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Le rhinocéros ne fait plus la java…

Au Muséum d’histoire naturelle de Paris (qui est le centre du monde, à l’instar de la gare de Perpignan) il existe un endroit triste et prodigieux : la salle des espèces menacées ou disparues. La collection, de plus de 250 spécimens naturalisés, comporte un couagga (sorte de zèbre trapu aux rayures rousses), un cerf de Schomburgk (dont le dernier mâle a été abattu – le saviez-vous ? – en 1932 par un officier de la police du Siam) ou encore une tortue de l’île Rodrigues (dont la chair a trop longtemps servi à rassasier les marins). La promenade est noble et nostalgique, et je la conseille à l’homme de goût. Dans les intimidantes vitrines climatisées les espèces éteintes regardent passer les humains – toute la journée – avec une indifférence lasse, parfois teintée d’acrimonie. J’y étais encore hier, et j’ai perçu un certain malaise. Le cerf de Schomburgk et le couagga avaient du apprendre que l’homme était en train de se rendre à nouveau coupable de l’extinction d’une espèce : le rhinocéros de Java.

L’association WWF indiquait hier que cette espèce, appelée aussi rhinocéros de l’île de la Sonde, avait presque disparu. La carcasse retrouvée en avril 2010, avec une balle dans la patte et la corne coupée, dans le Parc national Cat Tien, situé au sud du Vietnam, s’avère bien être celle de son dernier représentant dans le pays. Thi Minh Hien, responsable local de l’association a précisé : «Une protection insuffisante de la part du parc a été en fin de compte la cause de cette extinction ». En effet, depuis des années les braconniers abattent sans vergogne ces animaux protégés pour faire commerce de leur corne d’ivoire aux vertus prétendument médicinales et aphrodisiaques. C’est donc la croyance humaine en des poudres de perlimpinpin charlatanesques, et son exploitation mercantile, qui a causé la disparition au Vietnam du malheureux rhinocéros de Java. Le braconnage qui met aussi en danger d’autres espèces de la région telles que l’éléphant d’Asie, le saola du Vietnam, le rhinopithèque du Tonkin ou encore le crocodile du Siam. Laisserons-nous s’évanouir dans l’histoire de la zoologie des animaux aux noms si poétiques ?

Le WWF précise que le rhinocéros de Java, malgré la poignée d’individus qui subsiste dans un parc indonésien, est en danger très critique d’extinction totale. Il ne devrait bientôt plus rester de lui qu’un souvenir, quelques images et le nom. Dans quelques années, quand la prodigieuse salle des espèces menacées ou disparues du Muséum national d’histoire naturelle accueillera la dépouille naturalisée du dernier de ces mohicans asiatiques, il ne nous restera que remords et regrets ; et l’angoisse que demain, la faune triste finisse par se réduire à l’homme, sa femme, le cheval de trait, l’employée des Postes, le caniche vulgaire, le chat commun et le berger allemand. Vivons d’exotisme !

Elles sont toutes belles, belles, belles

Indignée de Wall Street (film de Steven Greenstreet)

Wall Street étant au capitalisme mondialisé ce que le Kremlin était au bloc de l’Est, mais avec des dirigeants moins clairement identifiables, il était normal que ce Mur-là, symbole d’un autre système à vocation universelle en crise grave, qui se déclare également lui-même sans réplique et semble manifestement irréformable (on attend le Gorbatchev des marchés pour le prouver) connaisse à son tour quelques vicissitudes. Il est en effet devenu la cible privilégiée d’une génération que rien ni personne ne forcera à se résigner à la perspective de vivre moins bien que les précédentes, même les graphiques et les courbes de « ceux qui savent » mais qui manifestement n’ont pas compris que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie dans les années 10 et que si on refusait de tomber amoureux d’un taux de croissance hier, ce n’est pas pour voir aujourd’hui dans la réduction des déficits une perspective historique exaltante.

Depuis plusieurs mois, donc, des jeunes gens venus de tout le pays campent sur les lieux où se décide le sort du monde. Une simple rue, en fait, où se concentrent banques et salles de marchés, avec dans le rôle du nouveau Veau d’Or, la statue d’un taureau aux testicules polis par les caresses des traders superstitieux. Ces jeunes gens ont déjà vu 700 d’entre eux arrêtés par les forces de l’ordre parce qu’ils bloquaient les ponts de Brooklyn. Néanmoins, leur colère reste bon enfant et non dénuée d’humour comme le montrent ces pancartes où l’on peut lire : « Obama n’est pas un socialiste noir anti guerre qui donne une aide médicale gratuite à tous, vous devez confondre avec Jésus ».

Ils insistent sur leur indépendance idéologique vis-à-vis du puissant syndicat AFL-CIO et ne veulent pas des subsides du milliardaire Georges Soros, Saint-Paul de l’altermondialisme qui, comme quelques autres, a découvert son chemin de Damas dans cette révolte mondiale, après une longue carrière de spéculateur. De même, le réseau activiste MoveOn.org, riche de ses cinq millions de militants, annonce qu’il soutient ce mouvement tout en regrettant de ne pas être appelé plus explicitement à la rescousse. Ce serait presque dangereux, une telle naïveté, si elle n’inspirait pas aussi une forme d’enthousiasme comme toute entreprise humaine refusant les fausses fatalités.

Sous nos latitudes, quand les média daignent en parler, c’est-à-dire pas souvent, on les présente comme des « indignés » américains, c’est-à-dire une variante d’Outre-Atlantique des mouvements sporadiques mais durables des Grecs, des Espagnols, des Italiens, des Portugais, des Islandais et même des Israéliens. C’est une façon bien commode de réduire la spécificité d’un mouvement en lui appliquant une grille de lecture « hesselienne » dont on ne niera pas les bonnes intentions (celles qui pavent l’enfer) mais dont on pourra douter de la pertinence politique.

En fait, ce mouvement de Wall Street s’apparente plutôt à un Tea Party de gauche, c’est-à-dire à un sursaut de masse où l’orgueil blessé se mêle à l’angoisse devant l’avenir. Mais ce sursaut vient de l’autre versant de l’histoire américaine, un versant souvent occulté, et il semble plutôt l’héritier des parti populistes étasuniens, ceux dont Howard Zinn a retracé l’histoire dans Une histoire populaire des Etats-Unis. Entre la fin de la guerre de Sécession et le début de la Première Guerre mondiale, des gens qui n’étaient pas communistes mais se réclamaient d’une liberté vraie face au darwinisme social qui constituait l’idéologie officielle des Wasp, se sont dressés contre le « Big Business » et ces « Barons Voleurs » (Morgan, Carnegie et consorts) s’enrichissant sans frein, usant à l’occasion de la violence et de l’intimidation, contrôlant de manière monopolistique les secteurs vitaux de l’économie et vivant des noces incestueuses avec ces autres capitalistes qui avaient tout compris de la concurrence libre et non faussée, et qu’on appelle encore aujourd’hui la mafia.

Pourtant, un vrai péril menace ce mouvement. Ce n’est ni la répression policière (en tout cas pas pour l’instant) ni la récupération politique, ni l’épuisement. Non, c’est l’esprit de sérieux. En l’occurrence celui de quelques néo-féministes qui ne supportent pas que la révolution soit un dîner de gala où les jolies filles sont à l’honneur.

Le cinéaste Steven Greenstreet en a fait l’amère expérience. Il s’est en effet avisé que décidément, comme le disait un slogan de 68 que l’on trouverait sans doute insupportablement machiste aujourd’hui, les jeunes femmes rouges étaient toujours plus belles. Et il a mis en ligne sur son site le petit film que voilà :

Hot Chicks of Occupy Wall Street from Steven Greenstreet on Vimeo.

L’alliance entre la douceur corrégienne, la sensualité rebelle et le charme fou de ces jeunes femmes, pour n’importe qui d’un peu sensé ou simplement pour un lecteur des surréalistes qui sait la force subversive du féminin en liberté, n’a absolument rien de phallocrate et est finalement le meilleur hommage qui soit à l’élégance morale du mouvement puisque le Beau, comme on le sait depuis Platon, renvoie toujours, d’une manière ou d’une autre, au Bien. Le problème est que Steven Greenstreet doit faire face à des sommations incessantes qui exigent le retrait de ce film jugé indigne et réducteur. On va même jusqu’à lui demander des excuses pour toutes les femmes offensées par ces images !

Pourtant, comment ne pas comprendre que le mouvement d’occupation de Wall Street n’est pas réduit, mutilé par ces images, mais au contraire profondément incarné, grâce une certaine beauté vivante, par ces jeunes femmes qui demeurent, quoiqu’en disent nos modernes puritaines, très éloignées des canons esthétiques en vigueur dans les publications de charme pour messieurs libidineux ou les magazines féminins pour décérébrées consuméristes.

