandes ouvertes et ferme très maladroitement les autres. Nous voilà comme Alex, le protagoniste d’Orange mécanique, ligotés sur un fauteuil, les yeux écarquillés de force, les pupilles vissées à un écran qui diffuse non-stop des scènes de sexe et de violence. Pour se rassurer, on peut toujours se dire que le film de Stanley Kubrick se termine bien. Enfin, ça dépend du point de vue…[/access]

Roland de Ground Zero

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Roland Dumas s’est lâché, jeudi 16 décembre chez Frédéric Taddéi : « Le 11 septembre, je n’y crois pas ! » a-t-il lancé sur le plateau de Ce soir ou jamais. Les autres invités, comme Pierre Lellouche, Thérèse Delpech ou Guy Sorman, en sont restés bouche bée, se demandant in petto si l’ancien ministre des affaires étrangères n’avait pas fumé la moquette avant d’entrer dans le studio.

Or ce n’était ni un lapsus, ni un propos de vieillard aux neurones détériorés. Le lendemain, Roland Dumas a enfoncé le clou sur le site islamiste radical « Oumma.com » en déclarant : « Eh bien, je crois qu’on ne peut pas faire plus clair ! Je ne crois pas à ce qui a été raconté à ce sujet (…) Il y a énormément de faits anormaux dans la version officielle. J’ai lu et étudié de nombreuses recherches faites sur la question. Beaucoup d’éléments ne tiennent pas ». En revanche, Roland Dumas croit au père Noël, qui l’a toujours bien pourvu en bottines Berlutti et en statuettes de Giacometti.

Contre la Crise : Cukor, Spencer, Katharine !

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Dehors, il fait froid. Dedans, on essaie de nous déprimer avec la hausse des huitres et la chute de l’Euro. Mais tout ça, on s’en fout : on a un plan anticrise en kevlar. Ce soir Arte diffuse à 20h40 Madame porte la culotte.

On ne va pas perdre de temps à vous expliquer qu’Adam’s Rib est une des plus grandes œuvres qu’Hollywood ait produit au sommet de son âge d’or. On ne va même pas essayer de vous appâter avec l’argument (Spencer Tracy procureur se retrouve face à face au tribunal avec Katharine Hepburn, son avocate d’épouse). On vous signalera à peine que sous les dialogues de sniper de Garson Kanin (Les juristes ne devraient jamais se marier entre eux, ça donne des enfants idiots et d’autres avocats) pointe un féminisme subtil, rock n’roll et égrillard, celui que les frères Coen ou Tarantino mettront quarante ans à ressusciter dans Fargo ou Kill Bill.

Non, on va juste vous intimer d’être devant le poste ce soir, parce qu’on vous aime bien…

Comment peut-on être islamophobe ?

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Ils ont bravé bien plus que la neige pour participer à ces « Assises contre l’islamisation » : la réprobation unanime de ceux qui savent ce qu’il faut penser, aimer, détester, approuver. Rassemblés, par-delà leurs divergences, sous haute protection policière à l’Espace Charenton, à quelques encablures du périphérique, ils n’en reviennent pas d’être là, aussi nombreux – un petit millier selon les organisateurs, pas loin à vue de nez – et d’entendre à la tribune ce qu’ils osent à peine penser.

La bonne nouvelle, c’est que le battage organisé par Forsane Al Izza n’a pas eu le succès escompté. Après avoir diffusé l’enregistrement de la conversation téléphonique dans laquelle ils menaçaient clairement les propriétaires de la salle, les responsables de ce site islamiste avaient promis « une énorme mobilisation inch’Allah » contre le rassemblement des « nazillons sionistes », mais attention, rappelaient-ils, « les frères avec les frères, les sœurs avec les sœurs ». Visiblement, Allah n’a pas voulu que ses fidèles se gèlent pour défendre la minorité d’entre eux qui a fait de sa religion le vecteur de la haine de l’Occident, de la France et des juifs. Et il a eu bien raison.

Derrière les cars de CRS, à peine 200 personnes ont répondu à l’appel des organisations de la gauche compassionnelle où on pense que le seul problème de la France, ce sont eux, les fachos, les beaufs nés quelque part qui n’aiment pas la culture et la religion des autres.

Dans ce face-à-face virtuel, tous se voient sincèrement comme des résistants. Dehors, ils entendent lutter contre le fascisme qui (re)vient, le vieux, à tendance brune, dont ils décèlent régulièrement les miasmes dans le discours du président. À l’intérieur, ils sont convaincus d’être les seuls à défendre nos libertés contre le fascisme nouveau, le vert, celui qui, selon eux, prétend « islamiser la France ». Ils en sont certains, ils ne mènent pas un combat d’arrière-garde, ils sont l’avant-garde. « Nos idées gagnent du terrain », répètent-ils, confiants. Sur ce point, il n’est pas sûr qu’ils se trompent. Mais comme toujours, les gens bien – les « belles personnes », dirait Jean-Luc Mélenchon -, si fiers de tolérer ce qu’ils ne subissent pas, préfèrent la gratification de la condamnation morale à l’âpre satisfaction de comprendre ce qui leur déplait.

Laïcards et catho-tradis

Des dizaines de journalistes sont venus voir de près à quoi ressemble un islamophobe. Encore qu’à l’air dégoûté qu’ils arborent ostensiblement, comme pour bien marquer qu’ils n’en sont pas, beaucoup semblent plutôt être venus chercher la confirmation de ce qu’ils savent déjà, qu’il n’y a là qu’un ramassis de gens d’extrême droite, de racistes qui camouflent leur haine des Arabes derrière le combat contre une islamisation qui relève du pur fantasme.

Il serait pourtant fort intéressant d’analyser ce qui rassemble dans un même lieu des laïcards purs et durs et des cathos-tradis – qui hoquettent en entendant Anne Zelensky rappeler qu’elle a été l’une des initiatrices du « Manifeste des 343 salopes » pour le droit à l’avortement -, des électeurs du Parti de Gauche et des partisans du Front national, des profs écœurés et des petits vieux effrayés, des antisémites (par tradition plus que par conviction) et des sionistes, des défenseurs d’une France blanche et des amoureux de la République, des gens horrifiés par la dépravation des mœurs et d’autres que révolte l’ordre prétendument moral qui, dans leurs quartiers, interdit à des adolescentes de découvrir le bonheur d’être femmes.

Ce qui frappe, en effet, quand on se promène dans la salle, c’est l’extraordinaire hétérogénéité du public. (Mes confrères qui accordent beaucoup plus d’importance aux différences ethniques qu’aux divergences idéologiques auront plutôt remarqué que la « diversité » n’était pas très présente). Tous ont en commun d’avoir été confrontés, dans leur vie quotidienne, à l’avancée des revendications religieuses et surtout, au recul de la République devant ces revendications. Tous ont peur de voir changer leur pays comme ils ont vu changer leur cité ou leur quartier.

Ils ne comprennent pas pourquoi ce sont eux les réprouvés et supportent de moins en moins qu’on les somme, en prime, d’applaudir une évolution, qui pour eux, est une régression : le durcissement des relations sociales sur des bases ethnico-religieuses, le rejet de leur mode de vie qu’ils lisent dans le regard de certains de leurs concitoyens, l’invocation de l’islam à tout propos et pour juger de tout, les provocations de petits crétins qui affichent leur satisfaction après un attentat islamiste. L’une raconte que sa fille s’est étonnée de manger des raviolis parce qu’à la cantine, c’est le « plat des musulmans », l’autre que son fils se fait traiter de « sale Français », un troisième que sa gamine refuse d’aller à la piscine parce que toutes ses copines sont exemptées « pour raison religieuse », un autre évoque un collègue qui parle de racisme dès que survient un désaccord.

Christian, qui se présente comme « catholique et hétérosexuel », est cadre dans une multinationale dans les Yvelines. « Dans ma boite, de plus en plus de musulmans pratiquent ostensiblement leur religion et imposent à tous leurs habitudes alimentaires. Dans les pots d’entreprises, il n’y a plus de porc. » Cette focalisation sur les interdits alimentaires peut sembler dérisoire quand on oublie que la nourriture est l’un des premiers éléments de la culture – au sens anthropologique du terme – et de la socialisation. Manger ensemble, c’est déjà appartenir au même monde. Et manger ce qu’on veut une liberté fondamentale. Mais alors, dira-t-on, et les juifs ? Christian n’a pas d’opinion. Enfin pas trop. « Les juifs vivent entre eux et ils n’emmerdent personne. Dans ma boite, il n’y en a presque pas et ils ne demandent rien. » Bon alors, et les juifs ? La question à cent balles. Celle qui me vaudra des flots de commentaires excités de tous les bords : ceux qui trouvent la question elle-même antisémite et ceux qui pensent que c’est pareil. D’autant plus que je n’ai pas de réponse, pas de réponse claire en tout cas. La pratique religieuse à forte dose isole, mais pour ceux que je connais, les juifs religieux le sont en dépit de l’isolement. Et quant à la minorité ultra qui a choisi de vivre séparée, au moins a-t-elle le bon goût de le faire discrètement, sans récriminer ni brûler de voitures. Or, à tort ou a raison, on a l’impression que, parmi les musulmans nouvellement convertis au hallal, il s’agit moins pour certains d’un choix religieux que d’une volonté d’afficher leur différence, voire leur non-appartenance à la collectivité. Manger hallal, pour des gamins qui ont du Coran une connaissance assez lointaine, c’est d’abord affirmer qu’ils ne sont pas comme ces impies de Céfrancs. Christian a longtemps hésité entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Mais puisque cette dernière est la seule à parler du problème qui l’obsède, son choix est fait. Et il faut absolument qu’elle gagne contre Gollnisch qui, selon Christian, rêve d’une France blanche : « Pour moi, cela relève de l’obscurantisme. » Marie-Josée, infirmière, a toujours voté à gauche et, à la dernière présidentielle, pour Ségolène Royal. « Mais je n’en ai pas honte », dit-elle, sans réaliser ce que cette proclamation a de cocasse. Elle ne sait pas à qui elle donnera sa voix la prochaine fois, « mais certainement pas à Marine, ça jamais ». Denis, qui dirige une petite entreprise avec son beau-frère, d’origine algérienne, n’a pas voulu voter Sarkozy : « Je pensais qu’il était raciste ». Dans sa famille, on a toujours habité en banlieue et on a toujours été de gauche. « On ne peut plus se cacher la réalité, le changement visuel de mon quartier, avec de plus en plus de femmes voilées, a accompagné un changement des mentalités. »

