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Osons interdire les jouets sexistes

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Image : Sanandreas

Abonné au compte twitter de Caroline de Haas, de joyeuse mémoire, la célèbre inventeuse de l’opération commando « Osez le clito », , mon attention a été attirée par un fléau qui ne saurait être passé sous silence : la résistance du patriarcat par la promotion de jouets sexistes.

Ainsi, j’ai été envoyé sur un article d’une blogueuse2 intitulé « Et le jouet sexiste du mois est… ». Après avoir cloué au pilori les les gens du catalogue « Eveil » en fustigeant le fait qu’on propose aux petits garçons des panoplies de cow-boys ou d’indiens, « du couillu, qui sent bon la testostérone » et des tenues de princesse aux petites filles, le pompon est décerné à deux jouets :

Indignée, notre blogueuse[1. Avant que vous ne me traitiez de sexiste, prétextant du fait que je n’envisage pas que cet article féministe ait pu être l’oeuvre d’un mâle, sachez que j’ai lu l’article jusqu’à la fin. L’auteure y fait allusion à sa grossesse.], ne mâche pas ses mots :

« Être LE premier à retrouver le trésor du pirate,

voici une quête des plus palpitantes !

Être LA première à retrouver le prince pour aller au bal,

n’est ce pas le rêve de toute petite fille ? »

Ainsi, les rédacteurs du catalogue sont démasqués. Ils sont sexistes car ils n’ont pas envisagé une seconde que « rêve de princesse » ait pu intéresser un petit garçon. En revanche, envisageant que « rêve de trésor » ait été réservé aux petits garçons par le seul fait de l’utilisation de l’article défini masculin, notre blogueuse oublie ses leçons de grammaire. Car cette dernière demeure indécrottablement sexiste et, dans le doute sur l’identité du vainqueur d’une chasse au trésor à laquelle des enfants des deux sexes participent (ou genre, c’est comme vous voulez), c’est effectivement le masculin qui l’emporte. Car je vous le demande : qu’est ce qui empêche le parent, client libre et souverain, d’offrir à sa fillette le jeu de chasse au trésor, la sachant très douée pour énigmes et enquêtes en tout genre ?

Restons un instant sur cette histoire de « rêve de princesse ». Moi-même, qui ai la chance d’avoir pour progéniture deux représentantes de la gent féminine, je ne suis pas certain d’insister pour qu’elles inscrivent ce jeu sur leur lettre à Papa Noël. Pour tout dire, je trouve ça plutôt cul-cul. En revanche, que les filles rêvent d’aller au bal, en surprise-partie, en boum ou en discothèque, selon les générations, dans l’espoir d’y trouver le prince charmant, je crois que cela arrive toujours. Je profite d’ailleurs du fait que mes filles à moi n’aient pas encore l’âge de ne penser qu’à cela au lieu de travailler sa conjugaison pour l’une et de faire de la peinture ou chanter « au clair de la lune » pour l’autre. Et puis quoi, il faut aussi qu’elles ne lisent plus Cendrillon, la Belle aux bois dormant ou Blanche-Neige ? Le conte de fées est sexiste ! « Osons l’autodafé ! »

Allez, David, vis dans ton époque. Lutte contre le sexisme. Ce combat contre le sexisme des jouets est un vrai combat. Il faut donc y participer et apporter ta pierre à l’édifice. Ainsi, je suis parti à la recherche, moi aussi, de jouets sexistes afin de les désigner à la vindicte populaire. Et je n’ai pas tardé à en dénicher un :

Une autre politique, oui, mais laquelle ?

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Sommes-nous en train de tuer la Grèce ? À l’évidence, ce pays est pris dans un cercle vicieux. D’un côté, les coupes claires du gouvernement dans les dépenses publiques ont un effet désastreux sur sa demande locale et les recettes fiscales. De l’autre, l’incapacité d’Athènes à dévaluer la monnaie pèse sur la demande extérieure : libellés en euro, les biens et services grecs sont jugés trop chers.

Certains prolongent cette analyse en estimant que la politique économique appliquée en Grèce ne marche pas, et qu’elle ne pourra jamais marcher. Ils mettent un autre modèle économique en avant : l’Argentine. Défaut de paiement, dévaluation et protectionnisme constitueraient la panacée dont il faudrait s’inspirer. Vues de près, les choses s’avèrent toutefois beaucoup plus compliquées et difficiles à transposer d’un pays à l’autre. N’oublions que pas que chaque dimanche ayant son lundi, le succès argentin a été très chèrement payé et sa facture n’est pas encore totalement réglée.
Mais rendons d’abord à César ce qui est à César : si la semaine dernière, les Argentins ont massivement réélu Christina Fernandez de Kirchner dès le premier tour de l’élection présidentielle, c’est qu’ils approuvent massivement sa politique économique, qui était auparavant celle de son défunt mari, Nestor[1. une tradition argentine : Isabel Martínez Perón a, elle aussi, succédé en 1974 à son mari], élu en 2003. Sous la présidence des Kirchner, l’Argentine est revenue de loin. Il y presque dix ans, le pays a subi une Bérézina économique. Piégé par l’arrimage de sa devise sur le dollar américain, mesure extrême prise dans les années 1990 pour lutter contre l’inflation galopante, le gouvernement de Buenos Aires s’était retrouvé complètement démuni face à une conjoncture qui aurait pu lui être fatale : une dette importante, la crise économique de 2000-2001 et un dollar (et donc un peso) très fort.
La crise a connu son apogée le 30 novembre 2001, lorsque les Argentins se sont massivement rués dans les banques pour retirer leur argent. En 24 heures, c’est l’effondrement : mesures d’urgence, émeutes, dizaines des morts. Le président (socialiste) de l’époque, Fernando de la Rua, démissionne et fuit le palais présidentiel en hélicoptère.

Selon un proverbe argentin, ce pays est composé d’habitants qui veulent le ruiner mais qui n’y parviennent pas. En décembre 2001, ils y sont presque arrivés… Trois présidents se succèdent en moins de 15 jours avant que le péroniste Eduardo Duhalde ne prenne durablement les rênes du pouvoir et impose une nouvelle politique économique fondée sur deux piliers : une séparation entre le peso et le dollar et un défaut de paiement. Concrètement, le gouvernement a repris la main sur le taux de change et le taux d’intérêt, il a éliminé une partie importante de la dette et a retardé l’échéance de remboursement du reste de l’argent dû à ses créanciers.

Sans service de la dette, avec une planche à billets fonctionnant à plein régime et un taux de change rendant ses produits attractifs, le gouvernement argentin est parvenu à redresser la barre. Par la suite, sous les présidences Kirchner, l’Argentine a su créer une croissance forte (près de 8 % par an), faire baisser le chômage, diminuer la pauvreté et les inégalités. Résultat formidable, mais à quel prix !
La faillite de l’Argentine a coûté cher à ses créanciers qui, contrairement à une idée reçue, ne sont pas tous des quinquas blancs, bedonnants et fumeurs de gros cigares. Parmi les bailleurs de fonds lésés, on trouve des fonds de pension italiens (qui sont des épargnants) mais aussi, voire surtout, la classe moyenne argentine qui a vu ses économies s’évaporer. Car lorsque le gouvernement a séparé le peso du dollar, il a imposé un taux de change qui a dépouillé les épargnants de 40 % de leur capital. Les mois suivants, ils en perdaient encore plus.

Aujourd’hui, malgré les performances impressionnantes de l’économie argentine, les capitaux ne se bousculent pas aux portes de la banque centrale du pays. Ce n’est pas un hasard si l’une des obsessions des Kirchner est de démontrer (aux marchés, bien sûr) que l’Argentine est un pays sérieux. La présidente de l’Argentine sait bien que, tôt ou tard, il faudra renouer avec une politique économique plus classique et emprunter de l’argent sur les marchés pour financer des investissements lourds. En 2009, le Prix Nobel d’économie Paul Krugman l’avait clairement expliqué : « C’est une erreur de rester trop longtemps dans l’hétérodoxie et ne pas savoir mettre fin à celle-ci. Maintenant c’est le moment de cultiver une image de citoyen respectable, pour recommencer à être hétérodoxe quand on aura besoin de le faire ».

Dans le film 127 heures, Aron Ralston, un jeune alpiniste coincé dans un ravin étroit, s’ampute l’avant-bras à l’aide de son canif pour survivre. L’Argentine a accompli un exploit similaire qui, certes, force l’admiration, mais ne devrait pas nous pousser l’Europe à l’imiter.
En Grèce, les épargnants issus de la classe moyenne, ceux qui ont quelques milliers ou quelques dizaines de milliers d’euros d’économie à la banque, sont-ils prêts à predre la moitié ou le tiers de leur épargne en récupérant des « nouvelles drachmes » dévaluées à la place de leurs euros ? Et si on les y obligeait, une fois la crise terminée, franchiraient-ils de nouveau le seuil d’une banque ? En revanche, les méthodes classiques, qui ont soi-disant montré leurs limites en Grèce, semblent donner des résultats plus positifs en Irlande.

L’histoire de l’Irlande est bien connue : rattrapant un retard séculaire, le pays a fait un énorme bond en avant dans les années 1990 grâce à un taux de l’impôt sur les sociétés parmi les plus faibles du monde (12,5 %,). En quelques années, cela a engendré un boom des industries de pointe et développé les secteurs de la banque et de la finance. Les Irlandais se sont enrichis, certains sont même revenus des Etats-Unis où leurs ancêtres avaient autrefois trouvé refuge pour fuir la misère : le Tigre celtique était né. Or, en 2008, suite à la crise financière, le paradis irlandais commence à ressembler à l’enfer : effondrement du secteur bancaire insuffisamment règlementé, explosion de la bulle immobilière, ralentissement de l’activité économique et baisse des recettes fiscales. Obligé de sauver les banques, l’Etat transforme les déficits privés des banques en déficits publics et la dette publique quadruple pour atteindre 100 % du PIB.

Pour éviter un défaut de paiement, fatal à un pays qui souhaite s’imposer comme un centre financier planétaire, Dublin se tourne vers Bruxelles et le FMI, qui débloquent 85 milliards d’euros. En contrepartie, l’Irlande applique un plan d’austérité : 20 milliards d’euros de réductions budgétaires portant sur les dépenses et non sur les recettes. Le gouvernement irlandais a préféré opéré des coupes budgétaires plutôt que d’augmenter les impôts pour conserver son fameux « modèle ». Résultat : pas plus tard qu’au mois d’octobre, la commission chargée de suivre l’Irlande a émis un avis favorable quant à l’amélioration de sa situation. Dublin tient parole et les résultats sont, pour l’instant, au rendez-vous. Toujours fragile et exposée aux risques liés à l’affaiblissement de leurs principaux partenaires commerciaux, l’économie irlandaise démontre au moins une chose : l’inefficacité d’une politique en Grèce ne la disqualifie pas ailleurs.

