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L’extrême droite n’existe pas

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Xénophobe assumé, Le Pen n’est pourtant pas d’extrême droite. Pas plus qu’un autre. Car l’extrême droite, c’est vous et lui. Autant dire personne. Comme le salaud, l’extrémiste, c’est toujours l’autre, un vague cousin couvert de l’opprobre du proscrit.

Revenons au commencement : Caïn serait-il le premier « facho » de l’Histoire ? Tuer son frère par jalousie… pas joli-joli. Si on prend au pied de la lettre la généalogie de la morale politique établie par l’intelligentsia des « sachants », le dernier rejeton d’Adam et Eve aurait brisé la gangue de l’amour universel pour créer l’« extrême droite ».[access capability= »lire_inedits »]

Cet objet politique non identifié voué aux gémonies éternelles répond à un besoin moral. Celui de se draper dans sa vertu antifasciste plutôt que de se frotter au réel qui pourrait piquer. Caïn et Le Pen constituent donc la face sombre du moralisme consensualiste dont on nous rebat quotidiennement les oreilles. Un antilepenisme conséquent chercherait au contraire à démoraliser le concept d’ « extrême droite » de façon à mener une lutte politique contre ses adversaires idéologiques sans leur céder le monopole du réel.

À cet effet, les plus brillants contradicteurs du Front national en ont dénoncé la xénophobie sans l’élever au rang de catégorie politique. Ainsi Pierre-André Taguieff a-t-il peu à peu déconstruit le mot et la chose après avoir usé ses guêtres à démontrer l’habile habillage sémantique de l’ethno-différentialisme de la Nouvelle droite version 1.0. Après moult tergiversations et controverses picrocholines avec ses confrères, le chercheur doit se rendre à l’évidence, incapable qu’il est d’identifier un quelconque dénominateur commun entre la myriade de petits courants qui composent l’extrême droite médiatique.

Il y a bien quelques idées lancinantes qui rôdent par-ci par là. Vient d’abord à l’esprit la nation, à travers des conceptions exclusivistes et charnelles dont l’embouchure formerait l’« extrême-France » chère à Fiammetta Venner. Aussi séduisante soit-elle, l’assimilation du nationalisme à l’extrême droite relève du raccourci pour antifascistes grisonnants. Des identitaires européo-régionalistes aux contre-révolutionnaires intégraux attachés aux formes archaïques de l’ancienne France, des franges entières de la droite de la droite rejettent la nation comme forme optimale de gouvernement. Par rupture avec le jacobinisme ou avec la nation moderne régie par un Etat souverain, l’idée nationale ne fait donc pas l’unanimité à l’extrême droite. Oublions les fétiches : le triptyque « Travail, Famille, Patrie » fut originellement forgé par le colonel de la Rocque, antifasciste et résistant héroïque, puis récupéré par Simone Weil qui y voyait l’illustration de la supercherie vichyste. Le mot de de Gaulle reste connu : Pétain n’a jamais travaillé ni fait d’enfant et il a, en prime, trahi la patrie en la vendant aux Allemands ! L’habit ne fait pas le moine.

Certes, me direz-vous, mais il reste une communauté de corps, d’esprit et d’ethnie qui rassemble le gros des « fachos » revendiqués. D’aucuns avancent pompeusement l’idée heideggérienne de « métaphysique de la subjectivité » qui ferait dire à Le Pen qu’il préfère sa fille à son cousin, son cousin à son voisin, son voisin à l’étranger, etc. Là où le bât blesse, c’est qu’un tel anti-universalisme n’est nullement l’apanage de l’« extrême droite ». Que l’on songe à Leur morale et la nôtre où, au nom d’une théorie du salut prétendument humaniste et généreuse, on peut tuer sans vergogne ses ennemis de classe.

Quant à la xénophobie proprement dite, elle fait partie des attributs les mieux partagés au monde. Si l’on s’extrayait un peu des cénacles centristes, on s’apercevrait que les partis xénophobes ont essaimé d’un bout à l’autre du champ partisan. L’antisémitisme de Staline n’avait pas grand-chose à envier à celui de Drumont. Les historiens des totalitarismes s’arrachent aussi les cheveux sur la nature exacte de la famine ukrainienne téléguidée par Moscou au début des années 1930, l’« oncle Joe » n’ayant pas été avare de métaphores ethno-raciales en ordonnant ce qui ressemble fort à un génocide. Est-ce à dire que, téléporté en 2011, le Petit père des peuples émargerait à quelque officine de la droite radicale ? Toujours du côté communiste, quoi de commun entre le natalisme forcené de Thorez et la bouillie libertaire que l’on entend aujourd’hui dans les travées de la Fête de l’Huma ? Assurément pas grand-chose. Un maurrassien, jadis figure paradigmatique de la droite extrême, ne retrouverait pas plus ses petits perdus dans un meeting du Front national ou du Bloc identitaire, réputés à tort de la même famille idéologique.

Baudrillard contre l’impasse du moralisme anti-Le Pen

Ces quelques exemples démontrent le caractère mouvant des positionnements politiques. Droite et gauche ne sont pas des invariants. Face aux bourrasques de la mondialisation, existent-ils encore ? Marine Le Pen, qui a lu Alain de Benoist, reprend à son compte la flatteuse dichotomie centre/périphérie, se rangeant immédiatement dans le camp des « petits » (enracinés) contre les « gros » (mondialisés). La manœuvre est habile, d’autant qu’elle rompt avec le « socialisme des imbéciles » qui avait marqué des générations de solidaristes noyant leur antisémitisme dans le poisson antilibéral.

En politique, les slogans ne devraient jamais être labellisés. C’est toute l’ineptie des « thématiques du Front national », ce chiffon bleu-blanc-rouge agité par nos élites intellectuelles, que d’enfermer la réalité sous le masque hideux de la « Bête immonde ». Protester contre les prières de rue et les atteintes à la laïcité, oui. Plaider pour une immigration régulée qui ouvre la voie à une assimilation en bonne et due forme, oui des deux mains. En bonne stratège, Marine Le Pen a adopté la vulgate républicaine et mis au placard les flatulences verbales de son père tout en s’éloignant des intégristes cathos, certes moins nombreux mais aussi peu attachés à la loi de 1905 que les barbus de la rue Myrha. Ce jeu de billard à trois bandes la rend quasi-inattaquable, sinon en pointant ses contradictions anti-fiscalistes et le caractère tardif de son credo assimilationniste.

À trop faire de l’ « extrémiste » un proscrit moralement incurable, les catéchumènes de l’antifascisme risquent de se retrouver fort dépourvus une fois le printemps électoral venu. Avec le ton prophétique qui le caractérise si bien, Baudrillard nous prémunissait déjà contre l’impasse du moralisme anti-Le Pen : « Voué au mal et à l’immoralité, Le Pen rafle toute la mise politique, le solde de tout ce qui est laissé pour compte, ou franchement refoulé, par la politique du Bien […] Le Pen est le seul analyseur sauvage de cette société. Qu’il soit à l’extrême droite n’est que la triste conséquence qu’il n’y en a plus depuis longtemps à gauche ni à l’extrême gauche. » Travailler à une critique radicale de la société serait le seul moyen efficace (mais laborieux) de contrer le monopole lepéniste du franc-parler. Amis contestataires, vous avez du pain sur la planche…[/access]

Pour une Livre, t’as plus rien ou bien

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Au matin du 3 janvier, les Anglais se sont réveillés avec une sacrée gueule de bois.
Abus de pudding, de dinde farcie, de Christmas Carols sirupeux ? Bien entendu, mais pas seulement. Comme prévu, George Osborne, le très rigoureux chancelier de l’Echiquier, a mis en application son projet d’austérité budgétaire drastique en relevant la TVA de 17,5 à 20%, ce qui classe désormais le Royaume Uni parmi les premiers taux d’Europe, et en augmentant sévèrement les prix de tous les transports publics (plus 6,8% pour le métro et le bus). Élu pour faire de la rigueur, David Cameron fait de la rigueur, qui pourrait lui en tenir rigueur ? Le Royaume est à la rue, la dette est abyssale, le temps n’est plus aux querelles sémantiques.

On pourra objecter que pendant la campagne le candidat David avait été très discret sur les moyens à employer. La hausse de la TVA n’avait pas été directement évoquée. Sauf par son ex-concurrent et vice premier ministre par la grâce d’une coalition de circonstance, l’inénarrable Nick Clegg. Pour l’écarter avec la dernière des fermetés. Mais Clegg s’était aussi vertueusement élevé contre les augmentations des frais universitaires qui viennent d’être triplés. Avec cette explication désarmante… Il ne soupçonnait pas l’ampleur du désastre des finances publiques britanniques. No comment.

On pourrait également critiquer le choix consistant à privilégier la hausse de la TVA. Même en tournant et en retournant le problème dans tous les sens, la TVA reste l’impôt indirect le plus injuste qui soit. Il frappe indifféremment et au même taux les riches et les pauvres, la Rolls comme les chips qui sont la nourriture de base du Brit désargenté, l’indispensable latte du matin dans son verre en carton recyclé comme le dernier cocktail avant extinction des feux au bar du Savoy.

Mais à la guerre comme à la guerre, l’heure est grave et les caisses vides.
Le Brit est par nature légitimiste et il accepterait bien sans broncher cette ponction si certains chiffres n’étaient venus chatouiller désagréablement son cerveau encore embrumé par deux semaines festives. La TVA augmente donc de 2,5%. Mais les vêtements bondissent en moyenne de 8%. Plus 4% l’inscription au fitness club de Soho pour ceux qui voudraient suer sur des engins de torture d’un autre âge après les excès réveillonnés. Admirer le sautillant Billy Elliot s’essayer aux entrechats au Victoria Palace Theater lui en coûtera 4,2% supplémentaires. Comme son Big Mac. Idem pour le cappucino du Starbuck sans lequel aucune bonne journée londonienne ne saurait vraiment commencer. Les augmentations grimpent jusqu’à 10% pour envoyer un texto à sa douce chez T Mobile, 20% chez O2. La Stella Artois qui fait ici fureur chez un public branché s’envole même de 22,6% !

« Ajustements saisonniers des coûts », marmonnent les détaillants. Ou plumage en rigueur du Londonien, premier consommateur national de loisirs et de fun ? L’Etat espère récupérer 2,3 milliards de livres dans la capitale. Un remake du passage à l’euro qui a laissé à tous les Européens de cuisants souvenirs ?

Et si George Osborne comptait sans le dire sur l’inflation pour réduire le déficit budgétaire ?
Imparable certes, mais dangereux. Toute reprise économique fondée sur des bases douteuses pourrait se révéler bien fragile, sans oublier ses effets pervers sur la création de richesses et l’épargne.
Or, la reprise, Osborne la sent venir, il en rêve la nuit, avec la foi du charbonnier ou de la méthode Coué. Les prévisions économiques de l’OBR (Office of Budget Responsability) lui assurent pour les deux ans à venir des lendemains glorieux, enfonçant rien moins que les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne et la France par la grâce de 500 000 emplois en moins dans le secteur public en 5 ans, des entreprises, des exportations et des investissements dopés par l’austérité et une rigueur exemplaire. Mais pas seulement. Beaucoup plus discrètement, Osborne compte surtout sur l’augmentation de la TVA pour financer… des réductions d’impôt. En particulier supprimer la tranche la plus élevée, celle qui concerne les revenus supérieurs à 150 000 livres sterling, pour consolider la position de premier centre financier mondial de la City. Un « paquet fiscal à l’anglaise » en quelque sorte. Osborne a-t-il vraiment étudié les résultats mitigés de la version française de la méthode et ses ravages dans l’opinion publique ? Il semble si sûr de lui qu’il s’est permis de tancer la zone euro, l’appelant à réformer son système bancaire, avec la rigueur bonhomme du père de famille avisé qui voit ses voisins filer à la cloche de bois. Et ce n’est certes pas l’opposition qui hésite à prendre une année sabbatique (sic) qui lui portera la contradiction… Le très pâle Ed Miliband, ectoplasmique chef du Labour, compte surtout sur les syndicats qui l’ont fait élire pour exploiter le mécontentement des usagers… et secrètement sur une sévère dérouillée des Lib-Dems aux prochaines élections. Un peu short en termes de programme.

Mais si ce n’est l’opposition, peut-être le poids des réalités économiques tempèreront-elles l’optimisme de Cameron. Comment appliquer un programme d’austérité sans avoir la moindre marge de manœuvre ? D’où viendra la croissance quand les réductions budgétaires vont contraindre le secteur public à abandonner tous les projets en cours (sauf dans le secteur nucléaire… Et un reniement de plus pour Clegg qui va décidément avoir bien du mal à s’asseoir dans les années qui viennent), et à supprimer des emplois en masse ?
On murmure déjà qu’un mystérieux plan B circule au HM Treasury (le Bercy local), bourré de mesures stimulantes en cas de panne de l’économie. On sait, depuis la jurisprudence Fabius, ce qu’il en est de la réalité des plans B. Mais les conservateurs ne sont pas fous. Le 28 avril prochain, les résultats économiques du premier trimestre vont officiellement tomber. Suivis dans la semaine par les élections municipales. Pris à la gorge après des années d’errance budgétaire travailliste, le Royaume-Uni a fait le choix d’une politique d’austérité dure, ne doutons pas que l’Europe aura les yeux fixés sur ces deux indicateurs. Pour en tirer éventuellement des enseignements et accommoder la sauce avec laquelle nous serons nous-mêmes mangés.

Christian Jacob, ce Carthaginois

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Un temps ministre de la fonction publique sous le gouvernement Villepin et aujourd’hui président du groupe UMP, Christian Jacob avait la réputation d’être plutôt un chiraco-villepiniste pur jus. Mais les convictions changent plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel. Il vient de faire part, tout en reconnaissant que ce serait difficile pour les ministères régaliens, de son désir d’en terminer avec l’emploi à vie des fonctionnaires (ceux des milieux d’échelles indiciaires, hein, pour les hauts, faut pas déconner !), et de substituer des contrats de missions et d’objectifs, comme cela se fait dans le privé et qui sont des moyens comme d’autres de multiplier les CDD.

Nous déconseillons cependant à Christian Jacob qui a décidé de jouer avec ses petits copains à « Plus libéral que moi, tu meurs ! » d’éviter d’appliquer cette idée de contrats d’objectif quand il n’y a pas d’objectif comme par exemple pour nos militaires en Afghanistan qui viennent de perdre leur cinquante troisième homme.

En plus, un militaire avec un contrat d’objectif qu’on licencie à la fin, ce n’est pas une forcément une bonne idée. Christian Jacob, qui a fréquenté Chirac et Villepin doit tout de même avoir, lui, un minimum de culture générale. Un militaire qu’on licencie après usage, ça s’appelle un mercenaire. Étant donné, d’autre part, que les caisses de l’État ont été vidées pour complaire aux agences de notation, on risque d’avoir des difficultés à les payer, les mercenaires. Remember Salammbô, Christian ! « C’était à Megara, faubourg de Carthage ! »

« Le mondialisme est un totalitarisme »

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Élisabeth Lévy. Contrairement à votre père qui assumait, voire désirait la diabolisation du Front national, vous semblez vouloir en finir avec l’ostracisme. Comment espérez-vous y arriver ?
La diabolisation a toujours fait débat au Front où deux stratégies s’affrontent. Contrairement à Bruno Gollnisch, qui pense qu’on peut arriver au pouvoir grâce à elle, j’ai toujours pensé qu’on y arriverait malgré elle. Pour autant, il ne s’agit pas de tomber dans le consensus mou typique de l’énarchie politique. De toute façon, quand on va à l’encontre du courant majoritaire, il faut s’attendre à susciter une réaction violente. De plus, une bonne polémique peut être utile : l’affaire Frédéric Mitterrand en est un exemple. Elle a permis de mettre au cœur du débat la question de la moralisation de la vie publique et de forger une grille de lecture à travers laquelle on a jugé l’affaire de l’EPAD, l’affaire Woerth-Bettencourt et, maintenant, celle du Médiator.[access capability= »lire_inedits »]

E.L. J’insiste. Pour sortir de la diabolisation, il faut être deux. Du reste, avec vos propos sur la rue Myrha « occupée », on se demande si vous-même n’y avez pas pris goût…
J’ai toujours pensé qu’il était nécessaire d’éviter de nourrir la suspicion qui pèse sur le FN, notamment celle de l’antisémitisme. Surtout qu’à l’heure actuelle, des problèmes graves méritent toute notre énergie. Dans cette perspective, mon discours de Lyon appelait à lutter contre toutes les féodalités, religieuses, régionalistes et financières. Dans certains territoires devenus des zones de non-droit, la souveraineté nationale est menacée non seulement par les lois religieuses mais aussi par les lois mafieuses imposées par des trafiquants de drogue au détriment des lois de la République française. Trouvez-vous normal que des habitants soient obligés de passer au détecteur de métaux avant d’être autorisés à rentrer chez eux ? Evidemment, certains ont voulu me coincer en me plaçant du coté des nazis, alors que je me plaçais du côté de la Résistance.