Même Fabrice Robert, le président du Bloc identitaire, co-organisateur des festivités avec « Riposte laïque » a un discours assez raisonnable. S’il reconnaît avoir été violemment « antisioniste », il prétend être aujourd’hui villipendé par la presse d’extrême droite comme « suppôt d’Israël » ; il défend l’identité européenne mais assure que pour lui, elle n’exclut pas ceux qui ne sont ni blancs, ni chrétiens : « Ceux qui arrivent doivent accepter la culture française. Les musulmans voudraient imposer leurs valeurs, mais c’est à eux de s’intégrer. »

S’il était possible de sortir des invectives, peut-être découvrirait-on là le véritable désaccord. La plupart des gens rassemblés à Charenton se disent ouverts, prêts à accepter leurs concitoyens issus de l’immigration comme des Français à part entière. À une condition : que ceux-ci s’adaptent à leur pays d’accueil au lieu de demander qu’il s’adapte à eux. « Ils sont les bienvenus chez nous s’ils adoptent nos valeurs et nos mœurs. » Ce qui suppose d’admettre qu’il y a des accueillants et des accueillis, un « chez nous » et un « chez eux ». Mais comment expliquer à tous ceux qui sont nés ici et qui n’ont guère d’attaches, sinon mythologiques, avec le pays de leurs parents ou de leurs grands-parents, qu’il existe une « culture dominante » à laquelle ils devraient se conformer ? Encore faudrait-il que cette culture soit elle-même autre chose qu’une mythologie que l’on brandit, encore faudrait-il que l’école soit capable de la transmettre, encore faudrait-il que la République tienne sa promesse. Encore faudrait-il que droits et devoirs marchent ensemble. Et inversement.
Sur l’écran, entre les interventions, défilent des images de manifestations violentes, de prières de rues ou de quartiers où, pour les filles, le voile est la règle et les cheveux au vent l’exception. Toutes montrent la même chose : dans les endroits où les musulmans sont majoritaires, les plus radicaux imposent leur ordre et leurs coutumes. Que cela nous plaise ou pas, voilà à quoi ressemble le multiculturalisme au quotidien pour des millions d’Européens.

Il n’empêche, les huées qui saluent ces images mettent franchement mal à l’aise. A l’évidence, si dans l’assistance, tous se battent contre la même chose, tous ne défendent pas la même chose. Certains ont allègrement franchi la limite qui sépare le rejet des pratiques de l’exclusion des individus. L’ennui, c’est que les images sont authentiques et qu’il ne suffit pas de se pincer le nez pour faire disparaître ce qu’elles montrent et inciter ceux qu’elles effraient à établir une claire distinction entre le refus d’un islam radical-agressif et le rejet des musulmans.

Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture

Reste que quand Christine Tasin, la présidente de « Riposte laïque », appelle tous ceux qui sont « malheureusement, nés musulmans » à les rejoindre, quelle place laisse-t-elle à mes copains Sélim et Daddy qui tiennent le seul troquet parisien de mon quartier bobo, à mon ophtalmo d’origine marocaine, à Sihem Habchi, la présidente de « Ni Putes Ni Soumises » qui, tous les jours, se fait insulter par ses coreligionnaires ? Faudrait-il, sous prétexte que certains ont fait de l’islam une arme idéologique, interdire à tous les autres de pratiquer leur religion tranquillement, conformément à la lettre et à l’esprit de notre laïcité ? Devrait-on leur donner le choix entre la valise et la conversion ? Peut-on oublier que ce sont eux, ces Français comme vous et moi, qui souffrent le plus de la progression d’un islam identitaire et régressif ? « Sans doute, mais pourquoi ne les entend-on pas ? », répliquent unanimement mes interlocuteurs. C’est précisément le boulot auquel devraient s’atteler tous les républicains conscients : aider tous ceux qui « sont nés musulmans » et entendent le rester sans pour autant réclamer que l’on change les règles pour eux à se faire entendre. Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture. Soutenir l’imam de Drancy et virer ceux qui prêchent la haine. Réprimer la délinquance et se bagarrer pour que tous ceux qui réussissent le parcours du combattant qu’est l’intégration quand on vient d’une cité et qu’on a un nom arabe aient droit aux mêmes chances que les autres. Beaucoup, dans la salle, sont d’accord. D’autres n’en démordent pas : le problème, pensent-ils, c’est l’islam, pas un islam particulier, pas celui de la mosquée intégriste de leur coin, l’islam tout court. Celui dont on entend parler à la télé, qui lapide les femmes adultères et punit ceux qui mangent pendant le Ramadan.

Alors, bien sûr, il est tentant de n’entendre que les plus excités, de pointer les propos haineux, de dénoncer vertueusement « les assises de la haine antimusulmane » ou le « Grand barouf de l’extrême extrême droite ». Il est tellement plus gratifiant de condamner que de comprendre, de dénoncer en bloc que de s’intéresser aux nuances, d’en appeler aux tribunaux que de débattre avec ceux dont on ne partage pas les points de vue.

De toute façon, on ne la fait pas aux antifascistes. Pour eux, les discours modérés révèlent forcément une euphémisation du langage qui n’est qu’une ruse des fachos pour échapper aux rigueurs de la loi : « C’est quand même dingue que notre droit ne nous permette pas d’interdire ça », a expliqué, dépité, un membre du Parti de Gauche. Peut-être mais si on demande aux juges de se prononcer sur les pensées camouflées derrière les mots, on n’a pas fini de rigoler.

La journée se termine sous la tempête. Dedans ou dehors, chacun s’est renforcé dans ses certitudes. Les uns ne voient que ça, les autres ne voient rien. C’est un peu décourageant. On voit mal comment l’affrontement de deux hémiplégies pourrait produire autre chose que de l’aveuglement collectif.

« Si les pécheurs étaient exclus de l’Eglise, il n’y aurait plus d’Eglise ! »

Causeur : L’actualité, c’est, entre autres, la situation des chrétiens d’Irak. Lors du Synode pour le Moyen-Orient qui s’est tenu à Rome en octobre, vous avez évoqué la nécessité de « garder une porte ouverte » pour les chrétiens d’Orient qui ne peuvent pas continuer à vivre leur foi dans leur pays. N’est-ce pas un aveu d’impuissance face à l’islam radical ? [access capability= »lire_inedits »]

Mgr Vingt-Trois : Non, ce n’est pas un aveu d’impuissance : c’est une affirmation de fraternité vis-à-vis de membres de notre Eglise placés dans une situation qu’ils ne peuvent plus endurer. Il ne s’agit pas simplement de résistance morale, mais aussi de souffrance physique. Nos frères persécutés, blessés ou menacés de mort doivent pouvoir trouver refuge en Occident : c’est à quoi se réfère l’expression « garder la porte ouverte ». Mais la ligne générale du Synode consiste à réaffirmer le droit des chrétiens à rester dans leur pays et à y exercer pleinement leur citoyenneté.

Dans les pays concernés, les pouvoirs en place sont tous plus ou moins complaisants vis-à-vis des groupes islamistes. Le Vatican a-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour les inciter à protéger leurs ressortissants chrétiens ?

Mais les gouvernements en place ont, en matière de puissance, d’autres références que le Vatican ! Il s’agit d’une question politique : c’est donc aux autorités politiques, et notamment aux grandes puissances, d’exercer des pressions efficaces pour que la Déclaration universelle des droits de l’homme soit effectivement respectée. C’est l’ONU qui est gardienne de cette Déclaration, pas le pape.

Autre actualité récente : la parution de Lumière du monde, le livre d’entretiens de Benoît XVI. Les médias en ont surtout retenu une évolution du discours du pape concernant le préservatif, dont il admet désormais l’utilisation pour lutter contre la propagation du sida. D’après vous, est-ce la seule évolution que l’on puisse attendre, en matière de « morale sexuelle », de la part de Benoît XVI ? Ou juste un premier pas ?

Sûrement pas un premier pas ! Ce que le pape dit dans son livre, il l’avait déjà dit il y a vingt ans, comme d’ailleurs le cardinal Lustiger et nombre d’entre nous. Voilà donc une découverte étrange ! Ce n’est pas parce qu’on découvre soudain que la Terre est ronde qu’elle n’était pas ronde avant.…

Ce que la presse, donc l’opinion, a retenu des propos de Benoît XVI, en mars 2009 dans l’avion pour l’Afrique, c’est que l’utilisation du préservatif « aggravait » le problème du sida. À présent, il explique que, dans certains cas, le préservatif peut contribuer à résoudre ce problème. Si c’est la même chose, alors ses propos de 2009 ont été pour le moins mal interprétés…

Certainement. Après ce misfit, il convient donc de répéter : ce qu’a dit Benoît XVI en mars 2009, c’est que le préservatif n’était pas l’unique solution de la lutte contre le sida, mais qu’au contraire, à force de le considérer comme tel, on risquait d’aggraver la situation. Cela reste vrai.

Plus généralement, l’Eglise ne considère comme envisageables les relations sexuelles que dans le cadre de l’amour, l’amour dans le cadre du mariage et le mariage dans la perspective de la procréation. Le préservatif ne saurait donc être envisagé comme un moyen de contraception…

Non, pas du tout. Il n’est pas considéré comme un moyen de réguler la vie sexuelle, sauf dans des cas extrêmes où il s’agit d’éviter de donner la mort.
Il est bon de rappeler les gens à leur responsabilité personnelle dans les relations sexuelles. Si l’Eglise donne son avis sur les moyens, c’est seulement en fonction de cet objectif. L’être humain est fait pour vivre une vie sexuelle qui soit un acte de relation responsable, engageant mutuellement deux personnes. Tout ce qui concourt à ouvrir la porte vers une sexualité irresponsable n’est pas bon. Maintenant, le fait que ce ne soit pas bon ne veut pas dire que ce ne soit pas utile à certains moments.
En fin de compte, la position de l’Eglise est une position d’espérance, de confiance dans la capacité de l’homme à maîtriser son existence. Que cela paraisse très difficile à beaucoup de gens, je le comprends.

Le malentendu n’est-il pas là ? Ce que vous appelez « espérance » passe pour une sorte de loi d’airain. Faute de s’y soumettre, les pécheurs se placeraient d’eux-mêmes en dehors de l’Eglise, c’est-à-dire là où il n’y a point de salut…

Mais si les pécheurs étaient en dehors de l’Eglise, il n’y aurait plus d’Eglise !

Nous allons porter cette bonne nouvelle !

À des pécheurs de votre connaissance ?

