Accueil Site Page 2925

Les Jeunesses Gauche Moderne à la Taverne Karlsbraü, c’est pas de la petite bière !

4

Les Jeunesses Gauche Moderne et leurs partenaires de l’ARES–Jeunes (Alliance Républicaine Écologiste et Sociale), nous ont priés d’informer nos lecteurs parisiens de la tenue d’un café-politique demain mardi 25 octobre 2011, de 18h30 à 20h30 à la Taverne Karlsbraü (Paris XIème)[1. Taverne Karlsbraü : 6, place de la République, angle 1, bld Voltaire].

Bien que n’étant plus très jeune, pas si moderne et probablement pas de la même gauche que les invitants, j’ai répercuté l’info avec plaisir pour toute une série de raisons :

– J’aime bien rendre service quand c’est demandé si gentiment
– Toutes les tavernes sont bonnes à fréquenter, et pas seulement au Pirée ou à Salonique
– Le thème de la discussion (là on rentre dans le dur) me paraît des plus roboratifs, à savoir : « L’imaginaire de gauche est-il prisonnier de l’angélisme culturel ? »
– Les deux invités ont pour noms Jean-Pierre Le Goff et Philippe Cohen, ce qui est une garantie de qualité en béton armé (Vous imaginez le même débat avec pour intervenants Dominique Reynié et Olivier Duhamel, lol)

A l’issue des débats, nous ont promis nos amis les organisateurs, « un pot de l’amitié, aussi communément appelé apéritif, vous sera offert par La Gauche Moderne ». Et ça ne se refuse pas, un bock frais aux frais de Bockel !

Soixante-huitard, qu’as-tu fait de ta victoire ?

Dans un célèbre entretien paru en 1977, Philip K. Dick, l’un des plus grands noms de la littérature de science-fiction, déplorait que ce genre soit encore plus mal considéré que le polar et réservé à des adolescents aux tendances autistes, enfermés dans des univers imaginaires. On admet pourtant aujourd’hui, sans même se référer aux grands anciens comme Orwell ou Huxley, que cette littérature est éminemment politique, et qu’elle sait à l’occasion se transformer en une redoutable arme de critique sociale, offrant à ses afficionados des analyses très fines sur notre monde en proie à des contradictions toujours plus grandes.

Aussi recommandera-t-on vivement Rien ne nous survivra, de Maïa Mazaurette, jeune femme qui propose un point de vue original sur l’effondrement de notre société et ses causes. L’histoire se déroule dans un futur proche, post-apocalyptique, au cœur d’un Paris dévasté. Que s’est-il passé au juste ? Guerres ethniques ? Révoltes de la misère ? Attentats à la bombe sale ? Alors que notre époque voit le retour des grandes peurs, les scénarios-catastrophe, atrocement vraisemblables, ne manquent pas.
Eh bien, rien de tout cela ! Ce qui a complètement ravagé le monde, ou tout au moins, ici, la société française, c’est une révolte de la jeunesse, c’est-à-dire des moins de 25 ans qui ont pris les armes et commencé à exterminer tous les vieux dans un « gérontocide » d’une sauvagerie inouïe.[access capability= »lire_inedits »]

Les vieux qui ont survécu se sont réfugiés au nord de la capitale, où ils ont organisé leur défense, tandis les jeunes tiennent le sud. Maïa Mazaurette fait progresser son histoire sur plusieurs plans narratifs habilement mêlés : il y a d’abord les histoires de Silence et de L’Immortel, deux snipers du camp des jeunes qui sont engagés dans un affrontement à mort sur les toits de Paris. Mais il y a aussi les fragments appelés « Théorie », qui rythment le livre et donnent un éclairage latéral sur les origines de cette guerre des âges.

Le propos romanesque de Maïa Mazaurette rejoint ainsi l’analyse de François Ricard dans La Génération lyrique, celle de Louis Chauvel dans Le Choc des générations, ou encore celle de Gilles Châtelet qui, dans Vivre et penser comme des porcs, analysait le calibrage marchand des « cybergédéons » et des « turbobécassines ».

C’est la confiscation du pouvoir par la génération issue de 1968 qui est ici explicitement dénoncée, ainsi que la précarisation dans laquelle, par ricochet, se sont retrouvés les enfants et les petits-enfants de baby-boomers qui ne voulaient rien lâcher. Du coup, « il est crucial d’exterminer en premier lieu les quinquagénaires et sexagénaires − et, à travers eux, la génération 68 à fort pouvoir politique et parental. Nos parents nous ont appris très tôt que rêver ne sert à rien. Ils n’avaient foi en rien et nous ont enfantés quand même. »

Voilà un programme on ne peut plus clair…[/access]

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici

La revanche de Philippe Séguin

163

Vendredi, Maurice Szafran, directeur de Marianne, qui débattait avec Natacha Polony sur iTélé, nous a gratifié d’un superbe aveu. Il s’est moqué de « tous ces gens intelligents », parmi lesquels il semblait s’inclure avec humilité, qui nous avaient expliqué lors de l’adoption du traité de Maastricht, qu’il n’était nul besoin d’accompagner une union monétaire de la création d’un Etat, fédéral en l’occurrence. Ce faisant, ces fameux « intelligents » avaient, selon l’éditorialiste, commis une erreur historique dont les résultats étaient aujourd’hui sous nos yeux à tous.

Szafran a raison. Cependant, nous ne saurions, pour notre part, en rester là. Ce que l’éditorialiste nous dit aujourd’hui, Philippe Séguin l’a dit à la France il y a un peu plus de dix-neuf ans. Il nous l’a expliqué, dans son fameux Discours pour la France, prononcé à l’Assemblée Nationale dans la nuit du 5 au 6 mai 1992, alors qu’il défendait une exception d’irrecevabilité. Il l’a redit le lendemain dans un débat animé par Anne Sinclair qui l’opposait au ministre des affaires étrangères Roland Dumas, je le cite de mémoire : « Cette Europe est une Europe à vocation fédérale. L’expression figurait dans le texte de base. Vous avez choisi de le retirer pour n’effrayer personne. C’était la cerise sur le gâteau. Vous avez enlevé la cerise mais le gâteau est toujours là ! ». Quelques mois plus tard, face à François Mitterrand, Philippe Séguin récidivait. Il rappelait que la monnaie unique ne pourrait pas fonctionner si elle n’était pas assise sur un Etat fédéral et le Président niait, remportant, de l’avis de tous les « gens intelligents », ce fameux débat à la Sorbonne.

Ce que Séguin reprocha, dans cette campagne, à la plupart des partisans du oui, c’est de ne pas annoncer honnêtement la couleur. Selon lui, le débat aurait dû porter non pas seulement sur l’union monétaire[1. La fameuse PESC (politique européenne de sécurité commune) conservait peu ou prou une substance intergouvernementale et il ne la combattait pas, ou en tout cas avec la même ardeur.], mais sur la vocation de la France -et de tous les autres peuples signataires du traité- à transférer leur souveraineté à un Etat fédéral alors qu’il n’existait pas de peuple européen. Je ne pense pas me tromper en écrivant que si tel avait été le cas, l’issue du référendum aurait été radicalement différente. De toute évidence, François Mitterrand pensait la même chose.

C’est toute l’histoire de la construction européenne « à la Monnet ». A chaque fois, on réclame une « avancée » pour réparer les « insuffisances » de « l’avancée » précédente. Là encore, le Séguin de la campagne référendaire de 1992 dit tout : « On nous raconte que sans Maastricht, le marché unique est dangereux. Lorsqu’on nous a demandé d’adopter ce dernier, je ne me souviens de personne qui nous ait dit : vous allez voter pour un traité dangereux. » Ne soyons donc pas dupes. On nous raconte, pour la énième fois, la même histoire, afin de nous faire avaler in fine ce qu’on a toujours voulu que nous avalions, refusant même le TCE qui constituait une étape intermédiaire, les fameux « Etats-Unis d’Europe ».

