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Importer, c’est important !

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Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis-le-quatorzième, fut en son temps l’un des plus illustres défenseurs des thèses mercantilistes. Il donna même post-mortem son nom à l’une des variantes du mercantilisme.

Le mercantilisme, c’est une conception de l’économie qui se fonde sur l’idée qu’il n’est de richesse que d’or et d’argent. La quantité d’or et d’argent disponible dans la nature étant – sauf alchimie – finie, il s’ensuit en bonne logique que la quantité de richesse présente dans le monde est elle-même finie. La conclusion mercantiliste, dans sa forme espagnole (le bullionisme) ou française (le colbertisme), c’est qu’un pays ne peut s’enrichir qu’en exportant plus qu’il n’importe. Pour Colbert, il incombait à l’Etat de faire en sorte que la France accumule le plus possible de métaux précieux en subventionnant les entreprises exportatrices et en taxant lourdement les produits importés. Autrement dit, en faisant du protectionnisme.[access capability= »lire_inedits »]

Les expériences mercantilistes furent – du point de vue des gens ordinaires[1. Colbert lui-même, comme Mazarin, mourut immensément riche, cela va de soi] – un échec. Au cours du XVIIe siècle, les Anglais et les Néerlandais – qui avaient au contraire opté pour le libre-échangisme – s’enrichirent de 28 % et 54 % respectivement tandis que Français et Espagnols voyaient leur niveau de vie stagner[2. La plupart des chiffres de cet article sont basés sur les séries historiques du très regretté Angus Maddison (qui nous a quittés en début d’année)] et leurs impôts monter[3. « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » (Jean-Baptiste Colbert)]).

« Zombie economics » ou le retour des idées mortes

Or aujourd’hui, des deux cotés de l’Atlantique, il semble que le mercantilisme soit de retour. Un peu comme un zombie, cette conception antédiluvienne et grossière de ce qu’est une économie envahit le discours politique et la une des médias. Du Front (de gauche) au Front (national) en passant par Causeur, on nous explique à coup de slogans à faire rougir de jalousie les vendeurs de lessive qu’il faut de toute urgence réinstaurer des barrières douanières – c’est-à-dire des taxes sur les produits importés – pour protéger notre industrie nationale et rétablir notre balance commerciale ; on dénonce les ravages de la mondialisation sauvage, la prédation du capital apatride. Il est donc temps de remettre quelques pendules à l’heure.

D’abord, la mondialisation est un phénomène au moins aussi vieux que la route de la soie et la flotte commerciale phénicienne. Ce qui a changé ces dernières années, c’est l’échelle du phénomène. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement d’internationalisation des échanges s’est considérablement accéléré, en partie grâce à la baisse des coûts de transport mais, surtout, grâce à la réduction considérable des droits de douane un peu partout dans le monde – c’est-à-dire à l’abandon des politiques protectionnistes. Pour ce dernier point, on peu même fixer une date précise : la signature par 13 pays des premiers accords du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), à Annecy, en 1949.

À quoi ressemblent donc les affres de la mondialisation ? Ce que nous disent les chiffres, c’est que, de 1950 à 2008, le niveau de vie moyen de nos semblables à l’échelle planétaire a été multiplié par un facteur de 3,6. Jamais dans l’histoire de l’humanité, autant de gens ne s’étaient autant enrichis aussi vite – plus en soixante ans qu’en deux siècles de révolution industrielle (1700-1900). À force de l’entendre répéter, beaucoup d’entre vous, chers lecteurs, ont le sentiment que cet enrichissement s’est fait chez les autres et à nos dépens. Eh bien non, sur la même période, le niveau de vie des Français a été multiplié par un facteur de 4,3. Vous pensez que les victimes sont chinoises ? Perdu : de 1950 à 2008, le niveau de vie des Chinois (qui partaient de loin…) a été multiplié par 15. Ne cherchez pas de perdant : il n’y en a pas. Dans tous les pays du monde, les gens se sont enrichis – plus ou moins. Depuis soixante ans, les famines disparaissent, la mortalité infantile est en chute libre, l’espérance de vie augmente.

Les génies au travail

Mon Dieu ! Notre balance commerciale est déficitaire : Quelle horreur ! Chez nos amis mercantilistes, si nous importons plus que nous exportons, ça veut dire que nous nous appauvrissons. Disons le sans détour : une telle conception de l’économie relève de l’analphabétisme. C’était excusable à l’époque de Colbert, mais plus maintenant. Reprenons. La richesse produite par une économie n’est pas une quantité finie. Ce qu’ont démontré la révolution industrielle et la naissance du capitalisme moderne, c’est que nous pouvons durablement nous enrichir et améliorer les conditions de notre existence sans appauvrir personne. Un pays comme la France produit énormément de richesses de manière purement autonome[4. Pour une entreprise, ses salariés et ses actionnaires, que la production soit vendue dans le Cantal ou en Indonésie ne fait aucune espèce de différence]. Que nous utilisions une partie de cette richesse pour acheter des biens ou des services à l’étranger ne nous appauvrit nullement. Au contraire : votre niveau de vie ne dépend pas seulement du montant inscrit sur votre feuille de paie mais aussi du prix que vous devez débourser pour payer les choses que vous achetez. Vouloir protéger notre marché national, c’est reprocher aux entreprises chinoises de nous vendre des produits trop bon marché. C’est stupide !

La première victime d’une politique protectionniste sera notre pouvoir d’achat et, plus particulièrement, celui des plus modestes d’entre nous qui comptent justement sur ces produits importés moins onéreux pour boucler leurs fins de mois. L’idée selon laquelle des barrières douanières nous permettraient de récupérer les industries délocalisées en Chine est une imbécillité : en faisant monter les prix, nous réduirons la taille du marché et ne récupèrerons qu’une fraction de cette activité – celle qui peut survivre dans un marché de la taille de la France. Au passage, nous pénaliserons toutes les entreprises qui importent et distribuent des produits chinois et inciterons Pékin à imposer, à son tour, des taxes sur nos produits cosmétiques, nos vins et spiritueux, nos voitures etc.

C’est l’art des politiques – qui ne vivent et ne respirent que pour être réélus – de vendre la soupe la plus appétissante possible, même si elle est empoisonnée. Après des décennies de politiques économiques volontaristes qui ont toutes été des échecs patents, ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller le zombie pluri-centenaire du mercantilisme.

Quand un libéral critique la politique économique d’un gouvernement dirigiste, il y a toujours quelqu’un pour lui demander par quoi il la remplacerait. Et vous, s’il y avait le feu dans votre maison, par quoi le remplaceriez-vous ?[5. Celle-là, je l’ai volée à Thomas Sowell. Ma note s’alourdit…][/access]

Vive la philo pour les minots !

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photo : philipbouchard

Chère Isabelle,
Est-ce l’âge venant, mais ne voyez nul paternalisme dans cette remarque, j’aurais peut-être réagi comme vous, il y a encore dix ans, à propos de cette affaire de la philosophie appliquée aux tout-petits. Je comprends bien votre perspective, c’est presque trop beau, cette idée que l’on croirait inventée par Philippe Muray.

Petit philosophe sauvage et inquiet

Mais plusieurs choses me gênent dans votre analyse. D’abord, je ne vois pas pourquoi la transmission des savoirs exclurait une initiation précoce non pas à la philosophie mais à sa démarche de questionnement. Vous faites d’ailleurs de l’ironie un peu facile en citant le nom des grands philosophes comme si on allait parler aux bambins de Hegel entre deux « Princes fourrés ». Quoi que l’on pense de ce projet, un professeur d’arts plastiques peut très bien jouer le rôle de maïeuticien pour les petits qui ne sont pas les moins soucieux, malgré leur jeune âge, du monde qui les entoure et de sa violence protéiforme perçue, tout comme chez les adultes d’ailleurs, comme irrationnelle.

Tout parent qui s’est posé le dilemme de savoir si oui ou non on disait à l’enfant que grand-mère était morte, si oui ou non on parlait d’un départ au Ciel, d’un voyage d’affaires, si on l’emmenait à l’enterrement ou si l’on restait dans le vague, comprend assez vite qu’il est confronté à un petit philosophe sauvage et inquiet, qui cherche désespérément auprès des « grands » une rationalisation et une réponse impossible à ce qu’il ressent comme un scandale métaphysique.

Que ce type d’inquiétude, de questionnement soit en quelque sorte mutualisé ou socialisé dans une classe de maternelle, fasse débat même sous forme de babil, ne me choque pas plus que ça. Ce qui me choquerait éventuellement, c’est que ce dispositif soit un pur gadget qui, comme tous les gadgets mis en place par la fraction pédagogiste maintenue de l’Education nationale, se révèle en fait le cache-misère d’un désinvestissement de l’Etat dans la solarisation des tout-petits.

Et même dans ce cas, il n’est pas certain qu’au bout du compte, il n’en resterait pas quelque chose. Ou alors il vous faut admettre qu’il n’y a aucune raison non plus d’amener votre petite dernière aux bébés nageurs sous prétexte qu’elle ne sera jamais Laure Manaudou. Les bébés nageurs se donnent des chances supplémentaires d’être physiquement bien dans leur peau pour l’avenir sans qu’il y ait pour autant de garantie sur facture. Pourquoi ne pas admettre que les élèves des maternelles philosophantes, en se baignant dans quelques grandes questions, ne perdent rien de ce qu’on doit leur transmettre tout en se donnant, elles aussi, des chances d’être bien dans leur peau mais cette fois-ci dans leur peau « philosophique. »

Vous présentez également, Isabelle, cette initiative comme « maternante » et inconsciemment rousseauiste. Je crois au contraire qu’elle est profondément anti-rousseauiste, sur le plan pédagogique tout au moins, et peut-être à l’insu de ses concepteurs eux-mêmes.

Freud est en effet passé par là et l’enfant ayant acquis au passage du maître viennois une sexualité, il a aussi acquis les pulsions de mort qui vont avec. Il est amusant, à ce propos, de comparer deux romans racontant la même histoire avant et après Freud. Deux ans de vacances de Jules Verne présente une auto-organisation utopiste d’enfants livrés à eux-mêmes sur une ile déserte, loin de la société corruptrice. Dans Sa Majesté des mouches, William Golding suit un cours hélas plus réaliste : les enfants se comportent en sauvages, laissent libres cours à leurs instincts sadiques et sombrent dans la pensée magique d’une religiosité féroce.

Il faut avoir vu des enfants de maternelle, dans une cour, leur méchanceté, l’ostracisation instinctive du copain handicapé qui n’est accepté que si les enfants ont entendu auparavant un discours précis sur le trisomique ou l’aveugle qu’on accueille en classe. Et là, c’est la civilisation qui polit, le discours qui arrondit les angles, la raison humaniste qui est à l’œuvre. Bref, c’est déjà la philosophie.
Et vous moquez Isabelle cette enseignante qui laisse dire une « absurdité » et cette absurdité, c’est « La liberté, c’est faire ce qu’on veut. » Mais ce n’est pas une absurdité, pourtant, puisque c’est à peu près la conception de la liberté qui règne partout dans nos sociétés, nos économies, notre rapport à l’autre, qu’on soit trader, multidivorcé, contribuable en exil fiscal ou groupe de rap hardcore. Pour être un enfant de trois ans, on n’en est pas moins déjà surdéterminé par son temps ou son appartenance de classe.

La simple prise de conscience de ces déterminismes, c’est déjà ce que Spinoza appelait, lui, la liberté. Et au moment du goûter quand vous coupez un gâteau ou une tarte, vous verrez si l’enfant de trois ans ne comprend pas très vite ce que Badiou explique dans L’hypothèse communiste, à savoir qu’il faut maintenant « libérer la liberté par l’égalité » si l’on veut avoir une petite chance de s’émanciper.
Oui, décidément l’idée que ce soit l’école qui se charge le plus tôt possible de cette démarche émancipatrice ne me semble pas mériter une telle dureté de votre part. Il faut purger bébé, disait Feydeau. Il avait raison. Mais il faut aussi le philosopher.
Car ça aussi, c’est bon pour la santé.