Penser que la mise en scène de ces images contribuerait à transformer ces jeunes femmes en objets de concupiscence revient, de fait, à interdire toute représentation un peu sexy de la révolution. C’est bien dommage : si elles veulent vraiment en finir avec le monde ancien, marchand et patriarcal, la moindre des choses serait que ces féministes soi-disant libérées se débarrassent aussi de leur morale de dame chaisière et ne donnent pas l’impression que la société qu’elles souhaitent se résumerait à une caserne où patrouilleraient sans cesse des policières de la braguette.

Car, comme le remarquait un certain Ernesto Guevara dit le Che, qui s’y connaissait aussi en matière de belle gueule : « La beauté n’est pas fâchée avec la révolution »

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Sarkozy en Thatcher du pauvre

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TINA : There Is No Alternative. Dans les années 80, c’est par ce mantra de campagne électorale, devenu ligne politique puis philosophie générale que Margaret Thatcher a réduit à néant son opposition de gauche, qui, à vrai dire, ne méritait pas mieux, voire ne demandait pas mieux, puisque c’est aussi dans ces années-là que la gauche opéra son grand retournement.

Pas d’alternative aux privatisations, à la financiarisation, à la mondialisation. Voilà comment Margaret Thatcher, après avoir gagné dans l’opinion sa bataille d’Angleterre se maintint au pouvoir onze ans durant. Voilà comment les trains britanniques devinrent à peu près aussi sûrs que les chemins de fer ghanéens. Voilà comment on jeta la common decency avec l’eau tiédasse du bain travailliste.

Il n’y a pas d’alternative. C’est très exactement la leçon qu’a faite Nicolas Sarkozy hier soir à un fayot peu crédible, à un hyperactif trop confus et à quelques millions de Français curieux et/ou courageux – ou encore, comme moi-même, pliés en quatre. Ah, ça a démarré fort avec Pernaut demandant à son interlocuteur « Monsieur le Président, comment faites-vous pour être si beau, si efficace, si intelligent et si bien coiffé après vous être couché à pas d’heure ? » . Et Sarkozy d’expliquer sans rire pendant deux minutes d’affilée qu’il venait de sauver, avec ses petits bras, la France, l’Europe, le monde de la pire menace jamais connue.

A partir de là, tout coule de source. Si sauver le monde passe par une cure d’austérité, si nous sommes 65 millions de funambules prêts à tomber dans le vide, alors le moindre écart est synonyme de catastrophe. La règle d’or ou la mort. Embaucher des profs ? On est morts ! Renégocier la loi sur les retraites ? Morts itou ! On ne parlera même pas du smic, sans quoi on serait plus que morts.

Très honnêtement, le président a été bon hier soir. Mais non moins honnêtement, il a triomphé sans gloire. Certes Yves Calvi a remué beaucoup d’air pendant que Pernaut cirait les Weston du président, mais sans jamais taper là ou ça faisait mal. Quelques questions que j’aurais aimé entendre poser au Président, quelques questions à la manière du Calvi que j’adore : « Si les 35h sont la calamité absolue que vous décrivez, Monsieur le président, pourquoi ne les avez-vous pas abolies en 2007 ? » « Quand on a besoin d’argent, Monsieur le président, est-il plus urgent de s’attaquer au régime de retraite des mineurs qu’aux marges des restaurateurs ? » ou encore « Pourriez-vous, Monsieur le président, compter sur vos doigts jusqu’à 22, puisque d’après la Cour des comptes, sur ses trois premières années d’existence, la « niche Copé » a couté 22 milliards au Budget de l’Etat, rien qu’entre 2008 et 2010 ? »

Faute de brutal rappel au réel, le président a donc pu storyteller son scénario catastrophe sans opposition consitante. Ce n’est pas grave tant qu’il s’agit d’un speaker et d’un journaliste. C’est beaucoup plus préoccupant – pour la gauche, hein – si durant la campagne à venir, on le laisse entonner le même solo, sans qu’un coup de revolver vienne gâcher le concert.

Et là, c’est François Hollande qui est à la croisée des chemins. S’il donne quitus au président sur les fondamentaux, ça ne sera même pas la peine d’aller au choc, il sera déjà KO debout avant la campagne. Certes, donner quitus de fait, c’est hélas ce qu’Hollande a déjà un peu fait au printemps en ne croisant pas le fer sur le fond même de la règle d’Or. Mais il n’est pas dit , pas du tout dit que le candidat de la gauche ait décidé de rester enfermé dans cette nasse. Et quand Sarkozy dit : « C’est moi ou la crise », il faut que François explique patiemment en quoi le président a enfoncé le pays dans la crise. Le pays serait aujourd’hui moins fragile si le Président élu avait tenu les promesses du candidat Sarkozy. Celui qui allait ramener les usines en Picardie et en Lorraine, augmenter les salaires et aller chercher les points de croissance avec les dents. En expliquant que si tout cela avait été fait, aujourd’hui, nous affronterions l’orage planétaire dans un costume plus proche de celui des Allemands que de celui des Grecs ou des Espagnols.

En revanche, on va dans le mur si Hollande se contente de contester à la marge le triptyque sarkozyste règle d’or/austérité/fédéralisme Européen, s’il ne le chipote que sur les décimales après la virgule, ou s’il ne remet en cause que la normalité de celui qui le mettra en œuvre. Car alors Hollande aura lui aussi acté qu’il n’y a pas d’alternative, et le président sortant, fort de son expérience et de son emprise idéologique sur les thèmes de campagne, sera immanquablement réélu.

Si la gauche veut gagner, elle devra, sans nier la réalité de la dette, prouver qu’il y a une alternative. Et qu’elle a comme un air de démondialisation…

Les Chinois à Paris

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« Si vous voulez vous faire une idée de ce que l’avenir nous réserve, imaginez-vous un visage humain piétiné à jamais » écrivait George Orwell dans 1984.

Aujourd’hui, la philanthropie du PCC nous inciterait plutôt à lire l’avenir dans le cinématographe, plus précisément du côté de la filmo de Jean Yanne et de son cultissime Les Chinois à Paris.

Après avoir racheté le port grec du Pirée, Pékin a en effet volé au secours du Fond Européen de Stabilité Financière (désormais aussi peu européen que stable !), devenant ainsi le brusque bienfaiteur d’une zone euro subclaquante.

Ouvrons les yeux : la Chine possède la majorité des bons du trésor américain, commerce en Afrique noire sur les terres abandonnées par la Françafrique (Bourgi reviens !) et investit même en Algérie[1. Quitte à créer des tensions sociales avec les algériens « de souche » hostiles à l’immigration de ces chinois mercantiles qui leur « volent leur travail » et « ne s’intègrent pas » à leur bonne société…].

Là où on reconnaît le génie prophétique de Jean Yanne, c’est dans le tableau pas piqué des hannetons qu’il dresse du Paris occupé. Son personnage de collabo cynique, vendu au pouvoir quel qu’il soit, rappelle l’opportunisme de nos élites si promptes à prendre le parti de l’étranger…

Avant que Hu Jintao ne s’approprie les Galeries Lafayette et que Wen Jibao ne réquisitionne votre appartement pour y aménager sa penderie, il est encore temps de revoir ce petit bijou d’insolence culturelle.


Les Chinois à Paris – Bande-annonce par moidixmois

Et souvenez-vous, tous aux abris lorsque l’armée chinoise attaquera !

Pas besoin de résistance active pour chasser l’occupant de nos rues, quelques mois d’attente suffiront : au bout d’un moment, comme dans la farce de Jean Yanne, ils repartiront d’eux-mêmes, écœurés par l’application que nous mettons à honorer notre droit à la paresse.

Le tourisme et le sacré

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Photo : Matt Lawrence.

Le touriste, comme l’immigré, est une des figures typiques de notre modernité. De l’immigré, il est d’ailleurs une espèce de revers symbolique. Celui-ci nomadise par misère ou – on l’oublie souvent – simplement rongé par le fantasme de l’American dream qu’il extrapole à tout l’Occident. Celui-là pour rentabiliser ses loisirs dans un monde transformé en parc d’attractions, c’est-à-dire en un rêve pour gamins de cinq ans dépourvus d’imaginaire.

Si je sais gré au touriste d’éprouver de la curiosité pour les merveilles de ma civilisation, je le méprise justement d’assouvir celle-ci en touriste, ce dernier dessinant la figure du client hyperbolique pour qui l’intégralité de l’univers visité devient objet de consommation. Il se permet même de se pavaner en tongs sur le parvis de Notre-Dame (pieds nus à genoux, je veux bien, mais en tongs !)