L’actualité récente, c’est encore le triomphe du film Des hommes et des dieux. Vous y voyez une simple hirondelle, ou le signe annonciateur d’un nouveau printemps pour la foi ?

J’y vois beaucoup de choses… Une très bonne promotion publicitaire, un très bon film, et la proximité dans le temps d’un événement qui a été traumatisant pour les Français. Mais il y a un élément supplémentaire dans l’attraction de ce film : face à ces moines qui expriment un choix de vie radical, les gens ont été « scotchés ! ».
En fait d’ « hirondelle », cela annonce au moins une chose : quelle que soit la dégradation de la pratique chrétienne, la compréhension de certains actes chrétiens n’est pas complètement anesthésiée.

Ce succès est d’autant plus étonnant qu’il survient dans un climat « post-religieux ». Dans les pays développés, non seulement le christianisme n’est plus considéré comme une solution, mais il n’est même plus un problème – à part pour quelques « saucissonneurs du Vendredi saint » attardés…

Si le christianisme n’était pas un problème, pourquoi les journalistes se jetteraient-ils sur l’histoire du préservatif ? Ils n’ont qu’à laisser courir… Tout le monde s’en fout que le pape dise une chose ou l’autre, n’est-ce pas ? Et si tout le monde ne s’en fout pas, ça veut dire que cela représente quelque chose !

Ça représente surtout un sujet de plaisanterie, genre « Si le pape met la capote à l’index, pas étonnant qu’il comprenne pas à quoi ça sert ! »

On peut rigoler en écoutant Laurent Gerra, mais ça ne représente pas forcément ce que pense tout le monde. Je pense, moi, que nous ne sommes pas complètement sortis de la culture chrétienne. Si les gens n’étaient pas pétris d’une certaine aspiration à la solidarité et à des relations plus humaines, je ne crois pas que les « Restos du cœur » auraient eu un tel succès. Si l’appel de Coluche a rencontré un tel écho, c’est parce qu’il correspondait à quelque chose que les gens ressentent profondément.

Pourtant, le christianisme est en train de devenir une culture minoritaire. D’ailleurs, n’est-ce pas la raison pour laquelle vous avez lancé la « Nouvelle Evangélisation » ?

Non, le but de l’évangélisation, ce n’est pas de dominer la culture, c’est une rencontre personnelle : aider les gens à rencontrer la foi, et la réalité de son contenu. Pour prendre un exemple très proche de nous, on va célébrer Noël…

Justement, c’est devenu un événement surtout commercial, éventuellement familial, mais assez peu religieux…

N’empêche que Noël, ça ne se passe pas le jour de la naissance de Bouddha !
Bien sûr, beaucoup de gens ne font pas le rapport entre une fête commerciale et la naissance de Jésus à Bethléem. La « Nouvelle Evangélisation », ça sert justement à témoigner auprès de tous ceux-là en disant : pour nous, chrétiens, Noël, ce n’est pas seulement une fête de famille, ce n’est pas seulement un échange de cadeaux ou la « trêve des confiseurs ». C’est l’actualité du souvenir de Jésus, fils de Dieu, qui vient partager l’existence humaine.

Plus prosaïquement, certaines valeurs que vous revendiquez, comme la solidarité, font parfois de l’Eglise une alliée précieuse de la gauche. C’était particulièrement visible lors de la récente « affaire des Roms »…

Vous traduisez tout en termes politiques ! Mais je ne me suis jamais placé sur ce terrain-là…

Que devrait faire, alors, l’Eglise pour que son message ne se prête pas à des interprétations politiques ?

Mais son message se prêtera toujours à des interprétations politiques, c’est inévitable ! Il y a toujours différents niveaux d’interprétation, et ça ne me choque pas que les gens qui agissent dans le champ politique, ou les médias qui s’y intéressent, aient cette lecture-là. Qu’on ne dise pas, simplement, que j’agis en fonction de ça : quand je plaide pour l’accueil de l’étranger, je ne plaide pas pour le PS !

Alors, l’Eglise « réac » en matière de morale et « progressiste » dans le domaine social, c’est juste un fantasme des médias ?

Il y a un problème, dans certains médias, pour interpréter des réalités qui sortent de leur grille. Prenez l’exemple du livre de Benoît XVI : sur quelque 300 pages, la presse a retenu trois lignes. Il a pu dire des choses autrement plus intéressantes, personne n’en parle. Que voulez-vous qu’il fasse ? Qu’il se mette à danser sur la place Saint-Pierre pour attirer l’attention ?

Les médias ne retiennent-ils pas les questions qui intéressent le plus les gens ?

Non : l’obsession du préservatif, ce n’est pas une obsession des gens.

Comment le savez-vous ?

Et vous, comment le savez-vous ?

Heu… A Lille, en octobre, les Etats généraux du christianisme ont abordé la question du « devoir de désobéissance civile » des chrétiens. Quand doit-il s’appliquer ?

Les chrétiens doivent s’engager complètement dans la vie sociale. Depuis l’origine du christianisme, il y a une tension entre l’objectif de la vie chrétienne et les règles de la vie sociale. Quand l’empereur romain demande un geste d’adoration de la part des soldats, les légionnaires chrétiens refusent. Pourtant ils sont soldats, romains et citoyens… Dans toutes les périodes de l’Histoire, y compris aujourd’hui, on trouve ainsi des situations où les chrétiens sont en porte-à-faux : ils sont attachés à une vision de l’homme qui n’est pas partagée par tout le monde.
Cet écart entre la vision chrétienne de l’homme et les autres – car il y en a plusieurs – crée nécessairement des tensions. Mais la liberté humaine, c’est le droit de choisir ce que l’on veut faire et penser sans y être d’aucune manière contraint.
Les chrétiens ont la liberté de conscience, pas plus ni moins que les autres : s’ils estiment ne pas devoir obéir, ils sont légitimes à ne pas obéir. Dans certaines circonstances graves, ils peuvent dire en conscience : « Je ne marche pas », quitte à démissionner comme le général de Bollardière pendant la guerre d’Algérie.

Un message aux chrétiens pour Noël, Monseigneur ?

Oui, l’avenir du christianisme repose sur leur capacité à s’engager dans la vie sociale du monde où ils sont plongés, à travers des associations ou des mandats électifs.

Y compris en défendant les clandestins, et en les hébergeant le cas échéant ?

Ce n’est pas à moi de dicter aux chrétiens ce qu’ils doivent faire exactement. S’ils estiment de leur devoir de défendre un clandestin, ils le font. Ils ont une conscience et une liberté d’action !
Deux chrétiens aussi bons l’un que l’autre, et aussi dévoués, peuvent faire des choix différents pour des raisons de conscience. Quelqu’un qui est célibataire, qui n’a pas charge de famille et qui se retrouve dans une situation moralement insupportable, peut dire : « Je claque la porte et je m’en vais. » Mais la femme qui est seule et qui élève trois gosses ne le peut pas, même si sa situation est tout aussi intenable. Une même conscience leur impose des choix différents.

Le dialogue interreligieux pratiqué depuis Vatican II n’est-il pas une relativisation de la « Vérité catholique » ? Si la Vérité est éparpillée un peu partout, autant dire qu’elle n’est tout à fait nulle part…

La pratique du dialogue interreligieux n’a de sens que si chacun sait en quoi il croit. Le dialogue interreligieux, ça ne consiste pas à mettre toutes les patates dans la même casserole en disant : « De toute façon, ça fera de la purée ! »
L’objectif, ce n’est pas non plus de rameuter tout le monde pour qu’il devienne catholique, mais d’aider chacun, les catholiques et les autres, à développer par le dialogue une véritable liberté dans l’adhésion à sa foi.
Je ne crois pas que ce soit l’objectif de toutes les religions, mais c’est l’objectif du dialogue interreligieux. Cela fait partie des droits de l’homme que de pouvoir changer de religion !

Pourriez-vous nous donner la liste des religions dont ce n’est pas l’objectif ?

(Sourire) A l’intérieur de chaque religion, l’implication du politique est parfois telle qu’on ne sait plus d’où vient l’interdiction…

Pensez-vous qu’il y a eu, ou qu’il y aura, un « âge d’or du christianisme » ?

C’est toujours l’âge d’or du christianisme ! L’âge d’or du christianisme, c’est maintenant : le moment où Dieu nous donne de vivre, le moment où il nous appelle. [/access]

Revival seventies

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J’aime les films d’Yves Boisset comme Le Juge Fayard ou La Femme Flic. Jusqu’ à il y a quelques jours, je les regardais comme des films d’histoire. Plus jamais un gouvernement de droite, me disais-je, n’aurait ces comportements du monde d’avant, celui du pompidolisme immobilier ou du giscardisme poniatovskien. Mais voilà que durant la semaine écoulée, deux « petits faits vrais » comme les appelait Stendhal, ceux qui reflètent la vraie couleur d’une époque ont redonné à nos années 10 un côté vintage seventies : il y a d’abord eu cette manifestation factieuse de deux cents policers armés et en uniforme devant le Palais de justice de Bobigny et puis, comme l’a révélé La Montagne, (tiens, c’est aussi la région d’Hortefeux par là), cette interpellation par la gendarmerie de Montluçon sur son lieu de travail d’un militant NPA pour collage d’affiches. Il a été retenu cinq heures pour « information », juste le temps, comme par hasard, que Nicolas Sarkozy puisse effectuer son déplacement dans la région. Alors, puisque la machine à remonter le temps est en route, pourquoi ne pas reprendre ce vieux slogan à nouveau d’actualité : « Police partout, justice nulle part » ?

Education nationale-numérique

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Je me souviens du droit à l’ordinateur. C’était il y a quinze ans à peine un droit de l’homme tout beau tout neuf. Il fallait, vite, vite, que « tout le monde soit doté ». D’une belle grosse machine dans son salon. Et si possible aussi dans sa chambre à coucher. 24/24, 7/7, un accès permanent et bon marché au grand réseau du monde entier. Ça allait nous rendre intelligents tout plein. Et savants. Et aussi communicants. Surtout communicants. Pas repliés sur nous-mêmes comme avant. Connectés avec les gentils du monde entier. On allait s’ouvrir grave les neurones à l’Altérité. Et on allait bien s’amuser. Teuffer comme des malades sur le très wide web.

