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PPDA, tricheur ou victime ?

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Patrick Poivre d’Arvor est actuellement la cible des quolibets de quelques-uns de ses confrères après les révélations, par L’Express, de quelques emprunts massifs et grossièrement maquillés à un auteur américain, Peter Griffin, pour écrire sa biographie d’Ernest Hemingway. Celle-ci, déjà tirée à 20.000 exemplaires, est publiée par les éditions Arthaud, une filiale de Flammarion, et était prévue pour arriver en librairie le 19 janvier.

Comme il est d’usage dans ce genre de circonstances, les « épreuves » de cet ouvrage ont été adressées courant décembre à quelques journalistes triés sur le volet, susceptibles de rédiger des recensions au moment de la mise en vente du livre.

C’est ce qui a permis à Jérôme Dupuis, de L’Express, de lever le lièvre d’un plagiat dont la réalité ne peut être raisonnablement niée, à la lecture en simultané de quelques paragraphes figurant dans les deux biographies. L’argument de l’éditeur, selon lequel les journalistes auraient reçu une « version de travail » du livre de PPDA malencontreusement confondue par ces crétins d’imprimeurs avec la « bonne » version est une lamentable tentative de sauver les meubles, qui ne trompe évidemment personne ! Il eût été plus convaincant de présenter aux critiques du présumé plagiaire un exemplaire du livre déjà imprimé, mais on aurait sans doute pu y rencontrer les mêmes phrases volées que dans les épreuves…

Visiblement, PPDA a été victime, comme d’autres avant lui (Alain Minc, Thierry Ardisson) d’un nègre indélicat qui s’est contenté de bidouiller grossièrement un livre antérieur sur le même sujet, en se servant du dictionnaire des synonymes pour masquer son forfait.

Ne faisons pas, pourtant, retomber tout l’opprobre de ce comportement inélégant sur l’ancien présentateur du JT de TF1.

Personnellement, j’aurais plutôt pour lui la compassion que l’on peut éprouver pour un drogué : la came de PPDA, c’est la notoriété, le paraître, l’exposition médiatique permanente. Celle-ci lui a été garantie pendant trois décennies sur les grandes chaînes françaises, mais aujourd’hui, il faut qu’il rame pour maintenir son image au premier plan du PAF.

Publish or perish ! Cette règle ne s’applique pas seulement aux universitaires d’outre Atlantique, mais à ceux qui doivent être en « promo » permanente sur les médias pour qu’on ne les oublie pas. C’est un boulot de galérien, comme on peut le constater en voyant tout ce que PPDA a produit au cours de l’année 2010 : une émission hebdomadaire de télé, une chronique quotidienne dans France Soir, six préfaces pour des auteurs amis, et une mise en scène d’opéra avec son frère Olivier.

Donc, comme on n’a pas quatre mains et trois cerveaux, il est nécessaire de se faire aider. Et c’est là qu’intervient l’éditeur, ce marchand de bouquins à l’œil rivé sur le compteur des ventes, qui ont tendance à se réduire à un rythme comparable à celui des journaux et magazines en papier. Non, j’exagère, tous ne sont pas des épiciers sans scrupules, mais il faut bien qu’ils fassent tourner la boutique pour que leur passion pour des textes de qualités écrits par des gens peu connus puisse trouver leur chemin vers le public. Quand on n’a pas la chance, comme Gallimard, de posséder un fond de littérature française et étrangère classique vous assurant de confortables revenus, il faut bien se débrouiller. Le recours à des pipoles pour signer un livre est l’une des manières de se procurer des picaillons, mais ce n’est pas la seule. Combien d’éditeurs dits « sérieux » ont accepté de publier l’autobiographie d’un patron, grand ou petit, en échange de l’achat par ce dernier de la quasi-totalité du tirage ? J’en connais plusieurs, mais chuuut ! Cela vaut aussi pour les hommes politiques qui s’assurent une présence éditoriale immédiatement avant l’ouverture officielle des périodes électorales, ce qui leur permet ne pas faire entrer cette propagande dans les comptes de campagne…

Le trait commun à toutes ces publications, c’est le recours aux « nègres », souvent des écrivains de talent, mais d’accès trop difficile pour que cela leur permette de vivre de leur plume sous leur signature. Dans ce domaine l’omerta est encore plus stricte que dans la Camorra : un nègre qui se dévoile est un nègre mort, professionnellement, du moins.

Donc, dans cette affaire Hemingway tout le monde est coupable et personne n’est en faute, sinon le responsable de chez Arthaud qui a malencontreusement choisi un escroc pour tenir la plume de PPDA.

Faut-il « assainir » le milieu de l’édition en rendant transparent le mode de production des best-sellers ? Pas si sûr, car le lecteur de ce genre d’ouvrages, comme le spectateur du Tour de France n’est pas dupe quant aux méthodes employées par ses idoles pour parvenir aux sommets des cols ou de la notoriété littéraire. Mais il s’en fout.

Tonton flingué

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Bien sûr il y aura du monde, ce samedi, autour de la pierre tombale de François Mitterrand à Jarnac, 15 ans jour pour jour après sa mort. On y verra sa famille (ou disons ses familles) au grand complet, à l’exception du ministre de la Culture qui dit vouloir éviter que qui que ce soit puisse exploiter politiquement sa présence.

On y verra aussi une délégation massive de la direction du PS : pas moins de 11 membres du Secrétariat national entoureront Martine Aubry. Quant à Ségolène Royal, elle sera naturellement là, puisque la dernière demeure de François Mitterrand se trouve dans sa région de Poitou-Charentes. Du côté des compagnons de toujours, Roland Dumas, devrait être là, lui aussi, mais il est peu probable que son ami retrouvé Jacques Vergès l’accompagne…

Cela dit, il y aura aussi des absences remarquées. Ainsi, d’après Libération Lionel Jospin, Robert Badinter, Laurent Fabius, François Hollande, Pierre Joxe, Jean-Louis Bianco et Michel Rocard se sont tous fait excuser. Et si on peut comprendre à la rigueur que Michel Rocard, à qui le cher défunt n’a jamais su cacher sa détestation, ne soit pas du voyage, tous les autres éléphants ou ex-éléphants du PS cités par Libé lui doivent l’essentiel de leur carrière. Ils ont du l’oublier… Mitterrand ? Connais pas !

Une ingratitude, qu’à en croire Roger Hanin, François Mitterrand avait bien pressentie. Sur ses vieux jours il lui disait souvent : « Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de ne plus exister…»

Le dormeur du parking

Tu t’appelles Pierre Hibon de Frohen, d’un nom qui sent l’ancienne France, celle de la Normandie et de l’Île Bourbon, qui fait rire le populo et que tu n’as pas choisi. Tu n’es qu’un étudiant en histoire, né par ici et habitant de hasard d’une résidence des abords de Montpellier. Tu n’as pas 25 ans, tu écris des conneries sur ton Facebook et sans doute tu rêves comme tes contemporains d’aller voir là-bas, au-delà des mers, si peut-être la vie y est.

Quand ton père t’appelle, tu le suis : là, en bas, sur le parking de la résidence, sur ce bitume de nulle part, un gars qui pète les vitres des voitures pour chouraver des autoradios, des larfeuilles ou des sacs à main. Evidemment, le gars a une capuche, mais tu t’en fous. Ce n’est pas ta voiture, mais tu t’en fous, ce n’est pas la voiture de ton père, mais tu t’en fous. Quand ton père chancelle sous le coup de surin, tu courses le gars. Tu as sans doute froid dans le ventre et chaud dans le crâne à ce moment-là. Cinquante mètres, tu vas l’avoir, cet enfoiré. Il s’arrête, se retourne : est-ce que tu la vois, la lame ? Je ne sais pas.

Les parfums ne font pas frissonner ta narine ; tu dors dans le soleil, la main sur la poitrine.
Tranquille. Tu as un trou rouge au côté gauche.

Tu t’appelles Pierre Hibon de Frohen, tu es mort maintenant, le petit gars est en fuite, planqué comme un rat dans son appart’ de cité. Lui, il voulait juste quelques thunes, toi tu étais juste derrière ta fenêtre avec ton paternel. Tu n’avais rien à y gagner à jouer les justiciers, c’est même le chef des policiers qui l’a dit : « Aujourd’hui, il faut être prudent. »

Toi, tu ne le savais sans doute pas que tu étais un héros, tu ne l’as peut-être pas fait exprès. Mourir pour la caisse des autres, c’est trop con, qu’ils diront, c’est sûr. Rassure-toi, il n’y aura personne à ton enterrement, personne que ta famille et tes amis, et ton père qui aurait voulu être à ta place.

Tu t’appelais Pierre Hibon de Frohen, Zorro de Chantebrise, dans une semaine on l’aura oublié.

Tu t’appelais comme ça, je m’en souviens.

Toussaint rouge à Bagdad

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Autant le dire tout de suite : Bagdad n’est pas près de devenir un lieu de week-end, même pour amateurs de sensations fortes. Ni même sans doute un endroit où il fera bon venir relancer l’avenir d’une PME familiale armé d’un épais carnet de commandes. Pourtant, le week-end de la Toussaint, c’était l’objet de la croisière aérienne médiatique organisée par la compagnie Aigle Azur, qui rouvrait fièrement la ligne Paris-Bagdad, avec un vol inaugural plein de journalistes, d’hommes d’affaires et même d’une ministre, Anne-Marie Idrac.[access capability= »lire_inedits »]

Bon timing : la Toussaint, c’est mort sur le plan médiatique. Excellent plan com’ : il s’agit de montrer que la France veut exporter et reprendre pied après la guerre dans un pays en reconstruction, grâce à une compagnie aérienne qui n’a pas froid aux yeux. C’est l’occasion pour le jeune et sarkozyste ambassadeur de France en Irak, Boris Boillon, de montrer son sourire ultra-bright et d’affirmer son volontarisme sur toutes les chaînes d’info continue. Evidemment, personne ne peut prévoir que c’est cette même nuit de la concorde et du pont aérien retrouvés que 53 chrétiens vont se faire massacrer dans la cathédrale, pas si loin de l’ambassade de France…. Les terroristes et les factions irakiennes ne respectent donc rien.

D’un strict point de vue du retour sur investissement médiatique, l’affaire a été remarquablement menée. J’imagine qu’il faut du cran et de solides appuis politiques pour mettre à disposition d’une bonne vingtaine de journalistes et de petits patrons invités à la Foire commerciale de Bagdad un Airbus flambant neuf et les conditions de sécurité qui vont avec, histoire de promener tout le monde au bord du Tigre et dans la Zone verte. D’ailleurs disons-le tout de suite, bien que n’étant guère fascinée par les militaires ni même les paramilitaires, il y a quelque chose d’étrange, une fois sur zone : l’omniprésence d’armées privées, blanches, musclées, on espère efficaces, qui mettent entre le visiteur occidental ou oriental et l’Irakien de base une barrière qu’on espère infranchissable.

L’Irak, depuis ses deux guerres coalisées, est devenu la patrie mondiale de l’enlèvement crapuleux et des armées privées. Jusqu’ici, on avait une approche livresque de l’affaire. Au sol, et avec le recul, ça pose vaguement question, notamment sur la légitimité à faire la guerre quand on est coté au Nasdaq. Et aussi sur le fait que les soldats américains qui ont quitté les opérations de la Coalition peuvent toujours rempiler sous d’autres uniformes pour faire régner la sécurité dans des voitures blindées. La seule présence américaine officielle qu’on peut encore deviner localement se matérialisera par un vol d’hélicoptères Apache entrevu depuis le toit de la résidence de l’ambassade. L’Etat irakien, lui, n’est même pas à l’état de chimère…

Le journaliste persifle, sait mieux que tout le monde et affiche un air d’indépendance supérieure

Alors, évidemment, balader un troupeau de journalistes − le plus grand groupe depuis le déclenchement de la seconde guerre − dont certains n’ont jamais mis les pieds en zone sensible, est un véritable cauchemar, et pas que sur le plan logistique. Le journaliste persifle, sait mieux que tout le monde, veut toujours s’écarter des sentiers battus et affiche un air d’indépendance supérieure.