Le touriste, surtout, n’est pas le descendant du noble aventurier, ni même celui de l’antique voyageur, mais plutôt le fils du bourgeois traînant sa marmaille à l’exposition coloniale.

Au pavillon « Paris » comme aux autres, entre deux restaurants soi-disant typiques que les Parisiens désertent depuis longtemps[1. Dès qu’il touche quelque chose, le touriste le « folklorise » tant son pouvoir de momification est immense !], le touriste passe l’essentiel de son temps à photographier, mal, mais obsessionnellement, des monuments déjà mille fois mitraillés par des professionnels. Il applique ainsi à son temps de loisir la logique de rentabilité industrielle qui prévaut partout ailleurs.

Le touriste ne regarde pas les choses, ce qui reviendrait à se les approprier intérieurement, il les consomme en se les appropriant superficiellement comme des colifichets. Son appareil l’aveugle. Et il ne voyage pas tant qu’il s’embrume dans un réel factice, intégralement ravalé par le Spectacle.

Il existe pourtant un lieu à Paris qui résiste farouchement aux dommages symboliques que pourrait lui infliger le touriste : la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. Si l’absurde funiculaire qui y mène (gravir deux-cents trente-sept marches donne au moins la sensation minimale d’une aventure) déverse en nombre nos fameux photographes amateurs compulsifs, le grand dôme applique strictement ses règles de conduite propres.

Ce sanctuaire étant voué à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, il est en effet interdit d’y faire usage d’un appareil photo, acte qui serait perçu comme une profanation du mystère de la Présence réelle – la présence réelle du Christ dans l’hostie par transsubstantiation. Ici, on ne multiplie pas les clichés, on contemple.

Quoiqu’on l’ait sévèrement prévenu à l’entrée, le touriste frustré de son idolâtrie numérique sort souvent son appareil en douce, espérant ainsi tromper le vigile. S’installe alors une véritable confrontation d’ordre métaphysique. D’un côté, ce cercle blanc serti dans l’ostensoir comme l’œil divin apte à sonder les cœurs et à révéler la réalité insoupçonnable qui est la leur.
De l’autre, l’œil artificiel de l’objectif photographique dématérialisant la réalité pour la transformer en image morte, comparable à n’importe quelle autre, par le biais relativiste d’une carte-mémoire.

J’ai assisté à cette confrontation. Un vigile exaspéré intervint. C’était un Indien trapu qui portait une cravate mauve sur laquelle oscillait une croix argentée. Il arracha soudain l’appareil des mains du touriste. Geste sublime. Tel le Christ chassant les marchands du temple, il restaura la division entre le sacré et le profane. Il expulsa le touriste et avec lui l’esprit de tourisme, interrompant l’incessante profanation du monde au sommet du mont des martyrs. Grâce à son intervention, il y avait de nouveau une échelle de valeurs, un sens, des différences, autant dire des choses qui ne s’achètent pas, des mystères et des découvertes qui exigent des efforts et une durée : une présence réelle.

Il existe aujourd’hui une lutte dont l’enjeu est le relief du monde. Pour le sauver, commençons par expulser le touriste en nous.

Tribunal républicain : Baby-Loup gagne en appel

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Il y a des jours où on se dit qu’on a confiance dans la justice de son pays. Après le Conseil des Prud’hommes de Poissy, la Cour d’Appel de Versailles a confirmé aujourd’hui que les enfants des cités avaient droit, eux aussi, à la neutralité républicaine. Baby-Loup, crèche associative de Chanteloup Les Vignes, ouverte 7 jours sur 7 et 24/24, avait le droit de licencier une employée qui refusait d’ôter son voile islamique.

À vrai dire, on n’en espérait pas tant de juges qui, il y a quelques années, avaient souvent tendance à aller dans le sens du vent et du Conseil d’Etat qui chantonnait « chacun fait ce qui lui plaît ». Entre le premier conflit du voile, en 1984, et le vote de la loi de 2004 prohibant les signes religieux ostensibles à l’école, la jurisprudence a été confuse, contradictoire et au moins partiellement marquée par le différentialisme ambiant. Ces dernières années, ce n’étaient pas les « Sages » du Conseil d’Etat ou du Conseil Constitutionnel qui intimidaient les magistrats mais la Halde. Aujourd’hui, alors que les conflits se multiplient à l’école, dans l’entreprise, voire dans la rue et que le sujet terrifie la classe politique qui vit dans la hantise d’être accusée d’islamophobie, on dirait que les juges, en tout cas des juges, entendent défendre la laïcité. Non, le « Printemps laïque » n’a pas commencé. Mais cette hirondelle est la bienvenue.

La Chine sauve l’euro…

Vous souvenez-vous du film Le Pont de la rivière Kwaï ? Il était une fois un colonel, Nicholson. Le Colonel Nicholson était le plus gradé d’un camp de prisonniers et, pour occuper ses hommes et leur permettre de rester dignes, il se laissa convaincre de construire un pont sur la rivière Kwaï. Il en était très fier, de son pont. Mais ce dernier était dangereux, d’un point de vue stratégique pour ses compatriotes anglais et lorsque qu’ils vinrent le détruire, Nicholson tenta de s’interposer. Le pont était devenu le but en soi.

En acceptant que la Chine vienne aider financièrement au sauvetage de l’euro, les dirigeants européens semblent donc bien atteints du syndrome du Colonel Nicholson[1. Je dois cette image et cette formule à Philippe Séguin qui l’employa à propos de Pierre Bérégovoy et son obsession de l’accrochage du franc au mark, qui n’était d’ailleurs que la préfiguration de la monnaie unique]. L’euro, notre pont de la rivière Kwaï moderne, était présenté comme l’instrument de puissance permettant de peser face aux autres géants, au premier rang desquels la Chine. Combien de fois nous a t-on asséné : « avec ses petits bras et ses petits francs, comment ferait la France ? ». Escroquerie désormais prouvée aux yeux de tous. La Chine est tellement heureuse de l’existence de l’euro, et notamment de la sous-évaluation du yuan par rapport à lui, qu’elle vient, sans hésiter, à son secours.

Nicolas Sarkozy, qui doit s’entretenir avec le président Hu-Jin-Tao aujourd’hui au téléphone, aura à répondre, avec tous ses « partenaires », de haute-trahison. Noëlle Lenoir, ancienne ministre des affaires européennes de Jacques Chirac, et qui ne passe pas pour une souverainiste échevelée, écrivait ce matin sur twitter : « Fonds chinois pour l’Europe. Le début de la colonisation de l’Europe par la Chine a-t-il commencé ? Et la fin de son indépendance politique. » Comment peser dans une négociation commerciale, désormais ? Comment protester du fait que la monnaie chinoise soit inconvertible et sous-évaluée ?

Envolées, les possibilités de protection aux frontières européennes, la démondialisation de Montebourg, le juste-échange du PS, et la fameuse taxe carbone aux frontières européennes, que le Président souhaitait lui-même mettre en place. Imaginer que le PC chinois apporte son aide sans contrepartie tient davantage de l’esprit de Oui-Oui chauffeur de taxi que de la haute géopolitique. Cette trahison est double : non seulement les dirigeants européens actuels se lient eux-mêmes les mains, mais ils lient par avance celles de leurs successeurs.

Eux n’ont pas l’excuse du Colonel Nicholson. Eux ne travaillent pas dans un camp de prisonniers. C’est en toute liberté qu’ils ont choisi de sacrifier la liberté de leurs peuples au sauvetage de leur pont de la rivière Kwaï.

Faut pas charia

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B.R.Q

Pour horrifier les Occidentaux, l’idée d’instaurer la charia en Libye était sacrément bien trouvée. Un ban pour le CNT. Parce que, dîtes-moi, quel scandale que ce pays musulman qui n’instaure pas derechef une démocratie occidentale ! Et fleurit sur les lèvres, et dans les interviews, cette interrogation : « tout ça pour ça ? ». Et elle est assez odieuse, cette question. Avons-nous oublié Benghazi ? Les corps éventrés à l’arme lourde dans la morgue de l’hôpital ?

Bien sûr, quand le péril est passé, il s’en trouve toujours pour le nier. Bien sûr, les Libyens ont eu le mauvais goût d’être aidés par la France dirigée par Nicolas Sarkozy et, pire encore peut-être, assistés par BHL.

Alors, pour un peu, les mêmes qui n’avaient pas de mots assez durs contre le régime de Kadhafi, celui qui comme d’autres – de Ben Ali à Moubarak – agitaient complaisamment la menace islamiste pour s’assurer du soutien occidental, laisseraient entendre qu’il valait mieux regarder ailleurs.