En fait, le fond de l’affaire est là : en économie, les mêmes causes n’ont pas toujours les mêmes effets, un remède de cheval peut sauver un pays et en couler un autre. Pire, à l’intérieur d’un même pays, une excellente politique économique peut se révéler fatale dix ans plus tard ; tout simplement parce qu’il n’existe pas une seule recette miracle applicable en tout temps et en tout lieu. Chaque société, doit élaborer sa propre recette en fonction de son histoire, de ses institutions et de sa mentalité. Cela s’appelle « faire de la politique ».

Prague 1946, Tunis 2011 ?

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En 1946, le Parti communiste tchécoslovaque obtenait 38% des suffrages à l’occasion des premières élections libres organisées après la fin de l’occupation nazie. Pendant deux ans, il dirigea un gouvernement de coalition avec les partis « bourgeois », ce qui lui permit de noyauter systématiquement les administrations, la police et l’armée.

En février 1948, profitant de l’affaiblissement cérébral du président Edvard Bénès, les communistes se débarrassent de leurs alliés pour s’emparer de la totalité d’un pouvoir qu’ils conserveront jusqu’à la « révolution de velours » de 1989. Le 10 mars 1948, Jan Masaryk, ministre des affaires étrangères et fils du fondateur de la première république tchécoslovaque fut retrouvé mort, en pyjama, dans la cour de son ministère, victime d’une défenestration qui ne fut établie qu’après la chute du communisme.

Ce précédent historique devrait inciter à la réflexion les partis tunisiens laïcs qui s’apprêtent à faire alliance avec les islamistes d’Ennahda. Le discours apaisant des barbus tunisiens ressemble fort à celui tenu jadis à Prague par les chefs communistes Klement Gottwald et Rudolf Slansky avant qu’ils ne passent aux choses sérieuses. Et leur aptitude au noyautage des instruments du pouvoir semble au moins aussi efficace que celle des artisans du « coup de Prague ».

Bien entendu, la mise en garde qui précède relève de la plus évidente paranoïa, puisque Bernard Guetta nous serine tous les matins que les gens d’Ennahda sont des islamistes mo-dé-rés. Rendez-vous dans deux ans, ou peut-être moins…

Les archives du hussard rouge

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Patrick Besson

Le Temps des Cerises a eu la bonne idée de réunir dans un seul volume (Le Hussard Rouge) quelques chroniques de Patrick Besson datant des années 1980 à 2000. Enfin, « bonne idée », pas pour tout le monde. Certains se seraient bien gardés de voir remonter à la surface des textes assassins qui mettent en lumière leur nullité ou leur bassesse d’alors. Besson exhumait avec délice et malice toutes les petites minables compromissions des gens bien en vue. Dans ces années de Mitterrandisme effréné, de fin des idéologies et de financiarisation de l’économie, ils ont été nombreux à patauger dans les eaux boueuses du politiquement correct et du simplement ridicule.

Sous forme de billets d’humeur, de lettres, de pastiches ou de poèmes, Besson a canardé, sans relâche, les faux-semblants de ces vingt dernières années. Les profiteurs du système, les jurys littéraires cacochymes, les éditeurs véreux, les écrivains gigolpinces, tout le monde en a pris pour son grade. Et ne boudons pas notre plaisir, c’est sacrément plaisant de lire ou relire ces textes qui n’ont rien perdu de leur causticité ! On se rend compte que Besson a été le plus grand écrivain de la fin du XXème siècle en France. On partage avec lui ses coups de gueule et sa lucidité désespérée sur la fin d’un monde tout en s’amusant de son sens de la formule. Besson a ce côté révolté et joyeux des gamins de l’ex-banlieue rouge, il égratigne et il blesse d’un coup de plume…juste pour rire.

Toutes les gloires de ces années-là ont eu droit à leur dézingage en règle. Net et précis. Une volée de bois vert qui laisse l’impétrant, comme dirait l’autre, sur le carreau. Ca mitraillait sec en ce temps-là ! Dans ces exécutions littéraires qui nous manquent cruellement aujourd’hui, Besson a bien évidemment ses têtes de turc. Son courroux monte crescendo selon son humeur. A la sortie de La vie éternelle de Jacques Attali, Besson ricane en lançant que « rien n’est plus beau qu’un beau roman, mais il y a rien de pire qu’un mauvais romancier ». C’est frais, léger, gentillet, ça se corse parfois comme cet agacement sur les livres de Françoise Giroud qui« s’autodétruisent dans les douze mois suivant leur parution ». Mais, là encore, nous sommes dans une tradition bien française du lynchage entre confères et personne ne viendra s’en plaindre. Jacques Attali ou Françoise Giroud n’ont pas laissé des œuvres mémorables au panthéon de la littérature pour éviter une giclée de gros plomb d’imprimerie.

Besson ne recule cependant devant rien et n’hésite pas à déboulonner les consciences politiques qui faisaient la Une des magazines. Ce « ball-trap » est jouissif, tout le monde y passe : Guy Bedos, Philippe Sollers, Patrick Modiano, Yves Simon ou l’inénarrable Alain Robbe-Grillet. La liste des estropiés est longue.

Ses anciens camarades du PCF n’échappent pas à cette mise à mort , notamment Robert Hue, coupable selon Besson d’avoir tué le parti. On retiendra cette saillie drolatique : « Une nouvelle définition pour le mot « mutation » : division par deux ». Mais il y a aussi, dans ce recueil, des textes plus tendres qui nous font entrer dans la mythologie bessonienne. Des déclarations d’amour à sa mère comme cette lettre qu’il lui adresse et où il lance, mi-sincère, mi-goguenard, « eh oui, cette année encore, j’ai raté le Goncourt et le Renaudot (il l’obtint finalement en 1995) ». Car si les coups de griffe de Besson sont spirituels et abrasifs, ses élans du cœur sont désarmants. On aime Besson lorsqu’il vante la prose de son comparse Neuhoff, lorsqu’il écrit sur la Yougoslavie, sur l’Idiot International, sur Claude Zidi, sur Jacques Chardonne, sur son service militaire en Allemagne ou sur Gisela, sa bien-aimée. En réalité, les chroniques bessoniennes étaient des appels à l’aide, des cris dans la nuit à un moment de notre histoire où tout a déraillé, où Droite et Gauche se sont échangé les mêmes arguments, où la vulgarité des médias a fait consciencieusement son lit et où les livres sont devenus des marchandises.

Vous me direz, rien de nouveau dans ce constat ? Sauf que Besson a analysé à chaud les dérives de cette nouvelle société et avec quel talent ! Pour ceux qui auraient une vision déformée de Besson, une sorte de franc-tireur de la presse parisienne passant allègrement de l’Humanité au Figaro ou d’un sale gosse des lettres, il faut lire Le Hussard Rouge pour se souvenir du monde d’avant, avant le déluge, avant la connerie généralisée, avant le chaos mental, etc… Car Besson a dédié sa vie aux livres et ça mérite au moins le respect.

Jayne Mansfield, un mythe du monde d’avant

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Jayne Mansfield

Elle aimait Hollywood qui, rapidement, après quelques films où sa plastique fut mise à l’honneur, ne voulut plus d’elle. Elle aimait offrir ses seins au regard de tous, en « une » de Playboy ou lors de strip-tease dans les cabarets minables d’une Amérique qui sera celle de Sarah Palin. Elle aimait exciter les hommes et, parfois, vivre avec eux malgré les coups qui abîmaient son joli visage aussi sûrement que les sunlights. Elle aimait aussi ses enfants, ses chihuahuas, sa collection de peluches et les perruques peroxydées parant de glamour un cuir chevelu ravagé.

Elle s’appelait Jayne Mansfield, fut la rivale de Marylin Monroe à l’époque lointaine où la guerre des blondes était une cause internationale. Elle était sexy, bien avant Pamela Anderson, Paris Hilton et Loana.[access capability= »lire_inedits »]
À 34 ans, par son sang versé sur l’asphalte, elle est définitivement entrée dans la légende : « Aux basses heures de la nuit, le 29 juin 1967, sur un tronçon de la route US 90 qui relie la ville de Biloxi à La Nouvelle-Orléans, une Buick Electra 225 bleu métallisé, modèle 66, se trouva engagée dans une collision mortelle. »

L’avis de décès du vieil Hollywood

Dans son premier texte, le si beau et mélancolique Anthologie des apparitions, Liberati tournait déjà autour de l’ombre charnelle de Jayne Mansfield. Dans Jayne Mansfield 1967, roman qui doit autant à Crash, de J. G. Ballard, qu’au Barthes des Mythologies, il ne la quitte plus, partant de sa mort, faisant corps avec elle pour remonter le fil de sa vie.

Liberati suit Jayne lors de sa dernière année, au plus près de ses pas, de ses rêves et de sa déchéance. Il passe avec elle son ultime soirée, dans les loges de carton-pâte d’un show kitsch. Il est sur le bord de la route au moment fatal de l’accident. Dandy stylé plein d’empathie, à la manière du chroniqueur de Vanity fair Dominick Dunne, il note tous les détails de la collision. Il se rappelle de Jayne, rayonnante, en couverture de l’album Hollywood Babylon, puis des photos de sa dépouille dans la version italienne du volume II du livre de Kenneth Anger.
Entre les deux séries de clichés, la guerre des blondes a pris fin et un vieux monde a signé son propre avis de décès : « Les époques de décadence n’aiment pas forcément les gens décadents et Hollywood redoute l’intelligence. Jayne Mansfield n’est que la réponse trouvée par une volonté et une énergie supérieures à une situation historique : la fin du star-system et des femmes-objets. »

Flâneur sentimental attaché à la mémoire de son héroïne, Liberati corrige quelques fausses vérités. Non, Jayne n’a pas été décapitée. Non, elle n’était pas une sataniste convaincue, même si elle rencontra Anton LaVey, le gourou de « L’Église de Satan », qui se présentera plus tard comme l’un de ses amants. Méphistophélès de foire du Trône, LaVey permet à Liberati de fouiller les boursouflures criminelles de l’Amérique de Charles Manson et de sa famille, hippies tendance croix gammée qui assassinèrent notamment Sharon Tate. Non, enfin, Jayne Mansfield n’était pas une ravissante idiote.
Ravissante, oui, malgré la drogue, l’alcool et les psychotropes. Idiote, sûrement pas. Sa quête permanente de gloire nécessitait de l’intelligence. Jayne n’en était pas dépourvue, gestionnaire parfaite d’une carrière qui, pourtant, n’avait pas d’avenir, entre inaugurations de boucheries, tours de chant foireux et effeuillages porno. Quand il parle de la notoriété de Jayne en 1967, Liberati évoque BB, les Beatles et le pape Pie VI. Ce n’était pas rien pour la plus blonde des icônes.[/access]

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Herman Cain : du Tea Party au Tobacco Liberation Front ?

