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Libye : le sommet de la Ligue inénarrable

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La ligue arabe vient d’exécuter l’une de plus grandes pirouettes de l’histoire de la diplomatie. A la suite du sommet spécial organisé au Caire pour discuter de la crise libyenne, les 22 pays arabes ont appelé à la quasi unanimité (seules l’Algérie et la Syrie ont voté contre) à établir une « no fly zone » au-dessus du pays déchiré par la guerre civile ET ont en même temps rejeté toute intervention militaire étrangère…

Si aucun pays étranger ne peut établir cette zone d’exclusion, c’est soit qu’il revient à Kadhafi lui-même de faire abattre ses propres chasseurs-bombardiers soit qu’à force de vouloir faire tout et son contraire, on raconte n’importe quoi.

La raison en est toute simple. Par peur d’être les prochaines victimes de ce précédent, la Syrie, le Yémen et l’Algérie ont opposé un niet formel à toute ingérence en Libye. Pour sauver son sommet, Amr Moussa a dû concocter à la hâte une formule consensuelle mais aussi vide de sens… L’honneur de la ligue arabe est donc sauvé, les rebelles libyens apprécieront.

François Nourissier, l’homme qui ne s’aimait pas

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La disparition de François Nourissier a été saluée par des éloges unanimes. Peut-être un rien exagérés, mais il faut savoir que Nourissier a régné sans partage sur la bien mal nommée « République des lettres » dont il a été un apparatchik incroyablement manœuvrier, contrôlant de près ou de loin − le plus souvent de près −, les prix littéraires en étant resté bien longtemps l’inamovible président de l’Académie Goncourt et en ayant prodigué, pendant des décennies, des conseils plus ou moins bien avisés littérairement mais toujours bien vus tactiquement − c’est-à-dire commercialement − pour la maison Grasset.

Quelques tribunes et quelques feuilletons littéraires dans les magazines lus par la classe moyenne cultivée, celle des médecins de province abonnés au Grand livre du mois (c’est comme cela que j’ai lu Allemande, mon premier Nourissier) ont fait le reste : il était inattaquable, flatté parfois jusqu’à la bassesse par certains, qui confondaient le milieu littéraire avec le milieu tout court et Nourissier lui-même avec Vito Corleone. Pour ceux qui pourraient croire à une certaine malveillance de la part de votre serviteur, on pourra toujours se reporter aux deux volumes du Journal de Matthieu Galey, irremplaçable document sur le monde des lettres entre les années 1950 et le milieu des années 1980. C’est un texte admirable, un peu caviardé, précisément parce qu’il égratignait par trop certaines excellences dont, justement, François Nourissier.

C’est donc un peu de sa faute, à Nourissier, si tant de jeunes gens se sont détournés de ses livres à cause de son image et ont préféré, chez les contemporains qui avaient du style (car Nourissier a du style, malgré tout) aller lire Michel Déon, Michel Mohrt, Félicien Marceau ou même Jean Dutourd, récemment disparu.

C’est dommage, car l’œuvre de Nourissier restera. C’est l’œuvre d’un bourgeois qui s’assume en tant que tel, qui aime les belles voitures (lire l’excellent Autographies) et les propriétés de famille, mais sans ostentation. Il pratique une littérature de classe et il le sait. C’est quand on sait que l’on pratique une littérature de classe qu’on fait de la bonne littérature, parce qu’on sait sur qui et pour qui on écrit. Et la bourgeoisie, en économie, on peut ne pas aimer, mais en littérature, quand cela donne des romans comme Une Histoire française, Un petit bourgeois ou Le Musée de l’homme, on se dit que c’est plutôt une bonne chose.[access capability= »lire_inedits »]

Comme tout grand bourgeois né petit bourgeois, François Nourissier avait la peur du déclassement. Il était finalement un cousin éloigné, mais qui aurait réussi un beau mariage, du héros d’Orwell dans Et vive l’aspidistra ! Il avait aussi la culpabilité, très française, qui va avec une certaine aisance où le tweed, l’équitation, les jupes blanches des filles qui jouent au tennis, les villégiatures en Suisse ou en Provence et les chaussures anglaises ont leur part non négligeable. Alliée à une certaine fascination hypocondriaque pour son propre vieillissement (dans ses livres, il est toujours un peu étrangement pressé d’atteindre le grand âge), cette culpabilité crée un vrai tempérament littéraire, assez unique dans le paysage romanesque français.

Le héros-type de Nourissier, la plupart du temps, c’est Nourissier. On pourrait dire qu’il a inventé l’autofiction sans l’histrionisme qui va avec désormais. On peut être sans concessions avec soi-même, dresser la liste de ses maladies dès les années 1950 et traiter avec un certain courage celle de Parkinson, qui devait l’emporter, le tout en sachant se tenir. Ce n’est pas Christine Angot, tout de même, Nourissier. Question de style, encore une fois, de travail sur la phrase française. Il était de cette génération où l’on savait encore que la langue était un bien commun et où trouver sa petite musique, pour un écrivain, ne passait pas forcément par la déstructuration de la syntaxe, le style oral, le vocabulaire ordurier, à moins de s’appeler Céline. Or, Nourissier savait qu’il ne jouait pas dans la même catégorie, contrairement aux arrogants ectoplasmiques qui arrivent ces temps-ci sur le marché.

Pour reprendre le titre d’un de ses jolis romans sur ce qu’on n’appelait pas encore la middle-age crisis, François Nourissier voyait l’univers comme un homme qui vient d’attraper La Crève. État paradoxal cotonneux où pourtant tout apparaît très clair parce qu’un état physique inédit vous a forcé à changer de perspective. C’est the same old story depuis la fausse position prise par le jeune Proust dans son sommeil et qui lui donne l’illusion qu’une femme est à côté de lui.

Nourissier, lui, n’a pas trop aimé sa jeunesse, et encore moins son adolescence. On sait que des pantalons trop courts portés à 16 ans ou la maladresse d’une mère qui vous fait honte devant l’amoureuse convoitée peuvent donner de grandes œuvres. Complexe physique, complexe de classe, humiliation aggravée par le fait que c’est toute la France qui est humiliée par l’Occupation, tout cela donne des pages réellement admirables de haine de soi tranquille, sans excès, mais tenace.

Après, on se marie trop jeune et on écrit un premier roman chardonnien sur le couple, L’Eau grise, qui indiquera d’emblée la couleur très française, mais aussi un peu mélancolique, qui sera celle de toute votre œuvre.[/access]

François Nourissier, coffret 6 volumes

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True Film

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J’ai vu True Grit pour consoler les frères Coen, injustement boudés par les Oscars. Eh bien, en tant que fan, je vous dois la vérité : c’est un foutu bon film certes, mais pas leur meilleur. Il n’ébranle même pas mon podium à moi (O’Brother, The Big Lebowski, Fargo).

Allez-y, contredisez-moi, citez d’autres titres… Ça ne fera que conforter ma thèse: Joel et Ethan ont déjà construit une œuvre universelle. Sinon, je vous demande un peu : comment vous et moi, malgré nos différences ontologiques, y trouverions-nous des références communes ?

Accessoirement, True Grit est le meilleur western à l’ouest du Pecos depuis Sergio Leone. Rien à voir avec la pénible période cow-boy-scout de Clint Eastwood[1. Pour moi, Un Monde parfait et Gran Torino sont les plus belles expressions de cette nostalgie de l’absolu qui caractérise l’œuvre de l’ami Clint], quand il se la jouait pâle cavalier des hautes plaines impitoyables. Un « Bon » bien sûr, avec en face plein de brutes et de truands − mais privé, face à eux, de l’arme de l’humour que lui donnait Sergio. Un Zorro sans Bernardo, mais muet pour deux.

Au moins, le western des frères Coen nous épargne-t-il ce hiératisme en plastique. Interviewé par Les Inrocks, Joel se donne même du mal pour expliquer. « Des bonnes histoires, y’a que ça de vrai ! », répète-t-il patiemment à Serge Kaganski, qui s’acharne à lui faire dire ce qu’il veut à tout prix entendre : la quintessence du substrat philosophique présupposé de la filmographie coénienne. Vous ne comprenez pas tout ? Moi non plus. Alors, rien de tel que le verbatim :

– Serge : Vos films racontent des histoires souvent absurdes, pleines de méprises et de quiproquos. Voulez-vous montrer l’absurdité de la vie ? Ou signifier que l’on ne peut pas maîtriser tous les paramètres de son existence et que la liberté est illusoire ?
– Joel : (…) Ce genre de situations absurdes donne de bonnes histoires, et il n’y a que ça qui nous intéresse.
Mais il en faut plus pour démonter Kaganski, qui revient aussitôt à la charge pour rappeler les frères Coen à leurs responsabilités putatives :
– Serge : Vous êtes quand même conscients que, dans des films comme Sang pour Sang, Miller’s Crossing, Fargo ou A Serious Man, vos personnages sont tous dépassés par des enchaînements de situations incontrôlables, et que cette constante dans votre travail signifie peut-être quelque chose ? (En d’autres termes : votre œuvre a peut-être un sens qui vous dépasserait vous-mêmes, sans me vanter)
Nous sommes parfaitement conscients de cet aspect de nos films, répond poliment Joel. Mais pour nous, ce sont avant tout de bonnes histoires…
L’artiste peint son tableau, chacun y voit ce qu’il veut, mais à quoi bon expliquer ce que l’on montre ?

Du rififi à Radio J

C’est promis, plus jamais je ne l’appellerai Marine. Il paraît que l’usage de son seul prénom par les commentateurs contribue à la banaliser, à la « décontaminer » (ça, c’est le Nouvel Obs qui le dit, c’est donc du solide !). On n’ira pas, comme c’est la règle au Monde diplomatique, jusqu’à écrire « M. William Clinton » ou « M. Anthony Blair », mais nous tiendrons désormais à bonne distance langagière la présidente du Front National.

Madame Le Pen, donc, a provoqué l’émoi dans le shtetl et le mellah du judaïsme français lorsque le bruit s’est répandu qu’elle allait être l’hôte d’une émission-phare de la fréquence radiophonique juive, le Forum de Radio J, où le journaliste Frédéric Haziza s’entretient chaque dimanche matin avec une personnalité politique.

Cette initiative a fait l’effet d’une bombe : jamais, au grand jamais un responsable du Front National n’avait eu jusque-là la possibilité de s’adresser directement aux Juifs de France à travers un média communautaire. Les mots d’esprit du père de madame Le Pen, genre la Shoah « détail de l’Histoire » ou « Durafour crématoire » n’avaient pas fait rire dans le ghetto, et pour les comiques on a tout ce qu’il nous faut chez nous, de Popeck à Gad Elmaleh, en passant par Michel Boujenah.

Le président du CRIF, Richard Prasquier s’est offusqué du fait que l’on donne ainsi un certificat de cacherout à une dame réputée raciste. À l’inverse, Gilles-William Goldnadel, étoile montante dans le firmament communautaire, membre du conseil politique du CRIF, dénonce « un bridage de la pensée », « un manque de liberté d’expression » et un « déni de démocratie ». « On ne peut pas traiter sur le même plan l’homme du point de détail et sa fille qui a déclaré dans les colonnes du Point que la Shoah avait été le summum de la barbarie », a-t-il ajouté. Ce point de vue est également soutenu par Théo Klein « conscience de gauche » du judaïsme français.

On ne peut rien comprendre à toute cette histoire sans aller regarder de plus près cette fameuse fréquence (94.8 FM à Paris), qui est en fait partagée entre quatre radios, toutes juives, mais totalement indépendantes les unes des autres, et dotée chacune d’une ligne éditoriale autonome.