E.L. La suspicion dont vous parlez a quelques fondements ! Concernant le vieux vivier des militants du Front national, l’antisémitisme et le racisme ne relèvent pas des seuls fantasmes…
Si beaucoup. J’ai pris des risques pour faire évoluer l’image du parti. Avec le nom que je porte, j’aurais pu me couler dans le moule et brosser chacune des chapelles dans le sens du poil. J’ai préféré affronter mes adversaires pour les convaincre. J’ai fait 51 déplacements pour expliquer mes projets en toute franchise. Je n’ai pas tenu compte des Cassandre qui me déconseillaient de parler de laïcité au risque de heurter les cathos intégristes. Les adhérents choisiront en toute connaissance de cause. À en croire les sondages, 91 % des sympathisants du Front sont en adéquation avec mon projet. En deux ans, leur nombre a triplé et je pense qu’ils sont prêts à faire leur révolution culturelle. S’ils me choisissent, le FN sera le premier et le seul parti dont les militants seront en adéquation avec les électeurs. Ce sera une nouvelle vision du Front national. En tout cas, c’est le pari que je fais. Alors, vous pouvez ne pas croire à la sincérité de mes convictions − ce en quoi vous auriez tort −, mais vous devez admettre que mon discours est parfaitement clair.

Daoud Boughezala. En attendant, votre ligne ne fait pas encore tout à fait l’unanimité. Que pensez-vous des papiers truculents de Christian Boucher sur le rôle du lobby juif dans l’affaire des mosquées ?
Pour parler de mon entourage sulfureux, on me ressort toujours les trois mêmes compères. Boucher, je l’ai vu trois fois dans ma vie ! Et c’est lui qui me soutient, pas l’inverse. Chatillon est un ami de longue date, ce qui ne m’empêche pas d’être en désaccord avec lui. Quant à Latruwe, il est technicien pour le site pour Nation Presse Info, un site qui me soutient. On finira par aller chercher ma boulangère pour savoir si elle n’avait pas des relents racistes…

E.L. Et vous, êtes-vous raciste ?
Dois-je répondre à cette question ?

E.L. Ne faites pas la naïve ! Vous savez bien qu’un certain nombre de militants et d’électeurs du FN s’opposent à l’immigration non pas parce qu’elle sape les fondements de la République en empêchant l’intégration, mais parce qu’ils n’aiment pas les Arabes !
J’ai toujours considéré scandaleux qu’on assimile à du racisme le combat contre l’immigration (le problème des journalistes, c’est qu’ils nous ressortent les schémas développés contre le FN). Or, pendant des années, on a expliqué qu’être contre l’immigration, c’était être raciste. Du coup, si vous demandez aux gens dans les bistrots s’ils sont racistes, ils vous répondront par l’affirmative. Arrêtons avec ces accusations de racisme, le Front National n’a pas une vision ethnique de la Nation. Je vous rappelle que le Front était pour l’Algérie française, ce qui impliquait que des millions de musulmans algériens deviennent français et qu’il soutient les harkis.

D.B. En ce cas, pourquoi ne pas changer de cheval de bataille et déclarer clairement que votre ennemi est le capitalisme mondialisé dont l’immigration n’est qu’une conséquence ?
Parce qu’il nous faut marcher sur nos deux jambes. En acceptant pendant des années d’incarner uniquement, aux yeux de beaucoup de Français, la lutte contre l’insécurité et l’immigration, le FN a subi une interprétation partielle et donc déséquilibrée. Je veux redonner une cohérence au projet politique du Front en m’appuyant sur mon programme économique et social.

Isabelle Marchandier. Peut-être, mais votre défense de la laïcité peut sembler surprenante quand on se rappelle que le FN était le parti des cathos intégristes…
Arrêtez avec cette histoire de cathos intégristes ! Le Front National est beaucoup plus divers que cette caricature. Venez plutôt assister au Congrès et vous verrez… Cela dit, je pense que les religions peuvent être un élément de paix civile. Mais je veux qu’elles restent à leur place parce que sinon, c’est la guerre civile qui nous attend. Je lutte contre ceux qui appellent de leurs vœux un « combat des civilisations ».

Muriel Gremillet. Vous noyez le poisson ! C’est avec l’islam que vous avez un problème… Est-il, selon vous, compatible avec la République ?
C’est aux musulmans de répondre. L’avancée de l’islam radical en France et en Europe est facilitée par la démission des pouvoirs publics. Tout le monde a peur d’être accusé d’islamophobie et de racisme. J’attends que les musulmans modérés prennent la parole. Ce sont les intégristes qui les empêchent de respecter les règles de la République. Il suffit qu’il y ait, dans un petit village, une seule famille réclamant que les interdits alimentaires religieux soient respectés à la cantine de l’école pour que l’application suive immédiatement. La minorité impose sa loi à la majorité et c’est la victoire du droit à la différence. Tant que l’assimilation fonctionnait, la pratique de l’islam respectait parfaitement l’environnement identitaire et social français. C’est à partir du moment où les immigrés musulmans sont devenus de plus en plus nombreux que les problèmes sont survenus et que l’intégrisme musulman s’est développé.

Cyril Bennasar. Faut-il alors, comme les extrémistes laïcs qui s’insurgent contre les crèches ou les sapins de Noël, refuser toute tolérance à l’égard des pratiques religieuses ou culturelles qui ne posent pas de problème ?
Nous étions parvenus à un équilibre dans lequel la laïcité respectait les racines chrétiennes qui font partie de notre identité nationale. La séparation de l’Eglise avec l’Etat a eu lieu. Maintenant, il faut séparer la mosquée et l’Etat et, pour cela, imposer une laïcité intransigeante sans pour autant renoncer à nos racines judéo-chrétiennes. C’est un défi.

C.B. Comment faire pour que les musulmans n’aient pas l’impression d’être victimes d’une loi d’exception ?
L’islam est une religion importée, c’est à lui de s’adapter.

M.G. Ne craignez-vous pas de transformer le FN en syndic de défense des « petits Blancs » ?
Dans le syndic des « petits Blancs », il y a aussi des petits musulmans, soit Français depuis de nombreuses générations, soit parce qu’ils ont choisi de venir en France, parce qu’ils voulaient vivre selon le mode de vie occidental et voir leurs filles se balader en jupe, faire des études et avoir le droit de travailler.

M.G. Vous en connaissez ?
Bien sûr. Je reçois des mails de Français musulmans qui ont peur de subir des représailles lorsqu’ils n’observent pas le ramadan et vivent avec la crainte de voir leurs voisins fouiller dans leur poubelle pour vérifier s’ils n’ont pas mangé de porc, comme cela s’est vu en banlieue !

M.G. À vous entendre, l’immigration serait l’alpha et l’oméga de tous nos problèmes et il suffirait de le résoudre pour aller vers un avenir meilleur. Pensez-vous vraiment que c’est la thématique sur laquelle vont se jouer les élections ?
Je n’ai jamais considéré que l’immigration était le seul problème de la France. Mais nier qu’elle est l’un des problèmes les plus importants de notre pays, notamment économique, c’est faire preuve d’une irresponsabilité inquiétante. De plus, les chiffres officiels sont très sous-évalués. Lors de la rentrée scolaire, certains maires s’aperçoivent qu’ils ont besoin de 40 classes de primaires supplémentaires par rapport aux données du recensement. Les hôpitaux sont surchargés par l’immigration sanitaire. Or, soigner est une chose mais prendre en charge des cures thermales ou des traitements contre l’infertilité en est une autre. Les logements sociaux sont réservés aux immigrés pour des raisons mécaniques : ils arrivent et n’ont rien. Ils passent donc devant des Français qui ont un peu plus de moyens, mais qui sont aussi dans le besoin. Résultat : ce sont les banlieues qui captent le plus d’allocations au détriment de nos campagnes où résident aussi de vrais pauvres. D’ailleurs, comme le dit Éric Zemmour, la France aura beau être couverte de logements sociaux, on ne pourra pas loger l’Afrique entière !

E.L. Quoi qu’il en soit, le problème de la France n’est pas tant l’immigration que l’intégration des Français de souche récente. À moins que vous établissiez une distinction, non pas entre nationaux et étrangers, ce qui est légitime, mais entre Français, ce qui laisserait penser que votre révolution culturelle n’est pas si profonde que ça…
C’est reparti ! D’abord, il est faux de prétendre que tous les habitants de nos cités sont français. Par ailleurs, avec les étrangers comme avec les Français, on doit conjuguer justice et fermeté. Enfin, si on veut arrêter l’immigration, il faut en finir avec le droit du sol et appliquer la préférence nationale, c’est-à-dire, à compétence égale, donner la priorité au citoyen français. Ainsi, il me paraîtrait normal d’imposer un surcoût au patron qui veut employer des étrangers.

E.L. Vous savez très bien que le droit du sol a déjà été limité. Par ailleurs, dès lors que la France n’est pas une nation ethnique, comment devient-on français si on supprime le droit du sol ? Enfin, comment restreignez-vous l’immigration, notamment illégale ?
Comme le dit le FN depuis toujours, la nationalité française, on en hérite ou on la mérite. Si je suis élue, on ne deviendra plus français automatiquement sous prétexte qu’on est né sur le territoire. Par ailleurs, il faut mettre en place une politique plus dissuasive que celle des autres pays européens, en particulier en matière de prestations sociales. Des immigrés viennent parce qu’ils savent qu’ils vivront mieux chez nous sans travailler que chez eux en travaillant. C’est aberrant! Les 900 000 clandestins qui entrent chaque année dans l’Union européenne sont logiques : ils privilégient le pays qui n’a pas durci l’accès aux prestations sociales.

E.L. Vous ne répondez toujours pas sur l’intégration. Considérez-vous, comme un certain nombre de vos électeurs, qu’un Français d’origine maghrébine ou africaine, même naturalisé, n’est pas vraiment français ?
Là encore, c’est aux intéressés de savoir s’ils veulent être vraiment français, c’est-à-dire adopter nos valeurs, notre mode de vie, nos codes, nos mœurs… Le multiculturalisme, qui est une conséquence de l’immigration de masse, n’est pas viable. C’est lui qui engendre des distinctions raciales entre Français. Nous devons revenir à l’assimilation.

E.L. Il est déjà difficile de faire respecter la loi, alors comment imposez-vous un mode de vie sans attenter à nos libertés ? Par la force ?
Oui, par la force du rouleau compresseur républicain. Il faut condamner ceux qui ne respectent pas les règles et refuser toute revendication communautariste, financement des mosquées, suppression du porc dans les cantines, prières dans la rue. Cessons aussi de proposer aux enfants des cours de culture et de langues d’origine. Je propose d’inscrire dans la Constitution que la République ne reconnaît aucune communauté. Combien de fois faudra-t-il rappeler qu’elle est « une et indivisible » ? Le gouvernement actuel agit à l’encontre de nos valeurs en favorisant le retour aux féodalités. Alors, certains pensent que tout est déjà foutu mais, si on ne mène pas la guerre pour la République et la nation, il est certain qu’on la perdra !

E.L. Etes-vous pour le retrait de la nationalité française, et si oui, dans quels cas ?
Dans les dix ans qui suivent l’acquisition de la nationalité française, il doit être possible de la retirer en cas de crime, de délit grave, de récidive.

E.L. Qu’avez-vous à dire à un jeune Français musulman qui respecte les règles, fait le parcours du combattant pour décrocher des diplômes et qui, au final, se heurte au racisme d’un employeur ?
Il est absolument essentiel de distinguer les voyous de ceux qui respectent les règles.

M.G. Cette révolution culturelle ne va-t-elle pas vous aliéner les électeurs qui pensent que vous faites muter l’ADN du FN pour vous rapprocher de l’UMP ?
Vous rigolez ! Il est impensable que le FN s’allie avec l’UMP. Dans les années 1980, la différence entre le RPR et nous était une question de degré. Aujourd’hui, le gouffre est tellement béant que toute négociation est impossible, car notre différence est aujourd’hui de nature. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent ni nous menacer ni nous acheter. Certes, nous ne sommes pas à l’abri d’une manipulation du type Carpentras que nous nous sommes pris en pleine figure. Mais nous savons nous défendre.

E.L. Vous ne vous considérez pas d’extrême droite, mais vous diriez-vous « de droite » ?
Non. Notre slogan est « Ni droite, ni gauche, Français ! ».

M.G. En attendant, notre paysage politique est toujours structuré par le clivage droite/gauche : alors, où vous situez-vous ?
Le clivage gauche/droite existe dans les médias mais plus dans la vie politique. Regardez comment la droite et la gauche votent ensemble la grande majorité des directives européennes.

E.L. Oui mais, au final, il y aura bien à l’arrivée un candidat de droite et un de gauche…
C’est toute la question qui va se poser aux Français. Soit ils décident de choisir entre deux candidats du parti global, soit ils optent pour l’alternative entre un candidat national et un candidat mondialiste, c’est-à-dire quelqu’un qui propose une politique radicalement différente de celle menée par le PS ou l’UMP.

I.M. En somme, vous cherchez à substituer au clivage droite/gauche le clivage entre les républicains et les autres ?
Je parlerai plutôt du clivage entre nationaux et mondialistes. Pour moi, le mondialisme est un totalitarisme. Je veux maintenant réconcilier République et Nation. D’ailleurs, certains m’ont assez reproché, au sein de mon parti et dans l’entourage de Bruno Gollnisch, de ne pas croire à la France charnelle. Moi, je ne crois pas que la France soit née en 1789 mais, contrairement à certains, je ne crois pas qu’elle soit morte en 1789. En acceptant l’opposition entre républicains et nationaux, nous avons contribué à construire le piège dans lequel nous nous sommes enfermés. Je suis résolument républicaine et charnellement nationale.

D.B. Reprenez-vous à votre compte l’analyse d’Alain de Benoist qui, en 2007, expliquait que l’avenir du FN était de devenir le parti des exclus de la mondialisation, des classes moyennes déclassées, des couches populaires victimes des délocalisations ?
Oui, cette analyse me semble très juste. Le FN est le parti des « petits » contre les « gros ». Et alors que tous les membres des classes moyennes sont hélas des « petits » en puissance, nous rallierons un nombre croissant de Français.

E.L. Dès lors que vous refusez toute alliance à droite et que la gauche n’est pas prête à vous accueillir, comment faites-vous pour sortir de l’ostracisme ?
Je m’appuie sur le peuple. Dans l’affaire des prières de rue, on a eu beau me traiter de fasciste ou de nazi, 40 % des gens sont d’accord avec moi, sans compter tous ceux qui n’osent pas le dire. Sur la sortie de l’euro, beaucoup me suivent également. Maintenant, il s’agit de transformer les victoires idéologiques en victoire politique.

M.G. Comment comptez-vous avoir un groupe parlementaire ?
En atteignant le seuil critique. Le scrutin majoritaire à deux tours est conçu pour imposer la bipolarisation. Sauf qu’à partir d’un certain seuil, la bipolarisation nous intégrera au lieu de nous éjecter.

E.L. À combien estimez-vous ce seuil ?
À 25-30 %. À votre avis, entre un candidat socialiste et un candidat frontiste au deuxième tour, pour qui voteront les électeurs de l’UMP ? Et les communistes ? Ce sont les questions que se pose Nicolas Sarkozy tous les matins. Regardez ce qui s’est passé à Hénin-Beaumont. L’UMP a appelé à voter socialiste. Et nous avons perdu à 250 voix alors que tous les journalistes et politologues à poils longs affirmaient que le FN n’avait aucune marge de progression.

E.L. Pourquoi ne pas prendre d’assaut l’UMP ?
Mais parce qu’il est nécessaire qu’elle explose pour récupérer les patriotes et créer un parti national contre le parti mondialiste !

E.L. Avez-vous beaucoup de contacts dans la sphère politique ? Des correspondants à l’Élysée ?
Oui, j’ai des gens qui m’informent à l’Elysée sur ce qui s’y dit. Et j’ai pas mal de contacts avec des élus qui envisagent mon action avec beaucoup de sympathie. Sarkozy ne peut s’en prendre qu’à lui-même : en 2007, il est venu sur notre terrain, pas par conviction mais par ambition électoraliste. Ce faisant, il a ouvert la voie à la dédiabolisation du Front, ce que Chirac s’était toujours refusé à faire. Mais sur le fond, c’est Guaino qui est proche de nous ! Parce que lui est souverainiste, gaulliste et patriote.

E.L. Je ne crois pas que lui se considère comme « proche » de vous. Votre problème, c’est que vous n’avez pas grand-monde. Supposons que vous arriviez au pouvoir, avec qui gouvernez-vous ?
Aujourd’hui, ce sont des techniciens qui gouvernent la France. De Gaulle décidait et les fonctionnaires appliquaient. Moi, j’ai une vision gaullienne de l’action politique. Mais ne vous inquiétez pas, je suis entourée d’économistes performants qui travaillent dans les ministères et les grandes institutions financières.

