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La vérité du prétendu « printemps arabe » est dure à reconnaître

DB. Vous affirmez que « l’anti-américanisme, souvent lié à un “antisionisme” équivoque, se rencontre dans la plupart des formes, de gauche et de droite, du nouveau populisme ». Mais vous soulignez en même temps le tournant pro-israélien d’un certain nombre de leaders néopopulistes de droite. Pouvez-vous clarifier la question ?

PAT. Comme la diabolisation du « monde de la finance », la diabolisation de « l’empire américain » s’est intégrée dans le stock des lieux communs du discours politique, et ce, d’une façon caricaturale, autant dans les mouvances de la nouvelle extrême gauche (l’altermondialisme ayant nourri l’actuelle vague néo-communiste à visage républicain, illustrée en France par le Front de gauche que conduit Jean-Luc Mélenchon) que dans les mouvements et les partis incarnant soit la vieille extrême droite, soit le nouveau national-populisme à certains égards désextrémisé. L’anti-américanisme y apparaît cependant sous différentes formes et y occupe plus ou moins de place : il constitue l’un des sous-thèmes de l’antimondialisation. La grande nouveauté qu’il faut pointer est la suivante : dans l’espace du néopopulisme de droite, l’israélophobie et l’antisionisme radical sont de moins en moins revendiqués. Ils tendent à disparaître du stock des positions officielles de certains mouvements nationaux-populistes récents, aux Pays-Bas comme en Suisse ou dans les pays scandinaves. La dénonciation de « l’islamisation » des sociétés européennes est devenue le principal thème de l’imaginaire politique néo-populiste.

Pour comprendre cette transformation idéologique observable au cours des années 2000, il faut rappeler que, depuis le 11-Septembre, la redéfinition de l’ennemi principal des démocraties occidentales en tant qu’islamiste ou islamo-terroriste a provoqué un véritable retournement en faveur d’Israël. Les ennemis déclarés de « l’islamisation de l’Europe » s’affirment souvent amis d’Israël. Dans un discours prononcé le 3 septembre 2011 à Berlin, le leader populiste Geert Wilders, rappelant que sa formation, le Parti pour la Liberté, a obtenu 24 sièges sur les 150 sièges du Parlement et qu’il soutient le gouvernement actuel (libéraux et démocrates-chrétiens), a théorisé clairement ce pro-israélisme caractéristique de l’après-11-Septembre, en dénonçant clairement la campagne dite BDS (« Boycott, Désinvestissement, Sanctions ») soutenue par Stéphane Hessel et les membres du Tribunal Russell sur la Palestine : « Nous avons obtenu que les activités anti-israéliennes ne soient plus financées par des impôts néerlandais. Les soi-disant Organisations d’aide humanitaire qui soutiennent directement ou indirectement les boycotts anti-israéliens, les désinvestissements et sanctions, et qui nient le droit d’Israël à exister ne recevront plus de financement gouvernemental. Le gouvernement néerlandais va boycotter l’Assemblée des Nations Unies Durban III contre la discrimination raciale, car elle a été transformée en un tribunal d’accusations contre Israël. Le gouvernement va renforcer nos relations politiques et économiques avec Israël. Investissement plutôt que désinvestissement sera notre politique envers Israël. Nous sommes avec Israël. Nous aimons Israël. Israël est la seule démocratie au Moyen-Orient. Israël fait partie de notre civilisation. » De telles prises de position doivent être prises en compte pour comprendre les nouvelles mobilisations dites « populistes » qui, dans leurs orientations idéologiques, sont loin de reproduire à l’identique les thèmes doctrinaux de la vieille extrême droite, où l’antisémitisme jouait un rôle majeur. Pour aller vite, je dirai que le tableau s’est nuancé et complexifié. C’est pourquoi il importe de ne pas suivre les esprits simplistes et manichéens qui, refusant de considérer les évolutions idéologico-politiques dans l’espace européen et de les analyser d’une façon non réductrice, continuent paresseusement, en imprécateurs, d’appliquer le modèle désuet du « fascisme » ou de « l’extrême droite » à des réalités sociohistoriques n’ayant plus rien à voir avec le contexte des années 1930.

DB. Déjà, dans votre livre paru à la mi-juin 2011, Israël et la question juive (aux éditions Les Provinciales), vous vous montriez sceptique sur le « printemps arabe ». Dans votre nouvel essai, vous allez plus loin dans la démystification des « révolutions arabes » qui n’auraient été, selon vous, que des coups d’État travestis.

PAT. Le voile de l’illusion lyrique s’est déchiré. La vérité du prétendu « printemps arabe » est dure à reconnaître pour les apprentis-sorciers interventionnistes : partout dans le Maghreb et le Machrek, les islamistes ont progressé, jusqu’à parvenir aux portes du pouvoir. Les islamistes participent au pouvoir en Tunisie, les représentants des Frères musulmans et des salafistes sont majoritaires en Égypte, les jihadistes font la loi en Lybie, etc. Ce qui progresse, c’est l’idée qu’il n’y a point de salut pour le monde musulman en dehors du retour à la charia et de la restauration du califat. Terrible régression. C’est le prix à payer pour avoir ordonné la politique internationale à une vision moralisante et humanitaire des rapports de force. Or, les droits de l’homme ne sont pas plus une politique qu’une analyse géopolitique. L’appel à les respecter peut permettre de protéger dans une certaine mesure des populations civiles en danger. Mais ils ne permettent pas de reconnaître le véritable ennemi, celui qu’il faut combattre en priorité. Pour parler comme Churchill, les Occidentaux ont fortement contribué à « tuer le mauvais cochon ». Ce faisant, ils ont pratiqué le laisser-faire face à la dictature islamiste véritablement menaçante : l’Iran. Et montré leur terrible impuissance en Afghanistan. Quant à l’Irak et à la Syrie, pays meurtris par la guerre civile, on doit bien reconnaître qu’ils sont devenus des terres de conquête pour les jihadistes de toutes obédiences. La démocratie libérale/pluraliste, invoquée par les leaders occidentaux pour justifier leurs interventions militaires et diplomatiques, n’a jamais été aussi éloignée des préoccupations des nouveaux dirigeants des pays « libérés », sans parler des « combattants » qui massacrent au nom d’Allah. Ce qui a été mis en route dans le monde musulman, c’est la machine à désoccidentaliser sur tous les plans (politique, culturel, etc.), à l’exception de la technique, particulièrement précieuse en raison de ses usages militaires. Le paradoxe tragique du messianisme démocratique, c’est qu’il contribue involontairement à disqualifier le modèle démocratique qu’il prétend exporter ou imposer.

DB. Dans vos analyses des mixtes contemporains de populisme et de misérabilisme, vous abordez les mobilisations prenant pour drapeau l’« Indignation ». Si, comme vous l’écrivez, le libelle de Stéphane Hessel est « indigent », son succès hexagonal est compréhensible dans un contexte marqué par « le désarroi des citoyens français et leur quête éperdue de réconfort ». Mais comment expliquer ses effets symboliques internationaux ?