Mais on a trop entendu fustiger sur tous les tons l’impuissance des pays occidentaux pour abonder dans ce sens pour une fois qu’ils agissent efficacement et, semble-t-il (l’avenir nous le dira), intelligemment.

L’action à en effet été efficace, tout en laissant aux Libyens une part déterminante dans leur libération, évitant ainsi cet écueil dans lequel d’autres sont tombés : installer un régime qui serait perçu comme à la solde des occidentaux et, par la même, illégitime.

De vous à moi, c’est vrai : cette manifestation d’indépendance aurait pu emprunter une voie moins polémique que par l’instauration de la charia, mais…

Mais ce n’est ni une surprise ni une nouveauté. Kadhafi lui-même avait annoncé l’instauration de la charia en 1993.

Mais il serait naïf d’imaginer qu’un pays musulman sortant d’un régime dictatorial – en partie soutenu par les pays occidentaux1 – s’empresse de mettre en place une démocratie laïque, à l’occidentale. On peut avoir la velléité de l’exiger mais il n’est pas incongru de faire avec la réalité.

Mais la charia, c’est pas Al Qaïda. Bien sûr, ce n’est pas la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Pas la Bible non plus. Tu parles d’une surprise. Soit dit en passant, il paraît que, sous Kadhafi, non plus. Mais la charia est source de droit dans la quasi-totalité des pays musulmans. La vraie question n’est pas la charia en elle-même mais la rigueur de son interprétation.

Condoleeza Rice encore plus sarkozyste que Nadine Morano !

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Dans les campagnes électorales, tous les candidats cherchent des soutiens de marque pour profiter de leur prestige. Or, certains soutiens s’avèrent encombrants et les candidats s’en passeraient volontiers. C’est le cas du soutien apporté par Roland Dumas à François Hollande pendant les primaires socialistes ou du vote ostentatoire de DSK pour Martine Aubry. De peur de se faire traiter de tous les noms par Jean-Luc, on ne vous parlera même pas de la pittoresque consigne de vote Mélenchon donnée par Carlos depuis la Santé.

En face, le soi-disant pas encore candidat Nicolas Sarkozy bénéficie déjà, lui aussi, d’un soutien aussi surprenant qu’encombrant : Condoleeza Rice… Dans le deuxième volume de ses mémoires l’ancienne secrétaire d’Etat de George W. Bush ne tarit pas d’éloges sur Nicolas Sarkozy. « Chaque fois que j’ai rencontré Sarkozy, raconte-t-elle, il m’a accueilli en disant “j’adore cette femme”. Ce n’était pas une remarque personnelle, on était tout simplement d’accord sur presque tout. »

Hélas, la suite de la phrase risque d’être plus problématique pour lui. « Je ne pouvais pas ne pas penser, continue Madame Rice, à quel point il aurait été différent de traiter le dossier Saddam Hussein avec Sarkozy au lieu de Chirac à l’Elysée et Angela Merkel à la place de Gerhard Schroeder à Berlin.»

La cocue de Benghazi, c’est moi !

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Cher Daoud,

Lorsque j’ai lu ta « lettre ouverte aux cocus de Benghazi », je me suis sentie concernée, parce qu’il se trouve que ces « cocus », comme tu le sais, j’en fais partie. Je me verrais mal claironner aujourd’hui, avec ou sans trémolos dans la voix, « vive la Libye libre ! ». Pourtant, si je te donne raison – quoiqu’un peu tard – je n’arrive pas à me donner totalement tort.

C’est vrai, j’étais favorable à l’intervention en Libye. Mais pas forcément pour les raisons que tu soupçonnes. S’il m’est apparu inconcevable que nous assistions les bras ballants au massacre des civils de Benghazi, ce n’était pas par « droit-de-l’hommisme ». La lutte en faveur des droits de l’homme ne me semble pas spécialement condamnable, mais je ne suis pas naïve au point d’ignorer que leur défense est sélective. Tu serais en droit de me demander « pourquoi la Libye, et pas la Corée du Nord ? ». Tu aurais raison, si je n’avais que des arguments frappés du sceau des bons sentiments.

Seulement voilà, je suis de ceux qui pensent que les choix politiques d’un pays doivent faire prévaloir ses intérêts nationaux. Dès lors, s’il m’apparaît qu’une guerre déclenchée au nom des droits de l’homme est conforme aux intérêts de la France, j’y souscris sans état d’âme. Tant pis si l’on me soupçonne de bien-pensance ou de BHLisme.

Que devions-nous faire, alors que Mouammar Kadhafi menaçait de réprimer son peuple dans le sang ? Demeurer l’arme au pied, au nom du principe de non-ingérence ? Si nous avions agi de la sorte, on nous aurait accusé d’être les complices d’un massacre. La Russie et la Chine elles-mêmes, pourtant soucieuses de ne pas cautionner l’action d’une « communauté internationale » dont elles se méfient, ont préféré s’abstenir que de contrer la résolution 1973 à l’ONU. Crois-tu vraiment qu’il s’agissait d’une abstention compassionnelle ? Gageons plutôt que ces deux puissances ont voulu se prémunir contre toute accusation de connivence en cas de massacre.

Par ailleurs, il m’a toujours semblé que notre action en Libye était sans comparaison avec celle que nous menons en Afghanistan. L’Afrique du Nord se situe à nos portes alors que l’Asie centrale est au bout du monde. Nous n’avons aucun intérêt là-bas mais quantité ici. Comment nier que notre avenir est indissolublement lié à celui des peuples du Sud de la Méditerranée ? Or, nous ne pouvions empêcher ces populations de se soulever et de vaincre leur despote. Dès lors, même si leurs tyrans laïcs nous rassuraient, mieux valait approuver leur inéluctable destitution. C’est avec leurs successeurs, désormais, qu’il faudra savoir s’entendre.

Il est dangereux de lutter contre l’inévitable. N’éprouvas-tu pas la même honte que moi lorsque Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires Etrangères, proposa d’aider Ben Ali à réprimer ses opposants tunisiens ? Il semble qu’elle avait oublié le mot du général de Gaulle. « Il n’y a pas de politique en dehors des réalités »; ni « MAM » ni quiconque ne peut prétendre se dresser contre le sens de l’Histoire. Aussi vaut-il mieux l’accompagner, cette Histoire qui souvent nous surprend, et parfois nous déplaît. Surtout quand elle n’est pas la nôtre, mais celle de peuples qui désormais feront fi de notre bonne volonté.

Dans le cas de la Libye, il apparaît que sommes nous allés trop loin. Engagés sous l’égide de l’ONU dans une guerre déclarée au nom du « devoir de protéger », nous nous sommes bien vites affranchis du souci de la nuance pour passer de la protection à l’ingérence. Mais à quel moment aurait-il fallu se désengager ? Les civils libyens pouvaient-ils être en sécurité dès lors que la survie de Kadhafi et la détermination de ses fidèles maintenaient le pays dans une situation de « guerre civile », comme tu la qualifias avec justesse lorsque je parlais encore de « Révolution ».

Quant au Guide, tu sembles dire avec Jérôme Leroy, qu’il aurait fallu le juger. N’êtes-vous pas las, l’un et l’autre, de ces pantalonnades que constituent les procès devant la CPI (Cour spéciale internationale) et autres « tribunaux spéciaux » ? Allons-nous feindre encore longtemps de croire que le droit international est autre chose que l’application de loi des vainqueurs ? A l’inverse de Saddam Hussein, Kadhafi est mort à la guerre. C’est sans doute le moins que puisse souhaiter un colonel, et suffisamment rare à ce niveau de grade pour qu’il ait de bonnes raisons, où qu’il soit désormais, de s’en féliciter.

Nous nous acheminons donc vers une Libye islamiste. En sommes-nous vraiment responsables ? Cela ne serait-il pas de toute façon arrivé, avec ou sans les Occidentaux ? Des diverses Restaurations à l’Empire, combien fallut-il de temps à la France pour achever sa Révolution ? Nous avons survécu à la Terreur, qu’elle soit blanche ou robespierriste. Les Libyens sont ils voués à mourir de la Charia ?

Il leur faudra bien du temps et bien des convulsions. Le sang coulera sans doute encore. Ainsi, je conçois que dans l’immédiat, c’est toi qui as raison. Mais ce ne sera pas forcément toujours le cas. Le vieil Hegel pensait que « la raison progresse dans l’Histoire ». Pourquoi m’interdirais-je, pour ma part, de croire que le pire n’est pas toujours certain ?