Qui était donc le plus intelligent en 1992 ? Maurice Szafran, comme Claude Allègre et bien d’autres, rendent aujourd’hui hommage à Séguin ou à Chevènement, lequel mena le même combat. Mais que n’a t-on pas dit à l’époque de ces deux-là ? Je me souviens avoir écrit au journal de Szafran, L’Evènement du Jeudi[2. Qui me publia, d’ailleurs. L’esprit Jean-François Kahn flottait dans l’hebdo.], pour protester parce que les partisans du non y avaient été dépeints comme des dinosaures. Jacques Julliard, aujourd’hui éditorialiste à Marianne, mais qui écrivait au Nouvel Obs, avait surnommé quant à lui Séguin « L’ours préhistorique ». Charmant[3. Quant à Maurice Szafran, juste après avoir reconnu l’erreur des « intelligents », il se laisse aller à qualifier les partisans de la sortie de l’euro de « fous furieux ». Quel dommage, après ce témoignage de lucidité !]…

Et bien que ce débat sur la nécessité d’un Etat fédéral ait lieu. Qu’il ait lieu et qu’on vote, à la fin. En France, en Allemagne, partout en Europe. Nous nous plierons au résultat comme en 1992. Nous nous plierons au résultat comme Nicolas Sarkozy, le PS et la presse unanime ne le firent pas en 2005. Mais, cette fois-ci, nous ne nous laisserons pas faire si nous gagnons. Il n’y aura pas d’Europe fédérale, et nous retrouverons notre monnaie nationale.

Chiche ?

Muriel Gremillet exercera sa liberté de parole sur Sud Radio

3

Les délocalisations frappent partout, y compris dans nos métiers. Ainsi notre farouche camarade vosgienne (et néanmoins de gauche, dans le sens historique et pugilistique du mot) officiait jusque là un soir par semaine dans l’excellente émission politique et polémique On refait le monde animée par Christophe Hondelatte, sur RTL (la même où Elisabeth terrorise ses confrères, là encore un soir par semaine de 19h15 à 20 h)[1. On y retrouve aussi, très régulièrement, l’exquis Rodolphe Bosselut].

RTL, c’était un débouché naturel pour Muriel Gremillet: dans ses montagnes natales, on ne supputait même pas qu’il existât d’autres stations. Mais voilà, à l’occasion d’un mystérieux mercato d’automne, notre Mumu s’est fait débaucher par un réseau originaire du Sud-Ouest, mais qui monte, qui monte… et même désormais jusqu’à Paris (99, 9 MhZ). Elle rejoindra dans les studios de Sud-Radio une figure historique de l’émetteur, le chaleureux et cultivé épicurien Michel Cardoze[2. Les amateurs d’info non lyophilisée auront remarqué que la même antenne a déjà recruté Robert Ménard depuis la rentrée.].

Tous les jours du lundi au vendredi, entre 16h et 18h, à compter de cet aprèm, Michel et Muriel (qui, rassurez-vous, continuera de sévir à Causeur ) donneront la parole aux auditeurs d’en bas (mais plus seulement du Sud) et aux personnalités qualifiées les plus diverses, sur un thème chaud bouillant d’actu genre « La crise justifie-t-elle le vol à l’étalage ? », « Faut-il parler français pour devenir Français ? », « La Poste, est-ce que ça marche ? »

Une émission où les animateurs savent écouter mais savent aussi parler, et surement pas pour recracher ce qu’il ont lu dans le journal du soir de la veille. L’émission s’appelle Liberté de Parole, et je parie que son titre ne sera pas usurpé. Ça va pulser, putaing cong !

Portrait d’un héros français

24
«Dans une guerre de contre-insurrection, il y a 20 % de travail militaire et 80 % de travail civil »

Soyons directs, comme le sont les militaires : le commandant David Galula n’a pas la place qu’il mérite dans le paysage intellectuel français. Salué aux États-Unis comme le plus grand théoricien de la guerre révolutionnaire après Clausewitz, reconnu par le général Petraeus récemment nommé à la tête de la C.I.A. comme l’inspirateur de son manuel sur la contre-insurrection, étudié à Westpoint, David Galula, tant par sa vie aventureuse que par le génie de sa pensée, aurait dû, aurait pu susciter la curiosité et même l’admiration de ses compatriotes. Ce ne fut pas le cas. Tentons de comprendre pourquoi.

Galula naît à Sfax (Tunisie) en 1919 et entre à Saint-Cyr en 1939. Affecté au 1er régiment des Zouaves, il assiste impuissant à la défaite, avant d’être rayé des cadres de l’armée  » en application des lois portant sur le statut des juifs « . Il n’y fera jamais allusion. Il doit au général Giraud d’être réintégré dans l’armée avec le grade de lieutenant et de prendre part à tous les combats en France, puis en Allemagne.

En 1945, il est affecté en Extrême-Orient. Il apprend le mandarin et voyage en Mandchourie où seigneurs de la guerre, nationalistes chinois et Japonais s’affrontent encore. Prisonnier des communistes chinois, il aura l’occasion d’étudier sur le terrain la pensée et les stratégies des maoïstes. Il voit le péril mondial que représente le communisme, ce qui ne contribuera pas à sa popularité en France. Sa participation, navrée, à la guerre d’Algérie, non plus. Saisissant très vite que la partie est perdue, il demande à être détaché aux États-Unis. Face au refus de ses supérieurs, il demande sa mise en disponibilité. Il donnera des conférences à Westpoint, rédigera deux ouvrages directement en anglais Pacification in Algeria 1956-1958 et surtout Counterinsurgency Warfare : Theory and Pratice, avant de mourir en 1968.

L’anticommunisme viscéral de David Galula a trouvé un réel écho dans l’Amérique de la guerre froide. Rien de tel, en revanche, dans une France où le parti communiste jouit d’une popularité extravagante et où bien des intellectuels, à commencer par Sartre, sont fascinés par le maoïsme. Galula, en outre, pressent que la religion, l’Islam en particulier, constituera dans l’avenir un ferment d’insurrection plus dangereux encore que les nationalismes. Qui, en France, était capable d’entendre les prophéties de David Galula ?

Comme le note le général David Petraeus, toute théorie militaire échafaudée en l’absence d’expérience vécue est vaine. Galula, poursuit-il, présente donc comme Clausewitz la particularité d’avoir accumulé une grande expérience de la guerre tout en possédant les qualités intellectuelles et philosophiques suffisantes pour arriver à dégager au profit des générations futures les caractéristiques de conflits dont il a été le témoin.

Sa principale intuition, note encore Petraeus, est que, contrairement à la guerre conventionnelle au cours de laquelle le principal enjeu est la puissance respective des adversaires, toutes les forces de contre-insurrection doivent avoir pour but la protection de la population indigène. Que ce soit à Bagdad ou à Kaboul, on a pu mesurer l’ampleur de l’effort à fournir, même avec la boussole conceptuelle de David Galula. Il était possible de prouver à des populations soumises à des idéologies collectivistes que leur prospérité serait plus grande dans une économie de marché.

Mais que valent les arguments matériels face à l’offensive spirituelle du Djihad ? Tout l’enjeu des années à venir tourne autour de cette question. Comme l’écrit David Galula, la guerre est un phénomène social encore bien plus complexe que le jeu d’échec. Nul joueur n’a jamais trouvé d’ouverture garantissant la victoire et nul n’en trouvera jamais. Reconnaissons à Galula d’avoir été un stratège hors pair, même si in fine les vainqueurs sont vaincus par leur victoire même.

David Galula est traduit en français aux éditions Economica.

Jean d’O, marque déposée !

35

Et si Jean d’O était le plus grand VRP que la littérature française ait connue. Mieux que Jean-Pierre Marielle dans L’entourloupe, plus fort que Jean Carmet dans Comment réussir quand on est con et pleurnichard ?, plus fourbe que Roger Hanin dans Le Sucreet plus luciférien que Noël Roquevert dans Un singe en hiver. Le garçon a du talent, un doigté inimitable pour mettre dans sa poche les animateurs de télévision, les starlettes de cinéma et les gogos acheteurs. Chez lui, c’est inné, ce don de faire lustrer son énième roman où il sera question de l’ange Gabriel, de Chateaubriand et des misères du temps.

Qu’on le dise d’emblée, d’Ormesson est doué, excessivement doué, supérieurement doué, peut-être même le meilleur vendeur de sa génération. Il n’est pas question ici de gloser sur sa prose, quiconque aurait un jour, par mégarde, ouvert l’un de ses ouvrages, constaterait l’embrouillamini du style. On sait depuis longtemps que ce n’est pas à l’aune de la qualité littéraire que l’on juge un écrivain. Ce serait trop facile, tant de masques tomberaient, l’édition, déjà en crise, n’y survivrait pas. Jean d’Ormesson est une sorte de maître dans l’art d’enfiler les idées convenues, les sourires enjôleurs et les manières d’Ancien Régime. Il nous offre un spectacle, un moment de « culture » pour tous, le professeur descend de son fauteuil d’académicien pour parler aux téléspectateurs.

