Ronald, vous voyez, la mascotte clownesque du King of Hamburger McDonald ? Eh bien c’est un très méchant bouffon, ce Ronald ! À cause de lui, les petits zenfants deviennent obèses !
C’est en tout cas ce qui ressort d’une demande très officielle de médecins américains qui souhaitent voir disparaître ce coupable désigné d’un véritable fléau outre-Atlantique, demande largement relayée par tous les journaux du pays.
Composée de plus de 550 groupes et professionnels de la santé, l’organisation Corporate Accountability International a fait publier une pleine page d’annonces dans six grands quotidiens américains pour que cesse la publicité pour cette sorte de nourriture auprès des enfants et pour que son héraut à salopette jaune soit mis à la retraite d’office. L’annonce était ainsi titrée : « Ordre des médecins: arrêtez la publicité de la malbouffe destinée aux enfants ! »
Pauvres de nous, obligés de traîner les enfants dans ces fast-foods diaboliques, forcés de farcir leur progéniture de hamburgers saturés en lipides, hydrates de carbone, mauvais cholestérol et autres reliquats de fritures.
Qui délivrera nos tempes du revolver sur tenu par Ronald le criminel qui, contrairement à DSK quand il était encore au FMI, n’affame pas les peuples, mais les rend bedonnants.
À l’heure où la municipalité de New York vient d’interdire l’usage du tabac dans les parcs publics et où l’agence Reuters nous apprend que depuis ce lundi, les Newyorkais ne pourront plus fumer ailleurs que « sur les trottoirs, dans les parkings et chez eux – à condition que leur propriétaire soit d’accord », nous sommes en mesure de dénoncer un délinquant potentiel, qui aura beaucoup de mal à respecter cette nouvelle loi et qui même, il faut le dire, risque à tout moment de la violer.
Que nous apprenait, en effet, une brève publiée le 16 mars dernier par nos confrères de l’excellent site spécialisé Pipe Gazette Le mieux est de la citer dans son intégralité:
«La prochaine campagne présidentielle en France verra-t-elle s’engager un célèbre fumeur de pipe? Dominique Strauss-Kahn est un amateur de bouffarde, même si on le représente souvent fumant le cigare. L’un n’empêche pas l’autre. DSK avait d’ailleurs été nommé « Premier fumeur » de l’année 1999 par la Confrérie de Saint-Claude, mais avait dû renoncer à recevoir le titre. Il était en effet, à cette époque, cité dans des affaires judiciaires pour lesquelles il a ensuite bénéficié d’un non-lieu.
Lors de son départ pour le FMI en 2007, ses proches collaborateurs lui avaient d’ailleurs offert une pipe.» On notera au passage que ses « proches collaborateurs » savaient et qu’ils n’ont rien dit à personne, c’est du propre. Vous vous imaginez vous retrouvant seul(e) avec DSK dans un ascenseur et de courir le risque qu’il soit pris d’une envie soudaine de pipe?
Mais ce n’est pas tout : les révélations de Pipe Gazette sont accompagnées de deux photos déjà publiées en mars 2009 sur le site du magazine Gala. Certes on pourrait penser que la première d’entre elle est équivoque puisqu’on n’y voit pas le coupable présumé commettre directement le forfait allégué:
Mais le second cliché, pris aux Universités d’été du PS à La Rochelle, lui, est accablant. Non seulement la commission des faits est patente, mais tout cela se passe devant témoins, et quels témoins!
Passe encore pour Pierre Moscovici, grand fumeur lui aussi, donc logiquement complice. Mais après la republication de cette photo, comment François Hollande osera-t-il encore se présenter aux Français comme un présidentiable «normal»?
Une photo vaut mieux qu’un long discours, fut-il imaginé par Ramzy Khiroun, rédigé par Benjamin Brafman ou prononcé par Anne Sinclair. La vérité, la seule, c’est que DSK est forcément coupable puisqu’il n’y a pas de fumée sans feu!
Dans l’inconscient collectif, le prolétaire anglais occupe une place à part. On peut disserter à l’infini sur l’acte de naissance du prolétariat moderne : Marx et Engels sont morts à Londres, et nulle part la « culture ouvriériste » et la solidarité communautaire n’ont été autant exaltées, érigées en art de vivre majeur, que sur les bords de la Tamise.
La working class y était pluvieuse, nerveuse et teigneuse, fière de sa sale gueule, de ses cernes, de ses chicots, de son accent à couper au couteau cranté, de ses rots bien mousseux et de sa bière chaude qui tâchait un peu et s’évacuait beaucoup. Ses gosses avaient le front buté et des voix de rogomme, ils inventaient le football, sport prolétaire par excellence, mais aussi le pub et la pop. Elle avait une poésie bien à elle, où la chaleur d’un mug de thé se conjuguait à l’amertume d’une pinte de bitter, l’esthétique du jeu de jambes de Best et la ferveur des stades à la douceur amniotique d’un canal déserté.[access capability= »lire_inedits »]
« I met my love by the gas works wall
Dreamed a dream by the old canal
Kissed a girl by the factory wall
Dirty old town, dirty old town ”
Viennent les années 1970 et 1980 : le prolo anglais ne reconnaît plus rien, ni ses vieux clubs ni ses fils promis au chômage de longue durée, shootés aux jeux électroniques et autres niaiseries générationnelles, dégaine de dernier de la classe au fond à gauche. Déprimant dans son job de grouillot −quand il en a un − entre frustration, ennui, bandes, bastons en discothèque, école-impasse et méfiance vis-à-vis de tous les pouvoirs, il résiste mal au kärcher thatchérien qui laisse crever de faim les Irlandais dans leurs prisons, réduit à la misère des centaines de milliers de nouveaux chômeurs et expédie les survivants se faire trouer la peau sur un archipel de cailloux glacés âprement disputé à l’Argentine.
De nouveaux rebelles prolos au crâne tondu apparaissent, des skinheads un peu à la ramasse mais pas bien méchants et encore moins racistes. Ils écoutent du reggae et du ska, s’inventent un logo en forme de damier noir et blanc, fument de l’herbe avec des Jamaïcains et font les zouaves dans des usines désaffectées, seuls terrains de jeux accessibles, tout en échappant à la police sur fond de contestation, de sexe et de foot. Leurs bandes sont multiculturelles et multiethniques dans un contexte d’alliance tacite des victimes de la crise qui n’en finit pas. Ils revendiquent haut et fort leur appartenance à la classe ouvrière et se battent pour son émancipation dans un monde où règne l’injustice et la violence sociale, quand les bébés bourgeois se complaisent dans les facéties d’une jeunesse dorée en mal de sensations fortes, les délires mystico-psychédéliques, fantasmes de paix et spiritualité de pacotille.
Confrontée à la mouise du réel et au dissolvant douceâtre du blairisme, l’Angleterre prolo qui rame dans sa banlieue exsangue sous un ciel gris et sans avenir a le visage du désespoir. Face cachée et honteuse d’un pays qui se perd, la classe ouvrière britannique n’existe plus, le prolétaire a vécu et Ken Loach est son prophète. Cette Angleterre-là a le regard noir comme la suie et les poings fatigués à force de cogner les murs d’enceinte de ses usines délocalisées.
La violence sociale et physique est omniprésente, mais elle n’a pas encore sa sinistre coloration d’extrême droite. Cela va changer. Dans les années 2000, l’ennemi n’est plus Maggie l’antisociale, mais l’épicier pakistanais venu piquer le travail des bons Anglais. Les alliés naturels du prolo ne sont plus les Antillais qui partageaient sa misère mais les militants du National Front, voire de l’English Defence League. Par-dessus son blouson, le prolo s’est enroulé dans un drapeau frappé de la croix de saint Georges. Les plus paumés des miséreux sont tombés dans le piège du nationalisme, perdant leur honneur en croyant le retrouver, à l’image de leurs clubs de foot bien-aimés devenus des entreprises cotées en bourse dont les abonnements à l’année se vendent aux tarifs de ceux de l’opéra. Le plus emblématique de tous, Manchester United, où brillait le King Éric, s’est donné à des mafieux russes ou à des businessmen obscènes qui font leur beurre sur le délabrement social, le chauvinisme débile et le hooliganisme. Vaincus par la prohibition du tabac et la hausse de la pinte, les pubs ferment.
Que sont les Angry young men devenus ? Où sont Alan Sillitoe, John Bailey, Irvine Welsh ? La pop acerbe des Kinks et des Smiths ? Où a disparu la Dirty old town d’Ewann Mac Coll, celle qui collait encore au cœur et au corps, à la recherche du prolo perdu ? Il faudra plus qu’une jolie princesse fraîchement mariée, même arrière-petite-fille de mineurs gallois, pour les ressusciter.[/access]
François Taillandier, Cyril Bennasar et Jacques de Guillebon, par ordre d’apparition à l’écran, nous ont entretenus de leurs opinions croisées sur le fameux « pass-contraception ».
Faisant, chacun, preuve d’une virile argumentation et d’une mâle détermination à faire valoir leurs points de vue. Divergents certes, voire carrément inconciliables, mais avec un point commun de taille : tous trois nous expliquent qu’ils sont guidés, dans leurs plaidoiries, par un amour immodéré, sinon d’une femme, du moins de LA femme.
Tant mieux.
Nous aurons donc pu découvrir les diverses opinions qui vont de la crainte d’une appropriation par l’état de la sexualité des jeunes filles à l’apologie de la chrétienté émancipant la femme en passant par le procès de cette même chrétienté priée de se garder à gauche comme à droite, comme Jean le Bon à Poitiers.
De mieux en mieux, on aurait pu craindre que le débat ne parte, disons, en couilles.
Il en ressort, Mesdames, que nos amis les hommes, ronfleurs ou insomniaques, n’ont toujours pas renoncé à leur ancestrale prérogative : contrôler ce qui se passe dans nos strings.
Je propose donc que nous continuions de faire comme nous le faisons depuis 2 000 ans : nous agissons comme nous l’entendons et laissons croire à ces messieurs qu’ils ont quelque chose à dire sur cette intéressante question.