Le Neuf-Trois, terra incognita

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J’ai un faible pour France Culture. Surtout quand ma station préférée se lance dans des opérations spéciales d’envergure : il y a une dizaine de jours, toutes les têtes d’affiche de la station s’étaient déplacées à Port au Prince, Haïti, pour ne pas oublier le tremblement de terre, prendre le pouls du pays avant l’élection présidentielle, faire le point sur la reconstruction et prolonger « le formidable élan de solidarité » né au lendemain de la catastrophe. (Toutes choses entendues à l’antenne)

Fort de cette expérience – éprouvante – pour l’auditeur, la radio publique remet ça aujourd’hui, avec cet argument de vente, « après Haïti, France Culture passe une journée en Seine Saint-Denis. » Je note juste que pour la direction de France Cul, le 93 c’est aussi exotique que Port au Prince. J’ignorais qu’il s’était produit un raz de marée, ou que des poètes maudits hantaient les rues de la capitale du neuf-trois, que le choléra fait des ravages, sans oublier que des élections capitales allaient se dérouler le week-end suivant.

J’imagine qu’à la place de l’écrivain chantre de la négritude, on aura droit au slameur en vogue, aux talents de la diversité à la place des générations montantes de la diaspora haïtienne… Et j’attends avec hâte la prochaine journée spéciale de la radio publique. Je propose Montluçon, cette inconnue. Ça va être terriblement exotique.

Le Pape ne pense pas qu’à ça !

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Une page sur les capuchons extensibles, 238 autres pages. Mais ne méprisons pas cette page : elle aura à coup sûr éveillé l’attention générale sur un livre qui la mérite. Et, par là-même, révélé un pape bien moins doctrinaire et plus soucieux de pastorale qu’on ne l’a dépeint. Un pape que l’humilité entraîne à mille lieux du panzerkardinal complaisamment dessiné. Voilà qui cadre mieux avec la douceur de son expression. Certes, l’humilité fait partie du cahier des charges du successeur de Saint Pierre, mais elle ne le quitte pas, y compris pour reconnaître des erreurs d’appréciation.

Son interlocuteur lui fait-il remarquer qu’il n’a « peut-être pas » la voix et la stature de Jean-Paul II ? « Ce que je peux donner, répond-il, je le donne, et ce que je ne peux pas donner, j’essaie aussi de ne pas le donner. J’ai été élu, c’est tout – les cardinaux en portent aussi la responsabilité – et je fais ce que je peux. » (p. 152)

Face au questionnement de Peter Seewald, Benoît XVI éclaircit ce qui a pu paraître nébuleux pour les uns, scandaleux pour les autres, dans les cinq années de son pontificat, et n’hésite pas à reconnaître les erreurs éventuelles, sans céder sur le fond. Il n’est pas déplaisant de voir confirmées certaines intuitions, pas déplaisant de se sentir en pleine communion sur nombre de sujets et de concevoir une affection durable pour le vieil homme.

Au sujet de son discours de Ratisbonne, il reconnaît s’être montré trop académique, et ne pas avoir suffisamment réalisé que l’interprétation de son propos serait politique. Qui, toutefois, affirmera que le monde musulman ne doit pas mener une réflexion sur son rapport à la raison et à la violence ? La réception de son discours n’a finalement pas été si dommageable, rappelle-t-il, citant l’invitation au dialogue de cent trente-huit érudits musulmans ou cet échange méconnu avec le roi d’Arabie Saoudite, désireux lui aussi de « prendre position avec les chrétiens contre le détournement terroriste de l’islam » (p. 134). La scène occidentale et sa palanquée d’ahuris en prend également, justement et aimablement, pour son grade lorsqu’il rappelle que ce qui était possible il y a quelques siècles, à l’époque de l’empereur Manuel, dans l’empire ottoman[1. rappelons que Benoît XVI rapportait, dans son discours, un échange entre l’empereur Manuel et un persan cultivé] ne l’est plus. « L’empereur Manuel était déjà à cette époque vassal de l’empire ottoman. Il ne pouvait donc absolument pas attaquer les musulmans. Mais il pouvait poser des questions vivantes dans le dialogue intellectuel. Seulement la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtil. » (p. 133)

Le pape évoque également les relations du catholicisme avec le judaïsme, revient sur la modification de la prière pour la conversion des juifs qui subsistait dans le « rite extraordinaire », qu’il considère comme « réellement blessante pour les juifs »- bien qu’on ait pu l’expliquer, comme le faisait le rabbin Jacob Neusner. Juifs qu’il prend soin de nommer nos « pères dans la foi » et non nos « frères aînés », comme cela se fait régulièrement, parce que, dans la tradition juive, « le frère aîné, Esaü, est aussi le frère réprouvé » (p. 114).

Et puis, il y a l’affaire Williamson. C’est probablement le cas pour lequel le pape reconnaît le plus explicitement les erreurs du Vatican. Ainsi répond-il clairement que, s’il avait connu les propos de Williamson, il n’aurait pas procédé à la levée des excommunications. « Il aurait au moins fallu mettre le cas Williamson à part. Malheureusement, personne, chez nous, n’est allé voir sur Internet et s’apercevoir de qui il s’agissait ». En effet, c’est nouille. « Nous avons (…) commis l’erreur de ne pas étudier et préparer suffisamment cette affaire. »

Mais Dieu que je me gondole, en revanche, en lisant sa réponse à la question de Seewald, insistant sur le fait que l’on n’ait pas passé au crible l’existence des personnes concernées « surtout lorsqu’il s’agit d’une communauté qui a évolué de manière douteuse ». Sans se prononcer néanmoins sur cette dernière considération, Benoît XVI souligne que « Williamson est un personnage à part dans la mesure où il n’a jamais été catholique au sens propre du terme. Il était anglican, et il est directement passé des anglicans chez Lefebvre. » (p. 165) Je note que selon le pape, on n’est pas catholique quand on est chez Lefebvre. Voilà, c’est dit.

Convoquons aussi la fesse puisque le monde est monde. À ce sujet encore, Benoît XVI souligne ce que les catholiques savent déjà mais que le monde peine à entendre. Il faut considérer « la sexualité comme un don positif. Elle permet [à l’homme] de prendre part lui-même à la création de Dieu ». « Nous devons revenir à une attitude véritablement chrétienne, telle qu’elle existait dans le christianisme des origines et aux grands moments de la chrétienté, ajoute Benoît XVI : la joie et l’acceptation du corps, le oui à la sexualité considéré comme un don qui implique toujours discipline et responsabilité. » (p. 140)

Bref, sur nombre de sujets, certains commentateurs devraient chausser leurs bésicles pour rendre pleinement compte des positions du pape. Il faut l’espérer, même si « la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtils ».

Lumière du Monde ne se résume fort heureusement pas à un retour sur les polémiques des dernières années, aussi bienvenu soit-il. Ecartons toutefois les dernières pages, dans lesquelles Seewald conclut de façon incongrue sur des hypothèses ésotériques de détermination de la date précise du retour du Christ à partir des textes. Il y a, aussi, la pédophilie[2. à ce propos un certain documentaire diffusée hier soir sur une certaine chaîne, relayé par certaines publications, entend laisser accroire que le cardinal Ratzinger n’aurait agi qu’à compter des scandales aux Etats-Unis et, donc, de 2001. Passons sur ce que nous inspire ce genre d’accusations, juste quelques faits apparemment omis : l’action du cardinal Ratzinger dès 1988], la burqa, l’écologie, les femmes-prêtres, l’œcuménisme, la raison et la science, les réformes de la Curie, Jean-Paul II, la nature de l’Eglise non pas institution mais corps vivant, le motu proprio, la liturgie qui ne peut être une façon de se célébrer[3. « il ne s’agit pas de se produire soi-même. Il s’agit de sortir de soi et d’aller au-delà de soi-même, de se donner à Lui et de se laisser toucher par Lui »]…

Il y a tout cela et il y a la vérité. Sans majuscule, au singulier. Comment concilier la tolérance, vertu moderne, et la conviction d’adhérer à la vérité ? Posons la question ainsi puisque c’est ainsi que la pose le monde mais bon : la tolérance est une idéologie molle et masquée[4. « Qu’au nom de la tolérance la tolérance soit abolie, c’est une menace réelle, et c’est à elle que nous faisons face »] et à la conviction d’adhérer, je préfère l’espoir et le chemin. Enfin, on n’est pas là pour parler de moi. Alors, Benoît ?

Rassurons les grands philosophes : le pape n’ignore pas qu’« au nom de la vérité, on a pu justifier l’intolérance et la cruauté » (p. 75). Mais il sait aussi que si l’homme n’était pas capable de vérité, le seul critère serait « l’avis de la majorité [et] l’Histoire a suffisamment montré à quel point les majorités peuvent être destructrices ». Mais le pape rappelle que « la vérité ne parviendra pas à régner par la force mais par son pouvoir (…). Jésus se présente devant Pilate comme la Vérité et comme témoin de la vérité. Il ne défend pas la vérité avec l’aide de légions mais la rend visible par sa Passion, et c’est aussi de cette façon qu’il la met en vigueur. »

Tout est là, n’est-ce pas ?

Non au procès d’intention !

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Non, vraiment, il y a des limites à ne pas dépasser en démocratie, surtout quand on occupe la fonction suprême. La façon dont la Présidente Ségolène Royal vient de s’exprimer à propos de son principal challenger pour 2012, Nicolas Sarkozy, est indigne, n’ayons pas peur des mots.[access capability= »lire_inedits »]

On sait que la séquence que vient de traverser la Présidente a été difficile. Le retrait de son projet de retraite à 62 ans sous la pression des manifestions monstres et des députés de sa propre majorité l’a bien entendu affaiblie et les agences de notation, qui menacent de dégrader la note française, ont galvanisé l’opposition et le premier d’entre les opposants, Nicolas Sarkozy. Le remplacement à Matignon de Dominique Strauss-Kahn par Martine Aubry, à la tête d’une équipe ministérielle resserrée, a été interprétée avec raison comme un virage « à gauche toute » et un retour de l’Etat PS pour les derniers mois du quinquennat.

Les sondages, du coup, indiquent une certaine inquiétude et l’institut Opinionway/Le Figaro donne même, pour la première fois depuis 2007, Nicolas Sarkozy victorieux contre la Présidente sortante par 51%. Est-ce la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ségolénien ? Sa dernière prestation télévisée face à une Claire Chazal peu pugnace, un Denisot transparent et un Pujadas complaisant, a manifestement choqué par son agressivité et dérouté jusque dans son propre camp.

La présidente s’est en effet livrée à un exercice uchronique stérile et agressif, refusant de répondre à toutes les questions sur son bilan mais imaginant à chaque fois ce qu’aurait fait celui qu’elle a battu en 2007 s’il avait été élu. Et le tableau qu’elle a tracé d’une France qui aurait été « berlusconisée », où le pouvoir serait devenu « hyper-présidentiel » et se serait exercé au profit de patrons que Sarkozy n’aurait pas hésité à réunir le soir même de son élection « dans les salons de l’Automobile Club ou, pourquoi pas, du Fouquet’s » a carrément sombré dans la caricature. Caricature qui s’est encore aggravée quand la Présidente est venue sur le terrain de la sécurité. « Oui, nous sommes dans la prévention et non dans la répression, a-t-elle dit, faisant allusion à son discours de Grenoble, cet été, après les incidents de Villeneuve ou de Saint-Aignan. Ce n’est pas le cas de M. Sarkozy qui a assez prouvé, du temps qu’il était ministre de l’Intérieur, quel va-t-en guerre il était. Et il n’aurait pas hésité, d’ailleurs, à instrumentaliser l’insécurité, à faire le lien entre immigration et délinquance et, pourquoi pas, à proposer un ministère de l’Identité nationale. »

Même proféré sur le ton de la plaisanterie, c’est ce dernier point qui a particulièrement indigné l’opposition, et même certains partenaires de la majorité comme François Bayrou, inamovible ministre de l’Education, qui a déclaré : « Elle, c’est elle et moi, c’est moi. »

Les proches de M. Sarkozy ont, eux, réagi avec virulence. Frédéric Lefèvre s’est déclaré « consterné » et pense que « la Présidente a perdu ses nerfs et reste dans le procès d’intention ». M. Hortefeux, quant à lui, n’a pas hésité à parler de « fantasme » et de « reductio ad pétainum » blessante pour tous les républicains.[/access]

Houellebecq à Tarnac

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« Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire. » Fort du lumineux adage – qui est aussi le titre élégant d’un de ses récents ouvrages – du terroristologue humaniste Alain Bauer, je me suis enfin résolu à mener pour Causeur ma propre enquête sur les mystérieux sabotages de caténaires de novembre 2008. J’ai décidé de recourir moi-même aux méthodes d’Alain Bauer et du juge Fragnoli : à cette sorte de méthodes qui vous contraint tôt ou tard à vous retrouver nez à nez avec la vérité et à éprouver, je l’avoue, une certaine gêne à l’instant où le nez de la vérité entre en contact avec le vôtre.