Contrairement à ses prédécesseurs qui pénétraient dans l’arène médiatique avec des certitudes et des sentences à revendre, d’Ormesson ne commet aucune erreur de style ou d’appréciation. Il faut remarquer ici sa capacité à répondre aux questions les plus stupides avec bonhommie. Les invités sur le plateau sont déjà sous le charme, le présentateur se croit même un peu plus intelligent et les gens, devant leurs téléviseurs, sont convaincus que Jean d’Ormesson est un très grand écrivain. La preuve, il est capable de citer Stendhal comme d’autres égrènent les Champions de France de Football depuis 1958. Il est si cultivé, si fin, et puis vous avez vu ses yeux bleus, et toujours un mot gentil pour la jeune et belle femme qui se trouve assise à côté de lui.

C’est un gentleman, oui, un gentleman cambrioleur qui va réaliser avec La conversation, comme chaque année, un casse dans les librairies de France. Un travail de professionnel. On en pleurerait tellement c’est lumineux. Quand la démagogie atteint une telle perfection, s’incliner devant ce génie des affaires est la moindre des choses. Car si nous ne lui reconnaissons aucune véritable aptitude littéraire, sa technique commerciale est ahurissante de maîtrise et d’efficacité. Ne vous méprenez pas, cette fluidité du bavardage, cette façon de faire croire qu’il n’a rien demandé à la vie, qu’il a suivi benoîtement son chemin alors qu’il n’est qu’ambition et volonté, ne sont pas arrivées du jour au lendemain. Il a beaucoup travaillé. Il a parfait son discours, l’a poli aux angles, lui a donné les fioritures nécessaires, un vrai ébéniste de la langue de bois.

Du temps où il officiait au Figaro et où sa plume néoconservatrice faisait bondir Jean Ferrat de rage, son image était « clivante » comme disent aujourd’hui les instituts de sondage. Pour certains, il était fidèle à la tradition française de l’ordre établi, de la bien-pensance et du courage politique comme dernier rempart à la menace bolchévique. Pour d’autres, il était un dangereux suppôt de la noblesse française et de la bourgeoisie d’affaires qui n’a qu’un seul but : faire taire le peuple ! Jean d’Ormesson avait bien conscience qu’en blessant la moitié de la France, il amputait son propre marché, se privant ainsi de milliers de futurs lecteurs. Quel affreux gâchis ! Pour un homme qui a connu des problèmes de toiture sur son château, il fallait absolument réagir, quitte à mettre un mouchoir de soie sur ses propres convictions. Autrefois, il en avait et ne se privait pas pour les exposer avec fracas dans les colonnes du quotidien.

Mais l’époque des combats idéologiques est passée de mode. Et Jean d’O a horreur de passer pour un vieux chnoque. Alors, il a changé de stratégie de fond en comble, revu son positionnement et réappris à s’exprimer en public. Il a fait un travail sur lui qui mérite vraiment le respect. Quel homme d’âge mûr aurait la force de s’adapter au monde moderne ? Chapeau bas, Monsieur d’Ormesson. Vous avez été le premier à comprendre la force de la télévision, son extraordinaire pouvoir sur les masses. Vous avez été, dès les années 80, l’un des plus habiles bateleurs des cercles littéraires. Je suis même sûr que le succès vous a dépassé. Vous ne vous attendiez pas à un tel engouement pour votre personne. Rendez-vous compte, même des chanteurs à la mode se faisaient « tatouer » votre nom sur le corps ! Vous n’en demandiez pas tant. Seulement qu’on achète vos livres.

J’ai, moi-même, failli être conquis par vos chemises bleues, vos cravates en tricot, vos vestes en laine peignée et votre cabriolet Mercedes joliment suranné. Vous incarnez le bon goût. Même votre bronzage éclatant ne jure pas avec vos dents blanches. Vous parlez avec passion des auteurs morts et votre modestie vous honore. Et puis dans la vulgarité ambiante du petit écran, vous êtes comme une bouffée de nostalgie, un sursaut d’élégance. Alors tant pis, si toutes ces manœuvres sont calculées, si votre but ultime est de nous dépouiller de quelques euros pour qu’on courre acheter votre dernière livraison, vous mettez tant d’énergie et de conviction à vous vendre qu’on vous pardonne.

Chevènement réhabilite le roman national

10

Sortir la France de l’impasse, telle est la proposition de Jean-Pierre Chevènement, dans son livre-programme éponyme paru le 5 octobre. Car pour le « Ché », il n’existe qu’une seule façon efficace de « faire bouger les lignes ». « Y a-t-il d’autres moyens, les institutions de la V° République étant ce qu’elles sont, que de se porter candidat ? », s’interroge-t-il.

L’homme a toutefois adopté une façon originale de faire campagne. Après La France est elle finie ? couronné du prix du livre politique 2011, et son ouvrage d’entretiens avec Luc Chatel sur l’école, il signe son troisième opus en moins d’un an.

On connaît les sujets de prédilection du sénateur de Belfort. Adversaire de toujours du « néo-libéralisme », il avait salué la thématique montebourgeoise de « démondialisation ». Mais sa cible principale demeure « l’Europe de Maasticht », cheval de Troie de la globalisation et du capitalisme financier. La construction européenne que nous connaissons souffre en effet de nombreux vices de conception. Avec l’Acte Unique (1986) et la libéralisation des mouvements de capitaux, concession faite à Mme Thatcher pour arrimer la Grande-Bertagne à l’Europe, Jacques Delors fit le choix d’offrir notre économie à la rapacité des marchés.

Autre vice de conception : celui qui présida à la création de la monnaie unique. La zone euro n’étant pas une « zone économique optimale » telle que définie par Robert Mundell, l’usage d’une même devise par des pays dissemblables ne pouvait qu’induire la divergence de leurs économies. C’est le cas aujourd’hui, avec une Allemagne forte de ses excédents commerciaux, à laquelle on demande de payer pour sauver des économies dévastées par la crise, en Grèce, en Irlande, au Portugal, et bientôt en Espagne, en Italie et en France. Nous verrons, dans les prochains jours, comment nos dirigeants viennent à bout des contradictions qui traversent le continent et fendillent toutes les solidarités. L’enchaînement des sommets européens et le G20 des 3 et 4 novembre prochain devraient livrer un aperçu des espoirs qu’il demeure raisonnable de placer dans l’eurozone.

Notre auteur donne un certain nombre de pistes pour sortir l’Europe de l’ornière. A l’en croire, mettre fin au séisme économique qui secoue l’Europe passe par une réforme du fonctionnement de l’euro. On peut choisir de modifier les statuts de la Banque centrale européenne (BCE), afin que celle-ci cesse enfin de lutter contre une inflation qui n’existe plus pour s’attaquer aux problèmes- eux, bien réels- de la croissance et de l’emploi. En autorisant la BCE à monétiser massivement la dette des pays en péril, peut-être pourrait-on encore sauver la monnaie unique.

Prudent, Chevènement prévoit toutefois un « plan B ». S’inspirant largement des propositions de Jacques Sapir, il envisage de transformer l’euro en simple monnaie commune, autrement dit en un « panier des monnaies qui le constituerait ». Utilisable pour les seules transactions externes, garantissant des possibilités d’ajustement des devises nationales, ce système permettrait d’accueillir nombre de nouveaux Etats (de la Grande-Betagne aux pays de l’Est) au sein d’une eurozone au fonctionnement souple.

Son bilan de l’Europe repose finalement sur un constat : si celle-ci ne fonctionne plus, c’est parce qu’elle fut initialement construite dans une optique fédéraliste de mauvais aloi. Il s’agissait d’effacer l’idée de « nation », trop vite assimilée à sa pathologie, le nationalisme. Il y avait, chez les Pères fondateurs, une bonne dose de cet « antinationisme » diagnostiqué par Pierre-André Taguieff. Et l’ancien ministre de se désoler : « les élites françaises ont rallié de Gaulle en 1944, mais au fond d’elles-mêmes, elle n’ont jamais repris confiance en la France ».

Le mal était profond, à tel point qu’il sévit encore aujourd’hui. Nos élites ne peuvent évoquer l’idée de nation sans se croire immédiatement contaminées par « l’idéologie française », cette maladie imaginaire inventée par Bernard-Henri Lévy. Ainsi, cependant qu’elles se livrent à une course effrénée à la dilution de la France dans l’Union, elles sabotent le cadre national, celui-là même dans lequel s’exerce la démocratie.

Nous quittons alors les sentiers de l’économie pour découvrir les mille autres dommages générés par cette idée libérale que la nation est un monstre, le peuple une engeance brutale et « lepénisée », et qu’à l’acquisition de droits collectifs, mieux vaut préférer l’exaltation de l’individu atomisé et de sa singularité. « C’est désormais l’individu dans ses identités multiples, qui doit être émancipé, et non plus le salarié dans son rapport à la production » écrivait Laurent Bouvet.