Pour éviter toute tentative de coup d’éclat désastreuse, on nous avait mis entre les mains d’un grand chauve, raide comme la justice, parlant doucement, ancien du GIGN ayant pantouflé pour une boîte française de sécurité qui espère gratter quelques milliers de dollars dans un marché qui s’annonce gigantesque. Frédéric Gallois a toujours l’œil sur sa montre et sur les derniers du groupe qui pourraient avoir des velléités de traîner là où on nous dit d’avancer, explique comment se comporter à un check-point et n’oublie pas, entre deux consignes sur la bonne marche à suivre en cas d’incident, de faire modestement l’article pour son entreprise.

Dans le hall de l’aéroport, on trouve le moyen de ricaner de ses précautions ; d’autant que, dans l’avion, personne n’a dormi. Certes, on a vaguement en tête les récits des copains qui ont fait profession de journaliste quand il y avait vraiment la guerre : les bagnoles qu’on faisait rouler très vite, les itinéraires qu’on changeait au dernier moment, les gens dont il fallait toujours se méfier, la route de l’aéroport qui servait de champ de tir.

Là, tout est théoriquement calme, parole de Gallois : « Il y a un an, il y avait 100 morts civils par jour en Irak ; aujourd’hui, moins de 10. »
Et puis on passe les portes vitrées de l’aérogare et on voit que quelque chose continue de déconner grave. Une file de voitures blindées, des types armés jusqu’aux dents, genre Sud-Africains de deux mètres douze, qui vous pressent, quelques Irakiens moustachus, arme dans une main, cigarette sans filtre dans l’autre ; une lumière jaune dru qui tombe et un grand silence. Pas un taxi, évidemment, pas une voiture, rien qui ressemble au bordel indescriptible autour de l’aéroport international d’un pays sous-développé. Rien que des hommes blancs avec des oreillettes et des M-16. Localement, la distinction d’homme doit se mesurer à la taille de l’arme que l’on porte.

Dans la voiture blindée, donc, on se tasse comme on peut avec un chauffeur qui sue à grosses gouttes et dont l’unique souci sera de ne pas perdre le reste du convoi, tout en ayant l’air suffisamment affable pour passer sans encombre les fameux check-points.
L’entrée dans Bagdad par cette grande autoroute qu’autrefois on avait baptisée « de la mort » est irréelle. Une fois sortis de la zone gérée par une milice privée, on arrive donc sur un territoire sous souveraineté irakienne libre. Souveraineté qui se manifeste essentiellement par des hommes perchés sur des blindés avec des batteries anti-aériennes pointées vers Dieu sait quoi, certains vêtus des uniformes flambant neufs, mouchetés de noir et de vert, de la nouvelle armée nationale, d’autres attifés avec de vieux uniformes légués par les Américains : manches trop longues, pantalons visiblement trop larges, casques équipés de caméras de vision nocturne de traviole sur le crâne alors que la température est déjà bien élevée. Il faut en voir certains, avec des gilets pare-balles sur lesquels on n’a pas eu le temps, j’imagine, de rajouter un écusson de l’armée nationale. Ils ont rayé comme ils pouvaient l’inscription « USA » qui barre la poitrine, avec du gros scotch ou un bout de tissu.

Tous les 250 mètres, un barrage, des grilles au sol, des chicanes ralentissent les voitures et le chauffeur, qui explique avoir été prof dans une autre vie, sue de plus en plus. Dans la voiture, il y a ceux qui se remémorent à haute voix leurs souvenirs du feu ici ou là, faisant comprendre qu’ils ne sont pas impressionnés et qu’ils méritent eux, leur titre de grand reporter. Un autre compare Bagdad à Téhéran avec l’air entendu. Une petite JRI se fait houspiller par son rédacteur parce qu’elle ne filme pas assez. Moi, je n’ai rien à dire. J’essaie de regarder par la fenêtre. Tout est ocre, plombé. Une fois dans la Zone verte, je reconnais des monuments vus dans les livres : le Mausolée du soldat martyr, les Mains de la victoire et leurs sabres géants fondus dans l’acier des casques des combattants de la guerre Iran-Irak, le grand pont sur le Tigre par lequel les troupes américaines sont entrées dans Bagdad.

De la rue, on ne voit pas grand-chose si ce n’est des embouteillages monstres, un chaos indescriptible que n’arrange pas un convoi officiel qui prend à l’envers les ronds-points pour passer plus vite. Après de nombreux scandales, les responsables des sociétés privées qui travaillent dans le pays affichent toutes des chartes d’éthique, signent les propositions internationales pour encadrer leurs pratiques, essaient d’embaucher des nationaux pour diminuer leur « impact » sur la société. Et diminuer l’agacement des Irakiens de la rue qui, eux, sont coincés sur la route au risque de sauter dans un attentat et qui ne savent plus s’il faut envoyer leurs gosses à l’école de peur des enlèvements. La vérité, c’est qu’en dépit des proclamations, tout le monde renâcle à faire travailler des locaux : peur de la trahison, des enlèvements, de la transmission des itinéraires à des groupes armés. Si elles le pouvaient, ces entreprises feraient venir de l’étranger jusqu’aux femmes de ménage qui s’occupent de leurs camps retranchés.
Les cuisiniers, c’est déjà le cas : dans le camp de la société anglaise où seront logés certains des patrons français venus là pour faire croire qu’ils vont vendre des machines-outils ou des câbles électriques, les chefs sont népalais et offrent un petit dej’ parfaitement anglo-compatible, œufs brouillés compris. Seule bizarrerie : devant l’entrée du self, un magnifique panonceau bricolé invite à laisser son M-16 à l’extérieur…

Matt Damon, alias Boris Boillon, l’homme de la France et de Sarko en Irak

Les chefs d’entreprise rient fort, passent des coups de fils à base de « Devine d’où je t’appelle… » et se font prendre en photo avec les mercenaires qui ne quittent ni leurs gilets pare-balles, ni leurs lunettes de soleil miroir. C’est comme dans un film de guerre avec Matt Damon.

D’ailleurs, Matt Damon, le voilà. Enfin, celui qui a hérité de ce gracieux surnom au Quai : Boris Boillon, l’ambassadeur de France, qui tient à faire de cette journée la journée de la France en Irak. Celle du volontarisme politique de Nicolas Sarkozy, dont il a été le conseiller Afrique du Nord, Proche et Moyen-Orient à l’Elysée. Tout, dans ses phrases, comme dans sa mise, évoque son mentor : « En Irak et au Moyen-Orient, nous faisons ce que nous disons, nous disons ce que nous allons faire.» Il parle du marché mirifique de la reconstruction, de la confiance dans les entrepreneurs qui font le pari de revenir. Dans toutes ses phrases, il prend soin de citer le nom du président de la République, et mélange langage diplomatique et expressions un peu vertes. Autour de lui, les gendarmes du GIGN qui assurent sa protection ont l’air las, et leur mise tranche avec l’allure du jeune Boillon. Il a 41 ans et le fait savoir : il a déjà eu un portrait dans « Envoyé spécial », sur France 2, où on le voyait faire son jogging dans le micro-jardin de l’ambassade, a été invité au « Grand Journal » de Canal+ et est la coqueluche de certains journalistes qui trouvent qu’il est tellement super : « Il est parfaitement arabophone… »

Boillon a tout pour plaire, jusqu’à son costume Dior Homme cintré comme il faut, sa ceinture Vuitton avec logo apparent et sa Rolex énorme qui flotte un peu autour de son poignet gauche. En vérité, on se demande ce qu’il peut bien faire dans un pays qui n’existe plus, si ce n’est éviter que des journalistes et des hommes d’affaires se fassent prendre en otage.
La plupart des entrepreneurs qui sont du voyage semblent être venus poliment à l’invitation du ministère de l’Économie et de l’Agence pour la promotion du commerce extérieur. Certains connaissent bien l’Irak d’avant la seconde guerre du Golfe et travaillaient ici régulièrement. Aujourd’hui, ils font des affaires avec les Kurdes, qui ont un gouvernement à peu près stable. Retourner à Bagdad, ils en rêvent : « C’est malheureux à dire, mais qui dit guerre dit énorme marché de reconstruction », explique un jeune commercial d’une entreprise lyonnaise de câbles électriques. Il a l’habitude des pays en guerre, de la corruption, des conditions difficiles. Mais là, il n’est guère optimiste : « On vient prendre des marques à la Foire, regarder comment fonctionnent les concurrents, serrer des mains en espérant que ça paye le moment venu. » Tous les représentants des pays européens installés à la Foire de Bagdad tiennent ce discours : ils viennent poser des jalons pour les années à venir, des fois que la situation se stabilise. Tous constatent que les Anglais et les Américains trustent les marchés solvables et porteurs (la sécurité et le pétrole), que les Turcs se sont octroyé les marchés du BTP (les grands hôtels de Bagdad sont tous fermés pour rénovation) ; pour le reste, les Chinois ne vont pas tarder à trouver le moyen de s’imposer. Alors, les parts de marché seront symboliques mais, en la matière, ça compte aussi. Quelques barbouzes en goguette sont là, aussi, pour proposer leurs services.

Le jour où nous débarquons, le pavillon français est en construction : des ouvriers peignent les stands en bleu, d’autres se font houspiller parce qu’ils n’installent pas assez vite les branches de palmier qui vont décorer l’entrée du hall ; seul Lafarge a déjà des gens sur place prêts à vendre des tonnes de ciment. Ailleurs, c’est la même précipitation pour déballer des modèles d’exposition de machines à laver ou de tracteurs.

Comme partout ailleurs, il aura fallu se soumettre à une fouille réglementaire pour entrer, par une femme qui, manifestement, n’a pas bien appris son manuel de palpation. Au retour à l’aéroport, on sera fouillé quatre fois, les sacs à main seront abandonnés sur le sol à deux chiens renifleurs d’explosifs et, avant le passage devant de sourcilleux douaniers irakiens, ce seront toujours des Anglais qui vérifieront que l’on peut embarquer dans le vol de nuit du retour.

La seule vision de la réalité qu’on aura entr’aperçue a été grattée sur le chemin entre l’Institut culturel français et la voiture blindée : de l’autre côté de la route, juste au bord du Tigre, un petit parc avec des jeux pour enfants. On reconnaît des femmes à leurs voiles : elles font de la balançoire alors que la lumière tombe. Un peu plus loin, des gosses jouent au foot dans une impasse proche de l’ambassade de France au milieu des poubelles qui débordent sur la chaussée. Théoriquement, les vols réguliers d’Aigle Azur, au départ de Paris, doivent démarrer en janvier. Il paraît que les réservations sont pleines. [/access]

Et si la première dame du Brésil n’était Dilma ?

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Le Brésiliens ne font rien comme tout le monde : ils ont du soleil toute l’année, une économie en pleine expansion, et une gauche qui gagne trois présidentielles de suite tout en restant de gauche.

On a déjà tout dit ou presque sur la nouvelle présidente, qui au lieu de faire banalement l’équivalent de l’ENA à Brasilia fit guérillera dans sa première jeunesse, au temps de la dictature militaire, ce qui lui valut en 1970 trois semaines de torture puis trois ans de prison, ce qui n’est pas un CV des plus communs chez les chefs d’Etat

On connaît en revanche beaucoup moins son colistier Michel Temer, et c’est dommage, lui aussi sort de l’ordinaire. Sa principale originalité n’est pas d’être originaire du Liban – il existe au Brésil depuis longtemps une forte communauté levantine. (Amis parisiens ou de passage, j’en profite pour vous signaler un fabuleux estaminet libano-brésilien, l’Aréa, tout près de la Bastille).

Non, ce qu’il y a de plus original chez cet homme, c’est sa femme, qui hypnotise toute l’opinion brésilienne depuis l’investiture de son mari. Michel Temer, 70 ans tout rond, a pour épouse Marcela, un méchant canon de 27 ans qu’on dirait sortie tout droit d’une couv’ de magazine people ou d’une telenovela un rien olé olé. D’ailleurs quoique titulaire d’un diplôme en droit, elle a été mannequin avant son mariage. Il était donc fatal que la presse locale lui trouve un surnom renvoyant à une autre top model reconvertie en femme de, et la pauvre Marcela se voit obligée de répéter en boucle à ses intervieweurs : » Non, je ne suis pas la Carla Bruni brésilienne !  »

Vivre en paix : un crime ?