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Herman Cain fait en ce moment la course en tête dans la très volatile primaire républicaine américaine : selon un sondage CBS-New York Times du 25 octobre il mènerait avec 25 % des intentions de vote devant Mitt Romney à 21 %. Or Cain a mis en ligne en début de semaine une publicité déjà vue plus d’un million de fois sur You Tube, et commentée par toute la presse américaine. La plupart des journalistes estiment que cette annonce est « folle », « bizarre », « incroyable », certains ne voulant même pas admettre qu’elle puisse être « réelle ». Beaucoup en concluent que la candidature d’Herman Cain n’est pas crédible. Quelques rares autres estiment que cette publicité est très habile, voire « brillante » ou « géniale ».

De quoi s’agit-il ? C’est une déclaration toute simple, de moins d’une minute, du directeur de campagne de Cain, Mark Block, filmé de face et en gros plan. Il nous dit que Cain est capable de faire en sorte que « l’Amérique soit de retour », qu’il mène une « campagne comme on n’en a jamais vue » et qu’il faut s’engager à ses côtés. Jusque là rien que de très banal. Mais dans les dernières secondes, une énorme surprise : Block … fume une cigarette et exhale la fumée. Avec en fond sonore la chanson-culte du Tea Party, « I am America » de l’accorte Krista Branch. Scandale national !

Les tentatives d’explication vont bon train. Certains estiment que Cain fait de l’humour et cherche simplement le buzz, comme il l’avait fait dans une ancienne vidéo, également très populaire, où, patron de la chaîne Godfather Pizza, il chantait sur l’air de Imagine de John Lennon : « Imagine qu’il n’y ait pas de pizza/Manger seulement des tacos, ou du Kentucky Fried/Imagine seulement des hamburgers, ce serait terrifiant et triste ».

D’autres voient en lui l’otage de l’industrie du tabac. Il est vrai que lorsqu’il dirigeait l’Association nationale des restaurants il s’est battu contre l’interdiction de fumer dans les restaurants. On voit alors en lui un irresponsable qui s’oppose à la lutte contre le cancer du poumon. Mais on s’étonne en même temps du fait que Cain puisse avoir une telle attitude alors qu’il a lui-même enduré et vaincu un grave cancer.

Quand on lui demande de s’expliquer sur cette annonce, Cain dit simplement que son collaborateur est comme çA, qu’il a fait un choix, il fume, et qu’il n’a rien à y redire. Il s’agit donc de défendre la liberté de chacun d’agir à sa guise et de faire un clin d’œil au Tea Party et à sa lutte contre le « nanny state », cet État maternant, qui s’occupe de ce qui ne le regarde pas. La cible est particulièrement bien choisie : en quelques secondes Cain s’en prend directement au « no smoking », cœur le plus universellement incontesté du politiquement correct.

Cet « Américain noir » ultra-conservateur, pour qui « la race ne compte pas », est décidément inclassable. C’est dans cette élection le seul « man with a plan », l’homme qui a un plan, une réforme fiscale radicale d’inspiration reaganienne. Ses origines très modestes, son allure et son accent populaires, dont se moque l’establishment politique et médiatique, sa réussite comme businessman, son authenticité (« Herman is Herman ») illustrent le « rêve américain ». Qu’il n’ait aucune expérience politique à Washington est évidemment un plus dans l’Amérique d’aujourd’hui.

Post-Scriptum de Marc Cohen : Qu’ajouter à cette réjouissante brève et à cette vidéo punkissime si ce n’est une hypothèse de travail of mine : et si l’ami Block faisait, avec sa clope, un clin d’œil appuyé à deux des films politiques les plus réussis de ces dernières décennies (à égalité avec Mars Attacks, Second Civil War et Starship Troopers, c’est dire !). A mon avis, cette cigarette pourrait bien être une référence implicite aux deux scènes finales de Escape from New-York et Escape from LA (New York 1997 et Los Angeles 2013 en VF) où John Carpenter fait de la cigarette le symbole des libertés disparues aux Etats-Unis, supprimées au nom du Bien et de la Morale et du Progrès par des présidents philistins.

Indigne ou indigné ?

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Dimanche soir au Masque et la Plume, un quarteron de critiques est passé complètement à coté du dernier Philip Roth[1. Seule exception à la curée, Nelly Kaprièlian des Inrocks, comme quoi…]. La chose serait préoccupante si quelqu’un accordait encore un quelconque crédit à Jérôme Garcin. Saisissons toutefois, une occasion comme une autre de défendre The Humbling, Le Rabaissement en français, un grand Philip Roth, en le remettant notamment dans son contexte. On aimerait que Roth écrive à nouveau des « pavés » comme Le Théâtre de Sabbath, mais il faut reconnaître à ses derniers romans une adéquation parfaite entre le fond et la forme. Rien ne proclame mieux que « la vie de l’homme est solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève » (Hobbes) qu’un roman de cent pages dont le héros meurt à la fin – ou au début.

De prime abord, le contraste entre le précédent roman, Indignation et Le Rabaissement est saisissant. Marcus Messner était un étudiant fougueux de 19 ans, mort démembré lors de la guerre de Corée, Simon Axler est un tragédien diminué et suicidaire d’une soixantaine d’années. Pourtant les deux romans ont en commun leur thème central: la révolte impossible, l’indignation ruineuse du héros. Il y a dans Le Rabaissement, des pages magnifiques sur la dépression et le suicide, angles sous lesquels Roth avait encore peu abordé le naufrage de la vieillesse, mais ça n’est pas le sujet essentiel du roman. Dans Indignation, Messner se rebellait contre la bienséance puritaine, dans Le Rabaissement, Axler s’indigne de devenir vieux.

Dimanche soir, le caquètement outré des critiques qui tous soulignèrent qu’il était question dans le roman d’un godemiché vert faisait penser à Angelo Rinaldi s’offusquant de la crudité des romans de Roth. Ce qui étonne le plus dans les réactions des critiques c’est leur surprise à découvrir chez Roth de sordides histoires de cul et de mort. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il met en scène de vieux hommes qui refusent d’attendre la mort les bras croisés et le pantalon remonté, le thème est devenue une obsession.

Spoiler alert : Roth est constant et inflexible dans son pessimisme. Le Rabaissement est une effroyable tragédie, les choses finissent mal pour Axler, mais comment ne pas s’en douter ? Il n’y a pas un roman de Roth qui se termine en happy-end. Le roman s’ouvre sur une référence transparente – dans le contexte du théâtre – à ce que les Anglo-Saxons appellent « Chekhov’s gun », principe hérité du dramaturge russe selon lequel si une arme à feu est introduite au premier acte d’une pièce de théâtre, elle sera utilisée au dernier. Lorsqu’on lit, trois pages après le début du roman, qu’Axler garde, au frais dans son grenier, un fusil et que pas un jour ne passe sans qu’il songe à mettre fin à ses jours, on peut craindre que le fusil revienne au dernier acte.

Oui, Roth est cruel et il a sans doute fait beaucoup de peine à nos amis fleur bleue. Les critiques n’ont pas cru à l’idylle d’Axler et de Pegeen (« de vingt ans sa cadette! » s’offusquèrent-ils). Well, duh ! comme disent les jeunes américaines, bien sûr qu’on ne croit pas un instant à la rédemption du héros par l’amour, d’abord parce qu’on a peut-être lu le cycle Kepesh, ensuite parce que Pegeen est lesbienne et compte bien devenir un homme et qu’enfin Roth a pris la peine de saturer ses pages d’une crudité pornographique granguignolesque qui est un signe qu’aucun sentiment authentique n’est en jeu, que l’amour est une mauvaise blague, une farce terrible et risible. Comme Kepesh avant lui, Axler perd Pegeen à la suite d’un plan à trois avec une autre fille.

Pour Kundera, le kitsch, c’est « le refus de la merde », et à travers son œuvre, Roth n’a de cesse d’illustrer son refus du kitsch et du mélodrame. La pornographie, depuis Portnoy’s Complaint est chez lui un moyen de souligner que la primitivité, l’animalité fondamentale des humains ne disparaissent jamais derrière les grands sentiments. Mort au kitsch donc et oui au cul et à l’abject (au sens où l’emploie Kristeva dans Pouvoirs de l’horreur) comme révélateurs que quelque chose ne tourne pas rond; on se rappelle que Mickey Sabbath tentait de ne faire qu’un avec sa compagne en lui urinant dessus ou que David Kepesh était prêt à boire le sang menstruel de Consuela. Le cycle Kepesh qui commence par un sein géant et se termine par la mammectomie de cette dernière illustre parfaitement le fait que Roth rejette la possibilité d’une réconciliation du héros avec le monde comme irréaliste et romantique[2. Dans La Tache,Coleman Silk soulignait déjà que l’Iliade et partant toute la littérature occidentale commençait avec «  la colère ruineuse d’Achille ».].

Ce qui dérange dans les derniers romans de Roth, c’est l’inadéquation entre l’impuissance de ses vieux personnages – presque tous opérés du cancer de la prostate – et leur appétit sexuel débordant. C’est en fait, qu’il s’agit pour eux de ne pas quitter la vie sans un combat. Mais lorsque le héros vieillissant s’avise de se révolter contre les ravages du temps, c’est aussi la société qui lui tombe dessus. On pense à Yeats[3. Le titre La Bête qui meurt est lui-même tiré de Yeats.] en lisant les derniers Roth. Dans son vieil âge le poète s’était fait une spécialité de professer son désir à la face d’un monde qui commençait à trouver ça déplacé en s’écriant par exemple « Why should not old Men be Mad » et, dans le poème, « The Spur »: « You think it horrible that lust and rage / Should dance attention upon my old age ».

Roth, en pourfendeur du politiquement correct – qu’il soit progressiste ou puritain – s’attelle aussi, dans Le Rabaissement, à l’épineuse question du genre souvent prise en otage aux Etats-Unis par les gender studies dans les universités. Axler a ainsi pour rivale la doyenne de l’Université locale, jalouse et possessive jusqu’à l’hystérie. Surtout, l’hubris d’Axler est de croire qu’il pourra convertir une lesbienne et lui faire un enfant. Les sentiments sont bien impuissants face aux réalités inexorables que sont en dernière instance l’identité sexuelle et la déchéance physique.