J’ai commencé mon enquête de terrain par l’inspection de ma chambre, me répétant à mi-voix l’adage de l’habile criminologue. Je me suis mis à scruter avec méfiance ma bibliothèque. Soudain, mon regard est tombé sur un petit opuscule au titre suspect : Le sens du combat, de Michel Houellebecq. Parcourant cet ouvrage poétique publié en 1996, je découvre avec stupeur, dès la page 25, ces quelques lignes semblables à un morceau de fer à béton incrusté entre les pages : « Hélas j’aime passionnément, et depuis toujours, ces moments où plus rien ne fonctionne. Ces états de désarticulation du système global, qui laissent présager un destin plutôt qu’un instant, qui laissent entrevoir une éternité par ailleurs niée. » Parvenu à la page 63, je débusque ensuite un long poème sur le TGV Atlantique, dont je ne parviens pas à m’expliquer comment il a pu échapper au flair de mes confrères Bauer et Fragnoli. La lecture de ce poème ne laisse pourtant aucun doute sur l’obsession étrange de Michel Houellebecq pour les TGV. La précision des descriptions révèle surtout chez l’auteur des connaissances techniques aigües et troublantes, telles qu’on en trouve rarement, même chez un technicien de la SNCF chevronné.

Atteignant les pages 72 et 73, je lis ensuite deux quatrains qui retentissent comme deux explosions :
« Dans le train direct pour Dourdan,
Une jeune fille fait des mots fléchés
Je ne peux pas l’en empêcher,
C’est une occupation du temps.
»

Et voici le second quatrain, placé secrètement en exact vis-à-vis sur la page opposée et dont je comprends soudain qu’il vient échanger un baiser mortel avec le premier à chaque fois que le lecteur referme le livre :
« Dans le métro à peu près vide
Rempli de gens semi-gazeux
Je m’amuse à des jeux stupides,
Mais potentiellement dangereux.
»

Dès 1996, c’est-à-dire douze ans avant son passage à l’acte, Michel Houellebecq avait annoncé explicitement son intention de saboter des caténaires dans un brûlot terroriste. Il suffisait de le lire ! Comment une piste aussi évidente, fourmillant de preuves aussi irréfutables que celles qui ont conduit à l’arrestation de Julien Coupat et de ses amis, a-t-elle pu échapper à mes éminents confrères ? Peut-on concevoir menaces plus explicites que celles proférées dans Le sens du combat ?

Contre toute attente, la réponse est oui. Car deux ans plus tard à peine, en 1998, Michel Houellebecq posa négligemment sur le manteau de la cheminée de la République une seconde « lettre volée ». Dans Interventions en effet, il publie quatre pages stupéfiantes intitulées « La poésie du mouvement arrêté ». Houellebecq y évoque avec une fascination morbide la paralysie de la France en mai 68, glorifie l’immobilité des TGV à travers les âges et appelle ouvertement ses lecteurs à la Révolution de l’immobile : « Des voitures de TGV étaient immobilisées sur les voies de garage. On aurait pu croire qu’elles étaient là depuis des années, qu’elles n’avaient même jamais roulé. Elles étaient simplement là, immobiles. […] Ç’aurait pu être la guerre, ou la fin du monde occidental. […] Magiquement, pendant quelques jours, une machine gigantesque et oppressante s’est arrêtée de tourner. Il y a eu un flottement, une incertitude ; une suspension s’est produite. » Houellebecq va même jusqu’à imaginer « une joie secrète » et une complicité chez les usagers pris en otage et pousse l’impudence jusqu’à parler d’une « revanche sournoise sur la technologie ». Et ce partisan de la terreur immobile de conclure : « L’esprit qui habite ces lieux est mauvais, inhumain, hostile ; c’est celui d’un engrenage épuisant, cruel, constamment accéléré ; chacun au fond le sent, et souhaite sa destruction. »

À la dernière seconde, pourtant, un doute s’insinue en moi. N’ai-je pas cédé par inadvertance à l’une des passions de nos contemporains : déchaîner les suspicions les plus farfelues en lançant les accusations les plus arbitraires contre un grand artiste ? Au dernier instant, je me ravise : Houellebecq est innocent ! Libérez Houellebecq !

Et puissent mes confrères justiciers reconnaître eux aussi leurs bévues et annuler enfin cette procédure bouffonne contre les Tarnacois. Celle-ci s’éternise depuis deux ans en ne parvenant qu’à gravir toujours plus haut l’escalier du ridicule, dont les marches pourraient inopinément déboucher sur l’infini. Le scandale de Tarnac n’a pas pris fin avec la libération des présumés terroristes.

Captain Iglo assassin, mamans complices !

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Les pays de l’Union européenne se sont mis d’accord hier sur leurs quotas de pêche pour 2011. Si rien ne change du côté des langoustines ou du merlan, les quotas de cabillaud ont été revus significativement à la baisse, comme le réclamait l’exécutif bruxellois, même si, comme le précise un de ses impayables communiqués, « La Commission reste très préoccupée par l’état des réserves de cabillaud ». Des inquiétudes abondamment relayés par les communiqués alarmistes des écolocharlots du WWF, qui se dit néanmoins globalement satisfait des nouveaux quotas bruxellois.

Concrètement, il faut s’attendre à quelques émeutes chez les marins-pêcheurs, mais aussi à de sérieux incidents domestiques. Ces mêmes enfants, qui ont appris à l’école à vous faire la morale à chaque fois que vous laissez le robinet ouvert durant le brossage de dents, ne manqueront pas de vous agonir d’injures à chaque fois que vous leur proposerez du poisson pané…

Et ne vous avisez pas de leur suggérer du thon rouge à la place…

Le PS piégé par le multiculturalisme

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Mardi soir au Palais-Bourbon, le groupe socialiste organisait un vaste colloque dédié au 105e anniversaire de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, socle de la laïcité républicaine française. C’est bien connu, la Providence déteste les hasards. Elle a donc mis une certaine Marine Le Pen dans les filets d’éléphants socialistes bien en mal de se relever des tapis de prière de la rue Myrha.

Eléphants et combats d’arrière-garde

D’emblée, Martine Aubry donne le ton. Sus aux anti-laïques, cathos intégristes rétros et autres empêcheurs de prier en rond. Cherchez l’erreur. Par un habile maquillage dialectique, l’ennemi est désigné, le Mal absolu « stigmatise ». Pour la maire de Lille, adepte des horaires de piscines séparées permettant aux femmes voilées de sortir de chez elles[1. Cette même logique poussée à son terme voudrait qu’on organise des excisions médicalement assistées en CHU pour éviter les risques d’infection. Comme quoi, ne pas « stigmatiser » des comportements auto-stigmatisants est une gageure…], la laïcité définit le modèle républicain français. Jean-Marc Ayrault abonde : oui, être laïque revient à défendre d’un seul jet liberté, égalité « réelle », fraternité, diversité… et plus si affinités ? Non, justement, la litanie des droits – sans contrepartie de devoirs – s’arrête là. Tout juste apprend-on que la patronne du PS aimerait voir un peu moins d’ « hommes blancs de cinquante ans et plus » dans les travées de l’Assemblée. Addendum philosophique : le « vivrensemble » (petit jeu : compter le nombre de fois où ce concept abyssal est prononcé dans un meeting PS ou UMP) se construirait par la somme des différences qui finiraient par rassembler des individus que tout sépare. Comment ? Mystère et boule de gomme. L’espiègle et regretté Jean Yanne aurait ajouté : « et mon cul sur la commode ? »

Après une entrée en matière de Jean Glavany, le monsieur Loyal de ce grand barnum laïque, on peut entrer dans les choses sérieuses. Enfin presque. L’équation de l’ex-ministre de Jospin donne : des musulmans prient dans la rue, donc construisons partout et d’urgence des mosquées. Si vous n’êtes pas d’accord c’est que vous n’avez rien compris ou, pire, qu’un dangereux lepéniste sommeille en vous !

Suit une série de tables rondes plus surréalistes les unes que les autres. Un premier débat de carabins autour des enseignants-chercheurs. Où l’on apprend que le créationnisme est un obscurantisme et qu’il faut préserver coûte que coûte l’enseignement des ingérences religieuses. Devant telle impudence, le spectateur reste coi. Pousser l’audace intellectuelle jusqu’à répudier les thèses de la Fraternité Saint Pie X, il fallait oser. Une question me taraude : dans quel pays les éléphants vivent-ils ?

Deuxième round : une discussion à bâtons rompus consacrée à l’actualité de la loi de 1905. Enfin, nous entrons dans le vif du sujet. En théorie, du moins, l’essentiel des débats se résumant à des discussions byzantines sur l’interprétation d’un texte cinquante fois amendé, les uns justifiant l’annexion des rues par des foules de croyants au nom du sacro-saint devoir de garantir l’exercice des cultes. Au prix de la liberté publique et de la ségrégation territoriale ? Pour creuser le sujet, il faudra patienter…. les socialistes présents se contentent de congratuler Daniel Vaillant, le poseur de barrières du 18e arrondissement.

Avant-dernier épisode, avant que je m’assoupisse, baignant dans le songe éveillé de Martine Aubry, celui d’une France avec une seule tache qui aurait pour nom Sarkozy, et où la défaite du chanoine de Latran signifierait la fin des communautarismes.

Table ronde sur l’école. Haro sur l’école privée, la loi Debré, le détricotage des services publics par la droite, les arguties pseudo-déistes de Sarko, etc. Très bien, mais où est planqué le reste ? Une fois sa bile déversée sur l’école privée, encore faut-il comprendre les causes de son succès. Pas un mot sur les dérives pédagogistes de l’Education nationale, tout juste nous ramène-t-on au bon vieux temps des hussards noirs sans prononcer le concept-clé d’instruction. Nada sur l’immigration et l’absence de mixité territoriale, avec des classes surchargées où de pauvres hères fils d’immigrés non assimilés peinent à maîtriser le français. Dommage, le premier péquin venu comprend le succès des écoles privées, protégées des ravages de l’extraversion pédagogo-immigrationniste. Oublions, la tour de Babel est louée, de même que la modernité, envers positif du prétendu « conservatisme » de la droite. Vous avez dit bizarre ? Personnellement, j’avais plutôt l’impression que le gouvernement détruisait plus qu’il ne conservait. Et que la gauche (prétendument) socialiste gagnerait à écouter les leçons réacs des Polony, Brighelli et Mazeron.