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« Plus personne n’aime plus personne. » C’est en ces termes que commence l’article de Jérôme Leroy consacré à ces résidences surveillées prisées par des gens qui n’ont rien contre un pays où tous les gars du monde pourraient se donner la main mais qui vivent dans un autre.

D’abord, ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a encore des lieux où les gens s‘aiment ou, à défaut, se respectent. Par exemple, je vis en bonne intelligence avec mes voisins, notamment avec l’un d’eux, peintre en bâtiment arrivé depuis peu de Corbeil, ville de l’Essonne désormais bien connue des services de police où, comme ses parents, il avait passé toute sa vie dans l’amour des siens et le respect des autres. Et puis un jour, quand son fils de 10 ans est sorti acheter le pain avec une pièce d’un euro pour revenir sans le pain, sans le sou mais avec le nez cassé, victime sans doute du creusement des inégalités sociales, il a pris sa famille sous le bras et l’a installée dans mon village. Ce n’est pas en prenant la fuite qu’on entretient la cohésion nationale, mais qui lui reprochera de refuser de jeter sa femme, ses enfants ou ses parents âgés dans la bataille pour le vivre ensemble ? Les partisans de la loi SRU sans doute.

D’autres plus fortunés font un autre choix que l’exil, ils s’enferment dans des résidences surveillées comme à Etiolles pour vivre entre eux. Mais si mon camarade Jérôme avait retiré ses lunettes marxistes pour appréhender cette réalité-là, il aurait vu de ses propres yeux que ces cadres supérieurs ne fuient pas leurs prochains qui sont employés, ouvriers ou chômeurs, mais dressent des murs entre eux et des quartiers que l’immigration a transformés en jungle.

Evidemment, on les appelle aujourd’hui des « quartiers populaires », alors tout le monde peut se tromper. Pour éviter de parler d’immigrés là où il y a des délinquants, on a volé ce terme qui désignait les gens modestes et honnêtes pour le donner à la racaille. On insulte le peuple, mais c’est toujours moins grave que d’avoir l’air raciste.
Ce ne sont pas des pauvres que les gens fuient, mais une jeunesse déracinée qui baigne dans un cocktail fait d’islam et de hip hop appelé culture banlieue. Avec de pareilles fées au dessus de son berceau, on peine à trouver sa place dans la civilisation française. Quand on idolâtre un conquérant violeur et assassin, quand on prend pour modèle des stars qui ont l’air de vivre au bord de piscines avec soixante-douze putes, la réalité du jeune racaille de base est dure. L’accès aux vraies filles consentantes est barré. Les sœurs sont sous cloches ou sous clefs et les autres ne se laissent pas draguer par Néandertal. Alors, quand on a vu et revu tous ses pornos, on viole.

Sans travail, (mais quel patron chercherait les embrouilles ?), l’accès à la consommation des marques, du luxe et du high tech est compromis. Alors on vole les plus vulnérables et on tue ceux qui ne se laissent pas faire. Les cas de vieilles dames assassinées au couteau ou bousculées à mort ne sont pas rares. Les barrières morales qui subsistent au fond des crapules bien de chez nous n’arrêtent pas la racaille. L’agression d’une femme blanche pour lui voler son sac ne va pas jusqu’au meurtre pour celui qui pourrait y voir sa mère ou sa grand-mère. Pour certains jeunes noirs ou arabes, aucune identification n’est possible, dans leur monde, les femmes vivent derrière un fourneau et sous un torchon. Si la cupidité pousse au crime, le racisme le permet.

Etiolles (objet de l’article du Monde qui a inspiré le sien à mon ami Jérôme) est une jolie petite ville de l’Essonne qui a la malchance de se situer entre Corbeil et Evry, qui elles-mêmes ont la malchance d’accueillir la misère du monde dans des proportions telles que les bandes ethniques s’y affrontent à l’arme de guerre quand elles ne s’attaquent pas à d’autres Français, qui eux sont innocents. Depuis quelques années, Il y a plus de noirs que de blancs à Evry mais le maire, Manuel Valls, le Monsieur sécurité du PS, ne peut pas le dire, même en caméra cachée et dans ces quartiers, plus de jeunes semblent attirés par la carrière de Youssouf Fofana que par celle de Gaston Monnerville. À Corbeil, où l’UMP est aux commandes, Serge Dassault, en homme de droite corrompu et corrupteur qui croit que tout s’achète, tente d’obtenir la paix en distribuant aux caïds des valises de billets avec le succès que l’on constate.

Du coup, aux alentours, les gens qui ont les moyens se réfugient dans des forteresses, les autres renoncent aux HLM, s’endettent pour devenir propriétaires et se barrent pour retrouver un monde commun à des heures de leur lieu de travail.

Où est la justice quand les gens civilisés vivent derrière des barreaux alors que les sauvages se pavanent à l’air libre, quand les travailleurs désarmés s’exilent pour échapper à des prédateurs qui ont pignon sur rue ? Ailleurs puisque selon notre camarade et Tariq Ramadan, l’injustice est sociale. À ceci près que dans la région, on n’appelle pas la résidence d’Etiolles « le clan des rupins » mais « le village gaulois ».

Mais tout cela a déjà été dit cent fois et je me lasse parfois de répéter en boucle ces évidences, de mettre noir sur blanc ce qui saute aux yeux. J’en oublie même à force les précautions d’usage pour rappeler que tous les immigrés ne sont pas des criminels, d’ailleurs, mon voisin du début est portugais. J’en ai marre de ces débats, de ce bla bla quand depuis des décennies, la situation s’aggrave et que rien ne change ou si peu. À Evry ou à Corbeil, l’UMPS n’arrive pas à réduire une insécurité qui se banalise. Alors quand on vit là, on ne peut rien faire d’autre que sa valise ?

La mafia est un fléau qui empoisonne l’Italie depuis des siècles. Les démocraties luttent, mais en état de droit, la guerre contre cette criminalité n’est qu’un long fleuve sanglant qui ne mène à aucune victoire décisive. Seuls les fascistes de Mussolini qui n’étaient pas entravés dans leurs basses œuvres par le respect des libertés publiques et les droits de la défense des accusés ont réussi à mater à coup d’exécutions sommaires les syndicalistes du crime. L’ennui, c’est qu’ils ont aussi éliminé tous les autres dont Errico Malatesta, anarchiste cher à mon cœur. La solution n’est pas d’appeler des fascistes, car même en démocratie, les territoires perdus peuvent être reconquis. Et si le droit ne le permet pas, il faut changer. Le maire de New York, Rudolph Giuliani, l’a prouvé, alors que le monde ne donnait pas cher de Harlem. Au Brésil, l’Etat de droit reprend pied dans les favelas, porté par des sections d’assaut. Quand le pouvoir met le paquet pour défendre le peuple, la pègre court ou crève.

Entre des démocraties paralysées par des contre-pouvoirs , la réticence de certains d’entre nous à assumer la répression qui s’impose et un renoncement à l’état de droit au profit d’une justice expéditive qui s’abat sur les criminels comme sur les opposants, il doit exister une troisième voie.

Cette voie d’une République démocratique et forte, je la cherche, je réfléchis, je me prends la tête et je me gratte le front. Dans mon crâne, ça bouillonne parfois, mais plus souvent, ça marine. Dès que j’ai trouvé, je vous fais signe.

Les 39 heures, une ânerie !

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photo : PS

Manuel Valls se retrouve aujourd’hui dans une situation paradoxale : il enfonce le clou sur l’abrogation des 35 heures en réclamant un retour aux 39 heures et se voit opposer un démenti par le patronat qui juge que ce n’est ni opportun, ni nécessaire.

Cette prise de position est pour Valls une manière d’ancrer son positionnement à la droite du parti socialiste : en proposant une mesure que même Sarkozy et Fillon ne veulent pas adopter et que le patronat rejette, il va sans doute plus loin dans la droitisation qu’il ne l’aurait souhaité et se met réellement en marge. Mais là n’est pas le plus important.

Cela illustre surtout le décalage complet entre le discours des politiques et la réalité économique. Manuel Valls est incapable de comprendre que la loi sur les 35 heures, là où elle a été appliquée, a donné lieu à des négociations très fines et à de savants équilibres entre temps travail, gains de productivité et pouvoir d’achat.

Dans bien des grandes entreprises, le différentiel entre les 35 heures travaillées et les 39 heures payées a donné lieu à une hausse importante de la productivité (ce qui a placé la France en première position mondiale pour la productivité horaire, loin devant le RU ou les USA) ; dans d’autres entreprises, des négociations ont abouti à l’échange des RTT contre des bonus ; dans d’autres encore, la modération salariale s’est faite aux dépens du pouvoir d’achat… mais dans tout les cas, employeurs et salariés ont trouvé un nouvel équilibre. Au niveau paritaire, patronat et les syndicats sont parvenus à des accords de branche qui après 10 ans de pratique s’avèrent satisfaisants pour tout le monde.

Revenir aujourd’hui sur les 35 heures reviendrait à torpiller ces accords, à rompre les équilibres, à remettre en danger le pouvoir d’achat des salariés. Personne n’en veut, à commencer par le patronat.

Le discours de Manuel Valls ne peut dès lors apparaître comme un gage de « réalisme économique » mais se réduit à une prise de position idéologique clairement libérale. Au final, Valls tire contre son camp en faisant ressurgir de vieux débats qui n’ont plus cours au lieu de trouver les idées qui vont construire la France de demain. Un lancement de campagne qui s’avère être un ratage complet.

Sondage du Monde : l’islam, bouc émissaire ?

photo : Dude Crush

Avec l’enquête de l’IFOP pour Le Monde qui indique que pour 42% des Français (et 40% des Allemands) l’islam[1. L’islam est dans l’enquête de l’IFOP systématiquement orthographié Islam. A tort, puisqu’il s’agit ici de la religion, et non de la civilisation islamique qui elle prend une majuscule. Ces confusions sémantiques assez systématiques ne favorisent en rien la clarté du débat] est « plutôt une menace » pour l’identité de leur pays, l’affaire est pliée : c’est le grand retour de la bête immonde. La France cède une fois de plus à ses démons, à son « transcendantal pétainiste », bref à son besoin (constitutif, sans doute, de son identité nationale enfin retrouvée) de désigner des boucs émissaires.

Les ex-prophètes de la grande réconciliation multiculturelle s’indignent même (c’est à la mode) que l’on puisse effectuer de tels sondages. C’est le syndrome bien connu du thermomètre : s’il ne donne pas la bonne température, cassons-le. Mais ceux que l’on entend le plus, ce sont certains sociologues, parmi les plus en vue à gauche, qui nous prédisent depuis des décennies un déferlement de violence « islamophobe » avec force pogroms et autres ratonnades. Ils hésitent aujourd’hui entre la consternation effarée de voir le peuple leur échapper et la jubilation d’entrevoir enfin le moment où ils auront peut-être raison. Même si (fort heureusement) les lynchages de musulmans se font toujours un peu attendre. On se demande d’ailleurs pourquoi. Le diagnostic posé de l’islamophobie galopante de nos concitoyens, et de la constitution par un pouvoir politique aux abois d’un « ennemi intérieur » musulman, devrait s’appuyer sur des signes plus tangibles que de rares graffitis racistes ou insultants sur le mur des nombreuses mosquées en construction dans notre pays et de quelques débordements racistes sur internet. Malgré toute l’horreur du déchaînement islamophobe que l’on nous promet, on est encore quand même loin, admettons-le, des lynchages de noirs dans le sud de l’Amérique au XIXe siècle ou de la persécution des juifs en Allemagne puis en Europe dans les années 1930 et 1940. Ou de l’ampleur de la persécution des chrétiens dans les pays musulmans aujourd’hui.