De la duègne à la salope, ils auront tout pour le même prix !
Dans notre cour d’école – comme dans bien des cours d’école – nous jouions aux billes. Il en existait plusieurs variétés que nous appelions les « billes de verre », les « agates », les « billes de plomb », les « cocas » ou les « billes de terre » dont nous remplissions de vieilles trousses auxquelles nos cadets avaient formellement interdiction de toucher. Je ne sais pas comment ça se passait dans votre école mais dans la nôtre, les billes étaient la mesure de la richesse ; je ne parle pas de la quantité d’argent de poche que nous donnaient nos parents (nous étions trop jeunes pour avoir de l’argent de poche) ni du niveau de vie de ces derniers (aucun d’entre nous n’avait la moindre idée de ce genre de choses) : je parle de notre richesse personnelle que nous cherchions à accroître sans cesse en gagnant à « au plus près du mur » ou au « pot ».
Les billes devenaient alors un instrument très pratique que nous échangions couramment contre la vignette Panini qui manquait à notre collection ou la figurine de « stormtroopers » Star Wars[1. Souvenir douloureux : cette figurine fraîchement acquise me fut immédiatement confisquée par une surveillante au motif que « c’était interdit »]. que nos parents avaient refusé de nous acheter. C’est même d’ailleurs devenu très vite leur principale fonction.
Une autre propriété encore plus fascinante de nos billes, c’est que chaque variété avait un cours tout ce qu’il y a de plus officiel et, de plus, universellement admis par rapport aux autres sortes de billes. Je ne me souviens plus exactement du niveau de ces cours mais les « billes de plomb » et les « cocas » étaient les plus précieuses tandis que les « billes de terre » et les « agates »[2. Qui étaient pourtant les plus jolies… Enfin, de mon point de vue] ne valaient pas grand-chose. Nous les échangions régulièrement entre nous ce qui permettait à ceux dont la trousse était pleine à craquer de réduire le nombre de leurs billes sans que leur richesse s’en ressente. Il va de soit que nos parents n’y comprenaient absolument rien et s’offusquaient régulièrement de ce que nous puissions échanger trois billes « agates » contre une « bille en plomb » [3. La parité était de cet ordre] alors que les deux variétés coûtaient le même prix dans le «commerce des grands » (celui où les gens payaient en francs) – seulement nous, nous n’utilisions pas de francs ; nous utilisions des billes et nous n’avions pas la moindre idée du prix de nos billes en francs.
Le même genre de trafic avait lieu dans plusieurs des écoles voisines. Il ne fallut pas longtemps pour que quelques petits malins – qui avaient un cousin ou un ami dans une autre école – se mettent à comparer les cours. L’intérêt de la manœuvre était évident : si vous pouviez échanger deux « agates » contre une « bille de plomb » avec votre cousin, vous saviez que dès lundi matin vous pourriez convertir cette « bille de plomb » en trois « agates » et réaliser un bénéfice substantiel équivalent à une « agate ». Evidemment, cette opportunité d’arbitrage ne dura pas très longtemps : en quelques semaines le cours des billes était devenu parfaitement identique dans toutes les écoles du quartier et nous ne pouvions plus compter que sur les grandes vacances pour espérer rencontrer des partenaires utilisant une échelle de valeur différente de la notre.
J’avais oublié ces activités de cour de récréation jusqu’à un cours sur les théories monétaires à l’université. J’ai alors compris que nous avions créé non pas une mais des monnaies et un marché des changes qui n’avait pas grand-chose à envier à celui de nos aînés. Une monnaie c’est un bien qui cumule trois fonctions : intermédiaire général des échanges, unité de compte et réserve de valeur. Nos billes remplissaient ces trois fonctions (et pouvaient même servir à jouer) : elles étaient donc des monnaies de plein droit. Comme celles du monde des adultes, la valeur que nous leur accordions n’était fondée que sur notre confiance dans leur capacité à nous permettre d’acquérir la vignette Panini ou la figurine que nous convoitions ; mais l’existence de notre système monétaire – contrairement à celle des monnaies-papier des adultes – ne reposait sur aucune loi, aucune forme d’organisation centralisée, aucune forme de coercition : c’était un ordre spontané.
Notre petit système était d’une remarquable stabilité ; c’est-à-dire que la valeur de nos monnaies était parfaitement stable dans le temps à l’exception de deux épisodes : la période d’homogénéisation des cours pratiqués dans les différentes écoles – qui eut lieu dans le calme et ne posa aucun problème à personne – mais aussi un événement qui marqua nos jeune esprits, l’hyperinflation des « agates ». Tout a commencé lors de la kermesse de l’école. Parmi les lots que nous pouvions gagner à la pêche à la ligne, un de nos parents avait eu l’idée d’inclure un grand nombre de sachets d’« agates ». L’intention était, de toute évidence, de nous faire plaisir : c’était un papa ou une maman qui avait remarqué l’importance que les billes avaient pour nous et n’avait pensé à rien d’autre qu’à nous offrir l’objet de notre désir. Grave erreur !
Le résultat de cette injection monétaire aussi massive qu’arbitraire fut que nos trousses à billes furent rapidement pleines à craquer d’« agates » et que cette profusion fit immédiatement chuter le cours de ces billes par rapport aux autres. Avant la fin de la kermesse ne soit finie, il fallait débourser une bonne dizaine d’« agates » pour acquérir une« bille de plomb ». Nous n’avions qu’une idée en tête : échanger nos « agates » contre d’autres variétés de billes. Au début c’était juste un problème pratique – pour économiser la place de nos trousses – mais ce fut très rapidement l’impératif de sauvegarder nos richesses qui nous motiva. Il fallut quelques récréations pour que les cours se stabilisent. Nous constatâmes alors que si nous avions désormais beaucoup plus d’« agates »… leur valeur unitaire avait était divisée par trois (et ce, très vite, dans toutes les écoles du quartier). La seule chose qui sauva les économies de ceux qui avaient un grand stock d’« agates » avant la kermesse était l’existence de monnaies concurrentes qui leur permirent de se protéger contre l’hyperinflation.
Ce qui reste de cet épisode c’est qu’une bande de gamins d’une dizaine d’années avait inventé, sans même en avoir conscience et en quelques mois, un système monétaire plus stable et plus performant que tout ceux qu’ont pu concevoir nos politiciens et nos banquiers centraux en plusieurs siècles. Il a fallu l’intervention arbitraire d’un de nos parents – pourtant animé des meilleures intentions – pour déstabiliser temporairement notre système avant que ce dernier retrouve naturellement un nouvel équilibre. Nous n’étions pas des génies, nous ne savions même pas ce qu’était une monnaie et nous ne nourrissions aucun dessin, aucun plan pour ces petites économies qu’étaient nos cours d’école. Pourtant nous l’avons fait et, si vous y réfléchissez bien, peut-être que vous aussi.
Ainsi donc, avant même la dernière journée de Ligue 1, le LOSC (Lille Olympique Sporting Club), est assuré de devenir champion de France, pour la première fois depuis plus de cinquante ans. Quelques jours auparavant, il avait déjà empoché la Coupe en battant le PSG (ce qui lui a valu la sympathie de tous car battre une équipe adverse est un plaisir mais battre le PSG est un bonheur). Ce doublé qualifié d’historique pourra, qui sait, servir de coup de pouce à Martine Aubry dans sa plus qu’éventuelle course aux primaires.
En revanche, on peut espérer qu’il n’y a pas de lien entre les festivités annoncées quand le sacre de l’équipe sera officiel, à l’issue du championnat, et la saisie record d’ecstasy au poste frontière de Rekkem. Dans un camion en provenance des Pays-Bas (fromages, tulipes, drogues et néopoujadisme ethnoreligieux en vente libre), pas loin de 400000 cachets ont été saisis pour une valeur de 3 millions d’euros (à la louche, la caution de DSK avec son dépôt de garantie).
Le directeur régional des douanes à Lille a ainsi affirmé que cette prise représentait déjà à elle seule 40% des saisies réalisées sur tout le territoire national en 2010. Rappelons que pour célébrer les exploits de Landreau, Gervino, Moussa Sow, Debuchy ou Obraniak, rien ne vaut une bonne Jeanlain à la pression, ou même deux, trois ou quatre.
On délaisse les prolos, on chouchoute les bobos : c’est la nouvelle ritournelle à la mode. Rien n’est plus faux. Tous les gouvernements sont obsédés par la nécessité de faire le bien des classes populaires. Autrement dit, accuser les pouvoirs publics de « prolophobie », c’est de la diffamation.
Le problème est ailleurs. C’est que les prolos aimeraient peut-être qu’on leur lâche la grappe. Depuis le milieu des années 1980, la plupart ont compris que les politiques avaient fait le pari de l’Europe mondialisée et, avec elle, celui de la concurrence faussée et non libre organisée entre les travailleurs du monde entier. Ils ont très bien intégré que les deux grands partis de gouvernement et leurs alliés n’avaient ni le pouvoir, ni peut-être la volonté d’y remédier. Et les optimistes ou les distraits qui avaient encore des illusions les ont définitivement perdues au vu des mesures prises à la suite de la crise financière de 2008.[access capability= »lire_inedits »]
Il faut donc croire que ces gens sont ingrats. Jamais contents alors que, depuis des années, on ne veut que leur bien malgré eux et, au besoin, contre eux. Ainsi le prolo, qui fume davantage que la moyenne, peut-il découvrir sur son paquet de clopes, dont le prix a été sans cesse augmenté pour son bien, les jolies photos destinées à son édification. Puisqu’il est évidemment trop con pour savoir que la nicotine peut engendrer toutes sortes de tumeurs, on s’était jusque-là contenté d’une maxime simple : « Fumer tue ». Légitimement soucieux d’adapter sa pédagogie à la cible, et conscient que les méthodes d’apprentissage de la lecture qui font merveille dans nos collèges risquaient de s’avérer totalement inefficaces avec un public quasiment analphabète, le gouvernement a finalement opté pour l’enseignement par l’image, en l’occurrence celle de poumons pourris. On ne peut qu’approuver une telle sollicitude.