Fourest ou la vérité crue

Le désespoir m’assaille et voilà qu’arrivent Caroline Fourest et François Pupponi. On ne présente plus la première à quiconque paie sa redevance télé. Le second, moins connu mais tout aussi sulfureux, est maire de Sarcelles, protégé de DSK laïc croyant zélé mais non pratiquant, allez comprendre ! Pour qui connaît sa gestion des communautarismes, sa présence s’annonçait comme l’hommage du vice à la vertu. Expliquons : la récitation est parfaite. Un vrai petit Pena-Ruiz en poche – le vrai, lui, bout dans les tribunes. Le hic, c’est que François Pupponi est un élu très à cheval sur la liberté des associations. Il considère qu’en tant qu’homme politique, il est de son devoir d’intégrer n’importe quel groupe culturel à l’école publique, au théâtre ou dans la piscine municipale. C’est tout à son honneur. Sa méthode pour ramener les antilaïcs vers le bon chemin ? Simple comme bonjour : tout leur céder. En bon social-libéral, Pupponi fait gagner la gauche « républicaine » en la dévitalisant. La recette est imparable. Prenez deux barbus, musulman et loubavitch, hostiles à l’école publique. Instaurez des menus séparés, casher et halal, mixez le tout et hop, comme par magie, les communautaristes se mettent à aimer une éducation qui n’a plus de nationale que le nom. Idem pour les piscines, avec des créneaux réservés à des associations communautaires. Des procédés inacceptables sur le papier, admet Pupponi. Mais que voulez-vous ma bonne dame, à l’heure de la mondialisation et des sociétés multiethniques, le maire n’aurait plus le choix. Ce petit numéro d’acrobatie laïque vaudrait à son auteur le César de la meilleure prestation scénique tant il y met d’ardeur. En comparaison, Tapie et Chirac font figures de comédiens amateurs. Pupponi clame haut et fort : « Je suis maire, je ne suis pas un militant ». Dans le public, Pena-Ruiz, spécialiste ès laïcité lui rappelle qu’un élu local est aussi citoyen et peut viser des objectifs plus ambitieux que sa simple réélection. Peine perdue, l’édile considère ses administrés comme des agrégats de communautés, musulmans, juifs, africains, turcs, etc. Il craint d’être traîné en justice s’il refuse d’allouer des salles à des groupes religieux. Conseil amical : François, essaie juste une fois pour voir, je serai le premier à défiler pour te défendre ! Soyons justes, Pupponi pose de bonnes questions, sans sectarisme aucun, concédant même que la République devra un jour ou l’autre engager un débat public sur la place de l’islam. L’ouverture d’esprit et un début de lucidité, voici sans doute la rançon positive des compromis(sions).

Last but not least, intervient Caroline Fourest. Immédiatement, l’essayiste médiatique se révèle plus courageuse que tout Solferino réuni. Enfin, un discours sur la France réelle et non fantasmée. Sans craindre d’énoncer de douloureuses vérités, elle se jette à bras raccourcis sur les occupants de la rue Myrha. Au terme très connoté d’ « occupation », Fourest préfère celui d’ « annexion », qui dit bien ce qu’il veut dire. Les riverains assistent chaque semaine à une annexion de fait de leur rue par un imam et des miliciens salafistes qui ramènent veaux, vaches et couvées (l’ellipse est délibérée, histoire de ne « stigmatiser » personne !) des départements adjacents pour marquer leur territoire et barrer la rue aux « dhimmis ». Non, contrairement aux dires de Glavany, Aubry et tant d’autres, la France ne manque pas de mosquées ; ses lieux de culte musulmans sont même généralement sous-exploités, ose soutenir Fourest. Caroline dans la peau de Zemmour, qui l’eût-cru ? La jolie rousse enchérit en dénonçant le danger de l’irénisme et le boulevard qu’il laisse à Marine Le Pen. Ne pas faire le cadeau du réel au Front national dirait Finkie. Sous les yeux médusés de l’assistance, Fourest fustige les effets d’un multiculturalisme qu’elle idolâtre. C’est là l’angle mort de sa réflexion. La directrice de Prochoix range pourtant l’égalité avant la différence, mais n’a pas le cran idéologique de condamner l’expression des identités ethno-religieuses dans l’espace public. En toute bonne foi, Fourest ne comprend pas que le ver est dans la pomme dès lors que la citoyenneté passe par la médiation d’identités collectives étrangères à la République. Peut-être qu’elle l’a compris et que c’est son surmoi BHLien anti-national qui censure son ça républicain. Comme l’enseignaient ces vieux hussards noirs tant vantés, l’universalisme chéri par Fourest s’exerce sur des individus citoyens d’une communauté nationale qui cantonnent leurs options philosophico-religieuse dans la sphère privée. C’est un truisme que de le rappeler.

Un petit effort et la cohérence sera là : l’identité nationale-républicaine comme remède au repli communautaire, tout le monde y vient tôt ou (trop) tard. Même Fourest. J’ajouterai : tant que le PS considérera la nation, l’immigration et les néo-communautarismes comme des thématiques de droite, il pourra faire une croix sur l’Elysée. Après tout, le FMI et l’OMC suffisent sans doute à son bonheur, tout de gôche drapé.

Jean Glavany conclut, nuançant l’analyse très tranchée de miss Fourest. D’après lui, il faudra attendre dix ans de construction de mosquées pour pouvoir déloger de bon droit les salafistes de la rue Myrha. Dix ans, le temps pour Marine d’être élue ? Caroline Fourest le craint et elle a raison…

La foi du menuisier*

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Si j’avais été sondé sur Nicolas Sarkozy ces derniers mois, j’aurais fait les mêmes réponses qu’en 2007. Je suis plutôt soulagé de le voir président et même « omni-président » si on veut et je préfère encore sa politique à celle que nous promettent tous les autres présidentiables.[access capability= »lire_inedits »]

On peut imaginer une France menée par Ségolène Royal en pleine crise financière, par Mélenchon soumis au chantage des dockers, par Dupont-Aignan pris de gaugaullisme buté face à l’OTAN, plantant les Américains en Afghanistan, par Strauss-Kahn « régulant » l’immigration et combattant le crime ou par Marine le Pen creusant le déficit commercial. On peut penser à ceux-là et à tous les autres en réformateurs du système des retraites ou dégraisseurs de mammouth, une conclusion s’impose : ça pourrait être pire. En politique, il faut choisir le moindre mal. Voilà pourquoi je continue à soutenir Sarkozy.

« Un président qui néglige Madame de La Fayette pour reluquer les top-models, ça irrite »

Comme soutenir Sarkozy, c’est s’opposer à ses opposants, je le soutiens souvent plus que de raison et je crois bien que la meute repoussante qui le harcèle m’a un peu poussé en sarkozysme. Toutes les aristocraties françaises enragent de voir un parvenu, presque un usurpateur, à la fonction suprême. Les mandarins se déchaînent et affichent un mépris sans faille. Un président qui néglige Madame de La Fayette pour reluquer les tops-models, qui parle comme un manager et qui nomme les choses comme tout le monde les comprend, ça irrite Badiou et Villepin, Todd et Badinter – et même Elisabeth Lévy et mes autres camarades de Causeur. Un président élu par les nouveaux riches, ceux qui n’ont pas hérité, et par tous ceux qui aspirent à gagner plus, ça fait vulgaire. Un chef qui rigole avec Barbelivien et Bigard, ami des beaufs travailleurs ou richissimes, ça fait tache dans les pages de Charlie Hebdo et dans celles du roman national. Le style de Sarko réveille les « Nadine de Rothschild » qui sommeillent au fond des esprits les plus fins. Ils exigent par-dessus tout et avant tout le respect des bonnes manières. Un président qui bouscule les usages et qui dit des gros mots, c’est un voyou.

Il y a dans l’antisarkozysme un snobisme qui me rend Sarkozy sympathique. Quand Sarkozy est pris de haut, ça me gêne et je suis avec lui. Solidarité de classe sans doute.

Le style de Sarkozy ne me dérange pas et, surtout, ne me regarde pas. Je me fous que les écrivains regrettent Mitterrand et que David Douillet regrette Chirac. Plus qu’un président romanesque, j’attends un homme d’action, un chef d’Etat qui fasse le boulot, qui annonce le cap et qui tienne la barre. Un dirigeant qui reste « droit dans ses bottes » et ne recule pas. Pour de vrai.
Sarkozy est connu pour ses annonces musclées et peu apprécié dans cet exercice. Je le trouve, moi, plutôt bon dans cette partie du boulot. Avec le kärcher ou les Roms, la délinquance liée à l’immigration, l’échec de l’intégration ou l’identité nationale, on n’est plus dans « l’approximation sémantique[1. En 1995, quelques jours après l’élection de Jacques Chirac, son entourage expliquait que la « fracture sociale » faisait partie des « approximations sémantiques » de la campagne] ». On est sorti du « ni, ni » dans le dialogue social et on roule du tambour dans la lutte affichée contre le crime. C’est une musique qui ne suffit pas à mon bonheur mais qui y contribue. Quand on nomme les choses au sommet de l’Etat sans trop de diplomatie, sans trop se soucier de choquer Newsweek ou les commissaires européens, c’est un début encourageant.

Mais un début, ça ne suffit pas et certains jugent un peu vite qu’il n’y a jamais de suite dans les idées de Sarkozy ou, en tout cas, pas assez pour apporter aux maux défiés par le verbe des traitements efficaces et des résultats chiffrés, pour reprendre le vocabulaire du pragmatique président. Comment savoir si les changements promis vont advenir ou si ce ne sont qu’illusions et manœuvres politiciennes ?

Les protestations sont un indice précieux. Pour apprécier la gouvernance sarkozyste, il faut savoir entendre la grogne du corps des fonctionnaires qu’on réduit, les grévistes qu’on prive du droit de grève absolu, la colère des salariés qui vont devoir travailler plus pour vivre plus, les insultes des racailles qu’on stigmatise et d’un islam radical qui n’est pas le bienvenu, le râle des juges qu’on rappelle à l’ordre et qu’on invite, en durcissant les lois, à rendre la justice au nom du peuple français, l’indignation en boucle des humanistes antiracistes contre les frontières et pour les sans-papiers face aux traques et aux rafles.

Il faut entendre ces Français sensibles à la politique de Sarkozy se plaindre pour être convaincu que les choses avancent dans le bon sens. Seraient-ils aussi remontés s’ils n’étaient un peu bousculés par le pouvoir pour moins de dette, moins de privilèges, moins de crimes et plus de souveraineté ? Pourquoi tant de haine si Sarkozy dirigeait la France pour présider à son sommeil ?

Doit-il s’affranchir des médias, des conseils des Sages, des lois, de la Constitution, de l’Europe et de l’opinion ?

Ceux qui pensent que le président en fait beaucoup trop sont violents dans leurs critiques, presque autant que ceux qui trouvent qu’il ne fait pas grand-chose. À la droite du pouvoir, on s’impatiente. Le redressement attendu est lent, on peut à peine l’observer à vue d’œil. Faut-il bousculer un peu plus fort ? La société française semble pourtant au bord du seuil de tolérance. Sarkozy doit-il, pour retrouver les déçus du sarkozysme dont il m’arrive de faire partie, aller plus vite et plus loin ? Doit-il s’affranchir des médias, des conseils des Sages, des lois, de la Constitution, de l’Europe et de l’opinion pour réduire le crime, choisir l’immigration, libérer et protéger la production , réformer efficacement, en fait, faire le boulot vraiment ? Il m’arrive de le penser.

Même un omni-président ne peut exercer le pouvoir contre les contre-pouvoirs et quand la majorité propose les lois les plus timides, il n’est pas rare que le Conseil constitutionnel les trouve inconvenantes. Quand les flics de Sarkozy arrêtent des clandestins ou des délinquants, des juges les relâchent. Quand le pouvoir raccompagne les Roms chez eux, dans le cadre d’une généreuse politique de prévention de la délinquance, quelle levée de boucliers ! Alors, le président est-il le seul coupable quand il déçoit ? Peut-on lui reprocher de ne pas faire ce qu’il dit ? Souffrons-nous de trop ou de pas assez de sarkozysme ? Peut-on en même temps se méfier de son pouvoir, en dénoncer les abus, et lui reprocher son impuissance ?

La France schizophrène qui veut tout et son contraire râle contre Sarkozy. La majorité des Français qui fait les élections veut du produit chinois mais de l’emploi français, une sécurité sans répression, des services publics sans impôts, la pérennité d’un Etat social sans réformes, et de l’omelette sans casser des œufs. Toujours déçus par les arbitrages qui privent forcément les uns de ceci et les autres de cela, les Français sont nombreux à crier aujourd’hui : « Aux chiottes l’arbitre ! » Mais bon gré mal gré, le pays devient réformable. Ce n’est pas rien.

Paratonnerre de toutes les colères françaises, présent sur tous les fronts, Sarkozy concentre aujourd’hui toutes les impopularités mais l’alliance des mécontents ne fait pas un gouvernement. Lui, si. Et en équilibre entre ce qu’il peut faire à droite, ce qu’il peut faire à gauche et ce qu’il doit à la France, il ne se débrouille pas si mal.

*Pour ceux qui l’ignorent, Cyril Bennasar est menuisier[/access]

Importer, c’est important !