La France sempiternellement moisie

Interrogeons-nous un instant sur ce drôle de phénomène. Nos sociologues, récemment convertis en masse aux théories de René Girard et de Carl Schmitt (deux des plus grands penseurs du XXe siècle, je le note en passant pour tous ceux qui s’inquiètent de la disparition de l’influence des intellectuels catholiques dans notre pays), ne considèrent plus la communauté politique française qu’à travers la théorie du bouc émissaire : en période de crise, la peur du déclassement et de la perte d’identité se faisant de plus en plus aigüe, la France, sous l’impulsion cynique de ses dirigeants, cherche un ennemi fédérateur : ce sont les musulmans. Nos sociologues sautent sur leurs chaises comme des cabris en hurlant « bouc émissaire ! bouc émissaire ! bouc émissaire ! » et ils ont l’impression de penser. Ce diagnostic qui se veut scientifique est bien sûr une condamnation sans appel de la France sempiternellement moisie qui leur paraît renaître sans cesse de ses cendres toujours chaudes. Leurs théories sont d’ailleurs largement reprises par une partie des musulmans français eux-mêmes qui ont l’impression d’être sur le point de remporter haut la main la compétition victimaire qui les oppose à d’autres « communautés ».

Seulement, nos sociologues, qui ont tout récemment jeté Bourdieu et autres Marx dans les poubelles de l’histoire intellectuelle (à tort sans doute, au moins pour ce dernier), n’ont pas eu le temps de lire Girard jusqu’au bout. Ils y auraient appris que selon René Girard, en Occident au moins, à force d’être dénoncé, le phénomène de bouc émissaire ne marche plus. C’est au contraire, à suivre René Girard toujours, à la condition de se désigner soi-même comme « bouc émissaire » que l’on sera en mesure d’exercer une domination sur le corps politique. C’est la tentation aujourd’hui de toutes les « communautés », y compris d’ailleurs d’une partie de certains représentants autoproclamés de la « communauté » « de souche » qui s’efforcent de décrire les Français comme les victimes d’une invasion musulmane aux relents antisémites, racistes et anti-blancs, orchestrée par des élites corrompues et vendues au mondialisme de l’hyper-capitalisme contemporain. Alors, tous boucs émissaires ? Et tous racistes ?

Le deuxième problème c’est que nos chers sociologues ne lisent pas les sondages qu’ils commentent jusqu’au bout. L’auraient-ils fait, qu’ils auraient bien du mal à assimiler le rejet de l’islam à une forme de racisme persécuteur. La dernière question du sondage de l’Ifop prouve le contraire. Alors que l’enquête indique sans ambigüité une montée du rejet des revendications politiques de l’islam et des doutes quant à la volonté de certains musulmans de s’intégrer, elle prouve aussi que l’acceptation de l’origine musulmane (c’est-à-dire étrangère) de nos concitoyens n’a jamais été aussi forte. Des sondages similaires de l’Ifop indiquent qu’en 1989 (avant le « déferlement islamophobe » que l’on nous décrit aujourd’hui), 63% des Français étaient hostiles à l’élection d’un maire d’origine musulmane dans leur commune, qu’ils étaient encore 55 % en 1994, 35% en 2001, et seulement 33% aujourd’hui. Les Français sont parait-il aujourd’hui plus que jamais hystériquement islamophobes, mais n’ont jamais été plus prêts qu’aujourd’hui à voter dans leur commune pour un candidat d’origine musulmane. Cherchez l’erreur.

Le cas de la Marine

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À L’Élysée, on ne pense qu’à elle. Au Parti socialiste aussi. Mais quand tous prennent les mêmes airs de vierges effarouchées pour prononcer son nom, elle est le cauchemar des conseillers du président et le rêve – secret – de ceux qui, à gauche, espèrent lui succéder. Si le deuxième tour de l’élection présidentielle pouvait ressembler à un « 21 avril à l’envers », c’est-à-dire à un duel FN/PS, les socialistes auraient en même temps la gratification de l’indignation morale et le plaisir d’une victoire facile – encore qu’au train où vont les choses, elle serait sans doute moins large que celle de Jacques Chirac en 2002.[access capability= »lire_inedits »]

Comme on ne change pas une tactique qui gagne – si on considère qu’amener le Front national à 20 % de l’électorat a été un jeu gagnant – la gauche feint de croire que Marine Le Pen, c’est son père, en jeune et en femme. Jean-Luc Mélenchon, qui nous a habitués à plus de subtilité, la traite de « nazie ». Et Bernard-Henri Lévy, qui décrocherait aisément la palme de l’erreur politique de longue durée, pourtant fort disputée dans l’intelligentsia française, décrète qu’elle est encore « plus dangereuse que son père ». Sur ce coup-là, il se pourrait bien, d’ailleurs, que BHL ait raison, mais certainement pas pour les motifs qu’il invoque. Traiter Le Pen de « fasciste » était déjà absurde historiquement et crétin politiquement, même s’il a périodiquement proféré les énormités qui permettaient de le penser.

Aujourd’hui, les stratèges qui, dans tous les partis, tentent de lire l’avenir dans les entrailles des électeurs/sondés savent bien que la « peste blonde » pourrait réussir à faire ce que son père n’a jamais pu ou voulu faire – car, contrairement à elle, il s’intéressait beaucoup moins au pouvoir qu’au plaisir d’incarner le « méchant » pour les gens convenables et de semer la panique au sein de la droite. Entre l’extrême droite et la gauche de gouvernement, l’alliance objective nouée en 1984 avec l’introduction par François Mitterrand de la proportionnelle, qui a permis au FN d’entrer à l’Assemblée et de faire subir à la droite un véritable supplice chinois (en soumettant ses candidats à la tentation des alliances au second tour) a été voulue des deux côtés.

Alors qu’elle est convaincue de gagner la présidence du parti contre son rival, Bruno Gollnisch, lors du congrès de Tours à la mi-janvier, Marine Le Pen entend bien, elle, accéder un jour au pouvoir. Et pour cela, il lui faut à la fois lever l’ostracisme qui pèse sur son parti − ce que ses initiateurs appellent fièrement la stratégie du « cordon sanitaire » − et peut-être casser un clivage droite/gauche qui ne correspond plus depuis belle lurette à une véritable alternative pour lui substituer le choix entre « mondialisation heureuse » et souverainisme, politique et économique. Or, après trente ans de libre-échangisme béat approuvé à l’identique par la gauche et par la droite de gouvernement avec les heureux résultats que l’on sait, une proportion croissante des électeurs ne croit plus au choix entre l’Europe (ou le monde) et la guerre. Et, à mon avis, ils n’ont pas tort.

C’est parce que Marine Le Pen représente – avec Mélenchon − le seul phénomène nouveau dans la vie politique française et qu’elle a de fortes chances de se retrouver au deuxième tour de la présidentielle que nous avons décidé de lui consacrer notre dossier. Et c’est parce que le pluralisme est notre règle que nous y sommes allés à cinq. Il est vrai qu’au-delà de nos différences, nous partageons − et depuis longtemps −, le même refus de l’antifascisme d’opérette qui, depuis des années, est l’alibi confortable du mépris du populo et de ses angoisses, en particulier face à une immigration massive qui a changé notre pays sans qu’il soit permis de faire autre chose que de la célébrer. Paulina Dalmayer raconte avec humour comment, de la même façon, dans sa Pologne natale, le succès de partis nationalistes permit à l’intelligentsia de divorcer d’un peuple trop plouc pour apprécier le cosmopolitisme de ses élites – mais qui créa la surprise en choisissant d’adhérer à l’Union européenne.

Je crois pouvoir ajouter, sans trahir mes camarades, que si nous croyons sans réserve à l’égalité entre les hommes, nous pensons aussi que certaines cultures sont plus égales que d’autres. Certes, à l’exception de Cyril Bennasar, nous ne rêvons pas d’une ré-occidentalisation du monde qui, dans les faits, reviendrait à imposer la liberté au son du canon. Mais à défaut de l’exporter, il nous importe de la défendre dans notre pays. Et si nous divergeons sur les causes, nous pouvons nous rassembler sur le constat : le multiculturalisme qui progresse sans que nous l’ayons voulu a beau se parer des chatoyantes couleurs de la tolérance et de la diversité, il se traduit par une régression de nos mœurs et de notre art de vivre.

Reste que nous avons peur du racisme et que nous avons raison d’avoir peur. Avouons-le, en nous rendant dans le restaurant de Saint-Cloud où Marine Le Pen nous avait fixé rendez-vous, nous éprouvions tous un excitant sentiment de transgression. Parce qu’elle s’appelle Le Pen et que, si nous avons avec constance refusé le moralisme dont Daoud Boughezala rappelle, avec Jean Baudrillard, qu’il a abouti à une impasse, nous n’avons pas oublié les sorties antisémites, négationnistes et racistes de son père. Or si, même à gauche, on a compris qu’il était imbécile de diaboliser toute critique de l’immigration, aucun d’entre nous ne peut jurer que le racisme n’a aucune part dans les convictions des militants du FN. Ainsi, pour Luc Rosenzweig, qu’on ne peut soupçonner de conformisme idéologique, le Front demeure un ramassis d’aigris et de médiocres qui n’aspirent qu’à prendre leur revanche sur l’« établissement ». Marine Le Pen assure, elle, que son parti est en train d’accomplir une véritable révolution culturelle. Il lui reste à le prouver.

Autant l’avouer : en trois heures et malgré toutes les perches que nous lui avons lancées, nous n’avons rien entendu de scandaleux ou de moralement inacceptable. Elle parle sans détour, n’élude pas les questions gênantes. Et en prime, elle est très sympathique. Voilà qui est bien fâcheux.
On peut sérieusement douter de la capacité du FN à gouverner, trouver effrayant son projet de sortir de l’Europe et d’instaurer des barrières douanières aux frontières de la France – paradoxalement, Bennasar, le seul d’entre nous à déclarer qu’il votera pour elle, est aussi le moins souverainiste alors que Jérôme Leroy, qui partage avec elle son refus radical de la mondialisation capitaliste, voit toujours en elle une héritière de l’extrême droite.

Les cris d’orfraie qui ont accueilli sa petite phrase sur l’« occupation » à laquelle se livrent les musulmans qui prient dans la rue pourraient, de surcroît, laisser penser que « l’exception Le Pen » durera toujours. Seulement, à en croire le sondage récemment publié par Le Monde, 42 % des Français estiment que l’islam est une menace pour l’identité de leur pays. Et il va être de plus en plus difficile de s’en tirer en les traitant de « salauds » ou de « fachos ». En répétant avec l’islam l’erreur commise depuis vingt ans avec l’immigration, c’est-à-dire en interdisant tout débat, on ne peut qu’inciter un nombre croissant de ces électeurs à accorder leurs suffrages au seul parti qui prenne clairement en compte leurs inquiétudes. Et, au risque de choquer, ce qui me semble condamnable, c’est de refuser de les entendre.

On me dira que la Marine n’en pense pas moins et que la critique de l’islam n’est que le cache-sexe de sa détestation des musulmans. Peut-être. Sauf qu’il est difficile de juger des pensées. Si l’on s’en tient à ce qu’elle dit, elle est en train de rompre avec la culture de la vieille extrême droite française (dont les derniers représentants sont plus proche du cimetière que du jardin d’enfants). Sans doute y a-t-il encore au FN des gens qui confondent le refus des pratiques et le rejet des individus, l’assimilation et l’exclusion. Les sondages attestent que, parmi les sympathisants de Marine Le Pen, la défense de la République laïque est peut-être en train de prendre le pas sur celle de « l’ethno-France ». On ne saurait donc exclure qu’elle ait entamé la longue marche qui mènera peut-être son parti vers la normalisation.[/access]

Causeur 31 : janvier sera chaud !

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La peste blonde ! C’est le titre du prochain numéro de Causeur, dont le dossier sera consacré à qui vous avez deviné. Dossier dans lequel Marine Le Pen est interviewée, sur quatre pages, dans le plus pur style de la maison par Cyril Bennasar, Daoud Boughezala, Muriel Gremillet, Isabelle Marchandier et, bien sûr, Elisabeth Lévy. Ambiance garantie !

Mais ce premier numéro de l’année sera aussi une invitation au voyage : il vous trimballera de Bagdad à Varsovie en passant par Qatar et le Cambodge. On y parlera aussi des têtes de gondole de cet hiver, les livres de Stéphane Hessel et de Keith Richards et de mille autres choses toutes 100 % inédites.

Pour en profiter, il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici demain soir, vous pourrez même le recevoir dès le numéro 31 dans votre boite aux lettres !

Existe-t-elle meilleure façon de commencer l’année ? Et puis un petit clic, c’est quand même moins difficile que d’arrêter les clopes, le whisky ou Facebook…

PPDA, tricheur ou victime ?