E.L. Peut-être, mais ils se cachent !
Mais parce que, s’ils sortaient du bois, ils se feraient virer ! Par ailleurs, vous pointez mon prétendu isolement, mais c’est une grande chance pour les Français que le Front n’ait pas de réseau de copinage. Avec nous, ils auront un gouvernement qui pourra appliquer les règles, en toute impartialité, sans avoir à faire des concessions à tel ou tel lobby. Le Front n’est soutenu par aucun média, aussi pourra-t-il observer la plus grande éthique en matière d’information. Le Front n’est proche d’aucun patron du CAC 40, aussi sa politique économique sera-t-elle entièrement libérée des intérêts particuliers des uns et des autres et donc des pressions afférentes.

C.B. N’avez-vous pas l’impression que la vie politique fonctionne à rebours du volontarisme gaullien que vous évoquiez ? Que pensez-vous du Conseil constitutionnel, qui défait souvent ce que les élus font ?
Je suis pour sa disparition parce que c’est une institution qui va à l’encontre de la souveraineté populaire et de la démocratie.

C.B. À vous entendre, le peuple est une entité homogène aux intérêts identiques, opposée aux élites mondialisées qui défendent leurs privilèges. Or, ce ne sont pas les élites mondialisées qui refusent la présence de la police à la sortie des écoles, mais les enseignants. Comment éviterez-vous que le pouvoir se heurte au peuple et comment gérerez-vous les corporations présentes dans le peuple ?
Le référendum d’initiative populaire me paraît une solution intéressante. La démocratie représentative est morte. Il s’agit donc aussi de réconcilier le peuple avec ses représentants. Refuser la proportionnelle revient à rejeter un grand nombre de Français en dehors du processus électoral, et donc à créer une fracture entre les élites et le peuple qui est extrêmement dommageable au bon fonctionnement des institutions.
Cela dit, les crispations qui minent la société sont attisées par l’aveuglement du pouvoir qui mène des réformes sans tenir compte des difficultés sociales et sans arrêter la gabegie. Il est urgent de recréer les conditions d’un vrai dialogue social, ce qui suppose de permettre à des syndicats véritablement représentatifs d’émerger et de devenir de véritables interlocuteurs. Quand on envisage une réforme, il faut assoir à la même table ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Pendant le conflit sur les retraites, on a entendu uniquement les opposants. Je trouve cela absurde et pourtant je suis contre cette réforme ! Par ailleurs, on doit être plus exigeant à l’égard des organisations patronales qui ont corrompu les syndicats agricoles et industriels et avec les syndicats qui se sont laissé acheter. Où est passé l’argent de l’UIMM ? Rien n’est plus grave que de corrompre le dialogue social, qui est essentiel au bon fonctionnement de la société.

M.G. Vous défendez une ligne économique beaucoup moins libérale que celle de votre père…
Peut-être ai- je une vision plus étatiste et plus sociale que lui. L’intervention de l’Etat est encore plus nécessaire aujourd’hui pour préserver l’indépendance nationale avec la crise et son cortège d’abus, de dérégulations et d’excès. À chaque fois qu’un secteur est transféré du public vers le privé, cela se traduit par une régression de l’égalité et par une explosion des coûts. Je suis donc pour un service public des transports, de l’éducation, de la santé, des banques et des personnes âgées. Et je suis également pour l’intervention de l’Etat dans des secteurs stratégiques : énergie, communications, télécommunications et médias. Je réfléchis par ailleurs à une révolution fiscale qui rétablirait notamment l’équilibre entre le capital et le travail.

E.L. Et la socialisation des moyens de production, c’est pour quand ? En 2002, le FN critiquait les prélèvements obligatoires et l’Etat-providence. Ambitionnez-vous d’en faire un parti d’extrême gauche ?
Non bien sûr ! Mais le passage d’un système national à un système mondialiste a changé ma conception des choses. Bruno Gollnisch était pour la réforme de la retraite, j’étais contre. Il voudrait laisser sa chance à l’euro. Pour moi, l’euro est la monnaie des gangsters et des rentiers. Les choses sont simples : soit on sauve l’euro, soit on sauve la politique sociale. De toute façon, lorsque j’arriverai au pouvoir, je pense que l’euro n’existera déjà plus ! Alors, il faut anticiper sa fin plutôt que la subir.

E.L. Comment le prenez-vous quand on vous compare à Mélenchon, dont les orientations économiques sont proches des vôtres ?
Je sais que ça lui déplaît, donc la comparaison me plaît. Cela dit, je ne vois pas comment il compte appliquer son programme sans revenir au franc. De plus, sa vision immigrationniste et communautariste est en contradiction avec sa prétention à défendre les salariés français. Marchais était contre l’immigration, légale ou illégale, mais aujourd’hui le PC, qui est dans l’orbite de Mélenchon, est devenu un défenseur des minorités de tout poil. J’aimerais bien savoir comment il va concilier cela avec son discours républicain.

E.L. Etes-vous pour un protectionnisme français ou européen ?
Français bien sûr. Il faut bien comprendre que l’Union européenne est ultralibérale dans ses gènes et qu’il n’y aura jamais de protection aux frontières européennes. Il existe trois possibilités : la première, c’est la mondialisation actuelle, c’est-à-dire le grand torrent qui emporte tout ; la deuxième, c’est le barrage total, c’est-à-dire l’autarcie. Moi, je suis pour placer des écluses à nos frontières, afin de réguler les différences de niveau.

E.L. Donc, vous dénoncez les traités européens ?
Bien sûr. Et ensuite, je fais pendant quelques mois une dévaluation compétitive pour oxygéner l’économie française et retrouver une expansion économique comme le font les Etats-Unis et la Chine.

D.B. Pour réindustrialiser nos campagnes, ne faut-il pas repenser notre modèle de consommation centrée sur les biens « high tech » ?
Il y a plusieurs axes à envisager. La grande distribution a tué le petit commerce et a éliminé la concurrence sous prétexte, d’ailleurs, d’une concurrence libre et non faussée. Il faut intervenir sur ce secteur en limitant la captation de marchés entiers de biens fournis par les centrales d’achat. Je pense également qu’il faut réfléchir plutôt qu’à une TVA sociale, à une TVA de localisation qui varierait selon le lieu de fabrication. Enfin, j’imposerai aux fabricants des exigences de durabilité. Il est anormal de devoir changer de machine à laver tous les cinq ans.

E.L. Sur la sécurité, que faites-vous ?
J’applique la loi et c’est déjà beaucoup. Est-il responsable de permettre à un délinquant condamné à deux ans de prison ferme de faire zéro jour de prison ? D’accord, on manque de places de prison : 50 000 places pour une population carcérale de 70 000 personnes. Pourquoi ne pas avoir transformé les hôpitaux et les casernes désaffectés en centres semi-fermés pour des délits mineurs ? Cela aurait permis de séparer les petits des grands délinquants et donc de libérer les places de prison pour les criminels les plus dangereux. D’un côté, des criminels ne purgent pas leur peine et, de l’autre, des délinquants, outre la privation de liberté, subissent sévices sexuels et violences physiques.

E.L. À qui la faute ? A la police ? Aux magistrats ?
Parfois aux magistrats, parce qu’ils savent qu’il n’y a pas de place dans les prisons et préfèrent prononcer des condamnations avec sursis et parce que, pour certains, ils sont politisés et se placent systématiquement du côté « du délinquant contre la police, du côté de la femme contre le mari, du côté de l’enfant contre les parents » comme le rappelait un discours célèbre prononcé à la création du syndicat de la Magistrature… Quant à la police, elle est démoralisée. On sacralise la parole des accusés perçus non plus comme des criminels mais comme des victimes de bavure policière ou de racisme. L’usage de la force est toujours perçue comme illégitime et suspect. Résultat, face à une kalachnikov, le policier a peur de se défendre en raison des menaces de sanctions administratives. Les policiers sont donc pris en tenaille entre la pression de leur hiérarchie, les magistrats et les criminels qu’ils sont censés combattre. Ça me fait bondir de voir que les trafiquants de drogue qui ont pignon sur rue ne sont pas arrêtés parce que l’Etat a peur de créer des émeutes.

I.M. Etes-vous pour la réhabilitation de la peine de mort ?
Tout d’abord, je comprends que l’on soit contre. Je suis donc favorable à un référendum, d’abord au sein du Front, qui est divisé sur cette question, puis parmi les Français. Personnellement, étant avocate de formation, je juge la peine de mort sur le plan de l’efficacité juridique et non d’un point de vue moral, elle redonne une gradualité aux peines.

E.L. Quid des arguments de principe ?
Je trouve logique que l’on soit à la fois contre la peine de mort et contre l’avortement, mais j’ai du mal à comprendre que l’on s’oppose à la première et que l’on accepte la seconde.

M.G. Sauf qu’il y a une logique privée et une logique publique : avec la peine de mort, c’est l’Etat qui fait respecter l’ordre social par une violence définie comme légitime…
Oui, la logique publique est de protéger la société de la récidive et d’user de la dissuasion.

E.L. Êtes-vous certaine de remporter l’investiture du parti ou pensez-vous qu’il y a un risque ?
Il y a toujours un risque en démocratie. Je ne crois pas en ma défaite, mais je peux me tromper…

E.L. Alors que vos adversaires vous accusent de mener une épuration, votre élection ferait-elle exploser le parti ?
D’abord, il est curieux que des gens qui ont choisi de partir m’accusent d’être une épuratrice. Si je suis élue, ils verront que je suis beaucoup moins terrible et beaucoup plus rassembleuse que certains croient. Et je suis sûre que la plupart travailleront loyalement avec moi.

E.L. Que faites-vous, si Bruno Gollnisch gagne ?
Un quatrième enfant.

Question internet de Basile de Koch : Si on vous dit que la France n’est ni le problème ni la solution, est-ce que ça vous vexe ?
Je ne suis pas vexée, mais je pense que c’est une erreur. La France est la solution.[/access]

Par Cyril Bennasar, Daoud Boughezala, Muriel Gremillet, Elisabeth Lévy et Isabelle Marchandier.

Vœux pieux…

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Je serais socialiste, j’arrêterais les cérémonies de vœux toutes affaires cessantes. Mercredi, Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes et patron du groupe socialiste à l’Assemblée, recevait la presse pour causer de l’année à venir qui, dans la tête de tout le monde, n’est jamais que celle qui précède 2012.

Un avenir chargé, entre la primaire au PS, les déclarations des uns ou des autres, le programme socialiste qui n’existe pas encore, et le candidat qu’on ne connaît pas encore non plus. Résultat, ça limite les marges de manœuvres pour faire des discours inventifs. J’attends d’ailleurs avec hâte celui de Martine Aubry la semaine prochaine, c’est promis, je vous raconterai.

Bref, on se retrouve à l’Assemblée, au premier étage de la questure, avec 35 journalistes qui s’embrassent en se parlant de leurs histoires de vacances, du mercato d’hiver radio-télé, ou de l’horrible assassinat de Bernard Mazières, ancien journaliste politique du Parisien, bref déployant assez peu d’énergie à vaguement écouter d’une oreille leur hôte du jour. Lequel descend pourtant Sarkozy avec habileté, et presque conviction. Qui en appelle à un retour à une « morale républicaine simple », insiste aussi pour que les socialistes se « souviennent de leurs échecs ». Ce qui est terrifiant, c’est que le gros de l’assistance ne se réveille et ne frétille que quand Ayrault se met à taper -mais sans le nommer- sur Valls, qui s’est offert un sacré cadeau de Noël en dégainant par surprise son détricotage des 35 heures en pleine trêve de la Saint Sylvestre, durant laquelle, ordinairement, les journalistes politiques n’ont plus rien à se mettre.

« Les bons coups médiatiques peuvent êtres des mauvais coups pour les Français », commente un peu raide, Jean-Marc Ayrault devant un auditoire enchanté qui tient enfin LA phrase. Ayrault aura même la gentillesse d’en ajouter une deuxième sans supplément de prix : « La présidentielle n’est pas un concours de petites phrases !» Justement si. En tous les cas, à gauche, grâce à la primaire, ses chouettes candidats déclarés et son muet du sérail à 60% d’intentions de vote dans la presse. Six mois où le sport national solférinien va être la quête de la petite phrase qui crucifie la concurrence.

Franchir la ligne jaune pour pouvoir exister

Pour ne pas être marginalisé dans la course à l’investiture, il faudra suivre exactement la même méthode que Manuel Valls, qui après avoir renoncé successivement à l’héritage théorique de Marx, Jaurès, Mendès-France et même Michel Rocard, s’est trouvé un nouveau maître à penser en la personne du Monsieur Plus de Bahlsen. Du coup chacun des candidats à la primaire a compris que pour exister, il faudra franchir la ligne jaune, et si possible en appuyant à fond sur le klaxon. On imagine déjà avec gourmandise Pierre Moscovici se triturant la cervelle au Flore, à la recherche de la formule magique qui va lui permettre de déborder sur sa droite ce butor de Valls: la privatisation immédiate de la Poste? Le retour aux quatre semaines de congés payés ? Le gouvernement unique européen et le fédéralisme joyeux à l’horizon 2015?

Quant à ceux qui ne peuvent pas doubler Valls sur sa droite, mais pas trop à gauche non plus, parce qu’il veulent gouverner le PS au centre, on est déjà plus inquiet pour eux, mais pas tant que ça. On fait confiance à François Hollande, Arnaud Montebourg et, naturellement, à Ségolène Royal pour faire suer leurs think tanks et trouver la dissonance miraculeuse avec la ligne du parti, celle qui vous ouvre illico les portes de Roselmack ou Elkabbach. On souhaitera au passage que Benoît Hamon (qui passe déjà, probablement à tort, pour psychorigide vu qu’il est porte-parole officiel du parti) ne s’inscrive pas à son tour à ce concours de qui sort la plus grosse…

Quoi qu’il en soit, on va bien s’amuser en attendant la déclaration des candidatures en juin et le point d’orgue de la Rochelle fin août, où je souhaite d’avance bon courage aux militants de base qui viennent habituellement serrer des mains, boire des coups sur le port et claquer des bises aux leaders socialistes sans distinction de chapelle. Ça risque d’être rien un plus crispé, un rien encore plus bordélique cette année, m’est avis qu’il n’y aura pas de care dans l’air.
Pour revenir à nos vœux, et j’en profite au passage pour vous faire les miens, Jean Marc Ayrault est un garçon mesuré, et donc le sentir, dès le 5 janvier, si agacé par la tournure des événements, rendrait triste même le plus cynique des journalistes politiques. Comme si la gauche, qui a pu croire pendant deux heures que la présidentielle c’était tout cuit, venait de se rendre compte qu’elle va tout faire pour gâcher ses propres chances, avant même de commencer le combat. Et sans que Sarkozy, ni Mélenchon, ni Marine le Pen, ni Eva Joly ne puissent être rendus responsables de quoi que ce soit…

Ségolène et Mitterrand, droit de succession ?

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« J’ai envie de succéder à François Mitterrand » a déclaré Ségolène Royal dans un entretien au Monde. Celle qui fut la candidate choisie par les sondages en 2007, pour que Sarkozy soit certain d’être élu a des formulations pour le moins étranges. Un bref instant, en lisant ce genre de phrases, on a l’impression que rien n’a eu lieu depuis 1995. On se demande d’ailleurs si on s’en porterait plus mal. Mais ce côté quatrième dimension et déchirure du continuum spatio-temporel, comme on disait dans les romans SF old school, est tout de même révélateur d’une certaine aptitude à l’illumination.

On peut d’ailleurs imaginer d’autres déclarations du même genre pour d’autres candidats putatifs. Bayrou et Borloo: « J’ai envie de succéder à Giscard. » Villepin et Nicolas Dupont-Aignan : « J’ai envie de succéder à De Gaulle. » Mélenchon et Marine Le Pen, c’est plus difficile, il n’y a rien eu de comparable avant eux ni dans la droite très à droite ni dans la gauche très à gauche. Quant à Nicolas Sarkozy, lui, il ne peut que dire : « J’ai envie de succéder à Nicolas Sarkozy ». Parce dans son cas non plus, il n’y a rien eu de comparable avant lui. Vraiment rien.

Stéphane Hessel invente l’Holocauste low-cost

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Stéphane Hessel.
Stéphane Hessel.

Comme beaucoup d’enfants de soixante-huitards, je n’ai − hélas − jamais cru au Père Noël… enfin, je n’y croyais pas jusqu’à cet hiver ! Certes, il n’a ni barbe blanche, ni hotte, ni rennes, mais il fait néanmoins l’essentiel du job : être l’incarnation du Bien absolu descendu sur Terre pour récompenser les gentils et fustiger les méchants.