Quant au « lion de Belfort », il voit les effets de cet effacement de la démocratie à l’œuvre partout : naufrage de l’école, abandon des « valeurs républicaines », complaisance envers la doxa antiraciste de médias qui « traquent la liberté d’expression dès lors qu’elle mord sur les lignes jaunes du politiquement correct ».

Ainsi Jean-Pierre Chevènement s’aventure-t-il sur des thématiques hélas désertées par sa famille politique, renvoyant dos à dos le « sans-papiérisme » de gauche et le mythe étriqué de l’immigration-zéro. N’hésitant pas à avaliser les thèses injustement controversées d’un Hugues Lagrange, plaidant aussi bien pour le refus du communautarisme que pour le rejet du racisme, il passe en revue tous les impensés de la gauche d’accompagnement : intégration, laïcité sans concession, conditions d’acquisition à la nationalité. Il va même jusqu’à pourfendre le droit de vote des immigrés aux élections locales, ce tronçonnage absurde de la citoyenneté, cette appartenance au rabais.

Finalement, Sortir la France de l’impasse mérite davantage que des ajustements économico-budgétaires à la marge. C’est toute une conception du pays qu’il convient de revoir, en lui réapprenant à s’aimer lui-même, afin qu’il sache se faire aimer de ceux qui le choisissent.

Plus que le « rêve français » qu’il conviendrait de « réenchanter », c’est le « roman national » qu’il faut réhabiliter. Non pour se complaire dans la nostalgie pleurnicharde des chantres du rétropédalage, mais parce que du passé, on ne fait jamais table rase. L’assumer, et même l’aimer est encore la meilleure façon d’envisager l’avenir.

Kadhafi et Boursorama

9

La publicité sur internet n’a pas que des amis. Les reproches vont bon train touchant son caractère intrusif. Difficile de visionner la mort de Kadhafi, par exemple, sans passer par le dernier clip de Boursorama-Banque.(« Tous les services d’une vraie banque, simplement et sans frais »).
Avant d’entre-apercevoir le dictateur défiguré sur le site de BFM, l’internaute devra d’abord apprécier les images somptueuses du nouveau clip de BforBank (« Parce que maintenant ma banquière, c’est moi »).

Quel rare moment de vérité. Quelle magnifique leçon de réalisme involontaire. Un grand merci aux annonceurs pour leur cupidité. Sans eux, nous en serions réduits à écouter le communiqué des vainqueurs ou l’analyse, plus trompeuse encore, des philosophes moraux.

Il est heureux que les annonceurs aient tenu coûte que coûte à leurs messages publicitaires. S’ils avaient eu la décence élémentaire de retirer leurs réclames au moment de montrer un cadavre, ils n’auraient jamais fait mouche.

Monsieur de la Boursoufle

Dans les années quatre-vingt, la classe moyenne-moyenne, plutôt de gauche, hostile en paroles au libéralisme pur et dur, en avait la tentation. Elle pensait secrètement que le marché serait pour elle providentiel, à la condition que l’Etat conserve un peu de son autorité régulatrice. Son idéologie se résumait aux Droits de l’Homme — comprenons : les Désirs du Cadre. Voilà pourquoi, pragmatique, elle rejetait la révolution et prônait la gestion. Elle était hégéliano-blairiste. Or, les années passant, elle se paupérise. Le chômage, la précarité, l’assistance la guettent. Depuis la crise, le crash social la hante.

Dès lors, la « mondialisation » ne lui semble plus le fin mot de l’Histoire. Elle regrette le « monde d’avant » — qu’il lui paraissait urgent, il n’y a pas si longtemps encore, de réformer, de moderniser, d’européaniser, afin d’y inscrire son dynamisme. La vie y était plus humaine et authentique : plus décente, comme elle dit à présent.

Chue de la hauteur des temps à laquelle elle ne s’est jamais vraiment hissée, la classe moyenne-moyenne pourrait, comme la classe ouvrière, verser dans le populisme xénophobe. Mais elle ne veut pas désespérer du progrès. Elle opte alors pour une éthique de l’indignation mêlée de pensée sociale-démocrate libertaire et augmentée d’une conscience écologique. Redevenue contestataire, son discours tourne autour d’un axe idéologique Hessel-Onfray-Hulot — blablas médiatiques et populaires dotés d’un faible coefficient d’intelligence et d’une haute teneur en ressentiment.

Le Parti Socialiste représente les intérêts en faillite de la classe moyenne-moyenne. Or l’homme qui, aujourd’hui, au P.S., exprime le plus habilement le désarroi de cette catégorie malmenée et, en même temps, désireuse de demeurer moyenne même si c’est moyenne-pauvre, c’est Arnaud Montebourg.

Montebourg a un côté rodomont, comme Mélenchon, mais moins crocs-dehors. Plus rond. Cela tient à ses traits empâtés, sans doute. Toutefois Montebourg n’est pas que joufflu. Il est bouffi. Bouffi de lui-même, de sa rhétorique de Sixième République à géométrie variable. Un jour il est contre l’Europe, le cumul des mandats, la libre mondialisation, un autre il n’est pas si contre. À l’image des gens dont il se veut l’avocat, en voie de prolétarisation mais qui n’ont pas encore perdu tout espoir de redevenir moyens-moyens, il oscille entre radicalité et modération. D’où sa morgue. Avant de lâcher son verbe avec un sourire satisfait, il a une manière d’en gonfler ses petites bajoues.

Rien d’étonnant que la classe moyenne-moyenne appauvrie, d’autant plus forte en gueule qu’elle est impuissante et humiliée, se reconnaisse dans ce petit Monsieur de la Boursoufle.

Tu enfanteras dans la couleur

19
Marni Kotak

Toi aussi, cher lecteur, tu peux être artiste ou même performancier. D’ailleurs, tu l’es déjà mais tu ne le sais pas, parce que de l’art, tu en fais comme Monsieur Jourdain de la prose. Ne fais pas le timide, je t’assure, c’est facile : il te suffit de le décider et le dîner que tu partageras avec tes copains ou même tes douze heures quotidiennes de sommeil, ronflements compris, deviendront des œuvres d’art. Si tu es malin, peut-être même que des gogos paieront pour les voir en live ou sur internet.

Nous avons longtemps pensé que l’art existait par des œuvres qui parfois, reproduisaient la vie. Puis l’art abstrait s’est affranchi du réel, tout en poursuivant la quête du beau par d’autres moyens. Il fallait de l’inspiration, de la concentration du travail, de l’esprit et du cœur, du talent ou du génie. Puis on célébra un art jus-de-crâne dit conceptuel, délivré de toute ambition esthétique, avant de découvrir, grâce à la « Merda d’artista » de Piero Manzoni et bien d’autres professionnels de la transgression, que toute production d’un artiste, y compris ses matières fécales et ses sécrétions intimes, devait être considérée comme une œuvre.

L’Américaine Marni Kotak a trouvé la formule ultime – l’art total. Puisqu’elle est une artiste, sa vie elle-même est une œuvre d’art. C’est donc en public et dans une galerie de Brooklyn qu’elle accouchera de son premier enfant et, par la même occasion, d’une œuvre intitulée « La naissance de Bébé X ». On imagine aisément les pompeux cornichons avant-gardistes qui se pâmeront devant tant d’audace.

L’obsession maladive de la célébrité ne date pas d’hier. Elle nourrit la presse people et les tabloïds. Avec la téléréalité, des bataillons de jeunes gens deviennent volontairement le combustible qui fait tourner la machine spectaculaire. Des milliers, peut-être des millions de gens, qui ne jouissent plus que du regard de leurs semblables, exhibent sur internet la banalité de leur existence. Que cette déplorable disposition entre au musée, on ne sait pas très bien s’il faut en rire ou s’en affliger. Il faut s’y faire : plus il y a d’artistes, moins il y a d’art.

L’art total de Marni Kotak ne se contente pas d’imiter le Loft, il a un petit genre « Truman Show ». Sa vie à elle ne lui paraissant sans doute pas suffisante pour tenir la distance, elle compte exposer celle de son enfant, de sa naissance à son entrée à l’université et, précise-t-elle, à son accession à l’autonomie – qui, après un tel traitement, devrait intervenir vers l’âge de 70 ans. Sans oublier, j’imagine, ses séances de psy. Tout cela dans le cadre d’une œuvre nommée « Raising Baby X » (« Elever Baby X ») sans doute sponsorisée par une entreprise de com.

Alors, on a beaucoup reproché à notre Président de se mettre en scène, mais je trouve qu’il est petit-bras. Parce que nous, on n’a même pas le droit d’assister à la naissance du prince-héritier. C’est dégueulasse.