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photo : photohome_uk
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Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis-le-quatorzième, fut en son temps l’un des plus illustres défenseurs des thèses mercantilistes. Il donna même post-mortem son nom à l’une des variantes du mercantilisme.

Le mercantilisme, c’est une conception de l’économie qui se fonde sur l’idée qu’il n’est de richesse que d’or et d’argent. La quantité d’or et d’argent disponible dans la nature étant – sauf alchimie – finie, il s’ensuit en bonne logique que la quantité de richesse présente dans le monde est elle-même finie. La conclusion mercantiliste, dans sa forme espagnole (le bullionisme) ou française (le colbertisme), c’est qu’un pays ne peut s’enrichir qu’en exportant plus qu’il n’importe. Pour Colbert, il incombait à l’Etat de faire en sorte que la France accumule le plus possible de métaux précieux en subventionnant les entreprises exportatrices et en taxant lourdement les produits importés. Autrement dit, en faisant du protectionnisme.[access capability= »lire_inedits »]

Les expériences mercantilistes furent – du point de vue des gens ordinaires[1. Colbert lui-même, comme Mazarin, mourut immensément riche, cela va de soi] – un échec. Au cours du XVIIe siècle, les Anglais et les Néerlandais – qui avaient au contraire opté pour le libre-échangisme – s’enrichirent de 28 % et 54 % respectivement tandis que Français et Espagnols voyaient leur niveau de vie stagner[2. La plupart des chiffres de cet article sont basés sur les séries historiques du très regretté Angus Maddison (qui nous a quittés en début d’année)] et leurs impôts monter[3. « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » (Jean-Baptiste Colbert)]).

« Zombie economics » ou le retour des idées mortes

Or aujourd’hui, des deux cotés de l’Atlantique, il semble que le mercantilisme soit de retour. Un peu comme un zombie, cette conception antédiluvienne et grossière de ce qu’est une économie envahit le discours politique et la une des médias. Du Front (de gauche) au Front (national) en passant par Causeur, on nous explique à coup de slogans à faire rougir de jalousie les vendeurs de lessive qu’il faut de toute urgence réinstaurer des barrières douanières – c’est-à-dire des taxes sur les produits importés – pour protéger notre industrie nationale et rétablir notre balance commerciale ; on dénonce les ravages de la mondialisation sauvage, la prédation du capital apatride. Il est donc temps de remettre quelques pendules à l’heure.

D’abord, la mondialisation est un phénomène au moins aussi vieux que la route de la soie et la flotte commerciale phénicienne. Ce qui a changé ces dernières années, c’est l’échelle du phénomène. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement d’internationalisation des échanges s’est considérablement accéléré, en partie grâce à la baisse des coûts de transport mais, surtout, grâce à la réduction considérable des droits de douane un peu partout dans le monde – c’est-à-dire à l’abandon des politiques protectionnistes. Pour ce dernier point, on peu même fixer une date précise : la signature par 13 pays des premiers accords du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), à Annecy, en 1949.

À quoi ressemblent donc les affres de la mondialisation ? Ce que nous disent les chiffres, c’est que, de 1950 à 2008, le niveau de vie moyen de nos semblables à l’échelle planétaire a été multiplié par un facteur de 3,6. Jamais dans l’histoire de l’humanité, autant de gens ne s’étaient autant enrichis aussi vite – plus en soixante ans qu’en deux siècles de révolution industrielle (1700-1900). À force de l’entendre répéter, beaucoup d’entre vous, chers lecteurs, ont le sentiment que cet enrichissement s’est fait chez les autres et à nos dépens. Eh bien non, sur la même période, le niveau de vie des Français a été multiplié par un facteur de 4,3. Vous pensez que les victimes sont chinoises ? Perdu : de 1950 à 2008, le niveau de vie des Chinois (qui partaient de loin…) a été multiplié par 15. Ne cherchez pas de perdant : il n’y en a pas. Dans tous les pays du monde, les gens se sont enrichis – plus ou moins. Depuis soixante ans, les famines disparaissent, la mortalité infantile est en chute libre, l’espérance de vie augmente.

Les génies au travail

Mon Dieu ! Notre balance commerciale est déficitaire : Quelle horreur ! Chez nos amis mercantilistes, si nous importons plus que nous exportons, ça veut dire que nous nous appauvrissons. Disons le sans détour : une telle conception de l’économie relève de l’analphabétisme. C’était excusable à l’époque de Colbert, mais plus maintenant. Reprenons. La richesse produite par une économie n’est pas une quantité finie. Ce qu’ont démontré la révolution industrielle et la naissance du capitalisme moderne, c’est que nous pouvons durablement nous enrichir et améliorer les conditions de notre existence sans appauvrir personne. Un pays comme la France produit énormément de richesses de manière purement autonome[4. Pour une entreprise, ses salariés et ses actionnaires, que la production soit vendue dans le Cantal ou en Indonésie ne fait aucune espèce de différence]. Que nous utilisions une partie de cette richesse pour acheter des biens ou des services à l’étranger ne nous appauvrit nullement. Au contraire : votre niveau de vie ne dépend pas seulement du montant inscrit sur votre feuille de paie mais aussi du prix que vous devez débourser pour payer les choses que vous achetez. Vouloir protéger notre marché national, c’est reprocher aux entreprises chinoises de nous vendre des produits trop bon marché. C’est stupide !

La première victime d’une politique protectionniste sera notre pouvoir d’achat et, plus particulièrement, celui des plus modestes d’entre nous qui comptent justement sur ces produits importés moins onéreux pour boucler leurs fins de mois. L’idée selon laquelle des barrières douanières nous permettraient de récupérer les industries délocalisées en Chine est une imbécillité : en faisant monter les prix, nous réduirons la taille du marché et ne récupèrerons qu’une fraction de cette activité – celle qui peut survivre dans un marché de la taille de la France. Au passage, nous pénaliserons toutes les entreprises qui importent et distribuent des produits chinois et inciterons Pékin à imposer, à son tour, des taxes sur nos produits cosmétiques, nos vins et spiritueux, nos voitures etc.

C’est l’art des politiques – qui ne vivent et ne respirent que pour être réélus – de vendre la soupe la plus appétissante possible, même si elle est empoisonnée. Après des décennies de politiques économiques volontaristes qui ont toutes été des échecs patents, ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller le zombie pluri-centenaire du mercantilisme.

Quand un libéral critique la politique économique d’un gouvernement dirigiste, il y a toujours quelqu’un pour lui demander par quoi il la remplacerait. Et vous, s’il y avait le feu dans votre maison, par quoi le remplaceriez-vous ?[5. Celle-là, je l’ai volée à Thomas Sowell. Ma note s’alourdit…][/access]

Vive la philo pour les minots !

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photo : philipbouchard
photo : philipbouchard

Chère Isabelle,
Est-ce l’âge venant, mais ne voyez nul paternalisme dans cette remarque, j’aurais peut-être réagi comme vous, il y a encore dix ans, à propos de cette affaire de la philosophie appliquée aux tout-petits. Je comprends bien votre perspective, c’est presque trop beau, cette idée que l’on croirait inventée par Philippe Muray.

Petit philosophe sauvage et inquiet

Mais plusieurs choses me gênent dans votre analyse. D’abord, je ne vois pas pourquoi la transmission des savoirs exclurait une initiation précoce non pas à la philosophie mais à sa démarche de questionnement. Vous faites d’ailleurs de l’ironie un peu facile en citant le nom des grands philosophes comme si on allait parler aux bambins de Hegel entre deux « Princes fourrés ». Quoi que l’on pense de ce projet, un professeur d’arts plastiques peut très bien jouer le rôle de maïeuticien pour les petits qui ne sont pas les moins soucieux, malgré leur jeune âge, du monde qui les entoure et de sa violence protéiforme perçue, tout comme chez les adultes d’ailleurs, comme irrationnelle.

Tout parent qui s’est posé le dilemme de savoir si oui ou non on disait à l’enfant que grand-mère était morte, si oui ou non on parlait d’un départ au Ciel, d’un voyage d’affaires, si on l’emmenait à l’enterrement ou si l’on restait dans le vague, comprend assez vite qu’il est confronté à un petit philosophe sauvage et inquiet, qui cherche désespérément auprès des « grands » une rationalisation et une réponse impossible à ce qu’il ressent comme un scandale métaphysique.

Que ce type d’inquiétude, de questionnement soit en quelque sorte mutualisé ou socialisé dans une classe de maternelle, fasse débat même sous forme de babil, ne me choque pas plus que ça. Ce qui me choquerait éventuellement, c’est que ce dispositif soit un pur gadget qui, comme tous les gadgets mis en place par la fraction pédagogiste maintenue de l’Education nationale, se révèle en fait le cache-misère d’un désinvestissement de l’Etat dans la solarisation des tout-petits.

Et même dans ce cas, il n’est pas certain qu’au bout du compte, il n’en resterait pas quelque chose. Ou alors il vous faut admettre qu’il n’y a aucune raison non plus d’amener votre petite dernière aux bébés nageurs sous prétexte qu’elle ne sera jamais Laure Manaudou. Les bébés nageurs se donnent des chances supplémentaires d’être physiquement bien dans leur peau pour l’avenir sans qu’il y ait pour autant de garantie sur facture. Pourquoi ne pas admettre que les élèves des maternelles philosophantes, en se baignant dans quelques grandes questions, ne perdent rien de ce qu’on doit leur transmettre tout en se donnant, elles aussi, des chances d’être bien dans leur peau mais cette fois-ci dans leur peau « philosophique. »

Vous présentez également, Isabelle, cette initiative comme « maternante » et inconsciemment rousseauiste. Je crois au contraire qu’elle est profondément anti-rousseauiste, sur le plan pédagogique tout au moins, et peut-être à l’insu de ses concepteurs eux-mêmes.

Freud est en effet passé par là et l’enfant ayant acquis au passage du maître viennois une sexualité, il a aussi acquis les pulsions de mort qui vont avec. Il est amusant, à ce propos, de comparer deux romans racontant la même histoire avant et après Freud. Deux ans de vacances de Jules Verne présente une auto-organisation utopiste d’enfants livrés à eux-mêmes sur une ile déserte, loin de la société corruptrice. Dans Sa Majesté des mouches, William Golding suit un cours hélas plus réaliste : les enfants se comportent en sauvages, laissent libres cours à leurs instincts sadiques et sombrent dans la pensée magique d’une religiosité féroce.

Il faut avoir vu des enfants de maternelle, dans une cour, leur méchanceté, l’ostracisation instinctive du copain handicapé qui n’est accepté que si les enfants ont entendu auparavant un discours précis sur le trisomique ou l’aveugle qu’on accueille en classe. Et là, c’est la civilisation qui polit, le discours qui arrondit les angles, la raison humaniste qui est à l’œuvre. Bref, c’est déjà la philosophie.
Et vous moquez Isabelle cette enseignante qui laisse dire une « absurdité » et cette absurdité, c’est « La liberté, c’est faire ce qu’on veut. » Mais ce n’est pas une absurdité, pourtant, puisque c’est à peu près la conception de la liberté qui règne partout dans nos sociétés, nos économies, notre rapport à l’autre, qu’on soit trader, multidivorcé, contribuable en exil fiscal ou groupe de rap hardcore. Pour être un enfant de trois ans, on n’en est pas moins déjà surdéterminé par son temps ou son appartenance de classe.

La simple prise de conscience de ces déterminismes, c’est déjà ce que Spinoza appelait, lui, la liberté. Et au moment du goûter quand vous coupez un gâteau ou une tarte, vous verrez si l’enfant de trois ans ne comprend pas très vite ce que Badiou explique dans L’hypothèse communiste, à savoir qu’il faut maintenant « libérer la liberté par l’égalité » si l’on veut avoir une petite chance de s’émanciper.
Oui, décidément l’idée que ce soit l’école qui se charge le plus tôt possible de cette démarche émancipatrice ne me semble pas mériter une telle dureté de votre part. Il faut purger bébé, disait Feydeau. Il avait raison. Mais il faut aussi le philosopher.
Car ça aussi, c’est bon pour la santé.