Et comme ceux qui récompensent les gentils sont récompensés à leur tour par la providence, Stéphane Hessel se retrouve en tête de listes et de gondoles avec plus de 500 000 exemplaires d’Indignez-vous ! vendus à ce jour. La plupart des libraires sont en rupture de stock, j’ai dû moi-même photocopier un exemplaire pour pouvoir découvrir la méthode infaillible pour vivre heureux. Car c’est de ça qu’il s’agit. Stéphane Hessel nous livre pour 3 euros et 20 pages seulement les clés du bonheur. Nous ne ferons pas durer le suspense plus longtemps : cette clé, c’est l’indignation, mère de toutes les vertus puisque d’elle naît l’engagement salvateur.[access capability= »lire_inedits »]

Manque de chance : le 8 mai 1945, les Alliés suppriment le grand motif d’indignation d’Hessel

L’auteur ayant été un authentique résistant et un survivant à l’Holocauste, j’éprouve une certaine gêne à décrire le malaise, pour ne pas dire le dégoût qui m’a saisi à la lecture des présupposés de cette thèse. Pour aller vite − et croyez-moi, il vaut mieux aller vite pour ne pas s’énerver −, Stéphane Hessel explique que le nazisme a été la chance de sa vie : « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation : c’est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme moi-même j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. » On est content pour lui, on le sera un peu moins pour six millions de juifs, vingt millions de Soviétiques et quelques centaines de milliers de Tziganes, homosexuels et autres trisomiques. Le XXe siècle étant celui de l’efficacité et de la vitesse, ni le vieillard gazé de Birkenau ni la fillette vitrifiée de Babi Yar n’auront pu apprécier à sa juste valeur ce climax d’indignation avant de comprendre ce qui leur arrivait mais, heureusement, l’auteur est là pour parler à leur place. Stéphane Hessel a eu une vie de rêve grâce à sa capacité à s’indigner ; cela n’engage que moi, mais j’aurais préféré qu’il ait eu une vie de merde et que le IIIe Reich n’ait jamais existé.

Tous ceux qui connaissent Stéphane Hessel savent qu’Apollinaire est son poète de chevet et L’Adieu du cavalier son texte de prédilection : il le déclame à ses amis comme sur les ondes dès que l’occasion s’en présente. Jusque-là, je trouvais cette manie innocente, voire charmante ; après la lecture d’Indignez-vous !, je me reproche plutôt de m’être laissé bercer par la si belle scansion du vieux sage sans avoir pris la mesure de ce qu’il pouvait mettre de lui-même derrière les paroles d’Apollinaire :

« Ah Dieu ! Que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs. »

Manque de chance, le 8 mai 1945, les Alliés mettent fin au grand motif d’indignation d’Hessel. S’ensuit une carrière de diplomate plutôt conventionnelle et quelque peu controversée. L’auteur nie plus que mollement quand des journalistes wikipédistes l’encensent pour avoir rédigé tout seul avec ses petits bras la Déclaration universelle des droits de l’homme. Certains historiens avancent au contraire qu’il en a surtout corrigé les fautes d’orthographe… Où est la vérité ? Eh bien, on s’en fiche, ladite Déclaration n’ayant jamais été appliquée nulle part, même pas en rêve…

Toujours est-il qu’on n’entendra plus guère parler de lui pendant quarante ans, jusqu’à ce beau matin du 18 mars 1996 où les associations de soutien aux sans-papiers qui occupent l’église Saint-Bernard l’intronisent tout d’abord médiateur et, très rapidement, conscience universelle. À dater de ce jour, Stéphane Hessel a un avis sur tout, auquel son grand âge et son CV inattaquable donnent plus de valeur qu’un arrêt du Conseil d’État. Certes, nous ne parlons là que de valeur morale mais ça tombe bien, avec l’euro, c’est la seule que notre pays accepte sans discussion possible.

Partant de là, tout coule de source : il y a les gentils qui s’indignent et puis s’engagent, tels que les définit Stéphane Hessel. En vrac : les rmistes, les sans-papiers, les altermondialistes, les écologistes et les militants d’associations humanitaires comme la LDH à Paris ou le Hamas à Gaza. Et puis, il y a les méchants : les Américains qui oppriment le monde, les sionistes qui tuent les petits enfants, les banquiers qui sucent le sang des pauvres et tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Contre ceux-là, comme le fit l’auteur depuis son plus jeune âge, il faut s’in-di-gner ! Et c’est sans doute là que, justement, ce livre devient discrètement abject.

Que ça plaise ou non, Stéphane Hessel fait aujourd’hui figure de « passeur d’histoire ». On peut à ce titre, même en étant en total désaccord avec ses assertions, admettre qu’il justifie − au prix de quelques états d’âme − le terrorisme des Gazaouites. Certes, on suppute que quelques lecteurs enthousiastes ne manqueront pas d’en déduire un parallèle évident entre Tsahal et les Waffen SS mais, cela, Hessel ne l’écrit pas : on ne lui en fera donc pas procès, on le laissera seulement se débrouiller avec sa conscience, idem pour ses groupies Laure Adler, Pierre Haski ou Mouloud Aounit…

En revanche, quand l’ancien résistant établit noir sur blanc un parallèle entre ses engagements de 1940 et les manifestations contre la réforme des retraites (auxquelles, d’ailleurs, j’ai moi-même participé), on a juste envie de crier au fou !

La grande conscience invente le relativisme absolu

Il y a le révisionnisme qu’on connaît et qu’on sait combattre. N’importe qui de suffisamment équipé sait répondre à coups de claques ou d’arguments à qui prétend qu’on n’a gazé que des poux à Auschwitz. Mais, pour étayer sa théorie générale de l’indignation, Stéphane Hessel en invente un nouveau, méchamment plus pernicieux : le relativisme absolu. Guernica ou Seveso, Guy Môquet ou Malik Oussekine, le statut des juifs ou la réforme des retraites, tout se vaut, tout se tient puisque tout est matière à la même légitime et « précieuse » indignation, au même indispensable engagement citoyen. Le XXIe siècle sera celui de l’Holocauste low-cost.

Le plus drôle dans tout ça, c’est que Stéphane Hessel ne cesse, dans son livre, de se définir comme hégélien et excipe volontiers de sa qualité de disciple de Merleau-Ponty (au passage, ce garçon a une tendance prononcée au name dropping mais, à son âge, on lui pardonnera volontiers). Toujours est-il, qu’on aura rarement vu hégélien aussi hermétique à toute forme de dialectique. En vérité, d’Hegel, il n’aura retenu que le sens de l’Histoire tel que le comprend un élève moyen de terminale L. L’Histoire qui va forcément dans le bon sens : des ténèbres vers le progrès. Une fois cette évidence posée, il n’y a plus qu’à bricoler le corpus théorique qui va avec cette weltanschauung de Père Noël. Si ça se trouve, vous en vendrez 500 000 exemplaires pour les fêtes !

Contrairement à Stéphane Hessel, Albert Camus n’a pas fréquenté Normale sup’. Ça ne l’a pas empêché de comprendre que la vertu n’était pas si vertueuse et que l’homme indigné d’aujourd’hui fera un parfait bourreau dès demain. Il l’explique en termes assez sanglants dans son introduction à L’Homme révolté : « À partir du moment où, faute de caractère, on court se donner une doctrine, dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme. Il était solitaire comme le cri, le voilà universel comme la science. Hier jugé, il légifère aujourd’hui. On ne s’en indignera pas ici. »

Je ne m’indignerai donc pas que Stéphane Hessel ait été décrété prophète en son pays qui se trouve être le mien. Mais j’aimerais comprendre… Justement, j’ai bien peur d’avoir compris, et là, entre nous, j’ai vraiment peur.

Indignez vous !

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Attention, pays fragile et compliqué !

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D’aucuns considèrent qu’on leur « rebat les oreilles » avec le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) ! C’est un point de vue, ou plutôt une forme masquée de jugement de valeur ; à la manière de ceux, souvent les mêmes, qui qualifient de gogolistes (ou gaugaullistes) les simples admirateurs de l’homme du 18 juin. Il s’agit, dans ce dernier exemple, de déconsidérer des individus, de les dévaloriser, de les exclure de la sphère de l’entendement, du cercle de la conversation, de les rejeter dans les ténèbres de l’idiotie ordinaire.

Il nous a paru utile, considérant les navrantes interventions dont nous voyons quelques-uns se délester ici et là, de rappeler à la mémoire collective que l’espoir né de la Libération, suscité par la Résistance, enraciné dans la vieille culture française depuis la bataille de Bouvines (27 juillet 1214), mêlé de chevalerie et de gouaille, cet espoir, donc, ne constituait nullement un idéal fumeux, temporairement réactivé, voué à un oubli rapide. Au contraire, l’esprit du CNR a fondé une énergie, où s’est alimenté l’élan constitutif de la société française, admirable sous beaucoup d’aspects.

Les hommes de la Résistance ont pris la mesure du désastre matériel et moral qui accablait ce malheureux pays, abandonné par quelques-unes de ses élites, égaré, pour une faible partie de son peuple, dans la collaboration, rompu majoritairement aux servitudes des vaincus. Considérant l’étendue et la profondeur du malaise français, ils ont voulu en interrompre les causes et en soigner les effets. Le succès de leur entreprise, dont nous sommes les bénéficiaires, n’est discutable que par les boutiquiers de l’esprit. Ce ne sont pas leurs sarcasmes, augmentés des ricanements hypercritiques de la majorité libérale-libertaire, présomptueuse et bedonnante, qui nous feront oublier que nous sommes les débiteurs des soldats de Philippe Auguste et des maquisards du plateau des Glières.

La France – la nôtre assurément – est ainsi faite, légère et gaie, cruelle et compliquée, qu’elle peut tout à la fois pleurer le suicide de Drieu-la-Rochelle, découvrir avec effarement la longue cohorte des fantômes revenus de la nuit et du brouillard, garder l’espoir et le goût de la liberté, applaudir au spectacle dégradant des femmes tondues, ainsi qu’à l’affreux défilé des prétendus « collabos » de quinze ans, chahuter sous les potences où se balançaient les corps mutilés et souillés des « coupables » absolus, exiger, aussi, les mesures sociales, nécessaires et légitimes, sur lesquelles repose encore notre bien commun, enfin, trouver un sauveur, puis oublier de Gaulle… L’essentiel est ailleurs : dans la longue mémoire, plus aérienne qu’enracinée, dont le CNR est l’exigeant dépositaire. Aujourd’hui que ce pays improbable cherche un air raréfié, s’essouffle et vacille, se prend pour l’ombre de lui-même et la proie des autres, il nous revient de raviver ses plus beaux souvenirs… 

La SNCF manque de « care »

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Paris, gare Saint-Lazare.
Paris, gare Saint-Lazare.

Martine Aubry ne devrait pas se soucier pour la société du care, ni même se fatiguer à convaincre l’opinion : elle est à l’œuvre sans elle, voire malgré elle, dans une forme maximaliste qui inquiète un peu. « La société du bien-être et du respect qui prend soin de chacun et prépare l’avenir », chère à la première secrétaire du Parti socialiste, est déjà dépassée et démodée.

Nous vivons l’avènement du droit au bien-être pour chacun devenu un impératif politique. À bien y réfléchir, on peut se demander si le bien-être de chaque individu dont les exigences vont croissant ne va pas irrémédiablement entrer en conflit avec le bien-être d’un autre, tout aussi légitime que le précédent.

Mais bon ! ne jouons pas l’oiseau de mauvais augure et volons sans réticence vers l’horizon radieux où chacun sera protégé de telle sorte que rien jamais ne l’atteigne et que tout toujours mis en œuvre pour le soigner.

Cet objectif est dorénavant d’ordre public. Parce qu’un train a mis plus d’un jour pour arriver à destination au lieu de la nuit prévue, nous avons eu droit à un déferlement médiatique de descriptions apocalyptiques évoquant le cauchemar subi par les passagers, le désastre de la SNCF. On a pu lire des titres comme « Le train de l’enfer » ou « Le train du bout de la nuit ».

Il est apparu qu’outre une obligation de résultat, en particulier en matière d’horaires, le transporteur est aussi soumis à une obligation de care, de dorlotage, à laquelle il a failli en n’offrant, dans un premier temps, que de malheureux chocolats chauds aux passagers qui ont dû attendre quelques heures des plateaux repas dans des wagons chauffés. Bref un régime quasi carcéral.

On pouvait cependant espérer que la lettre d’excuse de M. Guillaume Pépy, PDG de la SNCF, le remboursement des billets et l’offre d’un autre arrêt/retour (dans des conditions normales bien entendu) mettrait un terme à l’affaire. Que nenni ! Dans la société du care, on doit, une fois les problèmes concret réglés, communier dans le « Plus jamais ça ! ».

Toutes les parties concernées rivalisent d’activité pour qu’une telle tragédie ne puisse jamais se reproduire.

Les voyageurs d’abord, dont on ne sait plus s’ils sont des usagers ou des clients, qui ont décidé d’engager une action collective. Ne me demandez pas ce qu’un juge pourra faire, je n’en sais foutre rien, mais il est bien connu que la saisine de la justice a des vertus incantatoires et mystérieuses. Nous assisterons sans doute à une avancée jurisprudentielle dont le droit actuel a le secret, créant un droit opposable à être secouru sur les rails….

La SNCF, pour ne pas être en reste, bat sa coulpe et prend la mesure la plus populaire de notre époque après la cellule de soutien psychologique, la création d’une commission d’enquête qui vient de remettre un rapport dont les conclusions sont ébouriffantes : oui, il y a bien eu des dysfonctionnements et le froid ce grand empêcheur de rouler en rond aurait dû conduire à annuler le départ plutôt que de vouloir acheminer coûte que coûte les passagers. Il est vrai qu’en ne circulant plus on ne prend plus de risques. Mais la SNCF pense-t-elle s’exonérer de sa responsabilité en annulant des trains, laissant des passagers en plan, livrés à eux-mêmes sur les quais et qui pourront légitimement porter plainte contre l’absence de prise en charge. Les règles du care sont drastiques – avec le bien-être, on ne transige pas. Bref, dans cette spirale folle (je n’ose dire givrée pour ne pas aggraver la douleur des naufragés du rail) la SNCF, à défaut des trains, accélère le mouvement…

Enfin, l’État y va de sa partition. Il faut qu’il soit dit qu’il est attentif au sort imposé à certains de ses citoyens livrés à un retard injuste et perturbateur dans leur vie privée ou professionnelle. Comment peut-il réparer ce dont il n’est nullement responsable ? D’abord, par la compassion et la solidarité – nous sommes tous des naufragés du rail en puissance. L’avantage d’une telle posture, en cette saison de froid budgétaire, c’est qu’elle ne coûte pas un rond. Puis par un vague froncement de sourcil laissant envisager des sanctions. Lesquelles ? Imposer à Guillaume Pépy de prendre plus régulièrement les lignes Lunéa ? Non ce serait trop horrible !

Bref le care est là et je crains que ce ne soit pas une bonne nouvelle. Si on veut veulent détricoter l’intérêt général, le plus efficace est, en effet, de convaincre chacun d’entre nous qu’il doit être le centre de tout et devenir un sujet d’indignation dès le premier pet de travers.

Le « vivre ensemble » c’est aussi une forme de fatalisme face aux désagréments de la vie, de la météo, et même face aux « erreurs humaines ». Je rougis en pensant à ce que les générations précédentes ont subi ou aux catastrophes naturelles qui ont frappé cette année Haïti, la Russie, le Pakistan l’Indonésie. La discipline minimale devrait nous imposer d’accepter ces petits soucis sans hurler systématiquement à la violation de nos droits. Et de comprendre que la vie qui n’est pas un long fleuve tranquille, commande parfois. Peut-être même de nous en réjouir. Tout à son rêve de confort, la France, ce vieux pays grognon, semble l’avoir oublié.

Iran : fête la guerre, pas l’amour !

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On savait déjà que l’islam est une religion d’amour, de tolérance et de paix et même les plus distraits d’entre nous avaient remarqué que certains musulmans n’y allaient pas avec le dos de la cuiller pour imposer cet amour, cette tolérance et cette paix.

Dans les théocraties, on est encore plus catégorique sur l’amour, la tolérance et la paix. La Saint-Valentin est en effet désormais proscrite en Iran, comme vient de l’indiquer l’agence ILNA (Iranian Labour News Agency) : « Imprimer et fabriquer tout produit en lien avec ce jour, qu’il s’agisse d’affiches, de boîtes, de cartes représentant des cœurs ou des roses rouges, est interdit ainsi que toute activité faisant la promotion de ce jour. Les points de vente qui violeront cette directive auront affaire à la justice. » Pourtant la Saint-Valentin est une fête très populaire au sein de la jeunesse iranienne. Les boutiques des grandes villes se paraient jusque là de décorations glamoureuses de circonstance et les restaurants de Téhéran affichaient tous complet.

Il est peut-être un peu tôt dans la saison pour frapper d’interdit la fête aux petits cœurs, penseront certains. Mais les délais des imprimeurs de cartes postales sont peut-être plus longs encore à Téhéran que dans l’hexagone. Donc, prenons les devants !

Mais l’année nouvelle qui s’offre à nous devrait pousser à l’optimisme et, de toute façon, la subliminale consigne à laquelle nous ne saurions déroger n’a pas changé, il faut po-si-ti-ver ! Positivons donc. Et voyons-y une passerelle jetée entre islamistes calinophobes et chrétiens bigots outrés par ce détournement de la commémoration d’un saint, auxquels pourraient même se joindre une flopée d’alters révoltés par la marchandisation néolibérale du sentiment amoureux. Œcuménisme, sauce « Mon Chéri », c’est tentant, non ?

