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Stéphane Hessel, vieil homme indigne

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Ceux qui n’ont, hélas, plus vingt ans depuis longtemps se souviennent avec un plaisir nostalgique de la sortie, en 1965, du film de René Allio, La vieille dame indigne. L’histoire était adaptée d’une nouvelle de Bertolt Brecht et montrait la libération tardive des conventions bourgeoises d’une femme devenue veuve qui partait à l’aventure sur les routes de France en compagnie d’une jeune serveuse de bar délurée, au grand dam de ses deux fils. Le rôle titre était interprété par la grande Sylvie, entourée de Jean Bouise et de Victor Lanoux. La musique était de Jean Ferrat. Rien que du bon…

On ne peut en dire autant du spectacle que nous offre aujourd’hui Stéphane Hessel. Oui, je dis bien spectacle, car s’agit-il d’autre chose que d’une habile mise en scène de lui-même par un vieillard dont toutes les apparitions publiques révèlent l’immense plaisir narcissique d’avoir acquis le statut d’icône nationale ? Hessel n’est pas indigne dans le sens où Allio utilise ce terme pour montrer l’insondable bêtise et méchanceté de ceux qui exigent des gens âgés qu’ils se comportent selon des normes sociales étouffantes en les enfermant dans le carcan de la bienséance et de la retenue.

Il est indigné et tient à faire connaître urbi et orbi les motifs de son indignation dans un opuscule devenu en quelques semaines un phénomène d’édition. La vacuité du propos qui décrit un monde binaire où l’on conspue les méchants (les financiers, la mondialisation, le ministre de l’intérieur, Israël) et où l’on chante les louanges des bons (les sans-papiers, les sans logis, les Roms, les Palestiniens, le programme du CNR) a beau être relevée par des gens aussi peu suspects de pensée subversive qu’Eric Le Boucher, le succès est irrésistible. Hessel, c’est l’axe du bien à lui tout seul : toute sa vie, il a eu tout juste, a toujours été du bon côté, ne s’est jamais compromis avec les salauds, s’est toujours arrangé pour que sa biographie ne puisse être autre chose qu’une hagiographie. L’achat de son livre par les gens ordinaires relève de la croyance magique que sa lecture pourrait faire de vous un homme ou une femme meilleur(e), réveiller le Hessel qui sommeille en chacun d’entre nous.

Parvenir à un très grand âge dans un état physique et mental acceptable relève d’une loterie qui ne tient compte ni des mérites, ni des mauvaises actions de ceux que le destin choisit. Cette élection transforme ceux qui en bénéficient en porte-parole d’une génération quasi éteinte. Elle oblige donc. Hessel parle, par exemple, au nom de ceux, aujourd’hui disparus, que le nazisme a surpris dans leur jeunesse à Berlin. Donc au nom de mon père, né quelques années avant lui dans la capitale du Reich, et qui fut contraint de la quitter pour des raisons sur lesquelles il est inutile de s’attarder. Je ne suis pas certain que mon père eût apprécié les discours de Stéphane Hessel, pas seulement sur Israël, mais aussi sur l’état de la France et du monde. Je suis même assez certain du contraire, bien que toute sa vie il ait voté à gauche.

La Résistance, dont mon père fut l’un des acteurs, comme Stéphane Hessel, rassemblaient des hommes aux opinions très variées, et même diamétralement opposées, non seulement ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas. Des paladins de la Révolution se battaient aux côté des chevaliers de l’Ordre. Hessel a-t-il le droit d’embarquer tous ceux là dans sa croisade personnelle ?

Brandir aujourd’hui le programme du Conseil national de la Résistance pour faire honte aux gouvernants d’aujourd’hui relève au mieux de l’idiotie historique, au pire de l’imposture. Ce texte de compromis s’appliquait à une France traumatisée qu’il fallait rassembler pour qu’elle se relève, dans un contexte où n’existaient ni l’Union européenne, ni la liberté généralisée des échanges des biens et des marchandises. Ceux qui ont vécu les dites « trente glorieuses » me comprendront : le retour aux conditions de vie de l’époque est une perspective peu enthousiasmante, tant sur le plan matériel que sur celui des libertés publiques et des mœurs. On appliquait, pourtant, ce fameux programme du CNR dont Hessel et ses perroquets nous rebattent aujourd’hui les oreilles.

Il y a aussi chez Hessel cette obsession anti-israélienne qui fait songer à la définition donnée jadis de l’antisémite par Pierre Larousse : « Personne qui hait les Juifs plus qu’il n’est raisonnable. » On n’a parfaitement le droit de ne pas aimer Israël, son gouvernement et même son peuple. Mais faut-il pour autant aller se prosterner à Gaza devant les chefs du Hamas ? Affirmer, lors d’un débat public, que les obus lancés par ces mêmes gens du Hamas n’avaient pour effet que de « faire courir un peu plus vite les habitants de Sdérot vers les abris » ?

Roland Dumas et Stéphane Hessel ont plus de point communs qu’on ne le pense généralement : états de service impeccables dans la Résistance, engagement pluridécennal à gauche, quelques aptitudes à évoluer dans le monde de la diplomatie et une détestation infinie d’Israël. Je me demande si, au fond, je ne préfère pas Roland Dumas et ses crapuleries à Hessel et ses bondieuseries laïques.

Indignez vous !

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Louis-Ronan Choisy, chanteur français

Il a la voix grave des enfants tristes, et la candeur de ceux du siècle. Il arrive sur scène avec son rire de gosse et la chanson la plus poignante de son dernier album, Des Flocons dans l’eau ; sa guitare à reverb et ses accords mineurs envoûtent la petite salle du Zèbre, au 63 boulevard de Belleville. Ce sont Louis-Ronan Choisy et ses trois musiciens. Lui, tour à tour au micro, au clavier, à la trompette − mélancolie, énergie et gravité − est l’un des meilleurs chanteurs français de ces dernières années : quatre albums et une bande originale depuis 2001, des concerts d’une confidentielle envergure, et toujours relativement inconnu du grand public. À croire que la France lui préférera toujours Bénabar ou Raphaël.

Amours, chairs, armes et alcool

On aurait tort, pourtant, de le ranger du côté des « artistes de la nouvelle scène française ». Choisy a dans le timbre et la trempe quelque chose des sixties du Gainsbourg qui se réclame de L’Amour monstre de Pauwels, dans l’âme des relents de symbolisme qui lui font perpétuer les tableaux habités de Caspar David Friedrich, auquel il consacre d’ailleurs un morceau magnifique. Il arrive que, parfois, la chanson française se targue d’un beau sans utilité, sans révolte et sans indignation prévisible.
Louis use d’une poésie simple et claire, sombre malgré son sourire et sa bonhomie. La voix basse et virile minaude parfois, se féminise ; Louis sait être un dandy, mais sans être poseur. Son art charmant et ses arrangements impeccables rappellent que « variété » n’est pas une insulte. Et comme on a toujours besoin d’étiquettes, on saura musicalement situer la production de Louis-Ronan Choisy entre Daniel Darc et Benjamin Biolay, avec ce raffinement électro très Daho qui habille à merveille de jolies prouesses verbales, parfois précieuses mais jamais faciles, surtout sincères et travaillées.
On sait aussi que l’an dernier, Louis, tête d’ange, a fait l’acteur aux côtés d’Isabelle Carré dans Le Refuge, de François Ozon.

De quoi parlent ses chansons ? D’amour, de chair, d’armes et d’alcool (La Femme à l’arme blanche, Valse de l’amant possessif, Le Baiser). De mort, de destinations touristiques (Mourir à Venise, En sautant du 8e étage, Calcutta, Copenhague). D’aventures grisantes et de frivolités (Ailleurs, c’est ici, Lady Lolita, La Nuit m’attend).

L’anti-Raphaël

La production de Choisy est certes plus bourgeoise que les chansons de Raphaël, mais nous payons de cette obole l’évitement de la condescendance. On pourra au passage signaler que nous avons écouté l’opus insignifiant de ce dernier d’une oreille martyre et attentive sur Deezer : on se réjouit qu’il soit aujourd’hui possible de prendre connaissance d’albums décevants sans y laisser un kopeck.

Lors d’un passage au Grand Journal, il y a quelques mois, c’est ce même chanteur qui s’est vanté de dénoncer le patriotisme comme conformisme. Qu’on vienne donc m’expliquer comment être subversif en crachant sur la patrie en 2010, et ce qu’il y a de formidable à applaudir un vidéoclip dans lequel ce même chanteur trouve très drôle de toucher les seins de Jeanne d’Arc. L’engagement a peut-être trente ou quarante ans de retard, mais le désengagement, lui, tient du génie éternel de la chanson française qui dit l’amour, l’amitié, la beauté, la poésie, la grâce.

Louis-Ronan Choisy a donné, en novembre, un concert qui nous fait regretter de ne point l’entendre souvent sur la bande FM. Mais rares sont les stations qui se soucient encore de chanson française. Yannick Noah est le pape des radios de variété et hurle avec les loups idéologiques l’effacement des frontières ; la jeunesse française se gave de slam français au grand corps maladif ou, pour la plus téméraire, de nu Metal autoroutier et nauséeux. Il n’y a guère plus que Myspace pour faire découvrir les talents qu’une époque dénuée d’instinct qui n’a que l’iconoclasme comme valeur sûre et la médiocrité indignée, solidaire et haineuse comme étendard. Louis-Ronan Choisy, lui, sonne l’olifant devant un parterre de passionnés. Quand j’irai voir Dieu, lance-t-il comme une promesse. Son triomphe n’est peut-être pas de ce monde, mais nous serons du sien.


Le Refuge -Ost-

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« Le Président », c’est beaucoup plus que Frêche

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On peut penser que Le Président, le film d’Yves Jeuland, sorti en salle le 15 décembre est consacré à Georges Frêche et à sa dernière campagne en Languedoc Roussillon. Pourtant, très vite, comme c’est le cas dans les bons documentaires politiques, le sujet déborde le projet comme le corps de Georges Frêche ne cesse de déborder le cadre du film.

Une partie de campagne

En la matière de film politique, la référence indépassable est Une partie de campagne de Raymond Depardon sur Giscard en 1974. Giscard a interdit le film jusqu’en 2001, et s’il l’a autorisé enfin à sortir, c’est par une perversité typiquement giscardienne. Face à son ennemi de toujours, le Chirac vieillissant qui allait mener son ultime combat en 2002 dans une France déjà bien malade, Giscard voulait par contraste montrer un quadragénaire déjà tellement moderne, lui-même, qui montait à l’assaut du pouvoir dans des années 1970 auxquelles trente ans de crise donnent des allures de paradis perdu.