Alors oui on se doute que le titre du deuxième chapitre, « La Transformation », n’annonce pas le rétablissement d’Axler, sa guérison grâce à l’amour et une opération du dos. La transformation dont il est question est celle de Pegeen qui veut devenir un homme compromettant ainsi grandement toute possibilité de réunion au sens néo-platonicien du terme. Lorsque Pegeen propose de pénétrer Axler avec un gode-ceinture celui-ci décline l’offre y voyant un renversement des rôles militant plutôt qu’une promesse d’unité égalitaire.

Ce qui est une nouvelle fois terriblement réussi dans ce roman c’est la mise en place d’une machine infernale tragique, pour reprendre le mot de Cocteau. Elle ne laisse aucune échappatoire au héros qui précipite sa chute par sa révolte contre l’ordre des choses. Ceux qui ne sont pas prêt pour un tel constat trouveront toute la guimauve kitsch dont ils ont besoin chez Katherine Pancol.

Pour qui sont ces serpents qui sifflent des canettes ?

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Bons vivants angoissés de tout pays, unissez-vous… et payez vous un billet d’avion pour la charmante bourgade de Boulder, dans le Colorado qui dispose peut-être enfin de la solution à vos problèmes. En effet, camarades bons vivants, ne vous résignez pas à l’infarctus et ne déprimez pas devant votre dernière feuille d’analyses qui a fait exploser les indicateurs de la Sainte Trinité de vos sauvages et voluptueux appétits : Gammas GT (qui hélas ne sont pas des voitures de sport décapotables), cholestérol et triglycérides.

A Boulder, on ne fait pas que du ski, on fait de la recherche aussi. Précipitez vous à l’université et demandez au professeur Leslie Weinland une injection massive de sang de python birman, un serpent du genre mahousse qui peut manger un alligator en guise de casse-croûte. Mais, même lors de ces festins pantagruéliques, durant lesquels les triglycérides du python birman sont multipliées par 50, on ne constate aucun dépôt graisseux sur le muscle cardiaque et même, dans le sang, la sécrétion augmentée d’une enzyme, la superoxyne dismutase dont les effets protecteurs du cœur sont connus même chez l’homme.

Bien sûr, pour l’instant, ce protocole est encore expérimental et n’a pas dépassé le stade de la souris. Mais le temps presse. De toute façon, ce genre de traitement ne sera pas remboursé par la sécu ni par les mutuelles, en admettant qu’il y en ait encore dans les années qui viennent. Alors n’attendez pas, et juste avant vos prochaines agapes, avant les rillettes, le saucisson chaud, le tablier de sapeur, la blanquette de veau et les bouteilles de Cheverny rouge de chez Villemade, n’oubliez pas de prendre un gorgeon de sang de python, histoire de vous tapisser les artères.

Métro, boulot, bobo

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Dans le cabinet des curiosités contemporaines, le plaisir masochiste occupe une place de choix. Engloutir une tartine de Nutella préalablement beurrée, avaler cet amalgame de graisse et d’émulsifiants tout en éprouvant une vague sensation de satiété : tel est le plaisir paradoxal que nous offre Bref, programme court qui fait fureur sur Canal + .

Comme une parfaite mignonnette du « Grand Journal » dans lequel il s’insère, Bref met en scène les tribulations d’un trentenaire moyen − dans son appartement, au supermarché, chez ses parents ou dans des soirées amicales. L’adjectif « moyen » dit tout. Moyen comme un jeune cadre dynamique qui ne trouve pas de sens à son existence, moyen comme un post-adolescent à la vie sentimentale fantasmée, moyen comme le quotidien d’un parisien lambda mal rasé. Vous pouvez croire le personnage lacanien de Bref : il est votre inconscient qui parle. Et, infatigable, il répète ce mantra à longueur d’épisode : Je est un type normal, tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Toute branchitude égale par ailleurs, l’obsession de la proximité fait de cette série-dont-vous-êtes-le-héros le pendant sédentaire de Plus belle la vie.

À la différence de leurs aînés, les enfants de The Big Lebowski et de Fight Club se mentent peu à eux-mêmes. Ils savent pourquoi Bref les rassure : tout bonnement, parce que son héros n’est pas plus fort qu’eux. Auparavant, on admirait les grands hommes pour leur supériorité, ce je-ne-sais-quoi (la grandeur, la témérité, voire la folie) qui en faisait des êtres au-dessus du commun des mortels. La fascination des masses se projetait sur les masques modernes que sont les grands comédiens incarnant nos idoles de jeunesse : le Delon du Guépard, le Gérard Philippe de La Tulipe noire ou le Belmondo de A bout de souffle remplissaient cette fonction identificatrice. Puis vint la télé-réalité et son défilé de jeunes déculturés, bimbos candides, glandeurs bodybuildés ou queutards invétérés. Des idiots du village, sinon rien. Entre deux coupures pub, M6 et TF1 obéissaient au mot d’ordre du VRP Benoît Poelvoorde dans Les Portes de la gloire, film hilarant d’ailleurs : « Tu es là pour leur vendre de la merde et les féliciter d’avoir choisi la reliure. » Dans une version moins vulgaire mais tout aussi crue, cela donne la fameuse maxime de Patrick Le Lay, pendu par les grands inquisiteurs de la télévision après avoir avoué « vendre du temps de cerveau disponible » à Coca-Cola.

Bref et son « Grand Journal » paternel ne disent pas autre chose, mais ils le disent sans le dire : le héros est comme vous, parce qu’il consomme. Point. Ballotté entre Facebook, ses substituts sexuels virtuels et ses inénarrables « potes », ces figures concentrées de l’homme consommateur (de femmes, d’alcool, de Sopalin, de « contacts » internautiques…), M. Bref se contente d’avoir ou d’avoir l’air, à défaut d’être.
Cette accumulation compose le portrait de l’homme médian : l’ébauche d’un capitaliste-malgré-lui qui se goinfre de marchandises pour atteindre ses objectifs, évidemment tous quantifiables : baiser, décrocher un boulot, jouir avant de crever…

On savait déjà que la télévision nous plongeait en permanence dans le grand bain bouillant de l’indistinction, y compris sur des chaînes de service public où plus personne ne s’offusque à l’idée de faire dialoguer Édouard Balladur avec la dernière miss météo millésimée. Mais ce qui fait la force supplémentaire de Bref, c’est son effroyable efficacité pour enchaîner des ersatz de vannes calibrés comme des menus de malbouffe à l’arrière-goût sucré. Et vous présenter l’addiction mortifère qui va avec.

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Apocalypse lisse

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Photo : Marc Ollivier

D’innovation en modernisation et de modernisation en innovation, la SNCF nous conduit chaque jour un peu plus loin dans l’effroi. La métaphysique ultralibérale qui étend ses effets en elle est, on le sait, très généreuse en désastres. Il ne se passe désormais plus une demi-heure sans qu’une nouvelle « modernisation » n’éclate sans pitié à la gueule de ses employés ou de ceux qui ont le malheur d’être devenus ses « clients ». Chaque progrès vers la « rationalisation » marchande représente invariablement un pas supplémentaire vers une irrationalité dont tout un chacun − à l’exception du cas sans espoir des « spécialistes » − peut mesurer les ravages quotidiens et concrets.

Un beau jour, la fureur modernisatrice de la SNCF vous frappe par surprise dans les chiottes. Les voici transformées en grotesques et rebutantes cabines spatiales hautement technologisées, dont l’accès est désormais réservé aux technophiles les plus pointus, c’est-à-dire aux enfants et aux adolescents.[access capability= »lire_inedits »]Une autre fois, l’assaut est porté sur les systèmes d’achat de billets. Dès lors, le prix d’un voyage varie dans des proportions toujours plus exorbitantes, en fonction d’un nombre toujours croissant de critères toujours plus opaques.

Non contente d’augmenter sans fin ses tarifs pour des prestations toujours plus mauvaises, la SNCF a su en outre métamorphoser l’étude des différents prix et trajets possibles en une épreuve interminable et titanesque au terme de laquelle Hercule lui-même se serait résolu au covoiturage. À moins qu’il ne soit tombé par miracle sur le site Internet de la Deutsche Bahn, seul lieu permettant désormais aux voyageurs français (et grecs) d’accéder à des informations complètes et à la portée d’un entendement humain normal sur les impénétrables mystères du trafic ferroviaire français.

Pourtant, c’est dans la matérialité même de ses trains les plus récents que la SNCF exerce à présent son irresponsable violence et déploie sa métaphysique sinistre. L’hystérie de la protection absolue et l’hybris moderne la plus infantile se sont transformées en monde concret, en abjection matérielle − qui ne peut susciter chez tout homme libre qu’une répulsion physique immédiate et un légitime désir de destruction.
Herméticité, indestructibilité, lisseur : ainsi avance le cauchemar chaque jour plus totalitaire de la matérialité moderne, qui s’étend hélas bien au-delà de la SNCF, claudiquant sur ces trois pattes hideuses et boursouflées par le fantasme de toute-puissance.

Herméticité, indestructibilité, lisseur : la matière hurle sa haine à l’état pur contre le phénomène vivant en général et humain en particulier. Les plus récents compartiments de voyageurs évoquent à présent en effet d’immenses aquariums mobiles pourvus d’armatures d’acier et de parois de verre d’un mètre d’épaisseur. Ces cercueils transparents protègent les voyageurs contre tout danger extérieur et résisteraient sans nul doute à la chute d’une météorite, celle-ci fût-elle diaboliquement orchestrée depuis Tarnac. Mais ils suscitent tout aussi assurément une angoisse diffuse, un sentiment de claustrophobie et d’irréalité irrespirable.

Cela ne suffisait pas, pourtant, pour porter la terreur moderne à son comble et mettre de son côté toutes les chances de susciter des paniques collectives. Il fallait encore faire disparaître tout danger à l’intérieur du compartiment lui-même. Partout, des matériaux d’une solidité et d’une lisseur obscènes y décrivent des courbes veules et sans accrocs. Du sol au plafond, la matière s’atténue et s’euphémise jusqu’à la nausée en arrondis sympas et colorés.

Laissez ici toute espérance : votre regard cherchera en vain la moindre aspérité, le moindre angle tranchant et libérateur, le plus infime accident respirable. Vous le savez : le monde moderne est un complot permanent contre l’incarnation.
Un jour prochain, vous n’accepterez plus tant d’arrogance. Vous prendrez votre revanche contre la violence inouïe de ce fascisme lisse. Demain, les trains seront enfin vieux, beaux et lents, débarrassés de leurs vitres inutiles. Les voyageurs se sentiront à nouveau en vie, leur peau se rappellera qu’elle est fragile et mortelle, adonnée à la bonne caresse du vent.[/access]

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Osons interdire les jouets sexistes

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Image : Sanandreas

Abonné au compte twitter de Caroline de Haas, de joyeuse mémoire, la célèbre inventeuse de l’opération commando « Osez le clito », , mon attention a été attirée par un fléau qui ne saurait être passé sous silence : la résistance du patriarcat par la promotion de jouets sexistes.