L’extrême droite n’existe pas

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Xénophobe assumé, Le Pen n’est pourtant pas d’extrême droite. Pas plus qu’un autre. Car l’extrême droite, c’est vous et lui. Autant dire personne. Comme le salaud, l’extrémiste, c’est toujours l’autre, un vague cousin couvert de l’opprobre du proscrit.

Revenons au commencement : Caïn serait-il le premier « facho » de l’Histoire ? Tuer son frère par jalousie… pas joli-joli. Si on prend au pied de la lettre la généalogie de la morale politique établie par l’intelligentsia des « sachants », le dernier rejeton d’Adam et Eve aurait brisé la gangue de l’amour universel pour créer l’« extrême droite ».[access capability= »lire_inedits »]

Cet objet politique non identifié voué aux gémonies éternelles répond à un besoin moral. Celui de se draper dans sa vertu antifasciste plutôt que de se frotter au réel qui pourrait piquer. Caïn et Le Pen constituent donc la face sombre du moralisme consensualiste dont on nous rebat quotidiennement les oreilles. Un antilepenisme conséquent chercherait au contraire à démoraliser le concept d’ « extrême droite » de façon à mener une lutte politique contre ses adversaires idéologiques sans leur céder le monopole du réel.

À cet effet, les plus brillants contradicteurs du Front national en ont dénoncé la xénophobie sans l’élever au rang de catégorie politique. Ainsi Pierre-André Taguieff a-t-il peu à peu déconstruit le mot et la chose après avoir usé ses guêtres à démontrer l’habile habillage sémantique de l’ethno-différentialisme de la Nouvelle droite version 1.0. Après moult tergiversations et controverses picrocholines avec ses confrères, le chercheur doit se rendre à l’évidence, incapable qu’il est d’identifier un quelconque dénominateur commun entre la myriade de petits courants qui composent l’extrême droite médiatique.

Il y a bien quelques idées lancinantes qui rôdent par-ci par là. Vient d’abord à l’esprit la nation, à travers des conceptions exclusivistes et charnelles dont l’embouchure formerait l’« extrême-France » chère à Fiammetta Venner. Aussi séduisante soit-elle, l’assimilation du nationalisme à l’extrême droite relève du raccourci pour antifascistes grisonnants. Des identitaires européo-régionalistes aux contre-révolutionnaires intégraux attachés aux formes archaïques de l’ancienne France, des franges entières de la droite de la droite rejettent la nation comme forme optimale de gouvernement. Par rupture avec le jacobinisme ou avec la nation moderne régie par un Etat souverain, l’idée nationale ne fait donc pas l’unanimité à l’extrême droite. Oublions les fétiches : le triptyque « Travail, Famille, Patrie » fut originellement forgé par le colonel de la Rocque, antifasciste et résistant héroïque, puis récupéré par Simone Weil qui y voyait l’illustration de la supercherie vichyste. Le mot de de Gaulle reste connu : Pétain n’a jamais travaillé ni fait d’enfant et il a, en prime, trahi la patrie en la vendant aux Allemands ! L’habit ne fait pas le moine.

Certes, me direz-vous, mais il reste une communauté de corps, d’esprit et d’ethnie qui rassemble le gros des « fachos » revendiqués. D’aucuns avancent pompeusement l’idée heideggérienne de « métaphysique de la subjectivité » qui ferait dire à Le Pen qu’il préfère sa fille à son cousin, son cousin à son voisin, son voisin à l’étranger, etc. Là où le bât blesse, c’est qu’un tel anti-universalisme n’est nullement l’apanage de l’« extrême droite ». Que l’on songe à Leur morale et la nôtre où, au nom d’une théorie du salut prétendument humaniste et généreuse, on peut tuer sans vergogne ses ennemis de classe.

Quant à la xénophobie proprement dite, elle fait partie des attributs les mieux partagés au monde. Si l’on s’extrayait un peu des cénacles centristes, on s’apercevrait que les partis xénophobes ont essaimé d’un bout à l’autre du champ partisan. L’antisémitisme de Staline n’avait pas grand-chose à envier à celui de Drumont. Les historiens des totalitarismes s’arrachent aussi les cheveux sur la nature exacte de la famine ukrainienne téléguidée par Moscou au début des années 1930, l’« oncle Joe » n’ayant pas été avare de métaphores ethno-raciales en ordonnant ce qui ressemble fort à un génocide. Est-ce à dire que, téléporté en 2011, le Petit père des peuples émargerait à quelque officine de la droite radicale ? Toujours du côté communiste, quoi de commun entre le natalisme forcené de Thorez et la bouillie libertaire que l’on entend aujourd’hui dans les travées de la Fête de l’Huma ? Assurément pas grand-chose. Un maurrassien, jadis figure paradigmatique de la droite extrême, ne retrouverait pas plus ses petits perdus dans un meeting du Front national ou du Bloc identitaire, réputés à tort de la même famille idéologique.

Baudrillard contre l’impasse du moralisme anti-Le Pen

Ces quelques exemples démontrent le caractère mouvant des positionnements politiques. Droite et gauche ne sont pas des invariants. Face aux bourrasques de la mondialisation, existent-ils encore ? Marine Le Pen, qui a lu Alain de Benoist, reprend à son compte la flatteuse dichotomie centre/périphérie, se rangeant immédiatement dans le camp des « petits » (enracinés) contre les « gros » (mondialisés). La manœuvre est habile, d’autant qu’elle rompt avec le « socialisme des imbéciles » qui avait marqué des générations de solidaristes noyant leur antisémitisme dans le poisson antilibéral.

En politique, les slogans ne devraient jamais être labellisés. C’est toute l’ineptie des « thématiques du Front national », ce chiffon bleu-blanc-rouge agité par nos élites intellectuelles, que d’enfermer la réalité sous le masque hideux de la « Bête immonde ». Protester contre les prières de rue et les atteintes à la laïcité, oui. Plaider pour une immigration régulée qui ouvre la voie à une assimilation en bonne et due forme, oui des deux mains. En bonne stratège, Marine Le Pen a adopté la vulgate républicaine et mis au placard les flatulences verbales de son père tout en s’éloignant des intégristes cathos, certes moins nombreux mais aussi peu attachés à la loi de 1905 que les barbus de la rue Myrha. Ce jeu de billard à trois bandes la rend quasi-inattaquable, sinon en pointant ses contradictions anti-fiscalistes et le caractère tardif de son credo assimilationniste.

À trop faire de l’ « extrémiste » un proscrit moralement incurable, les catéchumènes de l’antifascisme risquent de se retrouver fort dépourvus une fois le printemps électoral venu. Avec le ton prophétique qui le caractérise si bien, Baudrillard nous prémunissait déjà contre l’impasse du moralisme anti-Le Pen : « Voué au mal et à l’immoralité, Le Pen rafle toute la mise politique, le solde de tout ce qui est laissé pour compte, ou franchement refoulé, par la politique du Bien […] Le Pen est le seul analyseur sauvage de cette société. Qu’il soit à l’extrême droite n’est que la triste conséquence qu’il n’y en a plus depuis longtemps à gauche ni à l’extrême gauche. » Travailler à une critique radicale de la société serait le seul moyen efficace (mais laborieux) de contrer le monopole lepéniste du franc-parler. Amis contestataires, vous avez du pain sur la planche…[/access]

Pour une Livre, t’as plus rien ou bien

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Au matin du 3 janvier, les Anglais se sont réveillés avec une sacrée gueule de bois.
Abus de pudding, de dinde farcie, de Christmas Carols sirupeux ? Bien entendu, mais pas seulement. Comme prévu, George Osborne, le très rigoureux chancelier de l’Echiquier, a mis en application son projet d’austérité budgétaire drastique en relevant la TVA de 17,5 à 20%, ce qui classe désormais le Royaume Uni parmi les premiers taux d’Europe, et en augmentant sévèrement les prix de tous les transports publics (plus 6,8% pour le métro et le bus). Élu pour faire de la rigueur, David Cameron fait de la rigueur, qui pourrait lui en tenir rigueur ? Le Royaume est à la rue, la dette est abyssale, le temps n’est plus aux querelles sémantiques.

On pourra objecter que pendant la campagne le candidat David avait été très discret sur les moyens à employer. La hausse de la TVA n’avait pas été directement évoquée. Sauf par son ex-concurrent et vice premier ministre par la grâce d’une coalition de circonstance, l’inénarrable Nick Clegg. Pour l’écarter avec la dernière des fermetés. Mais Clegg s’était aussi vertueusement élevé contre les augmentations des frais universitaires qui viennent d’être triplés. Avec cette explication désarmante… Il ne soupçonnait pas l’ampleur du désastre des finances publiques britanniques. No comment.

On pourrait également critiquer le choix consistant à privilégier la hausse de la TVA. Même en tournant et en retournant le problème dans tous les sens, la TVA reste l’impôt indirect le plus injuste qui soit. Il frappe indifféremment et au même taux les riches et les pauvres, la Rolls comme les chips qui sont la nourriture de base du Brit désargenté, l’indispensable latte du matin dans son verre en carton recyclé comme le dernier cocktail avant extinction des feux au bar du Savoy.

Mais à la guerre comme à la guerre, l’heure est grave et les caisses vides.
Le Brit est par nature légitimiste et il accepterait bien sans broncher cette ponction si certains chiffres n’étaient venus chatouiller désagréablement son cerveau encore embrumé par deux semaines festives. La TVA augmente donc de 2,5%. Mais les vêtements bondissent en moyenne de 8%. Plus 4% l’inscription au fitness club de Soho pour ceux qui voudraient suer sur des engins de torture d’un autre âge après les excès réveillonnés. Admirer le sautillant Billy Elliot s’essayer aux entrechats au Victoria Palace Theater lui en coûtera 4,2% supplémentaires. Comme son Big Mac. Idem pour le cappucino du Starbuck sans lequel aucune bonne journée londonienne ne saurait vraiment commencer. Les augmentations grimpent jusqu’à 10% pour envoyer un texto à sa douce chez T Mobile, 20% chez O2. La Stella Artois qui fait ici fureur chez un public branché s’envole même de 22,6% !

« Ajustements saisonniers des coûts », marmonnent les détaillants. Ou plumage en rigueur du Londonien, premier consommateur national de loisirs et de fun ? L’Etat espère récupérer 2,3 milliards de livres dans la capitale. Un remake du passage à l’euro qui a laissé à tous les Européens de cuisants souvenirs ?

Et si George Osborne comptait sans le dire sur l’inflation pour réduire le déficit budgétaire ?
Imparable certes, mais dangereux. Toute reprise économique fondée sur des bases douteuses pourrait se révéler bien fragile, sans oublier ses effets pervers sur la création de richesses et l’épargne.
Or, la reprise, Osborne la sent venir, il en rêve la nuit, avec la foi du charbonnier ou de la méthode Coué. Les prévisions économiques de l’OBR (Office of Budget Responsability) lui assurent pour les deux ans à venir des lendemains glorieux, enfonçant rien moins que les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne et la France par la grâce de 500 000 emplois en moins dans le secteur public en 5 ans, des entreprises, des exportations et des investissements dopés par l’austérité et une rigueur exemplaire. Mais pas seulement. Beaucoup plus discrètement, Osborne compte surtout sur l’augmentation de la TVA pour financer… des réductions d’impôt. En particulier supprimer la tranche la plus élevée, celle qui concerne les revenus supérieurs à 150 000 livres sterling, pour consolider la position de premier centre financier mondial de la City. Un « paquet fiscal à l’anglaise » en quelque sorte. Osborne a-t-il vraiment étudié les résultats mitigés de la version française de la méthode et ses ravages dans l’opinion publique ? Il semble si sûr de lui qu’il s’est permis de tancer la zone euro, l’appelant à réformer son système bancaire, avec la rigueur bonhomme du père de famille avisé qui voit ses voisins filer à la cloche de bois. Et ce n’est certes pas l’opposition qui hésite à prendre une année sabbatique (sic) qui lui portera la contradiction… Le très pâle Ed Miliband, ectoplasmique chef du Labour, compte surtout sur les syndicats qui l’ont fait élire pour exploiter le mécontentement des usagers… et secrètement sur une sévère dérouillée des Lib-Dems aux prochaines élections. Un peu short en termes de programme.

Mais si ce n’est l’opposition, peut-être le poids des réalités économiques tempèreront-elles l’optimisme de Cameron. Comment appliquer un programme d’austérité sans avoir la moindre marge de manœuvre ? D’où viendra la croissance quand les réductions budgétaires vont contraindre le secteur public à abandonner tous les projets en cours (sauf dans le secteur nucléaire… Et un reniement de plus pour Clegg qui va décidément avoir bien du mal à s’asseoir dans les années qui viennent), et à supprimer des emplois en masse ?
On murmure déjà qu’un mystérieux plan B circule au HM Treasury (le Bercy local), bourré de mesures stimulantes en cas de panne de l’économie. On sait, depuis la jurisprudence Fabius, ce qu’il en est de la réalité des plans B. Mais les conservateurs ne sont pas fous. Le 28 avril prochain, les résultats économiques du premier trimestre vont officiellement tomber. Suivis dans la semaine par les élections municipales. Pris à la gorge après des années d’errance budgétaire travailliste, le Royaume-Uni a fait le choix d’une politique d’austérité dure, ne doutons pas que l’Europe aura les yeux fixés sur ces deux indicateurs. Pour en tirer éventuellement des enseignements et accommoder la sauce avec laquelle nous serons nous-mêmes mangés.

Christian Jacob, ce Carthaginois

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Un temps ministre de la fonction publique sous le gouvernement Villepin et aujourd’hui président du groupe UMP, Christian Jacob avait la réputation d’être plutôt un chiraco-villepiniste pur jus. Mais les convictions changent plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel. Il vient de faire part, tout en reconnaissant que ce serait difficile pour les ministères régaliens, de son désir d’en terminer avec l’emploi à vie des fonctionnaires (ceux des milieux d’échelles indiciaires, hein, pour les hauts, faut pas déconner !), et de substituer des contrats de missions et d’objectifs, comme cela se fait dans le privé et qui sont des moyens comme d’autres de multiplier les CDD.

Nous déconseillons cependant à Christian Jacob qui a décidé de jouer avec ses petits copains à « Plus libéral que moi, tu meurs ! » d’éviter d’appliquer cette idée de contrats d’objectif quand il n’y a pas d’objectif comme par exemple pour nos militaires en Afghanistan qui viennent de perdre leur cinquante troisième homme.

En plus, un militaire avec un contrat d’objectif qu’on licencie à la fin, ce n’est pas une forcément une bonne idée. Christian Jacob, qui a fréquenté Chirac et Villepin doit tout de même avoir, lui, un minimum de culture générale. Un militaire qu’on licencie après usage, ça s’appelle un mercenaire. Étant donné, d’autre part, que les caisses de l’État ont été vidées pour complaire aux agences de notation, on risque d’avoir des difficultés à les payer, les mercenaires. Remember Salammbô, Christian ! « C’était à Megara, faubourg de Carthage ! »

« Le mondialisme est un totalitarisme »

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Élisabeth Lévy. Contrairement à votre père qui assumait, voire désirait la diabolisation du Front national, vous semblez vouloir en finir avec l’ostracisme. Comment espérez-vous y arriver ?
La diabolisation a toujours fait débat au Front où deux stratégies s’affrontent. Contrairement à Bruno Gollnisch, qui pense qu’on peut arriver au pouvoir grâce à elle, j’ai toujours pensé qu’on y arriverait malgré elle. Pour autant, il ne s’agit pas de tomber dans le consensus mou typique de l’énarchie politique. De toute façon, quand on va à l’encontre du courant majoritaire, il faut s’attendre à susciter une réaction violente. De plus, une bonne polémique peut être utile : l’affaire Frédéric Mitterrand en est un exemple. Elle a permis de mettre au cœur du débat la question de la moralisation de la vie publique et de forger une grille de lecture à travers laquelle on a jugé l’affaire de l’EPAD, l’affaire Woerth-Bettencourt et, maintenant, celle du Médiator.[access capability= »lire_inedits »]

E.L. J’insiste. Pour sortir de la diabolisation, il faut être deux. Du reste, avec vos propos sur la rue Myrha « occupée », on se demande si vous-même n’y avez pas pris goût…
J’ai toujours pensé qu’il était nécessaire d’éviter de nourrir la suspicion qui pèse sur le FN, notamment celle de l’antisémitisme. Surtout qu’à l’heure actuelle, des problèmes graves méritent toute notre énergie. Dans cette perspective, mon discours de Lyon appelait à lutter contre toutes les féodalités, religieuses, régionalistes et financières. Dans certains territoires devenus des zones de non-droit, la souveraineté nationale est menacée non seulement par les lois religieuses mais aussi par les lois mafieuses imposées par des trafiquants de drogue au détriment des lois de la République française. Trouvez-vous normal que des habitants soient obligés de passer au détecteur de métaux avant d’être autorisés à rentrer chez eux ? Evidemment, certains ont voulu me coincer en me plaçant du coté des nazis, alors que je me plaçais du côté de la Résistance.