J’ai quelques amis qui souffrent comme moi, à propos d’Une partie de campagne, d’une étrange perversion. Nous tenons ce film pour culte et nous nous réunissons de temps à autre pour le regarder en nous lançant des répliques que nous connaissons par cœur. Les dialogues entre Giscard et Ponia sur « la crise cardiaque fiscale » du mari de Mireille Mathieu ou de Poher qui servirait bien de ballon à la finale de la coupe de France de rugby, valent bien par leur férocité amusée ceux de Lino Ventura et Francis Blanche dans Les tontons flingueurs.

Il faut nous pardonner. Nous avions tous entre dix et douze ans en 74 et nous n’avons pas oublié les voitures (qu’on appelait encore des autos), les silhouettes féminines comme celles de la fille de Giscard en corsage bleu (oui, on disait corsage) qui ressemblait tellement à nos cousines, les téléphones qui n’étaient pas sans fil et, last but not least, la façon dont Giscard, pour attendre les résultats le soir du second tour, tire un fauteuil Voltaire sur la terrasse de son appartement de fonction avec vue sur une cour du Louvre sans la pyramide de Pei, écoute Mahler sur une chaine hifi (oui, on disait chaine hifi) et lit Guerre et paix dans la douceur d’une fin d’après-midi de mai. Tout cela nous donne une irrépressible nostalgie qui est celle-là même d’une époque où notre vie était pleine de grandes espérances et où les ministres étaient cultivés.
Avec Le Président, on pourra remarquer que ce qui gênait Giscard, cette exposition des dessous d’une campagne et d’un corps intime, Frêche l’avait au contraire autorisé et n’avait exigé aucun droit de regard comme le précise Jeuland dès le pré-générique. C’est évidemment une question d’époque. Giscard, même s’il fut le premier à pipoliser la politique, avait encore la pudeur d’un temps où il n’y avait que deux chaines de télé.

En plus Frêche sait manifestement qu’il part pour sa dernière campagne et on peut se dire qu’une part d’histrionisme allié à un goût inné de la provocation l’ont décidé à faire de ce film un ultime bras d’honneur à la face d’un monde (journalistes, faux amis, vrais ennemis) qui ne le digérait pas parce qu’il ne le comprenait plus.

Un homme du monde d’avant

Dans la salle où je me trouvais, juste à la fin du film, alors que l’hymne soviétique retentissait à l’écran et que Frêche, tout sourire, assistait à l’érection d’une statue de Lénine dans un saisissant renversement historique (on remontait la statue, on ne la faisait pas tomber de son socle comme un peu partout depuis vingt ans), j’ai entendu un couple aimablement bobo s’exclamer : « Eh bien dis donc, on comprend pourquoi les gens ne votent plus ». J’ai la faiblesse de penser que c’est précisément le contraire et que cette remarque est typique de jeunes gens qui confondent la morale et la politique alors que la seule morale en politique, c’est de gagner pour faire triompher ce en quoi l’on croit.

Je sais bien qu’il ne faut pas le dire aujourd’hui mais Machiavel, ce n’est pas fait pour les chiens. Le comportement de Frêche est machiavélien : c’est celui d’un homme du monde d’avant. Il apparaît d’un cynisme rare quand il reconnaît qu’on peut balancer n’importe quel chiffre pendant une campagne électorale puisque la puissance idiote de l’hypermédiatisation et l’amnésie instantanée permet ce genre d’aberration sans avoir de comptes à rendre. Ou quand, en vidant un verre de vin le soir de sa victoire et en dévorant de la charcutaille, il annonce avec sa faconde matoise, l’air de rien, que son grand-père avait fait fortune alors que dans un meeting quelques jours auparavant, il racontait les larmes aux yeux comment son père n’avait même plus de sabots quand il s’était engagé dans l’armée. Ou encore comment il s’assure la fidélité de l’électorat pied-noir en entonnant Le chant des Africains et en célébrant les bienfaits de la colonisation alors qu’il a peu de temps auparavant accusé Montebourg d’être l’OAS du PS en invoquant son passé maoïste de militant anti-impérialiste.

Alors, avons-nous à faire à un Frêche menteur populiste, adepte du double langage ou, comme presque malgré elle la caméra de Jeuland semble le suggérer, à un Frêche qui affiche des sincérités successives pour mieux servir sa région ?

Ce qu’on ne pardonnait pas à Frêche, en fait, c’est qu’il faisait de la politique, de la vraie. Frêche, à l’échelle du Languedoc-Roussillon, agissait, transformait, croyait encore à la puissance du verbe ou, comme on dit en linguistique, à sa valeur performative, à sa capacité effective à transformer le réel. Les défauts mêmes de Frêche, rancune envers ceux qui l’avaient trahi ou mépris poujadiste pour le sérail politico-médiatique parisien, devenaient des qualités dans la mesure où elles servaient un dessein, une conviction.
C’est pour cela que le film de Jeuland dépasse la personne particulière et devient une pavane pour l’action politique défunte, Frêche étant le dernier représentant d’une espèce disparue qui ne confond pas politique et gestion du réel.

Il faut voir comment est filmé le corps de Frêche pour comprendre le basculement d’un monde à l’autre. Un corps grotesque, glorieux, souffrant, carnavalesque comme celui dont parle Bakhtine à propos de Rabelais, mais un corps réel : Frêche qui boite, ahane, souffre visiblement, s’appuie sur l’épaule de conseillers pour marcher, Frêche qui mâche spasmodiquement ses post-it quand il paraphe chaque matin, à la chaine, des piles impressionnantes de dossiers, Frêche qui appelle épuisé, au milieu de la foule de la victoire, sa femme Claudine un peu comme Rocky appelle Adrienne à la fin d’un combat perdu.

C’est que nous sommes désormais dans un temps où les hommes politiques sont physiquement interchangeables parce que leurs idées le sont. Il y a un air de famille presque inquiétant entre les dirigeants occidentaux qui rappelle les enfants extraterrestres du Village des damnés. Si vous regardez Cameron, Zapatero, Sarkozy, Berlusconi côte à côte dans un sommet européen, l’impression devient une certitude : ce sont les mêmes. Seule la couleur de la cravate change, et encore, elle est nouée de façon identique. D’ailleurs, quelle que soit leur étiquette, socialiste ou libérale, ils font exactement la même politique, celle que commandent le FMI et Bruxelles.

C’est pour ça qu’il est important d’aller voir le film de Jeuland : il nous rappelle, à chacun de ses plans, que l’ancienne politique, dont Frêche était un des derniers représentants, était une affaire d’hommes terriblement imparfaits mais qui avaient le mérite de ne pas être des pantins aux services d’experts mondialisés.

Attention, oiseau mort !

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« Quel est votre oiseau préféré ? » est une des questions qui fait partie du célèbre questionnaire de Proust. En ce qui me concerne, c’est le poulet parce que c’est bon. Mais si par hasard, cela avait été le carouge à épaulettes, je serais très malheureux. Plus d’un millier de ces oiseaux sont mystérieusement tombés, morts, sur la ville de Beebe dans l’Arkansas, formant une véritable pluie qui a commencé le soir de la Saint-Sylvestre et a duré toute la nuit. Les causes demeurent mystérieuses et les spécialistes hésitent entre les feux d’artifice et une tempête de grêle en haute altitude. Il est impossible de savoir si ce même phénomène s’est produit en France. Le ministère de l’Intérieur a en effet refusé de dévoiler les chiffres des volatiles morts pendant la nuit du Nouvel An, afin d’éviter une émulation malsaine et de ne pas affoler les amis de la Ligue de Protection des Oiseaux, se contentant d’annoncer que le déploiement des forces de l’ordre avaient empêché tout incident grave, notamment les pluies inopinées de carouges à épaulettes.

Comme un air de revenez-y…

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photo : Zoli

Depuis l’an 2000 et la mise en quarantaine diplomatique de l’Autriche pour cause de Jörg Haider et de son FPÖ, les choses ont bien changé. Au niveau européen, personne, aujourd’hui, ne l’ouvre pour menacer sérieusement la Hongrie et son dictatorial Premier ministre, Victor Orban, d’une mise au ban communautaire ou d’une suspension temporaire de leur droit de vote. Et pourtant, à quelques jours de l’inauguration de la présidence hongroise de l’Union européenne, aucun gouvernement, à l’ouest de la Biélorussie, n’a pris des mesures légales aussi drastiques pour limiter la liberté des médias.

Votée en deux temps, la nouvelle loi sur les médias n’est entrée en vigueur que depuis le 1er janvier 2011, mais les journalistes hongrois n’ont pas attendu son application pour dénoncer le retour de la censure après deux décennies de parenthèse démocratique. « Si ce tas de merde était réellement mis à exécution, il faudrait alors oublier ce que c’est que la liberté d’expression en Hongrie », prévient Endre Bojtar, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Magyar Narancs. Aussi invraisemblable qu’il puisse paraître dans une Union européenne sensible au plus haut point à toute manifestation d’autoritarisme, ce scénario a pourtant de fortes chances de se réaliser.

Les premiers amendements à la loi sur les médias ont été introduits en Hongrie dès juillet 2010. Grâce à la majorité absolue obtenue au Parlement après les élections d’avril, le Fidesz − le parti conservateur de Victor Orban − s’est placé en position de pouvoir modifier ce que bon lui semble, y compris la Constitution. Dans ce contexte, la création d’un Conseil des médias, dont le Président sera désigné par le Premier ministre pour un mandat de neuf ans, est apparu comme un épiphénomène. Après tout, ont aussi été restreintes les prérogatives du Tribunal constitutionnel et de la Cour des comptes, tandis que la direction de la Banque centrale et la Présidence de la République étaient confiées à des hommes forts du parti.

Cependant, le nouveau Conseil des médias est parfaitement susceptible de jouer un rôle déterminant dans la légitimation de ce que l’éditorialiste du Washington Post qualifie de « poutinisation de la Hongrie ». C’est en effet au Conseil que revient, depuis l’adoption de la nouvelle loi par le Parlement hongrois, la décision de sanctionner les médias dont le contenu aurait porté atteinte à la morale, fait l’apologie de la violence, mais qui, surtout, serait « politiquement déséquilibré ». Inutile de préciser que le caractère extrêmement vague des termes employés laisse au Conseil, exclusivement composé de membres du Fidesz, une marge d’interprétation quasi illimitée. D’autre part, les sanctions encourues par les rédactions pour la publication d’un article jugé « déséquilibré » témoignent de la ferme intention du premier pouvoir d’en finir avec le quatrième. Concrètement, il s’agit d’amendes dont le montant peut s’élever à 90 000 euros pour un titre de presse ou un site internet, et à 700 000 euros pour les médias audiovisuels. Les rédactions ne seraient en droit de faire appel de la décision du Conseil qu’une fois l’amende payée. En outre, les prérogatives accordées au Conseil l’autorisent à suspendre un programme ou une émission pour une période allant de quelques minutes à une semaine, de même qu’à fermer une chaîne de radio ou de télé. Pis encore, les journalistes seraient contraints de révéler leurs sources si la nouvelle autorité décidait que la sécurité de l’État en dépend.