Personne ne devait rester à la traîne. Tous devant, tous devant nos écrans, et lui seul le gros ringard derrière. Le scrogneugneu : dans les ténèbres extérieures de la déconnection. Les pauvres petites gens, qu’ont pas d’argent, mais qu’avaient la bonne volonté de s’alphabétiser le numérique, il fallait les aider dare-dare. C’était un cas d’urgence absolue. La fracture numérique, c’était bien pire encore que la fracture sociale. Pour s’éclater, il fallait réduire à toute vitesse, mobiliser tous les bons médecins de la société de la connaissance, qui à peine née était déjà cassée. Comme toujours, le nœud du problème c’était l’école. Et se mettant à l’école de Groucho Marx, nos pédagogiques du numérique savaient comment le résoudre, ce vieux problème. « L’ennui, disaient-ils, c’est que nous négligeons le numérique au profit de l’éducation. » Alors, ils l’ont fait. Ils ont fait entrer tout plein d’ordinateurs dans les écoles. Ils ont computarisé à fond l’éducnat. Pointcomisé l’enseignement. Powerpointisé nos vieux profs. Et le miracle a eu lieu.

L’obscur latin chagrin, c’est enfin ton copain
Et c’est impec, comme au vieux grec, tu cloues le bec.
Désormais, c’est l’ordinateur qui fait autorité

Maintenant le cours déroule ses slides, les exercices corrigent tous seuls. Le prof : un spectateur interactif comme les autres. Et tout le monde est bien content. La vieille éducation fasciste ne passe plus. Tout le monde le sait, mais c’est juste des salauds de réacs, des traitres à la cause, qui disent que l’intelligence s’amoindrit de ne plus écrire à la main, que Google nous rend idiots, que ce qui nous manque c’est l’autorité, et que ce n’est pas en mettant une machine sur une estrade à la place du prof qu’on la restaurera, cette vieille autorité obsolète. Pendant ce temps, la machine elle, quelle classe, reste stoïque sous les attaques. Et l’ordinateur bien poli et bien respectueux du droit des élèves à être flattés. Ca s’affiche en gros : dix bonnes réponses sur dix, félicitations !! À croire que c’est vraiment l’ordinateur qui fait autorité  au fond. C’est peut-être ça la logique de l’arbitrage vidéo, et des affectations en lycée à Paris qui sortent d’un logiciel comme d’un chapeau magique. La machine, calife à la place du calife, prof à la place du prof. « Eh, le prof ! Respecte-moi mieux avec tes histoires de la vieille France catholique d’avant ! Zarma, le pape seiz’un pédofil du cul, j’lai vu sur le wikipédia de la street89, gros bouffon ! »

Et puis après l’école numérique, en rentrant à la maison, nos gamins ont bien le droit d’aller encore flâner sur le net puisque c’est « un devoir à la maison »… Y’a pas que les droits après tout, y’a aussi les devoirs. Et puis après encore, ils vont sur Facebook se détendre. Ils l’ont bien mérité. Les oreilles bouchées par les oreillettes de l’IPod. Avant de mettre à jour leur ITouch. Toujours, les yeux entravés par l’écran. Et de rejoindre enfin leur team sur Counter-Strike : enfin la vraie vie ! Pendant que papa est en haut qui règle ses comptes avec le monde entier, euh, pardon, qui alimente son blog, et que maman est en bas qui checke ses mails.

Et pendant qu’on « s’éclate» dans le nouveau monde numérisé, qu’en est-il du vieux déserté? La famille, où est-elle ? De quel mal souffre-t-elle ? Fracturée, c’est encore peu dire. La voilà pulvérisée. Le monde commun disparu. C’était ce qu’on voulait sans doute. La grande Altérité finale, c’était tout du pipeau. Les leçons amères que nous délivrait la vie commune, nous ne voulions plus les entendre. Reposons-nous. Les pauvres membres de la vieille famille chrétienne sont fatigués. Requiem æternam dona eis, Domine (Donne-leur le repos éternel, Seigneur). Voilà chacun aspiré dans sa petite sphère douillette. Dans sa cité céleste à lui.

Pour la réduire cette fracture-là, je vous souhaite bien du courage.

Marine et le sociologue, fable moderne

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Un « rebond », dans le jargon de Libé, c’est comme qui dirait un texte de réflexion sur l’actualité. Dans le numéro de lundi donc, c’est le sociologue Eric Fassin qui rebondissait sur la « montée de Marine Le Pen ».

Sous le titre accrocheur « Pourquoi Marine défend les femmes, les gays, les juifs… », ledit Fassin nous explique que, contrairement à ce que raconte Libération sur « le FN de papa », oui « l’extrême droite a changé », et non il n’y a pas de quoi s’en féliciter ! En gros, l’extrême droite aussi, c’était mieux avant…

Marine, explique l’auteur, ce n’est plus seulement Jean-Marie ; c’est aussi Brice et Nicolas et leurs amis de l’UMP, tous unis désormais pour stigmatiser les mœurs islamiques au nom de la laïcité. Banal, direz-vous ? Mais attendez la chute, qui vaut son pesant de sociologie : il y a « convergence entre la droite et l’extrême droite célébrant une blanchité sexuelle revêtue d’oripeaux républicains », et « ce n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie sexuelle » !

Sur le coup, j’ai été bluffé : c’est quoi, la « démocratie sexuelle » ? On vote à membre levé ? Et à propos, pourquoi cette obsession à mettre Nicolas et Marine dans le même sac de couchage, malgré qu’ils en aient ? Et les juifs, dans tout ça ? Pourquoi figurent-ils dans le titre, et nulle part dans le papier ?

Bref, voilà où en est l’« antifascisme » ! Heureusement qu’on n’a pas le fascisme en plus…

Une semaine dans la vie de Marine

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Les finances du Front National, dit-on, ne sont guère florissantes. Mais pour la famille Le Pen, finalement, tout cela n’est pas si grave. Les dépenses que leur parti ne peut plus consacrer en tracts et autres matériels de propagande peuvent largement être compensées par la formidable propension de leurs adversaires auto-proclamés à prendre le relais.

Lyon, le 11 décembre dernier

Marine Le Pen est en campagne interne pour la présidence du FN sur les terres de son rival Bruno Gollnisch. Depuis quelques temps, son père et elle sont attaqués par les journaux Minute et Rivarol qui préfèrent le Lyonnais. Elle souhaite absolument défaire son parti de ses vieux oripeaux, pétainistes voire révisionnistes. La veille sur France 2, elle parle d’abomination quand son père évoquait un détail à propos de l’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale. C’est ainsi que, quand elle s’adresse « à ceux qui n’ont que la seconde guerre mondiale à la bouche », ce n’est pas à la gauche qu’elle pense mais bien à ses adversaires frontistes du jour. Les journalistes Christophe Forcari, de Libération, et Germain Treil, de France Info, expliquent ce malentendu à Daniel Schneidermann dans une vidéo. D’autres sources m’ont confirmé cette interprétation.

Samedi 12 décembre

Ouf ! Elle a jeté le masque. C’est bien la fille de son père, répète t-on en boucle. Pendant toute la semaine, quasisment toute la presse, y compris le journal de Christophe Forcari à sa une, nous explique que Marine Le Pen tentait de déborder Gollnisch sur sa droite montrant qu’elle était bien la fille de son père, avec une comparaison douteuse dont la famille a le secret, alors que la vice-présidente du FN, au contraire, exhortait les siens d’oublier un peu le passé et l’Occupation, pour se consacrer au présent et à des occupations bien plus actuelles. Le signal a notamment été donné par l’UMP à son conseil national, Jean-François Copé en tête, tout frais émoulu secrétaire général. La Gauche n’est pas en reste, bien entendu.

Lundi 13 décembre

Marine Le Pen ne s’attendait pas à un tel déferlement sur une phrase à usage interne d’autant qu’elle a été interprétée à contresens. Mais les premières réactions dans les fils de discussion sur internet lui donnent un indice, qui sera confirmé par les sondages deux ou trois jours plus tard : beaucoup de Français ne lui tiennent pas rigueur de cette phrase, même mal comprise. Elle décide donc de faire sienne la version donnée par la presse et tient conférence où elle dit persister et signer. Ainsi, elle conjugue son goût de la provocation, qu’elle a hérité de son père mais qu’elle réfrène le plus souvent, avec un coup politique servi sur un plateau par ses adversaires. Ces derniers vont continuer à s’enfoncer lamentablement.

Jours suivants

Les premiers sondages arrivent. Et tout le monde est bien obligé de constater que les prières de la rue Myhra ne déclenchent pas forcément l’empathie la plus évidente dans l’opinion. Tout ce joli monde, notamment le PS en colloque, va donc commencer à condamner cet état de fait, contre lequel on n’a strictement rien fait depuis des mois, préfecture de police et mairie de Paris réunies. Mais c’est pour mieux regretter le manque de lieux de culte musulmans, qui en serait à l’origine. Pas de bol : si, globalement en France, ce manque demeure un réel problème, ce n’est pas le cas pour l’histoire qui nous occupe. La Grande Mosquée de Paris -avec son superbe minaret- est vide à la même heure que les prières de rue du XVIIIe arrondissement. Et le Recteur Boubakeur a déjà invité tous les fidèles à venir y exercer leur culte plutôt que de bloquer la circulation. Boubakeur n’est pas fou. Il sait bien que l’origine de cette occupation n’a rien de pieuse mais est belle et bien politique. Une grande majorité ne vient pas du XVIIIe arrondissement mais de tout Paris et même des départements limitrophes. Ce qui implique deux conclusions : il n’y a pas d’islamisation[1. Comme le disait Guy Birenbaum à Ivan Rioufol cette semaine. Ou comme l’expliquait Emmanuel Todd à Ce soir ou jamais] puisqu’il faut que l’on vienne de tous les départements de la petite couronne pour occuper la rue Myhra en priant. Mais en niant le fait que cette occupation du domaine public a bien une origine fondamentaliste, on fait croire le contraire. Ainsi Libé et Copé font le boulot bien plus efficacement que Riposte Laïque, le bloc identitaire et Ivan Rioufol réunis pour suggérer cette idée d’islamisation. En l’occurrence, faire croire que les deux-mille prieurs de la rue Myhra habitent tous le quartier, c’est encore bien plus irresponsable que d’y jeter de l’huile sur le feu en organisant en apéro-saucisson.