Radio J, celle par qui le scandale est arrivé, est dirigée par Serge Hajdenberg, le frère de Henri Hajdenberg qui fut président du CRIF à la fin du siècle dernier. Elle est l’héritière du courant « Renouveau juif » qui, dans les années 1980, avait pris la tête de la contestation de l’establishment communautaire jugé trop tiède dans son soutien à Israël et dans sa lutte contre l’antisémitisme en France. Henri s’est intégré plus tard dans les rangs des notables, alors que Serge a conservé l’esprit frondeur de sa jeunesse.
RCJ, dirigée par Shlomo Malka est, en revanche, la voix officielle du Fonds Social Juif Unifié (FSJU), principale institution du monde juif français qui mène des activités éducatives, culturelles et sociales à partir de ses locaux de la rue Broca, le centre Rachi[1. Par souci de transparence, il faut préciser que l’auteur de ces lignes est détenteur d’une chronique hebdomadaire sur cette radio, ce qui ne l’empêche pas de tacler le boss du FSJU avec d’autant plus de bonne conscience qu’il n’est pas rémunéré pour cette prestation….].

Les deux autres radios, Judaïques FM et Radio Shalom, moins bien dotées que les deux premières, défendent une ligne proche du « camp de la paix » israélien et, pour Radio Shalom, on note un penchant favorable à la monarchie marocaine dont le propriétaire de la station est proche…

C’est donc dans ce contexte de concurrence interne, principalement entre Radio J et RCJ, que l’on doit replacer le « coup » tenté par Radio J et Frédéric Haziza. Les « reprises » du lundi matin auraient été innombrables et la notoriété de la station et de son journaliste aurait grimpé en conséquence. Mais cette affaire est tout de même symptomatique de l’effet « madame Le Pen » sur l’ensemble du corps social français, jusque dans des secteurs qui devraient a priori rester de marbre devant la danse des sept voiles interprétée devant le pays par la candidate du FN à l’élection présidentielle de 2012.
Pour essayer d’y voir plus clair, il suffit de répondre à deux questions simples : madame Le Pen est-elle une personnalité politique comme une autre et les radios juives sont-elles des radios comme les autres ?

À questions simples, réponse compliquées, car on ne fréquente pas impunément le talmud. D’un point de vue juif, la présidente du Front national a explicitement rompu avec le discours de son père sur la Shoah en déclarant que cette dernière constituait « le summum de la barbarie ». Cette déclaration suffit-elle à la réintégrer dans la cohorte des personnalités « interviewables » sur 94.8 ? Pas nécessairement, car le FN, à ma connaissance, n’a pas exclu de ses rangs des gens comme Bruno Gollnisch qui soutiennent les négationnistes.

C’est la réponse à la deuxième question qui devrait, en principe, décider en dernier ressort du bienfondé d’une éventuelle invitation de madame Le Pen à l’antenne. Si tous les grands médias ont ouvert leurs micros à cette dernière, pourquoi faudrait-il s’interdire de faire de même, à moins de vouloir se limiter à diffuser les nouvelles internes à la communauté ? Radio J et RCJ, qui diffusent chacune une émission politique dominicale, où les leaders nationaux sont invités à s’exprimer sur tous les sujets d’actualité peuvent-elle ostraciser l’un d’entre eux au prétexte que ses positions risquent de choquer le public de cette fréquence ? J’aurais tendance à répondre non à cette question, car le seul tabou qu’il convient de ne pas briser pour ces radios c’est celui de faire la promotion des gens qui appellent à la destruction du peuple juif ou d’Israël, genre Ahmadinejad, Hamas ou Hezbollah.
Pour le reste, les auditeurs de cette fréquence sont des adultes responsables, souvent fort diplômés, dont le jugement ne saurait être subrepticement perverti par le discours enjôleur de madame Le Pen.

Ce qui est bien plus regrettable que cette bouffée d’indignation rituelle, c’est la disparition, après un demi-siècle de bons et loyaux services intellectuels de la revue L’Arche, qui était le rendez-vous mensuel de l’intelligentzia juive. Pierre Besnainou, directeur du FSJU et « cost-killer » intraitable, a jugé que ce machin pour intellos plombait le budget. Il faut dire qu’avant d’assumer cette charge communautaire, Besnainou avait été l’un des dirigeants de la boite de prod’ télé AB productions, où l’on sort son audimat dès qu’on entend le mot culture.

L’islam radical, un hoax maccarthyste ?

« L’étendue de la radicalisation de la communauté musulmane américaine et la réponse de cette communauté » Voilà l’intitulé, on ne peut plus explicit lyrics, d’une commission d’enquête du Congrès américain dont le Représentant républicain de Long Island, Peter King est le maître d’œuvre.

Que n’a-t-il pas fait là ! Ne savait-il pas que le simple fait de nommer un tel problème allait lui attirer les foudres des défenseurs patentés des droits de l’homme, avec leurs vocabulaire habituel, amalgames, stigmatisations, faire le lit de truc ou de machin, etc. Non, le simple fait de se poser la question est en soi un acte « raciste », voire “maccarthyste” selon certains.

Tant pis si la principale organisation représentative de la communauté musulmane aux Etats-Unis, CAIR (Council on American-Islamic Relations), est régulièrement accusée d’être une succursale du Hamas ; tant pis si Al-Qaïda essaye de recruter des jeunes Américains musulmans pour des attentats-suicides ; tant pis si l’attitude de la communauté musulmane au lendemain du 11 septembre fut plus que discrète…

C’est à ce même titre que les débats sur la laïcité et l’Islam font un tel tollé en France, à tel point que le recteur Dalil Boubakeur en demande l’annulation, et qu’en Belgique, ils sont implicitement proscrits, tandis qu’au Pays Bas, on assassine ceux qui en parlent…

Gentils cagoulards, vilains laïcards

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Le Nouvel Obs a donc trouvé les coupables. Ceux qui décontaminent sans vergogne la « pensée FN ». Bien qu’ayant la particularité d’écrire pour les deux accusés principaux, Causeur et Marianne2, et d’avoir participé un jour à une université de la Fondation du 2 mars (Ex-MarcBloch) je ne reprendrai pas, point par point les actes d’accusation dressés par Laurent Joffrin et Ariane Chemin. Philippe Cohen a fait le boulot, beaucoup mieux que je ne pourrais le réaliser moi-même[1. Et quant à moi chers amis, vous pourrez lire ma réponse lundi (EL)].

En revanche, je m’étonne que l’une des deux procureurs se trouve être précisément celle qui suivait le dossier corse pour un grand journal du soir, entre 1999 et 2004. En se plongeant dans les archives on peut – entre autres – retrouver un portrait hagiographique de Jean-Guy Talamoni et une recension, empreinte d’admiration, de l’ouvrage de ce dernier.

Un exemple ? Dans le portrait, elle cite les paroles de Talamoni « Ni droite, ni gauche, Corse ! » qui souhaite se défendre des accusations de facho lancées par d’autres séparatistes, Santoni et Rossi. Dans le papier de ce matin, en revanche, elle cite un ex-collaborateur d’un député gaulliste qui rappelle que « les souverainistes ont été élevés dans le culte du ni droite ni gauche, qui est justement le slogan du FNJ ». Moralité : lorsque que l’on déclare s’affranchir de ce clivage, on est facho ou pas selon qu’on se trouve à Toulon ou à Bastia. Les courants marins, très certainement…

À la lecture de ces deux documents, je me suis tout de même demandé si Ariane Chemin n’avait pas pris le risque de décontaminer la pensée nationaliste corse. Quelle mauvaise langue je fais…
Références :

Jean-Guy Talamoni, nationaliste sans cagoule. Le Monde, par Ariane Chemin. Jeudi 17 mai 2001.
Jean-Guy Talamoni, ou le nationalisme corse raconté aux Français. Le Monde, par Ariane Chemin. Mercredi 28 novembre 2001.

A Tripoli, on aime le Tsunami

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On avait prévu ici même que les révoltes arabes risquaient d’apporter un répit inespéré à Laurent Gbabgo, en détournant miraculeusement d’Afrique de l’Ouest vers l’Afrique du Nord, les spotlights et la compassion occidentale qui s’ensuit.

Au titre de cette jurisprudence, il ne fait guère de doute que la catastrophe spectaculaire qui frappe le Japon et maints pays riverains du Pacifique apportera une bouffée d’oxygène providentielle à Kadhafi.

Le Frère guide étant ce qu’il est, nul doute qu’il verra là, non pas une coïncidence malheureuse pour les uns et heureuse pour lui-même, mais une prise de position divine, directe et explicite, en sa faveur…

« Bouteflika est disqualifié pour mener la transition »

Élisabeth Lévy et Gil Mihaely : Abdelaziz Bouteflika entend rester président de la République algérienne jusqu’en 2014 et propose, pour toute concession, de ne pas briguer un nouveau mandat. Peut-il initier ou accompagner une transition démocratique ? Son premier pas − la fin de l’état d’urgence − ne s’applique pas à la capitale, Alger, placée sous état de siège. S’agit-il d’une manœuvre ?

Saïd Sadi : Remarquez que la concession qui consiste à renoncer à la présidence à vie qu’il s’était octroyée en 2009 ressemble étrangement au recul tactique tenté par Ben Ali et Moubarak quand ils ont compris que les menaces ne prenaient plus. Le scénario est invariable : menaces, simulacre d’écoute, promesse de réformes, renoncement à une nouvelle candidature puis sacrifice de seconds couteaux avant l’effondrement. Bouteflika est sans doute un peu rassuré : aussi est-il passé à la deuxième étape. Pour le reste, le pouvoir algérien louvoie, comme tous les régimes autocratiques agonisants et affaiblis par une contestation chronique − plus de 9700 émeutes en 2010. On lève l’état d’urgence mais on maintient l’état de siège sur la capitale, qui est la ville la plus sécurisée du pays, pour empêcher les manifestations. Le samedi 26 février, nous avons eu en face de nous 10 000 policiers de plus que les trois semaines précédentes. La télévision et la radio sont toujours aussi vulgaires. S’agissant de l’accompagnement d’une phase de transition, je me dois de dire que, malheureusement, Bouteflika, associé à trois putschs depuis 1962, est disqualifié pour une telle mission. La seule sincérité que l’on puisse lui reconnaître − et qu’il revendique, d’ailleurs −, c’est qu’il croit plus au despotisme qu’à la démocratie et qu’il connaît des sujets, pas des citoyens.

ÉL : Quelles sont vos exigences minimales ?[access capability= »lire_inedits »]

SS : Nous vivons une impasse historique. Maintenant que le pouvoir a épuisé toutes les manœuvres possibles, nous devons en sortir au moindre coût. L’idée d’une transition aussi courte que possible pilotée par des personnalités indépendantes qui s’interdiraient de prendre part aux compétions suivantes recueille un large consensus. La question des aménagements internes est politiquement dépassée. Pour être plus concret, la dissolution du DRS (les services spéciaux algériens), qui contrôlent tout et ne répondent de rien, et leur placement sous tutelle du pouvoir politique sont l’alpha et l’oméga de la crise algérienne. Il faudra aussi procéder à un audit sur la façon dont ont été gérées les ressources du pays, faute de quoi nous pourrions connaître des jacqueries ouvrant la voie à toutes les aventures. Le malheur algérien s’enracine dans une crise de confiance telle que, sans signes forts d’une réelle volonté de restaurer le sens de l’intérêt général, nous risquons de basculer dans le chaos. À la fin de cette phase transitoire, il faudra bien aller vers des élections sous surveillance internationale massive et qualifiée.