Il ne s’agit pas de s’arrêter en si bon chemin. On le sait, la pauvreté est la mère de tous les vices, le tabagisme étant sans doute le plus véniel. Dame (patronnesse) Bachelot a donc décidé d’ouvrir la chasse aux clients de prostituées. Vous n’allez pas me dire qu’aller aux putes, ce n’est pas mal ? Tenez-vous le pour dit : quand on n’a pas les moyens (économiques et/ou symboliques) d’avoir des maîtresses ou de se payer de la compagnie à plusieurs centaines d’euros la nuit, on se contente de Bobonne (ou de Bobon). Direction le domicile conjugal, seule voie de la rédemption pour le prolo égaré. Et si on n’a pas été fichu de recruter un partenaire pour partager les frais et les emmerdements, il reste les films pornos ou les méthodes que l’Église réprouvait il y a quelques décennies et que nos gouvernants, conscients de la nécessité de libérer le peuple de l’ordre moral d’antan, ne paraissent pas avoir l’intention de pénaliser.
Le pain se faisant cher, le bon peuple a bien le droit à quelques jeux. Comme il ne peut pas passer tous ses dimanches devant sa télévision – l’Académie ayant dénoncé les méfaits d’une consommation cathodique excessive −, le prolo peut encore aller au stade, où lui sont réservées les places les moins chères, celles qui sont situées dans les virages, derrière les buts. Certes, il ne peut plus fumer, mais nul n’oserait contester son droit inaliénable de se rendre à la buvette lors de la pause. Toujours animé par la noble ambition de défendre les intérêts du prolo, l’État a décidé de remplacer la vraie bière par de la fausse et aussi, l’hiver venu, du vin chaud par du vin chaud sans alcool[1. Du vin chaud sans alcool ! Là, on atteint le summum de la sauvagerie]. Dans la tribune présidentielle et les loges payées par les entreprises mécènes, les invités de marque ont? bien sûr? droit à du vrai champagne. C’est que les riches savent ce qui est bon pour eux. De toute façon, les riches, nos gouvernants s’en moquent. Pour eux, seul le populo compte.
On me dira qu’il y a peu de batailles rangées dans les loges, même quand les pipoles ont un peu forcé sur le Ruinart. Mais en France, si l’on excepte la rivalité fabriquée entre OM et PSG, le supporteur de base est plutôt calme, même avec une « Kro » ou un verre de vrai rouge, chaud ou pas, dans le gosier.
Attardons-nous sur la délicate question de l’alcool, vice ancestral du prolo. Et profitons-en pour évoquer la femme-prolo. Lorsqu’elle se retrouve enceinte – le plus souvent sans l’avoir voulu car le prolo découvre souvent avec retard les bienfaits de la science −, celle-ci a d’autant plus de mal à calmer son penchant pour la bouteille qu’elle ignore généralement les dommages qu’il cause. Prenant soin à la fois de la mère et de l’enfant, l’État a donc contraint les vignerons à imprimer sur leur étiquette un pictogramme indiquant que c’est pas bien de boire quand on est enceinte. Vous ne me direz pas que tout n’est pas mis en œuvre pour protéger contre elles-mêmes les classes bêtement dites « défavorisées » alors qu’elles sont au contraire l’objet de toutes les faveurs.
Comment ne pas évoquer, en conclusion, la formidable attention du législateur, que dis-je, du Constituant, pour les chômeurs, ouvriers et employés qui firent pencher la balance du côté du « non » lors du référendum de 2005 ? Le 4 février 2008 à Versailles, une majorité à l’albanaise corrigea cette erreur funeste. Il faut vraiment être de mauvaise foi pour ne pas comprendre que ce vote solennel était une preuve supplémentaire d’un amour immodéré du peuple. Non seulement on avait permis à ces masses incultes, donc infoutues de savoir où est leur bonheur, de manifester leur mauvaise humeur, mais? dans la foulée, on réparait les dégâts en silence, comme le font parfois les mamans quand elles découvrent une bêtise commise par leur progéniture. Quand on vous dit que la prolophobie est une fable…[/access]
Et maintenant, place aux radars pédagogiques ! Dimanche, le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant nous a gratifiés d’une annonce sensationnelle : les routes françaises vont être équipées dans les mois qui viennent de radars gentils. Qui flasheront les automobilistes en faute, mais se contenteront d’afficher leur vitesse sur des panneaux routiers ad hoc, sans que les dépassements entraînent la moindre punition. Voici donc pour le côté pédagogique. Politiquement, ce gentil radar est supposé gommer l’effet désastreux – électoralement parlant si ça se trouve – du méchant radar. Lequel, non content de relever la vitesse du conducteur et d’automatiser la sanction, celui-ci sera désormais planqué puisque, faut-il le rappeler, les pancartes annonçant les engins de contrôle ont été démontées au nom de la sécurité routière, pour contrer une mortalité automobile repartie à la hausse.
J’entends d’ici les hauts cris : mesure liberticide, contrôle social, rétablissement de l’octroi, délire bureaucratique, bons conducteurs qui roulent vite mais bien injustement sanctionnés et impunité pour les dangereux lambins qui empoisonnent nos routes. J’en passe. Nous connaissons tous les arguments et les employons dès qu’arrive dans la boîte aux lettres l’injonction de payer 90 euros pour un dépassement de 2 km/heure. Mais, en matière de sécurité routière, franchement, rien d’autre ne fonctionne que la répression.
On me dira que ces arguments sont plus faciles à balayer quand on a juste besoin d’un vélo pour travailler, qu’on n’exerce pas la profession de chauffeur-livreur, qu’on n’habite pas en province et que l’on ne doit pas parcourir 50 kilomètres par jour pour aller gagner son SMIC. Certes. Mais je ne connais pas d’autres épouvantails que le gendarme ou le radar pour faire ralentir les automobilistes et faire baisser le nombre de morts et blessés sur les routes. On peut s’en prendre aux constructeurs automobiles, juger qu’ils devraient limiter la puissance des moteurs et j’en passe. Je crains que des voitures ainsi amputées de leur puissance de feu potentielle ne plaisent guère aux acheteurs. La voiture, la vitesse, ont partie liée avec le désir de puissance c’est-à-dire avec quelque chose d’irrationnel. Mais laissons de côté cette question des relations entre virilité et bagnole qui risque de nous entraîner trop loin.
On peut cependant trouver curieux que le ministre de l’Intérieur, qui jouait les gros bras la semaine passée, faisant démonter les panneaux des radars en 24 heures, nous fasse brutalement le coup de la pédagogie. On ne saurait imaginer que ce léger virage à 90° et en cinquième vitesse, pied au plancher, ait un quelconque lien avec la grogne des députés de la majorité, qui mercredi dernier, à l’Assemblée, ont bondi comme un seul homme pour se plaindre de ce tour de vis routier, potentiellement UMPicide. À ce compte-là, autant abandonner toute velléité de faire une politique publique de sécurité routière : de toute façon, donc les électeurs en colère. Qu’on nous laisse donc tuer et nous tuer sur les routes, en roulant bourrés, téléphone à l’oreille tout en franchissant les lignes blanches. Un petit air de Mad Max sur les routes de campagne, ça fait déjà envie.
N’essayez surtout pas de téléphoner à un de vos amis entre 8h45 et 8h55, il y a de fortes chances qu’il soit, comme moi en train d’écouter religieusement la « Revue de Presque » de Nicolas Canteloup sur Europe1. Religieusement, c’est bien sûr là une façon de parler, parce qu’on rigole beaucoup plus qu’à l’église, la mosquée ou la syna.
Si les experts de l’Insee étaient plus affutés, il attribueraient à Canteloup au moins un point de croissance à lui tout seul, en partant du principe qu’un salarié qui arrive de bonne humeur au boulot est bien plus productif qu’un collègue maussade -quitte à lui retirer un demi-point négatif de PIB à cause des centaines de milliers d’auditeurs qui arrivent en retard au boulot et mettent ça sur le dos des embouteillages, des enfants malades ou des grévistes RATP.
Il va de soi que le phénomène d’accoutumance de masse s’est encore aggravé depuis une semaine avec le feuilleton judiciaire de Dominique Strauss-Kahn. Le faux coup de fil quotidien du faux DSK est le climax de la Revue de presque, notamment grâce aux allusions salaces et répétées à John Smith, son pseudo codétenu de Rikers Island, dont Dominique, une fois acquitté et élu président, affirme vouloir faire «la première dame de France».
Tout le reste est à l’avenant, hélas, il y a un hic, qui n’est dû ni à Gérard Schivardi, ni à Jean-Louis Borloo, ni à Laurent Cabrol (le trio récurrent de prétendus pochards de l’émission). Non, ce hic c’est la disparition soudaine de DSK des primaires socialistes et le retour en force concomitant de Martine Aubry. Pourquoi ? Tout bêtement parce Canteloup, s’il imite génialement DSK et Ségolène et très honorablement Hollande, est techniquement incapable d’imiter Martine, comme il le rappelait il y a quelques mois au Nouvel Obs. Et si jamais les primaires étaient défavorables à Hollande (pour Ségo, c’est déjà plié, un peu de sérieux, SVP), on imagine mal, à l’approche de 2012, Canteloup imitant à merveille Sarkozy et butant sur sa chalengeuse socialiste.
Cela dit tous les espoirs sont permis, puisque quand cette interview a été réalisée, en novembre dernier, Canteloup confessait aussi être incapable d’imiter DSK. Depuis, il a su, et pas qu’un peu, trouver sa voix…
Jeudi dernier, Barack Obama a prononcé un discours très attendu sur le Moyen-Orient. Entre révolutions et contestations, démocratie, dictature, jeunesse et espoir, il a consacré quelques minutes au conflit israélo-palestinien. Le président américain voulait contenter tout le monde et, à vrai dire, en l’écoutant, on pouvait avoir l’impression qu’il avait réussi son coup. Chaque mot attendu par les uns était suivi des restrictions et conditions le rendant indolore par les autres… Pour les hauts fonctionnaires du State Department devant lesquels il s’exprimait, ce fut une belle leçon de rhétorique diplomatique.