E.L. La suspicion dont vous parlez a quelques fondements ! Concernant le vieux vivier des militants du Front national, l’antisémitisme et le racisme ne relèvent pas des seuls fantasmes…
Si beaucoup. J’ai pris des risques pour faire évoluer l’image du parti. Avec le nom que je porte, j’aurais pu me couler dans le moule et brosser chacune des chapelles dans le sens du poil. J’ai préféré affronter mes adversaires pour les convaincre. J’ai fait 51 déplacements pour expliquer mes projets en toute franchise. Je n’ai pas tenu compte des Cassandre qui me déconseillaient de parler de laïcité au risque de heurter les cathos intégristes. Les adhérents choisiront en toute connaissance de cause. À en croire les sondages, 91 % des sympathisants du Front sont en adéquation avec mon projet. En deux ans, leur nombre a triplé et je pense qu’ils sont prêts à faire leur révolution culturelle. S’ils me choisissent, le FN sera le premier et le seul parti dont les militants seront en adéquation avec les électeurs. Ce sera une nouvelle vision du Front national. En tout cas, c’est le pari que je fais. Alors, vous pouvez ne pas croire à la sincérité de mes convictions − ce en quoi vous auriez tort −, mais vous devez admettre que mon discours est parfaitement clair.

Daoud Boughezala. En attendant, votre ligne ne fait pas encore tout à fait l’unanimité. Que pensez-vous des papiers truculents de Christian Boucher sur le rôle du lobby juif dans l’affaire des mosquées ?
Pour parler de mon entourage sulfureux, on me ressort toujours les trois mêmes compères. Boucher, je l’ai vu trois fois dans ma vie ! Et c’est lui qui me soutient, pas l’inverse. Chatillon est un ami de longue date, ce qui ne m’empêche pas d’être en désaccord avec lui. Quant à Latruwe, il est technicien pour le site pour Nation Presse Info, un site qui me soutient. On finira par aller chercher ma boulangère pour savoir si elle n’avait pas des relents racistes…

E.L. Et vous, êtes-vous raciste ?
Dois-je répondre à cette question ?

E.L. Ne faites pas la naïve ! Vous savez bien qu’un certain nombre de militants et d’électeurs du FN s’opposent à l’immigration non pas parce qu’elle sape les fondements de la République en empêchant l’intégration, mais parce qu’ils n’aiment pas les Arabes !
J’ai toujours considéré scandaleux qu’on assimile à du racisme le combat contre l’immigration (le problème des journalistes, c’est qu’ils nous ressortent les schémas développés contre le FN). Or, pendant des années, on a expliqué qu’être contre l’immigration, c’était être raciste. Du coup, si vous demandez aux gens dans les bistrots s’ils sont racistes, ils vous répondront par l’affirmative. Arrêtons avec ces accusations de racisme, le Front National n’a pas une vision ethnique de la Nation. Je vous rappelle que le Front était pour l’Algérie française, ce qui impliquait que des millions de musulmans algériens deviennent français et qu’il soutient les harkis.

D.B. En ce cas, pourquoi ne pas changer de cheval de bataille et déclarer clairement que votre ennemi est le capitalisme mondialisé dont l’immigration n’est qu’une conséquence ?
Parce qu’il nous faut marcher sur nos deux jambes. En acceptant pendant des années d’incarner uniquement, aux yeux de beaucoup de Français, la lutte contre l’insécurité et l’immigration, le FN a subi une interprétation partielle et donc déséquilibrée. Je veux redonner une cohérence au projet politique du Front en m’appuyant sur mon programme économique et social.

Isabelle Marchandier. Peut-être, mais votre défense de la laïcité peut sembler surprenante quand on se rappelle que le FN était le parti des cathos intégristes…
Arrêtez avec cette histoire de cathos intégristes ! Le Front National est beaucoup plus divers que cette caricature. Venez plutôt assister au Congrès et vous verrez… Cela dit, je pense que les religions peuvent être un élément de paix civile. Mais je veux qu’elles restent à leur place parce que sinon, c’est la guerre civile qui nous attend. Je lutte contre ceux qui appellent de leurs vœux un « combat des civilisations ».

Muriel Gremillet. Vous noyez le poisson ! C’est avec l’islam que vous avez un problème… Est-il, selon vous, compatible avec la République ?
C’est aux musulmans de répondre. L’avancée de l’islam radical en France et en Europe est facilitée par la démission des pouvoirs publics. Tout le monde a peur d’être accusé d’islamophobie et de racisme. J’attends que les musulmans modérés prennent la parole. Ce sont les intégristes qui les empêchent de respecter les règles de la République. Il suffit qu’il y ait, dans un petit village, une seule famille réclamant que les interdits alimentaires religieux soient respectés à la cantine de l’école pour que l’application suive immédiatement. La minorité impose sa loi à la majorité et c’est la victoire du droit à la différence. Tant que l’assimilation fonctionnait, la pratique de l’islam respectait parfaitement l’environnement identitaire et social français. C’est à partir du moment où les immigrés musulmans sont devenus de plus en plus nombreux que les problèmes sont survenus et que l’intégrisme musulman s’est développé.

Cyril Bennasar. Faut-il alors, comme les extrémistes laïcs qui s’insurgent contre les crèches ou les sapins de Noël, refuser toute tolérance à l’égard des pratiques religieuses ou culturelles qui ne posent pas de problème ?
Nous étions parvenus à un équilibre dans lequel la laïcité respectait les racines chrétiennes qui font partie de notre identité nationale. La séparation de l’Eglise avec l’Etat a eu lieu. Maintenant, il faut séparer la mosquée et l’Etat et, pour cela, imposer une laïcité intransigeante sans pour autant renoncer à nos racines judéo-chrétiennes. C’est un défi.

C.B. Comment faire pour que les musulmans n’aient pas l’impression d’être victimes d’une loi d’exception ?
L’islam est une religion importée, c’est à lui de s’adapter.

M.G. Ne craignez-vous pas de transformer le FN en syndic de défense des « petits Blancs » ?
Dans le syndic des « petits Blancs », il y a aussi des petits musulmans, soit Français depuis de nombreuses générations, soit parce qu’ils ont choisi de venir en France, parce qu’ils voulaient vivre selon le mode de vie occidental et voir leurs filles se balader en jupe, faire des études et avoir le droit de travailler.

M.G. Vous en connaissez ?
Bien sûr. Je reçois des mails de Français musulmans qui ont peur de subir des représailles lorsqu’ils n’observent pas le ramadan et vivent avec la crainte de voir leurs voisins fouiller dans leur poubelle pour vérifier s’ils n’ont pas mangé de porc, comme cela s’est vu en banlieue !

M.G. À vous entendre, l’immigration serait l’alpha et l’oméga de tous nos problèmes et il suffirait de le résoudre pour aller vers un avenir meilleur. Pensez-vous vraiment que c’est la thématique sur laquelle vont se jouer les élections ?
Je n’ai jamais considéré que l’immigration était le seul problème de la France. Mais nier qu’elle est l’un des problèmes les plus importants de notre pays, notamment économique, c’est faire preuve d’une irresponsabilité inquiétante. De plus, les chiffres officiels sont très sous-évalués. Lors de la rentrée scolaire, certains maires s’aperçoivent qu’ils ont besoin de 40 classes de primaires supplémentaires par rapport aux données du recensement. Les hôpitaux sont surchargés par l’immigration sanitaire. Or, soigner est une chose mais prendre en charge des cures thermales ou des traitements contre l’infertilité en est une autre. Les logements sociaux sont réservés aux immigrés pour des raisons mécaniques : ils arrivent et n’ont rien. Ils passent donc devant des Français qui ont un peu plus de moyens, mais qui sont aussi dans le besoin. Résultat : ce sont les banlieues qui captent le plus d’allocations au détriment de nos campagnes où résident aussi de vrais pauvres. D’ailleurs, comme le dit Éric Zemmour, la France aura beau être couverte de logements sociaux, on ne pourra pas loger l’Afrique entière !

E.L. Quoi qu’il en soit, le problème de la France n’est pas tant l’immigration que l’intégration des Français de souche récente. À moins que vous établissiez une distinction, non pas entre nationaux et étrangers, ce qui est légitime, mais entre Français, ce qui laisserait penser que votre révolution culturelle n’est pas si profonde que ça…
C’est reparti ! D’abord, il est faux de prétendre que tous les habitants de nos cités sont français. Par ailleurs, avec les étrangers comme avec les Français, on doit conjuguer justice et fermeté. Enfin, si on veut arrêter l’immigration, il faut en finir avec le droit du sol et appliquer la préférence nationale, c’est-à-dire, à compétence égale, donner la priorité au citoyen français. Ainsi, il me paraîtrait normal d’imposer un surcoût au patron qui veut employer des étrangers.

E.L. Vous savez très bien que le droit du sol a déjà été limité. Par ailleurs, dès lors que la France n’est pas une nation ethnique, comment devient-on français si on supprime le droit du sol ? Enfin, comment restreignez-vous l’immigration, notamment illégale ?
Comme le dit le FN depuis toujours, la nationalité française, on en hérite ou on la mérite. Si je suis élue, on ne deviendra plus français automatiquement sous prétexte qu’on est né sur le territoire. Par ailleurs, il faut mettre en place une politique plus dissuasive que celle des autres pays européens, en particulier en matière de prestations sociales. Des immigrés viennent parce qu’ils savent qu’ils vivront mieux chez nous sans travailler que chez eux en travaillant. C’est aberrant! Les 900 000 clandestins qui entrent chaque année dans l’Union européenne sont logiques : ils privilégient le pays qui n’a pas durci l’accès aux prestations sociales.

E.L. Vous ne répondez toujours pas sur l’intégration. Considérez-vous, comme un certain nombre de vos électeurs, qu’un Français d’origine maghrébine ou africaine, même naturalisé, n’est pas vraiment français ?
Là encore, c’est aux intéressés de savoir s’ils veulent être vraiment français, c’est-à-dire adopter nos valeurs, notre mode de vie, nos codes, nos mœurs… Le multiculturalisme, qui est une conséquence de l’immigration de masse, n’est pas viable. C’est lui qui engendre des distinctions raciales entre Français. Nous devons revenir à l’assimilation.

E.L. Il est déjà difficile de faire respecter la loi, alors comment imposez-vous un mode de vie sans attenter à nos libertés ? Par la force ?
Oui, par la force du rouleau compresseur républicain. Il faut condamner ceux qui ne respectent pas les règles et refuser toute revendication communautariste, financement des mosquées, suppression du porc dans les cantines, prières dans la rue. Cessons aussi de proposer aux enfants des cours de culture et de langues d’origine. Je propose d’inscrire dans la Constitution que la République ne reconnaît aucune communauté. Combien de fois faudra-t-il rappeler qu’elle est « une et indivisible » ? Le gouvernement actuel agit à l’encontre de nos valeurs en favorisant le retour aux féodalités. Alors, certains pensent que tout est déjà foutu mais, si on ne mène pas la guerre pour la République et la nation, il est certain qu’on la perdra !

E.L. Etes-vous pour le retrait de la nationalité française, et si oui, dans quels cas ?
Dans les dix ans qui suivent l’acquisition de la nationalité française, il doit être possible de la retirer en cas de crime, de délit grave, de récidive.

E.L. Qu’avez-vous à dire à un jeune Français musulman qui respecte les règles, fait le parcours du combattant pour décrocher des diplômes et qui, au final, se heurte au racisme d’un employeur ?
Il est absolument essentiel de distinguer les voyous de ceux qui respectent les règles.

M.G. Cette révolution culturelle ne va-t-elle pas vous aliéner les électeurs qui pensent que vous faites muter l’ADN du FN pour vous rapprocher de l’UMP ?
Vous rigolez ! Il est impensable que le FN s’allie avec l’UMP. Dans les années 1980, la différence entre le RPR et nous était une question de degré. Aujourd’hui, le gouffre est tellement béant que toute négociation est impossible, car notre différence est aujourd’hui de nature. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent ni nous menacer ni nous acheter. Certes, nous ne sommes pas à l’abri d’une manipulation du type Carpentras que nous nous sommes pris en pleine figure. Mais nous savons nous défendre.

E.L. Vous ne vous considérez pas d’extrême droite, mais vous diriez-vous « de droite » ?
Non. Notre slogan est « Ni droite, ni gauche, Français ! ».

M.G. En attendant, notre paysage politique est toujours structuré par le clivage droite/gauche : alors, où vous situez-vous ?
Le clivage gauche/droite existe dans les médias mais plus dans la vie politique. Regardez comment la droite et la gauche votent ensemble la grande majorité des directives européennes.

E.L. Oui mais, au final, il y aura bien à l’arrivée un candidat de droite et un de gauche…
C’est toute la question qui va se poser aux Français. Soit ils décident de choisir entre deux candidats du parti global, soit ils optent pour l’alternative entre un candidat national et un candidat mondialiste, c’est-à-dire quelqu’un qui propose une politique radicalement différente de celle menée par le PS ou l’UMP.

I.M. En somme, vous cherchez à substituer au clivage droite/gauche le clivage entre les républicains et les autres ?
Je parlerai plutôt du clivage entre nationaux et mondialistes. Pour moi, le mondialisme est un totalitarisme. Je veux maintenant réconcilier République et Nation. D’ailleurs, certains m’ont assez reproché, au sein de mon parti et dans l’entourage de Bruno Gollnisch, de ne pas croire à la France charnelle. Moi, je ne crois pas que la France soit née en 1789 mais, contrairement à certains, je ne crois pas qu’elle soit morte en 1789. En acceptant l’opposition entre républicains et nationaux, nous avons contribué à construire le piège dans lequel nous nous sommes enfermés. Je suis résolument républicaine et charnellement nationale.

D.B. Reprenez-vous à votre compte l’analyse d’Alain de Benoist qui, en 2007, expliquait que l’avenir du FN était de devenir le parti des exclus de la mondialisation, des classes moyennes déclassées, des couches populaires victimes des délocalisations ?
Oui, cette analyse me semble très juste. Le FN est le parti des « petits » contre les « gros ». Et alors que tous les membres des classes moyennes sont hélas des « petits » en puissance, nous rallierons un nombre croissant de Français.

E.L. Dès lors que vous refusez toute alliance à droite et que la gauche n’est pas prête à vous accueillir, comment faites-vous pour sortir de l’ostracisme ?
Je m’appuie sur le peuple. Dans l’affaire des prières de rue, on a eu beau me traiter de fasciste ou de nazi, 40 % des gens sont d’accord avec moi, sans compter tous ceux qui n’osent pas le dire. Sur la sortie de l’euro, beaucoup me suivent également. Maintenant, il s’agit de transformer les victoires idéologiques en victoire politique.

M.G. Comment comptez-vous avoir un groupe parlementaire ?
En atteignant le seuil critique. Le scrutin majoritaire à deux tours est conçu pour imposer la bipolarisation. Sauf qu’à partir d’un certain seuil, la bipolarisation nous intégrera au lieu de nous éjecter.

E.L. À combien estimez-vous ce seuil ?
À 25-30 %. À votre avis, entre un candidat socialiste et un candidat frontiste au deuxième tour, pour qui voteront les électeurs de l’UMP ? Et les communistes ? Ce sont les questions que se pose Nicolas Sarkozy tous les matins. Regardez ce qui s’est passé à Hénin-Beaumont. L’UMP a appelé à voter socialiste. Et nous avons perdu à 250 voix alors que tous les journalistes et politologues à poils longs affirmaient que le FN n’avait aucune marge de progression.

E.L. Pourquoi ne pas prendre d’assaut l’UMP ?
Mais parce qu’il est nécessaire qu’elle explose pour récupérer les patriotes et créer un parti national contre le parti mondialiste !

E.L. Avez-vous beaucoup de contacts dans la sphère politique ? Des correspondants à l’Élysée ?
Oui, j’ai des gens qui m’informent à l’Elysée sur ce qui s’y dit. Et j’ai pas mal de contacts avec des élus qui envisagent mon action avec beaucoup de sympathie. Sarkozy ne peut s’en prendre qu’à lui-même : en 2007, il est venu sur notre terrain, pas par conviction mais par ambition électoraliste. Ce faisant, il a ouvert la voie à la dédiabolisation du Front, ce que Chirac s’était toujours refusé à faire. Mais sur le fond, c’est Guaino qui est proche de nous ! Parce que lui est souverainiste, gaulliste et patriote.

E.L. Je ne crois pas que lui se considère comme « proche » de vous. Votre problème, c’est que vous n’avez pas grand-monde. Supposons que vous arriviez au pouvoir, avec qui gouvernez-vous ?
Aujourd’hui, ce sont des techniciens qui gouvernent la France. De Gaulle décidait et les fonctionnaires appliquaient. Moi, j’ai une vision gaullienne de l’action politique. Mais ne vous inquiétez pas, je suis entourée d’économistes performants qui travaillent dans les ministères et les grandes institutions financières.