ÉL : Pouvez-vous préciser ? Êtes-vous plutôt sur la ligne de Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, qui demande des élections législatives et municipales anticipées, ou sur celle de l’ex-AIS (Armée islamique du salut) de Madani Mezrag, qui pense qu’il faut commencer par réviser la Constitution ?

SS : La Constituante est une revendication qui remonte à 1962, alors cessons de mettre les islamistes à toutes les sauces et de juger toute proposition à l’aune d’un alignement avec les islamistes ou d’une compromission avec les militaires. Le climat politique permettait-il aux Algériens de débattre en toute sérénité pour élaborer une Constitution garantissant les libertés ? C’est seulement aujourd’hui que cette possibilité apparaît. Quant à organiser des élections avec l’administration actuelle, autant redemander clairement sa part dans les quotas de sièges distribués par les services spéciaux qui manipulent les élections depuis l’indépendance.

ÉL : La Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) a d’ailleurs éclaté en deux tendances. Quelles sont les raisons de la scission ? Quelles conséquences aura-t-elle pour l’avenir du mouvement ?

SS : Sur la trentaine d’organisations que comptait la CNCD, cinq ont décidé de répondre favorablement à l’invitation d’un vieux notable du FLN qui proposait de trouver une issue à la crise en élargissant le pouvoir à de nouveaux clans, quitte à sacrifier Bouteflika. Cela aurait signifié que le système restait en place. Or, notre objectif est de changer de système, pas de nous faire une place dans le circuit clientéliste. Je crois donc que les défections ont permis une salutaire décantation.

ÉL :Pensez-vous que le régime pourrait aujourd’hui mener une répression aussi féroce que dans les années 1980 et 1990 sans s’aliéner le soutien de l’Europe ?

SS : Tout est possible, car les intérêts en jeu et les malversations commises sont bien plus importants que ceux qu’on commence à découvrir en Tunisie, en Égypte et, probablement demain, en Libye. S’agissant de la complicité dont a bénéficié le pouvoir algérien de la part des Occidentaux, elle est heureusement beaucoup moins active aujourd’hui. Notons que les Américains ont été les premiers à rompre avec l’exception algérienne qui interdisait tout commentaire sur les agissements du régime.

ÉL : Dans ces conditions, et alors que Bouteflika mise sur l’usure du mouvement, comment pouvez-vous mobiliser sans tomber dans le piège de la violence ?

SS : Nous devons éviter deux pièges. D’abord, ne pas favoriser ou accompagner des émeutes comme celles de janvier, en grande partie suscitées par le pouvoir d’ailleurs. Par ailleurs, résister aux manœuvres visant à faire dériver la contestation en affrontements claniques. Si le pouvoir joue l’usure, nous tablons sur la durée. Nous devons faire preuve de détermination sans céder à la précipitation ou à la provocation.

ÉL :Comment expliquez-vous que les manifestations ne prennent pas vraiment ? La peur de la répression n’est pas un motif suffisant : en 1980, 1988, 1991, la peur était là. Et les Tunisiens, les Égyptiens, les Libyens avaient aussi d’excellentes raisons d’avoir peur. Ne croyez-vous pas que l’opposition a un problème de crédibilité ?

SS : L’opposition n’a pas un problème de crédibilité mais de visibilité. Cela fait bientôt huit ans que je n’ai pas pu dire un mot à la radio ou à la télévision algérienne en dehors des « fenêtres » électorales. Mais sans le travail quotidien de proximité de l’opposition, les jeunes Algériens seraient encore soumis aux tentations extrémistes. Pour ce qui est de la faiblesse relative de la contestation en Algérie face à la puissance des soulèvements en Tunisie, en Égypte et en Lybie, elle a une explication paradoxale : la contestation est presque permanente depuis 1980 et, après le paroxysme de violence des années 1990, les fureurs se sont diluées dans des revendications catégorielles. Il faudra un peu de temps pour ressouder toutes ces énergies. De plus, le pouvoir algérien dispose d’une cagnotte de 155 milliards de dollars, ce qui lui donne une marge que n’avaient pas ses voisins. Bouteflika tente d’éteindre les innombrables foyers de tensions en déversant de l’argent public sur tous les secteurs de la société. Cela peut ralentir la dynamique du changement. Mais le rejet est peut-être plus profond encore en Algérie car les citoyens savent que le désastre vécu par la population, notamment par la jeunesse, ne doit rien à un manque de ressources et tout à leur accaparement.

ÉL : En 1991, après la victoire du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des législatives, vous avez approuvé l’interruption des élections et fait alliance avec le pouvoir. Et quand on cite votre nom devant des Algériens à Paris, beaucoup rappellent spontanément cet épisode. Aujourd’hui, tout le monde explique que l’alternative islamistes/militaires était une fausse alternative brandie par les régimes pour obtenir le soutien de l’Occident. Entre les barbus et les militaires, regrettez-vous, en ce cas, d’avoir choisi les seconds ? Et si on se réjouit, aujourd’hui, de voir des régimes corrompus chassés par la rue, ne fallait-il pas accepter qu’ils soient balayés par les urnes, même par des islamistes ?

SS : Il est toujours facile de jouer le destin d’un peuple à la roulette russe quand on est installé avec sa famille en France ou en Suisse. Ce qui s’est passé en 1991 n’est pas comparable aux soulèvements authentiquement populaires d’aujourd’hui. La victoire du FIS, c’était le résultat des manœuvres du régime qui, pour détruire les forces démocratiques, avait, classiquement, tenté d’instrumentaliser le courant islamiste, lui livrant l’École, le commerce et, dans une certaine mesure, les médias. En 1991, l’échec de ses intrigues nous a explosé à la figure à tous. Car les apprentis-sorciers ont été débordés par leur jeu, manquant d’entraîner la nation dans leur sillage. Reste maintenant à décoder cette petite propagande qui suggère qu’en Algérie, celui est contre l’extrémisme religieux est automatiquement avec les militaires, même si ces derniers l’ont arrêté et torturé à plusieurs reprises. Pourquoi ne dirait-on pas de de Gaulle qu’il était stalinien puisqu’il a combattu, dans la Résistance, avec des communistes ? Il y a quelque chose de trivialement raciste (je ne suis pourtant pas amateur de facilités tiers-mondistes) dans cet aveuglement qui dénie par principe le droit à l’Algérien d’exister en tant qu’acteur politique autonome. Dans le meilleur des cas, le démocrate non franchisé par Paris ne peut être qu’un supplétif de militaires.

ÉL : Là, vous charriez ! Qui a dénié aux Algériens le droit d’être des acteurs politiques autonomes : ceux qui étaient pour que l’on respecte le résultat des urnes ou ceux qui demandaient qu’on l’ignore ? Vous semblez en effet oublier un léger détail : c’était peut-être fâcheux, mais le FIS avait gagné les élections !

SS : Nul ne conteste cela. Mais remporter une élection ne donne pas le droit de décréter que l’individu non-conforme à la norme du vainqueur doit disparaître. Or, dans l’exaltation de l’époque, c’était bien de cela dont il s’agissait. L’islamisme algérien était un élan de colère sans consistance idéologique. En l’absence de clergé à l’iranienne, il était difficile de décrypter ses orientations et de deviner ses intentions. L’Algérie aurait pu sortir de l’Histoire.

Je vais vous dire une chose qui va à rebrousse-poil de toutes les thèses serinées par la presse de gauche pendant des années. Sans l’irruption de la société civile, particulièrement vigoureuse à l’époque, une bonne partie de l’armée algérienne était prête à négocier avec les islamistes pourvu que ses intérêts fussent préservés. Aujourd’hui, et après les événements que l’on sait, le courant islamiste a considérablement mûri. Au passage, l’un des mérites de la CNCD est justement d’avoir su fédérer des tendances différentes voire franchement opposées.

ÉL : Mais en 1999, après l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, votre parti accepte de participer au gouvernement. Pourquoi et sur quelles bases ? Et rétrospectivement, était-ce une erreur?

SS : Quand Bouteflika est revenu aux affaires après en avoir été éloigné pendant vingt ans, il a assuré à tous ses interlocuteurs avoir pris acte des errements d’un pouvoir qu’il avait longtemps exercé. Il semblait déterminé à changer les pratiques. Pour ma part, j’attendais de voir du concret sur les réformes de l’École, de l’État, de la justice, du statut de la femme. Quand il a installé des commissions sur tous ces sujets, nous avons pensé que peut-être… Nous avons décidé de participer au gouvernement mais, malgré son insistance, j’ai refusé d’y aller personnellement, pour me donner le temps de tester sa volonté. Après dix mois, il a fallu se rendre à l’évidence : le système était bloqué. Et mon parti a quitté le gouvernement. Rétrospectivement, fallait-il accepter cette proposition ? Très clairement, oui. Nous avions longuement débattu et beaucoup consulté : j’ai rencontré 43 ambassadeurs. Refuser revenait à s’installer dans le rôle d’opposant professionnel. En termes de pédagogie politique, c’était la première fois qu’un parti algérien accédait au gouvernement après un débat public et en sortait pour désaccord. Je vous rappelle que tous les partis algériens sans exception ont, à un moment ou un autre et d’une façon ou d’une autre, participé au gouvernement. Certains l’ont fait de manière transparente en respectant leurs principes, d’autres s’y sont abîmés de façon honteuse avant d’en être exclus.

ÉL : Votre parti, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), est né au moment du « Printemps berbère » et n’a jamais réussi à sortir de cet ancrage kabyle. En supposant que le régime finisse par tomber, y a-t-il un risque de partition du pays sur des bases ethniques ?

SS : Encore un cliché plus ou moins malicieusement entretenu. Malgré les fraudes brejnéviennes, nous avons pu gagner des mairies dans tout le pays. Il y a deux semaines, le maire d’une commune du Sud-Ouest à majorité RCD (Béni-Abbès, située à plus de 1200 kilomètres de la Kabylie) a été destitué par le ministre de l’Intérieur en violation de toutes les lois car il refusait de se renier et de rallier le FLN. Un épisode comparable avait eu lieu il y a quelques mois à Berriane, une grande ville du Sahara central. Il est vrai néanmoins que le pouvoir algérien a tout fait pour nous ghettoïser. En vain. Le tribalisme est dans les têtes des dirigeants, pas dans celles des citoyens. Savez-vous que les treize ministères les plus importants sont aujourd’hui occupés par des membres de la tribu du président Bouteflika ? En réalité, c’est le statu quo qui crée un risque d’implosion. Née en réaction à la violence coloniale, la conscience nationale est fragile et le régionalisme exacerbé entretenu par le pouvoir a aggravé les fractures souterraines. Dans cet État déliquescent, la tentation du repli, sur des bases régionales plutôt qu’ethniques, est générale.

ÉL : Le régime est-il un bloc homogène ou y a-t-il en son sein des divergences dont vous pourriez jouer ? Et quel est l’état d’esprit de la troupe ? Peut-on imaginer un retournement de l’armée ou d’une partie d’entre elle ?

SS : Le régime est à l’évidence usé, miné, divisé. À l’intérieur des institutions, des femmes et des hommes sont scandalisés par la prédation qu’ils observent en toute impuissance. D’autres sont mécontents parce qu’ils n’ont pas obtenu leur part de la rente ou la promotion à laquelle ils s’attendaient. Enfin, la situation régionale aggrave l’appréhension des uns, tempère le zèle des autres et amplifie le malaise d’un pouvoir qui ne parvient même plus à mobiliser ses clientèles. On peut supposer que l’armée n’échappe pas à ce malaise, pour des raisons générationnelles autant que politiques. Lors des affrontements avec les troupes anti-émeute, nous sommes nombreux à avoir vu des jeunes recrues pleurer quand elles recevaient l’ordre de charger.