C’est pourtant simple de dire non sans ostentation ; simple de voter une loi efficace sur le voile à l’école en 1989 au lieu d’attendre 2003 ; simple de prendre, contre burqa et niqab, un arrêté ministériel[2. Sur la même base juridique que les arrêtés municipaux pris par certains maires pour interdire de déambuler en maillots de bain dans les rues de stations balnéaires] au lieu de laisser pourrir la situation et d’être contraint de faire voter une loi ; simple d’interdire la première prière en pleine rue Myhra au lieu d’attendre que tout le quartier soit bloqué et que ce soit la vice-présidente du FN qui s’en émeuve et se mette 54 % des sondés dans la poche ; simple de refuser ces histoires de nourriture hallal alors que cela ne posait aucun problème à la très grande majorité des musulmans, il y a encore dix ans, de manger autrement ; simple de dire non à ceux qui réclament des horaires aménagés dans les piscines[3. En l’occurrence, la preuve qu’on peut dire non, c’est que c’est le cas de la quasi-totalité des maires et que seuls malheureux avant-gardistes ont eu cette faiblesse. N’est ce pas Jean-Luc Mélenchon qui a écrit qu’il saurait rappeler à Martine Aubry l’histoire des piscines lilloises ?].

En faisant preuve de cette coupable faiblesse face aux revendications d’origine politique et donc fondamentaliste, nos Diafoirus ne risquent pas seulement d’amener Marine Le Pen au second tour de la prochaine présidentielle avec des chances plus sérieuses de bien y figurer, ils finissent par pousser, aussi efficacement -sinon davantage- que ceux qui organisent aujourd’hui des assises européennes contre l’islamisation, des bataillons plus nombreux de musulmans modérés dans les bras accueillants des intégristes. Bel exploit !

La vérité toute nue, ça suffit !

5

C’est entendu : notre vibrionnant Prez’ souffre d’innombrables défauts. Ambassadeurs étrangers inclus, tout le monde s’accorde à dire qu’il est susceptible, autoritaire, vulgaire, pas littéraire, pas grand, et ainsi de suite. Il y a cependant une carence qu’on ne pointe pas souvent du doigt et qui, à bien y réfléchir, paraît bien pire que les autres. Le problème est même si fondamental qu’on peut le considérer comme l’une des sources, voire la cause principale de l’« obsession Sarkozy » qui agite tant médias et citoyens.[access capability= »lire_inedits »] En résumé : Maître Sarko ne sait pas bien nous enfumer. Depuis le début de son règne, il manque à ce devoir élémentaire de tout homme politique : nous protéger de la part sombre et malodorante des affaires publiques ; nous épargner le spectacle gênant, et à la longue humiliant, d’un roi nu dont nous connaissons très bien les bourrelets, mais que nous nous lassons de devoir contempler jour après jour dans son plus simple appareil.

Nous autres citoyens ordinaires savons bien que les responsables politiques, président en tête, s’arrangent avec les lois, manipulent les médias, connaissent mal leurs dossiers, ne disent pas ce qu’ils pensent et disent ce qu’ils ne pensent pas pour gagner des électeurs, traitent les idées comme des produits dont ils changeront en cas de mévente, ignorent la vraie vie de leurs citoyens, favorisent leurs amis, placent les membres de leur famille, utilisent les services secrets pour nuire à leur ennemis, complètent le financement de leur campagne en sous-main, regardent les manifestants avec un air narquois, profèrent des gros mots, etc, etc. Non, cette vision ne relève pas d’une pulsion anti-élitiste. Elle puise à un savoir ancestral, partagé à tous les niveaux de l’échelle sociale et qui se nourrit de l’intuition profonde que, sauf bien sûr si on s’appelle de Gaulle, pour conquérir le pouvoir, et plus pour le conserver, il faut avoir une mentalité de petit ou de grand margoulin.

Le citoyen veut que les politiques miment la posture de la vertu

Cependant, tout en sachant pertinemment la vie politique soumise à une logique mafieuse, chaque citoyen attend de ses acteurs qu’ils miment la posture de la vertu. Et s’il y en a un qui ne doit pas faillir dans ce rôle, c’est évidemment le Prez’. Tous autant que nous sommes, nous demandons à Grand Margoulin d’affirmer avec aplomb que la politique n’a rien d’incompatible avec la morale commune. Le premier homme du pays doit parler comme si ses discours étaient fondés sur des réflexions profondes, comme si ses actions obéissaient à des idéaux. Il doit nous assurer que sa position n’est que la récompense de ses compétences, nous certifier qu’il n’y a aucun écart entre ses discours et ses actes, nous jurer que le souci de la nation le réveille au milieu de la nuit. Bref, tous autant que nous sommes, nous demandons au chef de l’Etat de nous raconter des fadaises avec talent. En France, la règle consiste à remplir ce devoir sur un ton paternaliste et pompeux. C’est ce qu’on appelle le panache.

Or, que se passe-t-il depuis plus de trois ans ? Depuis la minute où Sarkozy a été élu, depuis cet instant fatal au cours duquel, devant la France entière, il agita nonchalamment la main à la fenêtre de sa berline avant de rejoindre un symbole de la restauration de luxe, nous voilà quotidiennement contraints de regarder sous la jupe de la République. S’étalent désormais au grand jour des accointances, des manigances, des propos, un langage que la gent politique avait auparavant l’obligeance de garder dans l’ombre. Des vacances bolloréennes à la promotion accélérée du fiston, de l’officialisation de la mainmise présidentielle sur l’audiovisuel public aux pochettes kraft de la maison Bettencourt, de l’élégante éconduite d’un importun au Salon de l’agriculture au filage subtil de la métaphore pédophile, nous assistons en permanence au spectacle choquant de la réalité politique. Elu avec la promesse qu’il aurait le format pour nous conter pendant au moins cinq ans la belle histoire de la République irréprochable, Sarko s’est rapidement révélé piètre illusionniste. Il a bien essayé de faire le job mais, très vite, ses trucs se sont vus. Ses cartes sont tombées de ses manches les unes derrière les autres. Maintenant, les fils de son numéro de lévitation brillent à la lumière comme de gros câbles.

L’hyper-observé laisse beaucoup de portes ouvertes

Bien sûr, tout citoyen aime, de temps en temps, regarder par le trou de la serrure. Nous avons régulièrement besoin de vérifier que notre vision de la politique repose toujours sur la même réalité. Ce pointage nous rassure. Ordinairement, c’est la presse qui s’en charge. Son travail consiste à sortir de temps à autre un joli scandale qui nous permet de frissonner une minute avant de retourner à notre monde immaculé. Mais vivre l’œil collé à la porte ? Devoir contempler la vérité de la politique chaque jour de notre existence ? Autant nous obliger à traverser un abattoir chaque fois qu’on veut s’acheter de la viande ou, pire encore, nous résigner à recevoir nos cadeaux de Noël avec le ticket de caisse.

À la décharge de notre illusionniste déchu, le phénomène n’est pas entièrement de son fait. Si ses ratés virent à la psychose collective, c’est aussi parce que la moindre oreille de lapin qui dépasse de son chapeau fait l’objet d’une diffusion en boucle du matin au soir. Sarkozy n’a pas inventé Internet, ni les smartphones, ni les chaînes d’information en continu. Mais force est de constater que la victime y met du sien. Au lieu de boucher les trous de serrure, l’hyper-observé laisse beaucoup de portes grandes ouvertes et ferme très maladroitement les autres. Nous voilà comme Alex, le protagoniste d’Orange mécanique, ligotés sur un fauteuil, les yeux écarquillés de force, les pupilles vissées à un écran qui diffuse non-stop des scènes de sexe et de violence. Pour se rassurer, on peut toujours se dire que le film de Stanley Kubrick se termine bien. Enfin, ça dépend du point de vue…[/access]

Roland de Ground Zero

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Roland Dumas s’est lâché, jeudi 16 décembre chez Frédéric Taddéi : « Le 11 septembre, je n’y crois pas ! » a-t-il lancé sur le plateau de Ce soir ou jamais. Les autres invités, comme Pierre Lellouche, Thérèse Delpech ou Guy Sorman, en sont restés bouche bée, se demandant in petto si l’ancien ministre des affaires étrangères n’avait pas fumé la moquette avant d’entrer dans le studio.

Or ce n’était ni un lapsus, ni un propos de vieillard aux neurones détériorés. Le lendemain, Roland Dumas a enfoncé le clou sur le site islamiste radical « Oumma.com » en déclarant : « Eh bien, je crois qu’on ne peut pas faire plus clair ! Je ne crois pas à ce qui a été raconté à ce sujet (…) Il y a énormément de faits anormaux dans la version officielle. J’ai lu et étudié de nombreuses recherches faites sur la question. Beaucoup d’éléments ne tiennent pas ». En revanche, Roland Dumas croit au père Noël, qui l’a toujours bien pourvu en bottines Berlutti et en statuettes de Giacometti.

Contre la Crise : Cukor, Spencer, Katharine !

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Dehors, il fait froid. Dedans, on essaie de nous déprimer avec la hausse des huitres et la chute de l’Euro. Mais tout ça, on s’en fout : on a un plan anticrise en kevlar. Ce soir Arte diffuse à 20h40 Madame porte la culotte.

On ne va pas perdre de temps à vous expliquer qu’Adam’s Rib est une des plus grandes œuvres qu’Hollywood ait produit au sommet de son âge d’or. On ne va même pas essayer de vous appâter avec l’argument (Spencer Tracy procureur se retrouve face à face au tribunal avec Katharine Hepburn, son avocate d’épouse). On vous signalera à peine que sous les dialogues de sniper de Garson Kanin (Les juristes ne devraient jamais se marier entre eux, ça donne des enfants idiots et d’autres avocats) pointe un féminisme subtil, rock n’roll et égrillard, celui que les frères Coen ou Tarantino mettront quarante ans à ressusciter dans Fargo ou Kill Bill.

Non, on va juste vous intimer d’être devant le poste ce soir, parce qu’on vous aime bien…

Comment peut-on être islamophobe ?

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Ils ont bravé bien plus que la neige pour participer à ces « Assises contre l’islamisation » : la réprobation unanime de ceux qui savent ce qu’il faut penser, aimer, détester, approuver. Rassemblés, par-delà leurs divergences, sous haute protection policière à l’Espace Charenton, à quelques encablures du périphérique, ils n’en reviennent pas d’être là, aussi nombreux – un petit millier selon les organisateurs, pas loin à vue de nez – et d’entendre à la tribune ce qu’ils osent à peine penser.

La bonne nouvelle, c’est que le battage organisé par Forsane Al Izza n’a pas eu le succès escompté. Après avoir diffusé l’enregistrement de la conversation téléphonique dans laquelle ils menaçaient clairement les propriétaires de la salle, les responsables de ce site islamiste avaient promis « une énorme mobilisation inch’Allah » contre le rassemblement des « nazillons sionistes », mais attention, rappelaient-ils, « les frères avec les frères, les sœurs avec les sœurs ». Visiblement, Allah n’a pas voulu que ses fidèles se gèlent pour défendre la minorité d’entre eux qui a fait de sa religion le vecteur de la haine de l’Occident, de la France et des juifs. Et il a eu bien raison.