La liberté de la presse au service de la « régénération de la nation »

Pour tenter de désamorcer les critiques dans son pays, le gouvernement Orban soutient que la nouvelle loi, non seulement garantit efficacement la liberté des médias, mais de surcroît contribue à augmenter leur qualité dans la mesure où les journalistes veilleront à ne rendre publiques que les informations fiables. C’est une façon de voir, car la récente déclaration d’Annamaria Szalai, proche collaboratrice du Premier ministre élue à la tête du Conseil des médias, sur la nécessité de mettre la liberté de la presse au service de la « régénération de la nation », laisse plutôt croire en un abandon délibéré de la liberté de la presse.

L’une des rares personnalités européennes à réagir face à cette dérive, Jean Asselborn, ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, a demandé s’il était souhaitable qu’un pays comme la Hongrie préside l’Union européenne. Bien d’autres questions mériteraient pourtant d’être posées, à commencer par celle de savoir quelle serait la manière la mieux appropriée de réagir et d’agir. Le « cas Haider » a clairement démontré que, si l’établissement d’un cordon sanitaire isolant la brebis galeuse procure un sentiment immédiat de bien-être au troupeau, il ne résout en rien le problème. Cette solution semble encore plus inadéquate au « cas Orban » car celui-ci, fort de son passé d’opposant démocratique et de la gestion désastreuse du gouvernement socialiste auquel il a succédé, paraît être tout au plus une brebis égarée.

En visite officielle à Budapest, fin décembre, Herman Van Rompuy s’en est sorti en prononçant un discours assez flou et embarrassé sur les « valeurs européennes ». De retour à Bruxelles, le Président du Conseil européen n’a pas fait davantage de commentaires. Qu’aurait-il pu dire ? Que depuis le temps, il aurait fallu établir une législation uniforme, approuvée et applicable par et dans tous les pays-membres, afin d’empêcher toute tentative de contrôle des médias par un quelconque pouvoir politique. Une simple régulation, au niveau européen, des procédures de désignation et des modalités de fonctionnement des instances comparables au Conseil des médias hongrois aurait de fortes chances de s’avérer efficace. Il faut bien admettre, en effet, que le problème avec l’actuel gouvernement hongrois ne consiste pas dans le fait qu’il serait « fasciste », mais qu’il éprouve un mépris pathologique pour les médias officiels et pour les élites bien-pensantes. Serait-ce vraiment propre à la Hongrie ? Tout le monde est-il certain de ne pas connaître quelques hommes politiques français qui souhaiteraient sanctionner, et plus lourdement encore si possible, le contenu « politiquement déséquilibré » des médias ? Pourtant, si ma mémoire d’ex-scoute communiste est bonne, dans cette partie du monde au moins, la pulsion à surveiller ce que les gens seraient autorisés à lire, entendre, voire penser, caractérisait la gauche plutôt que la droite.

Rétropédalage vers l’Hémicycle

« Le retour des morts-vivants. » Voilà la plaisanterie qui a fait rire pas mal de monde à l’Assemblée nationale, fin décembre. Le come-back des ministres virés de « Fillon IV » à leur poste de député a donné lieu à une chouette bousculade entre télés et radios pour arracher le premier son de Jean-Louis Borloo réinstallé dans son fauteuil d’élu valenciennois ou le premier grognement d’indépendance de l’ex-ministre de la Défense, Hervé Morin.

Reprenons : depuis la réforme constitutionnelle de 2008, les ministres peuvent automatiquement retrouver leur siège à l’Assemblée sans avoir à passer par une élection partielle où, comme chacun le sait, l’électeur est trop souvent partial. Trente jours après leur éjection du gouvernement, le temps de renvoyer le suppléant à son métier de doublure, ils reviennent donc désormais dans l’Hémicycle. On s’était pourtant habitué à voir Cécile Gallez, baptisée peu élégamment « Mamie Nova », occuper le siège de Borloo depuis dix ans. Oui, ça fait dix ans qu’il est ministre… Mais personne n’a en tête le nom du suppléant d’Éric Woerth, ou de celui d’Hervé Novelli.

Il faut se souvenir que ce retour automatique avait été décidé par le président de la République pour régler certains cas particuliers de ministres qu’il souhaitait nommer, mais dont il redoutait l’échec à une législative partielle en cas de retour à la vie commune parlementaire. Va donc pour le retour automatique, équivalent politique du « ceinture et bretelles ». Cette disposition avait été supprimée par de Gaulle, celui-ci considérant que les ministres de la IVe, qui avaient la certitude de retrouver leur siège, n’étaient guère fiables et prenaient avec un peu de légèreté leurs obligations de solidarité gouvernementale. Evidemment, avec Sarkozy, tout a changé. On dirait qu’il ne craint pas les dissidents. Il a bien plus peur des électeurs…

Ce retour est devenu en lui-même un objet de commentaire néo-politique : « Alors, Éric Woerth, ça vous fait quoi d’avoir un tout petit bureau, après avoir été ministre ? » « Jean-Louis Borloo, le terrain, ça vous manquait ? » Y’a plus de saisons, celle du marron glacé est devenue aussi celle du marronnier. Christian Estrosi, fidèle parmi les fidèles, lui itou revenu au régime ordinaire de la République, fuit les médias. Comme Woerth… mais, dans ce dernier cas, c’est peut-être pour d’autres raisons… Qu’on se rassure, l’ardeur médiatique n’a duré qu’un jour, le temps d’épuiser les images d’Hervé Morin se déclarant soulagé, heureux d’avoir pu « déjeuner avec sa fille », ou de Borloo feignant de fuir les caméras en lançant aux journalistes qui lui couraient après : « Je vous aime ! »

La politique du golden-parachute à cocarde

Pour être exhaustif, il faut noter que cette politique du golden parachute à cocarde dépasse les frontières de l’Assemblée. Il n’y a qu’à voir comment d’autres anciens ministres, pourtant qualifiés de turbulents, ont été rattrapés au vol : Rama Yade, disgraciée, aurait pu retourner au Sénat dans son emploi d’administrateur, auquel elle semblait terriblement attachée − elle a dû y faire référence onze à douze mille fois depuis qu’elle existe publiquement. On lui a néanmoins refusé le bonheur de retrouver son administration d’origine pour la forcer à accepter le poste d’ambassadeur à l’Unesco. On murmure que Fadela Amara, elle aussi, finira par bénéficier d’une nomination quelque part. Comme Xavier Darcos en son temps (il a hérité de Culture France, le bras armé de nos Arts et lettres à l’étranger), Roger Karoutchi nommé à l’OCDE (alors qu’il ne parle pas un mot d’anglais), ou Christine Boutin bénéficiant d’une mission sur les conséquences sociales de la mondialisation avant de rendre, sous la pression médiatique mais avec une certaine classe, ses indemnités.

À l’arrivée, la République est bonne fille, même avec ses enfants indisciplinés. Et si les télés avaient voulu nous raconter, pour une fois, quelque chose d’intéressant, elles auraient mieux fait d’aller débusquer, au fin fond de leur mairie, les rares débarqués à qui on n’a rien proposé ou, mieux encore, ceux n’ont rien demandé en échange de leur potentielle capacité de nuisance…

Adios ducados…

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L’Espagne vient d’adopter hier une des lois anti-tabac les plus drastiques d’Europe : la cigarette sera désormais prohibée, comme c’est déjà le cas ici, dans les espaces clos (cafés, restaurant, boites de nuit…), mais aussi devant certains lieux publics de plein air. Ainsi un malade ne pourra-t-il plus, sous peine d’une amende considérable, aller fumer une clope devant son hôpital.

Une double peine qui bien sûr enthousiasme les tenants du lobby anti-tabac, tels le Pr Bertrand Dautzenberg, inénarrable président de l’Office français de prévention du tabagisme, pour qui notre pays est à la traine, à en croire ses déclarations publiées ce dimanche sur le site de La Croix: « Depuis trois ans, plus rien n’est entrepris pour combattre le tabagisme. Les augmentations du prix du tabac – trois fois 6 % de hausse et non pas trois fois 10 % comme préconisé – ont été arbitrées conformément aux souhaits des industriels qui avaient calculé que ce niveau n’affecterait pas la consommation.»

Pourtant d’après le Pr Dautzenberg, il y a plein de bonnes idées à trouver chez nos voisins vertueux, notamment la Finlande qui, se félicite-t-il, « a voté cet automne une loi prévoyant la fin du tabac pour 2040.»

D’un côté, ça fait froid dans le dos. D’un autre côté, j’aime bien l’expression « la fin du tabac ». Elle en dit assez long sur l’état d’esprit des illuminés prohibitionnistes. Pourquoi ne pas voter, pendant qu’on y est, la fin du Sida, des accidents de la route ou du froid en hiver?

Et puis d’ici 2040, ça me laisse tout de même trente ans pour constituer des stocks…

2012, c’est déjà plié

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Ses traits, souvent brouillés par une tourmente intime, se sont creusés, ses yeux réfléchissent une lueur d’affolement. Ceux qui l’ont connu jeune maire de Neuilly, heureux du mauvais tour qu’il avait joué à Charles Pasqua, affable, traître innocent, dissimulant à peine le désordre qu’un coït furtif avec une secrétaire venait de semer sur son bureau, ceux-là n’osent plus rien prédire. Certains prétendent que les riches se détournent de lui, se moquent de ce « petit avec des grandes oreilles », toujours inquiet, bouillant d’une exaspération universelle, environné d’athlétiques gardes du corps. Ils tournent leurs regards vers un certain patron du FMI, un vrai caparaçonné, celui-là, un type qui « tient » la table, cynique sans masque, pleinement justifié : au reste, n’a-t-il pas privatisé largement, sous Jospin ? Jusqu’où n’ira-t-il pas sous lui-même ?[access capability= »lire_inedits »]
Pour en revenir à Nicolas S., ses compagnons, naguère encore, l’encourageaient à prendre les choses en main, privées et publiques, vantaient sa propension à tout gouverner, voire à soumettre tout. Ils se désolent aujourd’hui, s’effraient de sa récente vocation christique qui l’entraîne vers le sacrifice.