Les Jeunesses Gauche Moderne à la Taverne Karlsbraü, c’est pas de la petite bière !

4

Les Jeunesses Gauche Moderne et leurs partenaires de l’ARES–Jeunes (Alliance Républicaine Écologiste et Sociale), nous ont priés d’informer nos lecteurs parisiens de la tenue d’un café-politique demain mardi 25 octobre 2011, de 18h30 à 20h30 à la Taverne Karlsbraü (Paris XIème)[1. Taverne Karlsbraü : 6, place de la République, angle 1, bld Voltaire].

Bien que n’étant plus très jeune, pas si moderne et probablement pas de la même gauche que les invitants, j’ai répercuté l’info avec plaisir pour toute une série de raisons :

– J’aime bien rendre service quand c’est demandé si gentiment
– Toutes les tavernes sont bonnes à fréquenter, et pas seulement au Pirée ou à Salonique
– Le thème de la discussion (là on rentre dans le dur) me paraît des plus roboratifs, à savoir : « L’imaginaire de gauche est-il prisonnier de l’angélisme culturel ? »
– Les deux invités ont pour noms Jean-Pierre Le Goff et Philippe Cohen, ce qui est une garantie de qualité en béton armé (Vous imaginez le même débat avec pour intervenants Dominique Reynié et Olivier Duhamel, lol)

A l’issue des débats, nous ont promis nos amis les organisateurs, « un pot de l’amitié, aussi communément appelé apéritif, vous sera offert par La Gauche Moderne ». Et ça ne se refuse pas, un bock frais aux frais de Bockel !

Soixante-huitard, qu’as-tu fait de ta victoire ?

56

Dans un célèbre entretien paru en 1977, Philip K. Dick, l’un des plus grands noms de la littérature de science-fiction, déplorait que ce genre soit encore plus mal considéré que le polar et réservé à des adolescents aux tendances autistes, enfermés dans des univers imaginaires. On admet pourtant aujourd’hui, sans même se référer aux grands anciens comme Orwell ou Huxley, que cette littérature est éminemment politique, et qu’elle sait à l’occasion se transformer en une redoutable arme de critique sociale, offrant à ses afficionados des analyses très fines sur notre monde en proie à des contradictions toujours plus grandes.

Aussi recommandera-t-on vivement Rien ne nous survivra, de Maïa Mazaurette, jeune femme qui propose un point de vue original sur l’effondrement de notre société et ses causes. L’histoire se déroule dans un futur proche, post-apocalyptique, au cœur d’un Paris dévasté. Que s’est-il passé au juste ? Guerres ethniques ? Révoltes de la misère ? Attentats à la bombe sale ? Alors que notre époque voit le retour des grandes peurs, les scénarios-catastrophe, atrocement vraisemblables, ne manquent pas.
Eh bien, rien de tout cela ! Ce qui a complètement ravagé le monde, ou tout au moins, ici, la société française, c’est une révolte de la jeunesse, c’est-à-dire des moins de 25 ans qui ont pris les armes et commencé à exterminer tous les vieux dans un « gérontocide » d’une sauvagerie inouïe.[access capability= »lire_inedits »]

Les vieux qui ont survécu se sont réfugiés au nord de la capitale, où ils ont organisé leur défense, tandis les jeunes tiennent le sud. Maïa Mazaurette fait progresser son histoire sur plusieurs plans narratifs habilement mêlés : il y a d’abord les histoires de Silence et de L’Immortel, deux snipers du camp des jeunes qui sont engagés dans un affrontement à mort sur les toits de Paris. Mais il y a aussi les fragments appelés « Théorie », qui rythment le livre et donnent un éclairage latéral sur les origines de cette guerre des âges.

Le propos romanesque de Maïa Mazaurette rejoint ainsi l’analyse de François Ricard dans La Génération lyrique, celle de Louis Chauvel dans Le Choc des générations, ou encore celle de Gilles Châtelet qui, dans Vivre et penser comme des porcs, analysait le calibrage marchand des « cybergédéons » et des « turbobécassines ».

C’est la confiscation du pouvoir par la génération issue de 1968 qui est ici explicitement dénoncée, ainsi que la précarisation dans laquelle, par ricochet, se sont retrouvés les enfants et les petits-enfants de baby-boomers qui ne voulaient rien lâcher. Du coup, « il est crucial d’exterminer en premier lieu les quinquagénaires et sexagénaires − et, à travers eux, la génération 68 à fort pouvoir politique et parental. Nos parents nous ont appris très tôt que rêver ne sert à rien. Ils n’avaient foi en rien et nous ont enfantés quand même. »

Voilà un programme on ne peut plus clair…[/access]

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici

La revanche de Philippe Séguin

163

Vendredi, Maurice Szafran, directeur de Marianne, qui débattait avec Natacha Polony sur iTélé, nous a gratifié d’un superbe aveu. Il s’est moqué de « tous ces gens intelligents », parmi lesquels il semblait s’inclure avec humilité, qui nous avaient expliqué lors de l’adoption du traité de Maastricht, qu’il n’était nul besoin d’accompagner une union monétaire de la création d’un Etat, fédéral en l’occurrence. Ce faisant, ces fameux « intelligents » avaient, selon l’éditorialiste, commis une erreur historique dont les résultats étaient aujourd’hui sous nos yeux à tous.

Szafran a raison. Cependant, nous ne saurions, pour notre part, en rester là. Ce que l’éditorialiste nous dit aujourd’hui, Philippe Séguin l’a dit à la France il y a un peu plus de dix-neuf ans. Il nous l’a expliqué, dans son fameux Discours pour la France, prononcé à l’Assemblée Nationale dans la nuit du 5 au 6 mai 1992, alors qu’il défendait une exception d’irrecevabilité. Il l’a redit le lendemain dans un débat animé par Anne Sinclair qui l’opposait au ministre des affaires étrangères Roland Dumas, je le cite de mémoire : « Cette Europe est une Europe à vocation fédérale. L’expression figurait dans le texte de base. Vous avez choisi de le retirer pour n’effrayer personne. C’était la cerise sur le gâteau. Vous avez enlevé la cerise mais le gâteau est toujours là ! ». Quelques mois plus tard, face à François Mitterrand, Philippe Séguin récidivait. Il rappelait que la monnaie unique ne pourrait pas fonctionner si elle n’était pas assise sur un Etat fédéral et le Président niait, remportant, de l’avis de tous les « gens intelligents », ce fameux débat à la Sorbonne.

Ce que Séguin reprocha, dans cette campagne, à la plupart des partisans du oui, c’est de ne pas annoncer honnêtement la couleur. Selon lui, le débat aurait dû porter non pas seulement sur l’union monétaire[1. La fameuse PESC (politique européenne de sécurité commune) conservait peu ou prou une substance intergouvernementale et il ne la combattait pas, ou en tout cas avec la même ardeur.], mais sur la vocation de la France -et de tous les autres peuples signataires du traité- à transférer leur souveraineté à un Etat fédéral alors qu’il n’existait pas de peuple européen. Je ne pense pas me tromper en écrivant que si tel avait été le cas, l’issue du référendum aurait été radicalement différente. De toute évidence, François Mitterrand pensait la même chose.

C’est toute l’histoire de la construction européenne « à la Monnet ». A chaque fois, on réclame une « avancée » pour réparer les « insuffisances » de « l’avancée » précédente. Là encore, le Séguin de la campagne référendaire de 1992 dit tout : « On nous raconte que sans Maastricht, le marché unique est dangereux. Lorsqu’on nous a demandé d’adopter ce dernier, je ne me souviens de personne qui nous ait dit : vous allez voter pour un traité dangereux. » Ne soyons donc pas dupes. On nous raconte, pour la énième fois, la même histoire, afin de nous faire avaler in fine ce qu’on a toujours voulu que nous avalions, refusant même le TCE qui constituait une étape intermédiaire, les fameux « Etats-Unis d’Europe ».

