« Intégrez-vous mais ne vous assimilez pas ! », lance le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, lors d’un meeting organisé à Düsseldorf, dimanche dernier. La foule l’acclame. Et quelle foule ! Le Palais des Congrès rassemble pas moins de 10.000 personnes, des Allemands d’origine turque. Depuis le fameux « Ich bin ein Berliner » prononcé par JFK du balcon de la Rathaus Schönenberg en 1961, aucun homme politique n’avait réussi à mobiliser une telle masse de gens outre Rhin, même pas Helmut Kohl au moment de la chute du mur.

C’est qu’ Erdogan connaît bien son peuple. Que ce peuple vive en Allemagne, détienne dans sa grande majorité la nationalité allemande et n’ait bien souvent de la Turquie qu’une vision réduite aux dimensions d’une carte postale envoyée par un lointain cousin resté au pays, ne change rien à l’affaire. « Ils vous appellent travailleurs immigrés, étrangers, Allemands turcs. Mais c’est sans importance comment ils vous appellent, ici. Vous êtes mes concitoyens, vous êtes mon peuple, vous êtes mes amis, vous êtes mes frères et mes sœurs ! ». Les hommes agitent le drapeau rouge et blanc de la Turquie. Les femmes essuient des larmes. Les jeunes en quête d’identité, issus de la troisième ou de la quatrième génération, acquiescent sans broncher quand il leur est dit qu’ils font « partie de l’Allemagne » mais aussi « partie de la grande Turquie ! ». Et le Premier ministre turc de leur expliquer que la Turquie évolue : « À présent mes compatriotes ne voyagent plus en bus, ils voyagent en avion ! ». Mieux encore, « La Turquie s’apprête à construire ses propres avions de guerre ! ».

Recep Tayyip Erdogan aurait pu en rester là. Il a pansé les blessures, il a soulagé les peines. Seulement, le 12 juin, date des élections législatives en Turquie, approche. Et si le Premier ministre turc connaît bien son peuple, force est de constater qu’il connaît tout aussi bien ses électeurs. Or, ceux d’entre eux qui, vivant en Allemagne, possèdent un passeport turc n’hésitent pas une seconde à prendre l’avion avec l’unique objectif de glisser leur bulletin de vote dans une urne disposée à l’aéroport d’Ankara ou d’Istanbul. Ils ont été des milliers à le faire lors des élections de 2007. C’est à eux en premier lieu que s’adresse le message d’avertissement contre les supposés méfaits de l’assimilation : « Je voudrais que vous appreniez l’allemand, je voudrais que vos enfants apprennent l’allemand, qu’ils étudient et obtiennent des diplômes. Je voudrais qu’ils deviennent médecins et hommes politiques, ici, en Allemagne. Mais je ne voudrais pas que vous vous assimiliez. Personne n’a le droit de vous déposséder de votre culture et de votre identité ! ». Des propos semblables à ceux qu’il avait prononcés à Cologne il y a trois ans. Sa réception dans les médias et la classe politique allemande risque d’être la même qu’à l’époque. D’ailleurs, le Premier ministre turc qui ne l’ignore pas a déclaré : « Je sais que, dès demain, les médias vont critiquer mon propos, mais ce sera une erreur. ».

Une erreur ? Humm… Si erreur il y a eu, il conviendrait peut-être de la chercher dans la tentation à laquelle a succombé la presse allemande préférant pinailler sur la notion d’« assimilation » que mettre en évidence le manège électoraliste du Premier ministre turc. Car il faut quand même une sacrée dose de mauvaise foi pour affirmer que le problème de l’intégration des immigrés turcs résulterait en premier lieu d’une incompréhensible obstination des Allemands à ne pas vouloir bien les accueillir. Certes, les efforts de ceux parmi les immigrés qui ne ménagent pas leur peine pour s’adapter aux valeurs et au mode de vie de la société allemande ne sont pas toujours reconnus et encore moins souvent récompensés. Mais on peut se demander si l’enseignement de la langue turque remédierait à cet état de chose. C’est pourtant la principale demande adressée par le Premier ministre Erdogan à la chancelière Merkel, autant en 2008 que lors de sa présente visite. De son côté, Angela Merkel n’a jamais attendu ni exigé des immigrés vivant en Allemagne qu’ils « s’assimilent » déclarant, au contraire, que « l’intégration n’a rien avoir avec une assimilation forcée ou avec un dénigrement des origines culturelles de quelqu’un. » Il semblerait même que ses espérances à l’égard des immigrés, qu’ils soient turcs ou pas, n’aient pas dépassé l’expectative d’une « reconnaissance et du respect du système juridique allemand dans sa totalité ».

Le one man show d’Erdogan à Düsseldorf se termine par une pluie de confettis rouges et blancs. « La Turquie est fière de vous ! » lance-t-il encore en quittant la scène. Les concitoyens, le peuple, les frères et les sœurs du Premier ministre turc s’apprêtent à rentrer chez eux – à Berlin, à Munich, à Hambourg ou à Brème. Il est peu probable qu’un seul d’entre eux en rapporte une seule idée pour améliorer sa vie en Allemagne, sans pour autant s’assimiler. En fait, « leur » Premier ministre n’a pas dit un seul mot à ce sujet. Pas grave. Il a promis de revenir dans quelques mois pour fêter le 50ème anniversaire de la signature de la convention sur le recrutement de main d’œuvre.

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