photo : The Catholic Sun

Le serial-prophète Emmanuel Todd triomphait il y a quelques semaines sur France Culture en déclarant que les révolutions arabes étaient une catastrophe pour les islamophobes. C’est parfaitement faux, à moins qu’il ait voulu dire que ceux qui redoutaient de voir l’islam politique des islamistes prendre trop d’importance dans le processus de démocratisation des pays arabes risquaient de voir leurs pires craintes se confirmer. À vrai dire, on préférerait que les révolutions arabes soient une catastrophe pour les islamistophiles, mais elles n’en prennent guère le chemin. C’est bien autour de l’islam que paraissent s’organiser les forces politiques les plus dynamiques dans les pays arabes touchés par ce Printemps tant célébré de ce côté-ci de la Méditerranée[1. Au passage, notons que selon un sondage réalisé pour Nouvelobs.com les Français, malgré la vague d’islamophobie qui paraît-il submerge notre pays, se montrent dans leur grande majorité (63%) emballés par ce printemps arabe, les enthousiastes étant particulièrement nombreux à gauche et dans les classes les plus éduquées].

Les chrétiens d’Orient, bien qu’ils soient dans l’ensemble eux aussi plus éduqués que leurs compatriotes, sont plus circonspects. Selon Georges El-Choueifati, un chrétien maronite libanais, fondateur de l’association du Frère Estephan Nehme[2. Qui vise à rapprocher paroisses françaises et paroisses du Proche et du Moyen-Orient], « si les chrétiens d’Orient, plus occidentalisés que leur compatriotes, aspirent pour la plupart à la liberté politique que promettent ces mouvements populaires, ils redoutent aussi l’avènement de régimes dont les leaders afficheraient ouvertement leurs convictions islamistes ».

Le dilemme politique auquel sont confrontés les pays arabes abritant des minorités religieuses est à la fois simple et cruel : alors que la tyrannie protège généralement les minorités, la liberté est souvent accompagnée de leur persécution. La démocratie arabe naissante semble fondée sur une union nationale cimentée par une religion dominante et identitaire (à l’image de ce que fut longtemps l’orthodoxie en Grèce) tandis que la dictature encourageait un certain pluralisme qui lui valait la reconnaissance, la loyauté et le soutien des protégés du régime.

C’est notamment le cas en Syrie où le régime alaouite, incontestablement tyrannique, protège néanmoins les chrétiens qui pour la plupart ne redoutent rien tant que l’arrivée au pouvoir d’une majorité sunnite vindicative. Selon certains témoignages difficiles à confirmer, des églises seraient menacées et l’un des slogans les plus populaires des manifestants serait : « Alaouites au cimetière, chrétiens à Beyrouth. »

Si, au sujet de la Syrie, on en est aux suppositions, en Egypte, les problèmes sont malheureusement avérés : aujourd’hui, seule l’armée paraît être en mesure de protéger plus ou moins bien les Coptes contre les exactions des islamistes.

On a récemment vu des Egyptiens musulmans de la région de Qena manifester avec succès pour refuser la nomination d’un gouverneur chrétien pour succéder à l’ancien gouverneur de l’ère Moubarak, également chrétien. On a d’abord reproché au nouveau gouverneur sa proximité avec l’ancien régime, puis les accusations se sont focalisées sur sa confession chrétienne : on l’accusait préventivement d’être porté sur la boisson. Au nom de la toute nouvelle toute belle démocratie égyptienne, la majorité musulmane locale exigeait un gouverneur qui lui ressemble, c’est-à-dire musulman.