Qui était donc le plus intelligent en 1992 ? Maurice Szafran, comme Claude Allègre et bien d’autres, rendent aujourd’hui hommage à Séguin ou à Chevènement, lequel mena le même combat. Mais que n’a t-on pas dit à l’époque de ces deux-là ? Je me souviens avoir écrit au journal de Szafran, L’Evènement du Jeudi[2. Qui me publia, d’ailleurs. L’esprit Jean-François Kahn flottait dans l’hebdo.], pour protester parce que les partisans du non y avaient été dépeints comme des dinosaures. Jacques Julliard, aujourd’hui éditorialiste à Marianne, mais qui écrivait au Nouvel Obs, avait surnommé quant à lui Séguin « L’ours préhistorique ». Charmant[3. Quant à Maurice Szafran, juste après avoir reconnu l’erreur des « intelligents », il se laisse aller à qualifier les partisans de la sortie de l’euro de « fous furieux ». Quel dommage, après ce témoignage de lucidité !]…

Et bien que ce débat sur la nécessité d’un Etat fédéral ait lieu. Qu’il ait lieu et qu’on vote, à la fin. En France, en Allemagne, partout en Europe. Nous nous plierons au résultat comme en 1992. Nous nous plierons au résultat comme Nicolas Sarkozy, le PS et la presse unanime ne le firent pas en 2005. Mais, cette fois-ci, nous ne nous laisserons pas faire si nous gagnons. Il n’y aura pas d’Europe fédérale, et nous retrouverons notre monnaie nationale.

Chiche ?

Muriel Gremillet exercera sa liberté de parole sur Sud Radio

3

Les délocalisations frappent partout, y compris dans nos métiers. Ainsi notre farouche camarade vosgienne (et néanmoins de gauche, dans le sens historique et pugilistique du mot) officiait jusque là un soir par semaine dans l’excellente émission politique et polémique On refait le monde animée par Christophe Hondelatte, sur RTL (la même où Elisabeth terrorise ses confrères, là encore un soir par semaine de 19h15 à 20 h)[1. On y retrouve aussi, très régulièrement, l’exquis Rodolphe Bosselut].

RTL, c’était un débouché naturel pour Muriel Gremillet: dans ses montagnes natales, on ne supputait même pas qu’il existât d’autres stations. Mais voilà, à l’occasion d’un mystérieux mercato d’automne, notre Mumu s’est fait débaucher par un réseau originaire du Sud-Ouest, mais qui monte, qui monte… et même désormais jusqu’à Paris (99, 9 MhZ). Elle rejoindra dans les studios de Sud-Radio une figure historique de l’émetteur, le chaleureux et cultivé épicurien Michel Cardoze[2. Les amateurs d’info non lyophilisée auront remarqué que la même antenne a déjà recruté Robert Ménard depuis la rentrée.].

Tous les jours du lundi au vendredi, entre 16h et 18h, à compter de cet aprèm, Michel et Muriel (qui, rassurez-vous, continuera de sévir à Causeur ) donneront la parole aux auditeurs d’en bas (mais plus seulement du Sud) et aux personnalités qualifiées les plus diverses, sur un thème chaud bouillant d’actu genre « La crise justifie-t-elle le vol à l’étalage ? », « Faut-il parler français pour devenir Français ? », « La Poste, est-ce que ça marche ? »

Une émission où les animateurs savent écouter mais savent aussi parler, et surement pas pour recracher ce qu’il ont lu dans le journal du soir de la veille. L’émission s’appelle Liberté de Parole, et je parie que son titre ne sera pas usurpé. Ça va pulser, putaing cong !

Portrait d’un héros français

24
«Dans une guerre de contre-insurrection, il y a 20 % de travail militaire et 80 % de travail civil »

Soyons directs, comme le sont les militaires : le commandant David Galula n’a pas la place qu’il mérite dans le paysage intellectuel français. Salué aux États-Unis comme le plus grand théoricien de la guerre révolutionnaire après Clausewitz, reconnu par le général Petraeus récemment nommé à la tête de la C.I.A. comme l’inspirateur de son manuel sur la contre-insurrection, étudié à Westpoint, David Galula, tant par sa vie aventureuse que par le génie de sa pensée, aurait dû, aurait pu susciter la curiosité et même l’admiration de ses compatriotes. Ce ne fut pas le cas. Tentons de comprendre pourquoi.

Galula naît à Sfax (Tunisie) en 1919 et entre à Saint-Cyr en 1939. Affecté au 1er régiment des Zouaves, il assiste impuissant à la défaite, avant d’être rayé des cadres de l’armée  » en application des lois portant sur le statut des juifs « . Il n’y fera jamais allusion. Il doit au général Giraud d’être réintégré dans l’armée avec le grade de lieutenant et de prendre part à tous les combats en France, puis en Allemagne.

En 1945, il est affecté en Extrême-Orient. Il apprend le mandarin et voyage en Mandchourie où seigneurs de la guerre, nationalistes chinois et Japonais s’affrontent encore. Prisonnier des communistes chinois, il aura l’occasion d’étudier sur le terrain la pensée et les stratégies des maoïstes. Il voit le péril mondial que représente le communisme, ce qui ne contribuera pas à sa popularité en France. Sa participation, navrée, à la guerre d’Algérie, non plus. Saisissant très vite que la partie est perdue, il demande à être détaché aux États-Unis. Face au refus de ses supérieurs, il demande sa mise en disponibilité. Il donnera des conférences à Westpoint, rédigera deux ouvrages directement en anglais Pacification in Algeria 1956-1958 et surtout Counterinsurgency Warfare : Theory and Pratice, avant de mourir en 1968.

L’anticommunisme viscéral de David Galula a trouvé un réel écho dans l’Amérique de la guerre froide. Rien de tel, en revanche, dans une France où le parti communiste jouit d’une popularité extravagante et où bien des intellectuels, à commencer par Sartre, sont fascinés par le maoïsme. Galula, en outre, pressent que la religion, l’Islam en particulier, constituera dans l’avenir un ferment d’insurrection plus dangereux encore que les nationalismes. Qui, en France, était capable d’entendre les prophéties de David Galula ?

Comme le note le général David Petraeus, toute théorie militaire échafaudée en l’absence d’expérience vécue est vaine. Galula, poursuit-il, présente donc comme Clausewitz la particularité d’avoir accumulé une grande expérience de la guerre tout en possédant les qualités intellectuelles et philosophiques suffisantes pour arriver à dégager au profit des générations futures les caractéristiques de conflits dont il a été le témoin.

Sa principale intuition, note encore Petraeus, est que, contrairement à la guerre conventionnelle au cours de laquelle le principal enjeu est la puissance respective des adversaires, toutes les forces de contre-insurrection doivent avoir pour but la protection de la population indigène. Que ce soit à Bagdad ou à Kaboul, on a pu mesurer l’ampleur de l’effort à fournir, même avec la boussole conceptuelle de David Galula. Il était possible de prouver à des populations soumises à des idéologies collectivistes que leur prospérité serait plus grande dans une économie de marché.

Mais que valent les arguments matériels face à l’offensive spirituelle du Djihad ? Tout l’enjeu des années à venir tourne autour de cette question. Comme l’écrit David Galula, la guerre est un phénomène social encore bien plus complexe que le jeu d’échec. Nul joueur n’a jamais trouvé d’ouverture garantissant la victoire et nul n’en trouvera jamais. Reconnaissons à Galula d’avoir été un stratège hors pair, même si in fine les vainqueurs sont vaincus par leur victoire même.

David Galula est traduit en français aux éditions Economica.

Jean d’O, marque déposée !

35

Et si Jean d’O était le plus grand VRP que la littérature française ait connue. Mieux que Jean-Pierre Marielle dans L’entourloupe, plus fort que Jean Carmet dans Comment réussir quand on est con et pleurnichard ?, plus fourbe que Roger Hanin dans Le Sucreet plus luciférien que Noël Roquevert dans Un singe en hiver. Le garçon a du talent, un doigté inimitable pour mettre dans sa poche les animateurs de télévision, les starlettes de cinéma et les gogos acheteurs. Chez lui, c’est inné, ce don de faire lustrer son énième roman où il sera question de l’ange Gabriel, de Chateaubriand et des misères du temps.

Qu’on le dise d’emblée, d’Ormesson est doué, excessivement doué, supérieurement doué, peut-être même le meilleur vendeur de sa génération. Il n’est pas question ici de gloser sur sa prose, quiconque aurait un jour, par mégarde, ouvert l’un de ses ouvrages, constaterait l’embrouillamini du style. On sait depuis longtemps que ce n’est pas à l’aune de la qualité littéraire que l’on juge un écrivain. Ce serait trop facile, tant de masques tomberaient, l’édition, déjà en crise, n’y survivrait pas. Jean d’Ormesson est une sorte de maître dans l’art d’enfiler les idées convenues, les sourires enjôleurs et les manières d’Ancien Régime. Il nous offre un spectacle, un moment de « culture » pour tous, le professeur descend de son fauteuil d’académicien pour parler aux téléspectateurs.