E.L. Peut-être, mais ils se cachent !
Mais parce que, s’ils sortaient du bois, ils se feraient virer ! Par ailleurs, vous pointez mon prétendu isolement, mais c’est une grande chance pour les Français que le Front n’ait pas de réseau de copinage. Avec nous, ils auront un gouvernement qui pourra appliquer les règles, en toute impartialité, sans avoir à faire des concessions à tel ou tel lobby. Le Front n’est soutenu par aucun média, aussi pourra-t-il observer la plus grande éthique en matière d’information. Le Front n’est proche d’aucun patron du CAC 40, aussi sa politique économique sera-t-elle entièrement libérée des intérêts particuliers des uns et des autres et donc des pressions afférentes.

C.B. N’avez-vous pas l’impression que la vie politique fonctionne à rebours du volontarisme gaullien que vous évoquiez ? Que pensez-vous du Conseil constitutionnel, qui défait souvent ce que les élus font ?
Je suis pour sa disparition parce que c’est une institution qui va à l’encontre de la souveraineté populaire et de la démocratie.

C.B. À vous entendre, le peuple est une entité homogène aux intérêts identiques, opposée aux élites mondialisées qui défendent leurs privilèges. Or, ce ne sont pas les élites mondialisées qui refusent la présence de la police à la sortie des écoles, mais les enseignants. Comment éviterez-vous que le pouvoir se heurte au peuple et comment gérerez-vous les corporations présentes dans le peuple ?
Le référendum d’initiative populaire me paraît une solution intéressante. La démocratie représentative est morte. Il s’agit donc aussi de réconcilier le peuple avec ses représentants. Refuser la proportionnelle revient à rejeter un grand nombre de Français en dehors du processus électoral, et donc à créer une fracture entre les élites et le peuple qui est extrêmement dommageable au bon fonctionnement des institutions.
Cela dit, les crispations qui minent la société sont attisées par l’aveuglement du pouvoir qui mène des réformes sans tenir compte des difficultés sociales et sans arrêter la gabegie. Il est urgent de recréer les conditions d’un vrai dialogue social, ce qui suppose de permettre à des syndicats véritablement représentatifs d’émerger et de devenir de véritables interlocuteurs. Quand on envisage une réforme, il faut assoir à la même table ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Pendant le conflit sur les retraites, on a entendu uniquement les opposants. Je trouve cela absurde et pourtant je suis contre cette réforme ! Par ailleurs, on doit être plus exigeant à l’égard des organisations patronales qui ont corrompu les syndicats agricoles et industriels et avec les syndicats qui se sont laissé acheter. Où est passé l’argent de l’UIMM ? Rien n’est plus grave que de corrompre le dialogue social, qui est essentiel au bon fonctionnement de la société.

M.G. Vous défendez une ligne économique beaucoup moins libérale que celle de votre père…
Peut-être ai- je une vision plus étatiste et plus sociale que lui. L’intervention de l’Etat est encore plus nécessaire aujourd’hui pour préserver l’indépendance nationale avec la crise et son cortège d’abus, de dérégulations et d’excès. À chaque fois qu’un secteur est transféré du public vers le privé, cela se traduit par une régression de l’égalité et par une explosion des coûts. Je suis donc pour un service public des transports, de l’éducation, de la santé, des banques et des personnes âgées. Et je suis également pour l’intervention de l’Etat dans des secteurs stratégiques : énergie, communications, télécommunications et médias. Je réfléchis par ailleurs à une révolution fiscale qui rétablirait notamment l’équilibre entre le capital et le travail.

E.L. Et la socialisation des moyens de production, c’est pour quand ? En 2002, le FN critiquait les prélèvements obligatoires et l’Etat-providence. Ambitionnez-vous d’en faire un parti d’extrême gauche ?
Non bien sûr ! Mais le passage d’un système national à un système mondialiste a changé ma conception des choses. Bruno Gollnisch était pour la réforme de la retraite, j’étais contre. Il voudrait laisser sa chance à l’euro. Pour moi, l’euro est la monnaie des gangsters et des rentiers. Les choses sont simples : soit on sauve l’euro, soit on sauve la politique sociale. De toute façon, lorsque j’arriverai au pouvoir, je pense que l’euro n’existera déjà plus ! Alors, il faut anticiper sa fin plutôt que la subir.

E.L. Comment le prenez-vous quand on vous compare à Mélenchon, dont les orientations économiques sont proches des vôtres ?
Je sais que ça lui déplaît, donc la comparaison me plaît. Cela dit, je ne vois pas comment il compte appliquer son programme sans revenir au franc. De plus, sa vision immigrationniste et communautariste est en contradiction avec sa prétention à défendre les salariés français. Marchais était contre l’immigration, légale ou illégale, mais aujourd’hui le PC, qui est dans l’orbite de Mélenchon, est devenu un défenseur des minorités de tout poil. J’aimerais bien savoir comment il va concilier cela avec son discours républicain.

E.L. Etes-vous pour un protectionnisme français ou européen ?
Français bien sûr. Il faut bien comprendre que l’Union européenne est ultralibérale dans ses gènes et qu’il n’y aura jamais de protection aux frontières européennes. Il existe trois possibilités : la première, c’est la mondialisation actuelle, c’est-à-dire le grand torrent qui emporte tout ; la deuxième, c’est le barrage total, c’est-à-dire l’autarcie. Moi, je suis pour placer des écluses à nos frontières, afin de réguler les différences de niveau.

E.L. Donc, vous dénoncez les traités européens ?
Bien sûr. Et ensuite, je fais pendant quelques mois une dévaluation compétitive pour oxygéner l’économie française et retrouver une expansion économique comme le font les Etats-Unis et la Chine.

D.B. Pour réindustrialiser nos campagnes, ne faut-il pas repenser notre modèle de consommation centrée sur les biens « high tech » ?
Il y a plusieurs axes à envisager. La grande distribution a tué le petit commerce et a éliminé la concurrence sous prétexte, d’ailleurs, d’une concurrence libre et non faussée. Il faut intervenir sur ce secteur en limitant la captation de marchés entiers de biens fournis par les centrales d’achat. Je pense également qu’il faut réfléchir plutôt qu’à une TVA sociale, à une TVA de localisation qui varierait selon le lieu de fabrication. Enfin, j’imposerai aux fabricants des exigences de durabilité. Il est anormal de devoir changer de machine à laver tous les cinq ans.

E.L. Sur la sécurité, que faites-vous ?
J’applique la loi et c’est déjà beaucoup. Est-il responsable de permettre à un délinquant condamné à deux ans de prison ferme de faire zéro jour de prison ? D’accord, on manque de places de prison : 50 000 places pour une population carcérale de 70 000 personnes. Pourquoi ne pas avoir transformé les hôpitaux et les casernes désaffectés en centres semi-fermés pour des délits mineurs ? Cela aurait permis de séparer les petits des grands délinquants et donc de libérer les places de prison pour les criminels les plus dangereux. D’un côté, des criminels ne purgent pas leur peine et, de l’autre, des délinquants, outre la privation de liberté, subissent sévices sexuels et violences physiques.

E.L. À qui la faute ? A la police ? Aux magistrats ?
Parfois aux magistrats, parce qu’ils savent qu’il n’y a pas de place dans les prisons et préfèrent prononcer des condamnations avec sursis et parce que, pour certains, ils sont politisés et se placent systématiquement du côté « du délinquant contre la police, du côté de la femme contre le mari, du côté de l’enfant contre les parents » comme le rappelait un discours célèbre prononcé à la création du syndicat de la Magistrature… Quant à la police, elle est démoralisée. On sacralise la parole des accusés perçus non plus comme des criminels mais comme des victimes de bavure policière ou de racisme. L’usage de la force est toujours perçue comme illégitime et suspect. Résultat, face à une kalachnikov, le policier a peur de se défendre en raison des menaces de sanctions administratives. Les policiers sont donc pris en tenaille entre la pression de leur hiérarchie, les magistrats et les criminels qu’ils sont censés combattre. Ça me fait bondir de voir que les trafiquants de drogue qui ont pignon sur rue ne sont pas arrêtés parce que l’Etat a peur de créer des émeutes.

I.M. Etes-vous pour la réhabilitation de la peine de mort ?
Tout d’abord, je comprends que l’on soit contre. Je suis donc favorable à un référendum, d’abord au sein du Front, qui est divisé sur cette question, puis parmi les Français. Personnellement, étant avocate de formation, je juge la peine de mort sur le plan de l’efficacité juridique et non d’un point de vue moral, elle redonne une gradualité aux peines.

E.L. Quid des arguments de principe ?
Je trouve logique que l’on soit à la fois contre la peine de mort et contre l’avortement, mais j’ai du mal à comprendre que l’on s’oppose à la première et que l’on accepte la seconde.

M.G. Sauf qu’il y a une logique privée et une logique publique : avec la peine de mort, c’est l’Etat qui fait respecter l’ordre social par une violence définie comme légitime…
Oui, la logique publique est de protéger la société de la récidive et d’user de la dissuasion.

E.L. Êtes-vous certaine de remporter l’investiture du parti ou pensez-vous qu’il y a un risque ?
Il y a toujours un risque en démocratie. Je ne crois pas en ma défaite, mais je peux me tromper…

E.L. Alors que vos adversaires vous accusent de mener une épuration, votre élection ferait-elle exploser le parti ?
D’abord, il est curieux que des gens qui ont choisi de partir m’accusent d’être une épuratrice. Si je suis élue, ils verront que je suis beaucoup moins terrible et beaucoup plus rassembleuse que certains croient. Et je suis sûre que la plupart travailleront loyalement avec moi.

E.L. Que faites-vous, si Bruno Gollnisch gagne ?
Un quatrième enfant.

Question internet de Basile de Koch : Si on vous dit que la France n’est ni le problème ni la solution, est-ce que ça vous vexe ?
Je ne suis pas vexée, mais je pense que c’est une erreur. La France est la solution.[/access]

Par Cyril Bennasar, Daoud Boughezala, Muriel Gremillet, Elisabeth Lévy et Isabelle Marchandier.

Vœux pieux…

19

Je serais socialiste, j’arrêterais les cérémonies de vœux toutes affaires cessantes. Mercredi, Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes et patron du groupe socialiste à l’Assemblée, recevait la presse pour causer de l’année à venir qui, dans la tête de tout le monde, n’est jamais que celle qui précède 2012.

Un avenir chargé, entre la primaire au PS, les déclarations des uns ou des autres, le programme socialiste qui n’existe pas encore, et le candidat qu’on ne connaît pas encore non plus. Résultat, ça limite les marges de manœuvres pour faire des discours inventifs. J’attends d’ailleurs avec hâte celui de Martine Aubry la semaine prochaine, c’est promis, je vous raconterai.

Bref, on se retrouve à l’Assemblée, au premier étage de la questure, avec 35 journalistes qui s’embrassent en se parlant de leurs histoires de vacances, du mercato d’hiver radio-télé, ou de l’horrible assassinat de Bernard Mazières, ancien journaliste politique du Parisien, bref déployant assez peu d’énergie à vaguement écouter d’une oreille leur hôte du jour. Lequel descend pourtant Sarkozy avec habileté, et presque conviction. Qui en appelle à un retour à une « morale républicaine simple », insiste aussi pour que les socialistes se « souviennent de leurs échecs ». Ce qui est terrifiant, c’est que le gros de l’assistance ne se réveille et ne frétille que quand Ayrault se met à taper -mais sans le nommer- sur Valls, qui s’est offert un sacré cadeau de Noël en dégainant par surprise son détricotage des 35 heures en pleine trêve de la Saint Sylvestre, durant laquelle, ordinairement, les journalistes politiques n’ont plus rien à se mettre.

« Les bons coups médiatiques peuvent êtres des mauvais coups pour les Français », commente un peu raide, Jean-Marc Ayrault devant un auditoire enchanté qui tient enfin LA phrase. Ayrault aura même la gentillesse d’en ajouter une deuxième sans supplément de prix : « La présidentielle n’est pas un concours de petites phrases !» Justement si. En tous les cas, à gauche, grâce à la primaire, ses chouettes candidats déclarés et son muet du sérail à 60% d’intentions de vote dans la presse. Six mois où le sport national solférinien va être la quête de la petite phrase qui crucifie la concurrence.

Franchir la ligne jaune pour pouvoir exister

Pour ne pas être marginalisé dans la course à l’investiture, il faudra suivre exactement la même méthode que Manuel Valls, qui après avoir renoncé successivement à l’héritage théorique de Marx, Jaurès, Mendès-France et même Michel Rocard, s’est trouvé un nouveau maître à penser en la personne du Monsieur Plus de Bahlsen. Du coup chacun des candidats à la primaire a compris que pour exister, il faudra franchir la ligne jaune, et si possible en appuyant à fond sur le klaxon. On imagine déjà avec gourmandise Pierre Moscovici se triturant la cervelle au Flore, à la recherche de la formule magique qui va lui permettre de déborder sur sa droite ce butor de Valls: la privatisation immédiate de la Poste? Le retour aux quatre semaines de congés payés ? Le gouvernement unique européen et le fédéralisme joyeux à l’horizon 2015?

Quant à ceux qui ne peuvent pas doubler Valls sur sa droite, mais pas trop à gauche non plus, parce qu’il veulent gouverner le PS au centre, on est déjà plus inquiet pour eux, mais pas tant que ça. On fait confiance à François Hollande, Arnaud Montebourg et, naturellement, à Ségolène Royal pour faire suer leurs think tanks et trouver la dissonance miraculeuse avec la ligne du parti, celle qui vous ouvre illico les portes de Roselmack ou Elkabbach. On souhaitera au passage que Benoît Hamon (qui passe déjà, probablement à tort, pour psychorigide vu qu’il est porte-parole officiel du parti) ne s’inscrive pas à son tour à ce concours de qui sort la plus grosse…

Quoi qu’il en soit, on va bien s’amuser en attendant la déclaration des candidatures en juin et le point d’orgue de la Rochelle fin août, où je souhaite d’avance bon courage aux militants de base qui viennent habituellement serrer des mains, boire des coups sur le port et claquer des bises aux leaders socialistes sans distinction de chapelle. Ça risque d’être rien un plus crispé, un rien encore plus bordélique cette année, m’est avis qu’il n’y aura pas de care dans l’air.
Pour revenir à nos vœux, et j’en profite au passage pour vous faire les miens, Jean Marc Ayrault est un garçon mesuré, et donc le sentir, dès le 5 janvier, si agacé par la tournure des événements, rendrait triste même le plus cynique des journalistes politiques. Comme si la gauche, qui a pu croire pendant deux heures que la présidentielle c’était tout cuit, venait de se rendre compte qu’elle va tout faire pour gâcher ses propres chances, avant même de commencer le combat. Et sans que Sarkozy, ni Mélenchon, ni Marine le Pen, ni Eva Joly ne puissent être rendus responsables de quoi que ce soit…

Ségolène et Mitterrand, droit de succession ?

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« J’ai envie de succéder à François Mitterrand » a déclaré Ségolène Royal dans un entretien au Monde. Celle qui fut la candidate choisie par les sondages en 2007, pour que Sarkozy soit certain d’être élu a des formulations pour le moins étranges. Un bref instant, en lisant ce genre de phrases, on a l’impression que rien n’a eu lieu depuis 1995. On se demande d’ailleurs si on s’en porterait plus mal. Mais ce côté quatrième dimension et déchirure du continuum spatio-temporel, comme on disait dans les romans SF old school, est tout de même révélateur d’une certaine aptitude à l’illumination.

On peut d’ailleurs imaginer d’autres déclarations du même genre pour d’autres candidats putatifs. Bayrou et Borloo: « J’ai envie de succéder à Giscard. » Villepin et Nicolas Dupont-Aignan : « J’ai envie de succéder à De Gaulle. » Mélenchon et Marine Le Pen, c’est plus difficile, il n’y a rien eu de comparable avant eux ni dans la droite très à droite ni dans la gauche très à gauche. Quant à Nicolas Sarkozy, lui, il ne peut que dire : « J’ai envie de succéder à Nicolas Sarkozy ». Parce dans son cas non plus, il n’y a rien eu de comparable avant lui. Vraiment rien.

Stéphane Hessel invente l’Holocauste low-cost

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Stéphane Hessel.
Stéphane Hessel.
Stéphane Hessel.
Stéphane Hessel.

Comme beaucoup d’enfants de soixante-huitards, je n’ai − hélas − jamais cru au Père Noël… enfin, je n’y croyais pas jusqu’à cet hiver ! Certes, il n’a ni barbe blanche, ni hotte, ni rennes, mais il fait néanmoins l’essentiel du job : être l’incarnation du Bien absolu descendu sur Terre pour récompenser les gentils et fustiger les méchants.

