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Pour une Livre, t’as plus rien ou bien

Pour une Livre, t’as plus rien ou bien

Au matin du 3 janvier, les Anglais se sont réveillés avec une sacrée gueule de bois.
Abus de pudding, de dinde farcie, de Christmas Carols sirupeux ? Bien entendu, mais pas seulement. Comme prévu, George Osborne, le très rigoureux chancelier de l’Echiquier, a mis en application son projet d’austérité budgétaire drastique en relevant la TVA de 17,5 à 20%, ce qui classe désormais le Royaume Uni parmi les premiers taux d’Europe, et en augmentant sévèrement les prix de tous les transports publics (plus 6,8% pour le métro et le bus). Élu pour faire de la rigueur, David Cameron fait de la rigueur, qui pourrait lui en tenir rigueur ? Le Royaume est à la rue, la dette est abyssale, le temps n’est plus aux querelles sémantiques.

On pourra objecter que pendant la campagne le candidat David avait été très discret sur les moyens à employer. La hausse de la TVA n’avait pas été directement évoquée. Sauf par son ex-concurrent et vice premier ministre par la grâce d’une coalition de circonstance, l’inénarrable Nick Clegg. Pour l’écarter avec la dernière des fermetés. Mais Clegg s’était aussi vertueusement élevé contre les augmentations des frais universitaires qui viennent d’être triplés. Avec cette explication désarmante… Il ne soupçonnait pas l’ampleur du désastre des finances publiques britanniques. No comment.

On pourrait également critiquer le choix consistant à privilégier la hausse de la TVA. Même en tournant et en retournant le problème dans tous les sens, la TVA reste l’impôt indirect le plus injuste qui soit. Il frappe indifféremment et au même taux les riches et les pauvres, la Rolls comme les chips qui sont la nourriture de base du Brit désargenté, l’indispensable latte du matin dans son verre en carton recyclé comme le dernier cocktail avant extinction des feux au bar du Savoy.

Mais à la guerre comme à la guerre, l’heure est grave et les caisses vides.
Le Brit est par nature légitimiste et il accepterait bien sans broncher cette ponction si certains chiffres n’étaient venus chatouiller désagréablement son cerveau encore embrumé par deux semaines festives. La TVA augmente donc de 2,5%. Mais les vêtements bondissent en moyenne de 8%. Plus 4% l’inscription au fitness club de Soho pour ceux qui voudraient suer sur des engins de torture d’un autre âge après les excès réveillonnés. Admirer le sautillant Billy Elliot s’essayer aux entrechats au Victoria Palace Theater lui en coûtera 4,2% supplémentaires. Comme son Big Mac. Idem pour le cappucino du Starbuck sans lequel aucune bonne journée londonienne ne saurait vraiment commencer. Les augmentations grimpent jusqu’à 10% pour envoyer un texto à sa douce chez T Mobile, 20% chez O2. La Stella Artois qui fait ici fureur chez un public branché s’envole même de 22,6% !

« Ajustements saisonniers des coûts », marmonnent les détaillants. Ou plumage en rigueur du Londonien, premier consommateur national de loisirs et de fun ? L’Etat espère récupérer 2,3 milliards de livres dans la capitale. Un remake du passage à l’euro qui a laissé à tous les Européens de cuisants souvenirs ?

Et si George Osborne comptait sans le dire sur l’inflation pour réduire le déficit budgétaire ?
Imparable certes, mais dangereux. Toute reprise économique fondée sur des bases douteuses pourrait se révéler bien fragile, sans oublier ses effets pervers sur la création de richesses et l’épargne.
Or, la reprise, Osborne la sent venir, il en rêve la nuit, avec la foi du charbonnier ou de la méthode Coué. Les prévisions économiques de l’OBR (Office of Budget Responsability) lui assurent pour les deux ans à venir des lendemains glorieux, enfonçant rien moins que les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne et la France par la grâce de 500 000 emplois en moins dans le secteur public en 5 ans, des entreprises, des exportations et des investissements dopés par l’austérité et une rigueur exemplaire. Mais pas seulement. Beaucoup plus discrètement, Osborne compte surtout sur l’augmentation de la TVA pour financer… des réductions d’impôt. En particulier supprimer la tranche la plus élevée, celle qui concerne les revenus supérieurs à 150 000 livres sterling, pour consolider la position de premier centre financier mondial de la City. Un « paquet fiscal à l’anglaise » en quelque sorte. Osborne a-t-il vraiment étudié les résultats mitigés de la version française de la méthode et ses ravages dans l’opinion publique ? Il semble si sûr de lui qu’il s’est permis de tancer la zone euro, l’appelant à réformer son système bancaire, avec la rigueur bonhomme du père de famille avisé qui voit ses voisins filer à la cloche de bois. Et ce n’est certes pas l’opposition qui hésite à prendre une année sabbatique (sic) qui lui portera la contradiction… Le très pâle Ed Miliband, ectoplasmique chef du Labour, compte surtout sur les syndicats qui l’ont fait élire pour exploiter le mécontentement des usagers… et secrètement sur une sévère dérouillée des Lib-Dems aux prochaines élections. Un peu short en termes de programme.

Mais si ce n’est l’opposition, peut-être le poids des réalités économiques tempèreront-elles l’optimisme de Cameron. Comment appliquer un programme d’austérité sans avoir la moindre marge de manœuvre ? D’où viendra la croissance quand les réductions budgétaires vont contraindre le secteur public à abandonner tous les projets en cours (sauf dans le secteur nucléaire… Et un reniement de plus pour Clegg qui va décidément avoir bien du mal à s’asseoir dans les années qui viennent), et à supprimer des emplois en masse ?
On murmure déjà qu’un mystérieux plan B circule au HM Treasury (le Bercy local), bourré de mesures stimulantes en cas de panne de l’économie. On sait, depuis la jurisprudence Fabius, ce qu’il en est de la réalité des plans B. Mais les conservateurs ne sont pas fous. Le 28 avril prochain, les résultats économiques du premier trimestre vont officiellement tomber. Suivis dans la semaine par les élections municipales. Pris à la gorge après des années d’errance budgétaire travailliste, le Royaume-Uni a fait le choix d’une politique d’austérité dure, ne doutons pas que l’Europe aura les yeux fixés sur ces deux indicateurs. Pour en tirer éventuellement des enseignements et accommoder la sauce avec laquelle nous serons nous-mêmes mangés.


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Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.

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