Contrairement à ses prédécesseurs qui pénétraient dans l’arène médiatique avec des certitudes et des sentences à revendre, d’Ormesson ne commet aucune erreur de style ou d’appréciation. Il faut remarquer ici sa capacité à répondre aux questions les plus stupides avec bonhommie. Les invités sur le plateau sont déjà sous le charme, le présentateur se croit même un peu plus intelligent et les gens, devant leurs téléviseurs, sont convaincus que Jean d’Ormesson est un très grand écrivain. La preuve, il est capable de citer Stendhal comme d’autres égrènent les Champions de France de Football depuis 1958. Il est si cultivé, si fin, et puis vous avez vu ses yeux bleus, et toujours un mot gentil pour la jeune et belle femme qui se trouve assise à côté de lui.

C’est un gentleman, oui, un gentleman cambrioleur qui va réaliser avec La conversation, comme chaque année, un casse dans les librairies de France. Un travail de professionnel. On en pleurerait tellement c’est lumineux. Quand la démagogie atteint une telle perfection, s’incliner devant ce génie des affaires est la moindre des choses. Car si nous ne lui reconnaissons aucune véritable aptitude littéraire, sa technique commerciale est ahurissante de maîtrise et d’efficacité. Ne vous méprenez pas, cette fluidité du bavardage, cette façon de faire croire qu’il n’a rien demandé à la vie, qu’il a suivi benoîtement son chemin alors qu’il n’est qu’ambition et volonté, ne sont pas arrivées du jour au lendemain. Il a beaucoup travaillé. Il a parfait son discours, l’a poli aux angles, lui a donné les fioritures nécessaires, un vrai ébéniste de la langue de bois.

Du temps où il officiait au Figaro et où sa plume néoconservatrice faisait bondir Jean Ferrat de rage, son image était « clivante » comme disent aujourd’hui les instituts de sondage. Pour certains, il était fidèle à la tradition française de l’ordre établi, de la bien-pensance et du courage politique comme dernier rempart à la menace bolchévique. Pour d’autres, il était un dangereux suppôt de la noblesse française et de la bourgeoisie d’affaires qui n’a qu’un seul but : faire taire le peuple ! Jean d’Ormesson avait bien conscience qu’en blessant la moitié de la France, il amputait son propre marché, se privant ainsi de milliers de futurs lecteurs. Quel affreux gâchis ! Pour un homme qui a connu des problèmes de toiture sur son château, il fallait absolument réagir, quitte à mettre un mouchoir de soie sur ses propres convictions. Autrefois, il en avait et ne se privait pas pour les exposer avec fracas dans les colonnes du quotidien.

Mais l’époque des combats idéologiques est passée de mode. Et Jean d’O a horreur de passer pour un vieux chnoque. Alors, il a changé de stratégie de fond en comble, revu son positionnement et réappris à s’exprimer en public. Il a fait un travail sur lui qui mérite vraiment le respect. Quel homme d’âge mûr aurait la force de s’adapter au monde moderne ? Chapeau bas, Monsieur d’Ormesson. Vous avez été le premier à comprendre la force de la télévision, son extraordinaire pouvoir sur les masses. Vous avez été, dès les années 80, l’un des plus habiles bateleurs des cercles littéraires. Je suis même sûr que le succès vous a dépassé. Vous ne vous attendiez pas à un tel engouement pour votre personne. Rendez-vous compte, même des chanteurs à la mode se faisaient « tatouer » votre nom sur le corps ! Vous n’en demandiez pas tant. Seulement qu’on achète vos livres.

J’ai, moi-même, failli être conquis par vos chemises bleues, vos cravates en tricot, vos vestes en laine peignée et votre cabriolet Mercedes joliment suranné. Vous incarnez le bon goût. Même votre bronzage éclatant ne jure pas avec vos dents blanches. Vous parlez avec passion des auteurs morts et votre modestie vous honore. Et puis dans la vulgarité ambiante du petit écran, vous êtes comme une bouffée de nostalgie, un sursaut d’élégance. Alors tant pis, si toutes ces manœuvres sont calculées, si votre but ultime est de nous dépouiller de quelques euros pour qu’on courre acheter votre dernière livraison, vous mettez tant d’énergie et de conviction à vous vendre qu’on vous pardonne.

Chevènement réhabilite le roman national

10

Sortir la France de l’impasse, telle est la proposition de Jean-Pierre Chevènement, dans son livre-programme éponyme paru le 5 octobre. Car pour le « Ché », il n’existe qu’une seule façon efficace de « faire bouger les lignes ». « Y a-t-il d’autres moyens, les institutions de la V° République étant ce qu’elles sont, que de se porter candidat ? », s’interroge-t-il.

L’homme a toutefois adopté une façon originale de faire campagne. Après La France est elle finie ? couronné du prix du livre politique 2011, et son ouvrage d’entretiens avec Luc Chatel sur l’école, il signe son troisième opus en moins d’un an.

On connaît les sujets de prédilection du sénateur de Belfort. Adversaire de toujours du « néo-libéralisme », il avait salué la thématique montebourgeoise de « démondialisation ». Mais sa cible principale demeure « l’Europe de Maasticht », cheval de Troie de la globalisation et du capitalisme financier. La construction européenne que nous connaissons souffre en effet de nombreux vices de conception. Avec l’Acte Unique (1986) et la libéralisation des mouvements de capitaux, concession faite à Mme Thatcher pour arrimer la Grande-Bertagne à l’Europe, Jacques Delors fit le choix d’offrir notre économie à la rapacité des marchés.

Autre vice de conception : celui qui présida à la création de la monnaie unique. La zone euro n’étant pas une « zone économique optimale » telle que définie par Robert Mundell, l’usage d’une même devise par des pays dissemblables ne pouvait qu’induire la divergence de leurs économies. C’est le cas aujourd’hui, avec une Allemagne forte de ses excédents commerciaux, à laquelle on demande de payer pour sauver des économies dévastées par la crise, en Grèce, en Irlande, au Portugal, et bientôt en Espagne, en Italie et en France. Nous verrons, dans les prochains jours, comment nos dirigeants viennent à bout des contradictions qui traversent le continent et fendillent toutes les solidarités. L’enchaînement des sommets européens et le G20 des 3 et 4 novembre prochain devraient livrer un aperçu des espoirs qu’il demeure raisonnable de placer dans l’eurozone.

Notre auteur donne un certain nombre de pistes pour sortir l’Europe de l’ornière. A l’en croire, mettre fin au séisme économique qui secoue l’Europe passe par une réforme du fonctionnement de l’euro. On peut choisir de modifier les statuts de la Banque centrale européenne (BCE), afin que celle-ci cesse enfin de lutter contre une inflation qui n’existe plus pour s’attaquer aux problèmes- eux, bien réels- de la croissance et de l’emploi. En autorisant la BCE à monétiser massivement la dette des pays en péril, peut-être pourrait-on encore sauver la monnaie unique.

Prudent, Chevènement prévoit toutefois un « plan B ». S’inspirant largement des propositions de Jacques Sapir, il envisage de transformer l’euro en simple monnaie commune, autrement dit en un « panier des monnaies qui le constituerait ». Utilisable pour les seules transactions externes, garantissant des possibilités d’ajustement des devises nationales, ce système permettrait d’accueillir nombre de nouveaux Etats (de la Grande-Betagne aux pays de l’Est) au sein d’une eurozone au fonctionnement souple.

Son bilan de l’Europe repose finalement sur un constat : si celle-ci ne fonctionne plus, c’est parce qu’elle fut initialement construite dans une optique fédéraliste de mauvais aloi. Il s’agissait d’effacer l’idée de « nation », trop vite assimilée à sa pathologie, le nationalisme. Il y avait, chez les Pères fondateurs, une bonne dose de cet « antinationisme » diagnostiqué par Pierre-André Taguieff. Et l’ancien ministre de se désoler : « les élites françaises ont rallié de Gaulle en 1944, mais au fond d’elles-mêmes, elle n’ont jamais repris confiance en la France ».

Le mal était profond, à tel point qu’il sévit encore aujourd’hui. Nos élites ne peuvent évoquer l’idée de nation sans se croire immédiatement contaminées par « l’idéologie française », cette maladie imaginaire inventée par Bernard-Henri Lévy. Ainsi, cependant qu’elles se livrent à une course effrénée à la dilution de la France dans l’Union, elles sabotent le cadre national, celui-là même dans lequel s’exerce la démocratie.

Nous quittons alors les sentiers de l’économie pour découvrir les mille autres dommages générés par cette idée libérale que la nation est un monstre, le peuple une engeance brutale et « lepénisée », et qu’à l’acquisition de droits collectifs, mieux vaut préférer l’exaltation de l’individu atomisé et de sa singularité. « C’est désormais l’individu dans ses identités multiples, qui doit être émancipé, et non plus le salarié dans son rapport à la production » écrivait Laurent Bouvet.