PAT. Du début de ma polémique avec Stéphane Hessel et son puissant réseau d’amis ou de soutiens, fin octobre 2010, à la publication de mon précédent livre en juin 2011, Israël et la question juive, j’ai contribué à démystifier le personnage public, surestimé à tous égards, et à montrer en quoi on pouvait le considérer comme un imposteur. J’ai ainsi établi qu’il s’était attribué d’une façon mensongère un statut de « co-rédacteur » de la Déclaration universelle des droits de l’homme, laquelle est due pour l’essentiel à ce vrai grand homme que fut René Cassin, dont Hessel a tenté de capter l’héritage. J’ai pris beaucoup de coups, et mon livre a été boycotté par les médias (sinon par le public), mais les informations que j’ai réunies ainsi que mes analyses critiques ont fait leur chemin, alimentant plusieurs publications récentes, notamment les essais vigoureux de Jean Szlamowicz (Détrompez-vous !) et de Gilles-William Goldnadel (Le Vieil homme m’indigne !), dont je recommande la lecture.

Le paradoxe tient à ce que le dérisoire libelle du faux grand homme qu’est Hessel est totalement décalé par rapport aux problèmes qui se posent aujourd’hui, face aux dysfonctionnements et aux effets pervers de la globalisation, aux obstacles quasi insurmontables rencontrés par l’Union européenne, aux défaillances polymorphes des États-nations et aux nouvelles menaces liées notamment à l’islamisme conquérant. Comment en effet croire sérieusement que le retour au Programme légendaire du Conseil National de la Résistance (mars 1944) puisse indiquer aujourd’hui la voie du salut ? Il était certes joliment intitulé « Les jours heureux », et l’on comprend qu’il puisse encore combler les amateurs de rêve, majoritaires à gauche. Mais l’essentiel de ce Programme a été réalisé entre 1944 et 1946 ! Il est temps, pour parler comme Valéry, de cesser d’« entrer dans l’avenir à reculons ».

La succession des crises économico-financières depuis 2008 a provoqué l’affolement d’une grande partie de l’opinion européenne et renforcé les inquiétudes des citoyens quant à la capacité des États d’y remédier. La France étant le pays européen le plus porté aux passions politiques, toujours en attente de potions révolutionnaires magiques, on ne s’étonne pas de voir les citoyens français s’abandonner aux sortilèges des bonimenteurs et aux prédictions des faux prophètes. Hessel est certainement le plus habile d’entre eux. Nombre de nos contemporains, ne faisant plus confiance aux acteurs politiques, n’en sont pas moins travaillés par un besoin de croire et d’espérer. Ils croient trouver une consolation dans un verbiage commémoratif mêlant, dans un même potage, des références censées faire vibrer les cordes de la nostalgie : Révolution française, Résistance, Déclaration universelle des droits de l’homme, etc. Il y a là un aveuglement qui confine à la bêtise. Et la bêtise de masse existe. Elle est même exportable aux États-Unis ou ailleurs. Il fallait aux contestataires de tous les pays un nouvel étendard : pourquoi pas « Indignés », désignation sloganisée par son hyper-circulation dans les médias. Mais il y a autre chose, qui relève du conformisme idéologique tel qu’il est aujourd’hui observable. L’icône médiatique a délivré un message inconsistant qui tourne cependant autour d’une pensée unique : Israël est la cause des pires malheurs du monde. La diabolisation d’Israël est le principal vecteur du succès de ce pamphlet violemment antisioniste et propalestinien. Il est devenu un drapeau pour tous les ennemis de l’État juif et fonctionne comme une arme symbolique dans la guerre culturelle internationale contre Israël. Le reste est futilité.

DB. On a le sentiment que la nouvelle stratégie du Front National oscille entre deux orientations. D’un côté, il s’agirait de construire le grand parti des exclus de la mondialisation, comme le définit Alain de Benoist, en visant l’électorat populaire. De l’autre, en dénonçant l’immigration à travers le prisme de l’islam, Marine Le Pen se distingue parfois de son père en prenant un virage « sociétal » plus en phase avec l’électorat « bobo » des centre-villes. La candidate frontiste semble ainsi hésiter entre deux figures populistes : Georges Marchais et Geert Wilders. Qu’en pensez-vous ?

PAT. Le modèle du rassemblement des exclus, des déçus et des vaincus de la mondialisation et de l’européanisation, c’est-à-dire des victimes « populaires » de la marche forcée vers le postnational, permettait de caractériser approximativement le FN de Jean-Marie Le Pen. Ce FN restait une formation d’extrême droite qu’on peut dire « classique », à base de nationalisme, d’anticommunisme et d’antisémitisme. Le FN de Marine Le Pen ne peut s’analyser de la même manière, sauf à soutenir la thèse, plus ou moins conspirationniste, de la « face cachée » (en gros : Marine marionnette de Jean-Marie). Le nouveau FN, dont tous les traits ne sont pas encore fixés, peut s’analyser selon le modèle du rassemblement interclassiste, intégrant une partie de la thématique anticapitaliste jusque-là monopolisée par les gauches ainsi que l’argumentation des militants de la laïcité contre « l’islamisation » des sociétés occidentales. Aujourd’hui, Jean-Marie est devenu « objectivement » (comme on disait du temps de la domination culturelle marxiste) un fardeau pour Marine. S’il est un Père à tuer, c’est bien celui-là. Elle ne peut devenir ce qu’elle est et promet d’être qu’en rompant avec le monde du Père, cadavre en cours de décomposition dont l’hebdomadaire Rivarol est le fidèle miroir.

DB. En somme, l’appel au peuple serait un signal d’alarme pour des démocraties en détresse. Suffit-il de réenchanter la politique, comme vous le préconisez à la fin de votre livre, pour traiter les différentes formes (identitaire, social, économique…) du malaise dans la civilisation européenne ?

PAT. Les « réenchantements » ne sont pas mon fort ! Ils sont le fait de manipulateurs cyniques ou d’illuminés sectaires, ou encore de rêveurs prêts à incendier le monde pour le faire renaître sous une forme parfaite. Je crois au contraire qu’il faut désenchanter la politique, la désacraliser, lui ôter son parfum de transcendance, la reverser au domaine des activités prosaïques, terriblement prosaïques mais nécessaires. On peut vouloir vivre, comme y invitait Voltaire, « loin des chimères des sophistes et des illusions des faux prophètes ». La grande illusion des Modernes aura été de chercher dans la politique l’accomplissement des fins dernières de l’humanité. C’était trop demander à la politique. C’est à cette attente exhorbitante que la pensée révolutionnaire a prétendu répondre, et ainsi mener l’humanité, au XXe siècle, à l’asservissement et à l’abattoir. Max Weber l’a dit avec force : « Celui qui cherche le salut de l’âme, de la sienne et de celle des autres, ne devrait pas le chercher dans les avenues de la politique. » Les Sauveurs sont toujours des imposteurs, en politique plus qu’ailleurs. Rions plutôt de ces piètres sauveurs. Comme nous l’a enseigné le poète et voyant : « La vraie vie est ailleurs. »

DB. Dans votre contribution au récent ouvrage collectif consacré à Philippe Muray[1. « Pourquoi Muray nous manque. La tyrannie du médiocre et la mise au pas médiatique de l’exception », in J. de Guillebon et M. Caron (dir.), Philippe Muray, Les Éditions du Cerf, 2011.], vous déplorez l’engouement pour la figure médiatique du « réactionnaire » incarnée par Éric Zemmour et ses épigones. J’ai l’impression que le système médiatique a intégré une partie des discours populistes pour les transformer en parts d’audimat. Pour paraphraser Debord, dans notre monde irrémédiablement tourné vers l’avenir, la Réaction n’est-elle plus qu’un moment du Progrès ?