Le Neuf-Trois, terra incognita

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J’ai un faible pour France Culture. Surtout quand ma station préférée se lance dans des opérations spéciales d’envergure : il y a une dizaine de jours, toutes les têtes d’affiche de la station s’étaient déplacées à Port au Prince, Haïti, pour ne pas oublier le tremblement de terre, prendre le pouls du pays avant l’élection présidentielle, faire le point sur la reconstruction et prolonger « le formidable élan de solidarité » né au lendemain de la catastrophe. (Toutes choses entendues à l’antenne)

Fort de cette expérience – éprouvante – pour l’auditeur, la radio publique remet ça aujourd’hui, avec cet argument de vente, « après Haïti, France Culture passe une journée en Seine Saint-Denis. » Je note juste que pour la direction de France Cul, le 93 c’est aussi exotique que Port au Prince. J’ignorais qu’il s’était produit un raz de marée, ou que des poètes maudits hantaient les rues de la capitale du neuf-trois, que le choléra fait des ravages, sans oublier que des élections capitales allaient se dérouler le week-end suivant.

J’imagine qu’à la place de l’écrivain chantre de la négritude, on aura droit au slameur en vogue, aux talents de la diversité à la place des générations montantes de la diaspora haïtienne… Et j’attends avec hâte la prochaine journée spéciale de la radio publique. Je propose Montluçon, cette inconnue. Ça va être terriblement exotique.

DSK : espoir à gauche

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Dominique Strauss-Kahn

Dominique Strauss-Kahn

Le Pape ne pense pas qu’à ça !

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Une page sur les capuchons extensibles, 238 autres pages. Mais ne méprisons pas cette page : elle aura à coup sûr éveillé l’attention générale sur un livre qui la mérite. Et, par là-même, révélé un pape bien moins doctrinaire et plus soucieux de pastorale qu’on ne l’a dépeint. Un pape que l’humilité entraîne à mille lieux du panzerkardinal complaisamment dessiné. Voilà qui cadre mieux avec la douceur de son expression. Certes, l’humilité fait partie du cahier des charges du successeur de Saint Pierre, mais elle ne le quitte pas, y compris pour reconnaître des erreurs d’appréciation.

Son interlocuteur lui fait-il remarquer qu’il n’a « peut-être pas » la voix et la stature de Jean-Paul II ? « Ce que je peux donner, répond-il, je le donne, et ce que je ne peux pas donner, j’essaie aussi de ne pas le donner. J’ai été élu, c’est tout – les cardinaux en portent aussi la responsabilité – et je fais ce que je peux. » (p. 152)

Face au questionnement de Peter Seewald, Benoît XVI éclaircit ce qui a pu paraître nébuleux pour les uns, scandaleux pour les autres, dans les cinq années de son pontificat, et n’hésite pas à reconnaître les erreurs éventuelles, sans céder sur le fond. Il n’est pas déplaisant de voir confirmées certaines intuitions, pas déplaisant de se sentir en pleine communion sur nombre de sujets et de concevoir une affection durable pour le vieil homme.

Au sujet de son discours de Ratisbonne, il reconnaît s’être montré trop académique, et ne pas avoir suffisamment réalisé que l’interprétation de son propos serait politique. Qui, toutefois, affirmera que le monde musulman ne doit pas mener une réflexion sur son rapport à la raison et à la violence ? La réception de son discours n’a finalement pas été si dommageable, rappelle-t-il, citant l’invitation au dialogue de cent trente-huit érudits musulmans ou cet échange méconnu avec le roi d’Arabie Saoudite, désireux lui aussi de « prendre position avec les chrétiens contre le détournement terroriste de l’islam » (p. 134). La scène occidentale et sa palanquée d’ahuris en prend également, justement et aimablement, pour son grade lorsqu’il rappelle que ce qui était possible il y a quelques siècles, à l’époque de l’empereur Manuel, dans l’empire ottoman[1. rappelons que Benoît XVI rapportait, dans son discours, un échange entre l’empereur Manuel et un persan cultivé] ne l’est plus. « L’empereur Manuel était déjà à cette époque vassal de l’empire ottoman. Il ne pouvait donc absolument pas attaquer les musulmans. Mais il pouvait poser des questions vivantes dans le dialogue intellectuel. Seulement la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtil. » (p. 133)

Le pape évoque également les relations du catholicisme avec le judaïsme, revient sur la modification de la prière pour la conversion des juifs qui subsistait dans le « rite extraordinaire », qu’il considère comme « réellement blessante pour les juifs »- bien qu’on ait pu l’expliquer, comme le faisait le rabbin Jacob Neusner. Juifs qu’il prend soin de nommer nos « pères dans la foi » et non nos « frères aînés », comme cela se fait régulièrement, parce que, dans la tradition juive, « le frère aîné, Esaü, est aussi le frère réprouvé » (p. 114).

Et puis, il y a l’affaire Williamson. C’est probablement le cas pour lequel le pape reconnaît le plus explicitement les erreurs du Vatican. Ainsi répond-il clairement que, s’il avait connu les propos de Williamson, il n’aurait pas procédé à la levée des excommunications. « Il aurait au moins fallu mettre le cas Williamson à part. Malheureusement, personne, chez nous, n’est allé voir sur Internet et s’apercevoir de qui il s’agissait ». En effet, c’est nouille. « Nous avons (…) commis l’erreur de ne pas étudier et préparer suffisamment cette affaire. »

Mais Dieu que je me gondole, en revanche, en lisant sa réponse à la question de Seewald, insistant sur le fait que l’on n’ait pas passé au crible l’existence des personnes concernées « surtout lorsqu’il s’agit d’une communauté qui a évolué de manière douteuse ». Sans se prononcer néanmoins sur cette dernière considération, Benoît XVI souligne que « Williamson est un personnage à part dans la mesure où il n’a jamais été catholique au sens propre du terme. Il était anglican, et il est directement passé des anglicans chez Lefebvre. » (p. 165) Je note que selon le pape, on n’est pas catholique quand on est chez Lefebvre. Voilà, c’est dit.

Convoquons aussi la fesse puisque le monde est monde. À ce sujet encore, Benoît XVI souligne ce que les catholiques savent déjà mais que le monde peine à entendre. Il faut considérer « la sexualité comme un don positif. Elle permet [à l’homme] de prendre part lui-même à la création de Dieu ». « Nous devons revenir à une attitude véritablement chrétienne, telle qu’elle existait dans le christianisme des origines et aux grands moments de la chrétienté, ajoute Benoît XVI : la joie et l’acceptation du corps, le oui à la sexualité considéré comme un don qui implique toujours discipline et responsabilité. » (p. 140)

Bref, sur nombre de sujets, certains commentateurs devraient chausser leurs bésicles pour rendre pleinement compte des positions du pape. Il faut l’espérer, même si « la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtils ».

Lumière du Monde ne se résume fort heureusement pas à un retour sur les polémiques des dernières années, aussi bienvenu soit-il. Ecartons toutefois les dernières pages, dans lesquelles Seewald conclut de façon incongrue sur des hypothèses ésotériques de détermination de la date précise du retour du Christ à partir des textes. Il y a, aussi, la pédophilie[2. à ce propos un certain documentaire diffusée hier soir sur une certaine chaîne, relayé par certaines publications, entend laisser accroire que le cardinal Ratzinger n’aurait agi qu’à compter des scandales aux Etats-Unis et, donc, de 2001. Passons sur ce que nous inspire ce genre d’accusations, juste quelques faits apparemment omis : l’action du cardinal Ratzinger dès 1988], la burqa, l’écologie, les femmes-prêtres, l’œcuménisme, la raison et la science, les réformes de la Curie, Jean-Paul II, la nature de l’Eglise non pas institution mais corps vivant, le motu proprio, la liturgie qui ne peut être une façon de se célébrer[3. « il ne s’agit pas de se produire soi-même. Il s’agit de sortir de soi et d’aller au-delà de soi-même, de se donner à Lui et de se laisser toucher par Lui »]…

Il y a tout cela et il y a la vérité. Sans majuscule, au singulier. Comment concilier la tolérance, vertu moderne, et la conviction d’adhérer à la vérité ? Posons la question ainsi puisque c’est ainsi que la pose le monde mais bon : la tolérance est une idéologie molle et masquée[4. « Qu’au nom de la tolérance la tolérance soit abolie, c’est une menace réelle, et c’est à elle que nous faisons face »] et à la conviction d’adhérer, je préfère l’espoir et le chemin. Enfin, on n’est pas là pour parler de moi. Alors, Benoît ?

Rassurons les grands philosophes : le pape n’ignore pas qu’« au nom de la vérité, on a pu justifier l’intolérance et la cruauté » (p. 75). Mais il sait aussi que si l’homme n’était pas capable de vérité, le seul critère serait « l’avis de la majorité [et] l’Histoire a suffisamment montré à quel point les majorités peuvent être destructrices ». Mais le pape rappelle que « la vérité ne parviendra pas à régner par la force mais par son pouvoir (…). Jésus se présente devant Pilate comme la Vérité et comme témoin de la vérité. Il ne défend pas la vérité avec l’aide de légions mais la rend visible par sa Passion, et c’est aussi de cette façon qu’il la met en vigueur. »

Tout est là, n’est-ce pas ?

Non au procès d’intention !

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Non, vraiment, il y a des limites à ne pas dépasser en démocratie, surtout quand on occupe la fonction suprême. La façon dont la Présidente Ségolène Royal vient de s’exprimer à propos de son principal challenger pour 2012, Nicolas Sarkozy, est indigne, n’ayons pas peur des mots.[access capability= »lire_inedits »]

On sait que la séquence que vient de traverser la Présidente a été difficile. Le retrait de son projet de retraite à 62 ans sous la pression des manifestions monstres et des députés de sa propre majorité l’a bien entendu affaiblie et les agences de notation, qui menacent de dégrader la note française, ont galvanisé l’opposition et le premier d’entre les opposants, Nicolas Sarkozy. Le remplacement à Matignon de Dominique Strauss-Kahn par Martine Aubry, à la tête d’une équipe ministérielle resserrée, a été interprétée avec raison comme un virage « à gauche toute » et un retour de l’Etat PS pour les derniers mois du quinquennat.

Les sondages, du coup, indiquent une certaine inquiétude et l’institut Opinionway/Le Figaro donne même, pour la première fois depuis 2007, Nicolas Sarkozy victorieux contre la Présidente sortante par 51%. Est-ce la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ségolénien ? Sa dernière prestation télévisée face à une Claire Chazal peu pugnace, un Denisot transparent et un Pujadas complaisant, a manifestement choqué par son agressivité et dérouté jusque dans son propre camp.

La présidente s’est en effet livrée à un exercice uchronique stérile et agressif, refusant de répondre à toutes les questions sur son bilan mais imaginant à chaque fois ce qu’aurait fait celui qu’elle a battu en 2007 s’il avait été élu. Et le tableau qu’elle a tracé d’une France qui aurait été « berlusconisée », où le pouvoir serait devenu « hyper-présidentiel » et se serait exercé au profit de patrons que Sarkozy n’aurait pas hésité à réunir le soir même de son élection « dans les salons de l’Automobile Club ou, pourquoi pas, du Fouquet’s » a carrément sombré dans la caricature. Caricature qui s’est encore aggravée quand la Présidente est venue sur le terrain de la sécurité. « Oui, nous sommes dans la prévention et non dans la répression, a-t-elle dit, faisant allusion à son discours de Grenoble, cet été, après les incidents de Villeneuve ou de Saint-Aignan. Ce n’est pas le cas de M. Sarkozy qui a assez prouvé, du temps qu’il était ministre de l’Intérieur, quel va-t-en guerre il était. Et il n’aurait pas hésité, d’ailleurs, à instrumentaliser l’insécurité, à faire le lien entre immigration et délinquance et, pourquoi pas, à proposer un ministère de l’Identité nationale. »

Même proféré sur le ton de la plaisanterie, c’est ce dernier point qui a particulièrement indigné l’opposition, et même certains partenaires de la majorité comme François Bayrou, inamovible ministre de l’Education, qui a déclaré : « Elle, c’est elle et moi, c’est moi. »

Les proches de M. Sarkozy ont, eux, réagi avec virulence. Frédéric Lefèvre s’est déclaré « consterné » et pense que « la Présidente a perdu ses nerfs et reste dans le procès d’intention ». M. Hortefeux, quant à lui, n’a pas hésité à parler de « fantasme » et de « reductio ad pétainum » blessante pour tous les républicains.[/access]

Houellebecq à Tarnac

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« Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire. » Fort du lumineux adage – qui est aussi le titre élégant d’un de ses récents ouvrages – du terroristologue humaniste Alain Bauer, je me suis enfin résolu à mener pour Causeur ma propre enquête sur les mystérieux sabotages de caténaires de novembre 2008. J’ai décidé de recourir moi-même aux méthodes d’Alain Bauer et du juge Fragnoli : à cette sorte de méthodes qui vous contraint tôt ou tard à vous retrouver nez à nez avec la vérité et à éprouver, je l’avoue, une certaine gêne à l’instant où le nez de la vérité entre en contact avec le vôtre.