Dans un article intitulé « À Qena, malgré la « révolution » la peur demeure pour les Coptes », La Croix développe la thèse selon laquelle ce n’est pas malgré, mais de plus en plus à cause de cette révolution printanière que les Coptes, toujours suspects aux yeux de leurs compatriotes de compromission avec l’Occident, ont aujourd’hui peur. Ce ne sont pas les manifestations de salafistes devant les églises, plus massives chaque vendredi, qui vont les rassurer. Et encore moins la recrudescence de la violence. Il y a quelques semaines, des Coptes ont été tués par balles par des gens qui ne supportaient pas que des chrétiens aient manifesté après l’incendie criminel d’une de leurs églises. Les Frères musulmans, qui viennent de créer leur parti politique (Liberté et Justice), ont oublié leur promesse de ne pas présenter de candidats dans plus d’un tiers des circonscriptions. Désormais ils visent la moitié des sièges disponibles aux prochaines élections législatives[3. pour donner une idée de leur plateforme politique, l’un de ses dirigeants a récemment déclaré qu’il prônait l’application de la Charia et des châtiments divins pour la nouvelle Egypte, avant de se rétracter d’une façon bien peu convaincante].

Dans un dialogue avec Abdelwahab Meddeb publié récemment dans Le Monde, Tariq Ramadan explique que « [dans le monde arabe] la sécularisation est historiquement associée à la colonisation ou à la dictature ». Inversement, le droit de pratiquer dans l’espace public et la possibilité, pour la religion, de jouer un rôle politique, peuvent être considérés comme émancipateurs. Ce qui explique que le discours religieux soit le plus crédible politiquement de la Tunisie à la Syrie en passant par la Libye.

L’exclusion des chrétiens des nations arabes au moment même où elles semblent arriver à maturité, serait l’issue tragique d’une longue histoire. Au XIXème siècle, en raison notamment de l’existence parmi eux d’une bourgeoisie, acteur majeur et nécessaire des cristallisations nationales partout dans le monde, les chrétiens jouent un rôle essentiel dans le nationalisme arabe, organisant alors les forces politiques visant à affranchir les peuples arabes, non pas de la tutelle occidentale, mais de la tutelle ottomane. Ainsi, c’est un catholique libanais, Ibrahim al-Yazigi, qui écrivit « Arabes, réveillez-vous », chant autrefois célèbre qui aurait pu servir d’hymne aux révolutions arabes en cours.

Pour les promoteurs du nationalisme arabe, les nations occidentales font office de modèles. Les chrétiens espèrent alors que le sentiment d’appartenance arabe fortifié par la création d’une langue commune (qui donnera naissance à l’arabe standard moderne), constituera un ciment unificateur pour les citoyens de confessions différentes. Aujourd’hui, c’est une Turquie formellement laïque mais massivement musulmane qui est mise en avant comme un modèle possible pour les nouveaux régimes, et seuls quelques intellectuels arabes résidant en Occident tentent d’inciter les peuples arabes à s’inspirer des démocraties libérales à l’européenne, sans susciter beaucoup d’écho ailleurs. Rappelons qu’en un siècle, la Turquie, aujourd’hui dirigée par un parti islamiste démocratiquement élu, a presque complètement éradiqué le quart chrétien de sa population. Que l’on puisse, sans se poser de questions, s’enflammer pour le modèle turc, surtout lorsqu’il est appliqué à des pays qui abritent des minorités religieuse, laisse songeur.

Aujourd’hui, au Moyen-Orient, les chrétiens ne sont plus des acteurs de l’histoire. Même au Liban ils ne sont plus qu’une force d’appoint – d’ailleurs divisée – pour les chiites ou les sunnites. Finalement, ce printemps arabe n’aura fait que hâter le processus de liquidation du rôle politique des chrétiens. Aujourd’hui ceux-ci voient se réaliser leur pire cauchemar : l’avènement d’un islam politique par le moyen – le réveil des peuples arabes – sur lequel ils comptaient autrefois pour l’éviter !

La France qui joua dans son histoire le rôle éminent de puissance protectrice des chrétiens d’Orient doit-elle ici encore faire l’autruche et se désintéresser de leur sort ? Il ne s’agit pas bien sûr de défendre en quelque manière que ce soit la légitimité de dictateurs qui font tirer sur leur population, mais de constater que le sens de l’Histoire est souvent obscur et alambiqué, et d’en tirer les conséquences. A priori et en elles-mêmes, les révolutions ne sont annonciatrices d’aucun lendemain qui chante. L’Histoire occidentale fut un long cauchemar dont nous ne sommes pas sûrs de nous être éveillés. Il y a peu de chances qu’il en aille autrement pour les peuples non-occidentaux.