Or, à ces propositions américaines que Shimon Peres aurait qualifiées de « vaguement concrètes et très concrètement vagues », Benyamin Netanyahou a choisi d’opposer un « non » éclatant. Il aurait pu dire « oui mais » ou, mieux encore, se taire alors que vingt-quatre heures plus tard il avait un rendez-vous à la Maison-Blanche. Pourtant, juste avant de s’envoler vers les Etats-Unis, Bibi a décidé de jouer une scène de ménage.
Pour le Premier ministre israélien, Barack Obama serait un « soixante-septard » exigeant le retour d’Israël dans les frontières de 1967. A priori, rien de bouleversant. Sauf qu’il ne s’agit pas de faire revenir l’Etat hébreu aux frontières du 10 juin, sixième jour de la « Guerre des Six Jours » (entre Israéliens d’un côté, Egyptiens, Syriens, Jordaniens et Irakiens de l’autre), mais à celles du 5 juin 1967, le premier jour.
En réalité, Netanyahou ne veut pas comprendre qu’Israël a de la chance que Barack Obama ne soit pas « quarante-huitard ». En effet, le véritable débat ne porte pas sur 1967 mais sur 1948. Autrement dit, il s’agit de savoir si les négociations israélo-palestiniennes doivent partir des frontières de novembre 1947, c’est-à-dire du plan de partage voté par les Nations unies, où celles du printemps 1949, déterminées par la victoire israélienne à l’issue de la guerre de 1948, et restées en vigueur, donc, jusqu’au 5 juin 1967.
les frontières d'Israël 1947-1996
Pour Israël, il est hors de question de retrouver les dimensions que lui ont assignées les Nations unies le 29 novembre 1947. Pour mémoire, l’ONU souhaitait que deux Etats voient le jour sur le territoire de la Palestine mandataire : l’un à peine juif (60 % de Juifs, 40 % d’Arabes), l’autre exclusivement arabe. Les Juifs acceptèrent ce plan de partage, tandis que les Arabes de Palestine, convaincus qu’ils obtiendraient plus par la force, le rejetaient. Dès le lendemain du vote, le 30 novembre 1947, ils faisaient parler les armes, inaugurant un conflit dont on a du mal à comprendre aujourd’hui qu’il était une guerre civile. Six mois plus tard, une fois le dernier soldat britannique parti, les quatre pays arabes limitrophes, bruyamment soutenus par d’autres, envoyaient leurs armées combattre avec les milices arabes de Palestine.
Contre toute attente, la communauté juive organisée de Palestine remporta la guerre civile qui dura de novembre 1947 à mai 1948 et l’Etat d’Israël qui lui succéda gagna la guerre internationale qui se déroula de mai 1948 à mars 1949. Fort de cette victoire, l’Etat hébreu agrandit son territoire, imposant une modification des frontières proposées par l’ONU. En même temps, conscients que, dans cet environnement hostile, la survie de l’Etat juif passait par une « majorité juive », ses dirigeants refusèrent de laisser rentrer dans leurs foyers les Palestiniens qui avaient quitté le pays pour fuir les combats, souvent contraints et forcés. De leur point de vue, ils étaient des ressortissants d’une nation ennemie qui venait – au mépris de la loi internationale – d’essayer de l’éliminer physiquement. C’est ainsi que sont nés la douloureuse question des réfugiés et, dans la foulée, la revendication du « droit au retour », dossier insoluble si on ne comprend pas qu’il met aux prises, non pas des gentils et des méchants, mais deux légitimités, celle d’êtres humains chassés de leur maison d’une part et, d’autre part, celle d’un Etat menacé de destruction. Ce qui signifie que tout le monde a à la fois raison et tort.
Pour Israël, les Palestiniens avaient joué et perdu, ils devaient assumer les conséquences de leur choix. Cette position a été défendue par tous les acteurs majeurs de la communauté internationale : Européens, Américains, mais aussi, bien qu’avec plus de réticences, Russes et Chinois, ont admis que la guerre de 1948 avait créé une nouvelle donne que les pays arabes et les Palestiniens devaient accepter. Plus personne, même les Palestiniens, ne réclame aujourd’hui le retour au plan de partage de 1947. Mais il faut être lucide : la réalité, c’est que même les frontières de 1949 (restées en vigueur jusqu’en 1967) ne sont plus d’actualité. Comprenant qu’elles délimitaient un territoire presque impossible à défendre, la plupart des pays occidentaux acceptent plus ou moins explicitement qu’elles subissent quelques ajustements. Autrement dit, le discours consistant à exiger d’Israël le retrait des territoires occupés et le retour aux frontières de 1967, conformément à la résolution 242, relève en partie de l’incantation rituelle. Dans les chancelleries, on sait que la demande israélienne de conserver une partie des territoires conquis en 1967 n’est pas absolument déraisonnable. Reste évidemment à définir quelle partie.
La droite israélienne a compris depuis longtemps qu’elle devrait céder sur l’essentiel : le tracé de « frontières sûres et reconnues » sera plus proche de celui du 5 juin que de celui du 10 juin 1967. Autrement dit, le cas de Gaza étant réglé, Israël devra évidemment se retirer de la plus grande partie de la Cisjordanie où Netanyahou lui-même affirme depuis quelque temps ne vouloir conserver seulement les implantations juives les plus peuplées. Cela signifie que la négociation portera sur la vallée du Jourdain (qui pourrait donner lieu à des échanges), certaines implantations et, bien entendu, sur Jérusalem. Au-delà des apparences, ce casse-tête n’est pas aussi insoluble qu’il y paraît – les cartes existent dans toutes les ambassades concernées.
C’est dans ce contexte sans doute embrouillé pour ceux qui ne pensent pas tous les matins au conflit israélo-arabe, c’est-à-dire, je suppose, la majorité des habitants de cette planète, que le discours d’Obama prend tout son sens. En revanche, la nouvelle guerre des nerfs déclenchée par Netanyahou apparaît presque incompréhensible. Sur le fond, le président américain n’a pas vraiment innové, se contentant de réaffirmer les positions traditionnelles et parfaitement connues de Washington dont on a vu qu’elles n’étaient pas incompatibles avec celles de la droite israélienne. En effet, s’il s’est référé aux frontières en vigueur avant la Guerre des Six Jours, Obama s’est empressé d’ouvrir la porte à des « arrangements mutuellement consentis » permettant de prendre en considération les contraintes sécuritaires, notamment en échelonnant le retrait israélien sur une longue période durant laquelle la situation sera évaluée à chaque étape. On n’a pas besoin d’être un stratège de génie pour comprendre que, dans l’esprit du président américain, les « frontières de 1967 » version 2011 ne coïncideront pas exactement avec leur tracé original.
Obama est allé encore plus loin en précisant que la question de Jérusalem ne pouvait être discutée en fonction de ces seules considérations territoriales. Il propose donc que l’avenir de la ville sainte soit négocié ultérieurement, en même temps que le problème des réfugiés et du droit au retour – ou plutôt des compensations qui seront accordées aux Palestiniens pour renoncer à ce droit. Si on ajoute que le président des Etats-Unis a de nouveau exigé que le Hamas, réintégré dans les institutions palestiniennes, reconnaisse Israël, abandonne la lutte armée et accepte les accords déjà signés, et notamment ceux d’Oslo et que, cerise sur le gâteau, il s’est engagé à mettre tout son poids pour que l’Assemblée générale des Nations unies reconnaisse l’Etat de Palestine en septembre prochain, le coup de sang de Netanyahou est absolument incompréhensible.
Reste à comprendre pourquoi le Premier ministre israélien a choisi de huer l’artiste quand il aurait dû l’applaudir. Même si, comme beaucoup l’en soupçonnent et pas forcément à tort, « Bibi » voulait gagner du temps pour éviter tout progrès vers une solution négociée, ce discours lui laissait une marge de manœuvre considérable. Il lui aurait suffi d’attendre quelques heures pour laisser le Hamas rejeter en bloc les conditions américaines et encore quelques-unes pour que l’Autorité palestinienne signifie à son tour une fin de non-recevoir. Les Palestiniens auraient porté la responsabilité de ce nouvel échec, alors qu’après le coup d’éclat israélien, leur refus est passé presque inaperçu.
Certes, on peut défendre la thèse complotiste en vertu de laquelle Netanyahou cherchait, par ses hurlements, à faire croire aux Palestinien qu’Obama leur faisait un énorme cadeau. Malheureusement, sa stratégie est plus simple et beaucoup plus délirante : grâce au soutien de la droite évangéliste et du Tea Party, il croit être plus fort qu’Obama sur l’échiquier politique américain ! Au cours de sa visite, le Premier ministre israélien s’adressera à l’AIPAC – le lobby pro-israélien – et au Congrès, où les Démocrates sont minoritaires depuis les élections partielles de fin 2010. Au lieu de travailler à un rapprochement entre Israël et la Maison Blanche, « Bibi » prétend apparaître comme un opposant déterminé à Barack Obama. Une telle forfanterie conjuguée à un manque aussi cruel de lucidité géostratégique laissent songeur. Dans l’arène politique israélienne, cette démonstration de force permet à Bibi de renforcer sa coalition et sa mainmise sur l’électorat de droite. Du point de vue de la politique intérieure américaine, il entend sans doute jouer la « dissuasion » pour obtenir une sorte de droit de veto sur la politique proche-orientale des Etats-Unis.
Il n’est pas exclu que le Premier ministre israélien remporte cette manche en exploitant les handicaps d’Obama. Reste qu’on peut se demander si l’intérêt d’Israël est de mettre des bâtons dans les roues de la diplomatie américaine et, ce faisant d’affaiblir sa capacité d’action dans la région. Face à la menace iranienne et aux changements rapides et profonds chez certains de ses voisins, défis sans cesse mis en avant par Netanyahou lui-même, la réponse aurait dû être évidente.