L’un des premiers effets du changement en Tunisie a été de précipiter des milliers de Tunisiens vers l’Italie, comme si la première des libertés était de pouvoir partir, alors même que l’avenir semble s’ouvrir chez eux. Faut-il en conclure que ce n’est pas d’abord à la liberté qu’aspirent les peuples révoltés mais à la sécurité économique et à une vie matérielle meilleure − ce qui serait d’ailleurs parfaitement légitime ?
Nous voulons les deux, mon capitaine ! En Tunisie, on sent la fureur de vivre des jeunes qui ne peuvent et ne veulent pas comprendre que le destin individuel n’est jamais aussi bien assuré que lorsqu’il est adossé à une épopée collective. D’autres fuient par peur, car après vingt-trois ans de dictature, beaucoup redoutent d’avoir à répondre de leurs compromissions. Enfin, le renversement du régime a mécaniquement perturbé les structures de contrôle aux frontières, ce qui a amplifié une tendance chronique à l’exode. Il faudra nécessairement un peu de temps pour que les vrais débats s’engagent et que les perspectives porteuses d’espoir soient clairement formulées et audibles.

ÉL : On reproche beaucoup à la France, à tort selon nous, de ne pas affronter son passé, notamment colonial. Mais le problème n’est-il pas bien plus sérieux en Algérie ou une histoire officielle et fantasmatique a fait disparaître la vérité historique ? Le jour où Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb concourt à l’Oscar du meilleur film étranger, quelles répercussions auraient, selon vous, la fin de l’État-FLN sur la question de la mémoire franco-algérienne ?

SS : La question est mal posée. Votre rapport à votre mémoire est un problème franco-français. Mais si on me demande mon avis en tant qu’ami du peuple français, j’oserai quand même dire qu’il y a dans votre histoire des périodes un peu plus valorisantes que la « colonisation positive » à revendiquer. Pour sa part, le pouvoir algérien torture, encore aujourd’hui, et manipule la Guerre de libération pour faire oublier ses turpitudes. Cela dit, entre les chimères de l’Algérie française et la révolution cristalline que tout le monde nous envie, il doit y avoir place pour une relation adulte, sincère et apaisée entre l’Algérie et la France.

ÉL : Vous connaissez la blague: « Papa, la colonisation a duré cent trente ans. Et l’indépendance, ça va durer combien de temps ? » Vous est-il arrivé de penser qu’après tout, une Algérie française qui aurait forcément évolué vers la démocratie aurait été préférable à l’Algérie indépendante ?

SS : La colonisation n’aurait pas « forcément » évolué vers la démocratie. Il n’y a pas d’exemple où cela s’est passé ainsi, du moins quand colonisateurs et colonisés étaient de religions et de cultures différentes. Le phénomène colonial n’a jamais été conçu pour libérer ou émanciper un peuple. Quand quelques progrès ont pu atteindre l’indigène, ce fut accidentel, tardif et périphérique. Pour ma génération, qui a subi la colonisation dans son enfance, elle était synonyme d’occupation d’un pays, d’asservissement d’un peuple et de spoliation de ses richesses. Quand à savoir ce que nous avons fait de notre libération, c’est une autre affaire. Des jeunes un peu fous se sont sacrifiés pour donner à leur peuple « un Etat démocratique et social garantissant la primauté du politique sur le militaire ». La mission historique de ma génération est de mener ce projet à son terme.[/access]

Immigrés turcs, ne vous assimilez pas !

« Intégrez-vous mais ne vous assimilez pas ! », lance le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, lors d’un meeting organisé à Düsseldorf, dimanche dernier. La foule l’acclame. Et quelle foule ! Le Palais des Congrès rassemble pas moins de 10.000 personnes, des Allemands d’origine turque. Depuis le fameux « Ich bin ein Berliner » prononcé par JFK du balcon de la Rathaus Schönenberg en 1961, aucun homme politique n’avait réussi à mobiliser une telle masse de gens outre Rhin, même pas Helmut Kohl au moment de la chute du mur.

C’est qu’ Erdogan connaît bien son peuple. Que ce peuple vive en Allemagne, détienne dans sa grande majorité la nationalité allemande et n’ait bien souvent de la Turquie qu’une vision réduite aux dimensions d’une carte postale envoyée par un lointain cousin resté au pays, ne change rien à l’affaire. « Ils vous appellent travailleurs immigrés, étrangers, Allemands turcs. Mais c’est sans importance comment ils vous appellent, ici. Vous êtes mes concitoyens, vous êtes mon peuple, vous êtes mes amis, vous êtes mes frères et mes sœurs ! ». Les hommes agitent le drapeau rouge et blanc de la Turquie. Les femmes essuient des larmes. Les jeunes en quête d’identité, issus de la troisième ou de la quatrième génération, acquiescent sans broncher quand il leur est dit qu’ils font « partie de l’Allemagne » mais aussi « partie de la grande Turquie ! ». Et le Premier ministre turc de leur expliquer que la Turquie évolue : « À présent mes compatriotes ne voyagent plus en bus, ils voyagent en avion ! ». Mieux encore, « La Turquie s’apprête à construire ses propres avions de guerre ! ».

Recep Tayyip Erdogan aurait pu en rester là. Il a pansé les blessures, il a soulagé les peines. Seulement, le 12 juin, date des élections législatives en Turquie, approche. Et si le Premier ministre turc connaît bien son peuple, force est de constater qu’il connaît tout aussi bien ses électeurs. Or, ceux d’entre eux qui, vivant en Allemagne, possèdent un passeport turc n’hésitent pas une seconde à prendre l’avion avec l’unique objectif de glisser leur bulletin de vote dans une urne disposée à l’aéroport d’Ankara ou d’Istanbul. Ils ont été des milliers à le faire lors des élections de 2007. C’est à eux en premier lieu que s’adresse le message d’avertissement contre les supposés méfaits de l’assimilation : « Je voudrais que vous appreniez l’allemand, je voudrais que vos enfants apprennent l’allemand, qu’ils étudient et obtiennent des diplômes. Je voudrais qu’ils deviennent médecins et hommes politiques, ici, en Allemagne. Mais je ne voudrais pas que vous vous assimiliez. Personne n’a le droit de vous déposséder de votre culture et de votre identité ! ». Des propos semblables à ceux qu’il avait prononcés à Cologne il y a trois ans. Sa réception dans les médias et la classe politique allemande risque d’être la même qu’à l’époque. D’ailleurs, le Premier ministre turc qui ne l’ignore pas a déclaré : « Je sais que, dès demain, les médias vont critiquer mon propos, mais ce sera une erreur. ».

Une erreur ? Humm… Si erreur il y a eu, il conviendrait peut-être de la chercher dans la tentation à laquelle a succombé la presse allemande préférant pinailler sur la notion d’« assimilation » que mettre en évidence le manège électoraliste du Premier ministre turc. Car il faut quand même une sacrée dose de mauvaise foi pour affirmer que le problème de l’intégration des immigrés turcs résulterait en premier lieu d’une incompréhensible obstination des Allemands à ne pas vouloir bien les accueillir. Certes, les efforts de ceux parmi les immigrés qui ne ménagent pas leur peine pour s’adapter aux valeurs et au mode de vie de la société allemande ne sont pas toujours reconnus et encore moins souvent récompensés. Mais on peut se demander si l’enseignement de la langue turque remédierait à cet état de chose. C’est pourtant la principale demande adressée par le Premier ministre Erdogan à la chancelière Merkel, autant en 2008 que lors de sa présente visite. De son côté, Angela Merkel n’a jamais attendu ni exigé des immigrés vivant en Allemagne qu’ils « s’assimilent » déclarant, au contraire, que « l’intégration n’a rien avoir avec une assimilation forcée ou avec un dénigrement des origines culturelles de quelqu’un. » Il semblerait même que ses espérances à l’égard des immigrés, qu’ils soient turcs ou pas, n’aient pas dépassé l’expectative d’une « reconnaissance et du respect du système juridique allemand dans sa totalité ».

Le one man show d’Erdogan à Düsseldorf se termine par une pluie de confettis rouges et blancs. « La Turquie est fière de vous ! » lance-t-il encore en quittant la scène. Les concitoyens, le peuple, les frères et les sœurs du Premier ministre turc s’apprêtent à rentrer chez eux – à Berlin, à Munich, à Hambourg ou à Brème. Il est peu probable qu’un seul d’entre eux en rapporte une seule idée pour améliorer sa vie en Allemagne, sans pour autant s’assimiler. En fait, « leur » Premier ministre n’a pas dit un seul mot à ce sujet. Pas grave. Il a promis de revenir dans quelques mois pour fêter le 50ème anniversaire de la signature de la convention sur le recrutement de main d’œuvre.

Libye : De nos envoyés spécieux

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Que ce passe-t-il en Libye ? La couverture médiatique déjà dénoncée dans ces pages tourne carrément au délire. Ainsi Le Figaro, journal habituellement peu connu pour son hystérie, ne cesse de tomber dans le piège sensationnaliste. Mardi dernier – 8 mars – on nous annonce que « l’aviation de Kadhafi pilonne un fief des insurgés » et que « les forces libyennes [..] ont mené des attaques aériennes contre le port de Ras Lanouf. En milieu de journée mardi, au moins quatre frappes aériennes ont frappé des habitations de cette ville tenue jusqu’ici par les rebelles. Un peu plus tard, six obus ont explosé à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Ras Lanouf, faisant un nombre indéterminé de blessés. Les opposants ont évoqué un déluge de feu. »

Et le bilan de ce « pilonnage », de ce « déluge de feu » ? La réponse est dans Le Figaro du mercredi 9 mars : « Mardi, nul n’a été touché à Ras Lanouf. » Pourtant un bruit court selon lequel « la veille au soir, une voiture remplie de civils en fuite a essuyé le choc d’une roquette tirée au bord de la route. » Ensuite on a droit à la prose qu’on connait : « Le pick-up est resté là, les portières lardées de shrapnels. Du sang tache les sièges où traînent des chaussures d’enfant. » Mais plus on s’approche moins on sait. « La voiture a été touchée par hasard alors qu’elle filait vers Benghazi. Tous les passagers sont morts», assure aux journalistes Sabra Mohammed, un rebelle. Pas si sûr finalement. « Le sort des quatre passagers est confus. Certains les disent seulement blessés. Seule certitude, ils sont les premières victimes de bombardements, jusqu’à présent curieusement imprécis. »

Quant aux célèbres mercenaires, on n’est pas plus avancé. Selon Le Figaro « non loin d’Adjedabia, deux chasseurs se sont écrasés intentionnellement. Les pilotes, issus d’Europe de l’Est, ont été capturés et sont détenus au secret. » . On ne demande qu’a y croire, mais alors, où sont-ils, ces pilotes ? Les rebelles auraient dû avoir intérêt à les montrer, à apporter la preuve irréfutable que le régime de Kadhafi s’appuie sur des mercenaires mais cette évidence n’éveille pas de soupçons.

Le cas du Figaro n’est bien sûr qu’un exemple. La même grille de lecture préétablie fait les mêmes dégâts chez la plupart des confrères. On croit savoir ce qui doit se passer et donc on ne pas capable de voir autre chose même en 24 heures sur 24 sur le sacro-saint « terrain ».