J’ai commencé mon enquête de terrain par l’inspection de ma chambre, me répétant à mi-voix l’adage de l’habile criminologue. Je me suis mis à scruter avec méfiance ma bibliothèque. Soudain, mon regard est tombé sur un petit opuscule au titre suspect : Le sens du combat, de Michel Houellebecq. Parcourant cet ouvrage poétique publié en 1996, je découvre avec stupeur, dès la page 25, ces quelques lignes semblables à un morceau de fer à béton incrusté entre les pages : « Hélas j’aime passionnément, et depuis toujours, ces moments où plus rien ne fonctionne. Ces états de désarticulation du système global, qui laissent présager un destin plutôt qu’un instant, qui laissent entrevoir une éternité par ailleurs niée. » Parvenu à la page 63, je débusque ensuite un long poème sur le TGV Atlantique, dont je ne parviens pas à m’expliquer comment il a pu échapper au flair de mes confrères Bauer et Fragnoli. La lecture de ce poème ne laisse pourtant aucun doute sur l’obsession étrange de Michel Houellebecq pour les TGV. La précision des descriptions révèle surtout chez l’auteur des connaissances techniques aigües et troublantes, telles qu’on en trouve rarement, même chez un technicien de la SNCF chevronné.

Atteignant les pages 72 et 73, je lis ensuite deux quatrains qui retentissent comme deux explosions :
« Dans le train direct pour Dourdan,
Une jeune fille fait des mots fléchés
Je ne peux pas l’en empêcher,
C’est une occupation du temps.
»

Et voici le second quatrain, placé secrètement en exact vis-à-vis sur la page opposée et dont je comprends soudain qu’il vient échanger un baiser mortel avec le premier à chaque fois que le lecteur referme le livre :
« Dans le métro à peu près vide
Rempli de gens semi-gazeux
Je m’amuse à des jeux stupides,
Mais potentiellement dangereux.
»

Dès 1996, c’est-à-dire douze ans avant son passage à l’acte, Michel Houellebecq avait annoncé explicitement son intention de saboter des caténaires dans un brûlot terroriste. Il suffisait de le lire ! Comment une piste aussi évidente, fourmillant de preuves aussi irréfutables que celles qui ont conduit à l’arrestation de Julien Coupat et de ses amis, a-t-elle pu échapper à mes éminents confrères ? Peut-on concevoir menaces plus explicites que celles proférées dans Le sens du combat ?

Contre toute attente, la réponse est oui. Car deux ans plus tard à peine, en 1998, Michel Houellebecq posa négligemment sur le manteau de la cheminée de la République une seconde « lettre volée ». Dans Interventions en effet, il publie quatre pages stupéfiantes intitulées « La poésie du mouvement arrêté ». Houellebecq y évoque avec une fascination morbide la paralysie de la France en mai 68, glorifie l’immobilité des TGV à travers les âges et appelle ouvertement ses lecteurs à la Révolution de l’immobile : « Des voitures de TGV étaient immobilisées sur les voies de garage. On aurait pu croire qu’elles étaient là depuis des années, qu’elles n’avaient même jamais roulé. Elles étaient simplement là, immobiles. […] Ç’aurait pu être la guerre, ou la fin du monde occidental. […] Magiquement, pendant quelques jours, une machine gigantesque et oppressante s’est arrêtée de tourner. Il y a eu un flottement, une incertitude ; une suspension s’est produite. » Houellebecq va même jusqu’à imaginer « une joie secrète » et une complicité chez les usagers pris en otage et pousse l’impudence jusqu’à parler d’une « revanche sournoise sur la technologie ». Et ce partisan de la terreur immobile de conclure : « L’esprit qui habite ces lieux est mauvais, inhumain, hostile ; c’est celui d’un engrenage épuisant, cruel, constamment accéléré ; chacun au fond le sent, et souhaite sa destruction. »

À la dernière seconde, pourtant, un doute s’insinue en moi. N’ai-je pas cédé par inadvertance à l’une des passions de nos contemporains : déchaîner les suspicions les plus farfelues en lançant les accusations les plus arbitraires contre un grand artiste ? Au dernier instant, je me ravise : Houellebecq est innocent ! Libérez Houellebecq !

Et puissent mes confrères justiciers reconnaître eux aussi leurs bévues et annuler enfin cette procédure bouffonne contre les Tarnacois. Celle-ci s’éternise depuis deux ans en ne parvenant qu’à gravir toujours plus haut l’escalier du ridicule, dont les marches pourraient inopinément déboucher sur l’infini. Le scandale de Tarnac n’a pas pris fin avec la libération des présumés terroristes.

Captain Iglo assassin, mamans complices !

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Les pays de l’Union européenne se sont mis d’accord hier sur leurs quotas de pêche pour 2011. Si rien ne change du côté des langoustines ou du merlan, les quotas de cabillaud ont été revus significativement à la baisse, comme le réclamait l’exécutif bruxellois, même si, comme le précise un de ses impayables communiqués, « La Commission reste très préoccupée par l’état des réserves de cabillaud ». Des inquiétudes abondamment relayés par les communiqués alarmistes des écolocharlots du WWF, qui se dit néanmoins globalement satisfait des nouveaux quotas bruxellois.

Concrètement, il faut s’attendre à quelques émeutes chez les marins-pêcheurs, mais aussi à de sérieux incidents domestiques. Ces mêmes enfants, qui ont appris à l’école à vous faire la morale à chaque fois que vous laissez le robinet ouvert durant le brossage de dents, ne manqueront pas de vous agonir d’injures à chaque fois que vous leur proposerez du poisson pané…

Et ne vous avisez pas de leur suggérer du thon rouge à la place…

Le PS piégé par le multiculturalisme

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Mardi soir au Palais-Bourbon, le groupe socialiste organisait un vaste colloque dédié au 105e anniversaire de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, socle de la laïcité républicaine française. C’est bien connu, la Providence déteste les hasards. Elle a donc mis une certaine Marine Le Pen dans les filets d’éléphants socialistes bien en mal de se relever des tapis de prière de la rue Myrha.

Eléphants et combats d’arrière-garde

D’emblée, Martine Aubry donne le ton. Sus aux anti-laïques, cathos intégristes rétros et autres empêcheurs de prier en rond. Cherchez l’erreur. Par un habile maquillage dialectique, l’ennemi est désigné, le Mal absolu « stigmatise ». Pour la maire de Lille, adepte des horaires de piscines séparées permettant aux femmes voilées de sortir de chez elles[1. Cette même logique poussée à son terme voudrait qu’on organise des excisions médicalement assistées en CHU pour éviter les risques d’infection. Comme quoi, ne pas « stigmatiser » des comportements auto-stigmatisants est une gageure…], la laïcité définit le modèle républicain français. Jean-Marc Ayrault abonde : oui, être laïque revient à défendre d’un seul jet liberté, égalité « réelle », fraternité, diversité… et plus si affinités ? Non, justement, la litanie des droits – sans contrepartie de devoirs – s’arrête là. Tout juste apprend-on que la patronne du PS aimerait voir un peu moins d’ « hommes blancs de cinquante ans et plus » dans les travées de l’Assemblée. Addendum philosophique : le « vivrensemble » (petit jeu : compter le nombre de fois où ce concept abyssal est prononcé dans un meeting PS ou UMP) se construirait par la somme des différences qui finiraient par rassembler des individus que tout sépare. Comment ? Mystère et boule de gomme. L’espiègle et regretté Jean Yanne aurait ajouté : « et mon cul sur la commode ? »

Après une entrée en matière de Jean Glavany, le monsieur Loyal de ce grand barnum laïque, on peut entrer dans les choses sérieuses. Enfin presque. L’équation de l’ex-ministre de Jospin donne : des musulmans prient dans la rue, donc construisons partout et d’urgence des mosquées. Si vous n’êtes pas d’accord c’est que vous n’avez rien compris ou, pire, qu’un dangereux lepéniste sommeille en vous !

Suit une série de tables rondes plus surréalistes les unes que les autres. Un premier débat de carabins autour des enseignants-chercheurs. Où l’on apprend que le créationnisme est un obscurantisme et qu’il faut préserver coûte que coûte l’enseignement des ingérences religieuses. Devant telle impudence, le spectateur reste coi. Pousser l’audace intellectuelle jusqu’à répudier les thèses de la Fraternité Saint Pie X, il fallait oser. Une question me taraude : dans quel pays les éléphants vivent-ils ?

Deuxième round : une discussion à bâtons rompus consacrée à l’actualité de la loi de 1905. Enfin, nous entrons dans le vif du sujet. En théorie, du moins, l’essentiel des débats se résumant à des discussions byzantines sur l’interprétation d’un texte cinquante fois amendé, les uns justifiant l’annexion des rues par des foules de croyants au nom du sacro-saint devoir de garantir l’exercice des cultes. Au prix de la liberté publique et de la ségrégation territoriale ? Pour creuser le sujet, il faudra patienter…. les socialistes présents se contentent de congratuler Daniel Vaillant, le poseur de barrières du 18e arrondissement.

Avant-dernier épisode, avant que je m’assoupisse, baignant dans le songe éveillé de Martine Aubry, celui d’une France avec une seule tache qui aurait pour nom Sarkozy, et où la défaite du chanoine de Latran signifierait la fin des communautarismes.

Table ronde sur l’école. Haro sur l’école privée, la loi Debré, le détricotage des services publics par la droite, les arguties pseudo-déistes de Sarko, etc. Très bien, mais où est planqué le reste ? Une fois sa bile déversée sur l’école privée, encore faut-il comprendre les causes de son succès. Pas un mot sur les dérives pédagogistes de l’Education nationale, tout juste nous ramène-t-on au bon vieux temps des hussards noirs sans prononcer le concept-clé d’instruction. Nada sur l’immigration et l’absence de mixité territoriale, avec des classes surchargées où de pauvres hères fils d’immigrés non assimilés peinent à maîtriser le français. Dommage, le premier péquin venu comprend le succès des écoles privées, protégées des ravages de l’extraversion pédagogo-immigrationniste. Oublions, la tour de Babel est louée, de même que la modernité, envers positif du prétendu « conservatisme » de la droite. Vous avez dit bizarre ? Personnellement, j’avais plutôt l’impression que le gouvernement détruisait plus qu’il ne conservait. Et que la gauche (prétendument) socialiste gagnerait à écouter les leçons réacs des Polony, Brighelli et Mazeron.