PAT. Votre lecture m’étonne. Je me félicite au contraire de ce qu’un Zemmour puisse avoir la parole dans les médias, dominés par le plus extrême conformisme. Qu’il y joue malgré lui le rôle d’un alibi, c’est une autre question. Finkielkraut a été traité de la même manière. Certains ont très consciemment professionnalisé ce rôle douteux, en se présentant sous l’étiquette « réactionnaire ». D’autres s’y sont refusés, Muray notamment. Ou Renaud Camus. Quant à moi, depuis plusieurs années, je me tiens à distance de ces potinages et de ces baroudages. La stratégie médiatique consiste à inviter de temps à autre un titulaire de la provocation, un réputé « mal-pensant », pour lui faire jouer sa partie connue d’avance. Il faut bien mettre du piment dans la soupe sans saveur des « tables rondes », où de pitoyables journalistes commentent laborieusement « l’actualité » pour enfin exister et vendre leurs éventuels livres, également sur des thèmes « d’actualité ». Misère de « l’actuel ». Car l’offre dominante des médias est constituée de bonnes pensées aussi niaises que mièvres, servies à la sauce hypermorale d’un misérabilisme pseudo-chrétien (Restos du cœur à la Coluche, indignation à la Hessel, dénonciation à la Plenel, etc.). Tout intellectuel digne de ce nom devrait refuser de participer à ces émissions qui corrompent l’idée même du libre débat. Les émissions dites de débats mettent en scène de pseudo-débats entre des médiocres toujours vaniteux et souvent prétentieux (ceux qui sont éminemment invitables). Le spectacle d’un débat n’est pas un débat. C’est un débat de variétés. Il faut satisfaire le public, rien de plus. C’est pourquoi les « philosophes » streapteaseurs sont si prisés, comme les humoristes-prophètes ou les rappeurs à cerveau reptilien. Les débats-spectacles relèvent de la même catégorie que les dîners-spectacles. Il y a des cabarets pour la chose. Disons simplement : on ne débat pas en public, ou encore : il n’y a pas de débats publics. Il n’y a que des comédiens plus ou moins doués et des figurants ayant quelque chose à vendre. Les prétendus débats télévisés sont à la libre discussion ce que les films pornos les plus grotesques sont à l’érotisme le plus raffiné. Il est vrai cependant que « l’écrasante majorité » des téléspectateurs (pour parler comme les perroquets-citoyens) préfère les films pornos.
Nous sommes embarqués dans l’aventure démocratique. Et le dégoût nous prend de plus en plus souvent devant le spectacle d’un système politique menacé de putréfaction. Rappelons-nous l’avertissement lancé par Moses Mendelssohn, citant « un écrivain hébreux » en septembre 1784 : « Plus une chose est noble dans sa perfection (…) plus elle est horrible dans sa décomposition. » Seul le spectacle de la dictature islamique en Iran ou celui de la dictature communiste en Corée du Nord nous permet de ne pas considérer les démocraties libérales telles qu’elles sont comme l’incarnation du pire. Car leur médiocrité polymorphe n’empêche pas leur perfectibilité. Alors qu’on n’améliore pas la peste. Mais échapper à la peste peut-il être un idéal ?

DB. Que pensez-vous du rôle des intellectuels aujourd’hui ? Sont-ils toujours les représentants actifs de la pensée critique ?

PAT. Il y a un malentendu persistant sur ce qu’est, devrait ou pourrait être la pensée critique aujourd’hui. Il ne suffit pas de se déclarer « intempestif » (au sens nietzschéen) pour le devenir, surtout quand on joue le misérable jeu des émissions télévisuelles de divertissement. Aux clowns de l’« indignation » convenue, aux matamores de la « résistance » et de la « révolte » à toute heure, je rappellerai cette remarque de Michael Walzer sur la figure du penseur critique refusant les accommodements comme les allégeances, et partant, voué à la solitude : « Le critique en effet est un héros à double titre : il critique les puissants et ensuite il critique les autres, ceux qui se plaignent – parce qu’ils se trompent dans leur plainte ou ne se plaignent pas assez fort ou ne font que se plaindre et n’agissent jamais ou agissent à corps défendu et sans efficacité. Le critique met en cause tout autant ses amis que ses ennemis : il se condamne lui-même à la solitude intellectuelle et politique. » Combien d’intellectuels dont on parle et qui parlent beaucoup dans l’espace public ressemblent aujourd’hui à ce portrait-type du véritable penseur critique ? Ultra-minoritaires sont ceux qui résistent au chant de sirène des médias tout en refusant les bénéfices des ralliements politiques opportunistes. Ce qui a disparu presque complètement avec la normalisation de l’individualisme démocratique, ce sont les vertus liées à l’héroïsme, les vertus étrangères au calcul rationnel des intérêts égoïstes. Les intellectuels, pour la plupart, épousent les causes susceptibles de leur valoir des gains symboliques. Ils applaudissent leurs protecteurs et leurs comparses. Ce sont des stratèges cyniques et calculateurs, fort avisés, avec leurs réseaux efficaces et leurs relations bien entretenues. Ils incarnent le déshonneur et la démission, voire la trahison permanente. Parallèlement, en rendant obligatoire la vertu de tolérance, en la transformant en signe de ralliement au conformisme social et idéologique, bref en la « déshéroïsant », on donne un attrait dangereux au fanatisme. La tolérance n’est une vertu qu’à la condition que sa défense implique une prise de risque. La tolérance sans danger, celle des fonctionnaires de la chose, est le nouvel opium des masses.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, 2012.

Un parti unique pour une Europe unie !


image : bastiat2012.fr

Au début, on en plaisante. Tous ces candidats ectoplasmiques qui ne décollent pas des 0,5%, voire du zéro pointé. Maintenant, ils renoncent les uns après les autres : ils expliquent qu’ils n’ont pas assez de moyens, qu’ils n’atteindront pas les 500 signatures, que leurs préoccupations idéologiques ont finalement été prises en compte par un des « grands candidats », comme on dit. On les trouve un peu ridicules ou un peu opportunistes. Ou les deux.
Cette hécatombe, pourtant, a de quoi inquiéter. Des plus fantaisistes aux plus agaçants, des hystériques aux ministres aigris, en passant par des valeurs sûres comme Jean-Pierre Chevènement, on a l’impression que l’on procède à un vrai nettoyage par le vide. Au point que l’on pourrait très bien imaginer une élection présidentielle où les candidatures se résumeraient à un maigre quadrige ou à un quintette étique : Sarkozy, Hollande, Marine Le Pen, Bayrou et Mélenchon.