Libye : le sommet de la Ligue inénarrable

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La ligue arabe vient d’exécuter l’une de plus grandes pirouettes de l’histoire de la diplomatie. A la suite du sommet spécial organisé au Caire pour discuter de la crise libyenne, les 22 pays arabes ont appelé à la quasi unanimité (seules l’Algérie et la Syrie ont voté contre) à établir une « no fly zone » au-dessus du pays déchiré par la guerre civile ET ont en même temps rejeté toute intervention militaire étrangère…

Si aucun pays étranger ne peut établir cette zone d’exclusion, c’est soit qu’il revient à Kadhafi lui-même de faire abattre ses propres chasseurs-bombardiers soit qu’à force de vouloir faire tout et son contraire, on raconte n’importe quoi.

La raison en est toute simple. Par peur d’être les prochaines victimes de ce précédent, la Syrie, le Yémen et l’Algérie ont opposé un niet formel à toute ingérence en Libye. Pour sauver son sommet, Amr Moussa a dû concocter à la hâte une formule consensuelle mais aussi vide de sens… L’honneur de la ligue arabe est donc sauvé, les rebelles libyens apprécieront.

François Nourissier, l’homme qui ne s’aimait pas

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La disparition de François Nourissier a été saluée par des éloges unanimes. Peut-être un rien exagérés, mais il faut savoir que Nourissier a régné sans partage sur la bien mal nommée « République des lettres » dont il a été un apparatchik incroyablement manœuvrier, contrôlant de près ou de loin − le plus souvent de près −, les prix littéraires en étant resté bien longtemps l’inamovible président de l’Académie Goncourt et en ayant prodigué, pendant des décennies, des conseils plus ou moins bien avisés littérairement mais toujours bien vus tactiquement − c’est-à-dire commercialement − pour la maison Grasset.

Quelques tribunes et quelques feuilletons littéraires dans les magazines lus par la classe moyenne cultivée, celle des médecins de province abonnés au Grand livre du mois (c’est comme cela que j’ai lu Allemande, mon premier Nourissier) ont fait le reste : il était inattaquable, flatté parfois jusqu’à la bassesse par certains, qui confondaient le milieu littéraire avec le milieu tout court et Nourissier lui-même avec Vito Corleone. Pour ceux qui pourraient croire à une certaine malveillance de la part de votre serviteur, on pourra toujours se reporter aux deux volumes du Journal de Matthieu Galey, irremplaçable document sur le monde des lettres entre les années 1950 et le milieu des années 1980. C’est un texte admirable, un peu caviardé, précisément parce qu’il égratignait par trop certaines excellences dont, justement, François Nourissier.

C’est donc un peu de sa faute, à Nourissier, si tant de jeunes gens se sont détournés de ses livres à cause de son image et ont préféré, chez les contemporains qui avaient du style (car Nourissier a du style, malgré tout) aller lire Michel Déon, Michel Mohrt, Félicien Marceau ou même Jean Dutourd, récemment disparu.

C’est dommage, car l’œuvre de Nourissier restera. C’est l’œuvre d’un bourgeois qui s’assume en tant que tel, qui aime les belles voitures (lire l’excellent Autographies) et les propriétés de famille, mais sans ostentation. Il pratique une littérature de classe et il le sait. C’est quand on sait que l’on pratique une littérature de classe qu’on fait de la bonne littérature, parce qu’on sait sur qui et pour qui on écrit. Et la bourgeoisie, en économie, on peut ne pas aimer, mais en littérature, quand cela donne des romans comme Une Histoire française, Un petit bourgeois ou Le Musée de l’homme, on se dit que c’est plutôt une bonne chose.[access capability= »lire_inedits »]

Comme tout grand bourgeois né petit bourgeois, François Nourissier avait la peur du déclassement. Il était finalement un cousin éloigné, mais qui aurait réussi un beau mariage, du héros d’Orwell dans Et vive l’aspidistra ! Il avait aussi la culpabilité, très française, qui va avec une certaine aisance où le tweed, l’équitation, les jupes blanches des filles qui jouent au tennis, les villégiatures en Suisse ou en Provence et les chaussures anglaises ont leur part non négligeable. Alliée à une certaine fascination hypocondriaque pour son propre vieillissement (dans ses livres, il est toujours un peu étrangement pressé d’atteindre le grand âge), cette culpabilité crée un vrai tempérament littéraire, assez unique dans le paysage romanesque français.

Le héros-type de Nourissier, la plupart du temps, c’est Nourissier. On pourrait dire qu’il a inventé l’autofiction sans l’histrionisme qui va avec désormais. On peut être sans concessions avec soi-même, dresser la liste de ses maladies dès les années 1950 et traiter avec un certain courage celle de Parkinson, qui devait l’emporter, le tout en sachant se tenir. Ce n’est pas Christine Angot, tout de même, Nourissier. Question de style, encore une fois, de travail sur la phrase française. Il était de cette génération où l’on savait encore que la langue était un bien commun et où trouver sa petite musique, pour un écrivain, ne passait pas forcément par la déstructuration de la syntaxe, le style oral, le vocabulaire ordurier, à moins de s’appeler Céline. Or, Nourissier savait qu’il ne jouait pas dans la même catégorie, contrairement aux arrogants ectoplasmiques qui arrivent ces temps-ci sur le marché.

Pour reprendre le titre d’un de ses jolis romans sur ce qu’on n’appelait pas encore la middle-age crisis, François Nourissier voyait l’univers comme un homme qui vient d’attraper La Crève. État paradoxal cotonneux où pourtant tout apparaît très clair parce qu’un état physique inédit vous a forcé à changer de perspective. C’est the same old story depuis la fausse position prise par le jeune Proust dans son sommeil et qui lui donne l’illusion qu’une femme est à côté de lui.

Nourissier, lui, n’a pas trop aimé sa jeunesse, et encore moins son adolescence. On sait que des pantalons trop courts portés à 16 ans ou la maladresse d’une mère qui vous fait honte devant l’amoureuse convoitée peuvent donner de grandes œuvres. Complexe physique, complexe de classe, humiliation aggravée par le fait que c’est toute la France qui est humiliée par l’Occupation, tout cela donne des pages réellement admirables de haine de soi tranquille, sans excès, mais tenace.

Après, on se marie trop jeune et on écrit un premier roman chardonnien sur le couple, L’Eau grise, qui indiquera d’emblée la couleur très française, mais aussi un peu mélancolique, qui sera celle de toute votre œuvre.[/access]

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True Film

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J’ai vu True Grit pour consoler les frères Coen, injustement boudés par les Oscars. Eh bien, en tant que fan, je vous dois la vérité : c’est un foutu bon film certes, mais pas leur meilleur. Il n’ébranle même pas mon podium à moi (O’Brother, The Big Lebowski, Fargo).

Allez-y, contredisez-moi, citez d’autres titres… Ça ne fera que conforter ma thèse: Joel et Ethan ont déjà construit une œuvre universelle. Sinon, je vous demande un peu : comment vous et moi, malgré nos différences ontologiques, y trouverions-nous des références communes ?

Accessoirement, True Grit est le meilleur western à l’ouest du Pecos depuis Sergio Leone. Rien à voir avec la pénible période cow-boy-scout de Clint Eastwood[1. Pour moi, Un Monde parfait et Gran Torino sont les plus belles expressions de cette nostalgie de l’absolu qui caractérise l’œuvre de l’ami Clint], quand il se la jouait pâle cavalier des hautes plaines impitoyables. Un « Bon » bien sûr, avec en face plein de brutes et de truands − mais privé, face à eux, de l’arme de l’humour que lui donnait Sergio. Un Zorro sans Bernardo, mais muet pour deux.

Au moins, le western des frères Coen nous épargne-t-il ce hiératisme en plastique. Interviewé par Les Inrocks, Joel se donne même du mal pour expliquer. « Des bonnes histoires, y’a que ça de vrai ! », répète-t-il patiemment à Serge Kaganski, qui s’acharne à lui faire dire ce qu’il veut à tout prix entendre : la quintessence du substrat philosophique présupposé de la filmographie coénienne. Vous ne comprenez pas tout ? Moi non plus. Alors, rien de tel que le verbatim :

– Serge : Vos films racontent des histoires souvent absurdes, pleines de méprises et de quiproquos. Voulez-vous montrer l’absurdité de la vie ? Ou signifier que l’on ne peut pas maîtriser tous les paramètres de son existence et que la liberté est illusoire ?
– Joel : (…) Ce genre de situations absurdes donne de bonnes histoires, et il n’y a que ça qui nous intéresse.
Mais il en faut plus pour démonter Kaganski, qui revient aussitôt à la charge pour rappeler les frères Coen à leurs responsabilités putatives :
– Serge : Vous êtes quand même conscients que, dans des films comme Sang pour Sang, Miller’s Crossing, Fargo ou A Serious Man, vos personnages sont tous dépassés par des enchaînements de situations incontrôlables, et que cette constante dans votre travail signifie peut-être quelque chose ? (En d’autres termes : votre œuvre a peut-être un sens qui vous dépasserait vous-mêmes, sans me vanter)
Nous sommes parfaitement conscients de cet aspect de nos films, répond poliment Joel. Mais pour nous, ce sont avant tout de bonnes histoires…
L’artiste peint son tableau, chacun y voit ce qu’il veut, mais à quoi bon expliquer ce que l’on montre ?

Du rififi à Radio J

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C’est promis, plus jamais je ne l’appellerai Marine. Il paraît que l’usage de son seul prénom par les commentateurs contribue à la banaliser, à la « décontaminer » (ça, c’est le Nouvel Obs qui le dit, c’est donc du solide !). On n’ira pas, comme c’est la règle au Monde diplomatique, jusqu’à écrire « M. William Clinton » ou « M. Anthony Blair », mais nous tiendrons désormais à bonne distance langagière la présidente du Front National.

Madame Le Pen, donc, a provoqué l’émoi dans le shtetl et le mellah du judaïsme français lorsque le bruit s’est répandu qu’elle allait être l’hôte d’une émission-phare de la fréquence radiophonique juive, le Forum de Radio J, où le journaliste Frédéric Haziza s’entretient chaque dimanche matin avec une personnalité politique.

Cette initiative a fait l’effet d’une bombe : jamais, au grand jamais un responsable du Front National n’avait eu jusque-là la possibilité de s’adresser directement aux Juifs de France à travers un média communautaire. Les mots d’esprit du père de madame Le Pen, genre la Shoah « détail de l’Histoire » ou « Durafour crématoire » n’avaient pas fait rire dans le ghetto, et pour les comiques on a tout ce qu’il nous faut chez nous, de Popeck à Gad Elmaleh, en passant par Michel Boujenah.

Le président du CRIF, Richard Prasquier s’est offusqué du fait que l’on donne ainsi un certificat de cacherout à une dame réputée raciste. À l’inverse, Gilles-William Goldnadel, étoile montante dans le firmament communautaire, membre du conseil politique du CRIF, dénonce « un bridage de la pensée », « un manque de liberté d’expression » et un « déni de démocratie ». « On ne peut pas traiter sur le même plan l’homme du point de détail et sa fille qui a déclaré dans les colonnes du Point que la Shoah avait été le summum de la barbarie », a-t-il ajouté. Ce point de vue est également soutenu par Théo Klein « conscience de gauche » du judaïsme français.

On ne peut rien comprendre à toute cette histoire sans aller regarder de plus près cette fameuse fréquence (94.8 FM à Paris), qui est en fait partagée entre quatre radios, toutes juives, mais totalement indépendantes les unes des autres, et dotée chacune d’une ligne éditoriale autonome.