Derrière les cars de CRS, à peine 200 personnes ont répondu à l’appel des organisations de la gauche compassionnelle où on pense que le seul problème de la France, ce sont eux, les fachos, les beaufs nés quelque part qui n’aiment pas la culture et la religion des autres.

Dans ce face-à-face virtuel, tous se voient sincèrement comme des résistants. Dehors, ils entendent lutter contre le fascisme qui (re)vient, le vieux, à tendance brune, dont ils décèlent régulièrement les miasmes dans le discours du président. À l’intérieur, ils sont convaincus d’être les seuls à défendre nos libertés contre le fascisme nouveau, le vert, celui qui, selon eux, prétend « islamiser la France ». Ils en sont certains, ils ne mènent pas un combat d’arrière-garde, ils sont l’avant-garde. « Nos idées gagnent du terrain », répètent-ils, confiants. Sur ce point, il n’est pas sûr qu’ils se trompent. Mais comme toujours, les gens bien – les « belles personnes », dirait Jean-Luc Mélenchon -, si fiers de tolérer ce qu’ils ne subissent pas, préfèrent la gratification de la condamnation morale à l’âpre satisfaction de comprendre ce qui leur déplait.

Laïcards et catho-tradis

Des dizaines de journalistes sont venus voir de près à quoi ressemble un islamophobe. Encore qu’à l’air dégoûté qu’ils arborent ostensiblement, comme pour bien marquer qu’ils n’en sont pas, beaucoup semblent plutôt être venus chercher la confirmation de ce qu’ils savent déjà, qu’il n’y a là qu’un ramassis de gens d’extrême droite, de racistes qui camouflent leur haine des Arabes derrière le combat contre une islamisation qui relève du pur fantasme.

Il serait pourtant fort intéressant d’analyser ce qui rassemble dans un même lieu des laïcards purs et durs et des cathos-tradis – qui hoquettent en entendant Anne Zelensky rappeler qu’elle a été l’une des initiatrices du « Manifeste des 343 salopes » pour le droit à l’avortement -, des électeurs du Parti de Gauche et des partisans du Front national, des profs écœurés et des petits vieux effrayés, des antisémites (par tradition plus que par conviction) et des sionistes, des défenseurs d’une France blanche et des amoureux de la République, des gens horrifiés par la dépravation des mœurs et d’autres que révolte l’ordre prétendument moral qui, dans leurs quartiers, interdit à des adolescentes de découvrir le bonheur d’être femmes.

Ce qui frappe, en effet, quand on se promène dans la salle, c’est l’extraordinaire hétérogénéité du public. (Mes confrères qui accordent beaucoup plus d’importance aux différences ethniques qu’aux divergences idéologiques auront plutôt remarqué que la « diversité » n’était pas très présente). Tous ont en commun d’avoir été confrontés, dans leur vie quotidienne, à l’avancée des revendications religieuses et surtout, au recul de la République devant ces revendications. Tous ont peur de voir changer leur pays comme ils ont vu changer leur cité ou leur quartier.

Ils ne comprennent pas pourquoi ce sont eux les réprouvés et supportent de moins en moins qu’on les somme, en prime, d’applaudir une évolution, qui pour eux, est une régression : le durcissement des relations sociales sur des bases ethnico-religieuses, le rejet de leur mode de vie qu’ils lisent dans le regard de certains de leurs concitoyens, l’invocation de l’islam à tout propos et pour juger de tout, les provocations de petits crétins qui affichent leur satisfaction après un attentat islamiste. L’une raconte que sa fille s’est étonnée de manger des raviolis parce qu’à la cantine, c’est le « plat des musulmans », l’autre que son fils se fait traiter de « sale Français », un troisième que sa gamine refuse d’aller à la piscine parce que toutes ses copines sont exemptées « pour raison religieuse », un autre évoque un collègue qui parle de racisme dès que survient un désaccord.

Christian, qui se présente comme « catholique et hétérosexuel », est cadre dans une multinationale dans les Yvelines. « Dans ma boite, de plus en plus de musulmans pratiquent ostensiblement leur religion et imposent à tous leurs habitudes alimentaires. Dans les pots d’entreprises, il n’y a plus de porc. » Cette focalisation sur les interdits alimentaires peut sembler dérisoire quand on oublie que la nourriture est l’un des premiers éléments de la culture – au sens anthropologique du terme – et de la socialisation. Manger ensemble, c’est déjà appartenir au même monde. Et manger ce qu’on veut une liberté fondamentale. Mais alors, dira-t-on, et les juifs ? Christian n’a pas d’opinion. Enfin pas trop. « Les juifs vivent entre eux et ils n’emmerdent personne. Dans ma boite, il n’y en a presque pas et ils ne demandent rien. » Bon alors, et les juifs ? La question à cent balles. Celle qui me vaudra des flots de commentaires excités de tous les bords : ceux qui trouvent la question elle-même antisémite et ceux qui pensent que c’est pareil. D’autant plus que je n’ai pas de réponse, pas de réponse claire en tout cas. La pratique religieuse à forte dose isole, mais pour ceux que je connais, les juifs religieux le sont en dépit de l’isolement. Et quant à la minorité ultra qui a choisi de vivre séparée, au moins a-t-elle le bon goût de le faire discrètement, sans récriminer ni brûler de voitures. Or, à tort ou a raison, on a l’impression que, parmi les musulmans nouvellement convertis au hallal, il s’agit moins pour certains d’un choix religieux que d’une volonté d’afficher leur différence, voire leur non-appartenance à la collectivité. Manger hallal, pour des gamins qui ont du Coran une connaissance assez lointaine, c’est d’abord affirmer qu’ils ne sont pas comme ces impies de Céfrancs. Christian a longtemps hésité entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Mais puisque cette dernière est la seule à parler du problème qui l’obsède, son choix est fait. Et il faut absolument qu’elle gagne contre Gollnisch qui, selon Christian, rêve d’une France blanche : « Pour moi, cela relève de l’obscurantisme. » Marie-Josée, infirmière, a toujours voté à gauche et, à la dernière présidentielle, pour Ségolène Royal. « Mais je n’en ai pas honte », dit-elle, sans réaliser ce que cette proclamation a de cocasse. Elle ne sait pas à qui elle donnera sa voix la prochaine fois, « mais certainement pas à Marine, ça jamais ». Denis, qui dirige une petite entreprise avec son beau-frère, d’origine algérienne, n’a pas voulu voter Sarkozy : « Je pensais qu’il était raciste ». Dans sa famille, on a toujours habité en banlieue et on a toujours été de gauche. « On ne peut plus se cacher la réalité, le changement visuel de mon quartier, avec de plus en plus de femmes voilées, a accompagné un changement des mentalités. »

Même Fabrice Robert, le président du Bloc identitaire, co-organisateur des festivités avec « Riposte laïque » a un discours assez raisonnable. S’il reconnaît avoir été violemment « antisioniste », il prétend être aujourd’hui villipendé par la presse d’extrême droite comme « suppôt d’Israël » ; il défend l’identité européenne mais assure que pour lui, elle n’exclut pas ceux qui ne sont ni blancs, ni chrétiens : « Ceux qui arrivent doivent accepter la culture française. Les musulmans voudraient imposer leurs valeurs, mais c’est à eux de s’intégrer. »

S’il était possible de sortir des invectives, peut-être découvrirait-on là le véritable désaccord. La plupart des gens rassemblés à Charenton se disent ouverts, prêts à accepter leurs concitoyens issus de l’immigration comme des Français à part entière. À une condition : que ceux-ci s’adaptent à leur pays d’accueil au lieu de demander qu’il s’adapte à eux. « Ils sont les bienvenus chez nous s’ils adoptent nos valeurs et nos mœurs. » Ce qui suppose d’admettre qu’il y a des accueillants et des accueillis, un « chez nous » et un « chez eux ». Mais comment expliquer à tous ceux qui sont nés ici et qui n’ont guère d’attaches, sinon mythologiques, avec le pays de leurs parents ou de leurs grands-parents, qu’il existe une « culture dominante » à laquelle ils devraient se conformer ? Encore faudrait-il que cette culture soit elle-même autre chose qu’une mythologie que l’on brandit, encore faudrait-il que l’école soit capable de la transmettre, encore faudrait-il que la République tienne sa promesse. Encore faudrait-il que droits et devoirs marchent ensemble. Et inversement.
Sur l’écran, entre les interventions, défilent des images de manifestations violentes, de prières de rues ou de quartiers où, pour les filles, le voile est la règle et les cheveux au vent l’exception. Toutes montrent la même chose : dans les endroits où les musulmans sont majoritaires, les plus radicaux imposent leur ordre et leurs coutumes. Que cela nous plaise ou pas, voilà à quoi ressemble le multiculturalisme au quotidien pour des millions d’Européens.

Il n’empêche, les huées qui saluent ces images mettent franchement mal à l’aise. A l’évidence, si dans l’assistance, tous se battent contre la même chose, tous ne défendent pas la même chose. Certains ont allègrement franchi la limite qui sépare le rejet des pratiques de l’exclusion des individus. L’ennui, c’est que les images sont authentiques et qu’il ne suffit pas de se pincer le nez pour faire disparaître ce qu’elles montrent et inciter ceux qu’elles effraient à établir une claire distinction entre le refus d’un islam radical-agressif et le rejet des musulmans.

Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture

Reste que quand Christine Tasin, la présidente de « Riposte laïque », appelle tous ceux qui sont « malheureusement, nés musulmans » à les rejoindre, quelle place laisse-t-elle à mes copains Sélim et Daddy qui tiennent le seul troquet parisien de mon quartier bobo, à mon ophtalmo d’origine marocaine, à Sihem Habchi, la présidente de « Ni Putes Ni Soumises » qui, tous les jours, se fait insulter par ses coreligionnaires ? Faudrait-il, sous prétexte que certains ont fait de l’islam une arme idéologique, interdire à tous les autres de pratiquer leur religion tranquillement, conformément à la lettre et à l’esprit de notre laïcité ? Devrait-on leur donner le choix entre la valise et la conversion ? Peut-on oublier que ce sont eux, ces Français comme vous et moi, qui souffrent le plus de la progression d’un islam identitaire et régressif ? « Sans doute, mais pourquoi ne les entend-on pas ? », répliquent unanimement mes interlocuteurs. C’est précisément le boulot auquel devraient s’atteler tous les républicains conscients : aider tous ceux qui « sont nés musulmans » et entendent le rester sans pour autant réclamer que l’on change les règles pour eux à se faire entendre. Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture. Soutenir l’imam de Drancy et virer ceux qui prêchent la haine. Réprimer la délinquance et se bagarrer pour que tous ceux qui réussissent le parcours du combattant qu’est l’intégration quand on vient d’une cité et qu’on a un nom arabe aient droit aux mêmes chances que les autres. Beaucoup, dans la salle, sont d’accord. D’autres n’en démordent pas : le problème, pensent-ils, c’est l’islam, pas un islam particulier, pas celui de la mosquée intégriste de leur coin, l’islam tout court. Celui dont on entend parler à la télé, qui lapide les femmes adultères et punit ceux qui mangent pendant le Ramadan.