Le rhinocéros ne fait plus la java…

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Au Muséum d’histoire naturelle de Paris (qui est le centre du monde, à l’instar de la gare de Perpignan) il existe un endroit triste et prodigieux : la salle des espèces menacées ou disparues. La collection, de plus de 250 spécimens naturalisés, comporte un couagga (sorte de zèbre trapu aux rayures rousses), un cerf de Schomburgk (dont le dernier mâle a été abattu – le saviez-vous ? – en 1932 par un officier de la police du Siam) ou encore une tortue de l’île Rodrigues (dont la chair a trop longtemps servi à rassasier les marins). La promenade est noble et nostalgique, et je la conseille à l’homme de goût. Dans les intimidantes vitrines climatisées les espèces éteintes regardent passer les humains – toute la journée – avec une indifférence lasse, parfois teintée d’acrimonie. J’y étais encore hier, et j’ai perçu un certain malaise. Le cerf de Schomburgk et le couagga avaient du apprendre que l’homme était en train de se rendre à nouveau coupable de l’extinction d’une espèce : le rhinocéros de Java.

L’association WWF indiquait hier que cette espèce, appelée aussi rhinocéros de l’île de la Sonde, avait presque disparu. La carcasse retrouvée en avril 2010, avec une balle dans la patte et la corne coupée, dans le Parc national Cat Tien, situé au sud du Vietnam, s’avère bien être celle de son dernier représentant dans le pays. Thi Minh Hien, responsable local de l’association a précisé : «Une protection insuffisante de la part du parc a été en fin de compte la cause de cette extinction ». En effet, depuis des années les braconniers abattent sans vergogne ces animaux protégés pour faire commerce de leur corne d’ivoire aux vertus prétendument médicinales et aphrodisiaques. C’est donc la croyance humaine en des poudres de perlimpinpin charlatanesques, et son exploitation mercantile, qui a causé la disparition au Vietnam du malheureux rhinocéros de Java. Le braconnage qui met aussi en danger d’autres espèces de la région telles que l’éléphant d’Asie, le saola du Vietnam, le rhinopithèque du Tonkin ou encore le crocodile du Siam. Laisserons-nous s’évanouir dans l’histoire de la zoologie des animaux aux noms si poétiques ?

Le WWF précise que le rhinocéros de Java, malgré la poignée d’individus qui subsiste dans un parc indonésien, est en danger très critique d’extinction totale. Il ne devrait bientôt plus rester de lui qu’un souvenir, quelques images et le nom. Dans quelques années, quand la prodigieuse salle des espèces menacées ou disparues du Muséum national d’histoire naturelle accueillera la dépouille naturalisée du dernier de ces mohicans asiatiques, il ne nous restera que remords et regrets ; et l’angoisse que demain, la faune triste finisse par se réduire à l’homme, sa femme, le cheval de trait, l’employée des Postes, le caniche vulgaire, le chat commun et le berger allemand. Vivons d’exotisme !

Elles sont toutes belles, belles, belles

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Indignée de Wall Street (film de Steven Greenstreet)

Wall Street étant au capitalisme mondialisé ce que le Kremlin était au bloc de l’Est, mais avec des dirigeants moins clairement identifiables, il était normal que ce Mur-là, symbole d’un autre système à vocation universelle en crise grave, qui se déclare également lui-même sans réplique et semble manifestement irréformable (on attend le Gorbatchev des marchés pour le prouver) connaisse à son tour quelques vicissitudes. Il est en effet devenu la cible privilégiée d’une génération que rien ni personne ne forcera à se résigner à la perspective de vivre moins bien que les précédentes, même les graphiques et les courbes de « ceux qui savent » mais qui manifestement n’ont pas compris que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie dans les années 10 et que si on refusait de tomber amoureux d’un taux de croissance hier, ce n’est pas pour voir aujourd’hui dans la réduction des déficits une perspective historique exaltante.

Depuis plusieurs mois, donc, des jeunes gens venus de tout le pays campent sur les lieux où se décide le sort du monde. Une simple rue, en fait, où se concentrent banques et salles de marchés, avec dans le rôle du nouveau Veau d’Or, la statue d’un taureau aux testicules polis par les caresses des traders superstitieux. Ces jeunes gens ont déjà vu 700 d’entre eux arrêtés par les forces de l’ordre parce qu’ils bloquaient les ponts de Brooklyn. Néanmoins, leur colère reste bon enfant et non dénuée d’humour comme le montrent ces pancartes où l’on peut lire : « Obama n’est pas un socialiste noir anti guerre qui donne une aide médicale gratuite à tous, vous devez confondre avec Jésus ».

Ils insistent sur leur indépendance idéologique vis-à-vis du puissant syndicat AFL-CIO et ne veulent pas des subsides du milliardaire Georges Soros, Saint-Paul de l’altermondialisme qui, comme quelques autres, a découvert son chemin de Damas dans cette révolte mondiale, après une longue carrière de spéculateur. De même, le réseau activiste MoveOn.org, riche de ses cinq millions de militants, annonce qu’il soutient ce mouvement tout en regrettant de ne pas être appelé plus explicitement à la rescousse. Ce serait presque dangereux, une telle naïveté, si elle n’inspirait pas aussi une forme d’enthousiasme comme toute entreprise humaine refusant les fausses fatalités.

Sous nos latitudes, quand les média daignent en parler, c’est-à-dire pas souvent, on les présente comme des « indignés » américains, c’est-à-dire une variante d’Outre-Atlantique des mouvements sporadiques mais durables des Grecs, des Espagnols, des Italiens, des Portugais, des Islandais et même des Israéliens. C’est une façon bien commode de réduire la spécificité d’un mouvement en lui appliquant une grille de lecture « hesselienne » dont on ne niera pas les bonnes intentions (celles qui pavent l’enfer) mais dont on pourra douter de la pertinence politique.

En fait, ce mouvement de Wall Street s’apparente plutôt à un Tea Party de gauche, c’est-à-dire à un sursaut de masse où l’orgueil blessé se mêle à l’angoisse devant l’avenir. Mais ce sursaut vient de l’autre versant de l’histoire américaine, un versant souvent occulté, et il semble plutôt l’héritier des parti populistes étasuniens, ceux dont Howard Zinn a retracé l’histoire dans Une histoire populaire des Etats-Unis. Entre la fin de la guerre de Sécession et le début de la Première Guerre mondiale, des gens qui n’étaient pas communistes mais se réclamaient d’une liberté vraie face au darwinisme social qui constituait l’idéologie officielle des Wasp, se sont dressés contre le « Big Business » et ces « Barons Voleurs » (Morgan, Carnegie et consorts) s’enrichissant sans frein, usant à l’occasion de la violence et de l’intimidation, contrôlant de manière monopolistique les secteurs vitaux de l’économie et vivant des noces incestueuses avec ces autres capitalistes qui avaient tout compris de la concurrence libre et non faussée, et qu’on appelle encore aujourd’hui la mafia.

Pourtant, un vrai péril menace ce mouvement. Ce n’est ni la répression policière (en tout cas pas pour l’instant) ni la récupération politique, ni l’épuisement. Non, c’est l’esprit de sérieux. En l’occurrence celui de quelques néo-féministes qui ne supportent pas que la révolution soit un dîner de gala où les jolies filles sont à l’honneur.

Le cinéaste Steven Greenstreet en a fait l’amère expérience. Il s’est en effet avisé que décidément, comme le disait un slogan de 68 que l’on trouverait sans doute insupportablement machiste aujourd’hui, les jeunes femmes rouges étaient toujours plus belles. Et il a mis en ligne sur son site le petit film que voilà :

Hot Chicks of Occupy Wall Street from Steven Greenstreet on Vimeo.

L’alliance entre la douceur corrégienne, la sensualité rebelle et le charme fou de ces jeunes femmes, pour n’importe qui d’un peu sensé ou simplement pour un lecteur des surréalistes qui sait la force subversive du féminin en liberté, n’a absolument rien de phallocrate et est finalement le meilleur hommage qui soit à l’élégance morale du mouvement puisque le Beau, comme on le sait depuis Platon, renvoie toujours, d’une manière ou d’une autre, au Bien. Le problème est que Steven Greenstreet doit faire face à des sommations incessantes qui exigent le retrait de ce film jugé indigne et réducteur. On va même jusqu’à lui demander des excuses pour toutes les femmes offensées par ces images !

Pourtant, comment ne pas comprendre que le mouvement d’occupation de Wall Street n’est pas réduit, mutilé par ces images, mais au contraire profondément incarné, grâce une certaine beauté vivante, par ces jeunes femmes qui demeurent, quoiqu’en disent nos modernes puritaines, très éloignées des canons esthétiques en vigueur dans les publications de charme pour messieurs libidineux ou les magazines féminins pour décérébrées consuméristes.