Ainsi, j’ai été envoyé sur un article d’une blogueuse2 intitulé « Et le jouet sexiste du mois est… ». Après avoir cloué au pilori les les gens du catalogue « Eveil » en fustigeant le fait qu’on propose aux petits garçons des panoplies de cow-boys ou d’indiens, « du couillu, qui sent bon la testostérone » et des tenues de princesse aux petites filles, le pompon est décerné à deux jouets :

Indignée, notre blogueuse[1. Avant que vous ne me traitiez de sexiste, prétextant du fait que je n’envisage pas que cet article féministe ait pu être l’oeuvre d’un mâle, sachez que j’ai lu l’article jusqu’à la fin. L’auteure y fait allusion à sa grossesse.], ne mâche pas ses mots :

« Être LE premier à retrouver le trésor du pirate,

voici une quête des plus palpitantes !

Être LA première à retrouver le prince pour aller au bal,

n’est ce pas le rêve de toute petite fille ? »

Ainsi, les rédacteurs du catalogue sont démasqués. Ils sont sexistes car ils n’ont pas envisagé une seconde que « rêve de princesse » ait pu intéresser un petit garçon. En revanche, envisageant que « rêve de trésor » ait été réservé aux petits garçons par le seul fait de l’utilisation de l’article défini masculin, notre blogueuse oublie ses leçons de grammaire. Car cette dernière demeure indécrottablement sexiste et, dans le doute sur l’identité du vainqueur d’une chasse au trésor à laquelle des enfants des deux sexes participent (ou genre, c’est comme vous voulez), c’est effectivement le masculin qui l’emporte. Car je vous le demande : qu’est ce qui empêche le parent, client libre et souverain, d’offrir à sa fillette le jeu de chasse au trésor, la sachant très douée pour énigmes et enquêtes en tout genre ?

Restons un instant sur cette histoire de « rêve de princesse ». Moi-même, qui ai la chance d’avoir pour progéniture deux représentantes de la gent féminine, je ne suis pas certain d’insister pour qu’elles inscrivent ce jeu sur leur lettre à Papa Noël. Pour tout dire, je trouve ça plutôt cul-cul. En revanche, que les filles rêvent d’aller au bal, en surprise-partie, en boum ou en discothèque, selon les générations, dans l’espoir d’y trouver le prince charmant, je crois que cela arrive toujours. Je profite d’ailleurs du fait que mes filles à moi n’aient pas encore l’âge de ne penser qu’à cela au lieu de travailler sa conjugaison pour l’une et de faire de la peinture ou chanter « au clair de la lune » pour l’autre. Et puis quoi, il faut aussi qu’elles ne lisent plus Cendrillon, la Belle aux bois dormant ou Blanche-Neige ? Le conte de fées est sexiste ! « Osons l’autodafé ! »

Allez, David, vis dans ton époque. Lutte contre le sexisme. Ce combat contre le sexisme des jouets est un vrai combat. Il faut donc y participer et apporter ta pierre à l’édifice. Ainsi, je suis parti à la recherche, moi aussi, de jouets sexistes afin de les désigner à la vindicte populaire. Et je n’ai pas tardé à en dénicher un :

Une autre politique, oui, mais laquelle ?

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Sommes-nous en train de tuer la Grèce ? À l’évidence, ce pays est pris dans un cercle vicieux. D’un côté, les coupes claires du gouvernement dans les dépenses publiques ont un effet désastreux sur sa demande locale et les recettes fiscales. De l’autre, l’incapacité d’Athènes à dévaluer la monnaie pèse sur la demande extérieure : libellés en euro, les biens et services grecs sont jugés trop chers.

Certains prolongent cette analyse en estimant que la politique économique appliquée en Grèce ne marche pas, et qu’elle ne pourra jamais marcher. Ils mettent un autre modèle économique en avant : l’Argentine. Défaut de paiement, dévaluation et protectionnisme constitueraient la panacée dont il faudrait s’inspirer. Vues de près, les choses s’avèrent toutefois beaucoup plus compliquées et difficiles à transposer d’un pays à l’autre. N’oublions que pas que chaque dimanche ayant son lundi, le succès argentin a été très chèrement payé et sa facture n’est pas encore totalement réglée.
Mais rendons d’abord à César ce qui est à César : si la semaine dernière, les Argentins ont massivement réélu Christina Fernandez de Kirchner dès le premier tour de l’élection présidentielle, c’est qu’ils approuvent massivement sa politique économique, qui était auparavant celle de son défunt mari, Nestor[1. une tradition argentine : Isabel Martínez Perón a, elle aussi, succédé en 1974 à son mari], élu en 2003. Sous la présidence des Kirchner, l’Argentine est revenue de loin. Il y presque dix ans, le pays a subi une Bérézina économique. Piégé par l’arrimage de sa devise sur le dollar américain, mesure extrême prise dans les années 1990 pour lutter contre l’inflation galopante, le gouvernement de Buenos Aires s’était retrouvé complètement démuni face à une conjoncture qui aurait pu lui être fatale : une dette importante, la crise économique de 2000-2001 et un dollar (et donc un peso) très fort.
La crise a connu son apogée le 30 novembre 2001, lorsque les Argentins se sont massivement rués dans les banques pour retirer leur argent. En 24 heures, c’est l’effondrement : mesures d’urgence, émeutes, dizaines des morts. Le président (socialiste) de l’époque, Fernando de la Rua, démissionne et fuit le palais présidentiel en hélicoptère.

Selon un proverbe argentin, ce pays est composé d’habitants qui veulent le ruiner mais qui n’y parviennent pas. En décembre 2001, ils y sont presque arrivés… Trois présidents se succèdent en moins de 15 jours avant que le péroniste Eduardo Duhalde ne prenne durablement les rênes du pouvoir et impose une nouvelle politique économique fondée sur deux piliers : une séparation entre le peso et le dollar et un défaut de paiement. Concrètement, le gouvernement a repris la main sur le taux de change et le taux d’intérêt, il a éliminé une partie importante de la dette et a retardé l’échéance de remboursement du reste de l’argent dû à ses créanciers.

Sans service de la dette, avec une planche à billets fonctionnant à plein régime et un taux de change rendant ses produits attractifs, le gouvernement argentin est parvenu à redresser la barre. Par la suite, sous les présidences Kirchner, l’Argentine a su créer une croissance forte (près de 8 % par an), faire baisser le chômage, diminuer la pauvreté et les inégalités. Résultat formidable, mais à quel prix !
La faillite de l’Argentine a coûté cher à ses créanciers qui, contrairement à une idée reçue, ne sont pas tous des quinquas blancs, bedonnants et fumeurs de gros cigares. Parmi les bailleurs de fonds lésés, on trouve des fonds de pension italiens (qui sont des épargnants) mais aussi, voire surtout, la classe moyenne argentine qui a vu ses économies s’évaporer. Car lorsque le gouvernement a séparé le peso du dollar, il a imposé un taux de change qui a dépouillé les épargnants de 40 % de leur capital. Les mois suivants, ils en perdaient encore plus.

Aujourd’hui, malgré les performances impressionnantes de l’économie argentine, les capitaux ne se bousculent pas aux portes de la banque centrale du pays. Ce n’est pas un hasard si l’une des obsessions des Kirchner est de démontrer (aux marchés, bien sûr) que l’Argentine est un pays sérieux. La présidente de l’Argentine sait bien que, tôt ou tard, il faudra renouer avec une politique économique plus classique et emprunter de l’argent sur les marchés pour financer des investissements lourds. En 2009, le Prix Nobel d’économie Paul Krugman l’avait clairement expliqué : « C’est une erreur de rester trop longtemps dans l’hétérodoxie et ne pas savoir mettre fin à celle-ci. Maintenant c’est le moment de cultiver une image de citoyen respectable, pour recommencer à être hétérodoxe quand on aura besoin de le faire ».

Dans le film 127 heures, Aron Ralston, un jeune alpiniste coincé dans un ravin étroit, s’ampute l’avant-bras à l’aide de son canif pour survivre. L’Argentine a accompli un exploit similaire qui, certes, force l’admiration, mais ne devrait pas nous pousser l’Europe à l’imiter.
En Grèce, les épargnants issus de la classe moyenne, ceux qui ont quelques milliers ou quelques dizaines de milliers d’euros d’économie à la banque, sont-ils prêts à predre la moitié ou le tiers de leur épargne en récupérant des « nouvelles drachmes » dévaluées à la place de leurs euros ? Et si on les y obligeait, une fois la crise terminée, franchiraient-ils de nouveau le seuil d’une banque ? En revanche, les méthodes classiques, qui ont soi-disant montré leurs limites en Grèce, semblent donner des résultats plus positifs en Irlande.

L’histoire de l’Irlande est bien connue : rattrapant un retard séculaire, le pays a fait un énorme bond en avant dans les années 1990 grâce à un taux de l’impôt sur les sociétés parmi les plus faibles du monde (12,5 %,). En quelques années, cela a engendré un boom des industries de pointe et développé les secteurs de la banque et de la finance. Les Irlandais se sont enrichis, certains sont même revenus des Etats-Unis où leurs ancêtres avaient autrefois trouvé refuge pour fuir la misère : le Tigre celtique était né. Or, en 2008, suite à la crise financière, le paradis irlandais commence à ressembler à l’enfer : effondrement du secteur bancaire insuffisamment règlementé, explosion de la bulle immobilière, ralentissement de l’activité économique et baisse des recettes fiscales. Obligé de sauver les banques, l’Etat transforme les déficits privés des banques en déficits publics et la dette publique quadruple pour atteindre 100 % du PIB.

Pour éviter un défaut de paiement, fatal à un pays qui souhaite s’imposer comme un centre financier planétaire, Dublin se tourne vers Bruxelles et le FMI, qui débloquent 85 milliards d’euros. En contrepartie, l’Irlande applique un plan d’austérité : 20 milliards d’euros de réductions budgétaires portant sur les dépenses et non sur les recettes. Le gouvernement irlandais a préféré opéré des coupes budgétaires plutôt que d’augmenter les impôts pour conserver son fameux « modèle ». Résultat : pas plus tard qu’au mois d’octobre, la commission chargée de suivre l’Irlande a émis un avis favorable quant à l’amélioration de sa situation. Dublin tient parole et les résultats sont, pour l’instant, au rendez-vous. Toujours fragile et exposée aux risques liés à l’affaiblissement de leurs principaux partenaires commerciaux, l’économie irlandaise démontre au moins une chose : l’inefficacité d’une politique en Grèce ne la disqualifie pas ailleurs.