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Patrick Poivre d’Arvor est actuellement la cible des quolibets de quelques-uns de ses confrères après les révélations, par L’Express, de quelques emprunts massifs et grossièrement maquillés à un auteur américain, Peter Griffin, pour écrire sa biographie d’Ernest Hemingway. Celle-ci, déjà tirée à 20.000 exemplaires, est publiée par les éditions Arthaud, une filiale de Flammarion, et était prévue pour arriver en librairie le 19 janvier.

Comme il est d’usage dans ce genre de circonstances, les « épreuves » de cet ouvrage ont été adressées courant décembre à quelques journalistes triés sur le volet, susceptibles de rédiger des recensions au moment de la mise en vente du livre.

C’est ce qui a permis à Jérôme Dupuis, de L’Express, de lever le lièvre d’un plagiat dont la réalité ne peut être raisonnablement niée, à la lecture en simultané de quelques paragraphes figurant dans les deux biographies. L’argument de l’éditeur, selon lequel les journalistes auraient reçu une « version de travail » du livre de PPDA malencontreusement confondue par ces crétins d’imprimeurs avec la « bonne » version est une lamentable tentative de sauver les meubles, qui ne trompe évidemment personne ! Il eût été plus convaincant de présenter aux critiques du présumé plagiaire un exemplaire du livre déjà imprimé, mais on aurait sans doute pu y rencontrer les mêmes phrases volées que dans les épreuves…

Visiblement, PPDA a été victime, comme d’autres avant lui (Alain Minc, Thierry Ardisson) d’un nègre indélicat qui s’est contenté de bidouiller grossièrement un livre antérieur sur le même sujet, en se servant du dictionnaire des synonymes pour masquer son forfait.

Ne faisons pas, pourtant, retomber tout l’opprobre de ce comportement inélégant sur l’ancien présentateur du JT de TF1.

Personnellement, j’aurais plutôt pour lui la compassion que l’on peut éprouver pour un drogué : la came de PPDA, c’est la notoriété, le paraître, l’exposition médiatique permanente. Celle-ci lui a été garantie pendant trois décennies sur les grandes chaînes françaises, mais aujourd’hui, il faut qu’il rame pour maintenir son image au premier plan du PAF.

Publish or perish ! Cette règle ne s’applique pas seulement aux universitaires d’outre Atlantique, mais à ceux qui doivent être en « promo » permanente sur les médias pour qu’on ne les oublie pas. C’est un boulot de galérien, comme on peut le constater en voyant tout ce que PPDA a produit au cours de l’année 2010 : une émission hebdomadaire de télé, une chronique quotidienne dans France Soir, six préfaces pour des auteurs amis, et une mise en scène d’opéra avec son frère Olivier.

Donc, comme on n’a pas quatre mains et trois cerveaux, il est nécessaire de se faire aider. Et c’est là qu’intervient l’éditeur, ce marchand de bouquins à l’œil rivé sur le compteur des ventes, qui ont tendance à se réduire à un rythme comparable à celui des journaux et magazines en papier. Non, j’exagère, tous ne sont pas des épiciers sans scrupules, mais il faut bien qu’ils fassent tourner la boutique pour que leur passion pour des textes de qualités écrits par des gens peu connus puisse trouver leur chemin vers le public. Quand on n’a pas la chance, comme Gallimard, de posséder un fond de littérature française et étrangère classique vous assurant de confortables revenus, il faut bien se débrouiller. Le recours à des pipoles pour signer un livre est l’une des manières de se procurer des picaillons, mais ce n’est pas la seule. Combien d’éditeurs dits « sérieux » ont accepté de publier l’autobiographie d’un patron, grand ou petit, en échange de l’achat par ce dernier de la quasi-totalité du tirage ? J’en connais plusieurs, mais chuuut ! Cela vaut aussi pour les hommes politiques qui s’assurent une présence éditoriale immédiatement avant l’ouverture officielle des périodes électorales, ce qui leur permet ne pas faire entrer cette propagande dans les comptes de campagne…

Le trait commun à toutes ces publications, c’est le recours aux « nègres », souvent des écrivains de talent, mais d’accès trop difficile pour que cela leur permette de vivre de leur plume sous leur signature. Dans ce domaine l’omerta est encore plus stricte que dans la Camorra : un nègre qui se dévoile est un nègre mort, professionnellement, du moins.

Donc, dans cette affaire Hemingway tout le monde est coupable et personne n’est en faute, sinon le responsable de chez Arthaud qui a malencontreusement choisi un escroc pour tenir la plume de PPDA.

Faut-il « assainir » le milieu de l’édition en rendant transparent le mode de production des best-sellers ? Pas si sûr, car le lecteur de ce genre d’ouvrages, comme le spectateur du Tour de France n’est pas dupe quant aux méthodes employées par ses idoles pour parvenir aux sommets des cols ou de la notoriété littéraire. Mais il s’en fout.

Tonton flingué

57

Bien sûr il y aura du monde, ce samedi, autour de la pierre tombale de François Mitterrand à Jarnac, 15 ans jour pour jour après sa mort. On y verra sa famille (ou disons ses familles) au grand complet, à l’exception du ministre de la Culture qui dit vouloir éviter que qui que ce soit puisse exploiter politiquement sa présence.

On y verra aussi une délégation massive de la direction du PS : pas moins de 11 membres du Secrétariat national entoureront Martine Aubry. Quant à Ségolène Royal, elle sera naturellement là, puisque la dernière demeure de François Mitterrand se trouve dans sa région de Poitou-Charentes. Du côté des compagnons de toujours, Roland Dumas, devrait être là, lui aussi, mais il est peu probable que son ami retrouvé Jacques Vergès l’accompagne…

Cela dit, il y aura aussi des absences remarquées. Ainsi, d’après Libération Lionel Jospin, Robert Badinter, Laurent Fabius, François Hollande, Pierre Joxe, Jean-Louis Bianco et Michel Rocard se sont tous fait excuser. Et si on peut comprendre à la rigueur que Michel Rocard, à qui le cher défunt n’a jamais su cacher sa détestation, ne soit pas du voyage, tous les autres éléphants ou ex-éléphants du PS cités par Libé lui doivent l’essentiel de leur carrière. Ils ont du l’oublier… Mitterrand ? Connais pas !

Une ingratitude, qu’à en croire Roger Hanin, François Mitterrand avait bien pressentie. Sur ses vieux jours il lui disait souvent : « Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de ne plus exister…»

Le dormeur du parking

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Tu t’appelles Pierre Hibon de Frohen, d’un nom qui sent l’ancienne France, celle de la Normandie et de l’Île Bourbon, qui fait rire le populo et que tu n’as pas choisi. Tu n’es qu’un étudiant en histoire, né par ici et habitant de hasard d’une résidence des abords de Montpellier. Tu n’as pas 25 ans, tu écris des conneries sur ton Facebook et sans doute tu rêves comme tes contemporains d’aller voir là-bas, au-delà des mers, si peut-être la vie y est.

Quand ton père t’appelle, tu le suis : là, en bas, sur le parking de la résidence, sur ce bitume de nulle part, un gars qui pète les vitres des voitures pour chouraver des autoradios, des larfeuilles ou des sacs à main. Evidemment, le gars a une capuche, mais tu t’en fous. Ce n’est pas ta voiture, mais tu t’en fous, ce n’est pas la voiture de ton père, mais tu t’en fous. Quand ton père chancelle sous le coup de surin, tu courses le gars. Tu as sans doute froid dans le ventre et chaud dans le crâne à ce moment-là. Cinquante mètres, tu vas l’avoir, cet enfoiré. Il s’arrête, se retourne : est-ce que tu la vois, la lame ? Je ne sais pas.

Les parfums ne font pas frissonner ta narine ; tu dors dans le soleil, la main sur la poitrine.
Tranquille. Tu as un trou rouge au côté gauche.

Tu t’appelles Pierre Hibon de Frohen, tu es mort maintenant, le petit gars est en fuite, planqué comme un rat dans son appart’ de cité. Lui, il voulait juste quelques thunes, toi tu étais juste derrière ta fenêtre avec ton paternel. Tu n’avais rien à y gagner à jouer les justiciers, c’est même le chef des policiers qui l’a dit : « Aujourd’hui, il faut être prudent. »

Toi, tu ne le savais sans doute pas que tu étais un héros, tu ne l’as peut-être pas fait exprès. Mourir pour la caisse des autres, c’est trop con, qu’ils diront, c’est sûr. Rassure-toi, il n’y aura personne à ton enterrement, personne que ta famille et tes amis, et ton père qui aurait voulu être à ta place.

Tu t’appelais Pierre Hibon de Frohen, Zorro de Chantebrise, dans une semaine on l’aura oublié.

Tu t’appelais comme ça, je m’en souviens.

Toussaint rouge à Bagdad

6

Autant le dire tout de suite : Bagdad n’est pas près de devenir un lieu de week-end, même pour amateurs de sensations fortes. Ni même sans doute un endroit où il fera bon venir relancer l’avenir d’une PME familiale armé d’un épais carnet de commandes. Pourtant, le week-end de la Toussaint, c’était l’objet de la croisière aérienne médiatique organisée par la compagnie Aigle Azur, qui rouvrait fièrement la ligne Paris-Bagdad, avec un vol inaugural plein de journalistes, d’hommes d’affaires et même d’une ministre, Anne-Marie Idrac.[access capability= »lire_inedits »]

Bon timing : la Toussaint, c’est mort sur le plan médiatique. Excellent plan com’ : il s’agit de montrer que la France veut exporter et reprendre pied après la guerre dans un pays en reconstruction, grâce à une compagnie aérienne qui n’a pas froid aux yeux. C’est l’occasion pour le jeune et sarkozyste ambassadeur de France en Irak, Boris Boillon, de montrer son sourire ultra-bright et d’affirmer son volontarisme sur toutes les chaînes d’info continue. Evidemment, personne ne peut prévoir que c’est cette même nuit de la concorde et du pont aérien retrouvés que 53 chrétiens vont se faire massacrer dans la cathédrale, pas si loin de l’ambassade de France…. Les terroristes et les factions irakiennes ne respectent donc rien.

D’un strict point de vue du retour sur investissement médiatique, l’affaire a été remarquablement menée. J’imagine qu’il faut du cran et de solides appuis politiques pour mettre à disposition d’une bonne vingtaine de journalistes et de petits patrons invités à la Foire commerciale de Bagdad un Airbus flambant neuf et les conditions de sécurité qui vont avec, histoire de promener tout le monde au bord du Tigre et dans la Zone verte. D’ailleurs disons-le tout de suite, bien que n’étant guère fascinée par les militaires ni même les paramilitaires, il y a quelque chose d’étrange, une fois sur zone : l’omniprésence d’armées privées, blanches, musclées, on espère efficaces, qui mettent entre le visiteur occidental ou oriental et l’Irakien de base une barrière qu’on espère infranchissable.

L’Irak, depuis ses deux guerres coalisées, est devenu la patrie mondiale de l’enlèvement crapuleux et des armées privées. Jusqu’ici, on avait une approche livresque de l’affaire. Au sol, et avec le recul, ça pose vaguement question, notamment sur la légitimité à faire la guerre quand on est coté au Nasdaq. Et aussi sur le fait que les soldats américains qui ont quitté les opérations de la Coalition peuvent toujours rempiler sous d’autres uniformes pour faire régner la sécurité dans des voitures blindées. La seule présence américaine officielle qu’on peut encore deviner localement se matérialisera par un vol d’hélicoptères Apache entrevu depuis le toit de la résidence de l’ambassade. L’Etat irakien, lui, n’est même pas à l’état de chimère…

Le journaliste persifle, sait mieux que tout le monde et affiche un air d’indépendance supérieure

Alors, évidemment, balader un troupeau de journalistes − le plus grand groupe depuis le déclenchement de la seconde guerre − dont certains n’ont jamais mis les pieds en zone sensible, est un véritable cauchemar, et pas que sur le plan logistique. Le journaliste persifle, sait mieux que tout le monde, veut toujours s’écarter des sentiers battus et affiche un air d’indépendance supérieure.