Bien sûr, à l’heure où j’écris, il y a encore en lice deux inoxydables trotskystes, témoins vintage d’une Quatrième Internationale chimiquement pure ; une écologiste glaciale, joyeuse comme une mise en détention préventive ; un gaulliste rimbaldien surtout animé par une haine tenace de l’actuel président et un autre gaulliste, souverainiste celui-là, qui voit la France comme une Belle au bois dormant qui aurait juste besoin d’un baiser eurosceptique parfumé au franc pour être réveillée. Mais où sont les 16 candidats de 2002 ? Et les 12 qui, en 2007, couvraient tout l’arc politique français et permettaient à chacun de s’exprimer au plus près de ses convictions ?[access capability= »lire_inedits »]

Allons plus loin. Prenons des paris. Après avoir fait illusion un temps, Marine le Pen peut jouer les arrogantes et refuser de parler à qui n’est pas « un des deux grands », elle ne rééditera pas l’exploit paternel, triangulée par un Claude Guéant au mieux de sa forme. On peut aussi parier sans trop de risques qu’une des prophéties malicieuses de François Mitterrand, qui n’en était pas avare, ne se réalisera pas : il avait dit à François Bayrou, du temps de la cohabitation Balladur, que lui seul avait l’étoffe d’un futur président de la République. Que ce soit le cas ou pas, l’éternel outsider du centrisme autonome semble condamné, encore une fois, à un splendide isolement sous le plafond de verre qui l’empêche d’accéder au second tour. Le Front de Gauche fera sans doute mieux que de la résistance et Mélenchon paraît en mesure de rassembler enfin sur son nom une gauche antilibérale qui s’était fragmentée de manière suicidaire après le succès au référendum de 2005. Mais pour quoi faire ? Pas grand-chose, sinon jouer les figurants furieux à la gauche du PS avec un groupe à l’Assemblée négocié dans le cadre d’accords de désistement « pour battre la droite ». Quant au Front national et au Modem, faute d’une injection de proportionnelle, ils resteront cette fois encore à la porte du Palais-Bourbon.

Tout se jouera donc, comme d’habitude, entre les deux monstres survitaminés de la politique française. À droite, depuis 2002, toutes les sensibilités sont noyées dans une UMP-Moloch créée comme une arme de guerre destinée à faire entrer Chirac, puis Sarkozy, à l’Élysée en dévorant tout ce qui passait à sa portée. À gauche, le PS, converti depuis bientôt trente ans à l’économie de marché et à l’Europe, est boosté par ses primaires, une réussite incontestable qui lui a permis de faire pièce au mastodonte d’en face en désignant un candidat légitimé par des centaines de milliers d’électeurs.
Pour toutes ces raisons, il est difficile de donner complètement tort à Marine Le Pen quand elle utilise, pour désigner ce duopole de fait, l’acronyme un brin racoleur d’« UMPS », qui ressemble à un sigle pour une banque suisse.
Serions-nous effectivement en passe de nous anglo-saxonniser ? Allons-nous nous aligner sur ces démocraties occidentales standardisées qui, par tradition pour la Grande-Bretagne, mimétisme, lassitude ou facilité pour bien d’autres, pratiquent le bipartisme ? Est-il possible que tout soit mis en œuvre pour faire prévaloir l’uniformité sur la diversité, par exemple en plaçant sous surveillance accrue les élus locaux susceptibles de donner les 500 parrainages ou en rendant toujours plus difficile le remboursement des frais de campagne ?

Dans l’entre-deux-guerres, alors que depuis des lustres, deux partis seulement s’opposaient au Royaume-Uni, en France, où existaient les mêmes tendances conservatrices et travaillistes, elle s’épanouissaient en mille fleurs : SFIO, Parti radical-socialiste, Gauche indépendante, Démocrates populaires, Républicains du centre, Républicains sociaux, Indépendants, Action française, j’en passe et des meilleurs, dont on détecte encore de temps à autre des traces dans certains discours, à la manière de ces illusions d’optique appelées rémanences et qui font persister l’image d’un objet bien après sa disparition. La Ve République voulut en finir avec le règne des partis. Mais elle ne supprima pas les gènes batailleurs dont nous sommes porteurs depuis les clubs révolutionnaires et la Convention nationale. Les gaullistes durent s’allier avec des centristes qui n’aimaient pas de Gaulle, et les socialistes batailler pied à pied avec un PCF aussi puissant qu’eux.

Pourtant, la bipolarisation qui se profile aujourd’hui est d’une nature différente. Elle n’est pas, ou plus, le fruit d’une logique institutionnelle, mais davantage la conséquence de notre intégration toujours plus grande dans l’Union européenne qui n’admet qu’une seule politique économique « gravée dans le marbre » de ses traités – par ailleurs de moins en moins ratifiés par les peuples eux-mêmes. Depuis les traités de Maastricht et de Lisbonne, notamment, les États-membres de l’Union n’ont plus qu’une maîtrise partielle de leur politique budgétaire et monétaire. La crise de l’euro et l’interminable naufrage grec ont révélé à Bruxelles que certains jouissaient encore d’une autonomie excessive et les mises sous tutelle de moins en moins déguisées de nations défaillantes se multiplient. Dans une Europe parfaitement intégrée, qui pourra alors proposer une politique économique différente ? UMP et PS mimeront éventuellement l’affrontement sur le droit de grève ou l’âge de la retraite, mais, quel que soit le vainqueur de mai, tout ce qui touchera aux finances, c’est-à-dire au nerf de la politique, sera hors d’atteinte des citoyens. Dans un tel contexte, la bipolarisation à l’œuvre aujourd’hui risque fort de se transformer en unipolarisation avec petit doigt sur la couture du pantalon présidentiel face au drapeau étoilé.
Pour amuser la galerie, on fait semblant de croire que le duel Hollande-Sarkozy traduit un choix de société. Au fur et à mesure qu’approchera l’échéance, les discours se durciront artificiellement mais, encore une fois, même s’il y a alternance, il n’y aura pas d’alternative.

La bipolarisation, finalement, n’est que le premier pas vers l’avenir radieux du parti unique.[/access]

A-t-on trop parlé du drame de Toulouse ?

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Le sociologue et directeur de recherches au CNRS, Laurent Mucchielli est une boussole assez sûre quant aux âneries à ne pas dire sur toutes les questions afférentes à l’Islam, aux banlieues, à la délinquance, au racisme ou à l’extrême droite. Attention les amis, ce n’est pas moi qui dresse un amalgame, ce ne sont là que ses sujets de prédilection du Professeur Mucchielli, ou plutôt, ces jours-ci, de prédiction.

Que nous disait, ou plutôt donc, nous prédisait Monsieur Laurent alias Madame Irma lundi soir, dans les colonnes des Inrocks.fr qui l’interrogeaient sur les conséquences politiques de la tuerie de l’école à Toulouse « ce drame est plus difficile à politiser puisque selon les premiers éléments de l’enquête, le meurtrier n’est pas un islamiste ou un banlieusard – les cibles favorites du débat public – mais une personne qui est apparemment issue d’un groupuscule néo-nazi. Or ce thème de violence d’extrême droite est peu présent en France à la différence d’autres pays comme l’Allemagne. »

Comme il s’est révélé quelques heures après cette prédiction (ou cette prédication, c’est comme vous voulez) que Mohamed Merah n’était pas stricto sensu « issu d’un groupuscule néo-nazi » mais qu’il se trouvait plutôt être « un islamiste ou un banlieusard – les cibles favorites du débat public » (on appréciera au passage l’utilisation du mot « cible » dans un tel contexte) Lolo-Irma a dû se livrer à un touchant exercice de rétropédalage pour nous expliquer pourquoi il avait raison d’avoir tort.