Il est là, posé devant la République, offert à la sanie, à l’outrage. Et l’on y va de bon cœur ! Son visage contristé, son costume Gucci, ses chaussures vernies, tout cela est souillé d’éclats de glaire, étendus jusqu’à composer des filets tremblants. Il ne frémit ni sous l’opprobre ni sous l’ordure ; il endure, il s’endurcit, il offre plus de surface corporelle aux coups. Il se murmure qu’il connut son Canossa, avant le dernier remaniement : il exigeait ceci, il dut faire cela ! On lui fit comprendre qu’il n’avait pas le choix, que son quinquennat s’achèverait plus vite que prévu et qu’à côté de sa sortie de l’Élysée − une vraie conduite de Grenoble, compliquée de plumes et de goudron −, celle de Giscard tiendrait de la kermesse bon-enfant !

Il n’a pas dit, cette fois, alors qu’il l’a proclamé si souvent, qu’il avait changé. Il a subi, certes, mais il a surtout achevé sa mutation. Lui présenterait-on l’un de ces beaux stylos qui, au début de son septennat, éveillait sa convoitise, qu’il le contemplerait encore un long moment, avant de le glisser dans sa poche. Non comme un voleur, mais comme un enfant émerveillé qui se saisit des objets sans même les réclamer. Ils furent créés, ils lui sont destinés. Il les caresse puis les engloutit, en prédateur innocent. C’est qu’il ne prend pas garde à la douceur des choses…

Le pays, il le voulait teigneux, monté sur ressorts, boulimique, enfin allégé

Que représente la France pour Nicolas Sarkozy ? Point encore son reflet, mais presque son idéal, sa projection peut-être. Il se disait prêt à gouverner le pays « réel », celui qui souffrait de la délinquance, travaillait durement pour un salaire de misère, vouait aux gémonies les charges, les contraintes, la politique. Il le voulait teigneux, monté sur ressorts, boulimique, enfin allégé de ce poids culturel qui entrave ses membres et ralentit sa course. Il s’impatiente de voir la France peuplée exclusivement de futurs ou ex-candidats aux émission de télé-réalité : ados querelleurs et butés ; pré-retraités survitaminés aux cheveux anormalement noirs et cirés, le derme étrangement lisse ; bimbos californiennes énervées aux lèvres surabondantes ; petites garces nouvelles, consolatrices négligentes de narcisses infantiles, dysorthographiques et pleurnichards ; anciennes ménagères de plus de cinquante ans, soumises à la dure loi de la pesanteur et de la disgrâce, qui voudraient bien écouler leur énorme stock d’hormones.

Il y eut autrefois la France de Guy Lux, mélange de terroirs et de plaisanteries grasses, puis la France de Coluche, d’outrage et de vindicte : il y a désormais la France d’Arthur et de Mickaël Vendetta, soit le rêve de reconnaissance warholien qui s’éternise, alors qu’il devait durer un quart d’heure ; un cauchemar numérisé !
Mais qui donc s’opposera sérieusement à lui, parmi le (petit) personnel politique ? DSK, donc, très différent de lui dans l’allure et les manières ? Diplômé certes, mais échouant au concours de l’ENA ; avocat d’affaires, massif, avec un embonpoint de commensal frénétique, des épaules rondes et tombantes, une démarche alourdie, des mines goguenardes ; quelque chose, dans la mise, d’un jouisseur papelard de la IVe République. Il a terriblement envie de ne pas aller au combat, il cherche des camarades qui le « retiendront de faire un malheur ».

Néanmoins, s’il se lançait dans la compétition, qui l’aurait sorti du lot ? Qui l’aurait préparé, tel un entraîneur son boxeur, qui l’aurait désigné, au final, pour l’affronter : qui, sinon Sakozy ? Qui, du créateur ou de sa créature, jouirait le plus évidemment de la situation ? Et lequel des deux, dans la coulisse, se moquerait le plus bruyamment du « socialisme à la française » ? Enfin, ce DSK, jouisseur impénitent, supporterait-t-il la dure condition des hommes politiques de premier plan : jugés en permanence par la classe intermédiaire, les journalistes, surveillés par Internet, examinés par leurs clients, désormais lapidés avant d’avoir seulement agi !

À la vérité, Nicolas S. n’a aucun adversaire à sa mesure, dans les temps que nous vivons. Il est l’homme de l’épuisement et de la liquidation. Les socialistes, qui n’aiment rien tant que la vérité différée ou le mensonge dissimulateur, n’ont pas pris la mesure du monde présent : c’est pour cela qu’ils ressassent et vont répétant qu’il faut changer le monde ancien. Nicolas Sarkozy sait qu’il convient de ne plus toucher à rien, que les choses sont en place, que le plus dur est accompli et que le réel, enfin débarrassé de la France, accomplira sa métamorphose.

Il a manqué son premier quinquennat par erreur d’appréciation, par goût de l’illusion propre aux vainqueurs. Il réussira son second mandat, attentif au navrant spectacle de la mondialisation, qui divertit les perdants.[/access]

Gaza n’est plus ce qu’il était…

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Les statistiques annuelles du Shin Bet, le service en charge de la sécurité intérieure israélienne, font état d’une baisse très sensible des actes terroristes en 2010. Ceux-ci ont néanmoins fait neuf victimes, mais ce chiffre est le plus bas depuis le déclenchement de la seconde intifada en septembre 2000. En outre, pour la deuxième année consécutive les israéliens n’ont pas eu à déplorer d’attentats suicide.

Toujours d’après le communiqué du Shin Bet, le nombre d’attaques à la roquette ou au mortier depuis Gaza est lui aussi en baisse sensible: on a compté en 2010 150 tirs de roquettes et 215 d’obus de mortier contre 569 roquettes et 289 obus de mortier tirés depuis Gaza en 2009, et 2.048 roquettes et 1668 obus de mortiers en 2008.

De là à penser que l’Opération « Plomb durci » lancée par Tsahal contre le Hamas il y a deux ans n’a pas été sans effets bénéfiques, il n’y a qu’un pas, que Stéphane Hessel est bien sûr libre de ne pas franchir.

Cela dit, on aurait tort de penser que ces résultats encourageants sont dus uniquement au succès militaire de janvier 2009. Il y a une face cachée à cette baisse du terrorisme, et qui est un peu moins cachée grâce à Wikileaks : la collaboration régulière et fructueuse entre les agents du contre-espionnage de l’Etat Hébreu et ceux de l’Autorité palestinienne. De cela, le Shin Bet ne dit rien dans son communiqué, mais il est bien normal qu’à Jérusalem comme à Ramallah, les services aient leurs petits secrets…

Peter Watkins le salutaire

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La rétrospective de dix films de Peter Watkins qui se tient depuis le 1er décembre au Reflet Médicis à Paris, est l’occasion de découvrir ce cinéaste britannique finalement méconnu, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il a toujours su faire preuve d’un anti-conformisme salutaire. De La bombe (1966), qui détaille les conséquences d’une explosion nucléaire en Angleterre, basées sur des témoignages des bombardements de Dresde ou d’Hiroshima, interdit pendant plus de vingt ans par la BBC, à Punishment Park (1971) pamphlet anti-Nixon resté moins d’une semaine à l’affiche aux Etats-Unis, d’Edvard Munch (1973) censuré par la télévision norvégienne à La Commune (2000), « trahi par Arte »[1. Ce film de six heures avait été diffusé tard dans la nuit et en une seule fois plutôt qu’en épisodes (entretien de Peter Watkins avec Jean-Luc Douin, Le Monde, 2 février 2005).], ce cinéma jamais en odeur de sainteté n’est, de fait, pas des plus accessibles.

Contre le pouvoir simplificateur des images modernes

Ce qu’il faudrait comprendre cependant c’est que Watkins, en dépit des apparences, souhaite ardemment contribuer au roman national des pays où il tourne, mais sans jamais recourir à l’Epinal rassurant qui de La Môme au Soldat Ryan, ne nous dit en somme, rien sur la France ou les USA.

Ce qu’il souhaite, lui, c’est mettre en lumière les secrets de famille et les histoires enfouies, dénicher ce qui bloque, accompagner ce qui résiste : beaucoup d’acteurs de La Commune sont ainsi des sans-domicile-fixe de Belleville, qui se mettent à chanter la Marseillaise avec vigueur en nous regardant bien en face, nous les spectateurs qu’ils pourraient demain croiser dans la rue. Quant aux jeunes révoltés de Punishment Park, politique fiction aux allures de documentaire dans l’Amérique de la guerre du Vietnam, ils étaient partie prenante de mouvements contestataires et les jurés des tribunaux d’exception du film, d’authentiques conservateurs américains. Et ce sont les descendants des soldats écossais dépenaillés se rendant en ordre dispersé vers la bataille de Culloden (1964) qui interprètent le rôle de leurs ancêtres. Peter Watkins ne sacrifie jamais l’acuité singulière de ses parti-pris à une sacro-sainte objectivité, qui est toujours le paravent derrière lequel le système s’en donne à cœur joie : de Forgotten Faces (1961), sur le soulèvement hongrois de 1956, jusqu’à cette admirable fresque sociale qu’est La Commune, tournée quarante ans plus tard, c’est en effet toujours la complexité d’un peuple, les contradictions de son âme, qu’il tient à célébrer.

Voilà pourquoi ce cinéaste se bat contre le pouvoir simplificateur des images modernes, agencées pour soumettre sans résistance. Qu’est-ce donc que cette « monoforme » qu’il vilipende ? C’est cette manière de filmer à l’identique de Paris à Hong-Kong et de Rio à New York, cette facture lise constituée d’un « mitraillage dense et rapide de sons et d’images, structure apparemment fluide mais structurellement fragmentée qui nous est devenue si familière […], dont les variantes ont des caractéristiques communes : répétitives, prévisibles et fermées à toute participation des spectateurs »[2. Peter Watkins, Media Crisis, Editions Homnisphères, 2004], soit l’inverse exact de son cinéma qui renvoyant dos à dos fascination et distanciation, libère le spectateur parce qu’il lui redonne du temps et de l’espace.

L’audacieuse esthétique de Peter Watkins est ainsi cohérente avec sa contestation politique : battant en brèche les divers régimes d’images hypnotiques, il est l’un des rares à s’opposer aussi bien à l’effacement des identités qu’à l’essentialisme identitaire.