En fait, le fond de l’affaire est là : en économie, les mêmes causes n’ont pas toujours les mêmes effets, un remède de cheval peut sauver un pays et en couler un autre. Pire, à l’intérieur d’un même pays, une excellente politique économique peut se révéler fatale dix ans plus tard ; tout simplement parce qu’il n’existe pas une seule recette miracle applicable en tout temps et en tout lieu. Chaque société, doit élaborer sa propre recette en fonction de son histoire, de ses institutions et de sa mentalité. Cela s’appelle « faire de la politique ».

Prague 1946, Tunis 2011 ?

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En 1946, le Parti communiste tchécoslovaque obtenait 38% des suffrages à l’occasion des premières élections libres organisées après la fin de l’occupation nazie. Pendant deux ans, il dirigea un gouvernement de coalition avec les partis « bourgeois », ce qui lui permit de noyauter systématiquement les administrations, la police et l’armée.

En février 1948, profitant de l’affaiblissement cérébral du président Edvard Bénès, les communistes se débarrassent de leurs alliés pour s’emparer de la totalité d’un pouvoir qu’ils conserveront jusqu’à la « révolution de velours » de 1989. Le 10 mars 1948, Jan Masaryk, ministre des affaires étrangères et fils du fondateur de la première république tchécoslovaque fut retrouvé mort, en pyjama, dans la cour de son ministère, victime d’une défenestration qui ne fut établie qu’après la chute du communisme.

Ce précédent historique devrait inciter à la réflexion les partis tunisiens laïcs qui s’apprêtent à faire alliance avec les islamistes d’Ennahda. Le discours apaisant des barbus tunisiens ressemble fort à celui tenu jadis à Prague par les chefs communistes Klement Gottwald et Rudolf Slansky avant qu’ils ne passent aux choses sérieuses. Et leur aptitude au noyautage des instruments du pouvoir semble au moins aussi efficace que celle des artisans du « coup de Prague ».

Bien entendu, la mise en garde qui précède relève de la plus évidente paranoïa, puisque Bernard Guetta nous serine tous les matins que les gens d’Ennahda sont des islamistes mo-dé-rés. Rendez-vous dans deux ans, ou peut-être moins…

Les archives du hussard rouge

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Patrick Besson

Le Temps des Cerises a eu la bonne idée de réunir dans un seul volume (Le Hussard Rouge) quelques chroniques de Patrick Besson datant des années 1980 à 2000. Enfin, « bonne idée », pas pour tout le monde. Certains se seraient bien gardés de voir remonter à la surface des textes assassins qui mettent en lumière leur nullité ou leur bassesse d’alors. Besson exhumait avec délice et malice toutes les petites minables compromissions des gens bien en vue. Dans ces années de Mitterrandisme effréné, de fin des idéologies et de financiarisation de l’économie, ils ont été nombreux à patauger dans les eaux boueuses du politiquement correct et du simplement ridicule.

Sous forme de billets d’humeur, de lettres, de pastiches ou de poèmes, Besson a canardé, sans relâche, les faux-semblants de ces vingt dernières années. Les profiteurs du système, les jurys littéraires cacochymes, les éditeurs véreux, les écrivains gigolpinces, tout le monde en a pris pour son grade. Et ne boudons pas notre plaisir, c’est sacrément plaisant de lire ou relire ces textes qui n’ont rien perdu de leur causticité ! On se rend compte que Besson a été le plus grand écrivain de la fin du XXème siècle en France. On partage avec lui ses coups de gueule et sa lucidité désespérée sur la fin d’un monde tout en s’amusant de son sens de la formule. Besson a ce côté révolté et joyeux des gamins de l’ex-banlieue rouge, il égratigne et il blesse d’un coup de plume…juste pour rire.

Toutes les gloires de ces années-là ont eu droit à leur dézingage en règle. Net et précis. Une volée de bois vert qui laisse l’impétrant, comme dirait l’autre, sur le carreau. Ca mitraillait sec en ce temps-là ! Dans ces exécutions littéraires qui nous manquent cruellement aujourd’hui, Besson a bien évidemment ses têtes de turc. Son courroux monte crescendo selon son humeur. A la sortie de La vie éternelle de Jacques Attali, Besson ricane en lançant que « rien n’est plus beau qu’un beau roman, mais il y a rien de pire qu’un mauvais romancier ». C’est frais, léger, gentillet, ça se corse parfois comme cet agacement sur les livres de Françoise Giroud qui« s’autodétruisent dans les douze mois suivant leur parution ». Mais, là encore, nous sommes dans une tradition bien française du lynchage entre confères et personne ne viendra s’en plaindre. Jacques Attali ou Françoise Giroud n’ont pas laissé des œuvres mémorables au panthéon de la littérature pour éviter une giclée de gros plomb d’imprimerie.

Besson ne recule cependant devant rien et n’hésite pas à déboulonner les consciences politiques qui faisaient la Une des magazines. Ce « ball-trap » est jouissif, tout le monde y passe : Guy Bedos, Philippe Sollers, Patrick Modiano, Yves Simon ou l’inénarrable Alain Robbe-Grillet. La liste des estropiés est longue.

Ses anciens camarades du PCF n’échappent pas à cette mise à mort , notamment Robert Hue, coupable selon Besson d’avoir tué le parti. On retiendra cette saillie drolatique : « Une nouvelle définition pour le mot « mutation » : division par deux ». Mais il y a aussi, dans ce recueil, des textes plus tendres qui nous font entrer dans la mythologie bessonienne. Des déclarations d’amour à sa mère comme cette lettre qu’il lui adresse et où il lance, mi-sincère, mi-goguenard, « eh oui, cette année encore, j’ai raté le Goncourt et le Renaudot (il l’obtint finalement en 1995) ». Car si les coups de griffe de Besson sont spirituels et abrasifs, ses élans du cœur sont désarmants. On aime Besson lorsqu’il vante la prose de son comparse Neuhoff, lorsqu’il écrit sur la Yougoslavie, sur l’Idiot International, sur Claude Zidi, sur Jacques Chardonne, sur son service militaire en Allemagne ou sur Gisela, sa bien-aimée. En réalité, les chroniques bessoniennes étaient des appels à l’aide, des cris dans la nuit à un moment de notre histoire où tout a déraillé, où Droite et Gauche se sont échangé les mêmes arguments, où la vulgarité des médias a fait consciencieusement son lit et où les livres sont devenus des marchandises.

Vous me direz, rien de nouveau dans ce constat ? Sauf que Besson a analysé à chaud les dérives de cette nouvelle société et avec quel talent ! Pour ceux qui auraient une vision déformée de Besson, une sorte de franc-tireur de la presse parisienne passant allègrement de l’Humanité au Figaro ou d’un sale gosse des lettres, il faut lire Le Hussard Rouge pour se souvenir du monde d’avant, avant le déluge, avant la connerie généralisée, avant le chaos mental, etc… Car Besson a dédié sa vie aux livres et ça mérite au moins le respect.

Jayne Mansfield, un mythe du monde d’avant

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Jayne Mansfield

Elle aimait Hollywood qui, rapidement, après quelques films où sa plastique fut mise à l’honneur, ne voulut plus d’elle. Elle aimait offrir ses seins au regard de tous, en « une » de Playboy ou lors de strip-tease dans les cabarets minables d’une Amérique qui sera celle de Sarah Palin. Elle aimait exciter les hommes et, parfois, vivre avec eux malgré les coups qui abîmaient son joli visage aussi sûrement que les sunlights. Elle aimait aussi ses enfants, ses chihuahuas, sa collection de peluches et les perruques peroxydées parant de glamour un cuir chevelu ravagé.

Elle s’appelait Jayne Mansfield, fut la rivale de Marylin Monroe à l’époque lointaine où la guerre des blondes était une cause internationale. Elle était sexy, bien avant Pamela Anderson, Paris Hilton et Loana.[access capability= »lire_inedits »]
À 34 ans, par son sang versé sur l’asphalte, elle est définitivement entrée dans la légende : « Aux basses heures de la nuit, le 29 juin 1967, sur un tronçon de la route US 90 qui relie la ville de Biloxi à La Nouvelle-Orléans, une Buick Electra 225 bleu métallisé, modèle 66, se trouva engagée dans une collision mortelle. »

L’avis de décès du vieil Hollywood

Dans son premier texte, le si beau et mélancolique Anthologie des apparitions, Liberati tournait déjà autour de l’ombre charnelle de Jayne Mansfield. Dans Jayne Mansfield 1967, roman qui doit autant à Crash, de J. G. Ballard, qu’au Barthes des Mythologies, il ne la quitte plus, partant de sa mort, faisant corps avec elle pour remonter le fil de sa vie.

Liberati suit Jayne lors de sa dernière année, au plus près de ses pas, de ses rêves et de sa déchéance. Il passe avec elle son ultime soirée, dans les loges de carton-pâte d’un show kitsch. Il est sur le bord de la route au moment fatal de l’accident. Dandy stylé plein d’empathie, à la manière du chroniqueur de Vanity fair Dominick Dunne, il note tous les détails de la collision. Il se rappelle de Jayne, rayonnante, en couverture de l’album Hollywood Babylon, puis des photos de sa dépouille dans la version italienne du volume II du livre de Kenneth Anger.
Entre les deux séries de clichés, la guerre des blondes a pris fin et un vieux monde a signé son propre avis de décès : « Les époques de décadence n’aiment pas forcément les gens décadents et Hollywood redoute l’intelligence. Jayne Mansfield n’est que la réponse trouvée par une volonté et une énergie supérieures à une situation historique : la fin du star-system et des femmes-objets. »

Flâneur sentimental attaché à la mémoire de son héroïne, Liberati corrige quelques fausses vérités. Non, Jayne n’a pas été décapitée. Non, elle n’était pas une sataniste convaincue, même si elle rencontra Anton LaVey, le gourou de « L’Église de Satan », qui se présentera plus tard comme l’un de ses amants. Méphistophélès de foire du Trône, LaVey permet à Liberati de fouiller les boursouflures criminelles de l’Amérique de Charles Manson et de sa famille, hippies tendance croix gammée qui assassinèrent notamment Sharon Tate. Non, enfin, Jayne Mansfield n’était pas une ravissante idiote.
Ravissante, oui, malgré la drogue, l’alcool et les psychotropes. Idiote, sûrement pas. Sa quête permanente de gloire nécessitait de l’intelligence. Jayne n’en était pas dépourvue, gestionnaire parfaite d’une carrière qui, pourtant, n’avait pas d’avenir, entre inaugurations de boucheries, tours de chant foireux et effeuillages porno. Quand il parle de la notoriété de Jayne en 1967, Liberati évoque BB, les Beatles et le pape Pie VI. Ce n’était pas rien pour la plus blonde des icônes.[/access]

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Herman Cain : du Tea Party au Tobacco Liberation Front ?