Fourest ou la vérité crue

Le désespoir m’assaille et voilà qu’arrivent Caroline Fourest et François Pupponi. On ne présente plus la première à quiconque paie sa redevance télé. Le second, moins connu mais tout aussi sulfureux, est maire de Sarcelles, protégé de DSK laïc croyant zélé mais non pratiquant, allez comprendre ! Pour qui connaît sa gestion des communautarismes, sa présence s’annonçait comme l’hommage du vice à la vertu. Expliquons : la récitation est parfaite. Un vrai petit Pena-Ruiz en poche – le vrai, lui, bout dans les tribunes. Le hic, c’est que François Pupponi est un élu très à cheval sur la liberté des associations. Il considère qu’en tant qu’homme politique, il est de son devoir d’intégrer n’importe quel groupe culturel à l’école publique, au théâtre ou dans la piscine municipale. C’est tout à son honneur. Sa méthode pour ramener les antilaïcs vers le bon chemin ? Simple comme bonjour : tout leur céder. En bon social-libéral, Pupponi fait gagner la gauche « républicaine » en la dévitalisant. La recette est imparable. Prenez deux barbus, musulman et loubavitch, hostiles à l’école publique. Instaurez des menus séparés, casher et halal, mixez le tout et hop, comme par magie, les communautaristes se mettent à aimer une éducation qui n’a plus de nationale que le nom. Idem pour les piscines, avec des créneaux réservés à des associations communautaires. Des procédés inacceptables sur le papier, admet Pupponi. Mais que voulez-vous ma bonne dame, à l’heure de la mondialisation et des sociétés multiethniques, le maire n’aurait plus le choix. Ce petit numéro d’acrobatie laïque vaudrait à son auteur le César de la meilleure prestation scénique tant il y met d’ardeur. En comparaison, Tapie et Chirac font figures de comédiens amateurs. Pupponi clame haut et fort : « Je suis maire, je ne suis pas un militant ». Dans le public, Pena-Ruiz, spécialiste ès laïcité lui rappelle qu’un élu local est aussi citoyen et peut viser des objectifs plus ambitieux que sa simple réélection. Peine perdue, l’édile considère ses administrés comme des agrégats de communautés, musulmans, juifs, africains, turcs, etc. Il craint d’être traîné en justice s’il refuse d’allouer des salles à des groupes religieux. Conseil amical : François, essaie juste une fois pour voir, je serai le premier à défiler pour te défendre ! Soyons justes, Pupponi pose de bonnes questions, sans sectarisme aucun, concédant même que la République devra un jour ou l’autre engager un débat public sur la place de l’islam. L’ouverture d’esprit et un début de lucidité, voici sans doute la rançon positive des compromis(sions).

Last but not least, intervient Caroline Fourest. Immédiatement, l’essayiste médiatique se révèle plus courageuse que tout Solferino réuni. Enfin, un discours sur la France réelle et non fantasmée. Sans craindre d’énoncer de douloureuses vérités, elle se jette à bras raccourcis sur les occupants de la rue Myrha. Au terme très connoté d’ « occupation », Fourest préfère celui d’ « annexion », qui dit bien ce qu’il veut dire. Les riverains assistent chaque semaine à une annexion de fait de leur rue par un imam et des miliciens salafistes qui ramènent veaux, vaches et couvées (l’ellipse est délibérée, histoire de ne « stigmatiser » personne !) des départements adjacents pour marquer leur territoire et barrer la rue aux « dhimmis ». Non, contrairement aux dires de Glavany, Aubry et tant d’autres, la France ne manque pas de mosquées ; ses lieux de culte musulmans sont même généralement sous-exploités, ose soutenir Fourest. Caroline dans la peau de Zemmour, qui l’eût-cru ? La jolie rousse enchérit en dénonçant le danger de l’irénisme et le boulevard qu’il laisse à Marine Le Pen. Ne pas faire le cadeau du réel au Front national dirait Finkie. Sous les yeux médusés de l’assistance, Fourest fustige les effets d’un multiculturalisme qu’elle idolâtre. C’est là l’angle mort de sa réflexion. La directrice de Prochoix range pourtant l’égalité avant la différence, mais n’a pas le cran idéologique de condamner l’expression des identités ethno-religieuses dans l’espace public. En toute bonne foi, Fourest ne comprend pas que le ver est dans la pomme dès lors que la citoyenneté passe par la médiation d’identités collectives étrangères à la République. Peut-être qu’elle l’a compris et que c’est son surmoi BHLien anti-national qui censure son ça républicain. Comme l’enseignaient ces vieux hussards noirs tant vantés, l’universalisme chéri par Fourest s’exerce sur des individus citoyens d’une communauté nationale qui cantonnent leurs options philosophico-religieuse dans la sphère privée. C’est un truisme que de le rappeler.

Un petit effort et la cohérence sera là : l’identité nationale-républicaine comme remède au repli communautaire, tout le monde y vient tôt ou (trop) tard. Même Fourest. J’ajouterai : tant que le PS considérera la nation, l’immigration et les néo-communautarismes comme des thématiques de droite, il pourra faire une croix sur l’Elysée. Après tout, le FMI et l’OMC suffisent sans doute à son bonheur, tout de gôche drapé.

Jean Glavany conclut, nuançant l’analyse très tranchée de miss Fourest. D’après lui, il faudra attendre dix ans de construction de mosquées pour pouvoir déloger de bon droit les salafistes de la rue Myrha. Dix ans, le temps pour Marine d’être élue ? Caroline Fourest le craint et elle a raison…

La foi du menuisier*

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Si j’avais été sondé sur Nicolas Sarkozy ces derniers mois, j’aurais fait les mêmes réponses qu’en 2007. Je suis plutôt soulagé de le voir président et même « omni-président » si on veut et je préfère encore sa politique à celle que nous promettent tous les autres présidentiables.[access capability= »lire_inedits »]

On peut imaginer une France menée par Ségolène Royal en pleine crise financière, par Mélenchon soumis au chantage des dockers, par Dupont-Aignan pris de gaugaullisme buté face à l’OTAN, plantant les Américains en Afghanistan, par Strauss-Kahn « régulant » l’immigration et combattant le crime ou par Marine le Pen creusant le déficit commercial. On peut penser à ceux-là et à tous les autres en réformateurs du système des retraites ou dégraisseurs de mammouth, une conclusion s’impose : ça pourrait être pire. En politique, il faut choisir le moindre mal. Voilà pourquoi je continue à soutenir Sarkozy.

« Un président qui néglige Madame de La Fayette pour reluquer les top-models, ça irrite »

Comme soutenir Sarkozy, c’est s’opposer à ses opposants, je le soutiens souvent plus que de raison et je crois bien que la meute repoussante qui le harcèle m’a un peu poussé en sarkozysme. Toutes les aristocraties françaises enragent de voir un parvenu, presque un usurpateur, à la fonction suprême. Les mandarins se déchaînent et affichent un mépris sans faille. Un président qui néglige Madame de La Fayette pour reluquer les tops-models, qui parle comme un manager et qui nomme les choses comme tout le monde les comprend, ça irrite Badiou et Villepin, Todd et Badinter – et même Elisabeth Lévy et mes autres camarades de Causeur. Un président élu par les nouveaux riches, ceux qui n’ont pas hérité, et par tous ceux qui aspirent à gagner plus, ça fait vulgaire. Un chef qui rigole avec Barbelivien et Bigard, ami des beaufs travailleurs ou richissimes, ça fait tache dans les pages de Charlie Hebdo et dans celles du roman national. Le style de Sarko réveille les « Nadine de Rothschild » qui sommeillent au fond des esprits les plus fins. Ils exigent par-dessus tout et avant tout le respect des bonnes manières. Un président qui bouscule les usages et qui dit des gros mots, c’est un voyou.

Il y a dans l’antisarkozysme un snobisme qui me rend Sarkozy sympathique. Quand Sarkozy est pris de haut, ça me gêne et je suis avec lui. Solidarité de classe sans doute.

Le style de Sarkozy ne me dérange pas et, surtout, ne me regarde pas. Je me fous que les écrivains regrettent Mitterrand et que David Douillet regrette Chirac. Plus qu’un président romanesque, j’attends un homme d’action, un chef d’Etat qui fasse le boulot, qui annonce le cap et qui tienne la barre. Un dirigeant qui reste « droit dans ses bottes » et ne recule pas. Pour de vrai.
Sarkozy est connu pour ses annonces musclées et peu apprécié dans cet exercice. Je le trouve, moi, plutôt bon dans cette partie du boulot. Avec le kärcher ou les Roms, la délinquance liée à l’immigration, l’échec de l’intégration ou l’identité nationale, on n’est plus dans « l’approximation sémantique[1. En 1995, quelques jours après l’élection de Jacques Chirac, son entourage expliquait que la « fracture sociale » faisait partie des « approximations sémantiques » de la campagne] ». On est sorti du « ni, ni » dans le dialogue social et on roule du tambour dans la lutte affichée contre le crime. C’est une musique qui ne suffit pas à mon bonheur mais qui y contribue. Quand on nomme les choses au sommet de l’Etat sans trop de diplomatie, sans trop se soucier de choquer Newsweek ou les commissaires européens, c’est un début encourageant.

Mais un début, ça ne suffit pas et certains jugent un peu vite qu’il n’y a jamais de suite dans les idées de Sarkozy ou, en tout cas, pas assez pour apporter aux maux défiés par le verbe des traitements efficaces et des résultats chiffrés, pour reprendre le vocabulaire du pragmatique président. Comment savoir si les changements promis vont advenir ou si ce ne sont qu’illusions et manœuvres politiciennes ?

Les protestations sont un indice précieux. Pour apprécier la gouvernance sarkozyste, il faut savoir entendre la grogne du corps des fonctionnaires qu’on réduit, les grévistes qu’on prive du droit de grève absolu, la colère des salariés qui vont devoir travailler plus pour vivre plus, les insultes des racailles qu’on stigmatise et d’un islam radical qui n’est pas le bienvenu, le râle des juges qu’on rappelle à l’ordre et qu’on invite, en durcissant les lois, à rendre la justice au nom du peuple français, l’indignation en boucle des humanistes antiracistes contre les frontières et pour les sans-papiers face aux traques et aux rafles.

Il faut entendre ces Français sensibles à la politique de Sarkozy se plaindre pour être convaincu que les choses avancent dans le bon sens. Seraient-ils aussi remontés s’ils n’étaient un peu bousculés par le pouvoir pour moins de dette, moins de privilèges, moins de crimes et plus de souveraineté ? Pourquoi tant de haine si Sarkozy dirigeait la France pour présider à son sommeil ?

Doit-il s’affranchir des médias, des conseils des Sages, des lois, de la Constitution, de l’Europe et de l’opinion ?

Ceux qui pensent que le président en fait beaucoup trop sont violents dans leurs critiques, presque autant que ceux qui trouvent qu’il ne fait pas grand-chose. À la droite du pouvoir, on s’impatiente. Le redressement attendu est lent, on peut à peine l’observer à vue d’œil. Faut-il bousculer un peu plus fort ? La société française semble pourtant au bord du seuil de tolérance. Sarkozy doit-il, pour retrouver les déçus du sarkozysme dont il m’arrive de faire partie, aller plus vite et plus loin ? Doit-il s’affranchir des médias, des conseils des Sages, des lois, de la Constitution, de l’Europe et de l’opinion pour réduire le crime, choisir l’immigration, libérer et protéger la production , réformer efficacement, en fait, faire le boulot vraiment ? Il m’arrive de le penser.

Même un omni-président ne peut exercer le pouvoir contre les contre-pouvoirs et quand la majorité propose les lois les plus timides, il n’est pas rare que le Conseil constitutionnel les trouve inconvenantes. Quand les flics de Sarkozy arrêtent des clandestins ou des délinquants, des juges les relâchent. Quand le pouvoir raccompagne les Roms chez eux, dans le cadre d’une généreuse politique de prévention de la délinquance, quelle levée de boucliers ! Alors, le président est-il le seul coupable quand il déçoit ? Peut-on lui reprocher de ne pas faire ce qu’il dit ? Souffrons-nous de trop ou de pas assez de sarkozysme ? Peut-on en même temps se méfier de son pouvoir, en dénoncer les abus, et lui reprocher son impuissance ?

La France schizophrène qui veut tout et son contraire râle contre Sarkozy. La majorité des Français qui fait les élections veut du produit chinois mais de l’emploi français, une sécurité sans répression, des services publics sans impôts, la pérennité d’un Etat social sans réformes, et de l’omelette sans casser des œufs. Toujours déçus par les arbitrages qui privent forcément les uns de ceci et les autres de cela, les Français sont nombreux à crier aujourd’hui : « Aux chiottes l’arbitre ! » Mais bon gré mal gré, le pays devient réformable. Ce n’est pas rien.

Paratonnerre de toutes les colères françaises, présent sur tous les fronts, Sarkozy concentre aujourd’hui toutes les impopularités mais l’alliance des mécontents ne fait pas un gouvernement. Lui, si. Et en équilibre entre ce qu’il peut faire à droite, ce qu’il peut faire à gauche et ce qu’il doit à la France, il ne se débrouille pas si mal.

*Pour ceux qui l’ignorent, Cyril Bennasar est menuisier[/access]