Pour éviter toute tentative de coup d’éclat désastreuse, on nous avait mis entre les mains d’un grand chauve, raide comme la justice, parlant doucement, ancien du GIGN ayant pantouflé pour une boîte française de sécurité qui espère gratter quelques milliers de dollars dans un marché qui s’annonce gigantesque. Frédéric Gallois a toujours l’œil sur sa montre et sur les derniers du groupe qui pourraient avoir des velléités de traîner là où on nous dit d’avancer, explique comment se comporter à un check-point et n’oublie pas, entre deux consignes sur la bonne marche à suivre en cas d’incident, de faire modestement l’article pour son entreprise.

Dans le hall de l’aéroport, on trouve le moyen de ricaner de ses précautions ; d’autant que, dans l’avion, personne n’a dormi. Certes, on a vaguement en tête les récits des copains qui ont fait profession de journaliste quand il y avait vraiment la guerre : les bagnoles qu’on faisait rouler très vite, les itinéraires qu’on changeait au dernier moment, les gens dont il fallait toujours se méfier, la route de l’aéroport qui servait de champ de tir.

Là, tout est théoriquement calme, parole de Gallois : « Il y a un an, il y avait 100 morts civils par jour en Irak ; aujourd’hui, moins de 10. »
Et puis on passe les portes vitrées de l’aérogare et on voit que quelque chose continue de déconner grave. Une file de voitures blindées, des types armés jusqu’aux dents, genre Sud-Africains de deux mètres douze, qui vous pressent, quelques Irakiens moustachus, arme dans une main, cigarette sans filtre dans l’autre ; une lumière jaune dru qui tombe et un grand silence. Pas un taxi, évidemment, pas une voiture, rien qui ressemble au bordel indescriptible autour de l’aéroport international d’un pays sous-développé. Rien que des hommes blancs avec des oreillettes et des M-16. Localement, la distinction d’homme doit se mesurer à la taille de l’arme que l’on porte.

Dans la voiture blindée, donc, on se tasse comme on peut avec un chauffeur qui sue à grosses gouttes et dont l’unique souci sera de ne pas perdre le reste du convoi, tout en ayant l’air suffisamment affable pour passer sans encombre les fameux check-points.
L’entrée dans Bagdad par cette grande autoroute qu’autrefois on avait baptisée « de la mort » est irréelle. Une fois sortis de la zone gérée par une milice privée, on arrive donc sur un territoire sous souveraineté irakienne libre. Souveraineté qui se manifeste essentiellement par des hommes perchés sur des blindés avec des batteries anti-aériennes pointées vers Dieu sait quoi, certains vêtus des uniformes flambant neufs, mouchetés de noir et de vert, de la nouvelle armée nationale, d’autres attifés avec de vieux uniformes légués par les Américains : manches trop longues, pantalons visiblement trop larges, casques équipés de caméras de vision nocturne de traviole sur le crâne alors que la température est déjà bien élevée. Il faut en voir certains, avec des gilets pare-balles sur lesquels on n’a pas eu le temps, j’imagine, de rajouter un écusson de l’armée nationale. Ils ont rayé comme ils pouvaient l’inscription « USA » qui barre la poitrine, avec du gros scotch ou un bout de tissu.

Tous les 250 mètres, un barrage, des grilles au sol, des chicanes ralentissent les voitures et le chauffeur, qui explique avoir été prof dans une autre vie, sue de plus en plus. Dans la voiture, il y a ceux qui se remémorent à haute voix leurs souvenirs du feu ici ou là, faisant comprendre qu’ils ne sont pas impressionnés et qu’ils méritent eux, leur titre de grand reporter. Un autre compare Bagdad à Téhéran avec l’air entendu. Une petite JRI se fait houspiller par son rédacteur parce qu’elle ne filme pas assez. Moi, je n’ai rien à dire. J’essaie de regarder par la fenêtre. Tout est ocre, plombé. Une fois dans la Zone verte, je reconnais des monuments vus dans les livres : le Mausolée du soldat martyr, les Mains de la victoire et leurs sabres géants fondus dans l’acier des casques des combattants de la guerre Iran-Irak, le grand pont sur le Tigre par lequel les troupes américaines sont entrées dans Bagdad.

De la rue, on ne voit pas grand-chose si ce n’est des embouteillages monstres, un chaos indescriptible que n’arrange pas un convoi officiel qui prend à l’envers les ronds-points pour passer plus vite. Après de nombreux scandales, les responsables des sociétés privées qui travaillent dans le pays affichent toutes des chartes d’éthique, signent les propositions internationales pour encadrer leurs pratiques, essaient d’embaucher des nationaux pour diminuer leur « impact » sur la société. Et diminuer l’agacement des Irakiens de la rue qui, eux, sont coincés sur la route au risque de sauter dans un attentat et qui ne savent plus s’il faut envoyer leurs gosses à l’école de peur des enlèvements. La vérité, c’est qu’en dépit des proclamations, tout le monde renâcle à faire travailler des locaux : peur de la trahison, des enlèvements, de la transmission des itinéraires à des groupes armés. Si elles le pouvaient, ces entreprises feraient venir de l’étranger jusqu’aux femmes de ménage qui s’occupent de leurs camps retranchés.
Les cuisiniers, c’est déjà le cas : dans le camp de la société anglaise où seront logés certains des patrons français venus là pour faire croire qu’ils vont vendre des machines-outils ou des câbles électriques, les chefs sont népalais et offrent un petit dej’ parfaitement anglo-compatible, œufs brouillés compris. Seule bizarrerie : devant l’entrée du self, un magnifique panonceau bricolé invite à laisser son M-16 à l’extérieur…

Matt Damon, alias Boris Boillon, l’homme de la France et de Sarko en Irak

Les chefs d’entreprise rient fort, passent des coups de fils à base de « Devine d’où je t’appelle… » et se font prendre en photo avec les mercenaires qui ne quittent ni leurs gilets pare-balles, ni leurs lunettes de soleil miroir. C’est comme dans un film de guerre avec Matt Damon.

D’ailleurs, Matt Damon, le voilà. Enfin, celui qui a hérité de ce gracieux surnom au Quai : Boris Boillon, l’ambassadeur de France, qui tient à faire de cette journée la journée de la France en Irak. Celle du volontarisme politique de Nicolas Sarkozy, dont il a été le conseiller Afrique du Nord, Proche et Moyen-Orient à l’Elysée. Tout, dans ses phrases, comme dans sa mise, évoque son mentor : « En Irak et au Moyen-Orient, nous faisons ce que nous disons, nous disons ce que nous allons faire.» Il parle du marché mirifique de la reconstruction, de la confiance dans les entrepreneurs qui font le pari de revenir. Dans toutes ses phrases, il prend soin de citer le nom du président de la République, et mélange langage diplomatique et expressions un peu vertes. Autour de lui, les gendarmes du GIGN qui assurent sa protection ont l’air las, et leur mise tranche avec l’allure du jeune Boillon. Il a 41 ans et le fait savoir : il a déjà eu un portrait dans « Envoyé spécial », sur France 2, où on le voyait faire son jogging dans le micro-jardin de l’ambassade, a été invité au « Grand Journal » de Canal+ et est la coqueluche de certains journalistes qui trouvent qu’il est tellement super : « Il est parfaitement arabophone… »

Boillon a tout pour plaire, jusqu’à son costume Dior Homme cintré comme il faut, sa ceinture Vuitton avec logo apparent et sa Rolex énorme qui flotte un peu autour de son poignet gauche. En vérité, on se demande ce qu’il peut bien faire dans un pays qui n’existe plus, si ce n’est éviter que des journalistes et des hommes d’affaires se fassent prendre en otage.
La plupart des entrepreneurs qui sont du voyage semblent être venus poliment à l’invitation du ministère de l’Économie et de l’Agence pour la promotion du commerce extérieur. Certains connaissent bien l’Irak d’avant la seconde guerre du Golfe et travaillaient ici régulièrement. Aujourd’hui, ils font des affaires avec les Kurdes, qui ont un gouvernement à peu près stable. Retourner à Bagdad, ils en rêvent : « C’est malheureux à dire, mais qui dit guerre dit énorme marché de reconstruction », explique un jeune commercial d’une entreprise lyonnaise de câbles électriques. Il a l’habitude des pays en guerre, de la corruption, des conditions difficiles. Mais là, il n’est guère optimiste : « On vient prendre des marques à la Foire, regarder comment fonctionnent les concurrents, serrer des mains en espérant que ça paye le moment venu. » Tous les représentants des pays européens installés à la Foire de Bagdad tiennent ce discours : ils viennent poser des jalons pour les années à venir, des fois que la situation se stabilise. Tous constatent que les Anglais et les Américains trustent les marchés solvables et porteurs (la sécurité et le pétrole), que les Turcs se sont octroyé les marchés du BTP (les grands hôtels de Bagdad sont tous fermés pour rénovation) ; pour le reste, les Chinois ne vont pas tarder à trouver le moyen de s’imposer. Alors, les parts de marché seront symboliques mais, en la matière, ça compte aussi. Quelques barbouzes en goguette sont là, aussi, pour proposer leurs services.

Le jour où nous débarquons, le pavillon français est en construction : des ouvriers peignent les stands en bleu, d’autres se font houspiller parce qu’ils n’installent pas assez vite les branches de palmier qui vont décorer l’entrée du hall ; seul Lafarge a déjà des gens sur place prêts à vendre des tonnes de ciment. Ailleurs, c’est la même précipitation pour déballer des modèles d’exposition de machines à laver ou de tracteurs.

Comme partout ailleurs, il aura fallu se soumettre à une fouille réglementaire pour entrer, par une femme qui, manifestement, n’a pas bien appris son manuel de palpation. Au retour à l’aéroport, on sera fouillé quatre fois, les sacs à main seront abandonnés sur le sol à deux chiens renifleurs d’explosifs et, avant le passage devant de sourcilleux douaniers irakiens, ce seront toujours des Anglais qui vérifieront que l’on peut embarquer dans le vol de nuit du retour.

La seule vision de la réalité qu’on aura entr’aperçue a été grattée sur le chemin entre l’Institut culturel français et la voiture blindée : de l’autre côté de la route, juste au bord du Tigre, un petit parc avec des jeux pour enfants. On reconnaît des femmes à leurs voiles : elles font de la balançoire alors que la lumière tombe. Un peu plus loin, des gosses jouent au foot dans une impasse proche de l’ambassade de France au milieu des poubelles qui débordent sur la chaussée. Théoriquement, les vols réguliers d’Aigle Azur, au départ de Paris, doivent démarrer en janvier. Il paraît que les réservations sont pleines. [/access]

Et si la première dame du Brésil n’était Dilma ?

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Le Brésiliens ne font rien comme tout le monde : ils ont du soleil toute l’année, une économie en pleine expansion, et une gauche qui gagne trois présidentielles de suite tout en restant de gauche.

On a déjà tout dit ou presque sur la nouvelle présidente, qui au lieu de faire banalement l’équivalent de l’ENA à Brasilia fit guérillera dans sa première jeunesse, au temps de la dictature militaire, ce qui lui valut en 1970 trois semaines de torture puis trois ans de prison, ce qui n’est pas un CV des plus communs chez les chefs d’Etat

On connaît en revanche beaucoup moins son colistier Michel Temer, et c’est dommage, lui aussi sort de l’ordinaire. Sa principale originalité n’est pas d’être originaire du Liban – il existe au Brésil depuis longtemps une forte communauté levantine. (Amis parisiens ou de passage, j’en profite pour vous signaler un fabuleux estaminet libano-brésilien, l’Aréa, tout près de la Bastille).

Non, ce qu’il y a de plus original chez cet homme, c’est sa femme, qui hypnotise toute l’opinion brésilienne depuis l’investiture de son mari. Michel Temer, 70 ans tout rond, a pour épouse Marcela, un méchant canon de 27 ans qu’on dirait sortie tout droit d’une couv’ de magazine people ou d’une telenovela un rien olé olé. D’ailleurs quoique titulaire d’un diplôme en droit, elle a été mannequin avant son mariage. Il était donc fatal que la presse locale lui trouve un surnom renvoyant à une autre top model reconvertie en femme de, et la pauvre Marcela se voit obligée de répéter en boucle à ses intervieweurs : » Non, je ne suis pas la Carla Bruni brésilienne !  »

Vivre en paix : un crime ?