Radio J, celle par qui le scandale est arrivé, est dirigée par Serge Hajdenberg, le frère de Henri Hajdenberg qui fut président du CRIF à la fin du siècle dernier. Elle est l’héritière du courant « Renouveau juif » qui, dans les années 1980, avait pris la tête de la contestation de l’establishment communautaire jugé trop tiède dans son soutien à Israël et dans sa lutte contre l’antisémitisme en France. Henri s’est intégré plus tard dans les rangs des notables, alors que Serge a conservé l’esprit frondeur de sa jeunesse.
RCJ, dirigée par Shlomo Malka est, en revanche, la voix officielle du Fonds Social Juif Unifié (FSJU), principale institution du monde juif français qui mène des activités éducatives, culturelles et sociales à partir de ses locaux de la rue Broca, le centre Rachi[1. Par souci de transparence, il faut préciser que l’auteur de ces lignes est détenteur d’une chronique hebdomadaire sur cette radio, ce qui ne l’empêche pas de tacler le boss du FSJU avec d’autant plus de bonne conscience qu’il n’est pas rémunéré pour cette prestation….].

Les deux autres radios, Judaïques FM et Radio Shalom, moins bien dotées que les deux premières, défendent une ligne proche du « camp de la paix » israélien et, pour Radio Shalom, on note un penchant favorable à la monarchie marocaine dont le propriétaire de la station est proche…

C’est donc dans ce contexte de concurrence interne, principalement entre Radio J et RCJ, que l’on doit replacer le « coup » tenté par Radio J et Frédéric Haziza. Les « reprises » du lundi matin auraient été innombrables et la notoriété de la station et de son journaliste aurait grimpé en conséquence. Mais cette affaire est tout de même symptomatique de l’effet « madame Le Pen » sur l’ensemble du corps social français, jusque dans des secteurs qui devraient a priori rester de marbre devant la danse des sept voiles interprétée devant le pays par la candidate du FN à l’élection présidentielle de 2012.
Pour essayer d’y voir plus clair, il suffit de répondre à deux questions simples : madame Le Pen est-elle une personnalité politique comme une autre et les radios juives sont-elles des radios comme les autres ?

À questions simples, réponse compliquées, car on ne fréquente pas impunément le talmud. D’un point de vue juif, la présidente du Front national a explicitement rompu avec le discours de son père sur la Shoah en déclarant que cette dernière constituait « le summum de la barbarie ». Cette déclaration suffit-elle à la réintégrer dans la cohorte des personnalités « interviewables » sur 94.8 ? Pas nécessairement, car le FN, à ma connaissance, n’a pas exclu de ses rangs des gens comme Bruno Gollnisch qui soutiennent les négationnistes.

C’est la réponse à la deuxième question qui devrait, en principe, décider en dernier ressort du bienfondé d’une éventuelle invitation de madame Le Pen à l’antenne. Si tous les grands médias ont ouvert leurs micros à cette dernière, pourquoi faudrait-il s’interdire de faire de même, à moins de vouloir se limiter à diffuser les nouvelles internes à la communauté ? Radio J et RCJ, qui diffusent chacune une émission politique dominicale, où les leaders nationaux sont invités à s’exprimer sur tous les sujets d’actualité peuvent-elle ostraciser l’un d’entre eux au prétexte que ses positions risquent de choquer le public de cette fréquence ? J’aurais tendance à répondre non à cette question, car le seul tabou qu’il convient de ne pas briser pour ces radios c’est celui de faire la promotion des gens qui appellent à la destruction du peuple juif ou d’Israël, genre Ahmadinejad, Hamas ou Hezbollah.
Pour le reste, les auditeurs de cette fréquence sont des adultes responsables, souvent fort diplômés, dont le jugement ne saurait être subrepticement perverti par le discours enjôleur de madame Le Pen.

Ce qui est bien plus regrettable que cette bouffée d’indignation rituelle, c’est la disparition, après un demi-siècle de bons et loyaux services intellectuels de la revue L’Arche, qui était le rendez-vous mensuel de l’intelligentzia juive. Pierre Besnainou, directeur du FSJU et « cost-killer » intraitable, a jugé que ce machin pour intellos plombait le budget. Il faut dire qu’avant d’assumer cette charge communautaire, Besnainou avait été l’un des dirigeants de la boite de prod’ télé AB productions, où l’on sort son audimat dès qu’on entend le mot culture.

L’islam radical, un hoax maccarthyste ?

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« L’étendue de la radicalisation de la communauté musulmane américaine et la réponse de cette communauté » Voilà l’intitulé, on ne peut plus explicit lyrics, d’une commission d’enquête du Congrès américain dont le Représentant républicain de Long Island, Peter King est le maître d’œuvre.

Que n’a-t-il pas fait là ! Ne savait-il pas que le simple fait de nommer un tel problème allait lui attirer les foudres des défenseurs patentés des droits de l’homme, avec leurs vocabulaire habituel, amalgames, stigmatisations, faire le lit de truc ou de machin, etc. Non, le simple fait de se poser la question est en soi un acte « raciste », voire “maccarthyste” selon certains.

Tant pis si la principale organisation représentative de la communauté musulmane aux Etats-Unis, CAIR (Council on American-Islamic Relations), est régulièrement accusée d’être une succursale du Hamas ; tant pis si Al-Qaïda essaye de recruter des jeunes Américains musulmans pour des attentats-suicides ; tant pis si l’attitude de la communauté musulmane au lendemain du 11 septembre fut plus que discrète…

C’est à ce même titre que les débats sur la laïcité et l’Islam font un tel tollé en France, à tel point que le recteur Dalil Boubakeur en demande l’annulation, et qu’en Belgique, ils sont implicitement proscrits, tandis qu’au Pays Bas, on assassine ceux qui en parlent…

Gentils cagoulards, vilains laïcards

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Le Nouvel Obs a donc trouvé les coupables. Ceux qui décontaminent sans vergogne la « pensée FN ». Bien qu’ayant la particularité d’écrire pour les deux accusés principaux, Causeur et Marianne2, et d’avoir participé un jour à une université de la Fondation du 2 mars (Ex-MarcBloch) je ne reprendrai pas, point par point les actes d’accusation dressés par Laurent Joffrin et Ariane Chemin. Philippe Cohen a fait le boulot, beaucoup mieux que je ne pourrais le réaliser moi-même[1. Et quant à moi chers amis, vous pourrez lire ma réponse lundi (EL)].

En revanche, je m’étonne que l’une des deux procureurs se trouve être précisément celle qui suivait le dossier corse pour un grand journal du soir, entre 1999 et 2004. En se plongeant dans les archives on peut – entre autres – retrouver un portrait hagiographique de Jean-Guy Talamoni et une recension, empreinte d’admiration, de l’ouvrage de ce dernier.

Un exemple ? Dans le portrait, elle cite les paroles de Talamoni « Ni droite, ni gauche, Corse ! » qui souhaite se défendre des accusations de facho lancées par d’autres séparatistes, Santoni et Rossi. Dans le papier de ce matin, en revanche, elle cite un ex-collaborateur d’un député gaulliste qui rappelle que « les souverainistes ont été élevés dans le culte du ni droite ni gauche, qui est justement le slogan du FNJ ». Moralité : lorsque que l’on déclare s’affranchir de ce clivage, on est facho ou pas selon qu’on se trouve à Toulon ou à Bastia. Les courants marins, très certainement…

À la lecture de ces deux documents, je me suis tout de même demandé si Ariane Chemin n’avait pas pris le risque de décontaminer la pensée nationaliste corse. Quelle mauvaise langue je fais…
Références :

Jean-Guy Talamoni, nationaliste sans cagoule. Le Monde, par Ariane Chemin. Jeudi 17 mai 2001.
Jean-Guy Talamoni, ou le nationalisme corse raconté aux Français. Le Monde, par Ariane Chemin. Mercredi 28 novembre 2001.

A Tripoli, on aime le Tsunami

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On avait prévu ici même que les révoltes arabes risquaient d’apporter un répit inespéré à Laurent Gbabgo, en détournant miraculeusement d’Afrique de l’Ouest vers l’Afrique du Nord, les spotlights et la compassion occidentale qui s’ensuit.

Au titre de cette jurisprudence, il ne fait guère de doute que la catastrophe spectaculaire qui frappe le Japon et maints pays riverains du Pacifique apportera une bouffée d’oxygène providentielle à Kadhafi.

Le Frère guide étant ce qu’il est, nul doute qu’il verra là, non pas une coïncidence malheureuse pour les uns et heureuse pour lui-même, mais une prise de position divine, directe et explicite, en sa faveur…

« Bouteflika est disqualifié pour mener la transition »

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Élisabeth Lévy et Gil Mihaely : Abdelaziz Bouteflika entend rester président de la République algérienne jusqu’en 2014 et propose, pour toute concession, de ne pas briguer un nouveau mandat. Peut-il initier ou accompagner une transition démocratique ? Son premier pas − la fin de l’état d’urgence − ne s’applique pas à la capitale, Alger, placée sous état de siège. S’agit-il d’une manœuvre ?

Saïd Sadi : Remarquez que la concession qui consiste à renoncer à la présidence à vie qu’il s’était octroyée en 2009 ressemble étrangement au recul tactique tenté par Ben Ali et Moubarak quand ils ont compris que les menaces ne prenaient plus. Le scénario est invariable : menaces, simulacre d’écoute, promesse de réformes, renoncement à une nouvelle candidature puis sacrifice de seconds couteaux avant l’effondrement. Bouteflika est sans doute un peu rassuré : aussi est-il passé à la deuxième étape. Pour le reste, le pouvoir algérien louvoie, comme tous les régimes autocratiques agonisants et affaiblis par une contestation chronique − plus de 9700 émeutes en 2010. On lève l’état d’urgence mais on maintient l’état de siège sur la capitale, qui est la ville la plus sécurisée du pays, pour empêcher les manifestations. Le samedi 26 février, nous avons eu en face de nous 10 000 policiers de plus que les trois semaines précédentes. La télévision et la radio sont toujours aussi vulgaires. S’agissant de l’accompagnement d’une phase de transition, je me dois de dire que, malheureusement, Bouteflika, associé à trois putschs depuis 1962, est disqualifié pour une telle mission. La seule sincérité que l’on puisse lui reconnaître − et qu’il revendique, d’ailleurs −, c’est qu’il croit plus au despotisme qu’à la démocratie et qu’il connaît des sujets, pas des citoyens.

ÉL : Quelles sont vos exigences minimales ?[access capability= »lire_inedits »]

SS : Nous vivons une impasse historique. Maintenant que le pouvoir a épuisé toutes les manœuvres possibles, nous devons en sortir au moindre coût. L’idée d’une transition aussi courte que possible pilotée par des personnalités indépendantes qui s’interdiraient de prendre part aux compétions suivantes recueille un large consensus. La question des aménagements internes est politiquement dépassée. Pour être plus concret, la dissolution du DRS (les services spéciaux algériens), qui contrôlent tout et ne répondent de rien, et leur placement sous tutelle du pouvoir politique sont l’alpha et l’oméga de la crise algérienne. Il faudra aussi procéder à un audit sur la façon dont ont été gérées les ressources du pays, faute de quoi nous pourrions connaître des jacqueries ouvrant la voie à toutes les aventures. Le malheur algérien s’enracine dans une crise de confiance telle que, sans signes forts d’une réelle volonté de restaurer le sens de l’intérêt général, nous risquons de basculer dans le chaos. À la fin de cette phase transitoire, il faudra bien aller vers des élections sous surveillance internationale massive et qualifiée.