Ronald, vous voyez, la mascotte clownesque du King of Hamburger McDonald ? Eh bien c’est un très méchant bouffon, ce Ronald ! À cause de lui, les petits zenfants deviennent obèses !
C’est en tout cas ce qui ressort d’une demande très officielle de médecins américains qui souhaitent voir disparaître ce coupable désigné d’un véritable fléau outre-Atlantique, demande largement relayée par tous les journaux du pays.
Composée de plus de 550 groupes et professionnels de la santé, l’organisation Corporate Accountability International a fait publier une pleine page d’annonces dans six grands quotidiens américains pour que cesse la publicité pour cette sorte de nourriture auprès des enfants et pour que son héraut à salopette jaune soit mis à la retraite d’office. L’annonce était ainsi titrée : « Ordre des médecins: arrêtez la publicité de la malbouffe destinée aux enfants ! »
Pauvres de nous, obligés de traîner les enfants dans ces fast-foods diaboliques, forcés de farcir leur progéniture de hamburgers saturés en lipides, hydrates de carbone, mauvais cholestérol et autres reliquats de fritures.
Qui délivrera nos tempes du revolver sur tenu par Ronald le criminel qui, contrairement à DSK quand il était encore au FMI, n’affame pas les peuples, mais les rend bedonnants.
À l’heure où la municipalité de New York vient d’interdire l’usage du tabac dans les parcs publics et où l’agence Reuters nous apprend que depuis ce lundi, les Newyorkais ne pourront plus fumer ailleurs que « sur les trottoirs, dans les parkings et chez eux – à condition que leur propriétaire soit d’accord », nous sommes en mesure de dénoncer un délinquant potentiel, qui aura beaucoup de mal à respecter cette nouvelle loi et qui même, il faut le dire, risque à tout moment de la violer.
Que nous apprenait, en effet, une brève publiée le 16 mars dernier par nos confrères de l’excellent site spécialisé Pipe Gazette Le mieux est de la citer dans son intégralité:
«La prochaine campagne présidentielle en France verra-t-elle s’engager un célèbre fumeur de pipe? Dominique Strauss-Kahn est un amateur de bouffarde, même si on le représente souvent fumant le cigare. L’un n’empêche pas l’autre. DSK avait d’ailleurs été nommé « Premier fumeur » de l’année 1999 par la Confrérie de Saint-Claude, mais avait dû renoncer à recevoir le titre. Il était en effet, à cette époque, cité dans des affaires judiciaires pour lesquelles il a ensuite bénéficié d’un non-lieu.
Lors de son départ pour le FMI en 2007, ses proches collaborateurs lui avaient d’ailleurs offert une pipe.» On notera au passage que ses « proches collaborateurs » savaient et qu’ils n’ont rien dit à personne, c’est du propre. Vous vous imaginez vous retrouvant seul(e) avec DSK dans un ascenseur et de courir le risque qu’il soit pris d’une envie soudaine de pipe?
Mais ce n’est pas tout : les révélations de Pipe Gazette sont accompagnées de deux photos déjà publiées en mars 2009 sur le site du magazine Gala. Certes on pourrait penser que la première d’entre elle est équivoque puisqu’on n’y voit pas le coupable présumé commettre directement le forfait allégué:
Mais le second cliché, pris aux Universités d’été du PS à La Rochelle, lui, est accablant. Non seulement la commission des faits est patente, mais tout cela se passe devant témoins, et quels témoins!
Passe encore pour Pierre Moscovici, grand fumeur lui aussi, donc logiquement complice. Mais après la republication de cette photo, comment François Hollande osera-t-il encore se présenter aux Français comme un présidentiable «normal»?
Une photo vaut mieux qu’un long discours, fut-il imaginé par Ramzy Khiroun, rédigé par Benjamin Brafman ou prononcé par Anne Sinclair. La vérité, la seule, c’est que DSK est forcément coupable puisqu’il n’y a pas de fumée sans feu!
Dans l’inconscient collectif, le prolétaire anglais occupe une place à part. On peut disserter à l’infini sur l’acte de naissance du prolétariat moderne : Marx et Engels sont morts à Londres, et nulle part la « culture ouvriériste » et la solidarité communautaire n’ont été autant exaltées, érigées en art de vivre majeur, que sur les bords de la Tamise.
La working class y était pluvieuse, nerveuse et teigneuse, fière de sa sale gueule, de ses cernes, de ses chicots, de son accent à couper au couteau cranté, de ses rots bien mousseux et de sa bière chaude qui tâchait un peu et s’évacuait beaucoup. Ses gosses avaient le front buté et des voix de rogomme, ils inventaient le football, sport prolétaire par excellence, mais aussi le pub et la pop. Elle avait une poésie bien à elle, où la chaleur d’un mug de thé se conjuguait à l’amertume d’une pinte de bitter, l’esthétique du jeu de jambes de Best et la ferveur des stades à la douceur amniotique d’un canal déserté.[access capability= »lire_inedits »]
« I met my love by the gas works wall
Dreamed a dream by the old canal
Kissed a girl by the factory wall
Dirty old town, dirty old town ”
Viennent les années 1970 et 1980 : le prolo anglais ne reconnaît plus rien, ni ses vieux clubs ni ses fils promis au chômage de longue durée, shootés aux jeux électroniques et autres niaiseries générationnelles, dégaine de dernier de la classe au fond à gauche. Déprimant dans son job de grouillot −quand il en a un − entre frustration, ennui, bandes, bastons en discothèque, école-impasse et méfiance vis-à-vis de tous les pouvoirs, il résiste mal au kärcher thatchérien qui laisse crever de faim les Irlandais dans leurs prisons, réduit à la misère des centaines de milliers de nouveaux chômeurs et expédie les survivants se faire trouer la peau sur un archipel de cailloux glacés âprement disputé à l’Argentine.
De nouveaux rebelles prolos au crâne tondu apparaissent, des skinheads un peu à la ramasse mais pas bien méchants et encore moins racistes. Ils écoutent du reggae et du ska, s’inventent un logo en forme de damier noir et blanc, fument de l’herbe avec des Jamaïcains et font les zouaves dans des usines désaffectées, seuls terrains de jeux accessibles, tout en échappant à la police sur fond de contestation, de sexe et de foot. Leurs bandes sont multiculturelles et multiethniques dans un contexte d’alliance tacite des victimes de la crise qui n’en finit pas. Ils revendiquent haut et fort leur appartenance à la classe ouvrière et se battent pour son émancipation dans un monde où règne l’injustice et la violence sociale, quand les bébés bourgeois se complaisent dans les facéties d’une jeunesse dorée en mal de sensations fortes, les délires mystico-psychédéliques, fantasmes de paix et spiritualité de pacotille.
Confrontée à la mouise du réel et au dissolvant douceâtre du blairisme, l’Angleterre prolo qui rame dans sa banlieue exsangue sous un ciel gris et sans avenir a le visage du désespoir. Face cachée et honteuse d’un pays qui se perd, la classe ouvrière britannique n’existe plus, le prolétaire a vécu et Ken Loach est son prophète. Cette Angleterre-là a le regard noir comme la suie et les poings fatigués à force de cogner les murs d’enceinte de ses usines délocalisées.
La violence sociale et physique est omniprésente, mais elle n’a pas encore sa sinistre coloration d’extrême droite. Cela va changer. Dans les années 2000, l’ennemi n’est plus Maggie l’antisociale, mais l’épicier pakistanais venu piquer le travail des bons Anglais. Les alliés naturels du prolo ne sont plus les Antillais qui partageaient sa misère mais les militants du National Front, voire de l’English Defence League. Par-dessus son blouson, le prolo s’est enroulé dans un drapeau frappé de la croix de saint Georges. Les plus paumés des miséreux sont tombés dans le piège du nationalisme, perdant leur honneur en croyant le retrouver, à l’image de leurs clubs de foot bien-aimés devenus des entreprises cotées en bourse dont les abonnements à l’année se vendent aux tarifs de ceux de l’opéra. Le plus emblématique de tous, Manchester United, où brillait le King Éric, s’est donné à des mafieux russes ou à des businessmen obscènes qui font leur beurre sur le délabrement social, le chauvinisme débile et le hooliganisme. Vaincus par la prohibition du tabac et la hausse de la pinte, les pubs ferment.
Que sont les Angry young men devenus ? Où sont Alan Sillitoe, John Bailey, Irvine Welsh ? La pop acerbe des Kinks et des Smiths ? Où a disparu la Dirty old town d’Ewann Mac Coll, celle qui collait encore au cœur et au corps, à la recherche du prolo perdu ? Il faudra plus qu’une jolie princesse fraîchement mariée, même arrière-petite-fille de mineurs gallois, pour les ressusciter.[/access]
François Taillandier, Cyril Bennasar et Jacques de Guillebon, par ordre d’apparition à l’écran, nous ont entretenus de leurs opinions croisées sur le fameux « pass-contraception ».
Faisant, chacun, preuve d’une virile argumentation et d’une mâle détermination à faire valoir leurs points de vue. Divergents certes, voire carrément inconciliables, mais avec un point commun de taille : tous trois nous expliquent qu’ils sont guidés, dans leurs plaidoiries, par un amour immodéré, sinon d’une femme, du moins de LA femme.
Tant mieux.
Nous aurons donc pu découvrir les diverses opinions qui vont de la crainte d’une appropriation par l’état de la sexualité des jeunes filles à l’apologie de la chrétienté émancipant la femme en passant par le procès de cette même chrétienté priée de se garder à gauche comme à droite, comme Jean le Bon à Poitiers.
De mieux en mieux, on aurait pu craindre que le débat ne parte, disons, en couilles.
Il en ressort, Mesdames, que nos amis les hommes, ronfleurs ou insomniaques, n’ont toujours pas renoncé à leur ancestrale prérogative : contrôler ce qui se passe dans nos strings.
Je propose donc que nous continuions de faire comme nous le faisons depuis 2 000 ans : nous agissons comme nous l’entendons et laissons croire à ces messieurs qu’ils ont quelque chose à dire sur cette intéressante question.