Quant au « lion de Belfort », il voit les effets de cet effacement de la démocratie à l’œuvre partout : naufrage de l’école, abandon des « valeurs républicaines », complaisance envers la doxa antiraciste de médias qui « traquent la liberté d’expression dès lors qu’elle mord sur les lignes jaunes du politiquement correct ».

Ainsi Jean-Pierre Chevènement s’aventure-t-il sur des thématiques hélas désertées par sa famille politique, renvoyant dos à dos le « sans-papiérisme » de gauche et le mythe étriqué de l’immigration-zéro. N’hésitant pas à avaliser les thèses injustement controversées d’un Hugues Lagrange, plaidant aussi bien pour le refus du communautarisme que pour le rejet du racisme, il passe en revue tous les impensés de la gauche d’accompagnement : intégration, laïcité sans concession, conditions d’acquisition à la nationalité. Il va même jusqu’à pourfendre le droit de vote des immigrés aux élections locales, ce tronçonnage absurde de la citoyenneté, cette appartenance au rabais.

Finalement, Sortir la France de l’impasse mérite davantage que des ajustements économico-budgétaires à la marge. C’est toute une conception du pays qu’il convient de revoir, en lui réapprenant à s’aimer lui-même, afin qu’il sache se faire aimer de ceux qui le choisissent.

Plus que le « rêve français » qu’il conviendrait de « réenchanter », c’est le « roman national » qu’il faut réhabiliter. Non pour se complaire dans la nostalgie pleurnicharde des chantres du rétropédalage, mais parce que du passé, on ne fait jamais table rase. L’assumer, et même l’aimer est encore la meilleure façon d’envisager l’avenir.

Kadhafi et Boursorama

9

La publicité sur internet n’a pas que des amis. Les reproches vont bon train touchant son caractère intrusif. Difficile de visionner la mort de Kadhafi, par exemple, sans passer par le dernier clip de Boursorama-Banque.(« Tous les services d’une vraie banque, simplement et sans frais »).
Avant d’entre-apercevoir le dictateur défiguré sur le site de BFM, l’internaute devra d’abord apprécier les images somptueuses du nouveau clip de BforBank (« Parce que maintenant ma banquière, c’est moi »).

Quel rare moment de vérité. Quelle magnifique leçon de réalisme involontaire. Un grand merci aux annonceurs pour leur cupidité. Sans eux, nous en serions réduits à écouter le communiqué des vainqueurs ou l’analyse, plus trompeuse encore, des philosophes moraux.

Il est heureux que les annonceurs aient tenu coûte que coûte à leurs messages publicitaires. S’ils avaient eu la décence élémentaire de retirer leurs réclames au moment de montrer un cadavre, ils n’auraient jamais fait mouche.

Monsieur de la Boursoufle

53

Dans les années quatre-vingt, la classe moyenne-moyenne, plutôt de gauche, hostile en paroles au libéralisme pur et dur, en avait la tentation. Elle pensait secrètement que le marché serait pour elle providentiel, à la condition que l’Etat conserve un peu de son autorité régulatrice. Son idéologie se résumait aux Droits de l’Homme — comprenons : les Désirs du Cadre. Voilà pourquoi, pragmatique, elle rejetait la révolution et prônait la gestion. Elle était hégéliano-blairiste. Or, les années passant, elle se paupérise. Le chômage, la précarité, l’assistance la guettent. Depuis la crise, le crash social la hante.

Dès lors, la « mondialisation » ne lui semble plus le fin mot de l’Histoire. Elle regrette le « monde d’avant » — qu’il lui paraissait urgent, il n’y a pas si longtemps encore, de réformer, de moderniser, d’européaniser, afin d’y inscrire son dynamisme. La vie y était plus humaine et authentique : plus décente, comme elle dit à présent.

Chue de la hauteur des temps à laquelle elle ne s’est jamais vraiment hissée, la classe moyenne-moyenne pourrait, comme la classe ouvrière, verser dans le populisme xénophobe. Mais elle ne veut pas désespérer du progrès. Elle opte alors pour une éthique de l’indignation mêlée de pensée sociale-démocrate libertaire et augmentée d’une conscience écologique. Redevenue contestataire, son discours tourne autour d’un axe idéologique Hessel-Onfray-Hulot — blablas médiatiques et populaires dotés d’un faible coefficient d’intelligence et d’une haute teneur en ressentiment.

Le Parti Socialiste représente les intérêts en faillite de la classe moyenne-moyenne. Or l’homme qui, aujourd’hui, au P.S., exprime le plus habilement le désarroi de cette catégorie malmenée et, en même temps, désireuse de demeurer moyenne même si c’est moyenne-pauvre, c’est Arnaud Montebourg.

Montebourg a un côté rodomont, comme Mélenchon, mais moins crocs-dehors. Plus rond. Cela tient à ses traits empâtés, sans doute. Toutefois Montebourg n’est pas que joufflu. Il est bouffi. Bouffi de lui-même, de sa rhétorique de Sixième République à géométrie variable. Un jour il est contre l’Europe, le cumul des mandats, la libre mondialisation, un autre il n’est pas si contre. À l’image des gens dont il se veut l’avocat, en voie de prolétarisation mais qui n’ont pas encore perdu tout espoir de redevenir moyens-moyens, il oscille entre radicalité et modération. D’où sa morgue. Avant de lâcher son verbe avec un sourire satisfait, il a une manière d’en gonfler ses petites bajoues.

Rien d’étonnant que la classe moyenne-moyenne appauvrie, d’autant plus forte en gueule qu’elle est impuissante et humiliée, se reconnaisse dans ce petit Monsieur de la Boursoufle.

Tu enfanteras dans la couleur

19
Marni Kotak

Toi aussi, cher lecteur, tu peux être artiste ou même performancier. D’ailleurs, tu l’es déjà mais tu ne le sais pas, parce que de l’art, tu en fais comme Monsieur Jourdain de la prose. Ne fais pas le timide, je t’assure, c’est facile : il te suffit de le décider et le dîner que tu partageras avec tes copains ou même tes douze heures quotidiennes de sommeil, ronflements compris, deviendront des œuvres d’art. Si tu es malin, peut-être même que des gogos paieront pour les voir en live ou sur internet.

Nous avons longtemps pensé que l’art existait par des œuvres qui parfois, reproduisaient la vie. Puis l’art abstrait s’est affranchi du réel, tout en poursuivant la quête du beau par d’autres moyens. Il fallait de l’inspiration, de la concentration du travail, de l’esprit et du cœur, du talent ou du génie. Puis on célébra un art jus-de-crâne dit conceptuel, délivré de toute ambition esthétique, avant de découvrir, grâce à la « Merda d’artista » de Piero Manzoni et bien d’autres professionnels de la transgression, que toute production d’un artiste, y compris ses matières fécales et ses sécrétions intimes, devait être considérée comme une œuvre.

L’Américaine Marni Kotak a trouvé la formule ultime – l’art total. Puisqu’elle est une artiste, sa vie elle-même est une œuvre d’art. C’est donc en public et dans une galerie de Brooklyn qu’elle accouchera de son premier enfant et, par la même occasion, d’une œuvre intitulée « La naissance de Bébé X ». On imagine aisément les pompeux cornichons avant-gardistes qui se pâmeront devant tant d’audace.

L’obsession maladive de la célébrité ne date pas d’hier. Elle nourrit la presse people et les tabloïds. Avec la téléréalité, des bataillons de jeunes gens deviennent volontairement le combustible qui fait tourner la machine spectaculaire. Des milliers, peut-être des millions de gens, qui ne jouissent plus que du regard de leurs semblables, exhibent sur internet la banalité de leur existence. Que cette déplorable disposition entre au musée, on ne sait pas très bien s’il faut en rire ou s’en affliger. Il faut s’y faire : plus il y a d’artistes, moins il y a d’art.

L’art total de Marni Kotak ne se contente pas d’imiter le Loft, il a un petit genre « Truman Show ». Sa vie à elle ne lui paraissant sans doute pas suffisante pour tenir la distance, elle compte exposer celle de son enfant, de sa naissance à son entrée à l’université et, précise-t-elle, à son accession à l’autonomie – qui, après un tel traitement, devrait intervenir vers l’âge de 70 ans. Sans oublier, j’imagine, ses séances de psy. Tout cela dans le cadre d’une œuvre nommée « Raising Baby X » (« Elever Baby X ») sans doute sponsorisée par une entreprise de com.

Alors, on a beaucoup reproché à notre Président de se mettre en scène, mais je trouve qu’il est petit-bras. Parce que nous, on n’a même pas le droit d’assister à la naissance du prince-héritier. C’est dégueulasse.