Deux jours plus tard, rebelote donc, toujours chez nos amis des Inrocks
Je ne vous en livre les premières lignes, mais les amateurs peuvent toujours aller lire la suite de l’interview sur le site. Ils ne seront pas déçus :

Les Inrocks : « En début de semaine, vous estimiez sur le site des Inrocks que le risque de politisation du drame de Toulouse était plus faible que lors de l’affaire Paul Voise en 2002. Compte tenu de l’évolution de l’affaire, estimez-vous que ce soit toujours le cas ? »

Laurent Mucchielli : « Non bien sûr, j’ai parlé trop vite ! D’abord j’ai cru comme tout le monde la piste du néo-nazi qui dominait lundi dernier dans le débat public et qui n’était pas démentie par les pouvoirs publics alors que la police savait déjà qui elle recherchait. Ensuite j’ai sous-estimé l’ampleur de la médiatisation qui nous a offert une sorte de cas extrême du traitement médiatique des fait divers. C’est une véritable armée de journalistes qui est stationnée à Toulouse et qui a commenté pendant 4 jours minute par minute chaque faits et gestes, chaque bruit, chaque aller et venue des uns et des autres, donnant le plus souvent des détails sans intérêt mais organisant une sorte de show dramatique permanent. Tout le reste s’est arrêté. Le monde entier a paru tourner autour de Toulouse et cela me semble excessif. »

Vous avez dit excessif ? Comme c’est excessif…

Christophe Barbier, ennemi public n°1 !

J’ai déjà décrit les circonstances de l’organisation des quatrièmes Y’a bon awards, ces trophées d’infamie décernés par Les Indivisibles, association animée par la chroniqueuse Rokhaya Diallo – dont le credo et le créneau consistent à asséner que la société française est désespérément raciste. Ayant souligné le degré de décence de cette ligue de vertu, je ne reviendrai pas sur la malheureuse coïncidence entre le maintien de la cérémonie et l’effroi général consécutif à la tuerie de Toulouse, dont feu le « coupable présumé » présentait un profil assez éloigné de l’idéal-type du raciste hyperboréen ébauché par Rokhaya Diallo et ses comparses.

La liste des lauréats atteste en effet du présupposé ethnique des Indivisibles, un comble pour des « antiracistes » ! En revenant dans le détail sur les dossiers d’accusation des uns et des autres, on dégage une grille de lecture univoque. D’abord, le raciste se permet quelque saillie « nauséabonde » sur le délabrement de la société française en pointant la responsabilité de certains immigrés de fraîche date, dont l’apport culturel ne s’accommode pas forcément du creuset français. C’est le cas des deux têtes de turc de cette quatrième édition des Y’a bon, Christophe Barbier et de Caroline Fourest, qui n’ont pourtant rien d’ethniciste ou de racialiste. Qu’importe, puisque pour reprendre le titre d’un ouvrage de Michèle Tribalat, c’est « les yeux grands fermés » que les Indivisibles jugent toute analyse de l’immigration. Chimiquement pure et dénuée de toute tare, leur immigration fantasmée n’est que le pendant idéaliste des discours xénophobes sur l’ennemi intérieur, la cinquième colonne arabe, noire ou musulmane qui minerait la France. Fourest et Barbier ont commis l’inexpiable péché de dénoncer les comportements (minoritaires) de musulmans s’opposant à la loi sur la laïcité ou à l’interdiction de la burqa. Qu’on songe à Caroline Fourest qui a eu le toupet de dénoncer « des associations qui demandent des gymnases pour organiser des tournois de basket réservés aux femmes, voilées, pour en plus lever des fonds pour le Hamas » ! Ou de la pauvre sénatrice radicale de gauche Françoise Laborde, stigmatisée pour avoir fait voter une loi prohibant le port du voile islamique chez les puéricultrices et avoir déclaré : « Et j’ai bien compris que j’inquiétais, que je perturbais et que j’étais une islamophobe. Bon ben voilà, et j’assume ». Verdict : une opposante de caoutchouc voire une dangereuse droitarde, puisque, selon les Indivisibles, le dernier clivage politique qui vaille peut se résumer ainsi : droite nationaliste et islamophobe vs. (vraie) gauche immigrationniste et islamophile. Du Terra Nova presque dans le texte, merci Olivier Ferrand.

Aux yeux du jury, entre autres composé du rappeur Youssoupha (spécialiste ès théories raciales), de la charmante actrice Aïssa Maiga, mais aussi du concepteur de l’idéologie « mainstream » Frédéric Martel, tout ou presque est donc suspect. Au passage, admirons la détermination, la ténacité et le courage dudit Frédéric Martel qui, sur son blog, se dédit déjà partiellement. Sans doute échaudé par la colère de Caroline Fourest, et soucieux de conserver ses entrées à L’Express qui publie régulièrement ses textes, mais qui entend aussi porter plainte pour diffamation, Martel fait assaut de bons sentiments bien dégoulinants pour tenter de se justifier : si « le jury n’a pas participé à la présélection des finalistes », « il est (pourtant) clair qu’une majorité (simple) a voté pour les lauréats (…) A titre personnel, par exemple, je n’ai pas partagé – et je l’ai dit – l’avis des jurés de remettre un prix à Christophe Barbier, directeur de l’Express et pas seulement parce que je travaille à l’Express et que mes chroniques et mon blog y sont publiés. La vidéo-éditorial qu’on lui reprochait ne m’est pas apparue, en effet, susceptible d’être considérée comme stigmatisante. »

Pardon et merci patron ! Frédéric Martel s’en prend ensuite à Fourest « pugnace, brillante » mais « parfois, islamophobe obsessionnelle ». C’est là que le bât blesse ! Car « Fourest a médiatisé les rumeurs sur Martine Aubry et son mari « avocat des islamistes »… Pire, au-delà de son cas personnel, le fameux climat d’insécurité culturelle qui règne en France incite Martel à dresser une liste de suspects dignes des Catilinaires : « d’Alain Finkielkraut à Élisabeth Lévy, en passant par Eric Zemmour, Ivan Rioufol, Renaud Camus et donc Caroline Fourest (…) l’anti-islamisme obsessionnel est une matrice commune. Je le répète : je pense qu’il ne faut pas céder aux oukases islamistes et il n’est pas question d’abandonner notre laïcité pour satisfaire les lobbys intéressés des islamistes. Parfois, j’ai même des doutes, moi aussi, sur la compatibilité de certains préceptes de l’islam avec les valeurs de la République. Mais ce qui me gêne, c’est que ces intellectuels ne voient et ne parlent que des problèmes. Ils ne pensent qu’à résister et à se protéger. Aucun de ces néoconservateurs n’évoque les progrès, pourtant souvent réels, de l’intégration – et pour une raison très simple, ils ne la souhaitent pas : ils veulent l’assimilation. C’est ce « laïcisme » que je critique, cette laïcité incantatoire, ce républicanisme aveugle, celui qui ne tient jamais compte de la réalité, de la vie des gens, de la complexité des identités plurielles ».