Stéphane Hessel, vieil homme indigne

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Ceux qui n’ont, hélas, plus vingt ans depuis longtemps se souviennent avec un plaisir nostalgique de la sortie, en 1965, du film de René Allio, La vieille dame indigne. L’histoire était adaptée d’une nouvelle de Bertolt Brecht et montrait la libération tardive des conventions bourgeoises d’une femme devenue veuve qui partait à l’aventure sur les routes de France en compagnie d’une jeune serveuse de bar délurée, au grand dam de ses deux fils. Le rôle titre était interprété par la grande Sylvie, entourée de Jean Bouise et de Victor Lanoux. La musique était de Jean Ferrat. Rien que du bon…

On ne peut en dire autant du spectacle que nous offre aujourd’hui Stéphane Hessel. Oui, je dis bien spectacle, car s’agit-il d’autre chose que d’une habile mise en scène de lui-même par un vieillard dont toutes les apparitions publiques révèlent l’immense plaisir narcissique d’avoir acquis le statut d’icône nationale ? Hessel n’est pas indigne dans le sens où Allio utilise ce terme pour montrer l’insondable bêtise et méchanceté de ceux qui exigent des gens âgés qu’ils se comportent selon des normes sociales étouffantes en les enfermant dans le carcan de la bienséance et de la retenue.

Il est indigné et tient à faire connaître urbi et orbi les motifs de son indignation dans un opuscule devenu en quelques semaines un phénomène d’édition. La vacuité du propos qui décrit un monde binaire où l’on conspue les méchants (les financiers, la mondialisation, le ministre de l’intérieur, Israël) et où l’on chante les louanges des bons (les sans-papiers, les sans logis, les Roms, les Palestiniens, le programme du CNR) a beau être relevée par des gens aussi peu suspects de pensée subversive qu’Eric Le Boucher, le succès est irrésistible. Hessel, c’est l’axe du bien à lui tout seul : toute sa vie, il a eu tout juste, a toujours été du bon côté, ne s’est jamais compromis avec les salauds, s’est toujours arrangé pour que sa biographie ne puisse être autre chose qu’une hagiographie. L’achat de son livre par les gens ordinaires relève de la croyance magique que sa lecture pourrait faire de vous un homme ou une femme meilleur(e), réveiller le Hessel qui sommeille en chacun d’entre nous.

Parvenir à un très grand âge dans un état physique et mental acceptable relève d’une loterie qui ne tient compte ni des mérites, ni des mauvaises actions de ceux que le destin choisit. Cette élection transforme ceux qui en bénéficient en porte-parole d’une génération quasi éteinte. Elle oblige donc. Hessel parle, par exemple, au nom de ceux, aujourd’hui disparus, que le nazisme a surpris dans leur jeunesse à Berlin. Donc au nom de mon père, né quelques années avant lui dans la capitale du Reich, et qui fut contraint de la quitter pour des raisons sur lesquelles il est inutile de s’attarder. Je ne suis pas certain que mon père eût apprécié les discours de Stéphane Hessel, pas seulement sur Israël, mais aussi sur l’état de la France et du monde. Je suis même assez certain du contraire, bien que toute sa vie il ait voté à gauche.

La Résistance, dont mon père fut l’un des acteurs, comme Stéphane Hessel, rassemblaient des hommes aux opinions très variées, et même diamétralement opposées, non seulement ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas. Des paladins de la Révolution se battaient aux côté des chevaliers de l’Ordre. Hessel a-t-il le droit d’embarquer tous ceux là dans sa croisade personnelle ?

Brandir aujourd’hui le programme du Conseil national de la Résistance pour faire honte aux gouvernants d’aujourd’hui relève au mieux de l’idiotie historique, au pire de l’imposture. Ce texte de compromis s’appliquait à une France traumatisée qu’il fallait rassembler pour qu’elle se relève, dans un contexte où n’existaient ni l’Union européenne, ni la liberté généralisée des échanges des biens et des marchandises. Ceux qui ont vécu les dites « trente glorieuses » me comprendront : le retour aux conditions de vie de l’époque est une perspective peu enthousiasmante, tant sur le plan matériel que sur celui des libertés publiques et des mœurs. On appliquait, pourtant, ce fameux programme du CNR dont Hessel et ses perroquets nous rebattent aujourd’hui les oreilles.

Il y a aussi chez Hessel cette obsession anti-israélienne qui fait songer à la définition donnée jadis de l’antisémite par Pierre Larousse : « Personne qui hait les Juifs plus qu’il n’est raisonnable. » On n’a parfaitement le droit de ne pas aimer Israël, son gouvernement et même son peuple. Mais faut-il pour autant aller se prosterner à Gaza devant les chefs du Hamas ? Affirmer, lors d’un débat public, que les obus lancés par ces mêmes gens du Hamas n’avaient pour effet que de « faire courir un peu plus vite les habitants de Sdérot vers les abris » ?

Roland Dumas et Stéphane Hessel ont plus de point communs qu’on ne le pense généralement : états de service impeccables dans la Résistance, engagement pluridécennal à gauche, quelques aptitudes à évoluer dans le monde de la diplomatie et une détestation infinie d’Israël. Je me demande si, au fond, je ne préfère pas Roland Dumas et ses crapuleries à Hessel et ses bondieuseries laïques.

Indignez vous !

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Louis-Ronan Choisy, chanteur français

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Il a la voix grave des enfants tristes, et la candeur de ceux du siècle. Il arrive sur scène avec son rire de gosse et la chanson la plus poignante de son dernier album, Des Flocons dans l’eau ; sa guitare à reverb et ses accords mineurs envoûtent la petite salle du Zèbre, au 63 boulevard de Belleville. Ce sont Louis-Ronan Choisy et ses trois musiciens. Lui, tour à tour au micro, au clavier, à la trompette − mélancolie, énergie et gravité − est l’un des meilleurs chanteurs français de ces dernières années : quatre albums et une bande originale depuis 2001, des concerts d’une confidentielle envergure, et toujours relativement inconnu du grand public. À croire que la France lui préférera toujours Bénabar ou Raphaël.

Amours, chairs, armes et alcool

On aurait tort, pourtant, de le ranger du côté des « artistes de la nouvelle scène française ». Choisy a dans le timbre et la trempe quelque chose des sixties du Gainsbourg qui se réclame de L’Amour monstre de Pauwels, dans l’âme des relents de symbolisme qui lui font perpétuer les tableaux habités de Caspar David Friedrich, auquel il consacre d’ailleurs un morceau magnifique. Il arrive que, parfois, la chanson française se targue d’un beau sans utilité, sans révolte et sans indignation prévisible.
Louis use d’une poésie simple et claire, sombre malgré son sourire et sa bonhomie. La voix basse et virile minaude parfois, se féminise ; Louis sait être un dandy, mais sans être poseur. Son art charmant et ses arrangements impeccables rappellent que « variété » n’est pas une insulte. Et comme on a toujours besoin d’étiquettes, on saura musicalement situer la production de Louis-Ronan Choisy entre Daniel Darc et Benjamin Biolay, avec ce raffinement électro très Daho qui habille à merveille de jolies prouesses verbales, parfois précieuses mais jamais faciles, surtout sincères et travaillées.
On sait aussi que l’an dernier, Louis, tête d’ange, a fait l’acteur aux côtés d’Isabelle Carré dans Le Refuge, de François Ozon.

De quoi parlent ses chansons ? D’amour, de chair, d’armes et d’alcool (La Femme à l’arme blanche, Valse de l’amant possessif, Le Baiser). De mort, de destinations touristiques (Mourir à Venise, En sautant du 8e étage, Calcutta, Copenhague). D’aventures grisantes et de frivolités (Ailleurs, c’est ici, Lady Lolita, La Nuit m’attend).

L’anti-Raphaël

La production de Choisy est certes plus bourgeoise que les chansons de Raphaël, mais nous payons de cette obole l’évitement de la condescendance. On pourra au passage signaler que nous avons écouté l’opus insignifiant de ce dernier d’une oreille martyre et attentive sur Deezer : on se réjouit qu’il soit aujourd’hui possible de prendre connaissance d’albums décevants sans y laisser un kopeck.

Lors d’un passage au Grand Journal, il y a quelques mois, c’est ce même chanteur qui s’est vanté de dénoncer le patriotisme comme conformisme. Qu’on vienne donc m’expliquer comment être subversif en crachant sur la patrie en 2010, et ce qu’il y a de formidable à applaudir un vidéoclip dans lequel ce même chanteur trouve très drôle de toucher les seins de Jeanne d’Arc. L’engagement a peut-être trente ou quarante ans de retard, mais le désengagement, lui, tient du génie éternel de la chanson française qui dit l’amour, l’amitié, la beauté, la poésie, la grâce.

Louis-Ronan Choisy a donné, en novembre, un concert qui nous fait regretter de ne point l’entendre souvent sur la bande FM. Mais rares sont les stations qui se soucient encore de chanson française. Yannick Noah est le pape des radios de variété et hurle avec les loups idéologiques l’effacement des frontières ; la jeunesse française se gave de slam français au grand corps maladif ou, pour la plus téméraire, de nu Metal autoroutier et nauséeux. Il n’y a guère plus que Myspace pour faire découvrir les talents qu’une époque dénuée d’instinct qui n’a que l’iconoclasme comme valeur sûre et la médiocrité indignée, solidaire et haineuse comme étendard. Louis-Ronan Choisy, lui, sonne l’olifant devant un parterre de passionnés. Quand j’irai voir Dieu, lance-t-il comme une promesse. Son triomphe n’est peut-être pas de ce monde, mais nous serons du sien.

Riviere De Plumes

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Le Refuge -Ost-

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« Le Président », c’est beaucoup plus que Frêche

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On peut penser que Le Président, le film d’Yves Jeuland, sorti en salle le 15 décembre est consacré à Georges Frêche et à sa dernière campagne en Languedoc Roussillon. Pourtant, très vite, comme c’est le cas dans les bons documentaires politiques, le sujet déborde le projet comme le corps de Georges Frêche ne cesse de déborder le cadre du film.

Une partie de campagne

En la matière de film politique, la référence indépassable est Une partie de campagne de Raymond Depardon sur Giscard en 1974. Giscard a interdit le film jusqu’en 2001, et s’il l’a autorisé enfin à sortir, c’est par une perversité typiquement giscardienne. Face à son ennemi de toujours, le Chirac vieillissant qui allait mener son ultime combat en 2002 dans une France déjà bien malade, Giscard voulait par contraste montrer un quadragénaire déjà tellement moderne, lui-même, qui montait à l’assaut du pouvoir dans des années 1970 auxquelles trente ans de crise donnent des allures de paradis perdu.