Penser que la mise en scène de ces images contribuerait à transformer ces jeunes femmes en objets de concupiscence revient, de fait, à interdire toute représentation un peu sexy de la révolution. C’est bien dommage : si elles veulent vraiment en finir avec le monde ancien, marchand et patriarcal, la moindre des choses serait que ces féministes soi-disant libérées se débarrassent aussi de leur morale de dame chaisière et ne donnent pas l’impression que la société qu’elles souhaitent se résumerait à une caserne où patrouilleraient sans cesse des policières de la braguette.

Car, comme le remarquait un certain Ernesto Guevara dit le Che, qui s’y connaissait aussi en matière de belle gueule : « La beauté n’est pas fâchée avec la révolution »

Une Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 a nos jours

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Sarkozy en Thatcher du pauvre

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TINA : There Is No Alternative. Dans les années 80, c’est par ce mantra de campagne électorale, devenu ligne politique puis philosophie générale que Margaret Thatcher a réduit à néant son opposition de gauche, qui, à vrai dire, ne méritait pas mieux, voire ne demandait pas mieux, puisque c’est aussi dans ces années-là que la gauche opéra son grand retournement.

Pas d’alternative aux privatisations, à la financiarisation, à la mondialisation. Voilà comment Margaret Thatcher, après avoir gagné dans l’opinion sa bataille d’Angleterre se maintint au pouvoir onze ans durant. Voilà comment les trains britanniques devinrent à peu près aussi sûrs que les chemins de fer ghanéens. Voilà comment on jeta la common decency avec l’eau tiédasse du bain travailliste.

Il n’y a pas d’alternative. C’est très exactement la leçon qu’a faite Nicolas Sarkozy hier soir à un fayot peu crédible, à un hyperactif trop confus et à quelques millions de Français curieux et/ou courageux – ou encore, comme moi-même, pliés en quatre. Ah, ça a démarré fort avec Pernaut demandant à son interlocuteur « Monsieur le Président, comment faites-vous pour être si beau, si efficace, si intelligent et si bien coiffé après vous être couché à pas d’heure ? » . Et Sarkozy d’expliquer sans rire pendant deux minutes d’affilée qu’il venait de sauver, avec ses petits bras, la France, l’Europe, le monde de la pire menace jamais connue.

A partir de là, tout coule de source. Si sauver le monde passe par une cure d’austérité, si nous sommes 65 millions de funambules prêts à tomber dans le vide, alors le moindre écart est synonyme de catastrophe. La règle d’or ou la mort. Embaucher des profs ? On est morts ! Renégocier la loi sur les retraites ? Morts itou ! On ne parlera même pas du smic, sans quoi on serait plus que morts.

Très honnêtement, le président a été bon hier soir. Mais non moins honnêtement, il a triomphé sans gloire. Certes Yves Calvi a remué beaucoup d’air pendant que Pernaut cirait les Weston du président, mais sans jamais taper là ou ça faisait mal. Quelques questions que j’aurais aimé entendre poser au Président, quelques questions à la manière du Calvi que j’adore : « Si les 35h sont la calamité absolue que vous décrivez, Monsieur le président, pourquoi ne les avez-vous pas abolies en 2007 ? » « Quand on a besoin d’argent, Monsieur le président, est-il plus urgent de s’attaquer au régime de retraite des mineurs qu’aux marges des restaurateurs ? » ou encore « Pourriez-vous, Monsieur le président, compter sur vos doigts jusqu’à 22, puisque d’après la Cour des comptes, sur ses trois premières années d’existence, la « niche Copé » a couté 22 milliards au Budget de l’Etat, rien qu’entre 2008 et 2010 ? »

Faute de brutal rappel au réel, le président a donc pu storyteller son scénario catastrophe sans opposition consitante. Ce n’est pas grave tant qu’il s’agit d’un speaker et d’un journaliste. C’est beaucoup plus préoccupant – pour la gauche, hein – si durant la campagne à venir, on le laisse entonner le même solo, sans qu’un coup de revolver vienne gâcher le concert.

Et là, c’est François Hollande qui est à la croisée des chemins. S’il donne quitus au président sur les fondamentaux, ça ne sera même pas la peine d’aller au choc, il sera déjà KO debout avant la campagne. Certes, donner quitus de fait, c’est hélas ce qu’Hollande a déjà un peu fait au printemps en ne croisant pas le fer sur le fond même de la règle d’Or. Mais il n’est pas dit , pas du tout dit que le candidat de la gauche ait décidé de rester enfermé dans cette nasse. Et quand Sarkozy dit : « C’est moi ou la crise », il faut que François explique patiemment en quoi le président a enfoncé le pays dans la crise. Le pays serait aujourd’hui moins fragile si le Président élu avait tenu les promesses du candidat Sarkozy. Celui qui allait ramener les usines en Picardie et en Lorraine, augmenter les salaires et aller chercher les points de croissance avec les dents. En expliquant que si tout cela avait été fait, aujourd’hui, nous affronterions l’orage planétaire dans un costume plus proche de celui des Allemands que de celui des Grecs ou des Espagnols.

En revanche, on va dans le mur si Hollande se contente de contester à la marge le triptyque sarkozyste règle d’or/austérité/fédéralisme Européen, s’il ne le chipote que sur les décimales après la virgule, ou s’il ne remet en cause que la normalité de celui qui le mettra en œuvre. Car alors Hollande aura lui aussi acté qu’il n’y a pas d’alternative, et le président sortant, fort de son expérience et de son emprise idéologique sur les thèmes de campagne, sera immanquablement réélu.

Si la gauche veut gagner, elle devra, sans nier la réalité de la dette, prouver qu’il y a une alternative. Et qu’elle a comme un air de démondialisation…

Les Chinois à Paris

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« Si vous voulez vous faire une idée de ce que l’avenir nous réserve, imaginez-vous un visage humain piétiné à jamais » écrivait George Orwell dans 1984.

Aujourd’hui, la philanthropie du PCC nous inciterait plutôt à lire l’avenir dans le cinématographe, plus précisément du côté de la filmo de Jean Yanne et de son cultissime Les Chinois à Paris.

Après avoir racheté le port grec du Pirée, Pékin a en effet volé au secours du Fond Européen de Stabilité Financière (désormais aussi peu européen que stable !), devenant ainsi le brusque bienfaiteur d’une zone euro subclaquante.

Ouvrons les yeux : la Chine possède la majorité des bons du trésor américain, commerce en Afrique noire sur les terres abandonnées par la Françafrique (Bourgi reviens !) et investit même en Algérie[1. Quitte à créer des tensions sociales avec les algériens « de souche » hostiles à l’immigration de ces chinois mercantiles qui leur « volent leur travail » et « ne s’intègrent pas » à leur bonne société…].

Là où on reconnaît le génie prophétique de Jean Yanne, c’est dans le tableau pas piqué des hannetons qu’il dresse du Paris occupé. Son personnage de collabo cynique, vendu au pouvoir quel qu’il soit, rappelle l’opportunisme de nos élites si promptes à prendre le parti de l’étranger…

Avant que Hu Jintao ne s’approprie les Galeries Lafayette et que Wen Jibao ne réquisitionne votre appartement pour y aménager sa penderie, il est encore temps de revoir ce petit bijou d’insolence culturelle.


Les Chinois à Paris – Bande-annonce par moidixmois

Et souvenez-vous, tous aux abris lorsque l’armée chinoise attaquera !

Pas besoin de résistance active pour chasser l’occupant de nos rues, quelques mois d’attente suffiront : au bout d’un moment, comme dans la farce de Jean Yanne, ils repartiront d’eux-mêmes, écœurés par l’application que nous mettons à honorer notre droit à la paresse.

Le tourisme et le sacré

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Photo : Matt Lawrence.

Le touriste, comme l’immigré, est une des figures typiques de notre modernité. De l’immigré, il est d’ailleurs une espèce de revers symbolique. Celui-ci nomadise par misère ou – on l’oublie souvent – simplement rongé par le fantasme de l’American dream qu’il extrapole à tout l’Occident. Celui-là pour rentabiliser ses loisirs dans un monde transformé en parc d’attractions, c’est-à-dire en un rêve pour gamins de cinq ans dépourvus d’imaginaire.

Si je sais gré au touriste d’éprouver de la curiosité pour les merveilles de ma civilisation, je le méprise justement d’assouvir celle-ci en touriste, ce dernier dessinant la figure du client hyperbolique pour qui l’intégralité de l’univers visité devient objet de consommation. Il se permet même de se pavaner en tongs sur le parvis de Notre-Dame (pieds nus à genoux, je veux bien, mais en tongs !)