Et comme ceux qui récompensent les gentils sont récompensés à leur tour par la providence, Stéphane Hessel se retrouve en tête de listes et de gondoles avec plus de 500 000 exemplaires d’Indignez-vous ! vendus à ce jour. La plupart des libraires sont en rupture de stock, j’ai dû moi-même photocopier un exemplaire pour pouvoir découvrir la méthode infaillible pour vivre heureux. Car c’est de ça qu’il s’agit. Stéphane Hessel nous livre pour 3 euros et 20 pages seulement les clés du bonheur. Nous ne ferons pas durer le suspense plus longtemps : cette clé, c’est l’indignation, mère de toutes les vertus puisque d’elle naît l’engagement salvateur.[access capability= »lire_inedits »]

Manque de chance : le 8 mai 1945, les Alliés suppriment le grand motif d’indignation d’Hessel

L’auteur ayant été un authentique résistant et un survivant à l’Holocauste, j’éprouve une certaine gêne à décrire le malaise, pour ne pas dire le dégoût qui m’a saisi à la lecture des présupposés de cette thèse. Pour aller vite − et croyez-moi, il vaut mieux aller vite pour ne pas s’énerver −, Stéphane Hessel explique que le nazisme a été la chance de sa vie : « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation : c’est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme moi-même j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. » On est content pour lui, on le sera un peu moins pour six millions de juifs, vingt millions de Soviétiques et quelques centaines de milliers de Tziganes, homosexuels et autres trisomiques. Le XXe siècle étant celui de l’efficacité et de la vitesse, ni le vieillard gazé de Birkenau ni la fillette vitrifiée de Babi Yar n’auront pu apprécier à sa juste valeur ce climax d’indignation avant de comprendre ce qui leur arrivait mais, heureusement, l’auteur est là pour parler à leur place. Stéphane Hessel a eu une vie de rêve grâce à sa capacité à s’indigner ; cela n’engage que moi, mais j’aurais préféré qu’il ait eu une vie de merde et que le IIIe Reich n’ait jamais existé.

Tous ceux qui connaissent Stéphane Hessel savent qu’Apollinaire est son poète de chevet et L’Adieu du cavalier son texte de prédilection : il le déclame à ses amis comme sur les ondes dès que l’occasion s’en présente. Jusque-là, je trouvais cette manie innocente, voire charmante ; après la lecture d’Indignez-vous !, je me reproche plutôt de m’être laissé bercer par la si belle scansion du vieux sage sans avoir pris la mesure de ce qu’il pouvait mettre de lui-même derrière les paroles d’Apollinaire :

« Ah Dieu ! Que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs. »

Manque de chance, le 8 mai 1945, les Alliés mettent fin au grand motif d’indignation d’Hessel. S’ensuit une carrière de diplomate plutôt conventionnelle et quelque peu controversée. L’auteur nie plus que mollement quand des journalistes wikipédistes l’encensent pour avoir rédigé tout seul avec ses petits bras la Déclaration universelle des droits de l’homme. Certains historiens avancent au contraire qu’il en a surtout corrigé les fautes d’orthographe… Où est la vérité ? Eh bien, on s’en fiche, ladite Déclaration n’ayant jamais été appliquée nulle part, même pas en rêve…

Toujours est-il qu’on n’entendra plus guère parler de lui pendant quarante ans, jusqu’à ce beau matin du 18 mars 1996 où les associations de soutien aux sans-papiers qui occupent l’église Saint-Bernard l’intronisent tout d’abord médiateur et, très rapidement, conscience universelle. À dater de ce jour, Stéphane Hessel a un avis sur tout, auquel son grand âge et son CV inattaquable donnent plus de valeur qu’un arrêt du Conseil d’État. Certes, nous ne parlons là que de valeur morale mais ça tombe bien, avec l’euro, c’est la seule que notre pays accepte sans discussion possible.

Partant de là, tout coule de source : il y a les gentils qui s’indignent et puis s’engagent, tels que les définit Stéphane Hessel. En vrac : les rmistes, les sans-papiers, les altermondialistes, les écologistes et les militants d’associations humanitaires comme la LDH à Paris ou le Hamas à Gaza. Et puis, il y a les méchants : les Américains qui oppriment le monde, les sionistes qui tuent les petits enfants, les banquiers qui sucent le sang des pauvres et tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Contre ceux-là, comme le fit l’auteur depuis son plus jeune âge, il faut s’in-di-gner ! Et c’est sans doute là que, justement, ce livre devient discrètement abject.

Que ça plaise ou non, Stéphane Hessel fait aujourd’hui figure de « passeur d’histoire ». On peut à ce titre, même en étant en total désaccord avec ses assertions, admettre qu’il justifie − au prix de quelques états d’âme − le terrorisme des Gazaouites. Certes, on suppute que quelques lecteurs enthousiastes ne manqueront pas d’en déduire un parallèle évident entre Tsahal et les Waffen SS mais, cela, Hessel ne l’écrit pas : on ne lui en fera donc pas procès, on le laissera seulement se débrouiller avec sa conscience, idem pour ses groupies Laure Adler, Pierre Haski ou Mouloud Aounit…

En revanche, quand l’ancien résistant établit noir sur blanc un parallèle entre ses engagements de 1940 et les manifestations contre la réforme des retraites (auxquelles, d’ailleurs, j’ai moi-même participé), on a juste envie de crier au fou !

La grande conscience invente le relativisme absolu

Il y a le révisionnisme qu’on connaît et qu’on sait combattre. N’importe qui de suffisamment équipé sait répondre à coups de claques ou d’arguments à qui prétend qu’on n’a gazé que des poux à Auschwitz. Mais, pour étayer sa théorie générale de l’indignation, Stéphane Hessel en invente un nouveau, méchamment plus pernicieux : le relativisme absolu. Guernica ou Seveso, Guy Môquet ou Malik Oussekine, le statut des juifs ou la réforme des retraites, tout se vaut, tout se tient puisque tout est matière à la même légitime et « précieuse » indignation, au même indispensable engagement citoyen. Le XXIe siècle sera celui de l’Holocauste low-cost.

Le plus drôle dans tout ça, c’est que Stéphane Hessel ne cesse, dans son livre, de se définir comme hégélien et excipe volontiers de sa qualité de disciple de Merleau-Ponty (au passage, ce garçon a une tendance prononcée au name dropping mais, à son âge, on lui pardonnera volontiers). Toujours est-il, qu’on aura rarement vu hégélien aussi hermétique à toute forme de dialectique. En vérité, d’Hegel, il n’aura retenu que le sens de l’Histoire tel que le comprend un élève moyen de terminale L. L’Histoire qui va forcément dans le bon sens : des ténèbres vers le progrès. Une fois cette évidence posée, il n’y a plus qu’à bricoler le corpus théorique qui va avec cette weltanschauung de Père Noël. Si ça se trouve, vous en vendrez 500 000 exemplaires pour les fêtes !

Contrairement à Stéphane Hessel, Albert Camus n’a pas fréquenté Normale sup’. Ça ne l’a pas empêché de comprendre que la vertu n’était pas si vertueuse et que l’homme indigné d’aujourd’hui fera un parfait bourreau dès demain. Il l’explique en termes assez sanglants dans son introduction à L’Homme révolté : « À partir du moment où, faute de caractère, on court se donner une doctrine, dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme. Il était solitaire comme le cri, le voilà universel comme la science. Hier jugé, il légifère aujourd’hui. On ne s’en indignera pas ici. »

Je ne m’indignerai donc pas que Stéphane Hessel ait été décrété prophète en son pays qui se trouve être le mien. Mais j’aimerais comprendre… Justement, j’ai bien peur d’avoir compris, et là, entre nous, j’ai vraiment peur.

Indignez vous !

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Attention, pays fragile et compliqué !

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D’aucuns considèrent qu’on leur « rebat les oreilles » avec le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) ! C’est un point de vue, ou plutôt une forme masquée de jugement de valeur ; à la manière de ceux, souvent les mêmes, qui qualifient de gogolistes (ou gaugaullistes) les simples admirateurs de l’homme du 18 juin. Il s’agit, dans ce dernier exemple, de déconsidérer des individus, de les dévaloriser, de les exclure de la sphère de l’entendement, du cercle de la conversation, de les rejeter dans les ténèbres de l’idiotie ordinaire.

Il nous a paru utile, considérant les navrantes interventions dont nous voyons quelques-uns se délester ici et là, de rappeler à la mémoire collective que l’espoir né de la Libération, suscité par la Résistance, enraciné dans la vieille culture française depuis la bataille de Bouvines (27 juillet 1214), mêlé de chevalerie et de gouaille, cet espoir, donc, ne constituait nullement un idéal fumeux, temporairement réactivé, voué à un oubli rapide. Au contraire, l’esprit du CNR a fondé une énergie, où s’est alimenté l’élan constitutif de la société française, admirable sous beaucoup d’aspects.

Les hommes de la Résistance ont pris la mesure du désastre matériel et moral qui accablait ce malheureux pays, abandonné par quelques-unes de ses élites, égaré, pour une faible partie de son peuple, dans la collaboration, rompu majoritairement aux servitudes des vaincus. Considérant l’étendue et la profondeur du malaise français, ils ont voulu en interrompre les causes et en soigner les effets. Le succès de leur entreprise, dont nous sommes les bénéficiaires, n’est discutable que par les boutiquiers de l’esprit. Ce ne sont pas leurs sarcasmes, augmentés des ricanements hypercritiques de la majorité libérale-libertaire, présomptueuse et bedonnante, qui nous feront oublier que nous sommes les débiteurs des soldats de Philippe Auguste et des maquisards du plateau des Glières.

La France – la nôtre assurément – est ainsi faite, légère et gaie, cruelle et compliquée, qu’elle peut tout à la fois pleurer le suicide de Drieu-la-Rochelle, découvrir avec effarement la longue cohorte des fantômes revenus de la nuit et du brouillard, garder l’espoir et le goût de la liberté, applaudir au spectacle dégradant des femmes tondues, ainsi qu’à l’affreux défilé des prétendus « collabos » de quinze ans, chahuter sous les potences où se balançaient les corps mutilés et souillés des « coupables » absolus, exiger, aussi, les mesures sociales, nécessaires et légitimes, sur lesquelles repose encore notre bien commun, enfin, trouver un sauveur, puis oublier de Gaulle… L’essentiel est ailleurs : dans la longue mémoire, plus aérienne qu’enracinée, dont le CNR est l’exigeant dépositaire. Aujourd’hui que ce pays improbable cherche un air raréfié, s’essouffle et vacille, se prend pour l’ombre de lui-même et la proie des autres, il nous revient de raviver ses plus beaux souvenirs… 

La SNCF manque de « care »

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Paris, gare Saint-Lazare.
Paris, gare Saint-Lazare.
Paris, gare Saint-Lazare.
Paris, gare Saint-Lazare.

Martine Aubry ne devrait pas se soucier pour la société du care, ni même se fatiguer à convaincre l’opinion : elle est à l’œuvre sans elle, voire malgré elle, dans une forme maximaliste qui inquiète un peu. « La société du bien-être et du respect qui prend soin de chacun et prépare l’avenir », chère à la première secrétaire du Parti socialiste, est déjà dépassée et démodée.

Nous vivons l’avènement du droit au bien-être pour chacun devenu un impératif politique. À bien y réfléchir, on peut se demander si le bien-être de chaque individu dont les exigences vont croissant ne va pas irrémédiablement entrer en conflit avec le bien-être d’un autre, tout aussi légitime que le précédent.

Mais bon ! ne jouons pas l’oiseau de mauvais augure et volons sans réticence vers l’horizon radieux où chacun sera protégé de telle sorte que rien jamais ne l’atteigne et que tout toujours mis en œuvre pour le soigner.

Cet objectif est dorénavant d’ordre public. Parce qu’un train a mis plus d’un jour pour arriver à destination au lieu de la nuit prévue, nous avons eu droit à un déferlement médiatique de descriptions apocalyptiques évoquant le cauchemar subi par les passagers, le désastre de la SNCF. On a pu lire des titres comme « Le train de l’enfer » ou « Le train du bout de la nuit ».

Il est apparu qu’outre une obligation de résultat, en particulier en matière d’horaires, le transporteur est aussi soumis à une obligation de care, de dorlotage, à laquelle il a failli en n’offrant, dans un premier temps, que de malheureux chocolats chauds aux passagers qui ont dû attendre quelques heures des plateaux repas dans des wagons chauffés. Bref un régime quasi carcéral.

On pouvait cependant espérer que la lettre d’excuse de M. Guillaume Pépy, PDG de la SNCF, le remboursement des billets et l’offre d’un autre arrêt/retour (dans des conditions normales bien entendu) mettrait un terme à l’affaire. Que nenni ! Dans la société du care, on doit, une fois les problèmes concret réglés, communier dans le « Plus jamais ça ! ».

Toutes les parties concernées rivalisent d’activité pour qu’une telle tragédie ne puisse jamais se reproduire.

Les voyageurs d’abord, dont on ne sait plus s’ils sont des usagers ou des clients, qui ont décidé d’engager une action collective. Ne me demandez pas ce qu’un juge pourra faire, je n’en sais foutre rien, mais il est bien connu que la saisine de la justice a des vertus incantatoires et mystérieuses. Nous assisterons sans doute à une avancée jurisprudentielle dont le droit actuel a le secret, créant un droit opposable à être secouru sur les rails….

La SNCF, pour ne pas être en reste, bat sa coulpe et prend la mesure la plus populaire de notre époque après la cellule de soutien psychologique, la création d’une commission d’enquête qui vient de remettre un rapport dont les conclusions sont ébouriffantes : oui, il y a bien eu des dysfonctionnements et le froid ce grand empêcheur de rouler en rond aurait dû conduire à annuler le départ plutôt que de vouloir acheminer coûte que coûte les passagers. Il est vrai qu’en ne circulant plus on ne prend plus de risques. Mais la SNCF pense-t-elle s’exonérer de sa responsabilité en annulant des trains, laissant des passagers en plan, livrés à eux-mêmes sur les quais et qui pourront légitimement porter plainte contre l’absence de prise en charge. Les règles du care sont drastiques – avec le bien-être, on ne transige pas. Bref, dans cette spirale folle (je n’ose dire givrée pour ne pas aggraver la douleur des naufragés du rail) la SNCF, à défaut des trains, accélère le mouvement…

Enfin, l’État y va de sa partition. Il faut qu’il soit dit qu’il est attentif au sort imposé à certains de ses citoyens livrés à un retard injuste et perturbateur dans leur vie privée ou professionnelle. Comment peut-il réparer ce dont il n’est nullement responsable ? D’abord, par la compassion et la solidarité – nous sommes tous des naufragés du rail en puissance. L’avantage d’une telle posture, en cette saison de froid budgétaire, c’est qu’elle ne coûte pas un rond. Puis par un vague froncement de sourcil laissant envisager des sanctions. Lesquelles ? Imposer à Guillaume Pépy de prendre plus régulièrement les lignes Lunéa ? Non ce serait trop horrible !

Bref le care est là et je crains que ce ne soit pas une bonne nouvelle. Si on veut veulent détricoter l’intérêt général, le plus efficace est, en effet, de convaincre chacun d’entre nous qu’il doit être le centre de tout et devenir un sujet d’indignation dès le premier pet de travers.

Le « vivre ensemble » c’est aussi une forme de fatalisme face aux désagréments de la vie, de la météo, et même face aux « erreurs humaines ». Je rougis en pensant à ce que les générations précédentes ont subi ou aux catastrophes naturelles qui ont frappé cette année Haïti, la Russie, le Pakistan l’Indonésie. La discipline minimale devrait nous imposer d’accepter ces petits soucis sans hurler systématiquement à la violation de nos droits. Et de comprendre que la vie qui n’est pas un long fleuve tranquille, commande parfois. Peut-être même de nous en réjouir. Tout à son rêve de confort, la France, ce vieux pays grognon, semble l’avoir oublié.

Iran : fête la guerre, pas l’amour !

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On savait déjà que l’islam est une religion d’amour, de tolérance et de paix et même les plus distraits d’entre nous avaient remarqué que certains musulmans n’y allaient pas avec le dos de la cuiller pour imposer cet amour, cette tolérance et cette paix.

Dans les théocraties, on est encore plus catégorique sur l’amour, la tolérance et la paix. La Saint-Valentin est en effet désormais proscrite en Iran, comme vient de l’indiquer l’agence ILNA (Iranian Labour News Agency) : « Imprimer et fabriquer tout produit en lien avec ce jour, qu’il s’agisse d’affiches, de boîtes, de cartes représentant des cœurs ou des roses rouges, est interdit ainsi que toute activité faisant la promotion de ce jour. Les points de vente qui violeront cette directive auront affaire à la justice. » Pourtant la Saint-Valentin est une fête très populaire au sein de la jeunesse iranienne. Les boutiques des grandes villes se paraient jusque là de décorations glamoureuses de circonstance et les restaurants de Téhéran affichaient tous complet.

Il est peut-être un peu tôt dans la saison pour frapper d’interdit la fête aux petits cœurs, penseront certains. Mais les délais des imprimeurs de cartes postales sont peut-être plus longs encore à Téhéran que dans l’hexagone. Donc, prenons les devants !

Mais l’année nouvelle qui s’offre à nous devrait pousser à l’optimisme et, de toute façon, la subliminale consigne à laquelle nous ne saurions déroger n’a pas changé, il faut po-si-ti-ver ! Positivons donc. Et voyons-y une passerelle jetée entre islamistes calinophobes et chrétiens bigots outrés par ce détournement de la commémoration d’un saint, auxquels pourraient même se joindre une flopée d’alters révoltés par la marchandisation néolibérale du sentiment amoureux. Œcuménisme, sauce « Mon Chéri », c’est tentant, non ?