On pourra questionner à l’infini la validité des concepts d’intégration et d’assimilation, que Martel rabote grossièrement, mais résumer les prises de position d’Alain Finkielkraut et de ses compagnons d’infortune à une simple critique de l’islam, c’est tomber à son tour dans l’islamomanie obsessionnelle que l’on vitupère. Chevènement parlait d’ « extincteur de débat public » : à coup sûr, voici la véritable fonction des Y’a bon awards…

Toulouse, Montauban : M. Hessel est bien bon

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L’ancien résistant et diplomate Stéphane Hessel appelle à ne pas « accuser l’un ou l’autre » des candidats à la présidentielle d’une quelconque responsabilité dans les tueries. (L’Express.fr, jeudi 22 mars 2012).

Ouf ! L’absolution générale accordée par le pape de l’indignation à la cohorte des prétendants à l’Elysée doit leur ôter un gros caillou dans leurs chaussures de campagne. M. Hessel est d’autant mieux placé pour exonérer les candidats à la présidentielle de toute responsabilité morale dans ces horribles meurtres qu’il sait bien où elles se situent. Dans le discours de ceux qui, par exemple, ne manquent pas d’accuser Israël du meurtre délibéré d’enfants palestiniens. Ou qui ironisent sur les traumatismes subis par les enfants de Sderot lors des tirs de roquettes sur le sud d’Israël : « Et c’est nous les malheureux Israéliens, on est menacé car s’il y avait un Etat palestinien et pire que tout s’il était aux mains du Hamas, cet espèce de monstre… parce qu’il a envoyé des roquettes ! Il faut se dire que les roquettes du Hamas c’est plutôt pour les enfants (rires dans la salle). Non, c’est méchant, c’est mauvais, faut pas le faire, mais comme dégâts cela n’a aucun rapport avec les dégâts de l’armée israélienne. Ce sont quelques enfants qui ont été obligés d’aller très vite dans des arbres. Triste pour eux, parce qu’ils auraient préféré aller à l’école. Bref… » (propos tenus par Stéphane Hessel le 3 novembre 2010 au Centre Culturel de Gaza).

Les enfants d’Ozar Hatorah n’ont même pas eu le temps de courir dans les arbres, car leur assassin avait bien compris le message de M. Hessel. C’est donc comme une autocritique et une touchante manifestation de repentance qu’il faut interpréter ce certificat de bonne conscience décerné à Sarkozy, Hollande et tutti quanti par notre « trésor national ».

Mohamed Merah, un nouveau type de tueur

Le scooter, véhicule idoine des centres-villes encombrés, est devenu, à l’occasion des crimes de Mohammed Merah, un élément tactique décisif, voire l’attribut symbolique du meurtrier. A mon avis, cette métamorphose de la place de l’engin dans nos représentations coïncide avec l’avènement d’un nouveau type de tueur. Qu’on ne fasse surtout pas d’amalgames, je n’insinue bien sûr aucunement que les usagers de scooters seraient tous des fanatiques islamistes et il n’y a pas lieu de les stigmatiser, le scooter étant un véhicule comme les autres, dont l’immatriculation prouve l’appartenance de plein droit à la communauté nationale. En outre, la majorité de ces deux-roues ne désire que circuler en paix sur des routes que leur carénage honore d’un supplément de diversité.

Cela étant posé, on peut tout de même se permettre d’établir un lien – ne serait-ce qu’un lien – essentiellement formel, entre Mohammed Merah et Anders Breivik. À quelques mois d’intervalle, deux actes du même type ont produit en Europe le même impact médiatique, la même terreur, le même abasourdissement qu’entraîne la révélation d’une horreur inédite. On respire comme un reflux de 11 septembre… Et si la destruction du World Trade Center nous avait fait entrer dans le XXIème siècle et dans une décennie marquée par la succession d’attentats islamistes et de guerres « préventives » occidentales, on peut légitimement craindre que la décennie 2010 soit celle des « Loups solitaires », prolongation et mutation de la même guerre civile mondialisée, sous les auspices de cette nouvelle figure macabre.

Le « Loup solitaire » tient du serial killer, ce grand archétype du siècle précédent. Mais le serial killer est un hédoniste anarchiste : il raffine sa jouissance sanglante qui ne renvoie qu’à elle-même. Le « Loup solitaire » se présente au contraire comme un guerrier se sacrifiant pour une cause qui le dépasse. Quoi qu’il en soit, tous deux choisissent des victimes dans un champ de hasard normé par une certaine grille de lecture symbolique. Tous deux préparent méticuleusement leurs crimes et tous deux entretiennent un jeu avec les médias qui est fondamental, voire structurel, pour leur action. Cependant, le Loup solitaire prétend perpétrer des actes de guerre – mais un guerrier qui tire sur des cibles désarmées, voire à bout portant sur des enfants en maternelle, ne mérite sûrement pas l’honneur associé à un tel vocable. Ce qui lui fait office de bravoure n’est rien de mieux qu’une profonde pulsion suicidaire. Et il ne s’agit sûrement pas d’un homme libre luttant pour un peuple ou des idées. On se trouve davantage en présence d’un pur symptôme morbide ; un symptôme qui catalyse et manifeste de manière soudaine, brutale, explosive, des courants sous-jacents.

En somme, le Loup solitaire ne se bat pas pour une cause qui le dépasse, il se suicide en portant au grand jour une rage sous-jacente. Et celle-ci n’anime pas un parti officiel ou officieux constitué de manière classique, elle forme des nébuleuses sur la Toile, ce qui permet à ce type de tueur de recevoir une « formation » et un endoctrinement sans passer par des groupes identifiés et d’agir seul selon des modalités indétectables.

Chaque époque, chaque société, engendre un monstre, dont la nature particulière nous renseigne souvent sur celles-là. Si l’Amérique fut féconde en serial killers, il est possible que le Loup solitaire soit plus spécifiquement un avorton de l’Europe. De l’Europe des marchés en pleine crise identitaire. Il y a en effet une certaine logique à ce qu’une société de névrosés castrés par le consumérisme et dont l’identité a été dissoute à l’acide de la haine de soi, produise en retour des psychopathes suicidaires shootés à la haine de l’autre, et dont l’acte de différenciation identitaire se résume à son expression la plus précaire et la plus radicale : se définir par l’altérité qu’on voue à la mort en se condamnant du même geste.

Vous vous moquiez des héros défendant une patrie charnelle, vous aurez des malades massacrant des gosses au nom d’une identité confuse téléchargée sur le réseau Internet.

Hollande, chouchou des médias ?

En découvrant le thème du dossier de ce mois, je n’ai guère été surpris puisque notre rédac’chef préférée avait fait de « Hollande, candidat des médias » l’une de ses « langues de vipères » sur RTL[1. Pour celles et ceux qui ne sont pas branchés sur RTL entre 19 heures et 20 heures, la « langue de vipère » est un billet d’humeur récompensant la ou le polémiste qui a emporté la veille l’adhésion d’une majorité d’auditeurs dans l’émission de Christophe Hondelatte « On refait le monde »]. Ne le cachons pas, le billet d’Élisabeth m’a paru largement exagéré. Une scandaleuse pensée m’a alors fugacement traversé l’esprit : serait-elle de mauvaise foi ?