J’ai quelques amis qui souffrent comme moi, à propos d’Une partie de campagne, d’une étrange perversion. Nous tenons ce film pour culte et nous nous réunissons de temps à autre pour le regarder en nous lançant des répliques que nous connaissons par cœur. Les dialogues entre Giscard et Ponia sur « la crise cardiaque fiscale » du mari de Mireille Mathieu ou de Poher qui servirait bien de ballon à la finale de la coupe de France de rugby, valent bien par leur férocité amusée ceux de Lino Ventura et Francis Blanche dans Les tontons flingueurs.

Il faut nous pardonner. Nous avions tous entre dix et douze ans en 74 et nous n’avons pas oublié les voitures (qu’on appelait encore des autos), les silhouettes féminines comme celles de la fille de Giscard en corsage bleu (oui, on disait corsage) qui ressemblait tellement à nos cousines, les téléphones qui n’étaient pas sans fil et, last but not least, la façon dont Giscard, pour attendre les résultats le soir du second tour, tire un fauteuil Voltaire sur la terrasse de son appartement de fonction avec vue sur une cour du Louvre sans la pyramide de Pei, écoute Mahler sur une chaine hifi (oui, on disait chaine hifi) et lit Guerre et paix dans la douceur d’une fin d’après-midi de mai. Tout cela nous donne une irrépressible nostalgie qui est celle-là même d’une époque où notre vie était pleine de grandes espérances et où les ministres étaient cultivés.
Avec Le Président, on pourra remarquer que ce qui gênait Giscard, cette exposition des dessous d’une campagne et d’un corps intime, Frêche l’avait au contraire autorisé et n’avait exigé aucun droit de regard comme le précise Jeuland dès le pré-générique. C’est évidemment une question d’époque. Giscard, même s’il fut le premier à pipoliser la politique, avait encore la pudeur d’un temps où il n’y avait que deux chaines de télé.

En plus Frêche sait manifestement qu’il part pour sa dernière campagne et on peut se dire qu’une part d’histrionisme allié à un goût inné de la provocation l’ont décidé à faire de ce film un ultime bras d’honneur à la face d’un monde (journalistes, faux amis, vrais ennemis) qui ne le digérait pas parce qu’il ne le comprenait plus.

Un homme du monde d’avant

Dans la salle où je me trouvais, juste à la fin du film, alors que l’hymne soviétique retentissait à l’écran et que Frêche, tout sourire, assistait à l’érection d’une statue de Lénine dans un saisissant renversement historique (on remontait la statue, on ne la faisait pas tomber de son socle comme un peu partout depuis vingt ans), j’ai entendu un couple aimablement bobo s’exclamer : « Eh bien dis donc, on comprend pourquoi les gens ne votent plus ». J’ai la faiblesse de penser que c’est précisément le contraire et que cette remarque est typique de jeunes gens qui confondent la morale et la politique alors que la seule morale en politique, c’est de gagner pour faire triompher ce en quoi l’on croit.

Je sais bien qu’il ne faut pas le dire aujourd’hui mais Machiavel, ce n’est pas fait pour les chiens. Le comportement de Frêche est machiavélien : c’est celui d’un homme du monde d’avant. Il apparaît d’un cynisme rare quand il reconnaît qu’on peut balancer n’importe quel chiffre pendant une campagne électorale puisque la puissance idiote de l’hypermédiatisation et l’amnésie instantanée permet ce genre d’aberration sans avoir de comptes à rendre. Ou quand, en vidant un verre de vin le soir de sa victoire et en dévorant de la charcutaille, il annonce avec sa faconde matoise, l’air de rien, que son grand-père avait fait fortune alors que dans un meeting quelques jours auparavant, il racontait les larmes aux yeux comment son père n’avait même plus de sabots quand il s’était engagé dans l’armée. Ou encore comment il s’assure la fidélité de l’électorat pied-noir en entonnant Le chant des Africains et en célébrant les bienfaits de la colonisation alors qu’il a peu de temps auparavant accusé Montebourg d’être l’OAS du PS en invoquant son passé maoïste de militant anti-impérialiste.

Alors, avons-nous à faire à un Frêche menteur populiste, adepte du double langage ou, comme presque malgré elle la caméra de Jeuland semble le suggérer, à un Frêche qui affiche des sincérités successives pour mieux servir sa région ?

Ce qu’on ne pardonnait pas à Frêche, en fait, c’est qu’il faisait de la politique, de la vraie. Frêche, à l’échelle du Languedoc-Roussillon, agissait, transformait, croyait encore à la puissance du verbe ou, comme on dit en linguistique, à sa valeur performative, à sa capacité effective à transformer le réel. Les défauts mêmes de Frêche, rancune envers ceux qui l’avaient trahi ou mépris poujadiste pour le sérail politico-médiatique parisien, devenaient des qualités dans la mesure où elles servaient un dessein, une conviction.
C’est pour cela que le film de Jeuland dépasse la personne particulière et devient une pavane pour l’action politique défunte, Frêche étant le dernier représentant d’une espèce disparue qui ne confond pas politique et gestion du réel.

Il faut voir comment est filmé le corps de Frêche pour comprendre le basculement d’un monde à l’autre. Un corps grotesque, glorieux, souffrant, carnavalesque comme celui dont parle Bakhtine à propos de Rabelais, mais un corps réel : Frêche qui boite, ahane, souffre visiblement, s’appuie sur l’épaule de conseillers pour marcher, Frêche qui mâche spasmodiquement ses post-it quand il paraphe chaque matin, à la chaine, des piles impressionnantes de dossiers, Frêche qui appelle épuisé, au milieu de la foule de la victoire, sa femme Claudine un peu comme Rocky appelle Adrienne à la fin d’un combat perdu.

C’est que nous sommes désormais dans un temps où les hommes politiques sont physiquement interchangeables parce que leurs idées le sont. Il y a un air de famille presque inquiétant entre les dirigeants occidentaux qui rappelle les enfants extraterrestres du Village des damnés. Si vous regardez Cameron, Zapatero, Sarkozy, Berlusconi côte à côte dans un sommet européen, l’impression devient une certitude : ce sont les mêmes. Seule la couleur de la cravate change, et encore, elle est nouée de façon identique. D’ailleurs, quelle que soit leur étiquette, socialiste ou libérale, ils font exactement la même politique, celle que commandent le FMI et Bruxelles.

C’est pour ça qu’il est important d’aller voir le film de Jeuland : il nous rappelle, à chacun de ses plans, que l’ancienne politique, dont Frêche était un des derniers représentants, était une affaire d’hommes terriblement imparfaits mais qui avaient le mérite de ne pas être des pantins aux services d’experts mondialisés.

Attention, oiseau mort !

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« Quel est votre oiseau préféré ? » est une des questions qui fait partie du célèbre questionnaire de Proust. En ce qui me concerne, c’est le poulet parce que c’est bon. Mais si par hasard, cela avait été le carouge à épaulettes, je serais très malheureux. Plus d’un millier de ces oiseaux sont mystérieusement tombés, morts, sur la ville de Beebe dans l’Arkansas, formant une véritable pluie qui a commencé le soir de la Saint-Sylvestre et a duré toute la nuit. Les causes demeurent mystérieuses et les spécialistes hésitent entre les feux d’artifice et une tempête de grêle en haute altitude. Il est impossible de savoir si ce même phénomène s’est produit en France. Le ministère de l’Intérieur a en effet refusé de dévoiler les chiffres des volatiles morts pendant la nuit du Nouvel An, afin d’éviter une émulation malsaine et de ne pas affoler les amis de la Ligue de Protection des Oiseaux, se contentant d’annoncer que le déploiement des forces de l’ordre avaient empêché tout incident grave, notamment les pluies inopinées de carouges à épaulettes.

Comme un air de revenez-y…

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photo : Zoli
photo : Zoli

Depuis l’an 2000 et la mise en quarantaine diplomatique de l’Autriche pour cause de Jörg Haider et de son FPÖ, les choses ont bien changé. Au niveau européen, personne, aujourd’hui, ne l’ouvre pour menacer sérieusement la Hongrie et son dictatorial Premier ministre, Victor Orban, d’une mise au ban communautaire ou d’une suspension temporaire de leur droit de vote. Et pourtant, à quelques jours de l’inauguration de la présidence hongroise de l’Union européenne, aucun gouvernement, à l’ouest de la Biélorussie, n’a pris des mesures légales aussi drastiques pour limiter la liberté des médias.

Votée en deux temps, la nouvelle loi sur les médias n’est entrée en vigueur que depuis le 1er janvier 2011, mais les journalistes hongrois n’ont pas attendu son application pour dénoncer le retour de la censure après deux décennies de parenthèse démocratique. « Si ce tas de merde était réellement mis à exécution, il faudrait alors oublier ce que c’est que la liberté d’expression en Hongrie », prévient Endre Bojtar, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Magyar Narancs. Aussi invraisemblable qu’il puisse paraître dans une Union européenne sensible au plus haut point à toute manifestation d’autoritarisme, ce scénario a pourtant de fortes chances de se réaliser.

Les premiers amendements à la loi sur les médias ont été introduits en Hongrie dès juillet 2010. Grâce à la majorité absolue obtenue au Parlement après les élections d’avril, le Fidesz − le parti conservateur de Victor Orban − s’est placé en position de pouvoir modifier ce que bon lui semble, y compris la Constitution. Dans ce contexte, la création d’un Conseil des médias, dont le Président sera désigné par le Premier ministre pour un mandat de neuf ans, est apparu comme un épiphénomène. Après tout, ont aussi été restreintes les prérogatives du Tribunal constitutionnel et de la Cour des comptes, tandis que la direction de la Banque centrale et la Présidence de la République étaient confiées à des hommes forts du parti.

Cependant, le nouveau Conseil des médias est parfaitement susceptible de jouer un rôle déterminant dans la légitimation de ce que l’éditorialiste du Washington Post qualifie de « poutinisation de la Hongrie ». C’est en effet au Conseil que revient, depuis l’adoption de la nouvelle loi par le Parlement hongrois, la décision de sanctionner les médias dont le contenu aurait porté atteinte à la morale, fait l’apologie de la violence, mais qui, surtout, serait « politiquement déséquilibré ». Inutile de préciser que le caractère extrêmement vague des termes employés laisse au Conseil, exclusivement composé de membres du Fidesz, une marge d’interprétation quasi illimitée. D’autre part, les sanctions encourues par les rédactions pour la publication d’un article jugé « déséquilibré » témoignent de la ferme intention du premier pouvoir d’en finir avec le quatrième. Concrètement, il s’agit d’amendes dont le montant peut s’élever à 90 000 euros pour un titre de presse ou un site internet, et à 700 000 euros pour les médias audiovisuels. Les rédactions ne seraient en droit de faire appel de la décision du Conseil qu’une fois l’amende payée. En outre, les prérogatives accordées au Conseil l’autorisent à suspendre un programme ou une émission pour une période allant de quelques minutes à une semaine, de même qu’à fermer une chaîne de radio ou de télé. Pis encore, les journalistes seraient contraints de révéler leurs sources si la nouvelle autorité décidait que la sécurité de l’État en dépend.