Alors, bien sûr, il est tentant de n’entendre que les plus excités, de pointer les propos haineux, de dénoncer vertueusement « les assises de la haine antimusulmane » ou le « Grand barouf de l’extrême extrême droite ». Il est tellement plus gratifiant de condamner que de comprendre, de dénoncer en bloc que de s’intéresser aux nuances, d’en appeler aux tribunaux que de débattre avec ceux dont on ne partage pas les points de vue.

De toute façon, on ne la fait pas aux antifascistes. Pour eux, les discours modérés révèlent forcément une euphémisation du langage qui n’est qu’une ruse des fachos pour échapper aux rigueurs de la loi : « C’est quand même dingue que notre droit ne nous permette pas d’interdire ça », a expliqué, dépité, un membre du Parti de Gauche. Peut-être mais si on demande aux juges de se prononcer sur les pensées camouflées derrière les mots, on n’a pas fini de rigoler.

La journée se termine sous la tempête. Dedans ou dehors, chacun s’est renforcé dans ses certitudes. Les uns ne voient que ça, les autres ne voient rien. C’est un peu décourageant. On voit mal comment l’affrontement de deux hémiplégies pourrait produire autre chose que de l’aveuglement collectif.

« Si les pécheurs étaient exclus de l’Eglise, il n’y aurait plus d’Eglise ! »

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Causeur : L’actualité, c’est, entre autres, la situation des chrétiens d’Irak. Lors du Synode pour le Moyen-Orient qui s’est tenu à Rome en octobre, vous avez évoqué la nécessité de « garder une porte ouverte » pour les chrétiens d’Orient qui ne peuvent pas continuer à vivre leur foi dans leur pays. N’est-ce pas un aveu d’impuissance face à l’islam radical ? [access capability= »lire_inedits »]

Mgr Vingt-Trois : Non, ce n’est pas un aveu d’impuissance : c’est une affirmation de fraternité vis-à-vis de membres de notre Eglise placés dans une situation qu’ils ne peuvent plus endurer. Il ne s’agit pas simplement de résistance morale, mais aussi de souffrance physique. Nos frères persécutés, blessés ou menacés de mort doivent pouvoir trouver refuge en Occident : c’est à quoi se réfère l’expression « garder la porte ouverte ». Mais la ligne générale du Synode consiste à réaffirmer le droit des chrétiens à rester dans leur pays et à y exercer pleinement leur citoyenneté.

Dans les pays concernés, les pouvoirs en place sont tous plus ou moins complaisants vis-à-vis des groupes islamistes. Le Vatican a-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour les inciter à protéger leurs ressortissants chrétiens ?

Mais les gouvernements en place ont, en matière de puissance, d’autres références que le Vatican ! Il s’agit d’une question politique : c’est donc aux autorités politiques, et notamment aux grandes puissances, d’exercer des pressions efficaces pour que la Déclaration universelle des droits de l’homme soit effectivement respectée. C’est l’ONU qui est gardienne de cette Déclaration, pas le pape.

Autre actualité récente : la parution de Lumière du monde, le livre d’entretiens de Benoît XVI. Les médias en ont surtout retenu une évolution du discours du pape concernant le préservatif, dont il admet désormais l’utilisation pour lutter contre la propagation du sida. D’après vous, est-ce la seule évolution que l’on puisse attendre, en matière de « morale sexuelle », de la part de Benoît XVI ? Ou juste un premier pas ?

Sûrement pas un premier pas ! Ce que le pape dit dans son livre, il l’avait déjà dit il y a vingt ans, comme d’ailleurs le cardinal Lustiger et nombre d’entre nous. Voilà donc une découverte étrange ! Ce n’est pas parce qu’on découvre soudain que la Terre est ronde qu’elle n’était pas ronde avant.…

Ce que la presse, donc l’opinion, a retenu des propos de Benoît XVI, en mars 2009 dans l’avion pour l’Afrique, c’est que l’utilisation du préservatif « aggravait » le problème du sida. À présent, il explique que, dans certains cas, le préservatif peut contribuer à résoudre ce problème. Si c’est la même chose, alors ses propos de 2009 ont été pour le moins mal interprétés…

Certainement. Après ce misfit, il convient donc de répéter : ce qu’a dit Benoît XVI en mars 2009, c’est que le préservatif n’était pas l’unique solution de la lutte contre le sida, mais qu’au contraire, à force de le considérer comme tel, on risquait d’aggraver la situation. Cela reste vrai.

Plus généralement, l’Eglise ne considère comme envisageables les relations sexuelles que dans le cadre de l’amour, l’amour dans le cadre du mariage et le mariage dans la perspective de la procréation. Le préservatif ne saurait donc être envisagé comme un moyen de contraception…

Non, pas du tout. Il n’est pas considéré comme un moyen de réguler la vie sexuelle, sauf dans des cas extrêmes où il s’agit d’éviter de donner la mort.
Il est bon de rappeler les gens à leur responsabilité personnelle dans les relations sexuelles. Si l’Eglise donne son avis sur les moyens, c’est seulement en fonction de cet objectif. L’être humain est fait pour vivre une vie sexuelle qui soit un acte de relation responsable, engageant mutuellement deux personnes. Tout ce qui concourt à ouvrir la porte vers une sexualité irresponsable n’est pas bon. Maintenant, le fait que ce ne soit pas bon ne veut pas dire que ce ne soit pas utile à certains moments.
En fin de compte, la position de l’Eglise est une position d’espérance, de confiance dans la capacité de l’homme à maîtriser son existence. Que cela paraisse très difficile à beaucoup de gens, je le comprends.

Le malentendu n’est-il pas là ? Ce que vous appelez « espérance » passe pour une sorte de loi d’airain. Faute de s’y soumettre, les pécheurs se placeraient d’eux-mêmes en dehors de l’Eglise, c’est-à-dire là où il n’y a point de salut…

Mais si les pécheurs étaient en dehors de l’Eglise, il n’y aurait plus d’Eglise !

Nous allons porter cette bonne nouvelle !

À des pécheurs de votre connaissance ?

L’actualité récente, c’est encore le triomphe du film Des hommes et des dieux. Vous y voyez une simple hirondelle, ou le signe annonciateur d’un nouveau printemps pour la foi ?

J’y vois beaucoup de choses… Une très bonne promotion publicitaire, un très bon film, et la proximité dans le temps d’un événement qui a été traumatisant pour les Français. Mais il y a un élément supplémentaire dans l’attraction de ce film : face à ces moines qui expriment un choix de vie radical, les gens ont été « scotchés ! ».
En fait d’ « hirondelle », cela annonce au moins une chose : quelle que soit la dégradation de la pratique chrétienne, la compréhension de certains actes chrétiens n’est pas complètement anesthésiée.

Ce succès est d’autant plus étonnant qu’il survient dans un climat « post-religieux ». Dans les pays développés, non seulement le christianisme n’est plus considéré comme une solution, mais il n’est même plus un problème – à part pour quelques « saucissonneurs du Vendredi saint » attardés…

Si le christianisme n’était pas un problème, pourquoi les journalistes se jetteraient-ils sur l’histoire du préservatif ? Ils n’ont qu’à laisser courir… Tout le monde s’en fout que le pape dise une chose ou l’autre, n’est-ce pas ? Et si tout le monde ne s’en fout pas, ça veut dire que cela représente quelque chose !

Ça représente surtout un sujet de plaisanterie, genre « Si le pape met la capote à l’index, pas étonnant qu’il comprenne pas à quoi ça sert ! »

On peut rigoler en écoutant Laurent Gerra, mais ça ne représente pas forcément ce que pense tout le monde. Je pense, moi, que nous ne sommes pas complètement sortis de la culture chrétienne. Si les gens n’étaient pas pétris d’une certaine aspiration à la solidarité et à des relations plus humaines, je ne crois pas que les « Restos du cœur » auraient eu un tel succès. Si l’appel de Coluche a rencontré un tel écho, c’est parce qu’il correspondait à quelque chose que les gens ressentent profondément.

Pourtant, le christianisme est en train de devenir une culture minoritaire. D’ailleurs, n’est-ce pas la raison pour laquelle vous avez lancé la « Nouvelle Evangélisation » ?

Non, le but de l’évangélisation, ce n’est pas de dominer la culture, c’est une rencontre personnelle : aider les gens à rencontrer la foi, et la réalité de son contenu. Pour prendre un exemple très proche de nous, on va célébrer Noël…

Justement, c’est devenu un événement surtout commercial, éventuellement familial, mais assez peu religieux…

N’empêche que Noël, ça ne se passe pas le jour de la naissance de Bouddha !
Bien sûr, beaucoup de gens ne font pas le rapport entre une fête commerciale et la naissance de Jésus à Bethléem. La « Nouvelle Evangélisation », ça sert justement à témoigner auprès de tous ceux-là en disant : pour nous, chrétiens, Noël, ce n’est pas seulement une fête de famille, ce n’est pas seulement un échange de cadeaux ou la « trêve des confiseurs ». C’est l’actualité du souvenir de Jésus, fils de Dieu, qui vient partager l’existence humaine.

Plus prosaïquement, certaines valeurs que vous revendiquez, comme la solidarité, font parfois de l’Eglise une alliée précieuse de la gauche. C’était particulièrement visible lors de la récente « affaire des Roms »…

Vous traduisez tout en termes politiques ! Mais je ne me suis jamais placé sur ce terrain-là…

Que devrait faire, alors, l’Eglise pour que son message ne se prête pas à des interprétations politiques ?

Mais son message se prêtera toujours à des interprétations politiques, c’est inévitable ! Il y a toujours différents niveaux d’interprétation, et ça ne me choque pas que les gens qui agissent dans le champ politique, ou les médias qui s’y intéressent, aient cette lecture-là. Qu’on ne dise pas, simplement, que j’agis en fonction de ça : quand je plaide pour l’accueil de l’étranger, je ne plaide pas pour le PS !