Je me suis vite ravisé, non par goût de la discipline causeurienne, qui d’ailleurs n’existe pas, mais en me souvenant de la façon dont je réagis parfois. Laissez-moi vous conter un épisode récurrent de ma vie provinciale : le départ, un ou deux dimanches par mois, vers mon Jura natal depuis la capitale régionale dans laquelle je réside. Le trajet dure une heure environ et j’en profite pour régler l’autoradio sur Europe1[2. Quand j’étais petit, à la maison, on n’écoutait pas France Inter, parce que « c’était une radio de gauchos ». C’est ce que disait à peu près mon père, si je me souviens bien] au moment précis ou Jean-Pierre Elkabbach interroge une personnalité politique. Combien faut-il de temps pour que, passablement énervé par l’obséquiosité du journaliste devant un ministre ou son agressivité envers un membre de l’opposition, je commence à lancer à la cantonade quelques noms d’oiseaux et autres termes de toutes les couleurs, au risque d’enrichir dangereusement le vocabulaire de ma progéniture assise à l’arrière du véhicule ? Évidemment, cela a le don d’agacer mon épouse qui passe sur RTL, dont la musique de l’émission « Stop ou encore » a pour but d’adoucir mes mœurs, en m’adressant une question, elle aussi récurrente, mais non dénuée de fondement : « Si ça t’énerve, pourquoi tu écoutes encore ça ? ».

Je pourrais lui répondre : « Parce que j’aime ça ! » Au fronton du site Causeur, il est écrit : « Surtout si vous n’êtes pas d’accord. » Cela signifie tout de même quelque chose. Comme Élisabeth, qui persiste à rester branchée sur France Inter, j’aime écouter les commentaires avec lesquels je ne suis pas d’accord, même s’ils m’énervent – on est humain, quand même ! C’est pourquoi je m’obstine à regarder le Grand Journal de Canal et à lire de temps à autre un édito d’Alain Duhamel.

Quant à savoir si Hollande est le « candidat des médias », je ne peux que renvoyer ceux qui croient à cette fable du côté de Jean-Pierre Elkabbach, donc, mais aussi sur TF1 où officient Jean-Pierre Pernaut et Laurence Ferrari – dont le conseiller presse de Nicolas Sarkozy vante la « fiabilité »[access capability= »lire_inedits »] – ou enfin vers Étienne Mougeotte du Figaro, qui sévit aussi à RTL[3. Au retour, le dimanche soir, c’est le Grand Jury que nous écoutons. Mougeotte, lui, ne m’énerve pas du tout. Mais qu’est-ce qu’il peut me faire rire, en revanche ! Parfois, je me demande même si ce n’est pas Gerra qui l’imite.]. Quand j’étais petit, à la maison, on n’écoutait pas France Inter, parce que « c’était une radio de gauchos ». C’est ce que disait à peu près mon père, si je me souviens bien. Au retour, le dimanche soir, c’est le Grand Jury que nous écoutons. Mougeotte, lui, ne m’énerve pas du tout. Mais qu’est-ce qu’il peut me faire rire, en revanche ! Parfois, je me demande même si ce n’est pas Gerra qui l’imite. Certes, le discours de François Hollande au Bourget été largement salué par la presse. J’ai même entendu Yves Thréard, peu suspect de socialisme rampant, reconnaître qu’il avait un certain souffle. Mais peut-être le candidat socialiste, qui était attendu au tournant, avait-il réellement réussi ce rendez-vous ? En tout cas, je n’ai pas l’impression, quand je regarde i-Télé ou BFM TV, que Nicolas Sarkozy y soit particulièrement maltraité ou que son entrée en campagne ait fait l’objet d’une couverture particulièrement critique. Je citerai seulement Jean-Jérôme Bertolus (i-Télé) qu’il fallait voir, décrivant minute par minute les moindres faits et gestes du président-enfin-candidat, participant ainsi au storytelling de Nicolas Sarkozy avec au moins la même complaisance que certains commentateurs du Bourget.

Afin de démontrer à quel point les médias sont de gauche, Éric Brunet ressort un vieux sondage de Marianne datant de 2002, où il apparaissait que 80% des journalistes auraient voté Jospin si celui-ci avait été présent au second tour. C’est faire l’impasse sur deux points très importants. D’abord, nous sommes en 2012, et les télés et radios, notamment après le référendum de 2005 qui révéla un fossé abyssal entre des médias oui-ouistes et un peuple noniste, ont procédé à certains équilibrages. Ainsi peut-on aujourd’hui écouter des voix qu’on n’entendait pas auparavant. Sur i-Télé, le débat de la mi-journée oppose deux journalistes, l’un plutôt classé à droite, l’autre plutôt à gauche. Hondelatte veille également au pluralisme dans ce plaisant Café du commerce qu’est « On refait le monde ». Ensuite, quand bien même un sondage identique aboutirait aujourd’hui au même résultat, sur l’opinion des journalistes, que celui de Marianne en 2002, il faudrait encore, pour en tirer des conclusions sur la « ligne générale » des médias, pondérer les données obtenues en fonction du poids respectif des uns et des autres. En puissance de feu, Jean-Pierre Pernaut, Laurence Ferrari, Étienne Mougeotte et les autres dépassent largement tous les simples reporters, formatés il est vrai par des écoles de journalisme acquises à une idéologie social-démocrate, droit-de-l’hommiste et européiste.

« Hollande-candidat-des-médias » me semble donc une antienne largement exagérée. Il faut cependant reconnaître, en conclusion, qu’elle le sera de moins en moins. Plus la probabilité de sa victoire sera grande, plus les événements confirmeront l’intuition ou la conviction d’Élisabeth et démentiront ma propre appréciation. Oui, le 6 mai, s’il est élu[4. Comme je le pronostique, pour ma part, depuis avril 2011, avant le « Sofitelgate », un papier sur Causeur.fr faisant foi.], François Hollande sera le président de tous les médias ! Mais on peut espérer que dès le 7, cela changera. Je suis peut-être naïf, mais j’ai confiance dans les médias de mon pays.[/access]

Cinéma français : l’illusion comique

Depuis quelques semaines, le Centre national de la cinématographie, les médias et des professionnels du cinéma répètent avec la même conviction enjouée que la fréquentation des salles a été fantastique en 2011. Pensez donc : 215 millions d’entrées, du jamais vu depuis 1967 ! Tant mieux pour l’industrie culturelle ! Car à qui profite ces entrées sinon à un pourcentage réduit de films (les blockbusters américains et les comédies télévisuelles françaises souvent vulgaires, tous distribués dans les grands multiplexes). Or, le cinéma d’auteur (ou plutôt de hauteur), en un mot celui que nous aimons, ne se porte pas si bien que cela : beaucoup de grands et beaux films ne rencontrent pas leur public, les salles d’art et essai associatives et municipales, ainsi que les distributeurs indépendants trouvent difficilement leur équilibre. Pis, des critiques jugent certains films de haut vol trop élitistes….

Sur les 215 millions d’entrées totalisées en 2011, combien concernent des films de cinéma dignes de ce nom ? Seule ne quarantaine de millions d’entrées rassemble les spectateurs les plus cinéphiles, désireux de découvrir, de voir, d’aimer les films d’Eugène Green, Bruno Dumont, Alain Cavalier, Chantal Akerman, Bela Tarr, Patricia Mazuy, Asghar Farhadi, David Cronenberg, Aki Kaurismaki… Bref, tous ceux qui perpétuent la beauté d’un septième art héritier des auteurs exigeants d’hier (Keaton, Bergman, Hitchcock, Tati, Lubitsch, Ocelot, Sciamma…..).