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Herman Cain fait en ce moment la course en tête dans la très volatile primaire républicaine américaine : selon un sondage CBS-New York Times du 25 octobre il mènerait avec 25 % des intentions de vote devant Mitt Romney à 21 %. Or Cain a mis en ligne en début de semaine une publicité déjà vue plus d’un million de fois sur You Tube, et commentée par toute la presse américaine. La plupart des journalistes estiment que cette annonce est « folle », « bizarre », « incroyable », certains ne voulant même pas admettre qu’elle puisse être « réelle ». Beaucoup en concluent que la candidature d’Herman Cain n’est pas crédible. Quelques rares autres estiment que cette publicité est très habile, voire « brillante » ou « géniale ».

De quoi s’agit-il ? C’est une déclaration toute simple, de moins d’une minute, du directeur de campagne de Cain, Mark Block, filmé de face et en gros plan. Il nous dit que Cain est capable de faire en sorte que « l’Amérique soit de retour », qu’il mène une « campagne comme on n’en a jamais vue » et qu’il faut s’engager à ses côtés. Jusque là rien que de très banal. Mais dans les dernières secondes, une énorme surprise : Block … fume une cigarette et exhale la fumée. Avec en fond sonore la chanson-culte du Tea Party, « I am America » de l’accorte Krista Branch. Scandale national !

Les tentatives d’explication vont bon train. Certains estiment que Cain fait de l’humour et cherche simplement le buzz, comme il l’avait fait dans une ancienne vidéo, également très populaire, où, patron de la chaîne Godfather Pizza, il chantait sur l’air de Imagine de John Lennon : « Imagine qu’il n’y ait pas de pizza/Manger seulement des tacos, ou du Kentucky Fried/Imagine seulement des hamburgers, ce serait terrifiant et triste ».

D’autres voient en lui l’otage de l’industrie du tabac. Il est vrai que lorsqu’il dirigeait l’Association nationale des restaurants il s’est battu contre l’interdiction de fumer dans les restaurants. On voit alors en lui un irresponsable qui s’oppose à la lutte contre le cancer du poumon. Mais on s’étonne en même temps du fait que Cain puisse avoir une telle attitude alors qu’il a lui-même enduré et vaincu un grave cancer.

Quand on lui demande de s’expliquer sur cette annonce, Cain dit simplement que son collaborateur est comme çA, qu’il a fait un choix, il fume, et qu’il n’a rien à y redire. Il s’agit donc de défendre la liberté de chacun d’agir à sa guise et de faire un clin d’œil au Tea Party et à sa lutte contre le « nanny state », cet État maternant, qui s’occupe de ce qui ne le regarde pas. La cible est particulièrement bien choisie : en quelques secondes Cain s’en prend directement au « no smoking », cœur le plus universellement incontesté du politiquement correct.

Cet « Américain noir » ultra-conservateur, pour qui « la race ne compte pas », est décidément inclassable. C’est dans cette élection le seul « man with a plan », l’homme qui a un plan, une réforme fiscale radicale d’inspiration reaganienne. Ses origines très modestes, son allure et son accent populaires, dont se moque l’establishment politique et médiatique, sa réussite comme businessman, son authenticité (« Herman is Herman ») illustrent le « rêve américain ». Qu’il n’ait aucune expérience politique à Washington est évidemment un plus dans l’Amérique d’aujourd’hui.

Post-Scriptum de Marc Cohen : Qu’ajouter à cette réjouissante brève et à cette vidéo punkissime si ce n’est une hypothèse de travail of mine : et si l’ami Block faisait, avec sa clope, un clin d’œil appuyé à deux des films politiques les plus réussis de ces dernières décennies (à égalité avec Mars Attacks, Second Civil War et Starship Troopers, c’est dire !). A mon avis, cette cigarette pourrait bien être une référence implicite aux deux scènes finales de Escape from New-York et Escape from LA (New York 1997 et Los Angeles 2013 en VF) où John Carpenter fait de la cigarette le symbole des libertés disparues aux Etats-Unis, supprimées au nom du Bien et de la Morale et du Progrès par des présidents philistins.

Indigne ou indigné ?

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Dimanche soir au Masque et la Plume, un quarteron de critiques est passé complètement à coté du dernier Philip Roth[1. Seule exception à la curée, Nelly Kaprièlian des Inrocks, comme quoi…]. La chose serait préoccupante si quelqu’un accordait encore un quelconque crédit à Jérôme Garcin. Saisissons toutefois, une occasion comme une autre de défendre The Humbling, Le Rabaissement en français, un grand Philip Roth, en le remettant notamment dans son contexte. On aimerait que Roth écrive à nouveau des « pavés » comme Le Théâtre de Sabbath, mais il faut reconnaître à ses derniers romans une adéquation parfaite entre le fond et la forme. Rien ne proclame mieux que « la vie de l’homme est solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève » (Hobbes) qu’un roman de cent pages dont le héros meurt à la fin – ou au début.

De prime abord, le contraste entre le précédent roman, Indignation et Le Rabaissement est saisissant. Marcus Messner était un étudiant fougueux de 19 ans, mort démembré lors de la guerre de Corée, Simon Axler est un tragédien diminué et suicidaire d’une soixantaine d’années. Pourtant les deux romans ont en commun leur thème central: la révolte impossible, l’indignation ruineuse du héros. Il y a dans Le Rabaissement, des pages magnifiques sur la dépression et le suicide, angles sous lesquels Roth avait encore peu abordé le naufrage de la vieillesse, mais ça n’est pas le sujet essentiel du roman. Dans Indignation, Messner se rebellait contre la bienséance puritaine, dans Le Rabaissement, Axler s’indigne de devenir vieux.

Dimanche soir, le caquètement outré des critiques qui tous soulignèrent qu’il était question dans le roman d’un godemiché vert faisait penser à Angelo Rinaldi s’offusquant de la crudité des romans de Roth. Ce qui étonne le plus dans les réactions des critiques c’est leur surprise à découvrir chez Roth de sordides histoires de cul et de mort. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il met en scène de vieux hommes qui refusent d’attendre la mort les bras croisés et le pantalon remonté, le thème est devenue une obsession.

Spoiler alert : Roth est constant et inflexible dans son pessimisme. Le Rabaissement est une effroyable tragédie, les choses finissent mal pour Axler, mais comment ne pas s’en douter ? Il n’y a pas un roman de Roth qui se termine en happy-end. Le roman s’ouvre sur une référence transparente – dans le contexte du théâtre – à ce que les Anglo-Saxons appellent « Chekhov’s gun », principe hérité du dramaturge russe selon lequel si une arme à feu est introduite au premier acte d’une pièce de théâtre, elle sera utilisée au dernier. Lorsqu’on lit, trois pages après le début du roman, qu’Axler garde, au frais dans son grenier, un fusil et que pas un jour ne passe sans qu’il songe à mettre fin à ses jours, on peut craindre que le fusil revienne au dernier acte.

Oui, Roth est cruel et il a sans doute fait beaucoup de peine à nos amis fleur bleue. Les critiques n’ont pas cru à l’idylle d’Axler et de Pegeen (« de vingt ans sa cadette! » s’offusquèrent-ils). Well, duh ! comme disent les jeunes américaines, bien sûr qu’on ne croit pas un instant à la rédemption du héros par l’amour, d’abord parce qu’on a peut-être lu le cycle Kepesh, ensuite parce que Pegeen est lesbienne et compte bien devenir un homme et qu’enfin Roth a pris la peine de saturer ses pages d’une crudité pornographique granguignolesque qui est un signe qu’aucun sentiment authentique n’est en jeu, que l’amour est une mauvaise blague, une farce terrible et risible. Comme Kepesh avant lui, Axler perd Pegeen à la suite d’un plan à trois avec une autre fille.

Pour Kundera, le kitsch, c’est « le refus de la merde », et à travers son œuvre, Roth n’a de cesse d’illustrer son refus du kitsch et du mélodrame. La pornographie, depuis Portnoy’s Complaint est chez lui un moyen de souligner que la primitivité, l’animalité fondamentale des humains ne disparaissent jamais derrière les grands sentiments. Mort au kitsch donc et oui au cul et à l’abject (au sens où l’emploie Kristeva dans Pouvoirs de l’horreur) comme révélateurs que quelque chose ne tourne pas rond; on se rappelle que Mickey Sabbath tentait de ne faire qu’un avec sa compagne en lui urinant dessus ou que David Kepesh était prêt à boire le sang menstruel de Consuela. Le cycle Kepesh qui commence par un sein géant et se termine par la mammectomie de cette dernière illustre parfaitement le fait que Roth rejette la possibilité d’une réconciliation du héros avec le monde comme irréaliste et romantique[2. Dans La Tache,Coleman Silk soulignait déjà que l’Iliade et partant toute la littérature occidentale commençait avec «  la colère ruineuse d’Achille ».].

Ce qui dérange dans les derniers romans de Roth, c’est l’inadéquation entre l’impuissance de ses vieux personnages – presque tous opérés du cancer de la prostate – et leur appétit sexuel débordant. C’est en fait, qu’il s’agit pour eux de ne pas quitter la vie sans un combat. Mais lorsque le héros vieillissant s’avise de se révolter contre les ravages du temps, c’est aussi la société qui lui tombe dessus. On pense à Yeats[3. Le titre La Bête qui meurt est lui-même tiré de Yeats.] en lisant les derniers Roth. Dans son vieil âge le poète s’était fait une spécialité de professer son désir à la face d’un monde qui commençait à trouver ça déplacé en s’écriant par exemple « Why should not old Men be Mad » et, dans le poème, « The Spur »: « You think it horrible that lust and rage / Should dance attention upon my old age ».

Roth, en pourfendeur du politiquement correct – qu’il soit progressiste ou puritain – s’attelle aussi, dans Le Rabaissement, à l’épineuse question du genre souvent prise en otage aux Etats-Unis par les gender studies dans les universités. Axler a ainsi pour rivale la doyenne de l’Université locale, jalouse et possessive jusqu’à l’hystérie. Surtout, l’hubris d’Axler est de croire qu’il pourra convertir une lesbienne et lui faire un enfant. Les sentiments sont bien impuissants face aux réalités inexorables que sont en dernière instance l’identité sexuelle et la déchéance physique.