La liberté de la presse au service de la « régénération de la nation »

Pour tenter de désamorcer les critiques dans son pays, le gouvernement Orban soutient que la nouvelle loi, non seulement garantit efficacement la liberté des médias, mais de surcroît contribue à augmenter leur qualité dans la mesure où les journalistes veilleront à ne rendre publiques que les informations fiables. C’est une façon de voir, car la récente déclaration d’Annamaria Szalai, proche collaboratrice du Premier ministre élue à la tête du Conseil des médias, sur la nécessité de mettre la liberté de la presse au service de la « régénération de la nation », laisse plutôt croire en un abandon délibéré de la liberté de la presse.

L’une des rares personnalités européennes à réagir face à cette dérive, Jean Asselborn, ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, a demandé s’il était souhaitable qu’un pays comme la Hongrie préside l’Union européenne. Bien d’autres questions mériteraient pourtant d’être posées, à commencer par celle de savoir quelle serait la manière la mieux appropriée de réagir et d’agir. Le « cas Haider » a clairement démontré que, si l’établissement d’un cordon sanitaire isolant la brebis galeuse procure un sentiment immédiat de bien-être au troupeau, il ne résout en rien le problème. Cette solution semble encore plus inadéquate au « cas Orban » car celui-ci, fort de son passé d’opposant démocratique et de la gestion désastreuse du gouvernement socialiste auquel il a succédé, paraît être tout au plus une brebis égarée.

En visite officielle à Budapest, fin décembre, Herman Van Rompuy s’en est sorti en prononçant un discours assez flou et embarrassé sur les « valeurs européennes ». De retour à Bruxelles, le Président du Conseil européen n’a pas fait davantage de commentaires. Qu’aurait-il pu dire ? Que depuis le temps, il aurait fallu établir une législation uniforme, approuvée et applicable par et dans tous les pays-membres, afin d’empêcher toute tentative de contrôle des médias par un quelconque pouvoir politique. Une simple régulation, au niveau européen, des procédures de désignation et des modalités de fonctionnement des instances comparables au Conseil des médias hongrois aurait de fortes chances de s’avérer efficace. Il faut bien admettre, en effet, que le problème avec l’actuel gouvernement hongrois ne consiste pas dans le fait qu’il serait « fasciste », mais qu’il éprouve un mépris pathologique pour les médias officiels et pour les élites bien-pensantes. Serait-ce vraiment propre à la Hongrie ? Tout le monde est-il certain de ne pas connaître quelques hommes politiques français qui souhaiteraient sanctionner, et plus lourdement encore si possible, le contenu « politiquement déséquilibré » des médias ? Pourtant, si ma mémoire d’ex-scoute communiste est bonne, dans cette partie du monde au moins, la pulsion à surveiller ce que les gens seraient autorisés à lire, entendre, voire penser, caractérisait la gauche plutôt que la droite.

Rétropédalage vers l’Hémicycle

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« Le retour des morts-vivants. » Voilà la plaisanterie qui a fait rire pas mal de monde à l’Assemblée nationale, fin décembre. Le come-back des ministres virés de « Fillon IV » à leur poste de député a donné lieu à une chouette bousculade entre télés et radios pour arracher le premier son de Jean-Louis Borloo réinstallé dans son fauteuil d’élu valenciennois ou le premier grognement d’indépendance de l’ex-ministre de la Défense, Hervé Morin.

Reprenons : depuis la réforme constitutionnelle de 2008, les ministres peuvent automatiquement retrouver leur siège à l’Assemblée sans avoir à passer par une élection partielle où, comme chacun le sait, l’électeur est trop souvent partial. Trente jours après leur éjection du gouvernement, le temps de renvoyer le suppléant à son métier de doublure, ils reviennent donc désormais dans l’Hémicycle. On s’était pourtant habitué à voir Cécile Gallez, baptisée peu élégamment « Mamie Nova », occuper le siège de Borloo depuis dix ans. Oui, ça fait dix ans qu’il est ministre… Mais personne n’a en tête le nom du suppléant d’Éric Woerth, ou de celui d’Hervé Novelli.

Il faut se souvenir que ce retour automatique avait été décidé par le président de la République pour régler certains cas particuliers de ministres qu’il souhaitait nommer, mais dont il redoutait l’échec à une législative partielle en cas de retour à la vie commune parlementaire. Va donc pour le retour automatique, équivalent politique du « ceinture et bretelles ». Cette disposition avait été supprimée par de Gaulle, celui-ci considérant que les ministres de la IVe, qui avaient la certitude de retrouver leur siège, n’étaient guère fiables et prenaient avec un peu de légèreté leurs obligations de solidarité gouvernementale. Evidemment, avec Sarkozy, tout a changé. On dirait qu’il ne craint pas les dissidents. Il a bien plus peur des électeurs…

Ce retour est devenu en lui-même un objet de commentaire néo-politique : « Alors, Éric Woerth, ça vous fait quoi d’avoir un tout petit bureau, après avoir été ministre ? » « Jean-Louis Borloo, le terrain, ça vous manquait ? » Y’a plus de saisons, celle du marron glacé est devenue aussi celle du marronnier. Christian Estrosi, fidèle parmi les fidèles, lui itou revenu au régime ordinaire de la République, fuit les médias. Comme Woerth… mais, dans ce dernier cas, c’est peut-être pour d’autres raisons… Qu’on se rassure, l’ardeur médiatique n’a duré qu’un jour, le temps d’épuiser les images d’Hervé Morin se déclarant soulagé, heureux d’avoir pu « déjeuner avec sa fille », ou de Borloo feignant de fuir les caméras en lançant aux journalistes qui lui couraient après : « Je vous aime ! »

La politique du golden-parachute à cocarde

Pour être exhaustif, il faut noter que cette politique du golden parachute à cocarde dépasse les frontières de l’Assemblée. Il n’y a qu’à voir comment d’autres anciens ministres, pourtant qualifiés de turbulents, ont été rattrapés au vol : Rama Yade, disgraciée, aurait pu retourner au Sénat dans son emploi d’administrateur, auquel elle semblait terriblement attachée − elle a dû y faire référence onze à douze mille fois depuis qu’elle existe publiquement. On lui a néanmoins refusé le bonheur de retrouver son administration d’origine pour la forcer à accepter le poste d’ambassadeur à l’Unesco. On murmure que Fadela Amara, elle aussi, finira par bénéficier d’une nomination quelque part. Comme Xavier Darcos en son temps (il a hérité de Culture France, le bras armé de nos Arts et lettres à l’étranger), Roger Karoutchi nommé à l’OCDE (alors qu’il ne parle pas un mot d’anglais), ou Christine Boutin bénéficiant d’une mission sur les conséquences sociales de la mondialisation avant de rendre, sous la pression médiatique mais avec une certaine classe, ses indemnités.

À l’arrivée, la République est bonne fille, même avec ses enfants indisciplinés. Et si les télés avaient voulu nous raconter, pour une fois, quelque chose d’intéressant, elles auraient mieux fait d’aller débusquer, au fin fond de leur mairie, les rares débarqués à qui on n’a rien proposé ou, mieux encore, ceux n’ont rien demandé en échange de leur potentielle capacité de nuisance…

Adios ducados…

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L’Espagne vient d’adopter hier une des lois anti-tabac les plus drastiques d’Europe : la cigarette sera désormais prohibée, comme c’est déjà le cas ici, dans les espaces clos (cafés, restaurant, boites de nuit…), mais aussi devant certains lieux publics de plein air. Ainsi un malade ne pourra-t-il plus, sous peine d’une amende considérable, aller fumer une clope devant son hôpital.

Une double peine qui bien sûr enthousiasme les tenants du lobby anti-tabac, tels le Pr Bertrand Dautzenberg, inénarrable président de l’Office français de prévention du tabagisme, pour qui notre pays est à la traine, à en croire ses déclarations publiées ce dimanche sur le site de La Croix: « Depuis trois ans, plus rien n’est entrepris pour combattre le tabagisme. Les augmentations du prix du tabac – trois fois 6 % de hausse et non pas trois fois 10 % comme préconisé – ont été arbitrées conformément aux souhaits des industriels qui avaient calculé que ce niveau n’affecterait pas la consommation.»

Pourtant d’après le Pr Dautzenberg, il y a plein de bonnes idées à trouver chez nos voisins vertueux, notamment la Finlande qui, se félicite-t-il, « a voté cet automne une loi prévoyant la fin du tabac pour 2040.»

D’un côté, ça fait froid dans le dos. D’un autre côté, j’aime bien l’expression « la fin du tabac ». Elle en dit assez long sur l’état d’esprit des illuminés prohibitionnistes. Pourquoi ne pas voter, pendant qu’on y est, la fin du Sida, des accidents de la route ou du froid en hiver?

Et puis d’ici 2040, ça me laisse tout de même trente ans pour constituer des stocks…

2012, c’est déjà plié

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Ses traits, souvent brouillés par une tourmente intime, se sont creusés, ses yeux réfléchissent une lueur d’affolement. Ceux qui l’ont connu jeune maire de Neuilly, heureux du mauvais tour qu’il avait joué à Charles Pasqua, affable, traître innocent, dissimulant à peine le désordre qu’un coït furtif avec une secrétaire venait de semer sur son bureau, ceux-là n’osent plus rien prédire. Certains prétendent que les riches se détournent de lui, se moquent de ce « petit avec des grandes oreilles », toujours inquiet, bouillant d’une exaspération universelle, environné d’athlétiques gardes du corps. Ils tournent leurs regards vers un certain patron du FMI, un vrai caparaçonné, celui-là, un type qui « tient » la table, cynique sans masque, pleinement justifié : au reste, n’a-t-il pas privatisé largement, sous Jospin ? Jusqu’où n’ira-t-il pas sous lui-même ?[access capability= »lire_inedits »]
Pour en revenir à Nicolas S., ses compagnons, naguère encore, l’encourageaient à prendre les choses en main, privées et publiques, vantaient sa propension à tout gouverner, voire à soumettre tout. Ils se désolent aujourd’hui, s’effraient de sa récente vocation christique qui l’entraîne vers le sacrifice.