ÉL : Pouvez-vous préciser ? Êtes-vous plutôt sur la ligne de Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, qui demande des élections législatives et municipales anticipées, ou sur celle de l’ex-AIS (Armée islamique du salut) de Madani Mezrag, qui pense qu’il faut commencer par réviser la Constitution ?

SS : La Constituante est une revendication qui remonte à 1962, alors cessons de mettre les islamistes à toutes les sauces et de juger toute proposition à l’aune d’un alignement avec les islamistes ou d’une compromission avec les militaires. Le climat politique permettait-il aux Algériens de débattre en toute sérénité pour élaborer une Constitution garantissant les libertés ? C’est seulement aujourd’hui que cette possibilité apparaît. Quant à organiser des élections avec l’administration actuelle, autant redemander clairement sa part dans les quotas de sièges distribués par les services spéciaux qui manipulent les élections depuis l’indépendance.

ÉL : La Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) a d’ailleurs éclaté en deux tendances. Quelles sont les raisons de la scission ? Quelles conséquences aura-t-elle pour l’avenir du mouvement ?

SS : Sur la trentaine d’organisations que comptait la CNCD, cinq ont décidé de répondre favorablement à l’invitation d’un vieux notable du FLN qui proposait de trouver une issue à la crise en élargissant le pouvoir à de nouveaux clans, quitte à sacrifier Bouteflika. Cela aurait signifié que le système restait en place. Or, notre objectif est de changer de système, pas de nous faire une place dans le circuit clientéliste. Je crois donc que les défections ont permis une salutaire décantation.

ÉL :Pensez-vous que le régime pourrait aujourd’hui mener une répression aussi féroce que dans les années 1980 et 1990 sans s’aliéner le soutien de l’Europe ?

SS : Tout est possible, car les intérêts en jeu et les malversations commises sont bien plus importants que ceux qu’on commence à découvrir en Tunisie, en Égypte et, probablement demain, en Libye. S’agissant de la complicité dont a bénéficié le pouvoir algérien de la part des Occidentaux, elle est heureusement beaucoup moins active aujourd’hui. Notons que les Américains ont été les premiers à rompre avec l’exception algérienne qui interdisait tout commentaire sur les agissements du régime.

ÉL : Dans ces conditions, et alors que Bouteflika mise sur l’usure du mouvement, comment pouvez-vous mobiliser sans tomber dans le piège de la violence ?

SS : Nous devons éviter deux pièges. D’abord, ne pas favoriser ou accompagner des émeutes comme celles de janvier, en grande partie suscitées par le pouvoir d’ailleurs. Par ailleurs, résister aux manœuvres visant à faire dériver la contestation en affrontements claniques. Si le pouvoir joue l’usure, nous tablons sur la durée. Nous devons faire preuve de détermination sans céder à la précipitation ou à la provocation.

ÉL :Comment expliquez-vous que les manifestations ne prennent pas vraiment ? La peur de la répression n’est pas un motif suffisant : en 1980, 1988, 1991, la peur était là. Et les Tunisiens, les Égyptiens, les Libyens avaient aussi d’excellentes raisons d’avoir peur. Ne croyez-vous pas que l’opposition a un problème de crédibilité ?

SS : L’opposition n’a pas un problème de crédibilité mais de visibilité. Cela fait bientôt huit ans que je n’ai pas pu dire un mot à la radio ou à la télévision algérienne en dehors des « fenêtres » électorales. Mais sans le travail quotidien de proximité de l’opposition, les jeunes Algériens seraient encore soumis aux tentations extrémistes. Pour ce qui est de la faiblesse relative de la contestation en Algérie face à la puissance des soulèvements en Tunisie, en Égypte et en Lybie, elle a une explication paradoxale : la contestation est presque permanente depuis 1980 et, après le paroxysme de violence des années 1990, les fureurs se sont diluées dans des revendications catégorielles. Il faudra un peu de temps pour ressouder toutes ces énergies. De plus, le pouvoir algérien dispose d’une cagnotte de 155 milliards de dollars, ce qui lui donne une marge que n’avaient pas ses voisins. Bouteflika tente d’éteindre les innombrables foyers de tensions en déversant de l’argent public sur tous les secteurs de la société. Cela peut ralentir la dynamique du changement. Mais le rejet est peut-être plus profond encore en Algérie car les citoyens savent que le désastre vécu par la population, notamment par la jeunesse, ne doit rien à un manque de ressources et tout à leur accaparement.

ÉL : En 1991, après la victoire du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des législatives, vous avez approuvé l’interruption des élections et fait alliance avec le pouvoir. Et quand on cite votre nom devant des Algériens à Paris, beaucoup rappellent spontanément cet épisode. Aujourd’hui, tout le monde explique que l’alternative islamistes/militaires était une fausse alternative brandie par les régimes pour obtenir le soutien de l’Occident. Entre les barbus et les militaires, regrettez-vous, en ce cas, d’avoir choisi les seconds ? Et si on se réjouit, aujourd’hui, de voir des régimes corrompus chassés par la rue, ne fallait-il pas accepter qu’ils soient balayés par les urnes, même par des islamistes ?

SS : Il est toujours facile de jouer le destin d’un peuple à la roulette russe quand on est installé avec sa famille en France ou en Suisse. Ce qui s’est passé en 1991 n’est pas comparable aux soulèvements authentiquement populaires d’aujourd’hui. La victoire du FIS, c’était le résultat des manœuvres du régime qui, pour détruire les forces démocratiques, avait, classiquement, tenté d’instrumentaliser le courant islamiste, lui livrant l’École, le commerce et, dans une certaine mesure, les médias. En 1991, l’échec de ses intrigues nous a explosé à la figure à tous. Car les apprentis-sorciers ont été débordés par leur jeu, manquant d’entraîner la nation dans leur sillage. Reste maintenant à décoder cette petite propagande qui suggère qu’en Algérie, celui est contre l’extrémisme religieux est automatiquement avec les militaires, même si ces derniers l’ont arrêté et torturé à plusieurs reprises. Pourquoi ne dirait-on pas de de Gaulle qu’il était stalinien puisqu’il a combattu, dans la Résistance, avec des communistes ? Il y a quelque chose de trivialement raciste (je ne suis pourtant pas amateur de facilités tiers-mondistes) dans cet aveuglement qui dénie par principe le droit à l’Algérien d’exister en tant qu’acteur politique autonome. Dans le meilleur des cas, le démocrate non franchisé par Paris ne peut être qu’un supplétif de militaires.

ÉL : Là, vous charriez ! Qui a dénié aux Algériens le droit d’être des acteurs politiques autonomes : ceux qui étaient pour que l’on respecte le résultat des urnes ou ceux qui demandaient qu’on l’ignore ? Vous semblez en effet oublier un léger détail : c’était peut-être fâcheux, mais le FIS avait gagné les élections !

SS : Nul ne conteste cela. Mais remporter une élection ne donne pas le droit de décréter que l’individu non-conforme à la norme du vainqueur doit disparaître. Or, dans l’exaltation de l’époque, c’était bien de cela dont il s’agissait. L’islamisme algérien était un élan de colère sans consistance idéologique. En l’absence de clergé à l’iranienne, il était difficile de décrypter ses orientations et de deviner ses intentions. L’Algérie aurait pu sortir de l’Histoire.

Je vais vous dire une chose qui va à rebrousse-poil de toutes les thèses serinées par la presse de gauche pendant des années. Sans l’irruption de la société civile, particulièrement vigoureuse à l’époque, une bonne partie de l’armée algérienne était prête à négocier avec les islamistes pourvu que ses intérêts fussent préservés. Aujourd’hui, et après les événements que l’on sait, le courant islamiste a considérablement mûri. Au passage, l’un des mérites de la CNCD est justement d’avoir su fédérer des tendances différentes voire franchement opposées.

ÉL : Mais en 1999, après l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, votre parti accepte de participer au gouvernement. Pourquoi et sur quelles bases ? Et rétrospectivement, était-ce une erreur?

SS : Quand Bouteflika est revenu aux affaires après en avoir été éloigné pendant vingt ans, il a assuré à tous ses interlocuteurs avoir pris acte des errements d’un pouvoir qu’il avait longtemps exercé. Il semblait déterminé à changer les pratiques. Pour ma part, j’attendais de voir du concret sur les réformes de l’École, de l’État, de la justice, du statut de la femme. Quand il a installé des commissions sur tous ces sujets, nous avons pensé que peut-être… Nous avons décidé de participer au gouvernement mais, malgré son insistance, j’ai refusé d’y aller personnellement, pour me donner le temps de tester sa volonté. Après dix mois, il a fallu se rendre à l’évidence : le système était bloqué. Et mon parti a quitté le gouvernement. Rétrospectivement, fallait-il accepter cette proposition ? Très clairement, oui. Nous avions longuement débattu et beaucoup consulté : j’ai rencontré 43 ambassadeurs. Refuser revenait à s’installer dans le rôle d’opposant professionnel. En termes de pédagogie politique, c’était la première fois qu’un parti algérien accédait au gouvernement après un débat public et en sortait pour désaccord. Je vous rappelle que tous les partis algériens sans exception ont, à un moment ou un autre et d’une façon ou d’une autre, participé au gouvernement. Certains l’ont fait de manière transparente en respectant leurs principes, d’autres s’y sont abîmés de façon honteuse avant d’en être exclus.

ÉL : Votre parti, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), est né au moment du « Printemps berbère » et n’a jamais réussi à sortir de cet ancrage kabyle. En supposant que le régime finisse par tomber, y a-t-il un risque de partition du pays sur des bases ethniques ?

SS : Encore un cliché plus ou moins malicieusement entretenu. Malgré les fraudes brejnéviennes, nous avons pu gagner des mairies dans tout le pays. Il y a deux semaines, le maire d’une commune du Sud-Ouest à majorité RCD (Béni-Abbès, située à plus de 1200 kilomètres de la Kabylie) a été destitué par le ministre de l’Intérieur en violation de toutes les lois car il refusait de se renier et de rallier le FLN. Un épisode comparable avait eu lieu il y a quelques mois à Berriane, une grande ville du Sahara central. Il est vrai néanmoins que le pouvoir algérien a tout fait pour nous ghettoïser. En vain. Le tribalisme est dans les têtes des dirigeants, pas dans celles des citoyens. Savez-vous que les treize ministères les plus importants sont aujourd’hui occupés par des membres de la tribu du président Bouteflika ? En réalité, c’est le statu quo qui crée un risque d’implosion. Née en réaction à la violence coloniale, la conscience nationale est fragile et le régionalisme exacerbé entretenu par le pouvoir a aggravé les fractures souterraines. Dans cet État déliquescent, la tentation du repli, sur des bases régionales plutôt qu’ethniques, est générale.

ÉL : Le régime est-il un bloc homogène ou y a-t-il en son sein des divergences dont vous pourriez jouer ? Et quel est l’état d’esprit de la troupe ? Peut-on imaginer un retournement de l’armée ou d’une partie d’entre elle ?

SS : Le régime est à l’évidence usé, miné, divisé. À l’intérieur des institutions, des femmes et des hommes sont scandalisés par la prédation qu’ils observent en toute impuissance. D’autres sont mécontents parce qu’ils n’ont pas obtenu leur part de la rente ou la promotion à laquelle ils s’attendaient. Enfin, la situation régionale aggrave l’appréhension des uns, tempère le zèle des autres et amplifie le malaise d’un pouvoir qui ne parvient même plus à mobiliser ses clientèles. On peut supposer que l’armée n’échappe pas à ce malaise, pour des raisons générationnelles autant que politiques. Lors des affrontements avec les troupes anti-émeute, nous sommes nombreux à avoir vu des jeunes recrues pleurer quand elles recevaient l’ordre de charger.