De la duègne à la salope, ils auront tout pour le même prix !
Dans notre cour d’école – comme dans bien des cours d’école – nous jouions aux billes. Il en existait plusieurs variétés que nous appelions les « billes de verre », les « agates », les « billes de plomb », les « cocas » ou les « billes de terre » dont nous remplissions de vieilles trousses auxquelles nos cadets avaient formellement interdiction de toucher. Je ne sais pas comment ça se passait dans votre école mais dans la nôtre, les billes étaient la mesure de la richesse ; je ne parle pas de la quantité d’argent de poche que nous donnaient nos parents (nous étions trop jeunes pour avoir de l’argent de poche) ni du niveau de vie de ces derniers (aucun d’entre nous n’avait la moindre idée de ce genre de choses) : je parle de notre richesse personnelle que nous cherchions à accroître sans cesse en gagnant à « au plus près du mur » ou au « pot ».
Les billes devenaient alors un instrument très pratique que nous échangions couramment contre la vignette Panini qui manquait à notre collection ou la figurine de « stormtroopers » Star Wars[1. Souvenir douloureux : cette figurine fraîchement acquise me fut immédiatement confisquée par une surveillante au motif que « c’était interdit »]. que nos parents avaient refusé de nous acheter. C’est même d’ailleurs devenu très vite leur principale fonction.
Une autre propriété encore plus fascinante de nos billes, c’est que chaque variété avait un cours tout ce qu’il y a de plus officiel et, de plus, universellement admis par rapport aux autres sortes de billes. Je ne me souviens plus exactement du niveau de ces cours mais les « billes de plomb » et les « cocas » étaient les plus précieuses tandis que les « billes de terre » et les « agates »[2. Qui étaient pourtant les plus jolies… Enfin, de mon point de vue] ne valaient pas grand-chose. Nous les échangions régulièrement entre nous ce qui permettait à ceux dont la trousse était pleine à craquer de réduire le nombre de leurs billes sans que leur richesse s’en ressente. Il va de soit que nos parents n’y comprenaient absolument rien et s’offusquaient régulièrement de ce que nous puissions échanger trois billes « agates » contre une « bille en plomb » [3. La parité était de cet ordre] alors que les deux variétés coûtaient le même prix dans le «commerce des grands » (celui où les gens payaient en francs) – seulement nous, nous n’utilisions pas de francs ; nous utilisions des billes et nous n’avions pas la moindre idée du prix de nos billes en francs.
Le même genre de trafic avait lieu dans plusieurs des écoles voisines. Il ne fallut pas longtemps pour que quelques petits malins – qui avaient un cousin ou un ami dans une autre école – se mettent à comparer les cours. L’intérêt de la manœuvre était évident : si vous pouviez échanger deux « agates » contre une « bille de plomb » avec votre cousin, vous saviez que dès lundi matin vous pourriez convertir cette « bille de plomb » en trois « agates » et réaliser un bénéfice substantiel équivalent à une « agate ». Evidemment, cette opportunité d’arbitrage ne dura pas très longtemps : en quelques semaines le cours des billes était devenu parfaitement identique dans toutes les écoles du quartier et nous ne pouvions plus compter que sur les grandes vacances pour espérer rencontrer des partenaires utilisant une échelle de valeur différente de la notre.
J’avais oublié ces activités de cour de récréation jusqu’à un cours sur les théories monétaires à l’université. J’ai alors compris que nous avions créé non pas une mais des monnaies et un marché des changes qui n’avait pas grand-chose à envier à celui de nos aînés. Une monnaie c’est un bien qui cumule trois fonctions : intermédiaire général des échanges, unité de compte et réserve de valeur. Nos billes remplissaient ces trois fonctions (et pouvaient même servir à jouer) : elles étaient donc des monnaies de plein droit. Comme celles du monde des adultes, la valeur que nous leur accordions n’était fondée que sur notre confiance dans leur capacité à nous permettre d’acquérir la vignette Panini ou la figurine que nous convoitions ; mais l’existence de notre système monétaire – contrairement à celle des monnaies-papier des adultes – ne reposait sur aucune loi, aucune forme d’organisation centralisée, aucune forme de coercition : c’était un ordre spontané.
Notre petit système était d’une remarquable stabilité ; c’est-à-dire que la valeur de nos monnaies était parfaitement stable dans le temps à l’exception de deux épisodes : la période d’homogénéisation des cours pratiqués dans les différentes écoles – qui eut lieu dans le calme et ne posa aucun problème à personne – mais aussi un événement qui marqua nos jeune esprits, l’hyperinflation des « agates ». Tout a commencé lors de la kermesse de l’école. Parmi les lots que nous pouvions gagner à la pêche à la ligne, un de nos parents avait eu l’idée d’inclure un grand nombre de sachets d’« agates ». L’intention était, de toute évidence, de nous faire plaisir : c’était un papa ou une maman qui avait remarqué l’importance que les billes avaient pour nous et n’avait pensé à rien d’autre qu’à nous offrir l’objet de notre désir. Grave erreur !
Le résultat de cette injection monétaire aussi massive qu’arbitraire fut que nos trousses à billes furent rapidement pleines à craquer d’« agates » et que cette profusion fit immédiatement chuter le cours de ces billes par rapport aux autres. Avant la fin de la kermesse ne soit finie, il fallait débourser une bonne dizaine d’« agates » pour acquérir une« bille de plomb ». Nous n’avions qu’une idée en tête : échanger nos « agates » contre d’autres variétés de billes. Au début c’était juste un problème pratique – pour économiser la place de nos trousses – mais ce fut très rapidement l’impératif de sauvegarder nos richesses qui nous motiva. Il fallut quelques récréations pour que les cours se stabilisent. Nous constatâmes alors que si nous avions désormais beaucoup plus d’« agates »… leur valeur unitaire avait était divisée par trois (et ce, très vite, dans toutes les écoles du quartier). La seule chose qui sauva les économies de ceux qui avaient un grand stock d’« agates » avant la kermesse était l’existence de monnaies concurrentes qui leur permirent de se protéger contre l’hyperinflation.
Ce qui reste de cet épisode c’est qu’une bande de gamins d’une dizaine d’années avait inventé, sans même en avoir conscience et en quelques mois, un système monétaire plus stable et plus performant que tout ceux qu’ont pu concevoir nos politiciens et nos banquiers centraux en plusieurs siècles. Il a fallu l’intervention arbitraire d’un de nos parents – pourtant animé des meilleures intentions – pour déstabiliser temporairement notre système avant que ce dernier retrouve naturellement un nouvel équilibre. Nous n’étions pas des génies, nous ne savions même pas ce qu’était une monnaie et nous ne nourrissions aucun dessin, aucun plan pour ces petites économies qu’étaient nos cours d’école. Pourtant nous l’avons fait et, si vous y réfléchissez bien, peut-être que vous aussi.
Ainsi donc, avant même la dernière journée de Ligue 1, le LOSC (Lille Olympique Sporting Club), est assuré de devenir champion de France, pour la première fois depuis plus de cinquante ans. Quelques jours auparavant, il avait déjà empoché la Coupe en battant le PSG (ce qui lui a valu la sympathie de tous car battre une équipe adverse est un plaisir mais battre le PSG est un bonheur). Ce doublé qualifié d’historique pourra, qui sait, servir de coup de pouce à Martine Aubry dans sa plus qu’éventuelle course aux primaires.
En revanche, on peut espérer qu’il n’y a pas de lien entre les festivités annoncées quand le sacre de l’équipe sera officiel, à l’issue du championnat, et la saisie record d’ecstasy au poste frontière de Rekkem. Dans un camion en provenance des Pays-Bas (fromages, tulipes, drogues et néopoujadisme ethnoreligieux en vente libre), pas loin de 400000 cachets ont été saisis pour une valeur de 3 millions d’euros (à la louche, la caution de DSK avec son dépôt de garantie).
Le directeur régional des douanes à Lille a ainsi affirmé que cette prise représentait déjà à elle seule 40% des saisies réalisées sur tout le territoire national en 2010. Rappelons que pour célébrer les exploits de Landreau, Gervino, Moussa Sow, Debuchy ou Obraniak, rien ne vaut une bonne Jeanlain à la pression, ou même deux, trois ou quatre.
On délaisse les prolos, on chouchoute les bobos : c’est la nouvelle ritournelle à la mode. Rien n’est plus faux. Tous les gouvernements sont obsédés par la nécessité de faire le bien des classes populaires. Autrement dit, accuser les pouvoirs publics de « prolophobie », c’est de la diffamation.
Le problème est ailleurs. C’est que les prolos aimeraient peut-être qu’on leur lâche la grappe. Depuis le milieu des années 1980, la plupart ont compris que les politiques avaient fait le pari de l’Europe mondialisée et, avec elle, celui de la concurrence faussée et non libre organisée entre les travailleurs du monde entier. Ils ont très bien intégré que les deux grands partis de gouvernement et leurs alliés n’avaient ni le pouvoir, ni peut-être la volonté d’y remédier. Et les optimistes ou les distraits qui avaient encore des illusions les ont définitivement perdues au vu des mesures prises à la suite de la crise financière de 2008.[access capability= »lire_inedits »]
Il faut donc croire que ces gens sont ingrats. Jamais contents alors que, depuis des années, on ne veut que leur bien malgré eux et, au besoin, contre eux. Ainsi le prolo, qui fume davantage que la moyenne, peut-il découvrir sur son paquet de clopes, dont le prix a été sans cesse augmenté pour son bien, les jolies photos destinées à son édification. Puisqu’il est évidemment trop con pour savoir que la nicotine peut engendrer toutes sortes de tumeurs, on s’était jusque-là contenté d’une maxime simple : « Fumer tue ». Légitimement soucieux d’adapter sa pédagogie à la cible, et conscient que les méthodes d’apprentissage de la lecture qui font merveille dans nos collèges risquaient de s’avérer totalement inefficaces avec un public quasiment analphabète, le gouvernement a finalement opté pour l’enseignement par l’image, en l’occurrence celle de poumons pourris. On ne peut qu’approuver une telle sollicitude.