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« Plus personne n’aime plus personne. » C’est en ces termes que commence l’article de Jérôme Leroy consacré à ces résidences surveillées prisées par des gens qui n’ont rien contre un pays où tous les gars du monde pourraient se donner la main mais qui vivent dans un autre.

D’abord, ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a encore des lieux où les gens s‘aiment ou, à défaut, se respectent. Par exemple, je vis en bonne intelligence avec mes voisins, notamment avec l’un d’eux, peintre en bâtiment arrivé depuis peu de Corbeil, ville de l’Essonne désormais bien connue des services de police où, comme ses parents, il avait passé toute sa vie dans l’amour des siens et le respect des autres. Et puis un jour, quand son fils de 10 ans est sorti acheter le pain avec une pièce d’un euro pour revenir sans le pain, sans le sou mais avec le nez cassé, victime sans doute du creusement des inégalités sociales, il a pris sa famille sous le bras et l’a installée dans mon village. Ce n’est pas en prenant la fuite qu’on entretient la cohésion nationale, mais qui lui reprochera de refuser de jeter sa femme, ses enfants ou ses parents âgés dans la bataille pour le vivre ensemble ? Les partisans de la loi SRU sans doute.

D’autres plus fortunés font un autre choix que l’exil, ils s’enferment dans des résidences surveillées comme à Etiolles pour vivre entre eux. Mais si mon camarade Jérôme avait retiré ses lunettes marxistes pour appréhender cette réalité-là, il aurait vu de ses propres yeux que ces cadres supérieurs ne fuient pas leurs prochains qui sont employés, ouvriers ou chômeurs, mais dressent des murs entre eux et des quartiers que l’immigration a transformés en jungle.

Evidemment, on les appelle aujourd’hui des « quartiers populaires », alors tout le monde peut se tromper. Pour éviter de parler d’immigrés là où il y a des délinquants, on a volé ce terme qui désignait les gens modestes et honnêtes pour le donner à la racaille. On insulte le peuple, mais c’est toujours moins grave que d’avoir l’air raciste.
Ce ne sont pas des pauvres que les gens fuient, mais une jeunesse déracinée qui baigne dans un cocktail fait d’islam et de hip hop appelé culture banlieue. Avec de pareilles fées au dessus de son berceau, on peine à trouver sa place dans la civilisation française. Quand on idolâtre un conquérant violeur et assassin, quand on prend pour modèle des stars qui ont l’air de vivre au bord de piscines avec soixante-douze putes, la réalité du jeune racaille de base est dure. L’accès aux vraies filles consentantes est barré. Les sœurs sont sous cloches ou sous clefs et les autres ne se laissent pas draguer par Néandertal. Alors, quand on a vu et revu tous ses pornos, on viole.

Sans travail, (mais quel patron chercherait les embrouilles ?), l’accès à la consommation des marques, du luxe et du high tech est compromis. Alors on vole les plus vulnérables et on tue ceux qui ne se laissent pas faire. Les cas de vieilles dames assassinées au couteau ou bousculées à mort ne sont pas rares. Les barrières morales qui subsistent au fond des crapules bien de chez nous n’arrêtent pas la racaille. L’agression d’une femme blanche pour lui voler son sac ne va pas jusqu’au meurtre pour celui qui pourrait y voir sa mère ou sa grand-mère. Pour certains jeunes noirs ou arabes, aucune identification n’est possible, dans leur monde, les femmes vivent derrière un fourneau et sous un torchon. Si la cupidité pousse au crime, le racisme le permet.

Etiolles (objet de l’article du Monde qui a inspiré le sien à mon ami Jérôme) est une jolie petite ville de l’Essonne qui a la malchance de se situer entre Corbeil et Evry, qui elles-mêmes ont la malchance d’accueillir la misère du monde dans des proportions telles que les bandes ethniques s’y affrontent à l’arme de guerre quand elles ne s’attaquent pas à d’autres Français, qui eux sont innocents. Depuis quelques années, Il y a plus de noirs que de blancs à Evry mais le maire, Manuel Valls, le Monsieur sécurité du PS, ne peut pas le dire, même en caméra cachée et dans ces quartiers, plus de jeunes semblent attirés par la carrière de Youssouf Fofana que par celle de Gaston Monnerville. À Corbeil, où l’UMP est aux commandes, Serge Dassault, en homme de droite corrompu et corrupteur qui croit que tout s’achète, tente d’obtenir la paix en distribuant aux caïds des valises de billets avec le succès que l’on constate.

Du coup, aux alentours, les gens qui ont les moyens se réfugient dans des forteresses, les autres renoncent aux HLM, s’endettent pour devenir propriétaires et se barrent pour retrouver un monde commun à des heures de leur lieu de travail.

Où est la justice quand les gens civilisés vivent derrière des barreaux alors que les sauvages se pavanent à l’air libre, quand les travailleurs désarmés s’exilent pour échapper à des prédateurs qui ont pignon sur rue ? Ailleurs puisque selon notre camarade et Tariq Ramadan, l’injustice est sociale. À ceci près que dans la région, on n’appelle pas la résidence d’Etiolles « le clan des rupins » mais « le village gaulois ».

Mais tout cela a déjà été dit cent fois et je me lasse parfois de répéter en boucle ces évidences, de mettre noir sur blanc ce qui saute aux yeux. J’en oublie même à force les précautions d’usage pour rappeler que tous les immigrés ne sont pas des criminels, d’ailleurs, mon voisin du début est portugais. J’en ai marre de ces débats, de ce bla bla quand depuis des décennies, la situation s’aggrave et que rien ne change ou si peu. À Evry ou à Corbeil, l’UMPS n’arrive pas à réduire une insécurité qui se banalise. Alors quand on vit là, on ne peut rien faire d’autre que sa valise ?

La mafia est un fléau qui empoisonne l’Italie depuis des siècles. Les démocraties luttent, mais en état de droit, la guerre contre cette criminalité n’est qu’un long fleuve sanglant qui ne mène à aucune victoire décisive. Seuls les fascistes de Mussolini qui n’étaient pas entravés dans leurs basses œuvres par le respect des libertés publiques et les droits de la défense des accusés ont réussi à mater à coup d’exécutions sommaires les syndicalistes du crime. L’ennui, c’est qu’ils ont aussi éliminé tous les autres dont Errico Malatesta, anarchiste cher à mon cœur. La solution n’est pas d’appeler des fascistes, car même en démocratie, les territoires perdus peuvent être reconquis. Et si le droit ne le permet pas, il faut changer. Le maire de New York, Rudolph Giuliani, l’a prouvé, alors que le monde ne donnait pas cher de Harlem. Au Brésil, l’Etat de droit reprend pied dans les favelas, porté par des sections d’assaut. Quand le pouvoir met le paquet pour défendre le peuple, la pègre court ou crève.

Entre des démocraties paralysées par des contre-pouvoirs , la réticence de certains d’entre nous à assumer la répression qui s’impose et un renoncement à l’état de droit au profit d’une justice expéditive qui s’abat sur les criminels comme sur les opposants, il doit exister une troisième voie.

Cette voie d’une République démocratique et forte, je la cherche, je réfléchis, je me prends la tête et je me gratte le front. Dans mon crâne, ça bouillonne parfois, mais plus souvent, ça marine. Dès que j’ai trouvé, je vous fais signe.

Les 39 heures, une ânerie !

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photo : PS
photo : PS

Manuel Valls se retrouve aujourd’hui dans une situation paradoxale : il enfonce le clou sur l’abrogation des 35 heures en réclamant un retour aux 39 heures et se voit opposer un démenti par le patronat qui juge que ce n’est ni opportun, ni nécessaire.

Cette prise de position est pour Valls une manière d’ancrer son positionnement à la droite du parti socialiste : en proposant une mesure que même Sarkozy et Fillon ne veulent pas adopter et que le patronat rejette, il va sans doute plus loin dans la droitisation qu’il ne l’aurait souhaité et se met réellement en marge. Mais là n’est pas le plus important.

Cela illustre surtout le décalage complet entre le discours des politiques et la réalité économique. Manuel Valls est incapable de comprendre que la loi sur les 35 heures, là où elle a été appliquée, a donné lieu à des négociations très fines et à de savants équilibres entre temps travail, gains de productivité et pouvoir d’achat.

Dans bien des grandes entreprises, le différentiel entre les 35 heures travaillées et les 39 heures payées a donné lieu à une hausse importante de la productivité (ce qui a placé la France en première position mondiale pour la productivité horaire, loin devant le RU ou les USA) ; dans d’autres entreprises, des négociations ont abouti à l’échange des RTT contre des bonus ; dans d’autres encore, la modération salariale s’est faite aux dépens du pouvoir d’achat… mais dans tout les cas, employeurs et salariés ont trouvé un nouvel équilibre. Au niveau paritaire, patronat et les syndicats sont parvenus à des accords de branche qui après 10 ans de pratique s’avèrent satisfaisants pour tout le monde.

Revenir aujourd’hui sur les 35 heures reviendrait à torpiller ces accords, à rompre les équilibres, à remettre en danger le pouvoir d’achat des salariés. Personne n’en veut, à commencer par le patronat.

Le discours de Manuel Valls ne peut dès lors apparaître comme un gage de « réalisme économique » mais se réduit à une prise de position idéologique clairement libérale. Au final, Valls tire contre son camp en faisant ressurgir de vieux débats qui n’ont plus cours au lieu de trouver les idées qui vont construire la France de demain. Un lancement de campagne qui s’avère être un ratage complet.

Sondage du Monde : l’islam, bouc émissaire ?

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photo : Dude Crush
photo : Dude Crush

Avec l’enquête de l’IFOP pour Le Monde qui indique que pour 42% des Français (et 40% des Allemands) l’islam[1. L’islam est dans l’enquête de l’IFOP systématiquement orthographié Islam. A tort, puisqu’il s’agit ici de la religion, et non de la civilisation islamique qui elle prend une majuscule. Ces confusions sémantiques assez systématiques ne favorisent en rien la clarté du débat] est « plutôt une menace » pour l’identité de leur pays, l’affaire est pliée : c’est le grand retour de la bête immonde. La France cède une fois de plus à ses démons, à son « transcendantal pétainiste », bref à son besoin (constitutif, sans doute, de son identité nationale enfin retrouvée) de désigner des boucs émissaires.

Les ex-prophètes de la grande réconciliation multiculturelle s’indignent même (c’est à la mode) que l’on puisse effectuer de tels sondages. C’est le syndrome bien connu du thermomètre : s’il ne donne pas la bonne température, cassons-le. Mais ceux que l’on entend le plus, ce sont certains sociologues, parmi les plus en vue à gauche, qui nous prédisent depuis des décennies un déferlement de violence « islamophobe » avec force pogroms et autres ratonnades. Ils hésitent aujourd’hui entre la consternation effarée de voir le peuple leur échapper et la jubilation d’entrevoir enfin le moment où ils auront peut-être raison. Même si (fort heureusement) les lynchages de musulmans se font toujours un peu attendre. On se demande d’ailleurs pourquoi. Le diagnostic posé de l’islamophobie galopante de nos concitoyens, et de la constitution par un pouvoir politique aux abois d’un « ennemi intérieur » musulman, devrait s’appuyer sur des signes plus tangibles que de rares graffitis racistes ou insultants sur le mur des nombreuses mosquées en construction dans notre pays et de quelques débordements racistes sur internet. Malgré toute l’horreur du déchaînement islamophobe que l’on nous promet, on est encore quand même loin, admettons-le, des lynchages de noirs dans le sud de l’Amérique au XIXe siècle ou de la persécution des juifs en Allemagne puis en Europe dans les années 1930 et 1940. Ou de l’ampleur de la persécution des chrétiens dans les pays musulmans aujourd’hui.