Le touriste, surtout, n’est pas le descendant du noble aventurier, ni même celui de l’antique voyageur, mais plutôt le fils du bourgeois traînant sa marmaille à l’exposition coloniale.

Au pavillon « Paris » comme aux autres, entre deux restaurants soi-disant typiques que les Parisiens désertent depuis longtemps[1. Dès qu’il touche quelque chose, le touriste le « folklorise » tant son pouvoir de momification est immense !], le touriste passe l’essentiel de son temps à photographier, mal, mais obsessionnellement, des monuments déjà mille fois mitraillés par des professionnels. Il applique ainsi à son temps de loisir la logique de rentabilité industrielle qui prévaut partout ailleurs.

Le touriste ne regarde pas les choses, ce qui reviendrait à se les approprier intérieurement, il les consomme en se les appropriant superficiellement comme des colifichets. Son appareil l’aveugle. Et il ne voyage pas tant qu’il s’embrume dans un réel factice, intégralement ravalé par le Spectacle.

Il existe pourtant un lieu à Paris qui résiste farouchement aux dommages symboliques que pourrait lui infliger le touriste : la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. Si l’absurde funiculaire qui y mène (gravir deux-cents trente-sept marches donne au moins la sensation minimale d’une aventure) déverse en nombre nos fameux photographes amateurs compulsifs, le grand dôme applique strictement ses règles de conduite propres.

Ce sanctuaire étant voué à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, il est en effet interdit d’y faire usage d’un appareil photo, acte qui serait perçu comme une profanation du mystère de la Présence réelle – la présence réelle du Christ dans l’hostie par transsubstantiation. Ici, on ne multiplie pas les clichés, on contemple.

Quoiqu’on l’ait sévèrement prévenu à l’entrée, le touriste frustré de son idolâtrie numérique sort souvent son appareil en douce, espérant ainsi tromper le vigile. S’installe alors une véritable confrontation d’ordre métaphysique. D’un côté, ce cercle blanc serti dans l’ostensoir comme l’œil divin apte à sonder les cœurs et à révéler la réalité insoupçonnable qui est la leur.
De l’autre, l’œil artificiel de l’objectif photographique dématérialisant la réalité pour la transformer en image morte, comparable à n’importe quelle autre, par le biais relativiste d’une carte-mémoire.

J’ai assisté à cette confrontation. Un vigile exaspéré intervint. C’était un Indien trapu qui portait une cravate mauve sur laquelle oscillait une croix argentée. Il arracha soudain l’appareil des mains du touriste. Geste sublime. Tel le Christ chassant les marchands du temple, il restaura la division entre le sacré et le profane. Il expulsa le touriste et avec lui l’esprit de tourisme, interrompant l’incessante profanation du monde au sommet du mont des martyrs. Grâce à son intervention, il y avait de nouveau une échelle de valeurs, un sens, des différences, autant dire des choses qui ne s’achètent pas, des mystères et des découvertes qui exigent des efforts et une durée : une présence réelle.

Il existe aujourd’hui une lutte dont l’enjeu est le relief du monde. Pour le sauver, commençons par expulser le touriste en nous.

Tribunal républicain : Baby-Loup gagne en appel

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Il y a des jours où on se dit qu’on a confiance dans la justice de son pays. Après le Conseil des Prud’hommes de Poissy, la Cour d’Appel de Versailles a confirmé aujourd’hui que les enfants des cités avaient droit, eux aussi, à la neutralité républicaine. Baby-Loup, crèche associative de Chanteloup Les Vignes, ouverte 7 jours sur 7 et 24/24, avait le droit de licencier une employée qui refusait d’ôter son voile islamique.

À vrai dire, on n’en espérait pas tant de juges qui, il y a quelques années, avaient souvent tendance à aller dans le sens du vent et du Conseil d’Etat qui chantonnait « chacun fait ce qui lui plaît ». Entre le premier conflit du voile, en 1984, et le vote de la loi de 2004 prohibant les signes religieux ostensibles à l’école, la jurisprudence a été confuse, contradictoire et au moins partiellement marquée par le différentialisme ambiant. Ces dernières années, ce n’étaient pas les « Sages » du Conseil d’Etat ou du Conseil Constitutionnel qui intimidaient les magistrats mais la Halde. Aujourd’hui, alors que les conflits se multiplient à l’école, dans l’entreprise, voire dans la rue et que le sujet terrifie la classe politique qui vit dans la hantise d’être accusée d’islamophobie, on dirait que les juges, en tout cas des juges, entendent défendre la laïcité. Non, le « Printemps laïque » n’a pas commencé. Mais cette hirondelle est la bienvenue.

La Chine sauve l’euro…

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Vous souvenez-vous du film Le Pont de la rivière Kwaï ? Il était une fois un colonel, Nicholson. Le Colonel Nicholson était le plus gradé d’un camp de prisonniers et, pour occuper ses hommes et leur permettre de rester dignes, il se laissa convaincre de construire un pont sur la rivière Kwaï. Il en était très fier, de son pont. Mais ce dernier était dangereux, d’un point de vue stratégique pour ses compatriotes anglais et lorsque qu’ils vinrent le détruire, Nicholson tenta de s’interposer. Le pont était devenu le but en soi.

En acceptant que la Chine vienne aider financièrement au sauvetage de l’euro, les dirigeants européens semblent donc bien atteints du syndrome du Colonel Nicholson[1. Je dois cette image et cette formule à Philippe Séguin qui l’employa à propos de Pierre Bérégovoy et son obsession de l’accrochage du franc au mark, qui n’était d’ailleurs que la préfiguration de la monnaie unique]. L’euro, notre pont de la rivière Kwaï moderne, était présenté comme l’instrument de puissance permettant de peser face aux autres géants, au premier rang desquels la Chine. Combien de fois nous a t-on asséné : « avec ses petits bras et ses petits francs, comment ferait la France ? ». Escroquerie désormais prouvée aux yeux de tous. La Chine est tellement heureuse de l’existence de l’euro, et notamment de la sous-évaluation du yuan par rapport à lui, qu’elle vient, sans hésiter, à son secours.

Nicolas Sarkozy, qui doit s’entretenir avec le président Hu-Jin-Tao aujourd’hui au téléphone, aura à répondre, avec tous ses « partenaires », de haute-trahison. Noëlle Lenoir, ancienne ministre des affaires européennes de Jacques Chirac, et qui ne passe pas pour une souverainiste échevelée, écrivait ce matin sur twitter : « Fonds chinois pour l’Europe. Le début de la colonisation de l’Europe par la Chine a-t-il commencé ? Et la fin de son indépendance politique. » Comment peser dans une négociation commerciale, désormais ? Comment protester du fait que la monnaie chinoise soit inconvertible et sous-évaluée ?

Envolées, les possibilités de protection aux frontières européennes, la démondialisation de Montebourg, le juste-échange du PS, et la fameuse taxe carbone aux frontières européennes, que le Président souhaitait lui-même mettre en place. Imaginer que le PC chinois apporte son aide sans contrepartie tient davantage de l’esprit de Oui-Oui chauffeur de taxi que de la haute géopolitique. Cette trahison est double : non seulement les dirigeants européens actuels se lient eux-mêmes les mains, mais ils lient par avance celles de leurs successeurs.

Eux n’ont pas l’excuse du Colonel Nicholson. Eux ne travaillent pas dans un camp de prisonniers. C’est en toute liberté qu’ils ont choisi de sacrifier la liberté de leurs peuples au sauvetage de leur pont de la rivière Kwaï.

Faut pas charia

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B.R.Q

Pour horrifier les Occidentaux, l’idée d’instaurer la charia en Libye était sacrément bien trouvée. Un ban pour le CNT. Parce que, dîtes-moi, quel scandale que ce pays musulman qui n’instaure pas derechef une démocratie occidentale ! Et fleurit sur les lèvres, et dans les interviews, cette interrogation : « tout ça pour ça ? ». Et elle est assez odieuse, cette question. Avons-nous oublié Benghazi ? Les corps éventrés à l’arme lourde dans la morgue de l’hôpital ?

Bien sûr, quand le péril est passé, il s’en trouve toujours pour le nier. Bien sûr, les Libyens ont eu le mauvais goût d’être aidés par la France dirigée par Nicolas Sarkozy et, pire encore peut-être, assistés par BHL.

Alors, pour un peu, les mêmes qui n’avaient pas de mots assez durs contre le régime de Kadhafi, celui qui comme d’autres – de Ben Ali à Moubarak – agitaient complaisamment la menace islamiste pour s’assurer du soutien occidental, laisseraient entendre qu’il valait mieux regarder ailleurs.