Il est là, posé devant la République, offert à la sanie, à l’outrage. Et l’on y va de bon cœur ! Son visage contristé, son costume Gucci, ses chaussures vernies, tout cela est souillé d’éclats de glaire, étendus jusqu’à composer des filets tremblants. Il ne frémit ni sous l’opprobre ni sous l’ordure ; il endure, il s’endurcit, il offre plus de surface corporelle aux coups. Il se murmure qu’il connut son Canossa, avant le dernier remaniement : il exigeait ceci, il dut faire cela ! On lui fit comprendre qu’il n’avait pas le choix, que son quinquennat s’achèverait plus vite que prévu et qu’à côté de sa sortie de l’Élysée − une vraie conduite de Grenoble, compliquée de plumes et de goudron −, celle de Giscard tiendrait de la kermesse bon-enfant !

Il n’a pas dit, cette fois, alors qu’il l’a proclamé si souvent, qu’il avait changé. Il a subi, certes, mais il a surtout achevé sa mutation. Lui présenterait-on l’un de ces beaux stylos qui, au début de son septennat, éveillait sa convoitise, qu’il le contemplerait encore un long moment, avant de le glisser dans sa poche. Non comme un voleur, mais comme un enfant émerveillé qui se saisit des objets sans même les réclamer. Ils furent créés, ils lui sont destinés. Il les caresse puis les engloutit, en prédateur innocent. C’est qu’il ne prend pas garde à la douceur des choses…

Le pays, il le voulait teigneux, monté sur ressorts, boulimique, enfin allégé

Que représente la France pour Nicolas Sarkozy ? Point encore son reflet, mais presque son idéal, sa projection peut-être. Il se disait prêt à gouverner le pays « réel », celui qui souffrait de la délinquance, travaillait durement pour un salaire de misère, vouait aux gémonies les charges, les contraintes, la politique. Il le voulait teigneux, monté sur ressorts, boulimique, enfin allégé de ce poids culturel qui entrave ses membres et ralentit sa course. Il s’impatiente de voir la France peuplée exclusivement de futurs ou ex-candidats aux émission de télé-réalité : ados querelleurs et butés ; pré-retraités survitaminés aux cheveux anormalement noirs et cirés, le derme étrangement lisse ; bimbos californiennes énervées aux lèvres surabondantes ; petites garces nouvelles, consolatrices négligentes de narcisses infantiles, dysorthographiques et pleurnichards ; anciennes ménagères de plus de cinquante ans, soumises à la dure loi de la pesanteur et de la disgrâce, qui voudraient bien écouler leur énorme stock d’hormones.

Il y eut autrefois la France de Guy Lux, mélange de terroirs et de plaisanteries grasses, puis la France de Coluche, d’outrage et de vindicte : il y a désormais la France d’Arthur et de Mickaël Vendetta, soit le rêve de reconnaissance warholien qui s’éternise, alors qu’il devait durer un quart d’heure ; un cauchemar numérisé !
Mais qui donc s’opposera sérieusement à lui, parmi le (petit) personnel politique ? DSK, donc, très différent de lui dans l’allure et les manières ? Diplômé certes, mais échouant au concours de l’ENA ; avocat d’affaires, massif, avec un embonpoint de commensal frénétique, des épaules rondes et tombantes, une démarche alourdie, des mines goguenardes ; quelque chose, dans la mise, d’un jouisseur papelard de la IVe République. Il a terriblement envie de ne pas aller au combat, il cherche des camarades qui le « retiendront de faire un malheur ».

Néanmoins, s’il se lançait dans la compétition, qui l’aurait sorti du lot ? Qui l’aurait préparé, tel un entraîneur son boxeur, qui l’aurait désigné, au final, pour l’affronter : qui, sinon Sakozy ? Qui, du créateur ou de sa créature, jouirait le plus évidemment de la situation ? Et lequel des deux, dans la coulisse, se moquerait le plus bruyamment du « socialisme à la française » ? Enfin, ce DSK, jouisseur impénitent, supporterait-t-il la dure condition des hommes politiques de premier plan : jugés en permanence par la classe intermédiaire, les journalistes, surveillés par Internet, examinés par leurs clients, désormais lapidés avant d’avoir seulement agi !

À la vérité, Nicolas S. n’a aucun adversaire à sa mesure, dans les temps que nous vivons. Il est l’homme de l’épuisement et de la liquidation. Les socialistes, qui n’aiment rien tant que la vérité différée ou le mensonge dissimulateur, n’ont pas pris la mesure du monde présent : c’est pour cela qu’ils ressassent et vont répétant qu’il faut changer le monde ancien. Nicolas Sarkozy sait qu’il convient de ne plus toucher à rien, que les choses sont en place, que le plus dur est accompli et que le réel, enfin débarrassé de la France, accomplira sa métamorphose.

Il a manqué son premier quinquennat par erreur d’appréciation, par goût de l’illusion propre aux vainqueurs. Il réussira son second mandat, attentif au navrant spectacle de la mondialisation, qui divertit les perdants.[/access]

Gaza n’est plus ce qu’il était…

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Les statistiques annuelles du Shin Bet, le service en charge de la sécurité intérieure israélienne, font état d’une baisse très sensible des actes terroristes en 2010. Ceux-ci ont néanmoins fait neuf victimes, mais ce chiffre est le plus bas depuis le déclenchement de la seconde intifada en septembre 2000. En outre, pour la deuxième année consécutive les israéliens n’ont pas eu à déplorer d’attentats suicide.

Toujours d’après le communiqué du Shin Bet, le nombre d’attaques à la roquette ou au mortier depuis Gaza est lui aussi en baisse sensible: on a compté en 2010 150 tirs de roquettes et 215 d’obus de mortier contre 569 roquettes et 289 obus de mortier tirés depuis Gaza en 2009, et 2.048 roquettes et 1668 obus de mortiers en 2008.

De là à penser que l’Opération « Plomb durci » lancée par Tsahal contre le Hamas il y a deux ans n’a pas été sans effets bénéfiques, il n’y a qu’un pas, que Stéphane Hessel est bien sûr libre de ne pas franchir.

Cela dit, on aurait tort de penser que ces résultats encourageants sont dus uniquement au succès militaire de janvier 2009. Il y a une face cachée à cette baisse du terrorisme, et qui est un peu moins cachée grâce à Wikileaks : la collaboration régulière et fructueuse entre les agents du contre-espionnage de l’Etat Hébreu et ceux de l’Autorité palestinienne. De cela, le Shin Bet ne dit rien dans son communiqué, mais il est bien normal qu’à Jérusalem comme à Ramallah, les services aient leurs petits secrets…

Peter Watkins le salutaire

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La rétrospective de dix films de Peter Watkins qui se tient depuis le 1er décembre au Reflet Médicis à Paris, est l’occasion de découvrir ce cinéaste britannique finalement méconnu, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il a toujours su faire preuve d’un anti-conformisme salutaire. De La bombe (1966), qui détaille les conséquences d’une explosion nucléaire en Angleterre, basées sur des témoignages des bombardements de Dresde ou d’Hiroshima, interdit pendant plus de vingt ans par la BBC, à Punishment Park (1971) pamphlet anti-Nixon resté moins d’une semaine à l’affiche aux Etats-Unis, d’Edvard Munch (1973) censuré par la télévision norvégienne à La Commune (2000), « trahi par Arte »[1. Ce film de six heures avait été diffusé tard dans la nuit et en une seule fois plutôt qu’en épisodes (entretien de Peter Watkins avec Jean-Luc Douin, Le Monde, 2 février 2005).], ce cinéma jamais en odeur de sainteté n’est, de fait, pas des plus accessibles.

Contre le pouvoir simplificateur des images modernes

Ce qu’il faudrait comprendre cependant c’est que Watkins, en dépit des apparences, souhaite ardemment contribuer au roman national des pays où il tourne, mais sans jamais recourir à l’Epinal rassurant qui de La Môme au Soldat Ryan, ne nous dit en somme, rien sur la France ou les USA.

Ce qu’il souhaite, lui, c’est mettre en lumière les secrets de famille et les histoires enfouies, dénicher ce qui bloque, accompagner ce qui résiste : beaucoup d’acteurs de La Commune sont ainsi des sans-domicile-fixe de Belleville, qui se mettent à chanter la Marseillaise avec vigueur en nous regardant bien en face, nous les spectateurs qu’ils pourraient demain croiser dans la rue. Quant aux jeunes révoltés de Punishment Park, politique fiction aux allures de documentaire dans l’Amérique de la guerre du Vietnam, ils étaient partie prenante de mouvements contestataires et les jurés des tribunaux d’exception du film, d’authentiques conservateurs américains. Et ce sont les descendants des soldats écossais dépenaillés se rendant en ordre dispersé vers la bataille de Culloden (1964) qui interprètent le rôle de leurs ancêtres. Peter Watkins ne sacrifie jamais l’acuité singulière de ses parti-pris à une sacro-sainte objectivité, qui est toujours le paravent derrière lequel le système s’en donne à cœur joie : de Forgotten Faces (1961), sur le soulèvement hongrois de 1956, jusqu’à cette admirable fresque sociale qu’est La Commune, tournée quarante ans plus tard, c’est en effet toujours la complexité d’un peuple, les contradictions de son âme, qu’il tient à célébrer.

Voilà pourquoi ce cinéaste se bat contre le pouvoir simplificateur des images modernes, agencées pour soumettre sans résistance. Qu’est-ce donc que cette « monoforme » qu’il vilipende ? C’est cette manière de filmer à l’identique de Paris à Hong-Kong et de Rio à New York, cette facture lise constituée d’un « mitraillage dense et rapide de sons et d’images, structure apparemment fluide mais structurellement fragmentée qui nous est devenue si familière […], dont les variantes ont des caractéristiques communes : répétitives, prévisibles et fermées à toute participation des spectateurs »[2. Peter Watkins, Media Crisis, Editions Homnisphères, 2004], soit l’inverse exact de son cinéma qui renvoyant dos à dos fascination et distanciation, libère le spectateur parce qu’il lui redonne du temps et de l’espace.

L’audacieuse esthétique de Peter Watkins est ainsi cohérente avec sa contestation politique : battant en brèche les divers régimes d’images hypnotiques, il est l’un des rares à s’opposer aussi bien à l’effacement des identités qu’à l’essentialisme identitaire.