Alors oui on se doute que le titre du deuxième chapitre, « La Transformation », n’annonce pas le rétablissement d’Axler, sa guérison grâce à l’amour et une opération du dos. La transformation dont il est question est celle de Pegeen qui veut devenir un homme compromettant ainsi grandement toute possibilité de réunion au sens néo-platonicien du terme. Lorsque Pegeen propose de pénétrer Axler avec un gode-ceinture celui-ci décline l’offre y voyant un renversement des rôles militant plutôt qu’une promesse d’unité égalitaire.

Ce qui est une nouvelle fois terriblement réussi dans ce roman c’est la mise en place d’une machine infernale tragique, pour reprendre le mot de Cocteau. Elle ne laisse aucune échappatoire au héros qui précipite sa chute par sa révolte contre l’ordre des choses. Ceux qui ne sont pas prêt pour un tel constat trouveront toute la guimauve kitsch dont ils ont besoin chez Katherine Pancol.

Pour qui sont ces serpents qui sifflent des canettes ?

18

Bons vivants angoissés de tout pays, unissez-vous… et payez vous un billet d’avion pour la charmante bourgade de Boulder, dans le Colorado qui dispose peut-être enfin de la solution à vos problèmes. En effet, camarades bons vivants, ne vous résignez pas à l’infarctus et ne déprimez pas devant votre dernière feuille d’analyses qui a fait exploser les indicateurs de la Sainte Trinité de vos sauvages et voluptueux appétits : Gammas GT (qui hélas ne sont pas des voitures de sport décapotables), cholestérol et triglycérides.

A Boulder, on ne fait pas que du ski, on fait de la recherche aussi. Précipitez vous à l’université et demandez au professeur Leslie Weinland une injection massive de sang de python birman, un serpent du genre mahousse qui peut manger un alligator en guise de casse-croûte. Mais, même lors de ces festins pantagruéliques, durant lesquels les triglycérides du python birman sont multipliées par 50, on ne constate aucun dépôt graisseux sur le muscle cardiaque et même, dans le sang, la sécrétion augmentée d’une enzyme, la superoxyne dismutase dont les effets protecteurs du cœur sont connus même chez l’homme.

Bien sûr, pour l’instant, ce protocole est encore expérimental et n’a pas dépassé le stade de la souris. Mais le temps presse. De toute façon, ce genre de traitement ne sera pas remboursé par la sécu ni par les mutuelles, en admettant qu’il y en ait encore dans les années qui viennent. Alors n’attendez pas, et juste avant vos prochaines agapes, avant les rillettes, le saucisson chaud, le tablier de sapeur, la blanquette de veau et les bouteilles de Cheverny rouge de chez Villemade, n’oubliez pas de prendre un gorgeon de sang de python, histoire de vous tapisser les artères.

Métro, boulot, bobo

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Dans le cabinet des curiosités contemporaines, le plaisir masochiste occupe une place de choix. Engloutir une tartine de Nutella préalablement beurrée, avaler cet amalgame de graisse et d’émulsifiants tout en éprouvant une vague sensation de satiété : tel est le plaisir paradoxal que nous offre Bref, programme court qui fait fureur sur Canal + .

Comme une parfaite mignonnette du « Grand Journal » dans lequel il s’insère, Bref met en scène les tribulations d’un trentenaire moyen − dans son appartement, au supermarché, chez ses parents ou dans des soirées amicales. L’adjectif « moyen » dit tout. Moyen comme un jeune cadre dynamique qui ne trouve pas de sens à son existence, moyen comme un post-adolescent à la vie sentimentale fantasmée, moyen comme le quotidien d’un parisien lambda mal rasé. Vous pouvez croire le personnage lacanien de Bref : il est votre inconscient qui parle. Et, infatigable, il répète ce mantra à longueur d’épisode : Je est un type normal, tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Toute branchitude égale par ailleurs, l’obsession de la proximité fait de cette série-dont-vous-êtes-le-héros le pendant sédentaire de Plus belle la vie.

À la différence de leurs aînés, les enfants de The Big Lebowski et de Fight Club se mentent peu à eux-mêmes. Ils savent pourquoi Bref les rassure : tout bonnement, parce que son héros n’est pas plus fort qu’eux. Auparavant, on admirait les grands hommes pour leur supériorité, ce je-ne-sais-quoi (la grandeur, la témérité, voire la folie) qui en faisait des êtres au-dessus du commun des mortels. La fascination des masses se projetait sur les masques modernes que sont les grands comédiens incarnant nos idoles de jeunesse : le Delon du Guépard, le Gérard Philippe de La Tulipe noire ou le Belmondo de A bout de souffle remplissaient cette fonction identificatrice. Puis vint la télé-réalité et son défilé de jeunes déculturés, bimbos candides, glandeurs bodybuildés ou queutards invétérés. Des idiots du village, sinon rien. Entre deux coupures pub, M6 et TF1 obéissaient au mot d’ordre du VRP Benoît Poelvoorde dans Les Portes de la gloire, film hilarant d’ailleurs : « Tu es là pour leur vendre de la merde et les féliciter d’avoir choisi la reliure. » Dans une version moins vulgaire mais tout aussi crue, cela donne la fameuse maxime de Patrick Le Lay, pendu par les grands inquisiteurs de la télévision après avoir avoué « vendre du temps de cerveau disponible » à Coca-Cola.

Bref et son « Grand Journal » paternel ne disent pas autre chose, mais ils le disent sans le dire : le héros est comme vous, parce qu’il consomme. Point. Ballotté entre Facebook, ses substituts sexuels virtuels et ses inénarrables « potes », ces figures concentrées de l’homme consommateur (de femmes, d’alcool, de Sopalin, de « contacts » internautiques…), M. Bref se contente d’avoir ou d’avoir l’air, à défaut d’être.
Cette accumulation compose le portrait de l’homme médian : l’ébauche d’un capitaliste-malgré-lui qui se goinfre de marchandises pour atteindre ses objectifs, évidemment tous quantifiables : baiser, décrocher un boulot, jouir avant de crever…

On savait déjà que la télévision nous plongeait en permanence dans le grand bain bouillant de l’indistinction, y compris sur des chaînes de service public où plus personne ne s’offusque à l’idée de faire dialoguer Édouard Balladur avec la dernière miss météo millésimée. Mais ce qui fait la force supplémentaire de Bref, c’est son effroyable efficacité pour enchaîner des ersatz de vannes calibrés comme des menus de malbouffe à l’arrière-goût sucré. Et vous présenter l’addiction mortifère qui va avec.

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Apocalypse lisse

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Photo : Marc Ollivier

D’innovation en modernisation et de modernisation en innovation, la SNCF nous conduit chaque jour un peu plus loin dans l’effroi. La métaphysique ultralibérale qui étend ses effets en elle est, on le sait, très généreuse en désastres. Il ne se passe désormais plus une demi-heure sans qu’une nouvelle « modernisation » n’éclate sans pitié à la gueule de ses employés ou de ceux qui ont le malheur d’être devenus ses « clients ». Chaque progrès vers la « rationalisation » marchande représente invariablement un pas supplémentaire vers une irrationalité dont tout un chacun − à l’exception du cas sans espoir des « spécialistes » − peut mesurer les ravages quotidiens et concrets.

Un beau jour, la fureur modernisatrice de la SNCF vous frappe par surprise dans les chiottes. Les voici transformées en grotesques et rebutantes cabines spatiales hautement technologisées, dont l’accès est désormais réservé aux technophiles les plus pointus, c’est-à-dire aux enfants et aux adolescents.[access capability= »lire_inedits »]Une autre fois, l’assaut est porté sur les systèmes d’achat de billets. Dès lors, le prix d’un voyage varie dans des proportions toujours plus exorbitantes, en fonction d’un nombre toujours croissant de critères toujours plus opaques.

Non contente d’augmenter sans fin ses tarifs pour des prestations toujours plus mauvaises, la SNCF a su en outre métamorphoser l’étude des différents prix et trajets possibles en une épreuve interminable et titanesque au terme de laquelle Hercule lui-même se serait résolu au covoiturage. À moins qu’il ne soit tombé par miracle sur le site Internet de la Deutsche Bahn, seul lieu permettant désormais aux voyageurs français (et grecs) d’accéder à des informations complètes et à la portée d’un entendement humain normal sur les impénétrables mystères du trafic ferroviaire français.

Pourtant, c’est dans la matérialité même de ses trains les plus récents que la SNCF exerce à présent son irresponsable violence et déploie sa métaphysique sinistre. L’hystérie de la protection absolue et l’hybris moderne la plus infantile se sont transformées en monde concret, en abjection matérielle − qui ne peut susciter chez tout homme libre qu’une répulsion physique immédiate et un légitime désir de destruction.
Herméticité, indestructibilité, lisseur : ainsi avance le cauchemar chaque jour plus totalitaire de la matérialité moderne, qui s’étend hélas bien au-delà de la SNCF, claudiquant sur ces trois pattes hideuses et boursouflées par le fantasme de toute-puissance.

Herméticité, indestructibilité, lisseur : la matière hurle sa haine à l’état pur contre le phénomène vivant en général et humain en particulier. Les plus récents compartiments de voyageurs évoquent à présent en effet d’immenses aquariums mobiles pourvus d’armatures d’acier et de parois de verre d’un mètre d’épaisseur. Ces cercueils transparents protègent les voyageurs contre tout danger extérieur et résisteraient sans nul doute à la chute d’une météorite, celle-ci fût-elle diaboliquement orchestrée depuis Tarnac. Mais ils suscitent tout aussi assurément une angoisse diffuse, un sentiment de claustrophobie et d’irréalité irrespirable.

Cela ne suffisait pas, pourtant, pour porter la terreur moderne à son comble et mettre de son côté toutes les chances de susciter des paniques collectives. Il fallait encore faire disparaître tout danger à l’intérieur du compartiment lui-même. Partout, des matériaux d’une solidité et d’une lisseur obscènes y décrivent des courbes veules et sans accrocs. Du sol au plafond, la matière s’atténue et s’euphémise jusqu’à la nausée en arrondis sympas et colorés.

Laissez ici toute espérance : votre regard cherchera en vain la moindre aspérité, le moindre angle tranchant et libérateur, le plus infime accident respirable. Vous le savez : le monde moderne est un complot permanent contre l’incarnation.
Un jour prochain, vous n’accepterez plus tant d’arrogance. Vous prendrez votre revanche contre la violence inouïe de ce fascisme lisse. Demain, les trains seront enfin vieux, beaux et lents, débarrassés de leurs vitres inutiles. Les voyageurs se sentiront à nouveau en vie, leur peau se rappellera qu’elle est fragile et mortelle, adonnée à la bonne caresse du vent.[/access]

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