La France sempiternellement moisie

Interrogeons-nous un instant sur ce drôle de phénomène. Nos sociologues, récemment convertis en masse aux théories de René Girard et de Carl Schmitt (deux des plus grands penseurs du XXe siècle, je le note en passant pour tous ceux qui s’inquiètent de la disparition de l’influence des intellectuels catholiques dans notre pays), ne considèrent plus la communauté politique française qu’à travers la théorie du bouc émissaire : en période de crise, la peur du déclassement et de la perte d’identité se faisant de plus en plus aigüe, la France, sous l’impulsion cynique de ses dirigeants, cherche un ennemi fédérateur : ce sont les musulmans. Nos sociologues sautent sur leurs chaises comme des cabris en hurlant « bouc émissaire ! bouc émissaire ! bouc émissaire ! » et ils ont l’impression de penser. Ce diagnostic qui se veut scientifique est bien sûr une condamnation sans appel de la France sempiternellement moisie qui leur paraît renaître sans cesse de ses cendres toujours chaudes. Leurs théories sont d’ailleurs largement reprises par une partie des musulmans français eux-mêmes qui ont l’impression d’être sur le point de remporter haut la main la compétition victimaire qui les oppose à d’autres « communautés ».

Seulement, nos sociologues, qui ont tout récemment jeté Bourdieu et autres Marx dans les poubelles de l’histoire intellectuelle (à tort sans doute, au moins pour ce dernier), n’ont pas eu le temps de lire Girard jusqu’au bout. Ils y auraient appris que selon René Girard, en Occident au moins, à force d’être dénoncé, le phénomène de bouc émissaire ne marche plus. C’est au contraire, à suivre René Girard toujours, à la condition de se désigner soi-même comme « bouc émissaire » que l’on sera en mesure d’exercer une domination sur le corps politique. C’est la tentation aujourd’hui de toutes les « communautés », y compris d’ailleurs d’une partie de certains représentants autoproclamés de la « communauté » « de souche » qui s’efforcent de décrire les Français comme les victimes d’une invasion musulmane aux relents antisémites, racistes et anti-blancs, orchestrée par des élites corrompues et vendues au mondialisme de l’hyper-capitalisme contemporain. Alors, tous boucs émissaires ? Et tous racistes ?

Le deuxième problème c’est que nos chers sociologues ne lisent pas les sondages qu’ils commentent jusqu’au bout. L’auraient-ils fait, qu’ils auraient bien du mal à assimiler le rejet de l’islam à une forme de racisme persécuteur. La dernière question du sondage de l’Ifop prouve le contraire. Alors que l’enquête indique sans ambigüité une montée du rejet des revendications politiques de l’islam et des doutes quant à la volonté de certains musulmans de s’intégrer, elle prouve aussi que l’acceptation de l’origine musulmane (c’est-à-dire étrangère) de nos concitoyens n’a jamais été aussi forte. Des sondages similaires de l’Ifop indiquent qu’en 1989 (avant le « déferlement islamophobe » que l’on nous décrit aujourd’hui), 63% des Français étaient hostiles à l’élection d’un maire d’origine musulmane dans leur commune, qu’ils étaient encore 55 % en 1994, 35% en 2001, et seulement 33% aujourd’hui. Les Français sont parait-il aujourd’hui plus que jamais hystériquement islamophobes, mais n’ont jamais été plus prêts qu’aujourd’hui à voter dans leur commune pour un candidat d’origine musulmane. Cherchez l’erreur.

Le cas de la Marine

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À L’Élysée, on ne pense qu’à elle. Au Parti socialiste aussi. Mais quand tous prennent les mêmes airs de vierges effarouchées pour prononcer son nom, elle est le cauchemar des conseillers du président et le rêve – secret – de ceux qui, à gauche, espèrent lui succéder. Si le deuxième tour de l’élection présidentielle pouvait ressembler à un « 21 avril à l’envers », c’est-à-dire à un duel FN/PS, les socialistes auraient en même temps la gratification de l’indignation morale et le plaisir d’une victoire facile – encore qu’au train où vont les choses, elle serait sans doute moins large que celle de Jacques Chirac en 2002.[access capability= »lire_inedits »]

Comme on ne change pas une tactique qui gagne – si on considère qu’amener le Front national à 20 % de l’électorat a été un jeu gagnant – la gauche feint de croire que Marine Le Pen, c’est son père, en jeune et en femme. Jean-Luc Mélenchon, qui nous a habitués à plus de subtilité, la traite de « nazie ». Et Bernard-Henri Lévy, qui décrocherait aisément la palme de l’erreur politique de longue durée, pourtant fort disputée dans l’intelligentsia française, décrète qu’elle est encore « plus dangereuse que son père ». Sur ce coup-là, il se pourrait bien, d’ailleurs, que BHL ait raison, mais certainement pas pour les motifs qu’il invoque. Traiter Le Pen de « fasciste » était déjà absurde historiquement et crétin politiquement, même s’il a périodiquement proféré les énormités qui permettaient de le penser.

Aujourd’hui, les stratèges qui, dans tous les partis, tentent de lire l’avenir dans les entrailles des électeurs/sondés savent bien que la « peste blonde » pourrait réussir à faire ce que son père n’a jamais pu ou voulu faire – car, contrairement à elle, il s’intéressait beaucoup moins au pouvoir qu’au plaisir d’incarner le « méchant » pour les gens convenables et de semer la panique au sein de la droite. Entre l’extrême droite et la gauche de gouvernement, l’alliance objective nouée en 1984 avec l’introduction par François Mitterrand de la proportionnelle, qui a permis au FN d’entrer à l’Assemblée et de faire subir à la droite un véritable supplice chinois (en soumettant ses candidats à la tentation des alliances au second tour) a été voulue des deux côtés.

Alors qu’elle est convaincue de gagner la présidence du parti contre son rival, Bruno Gollnisch, lors du congrès de Tours à la mi-janvier, Marine Le Pen entend bien, elle, accéder un jour au pouvoir. Et pour cela, il lui faut à la fois lever l’ostracisme qui pèse sur son parti − ce que ses initiateurs appellent fièrement la stratégie du « cordon sanitaire » − et peut-être casser un clivage droite/gauche qui ne correspond plus depuis belle lurette à une véritable alternative pour lui substituer le choix entre « mondialisation heureuse » et souverainisme, politique et économique. Or, après trente ans de libre-échangisme béat approuvé à l’identique par la gauche et par la droite de gouvernement avec les heureux résultats que l’on sait, une proportion croissante des électeurs ne croit plus au choix entre l’Europe (ou le monde) et la guerre. Et, à mon avis, ils n’ont pas tort.

C’est parce que Marine Le Pen représente – avec Mélenchon − le seul phénomène nouveau dans la vie politique française et qu’elle a de fortes chances de se retrouver au deuxième tour de la présidentielle que nous avons décidé de lui consacrer notre dossier. Et c’est parce que le pluralisme est notre règle que nous y sommes allés à cinq. Il est vrai qu’au-delà de nos différences, nous partageons − et depuis longtemps −, le même refus de l’antifascisme d’opérette qui, depuis des années, est l’alibi confortable du mépris du populo et de ses angoisses, en particulier face à une immigration massive qui a changé notre pays sans qu’il soit permis de faire autre chose que de la célébrer. Paulina Dalmayer raconte avec humour comment, de la même façon, dans sa Pologne natale, le succès de partis nationalistes permit à l’intelligentsia de divorcer d’un peuple trop plouc pour apprécier le cosmopolitisme de ses élites – mais qui créa la surprise en choisissant d’adhérer à l’Union européenne.

Je crois pouvoir ajouter, sans trahir mes camarades, que si nous croyons sans réserve à l’égalité entre les hommes, nous pensons aussi que certaines cultures sont plus égales que d’autres. Certes, à l’exception de Cyril Bennasar, nous ne rêvons pas d’une ré-occidentalisation du monde qui, dans les faits, reviendrait à imposer la liberté au son du canon. Mais à défaut de l’exporter, il nous importe de la défendre dans notre pays. Et si nous divergeons sur les causes, nous pouvons nous rassembler sur le constat : le multiculturalisme qui progresse sans que nous l’ayons voulu a beau se parer des chatoyantes couleurs de la tolérance et de la diversité, il se traduit par une régression de nos mœurs et de notre art de vivre.

Reste que nous avons peur du racisme et que nous avons raison d’avoir peur. Avouons-le, en nous rendant dans le restaurant de Saint-Cloud où Marine Le Pen nous avait fixé rendez-vous, nous éprouvions tous un excitant sentiment de transgression. Parce qu’elle s’appelle Le Pen et que, si nous avons avec constance refusé le moralisme dont Daoud Boughezala rappelle, avec Jean Baudrillard, qu’il a abouti à une impasse, nous n’avons pas oublié les sorties antisémites, négationnistes et racistes de son père. Or si, même à gauche, on a compris qu’il était imbécile de diaboliser toute critique de l’immigration, aucun d’entre nous ne peut jurer que le racisme n’a aucune part dans les convictions des militants du FN. Ainsi, pour Luc Rosenzweig, qu’on ne peut soupçonner de conformisme idéologique, le Front demeure un ramassis d’aigris et de médiocres qui n’aspirent qu’à prendre leur revanche sur l’« établissement ». Marine Le Pen assure, elle, que son parti est en train d’accomplir une véritable révolution culturelle. Il lui reste à le prouver.

Autant l’avouer : en trois heures et malgré toutes les perches que nous lui avons lancées, nous n’avons rien entendu de scandaleux ou de moralement inacceptable. Elle parle sans détour, n’élude pas les questions gênantes. Et en prime, elle est très sympathique. Voilà qui est bien fâcheux.
On peut sérieusement douter de la capacité du FN à gouverner, trouver effrayant son projet de sortir de l’Europe et d’instaurer des barrières douanières aux frontières de la France – paradoxalement, Bennasar, le seul d’entre nous à déclarer qu’il votera pour elle, est aussi le moins souverainiste alors que Jérôme Leroy, qui partage avec elle son refus radical de la mondialisation capitaliste, voit toujours en elle une héritière de l’extrême droite.

Les cris d’orfraie qui ont accueilli sa petite phrase sur l’« occupation » à laquelle se livrent les musulmans qui prient dans la rue pourraient, de surcroît, laisser penser que « l’exception Le Pen » durera toujours. Seulement, à en croire le sondage récemment publié par Le Monde, 42 % des Français estiment que l’islam est une menace pour l’identité de leur pays. Et il va être de plus en plus difficile de s’en tirer en les traitant de « salauds » ou de « fachos ». En répétant avec l’islam l’erreur commise depuis vingt ans avec l’immigration, c’est-à-dire en interdisant tout débat, on ne peut qu’inciter un nombre croissant de ces électeurs à accorder leurs suffrages au seul parti qui prenne clairement en compte leurs inquiétudes. Et, au risque de choquer, ce qui me semble condamnable, c’est de refuser de les entendre.

On me dira que la Marine n’en pense pas moins et que la critique de l’islam n’est que le cache-sexe de sa détestation des musulmans. Peut-être. Sauf qu’il est difficile de juger des pensées. Si l’on s’en tient à ce qu’elle dit, elle est en train de rompre avec la culture de la vieille extrême droite française (dont les derniers représentants sont plus proche du cimetière que du jardin d’enfants). Sans doute y a-t-il encore au FN des gens qui confondent le refus des pratiques et le rejet des individus, l’assimilation et l’exclusion. Les sondages attestent que, parmi les sympathisants de Marine Le Pen, la défense de la République laïque est peut-être en train de prendre le pas sur celle de « l’ethno-France ». On ne saurait donc exclure qu’elle ait entamé la longue marche qui mènera peut-être son parti vers la normalisation.[/access]

Causeur 31 : janvier sera chaud !

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La peste blonde ! C’est le titre du prochain numéro de Causeur, dont le dossier sera consacré à qui vous avez deviné. Dossier dans lequel Marine Le Pen est interviewée, sur quatre pages, dans le plus pur style de la maison par Cyril Bennasar, Daoud Boughezala, Muriel Gremillet, Isabelle Marchandier et, bien sûr, Elisabeth Lévy. Ambiance garantie !

Mais ce premier numéro de l’année sera aussi une invitation au voyage : il vous trimballera de Bagdad à Varsovie en passant par Qatar et le Cambodge. On y parlera aussi des têtes de gondole de cet hiver, les livres de Stéphane Hessel et de Keith Richards et de mille autres choses toutes 100 % inédites.

Pour en profiter, il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici demain soir, vous pourrez même le recevoir dès le numéro 31 dans votre boite aux lettres !

Existe-t-elle meilleure façon de commencer l’année ? Et puis un petit clic, c’est quand même moins difficile que d’arrêter les clopes, le whisky ou Facebook…