L’un des premiers effets du changement en Tunisie a été de précipiter des milliers de Tunisiens vers l’Italie, comme si la première des libertés était de pouvoir partir, alors même que l’avenir semble s’ouvrir chez eux. Faut-il en conclure que ce n’est pas d’abord à la liberté qu’aspirent les peuples révoltés mais à la sécurité économique et à une vie matérielle meilleure − ce qui serait d’ailleurs parfaitement légitime ?
Nous voulons les deux, mon capitaine ! En Tunisie, on sent la fureur de vivre des jeunes qui ne peuvent et ne veulent pas comprendre que le destin individuel n’est jamais aussi bien assuré que lorsqu’il est adossé à une épopée collective. D’autres fuient par peur, car après vingt-trois ans de dictature, beaucoup redoutent d’avoir à répondre de leurs compromissions. Enfin, le renversement du régime a mécaniquement perturbé les structures de contrôle aux frontières, ce qui a amplifié une tendance chronique à l’exode. Il faudra nécessairement un peu de temps pour que les vrais débats s’engagent et que les perspectives porteuses d’espoir soient clairement formulées et audibles.

ÉL : On reproche beaucoup à la France, à tort selon nous, de ne pas affronter son passé, notamment colonial. Mais le problème n’est-il pas bien plus sérieux en Algérie ou une histoire officielle et fantasmatique a fait disparaître la vérité historique ? Le jour où Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb concourt à l’Oscar du meilleur film étranger, quelles répercussions auraient, selon vous, la fin de l’État-FLN sur la question de la mémoire franco-algérienne ?

SS : La question est mal posée. Votre rapport à votre mémoire est un problème franco-français. Mais si on me demande mon avis en tant qu’ami du peuple français, j’oserai quand même dire qu’il y a dans votre histoire des périodes un peu plus valorisantes que la « colonisation positive » à revendiquer. Pour sa part, le pouvoir algérien torture, encore aujourd’hui, et manipule la Guerre de libération pour faire oublier ses turpitudes. Cela dit, entre les chimères de l’Algérie française et la révolution cristalline que tout le monde nous envie, il doit y avoir place pour une relation adulte, sincère et apaisée entre l’Algérie et la France.

ÉL : Vous connaissez la blague: « Papa, la colonisation a duré cent trente ans. Et l’indépendance, ça va durer combien de temps ? » Vous est-il arrivé de penser qu’après tout, une Algérie française qui aurait forcément évolué vers la démocratie aurait été préférable à l’Algérie indépendante ?

SS : La colonisation n’aurait pas « forcément » évolué vers la démocratie. Il n’y a pas d’exemple où cela s’est passé ainsi, du moins quand colonisateurs et colonisés étaient de religions et de cultures différentes. Le phénomène colonial n’a jamais été conçu pour libérer ou émanciper un peuple. Quand quelques progrès ont pu atteindre l’indigène, ce fut accidentel, tardif et périphérique. Pour ma génération, qui a subi la colonisation dans son enfance, elle était synonyme d’occupation d’un pays, d’asservissement d’un peuple et de spoliation de ses richesses. Quand à savoir ce que nous avons fait de notre libération, c’est une autre affaire. Des jeunes un peu fous se sont sacrifiés pour donner à leur peuple « un Etat démocratique et social garantissant la primauté du politique sur le militaire ». La mission historique de ma génération est de mener ce projet à son terme.[/access]

Immigrés turcs, ne vous assimilez pas !

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« Intégrez-vous mais ne vous assimilez pas ! », lance le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, lors d’un meeting organisé à Düsseldorf, dimanche dernier. La foule l’acclame. Et quelle foule ! Le Palais des Congrès rassemble pas moins de 10.000 personnes, des Allemands d’origine turque. Depuis le fameux « Ich bin ein Berliner » prononcé par JFK du balcon de la Rathaus Schönenberg en 1961, aucun homme politique n’avait réussi à mobiliser une telle masse de gens outre Rhin, même pas Helmut Kohl au moment de la chute du mur.

C’est qu’ Erdogan connaît bien son peuple. Que ce peuple vive en Allemagne, détienne dans sa grande majorité la nationalité allemande et n’ait bien souvent de la Turquie qu’une vision réduite aux dimensions d’une carte postale envoyée par un lointain cousin resté au pays, ne change rien à l’affaire. « Ils vous appellent travailleurs immigrés, étrangers, Allemands turcs. Mais c’est sans importance comment ils vous appellent, ici. Vous êtes mes concitoyens, vous êtes mon peuple, vous êtes mes amis, vous êtes mes frères et mes sœurs ! ». Les hommes agitent le drapeau rouge et blanc de la Turquie. Les femmes essuient des larmes. Les jeunes en quête d’identité, issus de la troisième ou de la quatrième génération, acquiescent sans broncher quand il leur est dit qu’ils font « partie de l’Allemagne » mais aussi « partie de la grande Turquie ! ». Et le Premier ministre turc de leur expliquer que la Turquie évolue : « À présent mes compatriotes ne voyagent plus en bus, ils voyagent en avion ! ». Mieux encore, « La Turquie s’apprête à construire ses propres avions de guerre ! ».

Recep Tayyip Erdogan aurait pu en rester là. Il a pansé les blessures, il a soulagé les peines. Seulement, le 12 juin, date des élections législatives en Turquie, approche. Et si le Premier ministre turc connaît bien son peuple, force est de constater qu’il connaît tout aussi bien ses électeurs. Or, ceux d’entre eux qui, vivant en Allemagne, possèdent un passeport turc n’hésitent pas une seconde à prendre l’avion avec l’unique objectif de glisser leur bulletin de vote dans une urne disposée à l’aéroport d’Ankara ou d’Istanbul. Ils ont été des milliers à le faire lors des élections de 2007. C’est à eux en premier lieu que s’adresse le message d’avertissement contre les supposés méfaits de l’assimilation : « Je voudrais que vous appreniez l’allemand, je voudrais que vos enfants apprennent l’allemand, qu’ils étudient et obtiennent des diplômes. Je voudrais qu’ils deviennent médecins et hommes politiques, ici, en Allemagne. Mais je ne voudrais pas que vous vous assimiliez. Personne n’a le droit de vous déposséder de votre culture et de votre identité ! ». Des propos semblables à ceux qu’il avait prononcés à Cologne il y a trois ans. Sa réception dans les médias et la classe politique allemande risque d’être la même qu’à l’époque. D’ailleurs, le Premier ministre turc qui ne l’ignore pas a déclaré : « Je sais que, dès demain, les médias vont critiquer mon propos, mais ce sera une erreur. ».

Une erreur ? Humm… Si erreur il y a eu, il conviendrait peut-être de la chercher dans la tentation à laquelle a succombé la presse allemande préférant pinailler sur la notion d’« assimilation » que mettre en évidence le manège électoraliste du Premier ministre turc. Car il faut quand même une sacrée dose de mauvaise foi pour affirmer que le problème de l’intégration des immigrés turcs résulterait en premier lieu d’une incompréhensible obstination des Allemands à ne pas vouloir bien les accueillir. Certes, les efforts de ceux parmi les immigrés qui ne ménagent pas leur peine pour s’adapter aux valeurs et au mode de vie de la société allemande ne sont pas toujours reconnus et encore moins souvent récompensés. Mais on peut se demander si l’enseignement de la langue turque remédierait à cet état de chose. C’est pourtant la principale demande adressée par le Premier ministre Erdogan à la chancelière Merkel, autant en 2008 que lors de sa présente visite. De son côté, Angela Merkel n’a jamais attendu ni exigé des immigrés vivant en Allemagne qu’ils « s’assimilent » déclarant, au contraire, que « l’intégration n’a rien avoir avec une assimilation forcée ou avec un dénigrement des origines culturelles de quelqu’un. » Il semblerait même que ses espérances à l’égard des immigrés, qu’ils soient turcs ou pas, n’aient pas dépassé l’expectative d’une « reconnaissance et du respect du système juridique allemand dans sa totalité ».

Le one man show d’Erdogan à Düsseldorf se termine par une pluie de confettis rouges et blancs. « La Turquie est fière de vous ! » lance-t-il encore en quittant la scène. Les concitoyens, le peuple, les frères et les sœurs du Premier ministre turc s’apprêtent à rentrer chez eux – à Berlin, à Munich, à Hambourg ou à Brème. Il est peu probable qu’un seul d’entre eux en rapporte une seule idée pour améliorer sa vie en Allemagne, sans pour autant s’assimiler. En fait, « leur » Premier ministre n’a pas dit un seul mot à ce sujet. Pas grave. Il a promis de revenir dans quelques mois pour fêter le 50ème anniversaire de la signature de la convention sur le recrutement de main d’œuvre.

Libye : De nos envoyés spécieux

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Que ce passe-t-il en Libye ? La couverture médiatique déjà dénoncée dans ces pages tourne carrément au délire. Ainsi Le Figaro, journal habituellement peu connu pour son hystérie, ne cesse de tomber dans le piège sensationnaliste. Mardi dernier – 8 mars – on nous annonce que « l’aviation de Kadhafi pilonne un fief des insurgés » et que « les forces libyennes [..] ont mené des attaques aériennes contre le port de Ras Lanouf. En milieu de journée mardi, au moins quatre frappes aériennes ont frappé des habitations de cette ville tenue jusqu’ici par les rebelles. Un peu plus tard, six obus ont explosé à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Ras Lanouf, faisant un nombre indéterminé de blessés. Les opposants ont évoqué un déluge de feu. »

Et le bilan de ce « pilonnage », de ce « déluge de feu » ? La réponse est dans Le Figaro du mercredi 9 mars : « Mardi, nul n’a été touché à Ras Lanouf. » Pourtant un bruit court selon lequel « la veille au soir, une voiture remplie de civils en fuite a essuyé le choc d’une roquette tirée au bord de la route. » Ensuite on a droit à la prose qu’on connait : « Le pick-up est resté là, les portières lardées de shrapnels. Du sang tache les sièges où traînent des chaussures d’enfant. » Mais plus on s’approche moins on sait. « La voiture a été touchée par hasard alors qu’elle filait vers Benghazi. Tous les passagers sont morts», assure aux journalistes Sabra Mohammed, un rebelle. Pas si sûr finalement. « Le sort des quatre passagers est confus. Certains les disent seulement blessés. Seule certitude, ils sont les premières victimes de bombardements, jusqu’à présent curieusement imprécis. »

Quant aux célèbres mercenaires, on n’est pas plus avancé. Selon Le Figaro « non loin d’Adjedabia, deux chasseurs se sont écrasés intentionnellement. Les pilotes, issus d’Europe de l’Est, ont été capturés et sont détenus au secret. » . On ne demande qu’a y croire, mais alors, où sont-ils, ces pilotes ? Les rebelles auraient dû avoir intérêt à les montrer, à apporter la preuve irréfutable que le régime de Kadhafi s’appuie sur des mercenaires mais cette évidence n’éveille pas de soupçons.

Le cas du Figaro n’est bien sûr qu’un exemple. La même grille de lecture préétablie fait les mêmes dégâts chez la plupart des confrères. On croit savoir ce qui doit se passer et donc on ne pas capable de voir autre chose même en 24 heures sur 24 sur le sacro-saint « terrain ».