Il ne s’agit pas de s’arrêter en si bon chemin. On le sait, la pauvreté est la mère de tous les vices, le tabagisme étant sans doute le plus véniel. Dame (patronnesse) Bachelot a donc décidé d’ouvrir la chasse aux clients de prostituées. Vous n’allez pas me dire qu’aller aux putes, ce n’est pas mal ? Tenez-vous le pour dit : quand on n’a pas les moyens (économiques et/ou symboliques) d’avoir des maîtresses ou de se payer de la compagnie à plusieurs centaines d’euros la nuit, on se contente de Bobonne (ou de Bobon). Direction le domicile conjugal, seule voie de la rédemption pour le prolo égaré. Et si on n’a pas été fichu de recruter un partenaire pour partager les frais et les emmerdements, il reste les films pornos ou les méthodes que l’Église réprouvait il y a quelques décennies et que nos gouvernants, conscients de la nécessité de libérer le peuple de l’ordre moral d’antan, ne paraissent pas avoir l’intention de pénaliser.
Le pain se faisant cher, le bon peuple a bien le droit à quelques jeux. Comme il ne peut pas passer tous ses dimanches devant sa télévision – l’Académie ayant dénoncé les méfaits d’une consommation cathodique excessive −, le prolo peut encore aller au stade, où lui sont réservées les places les moins chères, celles qui sont situées dans les virages, derrière les buts. Certes, il ne peut plus fumer, mais nul n’oserait contester son droit inaliénable de se rendre à la buvette lors de la pause. Toujours animé par la noble ambition de défendre les intérêts du prolo, l’État a décidé de remplacer la vraie bière par de la fausse et aussi, l’hiver venu, du vin chaud par du vin chaud sans alcool[1. Du vin chaud sans alcool ! Là, on atteint le summum de la sauvagerie]. Dans la tribune présidentielle et les loges payées par les entreprises mécènes, les invités de marque ont? bien sûr? droit à du vrai champagne. C’est que les riches savent ce qui est bon pour eux. De toute façon, les riches, nos gouvernants s’en moquent. Pour eux, seul le populo compte.
On me dira qu’il y a peu de batailles rangées dans les loges, même quand les pipoles ont un peu forcé sur le Ruinart. Mais en France, si l’on excepte la rivalité fabriquée entre OM et PSG, le supporteur de base est plutôt calme, même avec une « Kro » ou un verre de vrai rouge, chaud ou pas, dans le gosier.
Attardons-nous sur la délicate question de l’alcool, vice ancestral du prolo. Et profitons-en pour évoquer la femme-prolo. Lorsqu’elle se retrouve enceinte – le plus souvent sans l’avoir voulu car le prolo découvre souvent avec retard les bienfaits de la science −, celle-ci a d’autant plus de mal à calmer son penchant pour la bouteille qu’elle ignore généralement les dommages qu’il cause. Prenant soin à la fois de la mère et de l’enfant, l’État a donc contraint les vignerons à imprimer sur leur étiquette un pictogramme indiquant que c’est pas bien de boire quand on est enceinte. Vous ne me direz pas que tout n’est pas mis en œuvre pour protéger contre elles-mêmes les classes bêtement dites « défavorisées » alors qu’elles sont au contraire l’objet de toutes les faveurs.
Comment ne pas évoquer, en conclusion, la formidable attention du législateur, que dis-je, du Constituant, pour les chômeurs, ouvriers et employés qui firent pencher la balance du côté du « non » lors du référendum de 2005 ? Le 4 février 2008 à Versailles, une majorité à l’albanaise corrigea cette erreur funeste. Il faut vraiment être de mauvaise foi pour ne pas comprendre que ce vote solennel était une preuve supplémentaire d’un amour immodéré du peuple. Non seulement on avait permis à ces masses incultes, donc infoutues de savoir où est leur bonheur, de manifester leur mauvaise humeur, mais? dans la foulée, on réparait les dégâts en silence, comme le font parfois les mamans quand elles découvrent une bêtise commise par leur progéniture. Quand on vous dit que la prolophobie est une fable…[/access]
Et maintenant, place aux radars pédagogiques ! Dimanche, le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant nous a gratifiés d’une annonce sensationnelle : les routes françaises vont être équipées dans les mois qui viennent de radars gentils. Qui flasheront les automobilistes en faute, mais se contenteront d’afficher leur vitesse sur des panneaux routiers ad hoc, sans que les dépassements entraînent la moindre punition. Voici donc pour le côté pédagogique. Politiquement, ce gentil radar est supposé gommer l’effet désastreux – électoralement parlant si ça se trouve – du méchant radar. Lequel, non content de relever la vitesse du conducteur et d’automatiser la sanction, celui-ci sera désormais planqué puisque, faut-il le rappeler, les pancartes annonçant les engins de contrôle ont été démontées au nom de la sécurité routière, pour contrer une mortalité automobile repartie à la hausse.
J’entends d’ici les hauts cris : mesure liberticide, contrôle social, rétablissement de l’octroi, délire bureaucratique, bons conducteurs qui roulent vite mais bien injustement sanctionnés et impunité pour les dangereux lambins qui empoisonnent nos routes. J’en passe. Nous connaissons tous les arguments et les employons dès qu’arrive dans la boîte aux lettres l’injonction de payer 90 euros pour un dépassement de 2 km/heure. Mais, en matière de sécurité routière, franchement, rien d’autre ne fonctionne que la répression.
On me dira que ces arguments sont plus faciles à balayer quand on a juste besoin d’un vélo pour travailler, qu’on n’exerce pas la profession de chauffeur-livreur, qu’on n’habite pas en province et que l’on ne doit pas parcourir 50 kilomètres par jour pour aller gagner son SMIC. Certes. Mais je ne connais pas d’autres épouvantails que le gendarme ou le radar pour faire ralentir les automobilistes et faire baisser le nombre de morts et blessés sur les routes. On peut s’en prendre aux constructeurs automobiles, juger qu’ils devraient limiter la puissance des moteurs et j’en passe. Je crains que des voitures ainsi amputées de leur puissance de feu potentielle ne plaisent guère aux acheteurs. La voiture, la vitesse, ont partie liée avec le désir de puissance c’est-à-dire avec quelque chose d’irrationnel. Mais laissons de côté cette question des relations entre virilité et bagnole qui risque de nous entraîner trop loin.
On peut cependant trouver curieux que le ministre de l’Intérieur, qui jouait les gros bras la semaine passée, faisant démonter les panneaux des radars en 24 heures, nous fasse brutalement le coup de la pédagogie. On ne saurait imaginer que ce léger virage à 90° et en cinquième vitesse, pied au plancher, ait un quelconque lien avec la grogne des députés de la majorité, qui mercredi dernier, à l’Assemblée, ont bondi comme un seul homme pour se plaindre de ce tour de vis routier, potentiellement UMPicide. À ce compte-là, autant abandonner toute velléité de faire une politique publique de sécurité routière : de toute façon, donc les électeurs en colère. Qu’on nous laisse donc tuer et nous tuer sur les routes, en roulant bourrés, téléphone à l’oreille tout en franchissant les lignes blanches. Un petit air de Mad Max sur les routes de campagne, ça fait déjà envie.
N’essayez surtout pas de téléphoner à un de vos amis entre 8h45 et 8h55, il y a de fortes chances qu’il soit, comme moi en train d’écouter religieusement la « Revue de Presque » de Nicolas Canteloup sur Europe1. Religieusement, c’est bien sûr là une façon de parler, parce qu’on rigole beaucoup plus qu’à l’église, la mosquée ou la syna.
Si les experts de l’Insee étaient plus affutés, il attribueraient à Canteloup au moins un point de croissance à lui tout seul, en partant du principe qu’un salarié qui arrive de bonne humeur au boulot est bien plus productif qu’un collègue maussade -quitte à lui retirer un demi-point négatif de PIB à cause des centaines de milliers d’auditeurs qui arrivent en retard au boulot et mettent ça sur le dos des embouteillages, des enfants malades ou des grévistes RATP.
Il va de soi que le phénomène d’accoutumance de masse s’est encore aggravé depuis une semaine avec le feuilleton judiciaire de Dominique Strauss-Kahn. Le faux coup de fil quotidien du faux DSK est le climax de la Revue de presque, notamment grâce aux allusions salaces et répétées à John Smith, son pseudo codétenu de Rikers Island, dont Dominique, une fois acquitté et élu président, affirme vouloir faire «la première dame de France».
Tout le reste est à l’avenant, hélas, il y a un hic, qui n’est dû ni à Gérard Schivardi, ni à Jean-Louis Borloo, ni à Laurent Cabrol (le trio récurrent de prétendus pochards de l’émission). Non, ce hic c’est la disparition soudaine de DSK des primaires socialistes et le retour en force concomitant de Martine Aubry. Pourquoi ? Tout bêtement parce Canteloup, s’il imite génialement DSK et Ségolène et très honorablement Hollande, est techniquement incapable d’imiter Martine, comme il le rappelait il y a quelques mois au Nouvel Obs. Et si jamais les primaires étaient défavorables à Hollande (pour Ségo, c’est déjà plié, un peu de sérieux, SVP), on imagine mal, à l’approche de 2012, Canteloup imitant à merveille Sarkozy et butant sur sa chalengeuse socialiste.
Cela dit tous les espoirs sont permis, puisque quand cette interview a été réalisée, en novembre dernier, Canteloup confessait aussi être incapable d’imiter DSK. Depuis, il a su, et pas qu’un peu, trouver sa voix…
Jeudi dernier, Barack Obama a prononcé un discours très attendu sur le Moyen-Orient. Entre révolutions et contestations, démocratie, dictature, jeunesse et espoir, il a consacré quelques minutes au conflit israélo-palestinien. Le président américain voulait contenter tout le monde et, à vrai dire, en l’écoutant, on pouvait avoir l’impression qu’il avait réussi son coup. Chaque mot attendu par les uns était suivi des restrictions et conditions le rendant indolore par les autres… Pour les hauts fonctionnaires du State Department devant lesquels il s’exprimait, ce fut une belle leçon de rhétorique diplomatique.