Alors, l’Eglise « réac » en matière de morale et « progressiste » dans le domaine social, c’est juste un fantasme des médias ?

Il y a un problème, dans certains médias, pour interpréter des réalités qui sortent de leur grille. Prenez l’exemple du livre de Benoît XVI : sur quelque 300 pages, la presse a retenu trois lignes. Il a pu dire des choses autrement plus intéressantes, personne n’en parle. Que voulez-vous qu’il fasse ? Qu’il se mette à danser sur la place Saint-Pierre pour attirer l’attention ?

Les médias ne retiennent-ils pas les questions qui intéressent le plus les gens ?

Non : l’obsession du préservatif, ce n’est pas une obsession des gens.

Comment le savez-vous ?

Et vous, comment le savez-vous ?

Heu… A Lille, en octobre, les Etats généraux du christianisme ont abordé la question du « devoir de désobéissance civile » des chrétiens. Quand doit-il s’appliquer ?

Les chrétiens doivent s’engager complètement dans la vie sociale. Depuis l’origine du christianisme, il y a une tension entre l’objectif de la vie chrétienne et les règles de la vie sociale. Quand l’empereur romain demande un geste d’adoration de la part des soldats, les légionnaires chrétiens refusent. Pourtant ils sont soldats, romains et citoyens… Dans toutes les périodes de l’Histoire, y compris aujourd’hui, on trouve ainsi des situations où les chrétiens sont en porte-à-faux : ils sont attachés à une vision de l’homme qui n’est pas partagée par tout le monde.
Cet écart entre la vision chrétienne de l’homme et les autres – car il y en a plusieurs – crée nécessairement des tensions. Mais la liberté humaine, c’est le droit de choisir ce que l’on veut faire et penser sans y être d’aucune manière contraint.
Les chrétiens ont la liberté de conscience, pas plus ni moins que les autres : s’ils estiment ne pas devoir obéir, ils sont légitimes à ne pas obéir. Dans certaines circonstances graves, ils peuvent dire en conscience : « Je ne marche pas », quitte à démissionner comme le général de Bollardière pendant la guerre d’Algérie.

Un message aux chrétiens pour Noël, Monseigneur ?

Oui, l’avenir du christianisme repose sur leur capacité à s’engager dans la vie sociale du monde où ils sont plongés, à travers des associations ou des mandats électifs.

Y compris en défendant les clandestins, et en les hébergeant le cas échéant ?

Ce n’est pas à moi de dicter aux chrétiens ce qu’ils doivent faire exactement. S’ils estiment de leur devoir de défendre un clandestin, ils le font. Ils ont une conscience et une liberté d’action !
Deux chrétiens aussi bons l’un que l’autre, et aussi dévoués, peuvent faire des choix différents pour des raisons de conscience. Quelqu’un qui est célibataire, qui n’a pas charge de famille et qui se retrouve dans une situation moralement insupportable, peut dire : « Je claque la porte et je m’en vais. » Mais la femme qui est seule et qui élève trois gosses ne le peut pas, même si sa situation est tout aussi intenable. Une même conscience leur impose des choix différents.

Le dialogue interreligieux pratiqué depuis Vatican II n’est-il pas une relativisation de la « Vérité catholique » ? Si la Vérité est éparpillée un peu partout, autant dire qu’elle n’est tout à fait nulle part…

La pratique du dialogue interreligieux n’a de sens que si chacun sait en quoi il croit. Le dialogue interreligieux, ça ne consiste pas à mettre toutes les patates dans la même casserole en disant : « De toute façon, ça fera de la purée ! »
L’objectif, ce n’est pas non plus de rameuter tout le monde pour qu’il devienne catholique, mais d’aider chacun, les catholiques et les autres, à développer par le dialogue une véritable liberté dans l’adhésion à sa foi.
Je ne crois pas que ce soit l’objectif de toutes les religions, mais c’est l’objectif du dialogue interreligieux. Cela fait partie des droits de l’homme que de pouvoir changer de religion !

Pourriez-vous nous donner la liste des religions dont ce n’est pas l’objectif ?

(Sourire) A l’intérieur de chaque religion, l’implication du politique est parfois telle qu’on ne sait plus d’où vient l’interdiction…

Pensez-vous qu’il y a eu, ou qu’il y aura, un « âge d’or du christianisme » ?

C’est toujours l’âge d’or du christianisme ! L’âge d’or du christianisme, c’est maintenant : le moment où Dieu nous donne de vivre, le moment où il nous appelle. [/access]

Il neigeait…

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Neige
Neige

Neige

Revival seventies

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J’aime les films d’Yves Boisset comme Le Juge Fayard ou La Femme Flic. Jusqu’ à il y a quelques jours, je les regardais comme des films d’histoire. Plus jamais un gouvernement de droite, me disais-je, n’aurait ces comportements du monde d’avant, celui du pompidolisme immobilier ou du giscardisme poniatovskien. Mais voilà que durant la semaine écoulée, deux « petits faits vrais » comme les appelait Stendhal, ceux qui reflètent la vraie couleur d’une époque ont redonné à nos années 10 un côté vintage seventies : il y a d’abord eu cette manifestation factieuse de deux cents policers armés et en uniforme devant le Palais de justice de Bobigny et puis, comme l’a révélé La Montagne, (tiens, c’est aussi la région d’Hortefeux par là), cette interpellation par la gendarmerie de Montluçon sur son lieu de travail d’un militant NPA pour collage d’affiches. Il a été retenu cinq heures pour « information », juste le temps, comme par hasard, que Nicolas Sarkozy puisse effectuer son déplacement dans la région. Alors, puisque la machine à remonter le temps est en route, pourquoi ne pas reprendre ce vieux slogan à nouveau d’actualité : « Police partout, justice nulle part » ?

Education nationale-numérique

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Je me souviens du droit à l’ordinateur. C’était il y a quinze ans à peine un droit de l’homme tout beau tout neuf. Il fallait, vite, vite, que « tout le monde soit doté ». D’une belle grosse machine dans son salon. Et si possible aussi dans sa chambre à coucher. 24/24, 7/7, un accès permanent et bon marché au grand réseau du monde entier. Ça allait nous rendre intelligents tout plein. Et savants. Et aussi communicants. Surtout communicants. Pas repliés sur nous-mêmes comme avant. Connectés avec les gentils du monde entier. On allait s’ouvrir grave les neurones à l’Altérité. Et on allait bien s’amuser. Teuffer comme des malades sur le très wide web.

Personne ne devait rester à la traîne. Tous devant, tous devant nos écrans, et lui seul le gros ringard derrière. Le scrogneugneu : dans les ténèbres extérieures de la déconnection. Les pauvres petites gens, qu’ont pas d’argent, mais qu’avaient la bonne volonté de s’alphabétiser le numérique, il fallait les aider dare-dare. C’était un cas d’urgence absolue. La fracture numérique, c’était bien pire encore que la fracture sociale. Pour s’éclater, il fallait réduire à toute vitesse, mobiliser tous les bons médecins de la société de la connaissance, qui à peine née était déjà cassée. Comme toujours, le nœud du problème c’était l’école. Et se mettant à l’école de Groucho Marx, nos pédagogiques du numérique savaient comment le résoudre, ce vieux problème. « L’ennui, disaient-ils, c’est que nous négligeons le numérique au profit de l’éducation. » Alors, ils l’ont fait. Ils ont fait entrer tout plein d’ordinateurs dans les écoles. Ils ont computarisé à fond l’éducnat. Pointcomisé l’enseignement. Powerpointisé nos vieux profs. Et le miracle a eu lieu.

L’obscur latin chagrin, c’est enfin ton copain
Et c’est impec, comme au vieux grec, tu cloues le bec.
Désormais, c’est l’ordinateur qui fait autorité

Maintenant le cours déroule ses slides, les exercices corrigent tous seuls. Le prof : un spectateur interactif comme les autres. Et tout le monde est bien content. La vieille éducation fasciste ne passe plus. Tout le monde le sait, mais c’est juste des salauds de réacs, des traitres à la cause, qui disent que l’intelligence s’amoindrit de ne plus écrire à la main, que Google nous rend idiots, que ce qui nous manque c’est l’autorité, et que ce n’est pas en mettant une machine sur une estrade à la place du prof qu’on la restaurera, cette vieille autorité obsolète. Pendant ce temps, la machine elle, quelle classe, reste stoïque sous les attaques. Et l’ordinateur bien poli et bien respectueux du droit des élèves à être flattés. Ca s’affiche en gros : dix bonnes réponses sur dix, félicitations !! À croire que c’est vraiment l’ordinateur qui fait autorité  au fond. C’est peut-être ça la logique de l’arbitrage vidéo, et des affectations en lycée à Paris qui sortent d’un logiciel comme d’un chapeau magique. La machine, calife à la place du calife, prof à la place du prof. « Eh, le prof ! Respecte-moi mieux avec tes histoires de la vieille France catholique d’avant ! Zarma, le pape seiz’un pédofil du cul, j’lai vu sur le wikipédia de la street89, gros bouffon ! »

Et puis après l’école numérique, en rentrant à la maison, nos gamins ont bien le droit d’aller encore flâner sur le net puisque c’est « un devoir à la maison »… Y’a pas que les droits après tout, y’a aussi les devoirs. Et puis après encore, ils vont sur Facebook se détendre. Ils l’ont bien mérité. Les oreilles bouchées par les oreillettes de l’IPod. Avant de mettre à jour leur ITouch. Toujours, les yeux entravés par l’écran. Et de rejoindre enfin leur team sur Counter-Strike : enfin la vraie vie ! Pendant que papa est en haut qui règle ses comptes avec le monde entier, euh, pardon, qui alimente son blog, et que maman est en bas qui checke ses mails.

Et pendant qu’on « s’éclate» dans le nouveau monde numérisé, qu’en est-il du vieux déserté? La famille, où est-elle ? De quel mal souffre-t-elle ? Fracturée, c’est encore peu dire. La voilà pulvérisée. Le monde commun disparu. C’était ce qu’on voulait sans doute. La grande Altérité finale, c’était tout du pipeau. Les leçons amères que nous délivrait la vie commune, nous ne voulions plus les entendre. Reposons-nous. Les pauvres membres de la vieille famille chrétienne sont fatigués. Requiem æternam dona eis, Domine (Donne-leur le repos éternel, Seigneur). Voilà chacun aspiré dans sa petite sphère douillette. Dans sa cité céleste à lui.

Pour la réduire cette fracture-là, je vous souhaite bien du courage.