Mais on a trop entendu fustiger sur tous les tons l’impuissance des pays occidentaux pour abonder dans ce sens pour une fois qu’ils agissent efficacement et, semble-t-il (l’avenir nous le dira), intelligemment.

L’action à en effet été efficace, tout en laissant aux Libyens une part déterminante dans leur libération, évitant ainsi cet écueil dans lequel d’autres sont tombés : installer un régime qui serait perçu comme à la solde des occidentaux et, par la même, illégitime.

De vous à moi, c’est vrai : cette manifestation d’indépendance aurait pu emprunter une voie moins polémique que par l’instauration de la charia, mais…

Mais ce n’est ni une surprise ni une nouveauté. Kadhafi lui-même avait annoncé l’instauration de la charia en 1993.

Mais il serait naïf d’imaginer qu’un pays musulman sortant d’un régime dictatorial – en partie soutenu par les pays occidentaux1 – s’empresse de mettre en place une démocratie laïque, à l’occidentale. On peut avoir la velléité de l’exiger mais il n’est pas incongru de faire avec la réalité.

Mais la charia, c’est pas Al Qaïda. Bien sûr, ce n’est pas la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Pas la Bible non plus. Tu parles d’une surprise. Soit dit en passant, il paraît que, sous Kadhafi, non plus. Mais la charia est source de droit dans la quasi-totalité des pays musulmans. La vraie question n’est pas la charia en elle-même mais la rigueur de son interprétation.

Condoleeza Rice encore plus sarkozyste que Nadine Morano !

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Dans les campagnes électorales, tous les candidats cherchent des soutiens de marque pour profiter de leur prestige. Or, certains soutiens s’avèrent encombrants et les candidats s’en passeraient volontiers. C’est le cas du soutien apporté par Roland Dumas à François Hollande pendant les primaires socialistes ou du vote ostentatoire de DSK pour Martine Aubry. De peur de se faire traiter de tous les noms par Jean-Luc, on ne vous parlera même pas de la pittoresque consigne de vote Mélenchon donnée par Carlos depuis la Santé.

En face, le soi-disant pas encore candidat Nicolas Sarkozy bénéficie déjà, lui aussi, d’un soutien aussi surprenant qu’encombrant : Condoleeza Rice… Dans le deuxième volume de ses mémoires l’ancienne secrétaire d’Etat de George W. Bush ne tarit pas d’éloges sur Nicolas Sarkozy. « Chaque fois que j’ai rencontré Sarkozy, raconte-t-elle, il m’a accueilli en disant “j’adore cette femme”. Ce n’était pas une remarque personnelle, on était tout simplement d’accord sur presque tout. »

Hélas, la suite de la phrase risque d’être plus problématique pour lui. « Je ne pouvais pas ne pas penser, continue Madame Rice, à quel point il aurait été différent de traiter le dossier Saddam Hussein avec Sarkozy au lieu de Chirac à l’Elysée et Angela Merkel à la place de Gerhard Schroeder à Berlin.»

La cocue de Benghazi, c’est moi !

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Cher Daoud,

Lorsque j’ai lu ta « lettre ouverte aux cocus de Benghazi », je me suis sentie concernée, parce qu’il se trouve que ces « cocus », comme tu le sais, j’en fais partie. Je me verrais mal claironner aujourd’hui, avec ou sans trémolos dans la voix, « vive la Libye libre ! ». Pourtant, si je te donne raison – quoiqu’un peu tard – je n’arrive pas à me donner totalement tort.

C’est vrai, j’étais favorable à l’intervention en Libye. Mais pas forcément pour les raisons que tu soupçonnes. S’il m’est apparu inconcevable que nous assistions les bras ballants au massacre des civils de Benghazi, ce n’était pas par « droit-de-l’hommisme ». La lutte en faveur des droits de l’homme ne me semble pas spécialement condamnable, mais je ne suis pas naïve au point d’ignorer que leur défense est sélective. Tu serais en droit de me demander « pourquoi la Libye, et pas la Corée du Nord ? ». Tu aurais raison, si je n’avais que des arguments frappés du sceau des bons sentiments.

Seulement voilà, je suis de ceux qui pensent que les choix politiques d’un pays doivent faire prévaloir ses intérêts nationaux. Dès lors, s’il m’apparaît qu’une guerre déclenchée au nom des droits de l’homme est conforme aux intérêts de la France, j’y souscris sans état d’âme. Tant pis si l’on me soupçonne de bien-pensance ou de BHLisme.

Que devions-nous faire, alors que Mouammar Kadhafi menaçait de réprimer son peuple dans le sang ? Demeurer l’arme au pied, au nom du principe de non-ingérence ? Si nous avions agi de la sorte, on nous aurait accusé d’être les complices d’un massacre. La Russie et la Chine elles-mêmes, pourtant soucieuses de ne pas cautionner l’action d’une « communauté internationale » dont elles se méfient, ont préféré s’abstenir que de contrer la résolution 1973 à l’ONU. Crois-tu vraiment qu’il s’agissait d’une abstention compassionnelle ? Gageons plutôt que ces deux puissances ont voulu se prémunir contre toute accusation de connivence en cas de massacre.

Par ailleurs, il m’a toujours semblé que notre action en Libye était sans comparaison avec celle que nous menons en Afghanistan. L’Afrique du Nord se situe à nos portes alors que l’Asie centrale est au bout du monde. Nous n’avons aucun intérêt là-bas mais quantité ici. Comment nier que notre avenir est indissolublement lié à celui des peuples du Sud de la Méditerranée ? Or, nous ne pouvions empêcher ces populations de se soulever et de vaincre leur despote. Dès lors, même si leurs tyrans laïcs nous rassuraient, mieux valait approuver leur inéluctable destitution. C’est avec leurs successeurs, désormais, qu’il faudra savoir s’entendre.

Il est dangereux de lutter contre l’inévitable. N’éprouvas-tu pas la même honte que moi lorsque Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires Etrangères, proposa d’aider Ben Ali à réprimer ses opposants tunisiens ? Il semble qu’elle avait oublié le mot du général de Gaulle. « Il n’y a pas de politique en dehors des réalités »; ni « MAM » ni quiconque ne peut prétendre se dresser contre le sens de l’Histoire. Aussi vaut-il mieux l’accompagner, cette Histoire qui souvent nous surprend, et parfois nous déplaît. Surtout quand elle n’est pas la nôtre, mais celle de peuples qui désormais feront fi de notre bonne volonté.

Dans le cas de la Libye, il apparaît que sommes nous allés trop loin. Engagés sous l’égide de l’ONU dans une guerre déclarée au nom du « devoir de protéger », nous nous sommes bien vites affranchis du souci de la nuance pour passer de la protection à l’ingérence. Mais à quel moment aurait-il fallu se désengager ? Les civils libyens pouvaient-ils être en sécurité dès lors que la survie de Kadhafi et la détermination de ses fidèles maintenaient le pays dans une situation de « guerre civile », comme tu la qualifias avec justesse lorsque je parlais encore de « Révolution ».

Quant au Guide, tu sembles dire avec Jérôme Leroy, qu’il aurait fallu le juger. N’êtes-vous pas las, l’un et l’autre, de ces pantalonnades que constituent les procès devant la CPI (Cour spéciale internationale) et autres « tribunaux spéciaux » ? Allons-nous feindre encore longtemps de croire que le droit international est autre chose que l’application de loi des vainqueurs ? A l’inverse de Saddam Hussein, Kadhafi est mort à la guerre. C’est sans doute le moins que puisse souhaiter un colonel, et suffisamment rare à ce niveau de grade pour qu’il ait de bonnes raisons, où qu’il soit désormais, de s’en féliciter.

Nous nous acheminons donc vers une Libye islamiste. En sommes-nous vraiment responsables ? Cela ne serait-il pas de toute façon arrivé, avec ou sans les Occidentaux ? Des diverses Restaurations à l’Empire, combien fallut-il de temps à la France pour achever sa Révolution ? Nous avons survécu à la Terreur, qu’elle soit blanche ou robespierriste. Les Libyens sont ils voués à mourir de la Charia ?

Il leur faudra bien du temps et bien des convulsions. Le sang coulera sans doute encore. Ainsi, je conçois que dans l’immédiat, c’est toi qui as raison. Mais ce ne sera pas forcément toujours le cas. Le vieil Hegel pensait que « la raison progresse dans l’Histoire ». Pourquoi m’interdirais-je, pour ma part, de croire que le pire n’est pas toujours certain ?