Or, à ces propositions américaines que Shimon Peres aurait qualifiées de « vaguement concrètes et très concrètement vagues », Benyamin Netanyahou a choisi d’opposer un « non » éclatant. Il aurait pu dire « oui mais » ou, mieux encore, se taire alors que vingt-quatre heures plus tard il avait un rendez-vous à la Maison-Blanche. Pourtant, juste avant de s’envoler vers les Etats-Unis, Bibi a décidé de jouer une scène de ménage.
Pour le Premier ministre israélien, Barack Obama serait un « soixante-septard » exigeant le retour d’Israël dans les frontières de 1967. A priori, rien de bouleversant. Sauf qu’il ne s’agit pas de faire revenir l’Etat hébreu aux frontières du 10 juin, sixième jour de la « Guerre des Six Jours » (entre Israéliens d’un côté, Egyptiens, Syriens, Jordaniens et Irakiens de l’autre), mais à celles du 5 juin 1967, le premier jour.
En réalité, Netanyahou ne veut pas comprendre qu’Israël a de la chance que Barack Obama ne soit pas « quarante-huitard ». En effet, le véritable débat ne porte pas sur 1967 mais sur 1948. Autrement dit, il s’agit de savoir si les négociations israélo-palestiniennes doivent partir des frontières de novembre 1947, c’est-à-dire du plan de partage voté par les Nations unies, où celles du printemps 1949, déterminées par la victoire israélienne à l’issue de la guerre de 1948, et restées en vigueur, donc, jusqu’au 5 juin 1967.
les frontières d'Israël 1947-1996
Pour Israël, il est hors de question de retrouver les dimensions que lui ont assignées les Nations unies le 29 novembre 1947. Pour mémoire, l’ONU souhaitait que deux Etats voient le jour sur le territoire de la Palestine mandataire : l’un à peine juif (60 % de Juifs, 40 % d’Arabes), l’autre exclusivement arabe. Les Juifs acceptèrent ce plan de partage, tandis que les Arabes de Palestine, convaincus qu’ils obtiendraient plus par la force, le rejetaient. Dès le lendemain du vote, le 30 novembre 1947, ils faisaient parler les armes, inaugurant un conflit dont on a du mal à comprendre aujourd’hui qu’il était une guerre civile. Six mois plus tard, une fois le dernier soldat britannique parti, les quatre pays arabes limitrophes, bruyamment soutenus par d’autres, envoyaient leurs armées combattre avec les milices arabes de Palestine.
Contre toute attente, la communauté juive organisée de Palestine remporta la guerre civile qui dura de novembre 1947 à mai 1948 et l’Etat d’Israël qui lui succéda gagna la guerre internationale qui se déroula de mai 1948 à mars 1949. Fort de cette victoire, l’Etat hébreu agrandit son territoire, imposant une modification des frontières proposées par l’ONU. En même temps, conscients que, dans cet environnement hostile, la survie de l’Etat juif passait par une « majorité juive », ses dirigeants refusèrent de laisser rentrer dans leurs foyers les Palestiniens qui avaient quitté le pays pour fuir les combats, souvent contraints et forcés. De leur point de vue, ils étaient des ressortissants d’une nation ennemie qui venait – au mépris de la loi internationale – d’essayer de l’éliminer physiquement. C’est ainsi que sont nés la douloureuse question des réfugiés et, dans la foulée, la revendication du « droit au retour », dossier insoluble si on ne comprend pas qu’il met aux prises, non pas des gentils et des méchants, mais deux légitimités, celle d’êtres humains chassés de leur maison d’une part et, d’autre part, celle d’un Etat menacé de destruction. Ce qui signifie que tout le monde a à la fois raison et tort.
Pour Israël, les Palestiniens avaient joué et perdu, ils devaient assumer les conséquences de leur choix. Cette position a été défendue par tous les acteurs majeurs de la communauté internationale : Européens, Américains, mais aussi, bien qu’avec plus de réticences, Russes et Chinois, ont admis que la guerre de 1948 avait créé une nouvelle donne que les pays arabes et les Palestiniens devaient accepter. Plus personne, même les Palestiniens, ne réclame aujourd’hui le retour au plan de partage de 1947. Mais il faut être lucide : la réalité, c’est que même les frontières de 1949 (restées en vigueur jusqu’en 1967) ne sont plus d’actualité. Comprenant qu’elles délimitaient un territoire presque impossible à défendre, la plupart des pays occidentaux acceptent plus ou moins explicitement qu’elles subissent quelques ajustements. Autrement dit, le discours consistant à exiger d’Israël le retrait des territoires occupés et le retour aux frontières de 1967, conformément à la résolution 242, relève en partie de l’incantation rituelle. Dans les chancelleries, on sait que la demande israélienne de conserver une partie des territoires conquis en 1967 n’est pas absolument déraisonnable. Reste évidemment à définir quelle partie.
La droite israélienne a compris depuis longtemps qu’elle devrait céder sur l’essentiel : le tracé de « frontières sûres et reconnues » sera plus proche de celui du 5 juin que de celui du 10 juin 1967. Autrement dit, le cas de Gaza étant réglé, Israël devra évidemment se retirer de la plus grande partie de la Cisjordanie où Netanyahou lui-même affirme depuis quelque temps ne vouloir conserver seulement les implantations juives les plus peuplées. Cela signifie que la négociation portera sur la vallée du Jourdain (qui pourrait donner lieu à des échanges), certaines implantations et, bien entendu, sur Jérusalem. Au-delà des apparences, ce casse-tête n’est pas aussi insoluble qu’il y paraît – les cartes existent dans toutes les ambassades concernées.
C’est dans ce contexte sans doute embrouillé pour ceux qui ne pensent pas tous les matins au conflit israélo-arabe, c’est-à-dire, je suppose, la majorité des habitants de cette planète, que le discours d’Obama prend tout son sens. En revanche, la nouvelle guerre des nerfs déclenchée par Netanyahou apparaît presque incompréhensible. Sur le fond, le président américain n’a pas vraiment innové, se contentant de réaffirmer les positions traditionnelles et parfaitement connues de Washington dont on a vu qu’elles n’étaient pas incompatibles avec celles de la droite israélienne. En effet, s’il s’est référé aux frontières en vigueur avant la Guerre des Six Jours, Obama s’est empressé d’ouvrir la porte à des « arrangements mutuellement consentis » permettant de prendre en considération les contraintes sécuritaires, notamment en échelonnant le retrait israélien sur une longue période durant laquelle la situation sera évaluée à chaque étape. On n’a pas besoin d’être un stratège de génie pour comprendre que, dans l’esprit du président américain, les « frontières de 1967 » version 2011 ne coïncideront pas exactement avec leur tracé original.
Obama est allé encore plus loin en précisant que la question de Jérusalem ne pouvait être discutée en fonction de ces seules considérations territoriales. Il propose donc que l’avenir de la ville sainte soit négocié ultérieurement, en même temps que le problème des réfugiés et du droit au retour – ou plutôt des compensations qui seront accordées aux Palestiniens pour renoncer à ce droit. Si on ajoute que le président des Etats-Unis a de nouveau exigé que le Hamas, réintégré dans les institutions palestiniennes, reconnaisse Israël, abandonne la lutte armée et accepte les accords déjà signés, et notamment ceux d’Oslo et que, cerise sur le gâteau, il s’est engagé à mettre tout son poids pour que l’Assemblée générale des Nations unies reconnaisse l’Etat de Palestine en septembre prochain, le coup de sang de Netanyahou est absolument incompréhensible.
Reste à comprendre pourquoi le Premier ministre israélien a choisi de huer l’artiste quand il aurait dû l’applaudir. Même si, comme beaucoup l’en soupçonnent et pas forcément à tort, « Bibi » voulait gagner du temps pour éviter tout progrès vers une solution négociée, ce discours lui laissait une marge de manœuvre considérable. Il lui aurait suffi d’attendre quelques heures pour laisser le Hamas rejeter en bloc les conditions américaines et encore quelques-unes pour que l’Autorité palestinienne signifie à son tour une fin de non-recevoir. Les Palestiniens auraient porté la responsabilité de ce nouvel échec, alors qu’après le coup d’éclat israélien, leur refus est passé presque inaperçu.
Certes, on peut défendre la thèse complotiste en vertu de laquelle Netanyahou cherchait, par ses hurlements, à faire croire aux Palestinien qu’Obama leur faisait un énorme cadeau. Malheureusement, sa stratégie est plus simple et beaucoup plus délirante : grâce au soutien de la droite évangéliste et du Tea Party, il croit être plus fort qu’Obama sur l’échiquier politique américain ! Au cours de sa visite, le Premier ministre israélien s’adressera à l’AIPAC – le lobby pro-israélien – et au Congrès, où les Démocrates sont minoritaires depuis les élections partielles de fin 2010. Au lieu de travailler à un rapprochement entre Israël et la Maison Blanche, « Bibi » prétend apparaître comme un opposant déterminé à Barack Obama. Une telle forfanterie conjuguée à un manque aussi cruel de lucidité géostratégique laissent songeur. Dans l’arène politique israélienne, cette démonstration de force permet à Bibi de renforcer sa coalition et sa mainmise sur l’électorat de droite. Du point de vue de la politique intérieure américaine, il entend sans doute jouer la « dissuasion » pour obtenir une sorte de droit de veto sur la politique proche-orientale des Etats-Unis.
Il n’est pas exclu que le Premier ministre israélien remporte cette manche en exploitant les handicaps d’Obama. Reste qu’on peut se demander si l’intérêt d’Israël est de mettre des bâtons dans les roues de la diplomatie américaine et, ce faisant d’affaiblir sa capacité d’action dans la région. Face à la menace iranienne et aux changements rapides et profonds chez certains de ses voisins, défis sans cesse mis en avant par Netanyahou lui-même, la réponse aurait dû être évidente.