Ah, Radio Canut mon amour. Joyeux bordel d’amateurs ultragauchistes lyonnais, où le hip-hop lesbiano-transgenre côtoie les talks à la gloire de la revolución mexicana, entre une playliste sortie des cartons de mai 68 et un concerto minimaliste pour larsen et tronçonneuse. Ils ont beau fédérer autour d’eux tous les clichés de la canaille anarcho-libertaire, ils ont pour eux ce grand mérite de pratiquer un éclectisme musical presque sans limite. Presque.

J’ai longtemps cru que l’ultragauche était anticléricale. Mais, parmi d’autres sources, Radio Canut m’apprit qu’en réalité l’ultragauche ne détestait en rien le reggae, par exemple, bien qu’il y soit question en permanence de références bibliques du type « Jerusalem/Babylon/Zion/Israel ». Elle ne déteste pas non plus un certain rap qui fait sans équivoque l’apologie de l’islam. Les musiques sacrées, de façon générale, trouvent volontiers leur place dans la programmation musicale de nos anarchoponques à sarouels, pourvu qu’elles viennent d’Inde, de la jungle amazonienne, du Japon, ou de Turquie. L’ultragauche n’a rien contre Dieu, en soi ! En revanche, vous n’entendrez jamais le moindre chant grégorien, le moindre Alleluiah baroque, le moindre petit bout de Requiem quelconque sur les ondes du 102.2 à Lyon. À la rigueur un peu de gospel, mais uniquement parce que ça entre dans la catégorie « musiques noires ».

Un petit miracle s’est accompli aujourd’hui : Radio Canut nous a offert l’écoute d’une pièce sacrée tout à fait singulière que je ne connaissais pas : l’hymne d’Oxyrhynque, datant du IIIème siècle, et rendant un pieux hommage à la Trinité. Ce n’était pas un bien grand miracle, hélas. En réalité, l’animateur avait ironiquement fait de ce chant l’ouverture de son émission du jour, consacrée à… « la colonisation chrétienne« .

La nature de l’ultragauche n’est aucunement anticléricale : c’est juste qu’elle ne veut pas entendre parler du Christ. Elle s’accommode sans aucun problème du halal et des mosquées, s’abandonne dans la contemplation des spiritualités exotiques, respecte profondément les croyances animistes, sympathise de bon cœur avec le culte rastafari. Mais le christianisme, lui, rencontre une hostilité sans limite. J’ai cru, de bonne foi, que « Ni dieu ni maître » était réellement le credo de l’ultragauche. La vérité, c’est que n’importe quel Dieu fait l’affaire, pourvu qu’il ne s’agisse pas de Jésus et de ses copains. L’anticléricalisme n’est que la vitrine politique du véritable combat anti-pape, anti-Église, et in fine anti-Christ. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ; tenez, pour preuve supplémentaire, je suis allé rendre visite à un petit meeting anarchiste il y a quelques jours. Au menu du plat unique destiné à financer l’association, le chili con carne arborait en grosses lettres la mention « halal ».

Ni dieu ni maître ? Vraiment ? Vraiment-vraiment ?

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Pierre Joncquez
est architecte.
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