Le triomphe des comédies insipides est donc l’arbre qui cache la forêt. Par conséquent, il est illusoire de se réjouir du nombre d’entrées en pensant qu’il résulte d’une meilleure éducation à l’image. Ce travail d’instruction cinématographique contribue sûrement à accroître la fréquentation des salles, mais à une échelle fort modeste. Personne n’ignore en effet que nos salles indépendantes sont souvent fréquentées par un public de cinéphiles vieillissants (hormis la Cinémathèque Française dont il faut souligner le remarquable succès, y compris chez les jeunes).

Pour un enfant, voir La Nuit du chasseur ou Ponyo sur la falaise sur grand écran représente une formidable ouverture sur le monde, mais lire avec délectation Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier seul dans sa chambre n’est pas moins important. C’est sans doute la perte du goût de lire, d’apprendre (entre autres évolutions nocives de la société) qui explique une partie du déclin du cinématographeet l’érosion de la fréquentation des films d’auteurs actuels (exception faire du réjouissant succès d’Une séparation).

Que cela ne nous empêche pas de continuer notre indispensable travail d’éducation à l’image en direction du jeune public mais aussi des adultes. Ainsi, l’investissement en argent public pour ce travail est primordial tant du point de vue économique que culturel, éducatif et social. En dernier ressort, l’essentiel n’est pas la quantité des films produits et leur nombre de spectateurs mais la qualité des premiers et le degré de connaissance des seconds. En somme, un élitisme pour tous, comme le défendaient Condorcet, Alain, Antoine Vitez et Jean Vilar.

L’ogre européen

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Le paradoxe avec l’Europe telle qu’elle se construit, c’est qu’elle séduit les grands partis politiques, les médias et la bureaucratie, mais laisse plus ou moins perplexe le bon peuple. Taux d’approbation moyen en Europe pour les élites (ou prétendues telles) : 90% contre 45% pour les citoyens ordinaires.

Une question se pose alors : l’engouement des « élites » pour un rapprochement accru avec l’U.E. se nourrirait-il moins d’une recherche passionnée de l’intérêt commun que des avantages personnels qu’elles en tirent ? Le prix Nobel de l’économie James Buchanan dans sa théorie des choix publics -l’action collective ne serait, selon lui, rien d’autre que le fait de choix individuels- corroborerait cette hypothèse.

En suivant cette piste, nous accédons aux études comparatives des salaires des responsables de la Commission européenne réalisées par Roland Vaubel, professeur à l’université de Mannheim. Les chiffres, là, ne trompent pas : pour un haut fonctionnaire ou un homme politique, c’est un cadeau du ciel d’être engagé à Bruxelles, a déclaré Vaubel à Zurich devant le Liberales Institut après avoir comparé les salaires des fonctionnaires européens à ce qu’ils seraient s’ils étaient restés dans leur pays.

L’ogre administratif et politique européen est doté d’un solide appétit : la démocratie y laisse des plumes et bien malin serait celui qui pourrait affirmer que le citoyen y gagne plus qu’il n’y perd…..

Les « apéros-pinards » ? Pas plus provocateurs que les prières de rue

À l’occasion de la sortie de son dernier essai, Le nouveau national-populisme (CNRS Éditions, janvier 2012), l’éminent historien des idées, politologue et philosophe politique Pierre-André Taguieff a accepté de répondre à mes questions.

DB. Avant d’aller plus loin, je vous propose de nous accorder sur la définition du « populisme ». Mise à toutes les sauces, cette notion semble rejoindre la catégorie d’ « extrême droite » dans son usage disqualifiant. Vous commencez par rejeter cette « catégorie floue » qu’est « l’extrême droite », tant prisée par la classe médiatique. Le « populiste », comme le « facho » ou le « réac », n’est-ce pas toujours l’Autre ?

PAT. C’est ainsi en effet que le mot « populiste » est employé, d’une façon strictement et paresseusement polémique, dans le discours médiatique contemporain. Depuis le début des années 1990, le mot fonctionne comme une étiquette disqualifiante, voire comme une insulte. On suppose que le « populiste » incarne par nature une « menace » pesant sur « la démocratie ». C’est là le résultat d’une série de contresens et de mésinterprétations, dont les « terribles simplificateurs » qui sévissent dans le monde médiatique sont les principaux responsables. La facilité consiste à substituer le mot « populisme » à l’expression « extrême droite », en croyant pouvoir en définir le contenu idéologique par un certain nombre de traits. Et l’on remet ainsi en marche la vieille machine « antifasciste », avec ses pieux slogans et ses formules creuses. Des mercenaires idéologiques se sont spécialisés dans l’opération. Ce discours de combat commémoratif, qui oscille entre l’imprécation et la délation, n’est qu’une méthode de délégitimation de l’adversaire politique dont les effets sont à peu près nuls. Sa seule fonction est d’entretenir la flamme contre l’ennemi diabolique censé rôder dans certains esprits, d’alimenter les passions militantes face à l’ennemi absolu, absolument haïssable, inévitablement situé à « l’extrême droite » ou dans l’espace indéterminé de la « droite extrême ». Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, il tend à prendre la place d’analyses fines et éclairantes de l’évolution politique contemporaine.
Depuis 1983-84, lorsque j’ai introduit l’expression de « national-populisme » pour catégoriser le phénomène Le Pen, qui ne me semblait pas illustrer un simple avatar du néo-fascisme, j’observe avec lassitude que la plupart des journalistes et des observateurs politiques continuent d’utiliser l’étiquette « extrême droite » ou « extrémisme de droite », catégorie fourre-tout qui ressemble depuis longtemps à un canard sans tête. Sa fonction n’est pas de conceptualiser son objet, mais de diaboliser une cible. La fausse symétrie avec l’expression « extrême gauche » se marque précisément à ceci que cette dernière ne diabolise pas ceux auxquels on l’applique – en dépit des massacres de masse commis au XXe siècle par les régimes communistes. L’expression « extrême droite », longtemps employée comme simple équivalent de « fascisme » ou de « néo-fascisme », est un héritage des écrits polémiques et pamphlétaires « antifascistes » où sa signification devenue courante a été fixée dans l’entre-deux-guerres. En l’employant, les milieux antifascistes visaient à stigmatiser les mouvements nationalistes autoritaires qui, assimilés au fascisme italien ou au nazisme, ont été baptisés « fascistes », sans faire de détails. D’où la quasi synonymie de « fascisme » et « extrême droite ». En France, la grosse catégorie polémique de « fascisme », telle qu’elle était utilisée par la gauche (les communistes en particulier), n’avait guère d’autre contenu idéologique qu’un anticommunisme inconditionnel. Les antifascistes reconnaissaient principalement les « fascistes » à leur anticommunisme fanatique, plutôt qu’à leur rejet méprisant de la démocratie libérale/pluraliste. C’est que les antifascistes communistes partageaient avec leurs ennemis désignés ce rejet méprisant de la démocratie « bourgeoise » : le révolutionnaires rouges et noirs communiaient dans l’antibourgeoisisme et l’antilibéralisme. Cette caractéristique (l’anticommunisme) s’est transformée en trait définitionnel de « l’extrême droite », dans un contexte où, en France, se multipliaient les ligues opposées aux partis de gauche, puis au Front populaire. Et, dans la période post-nazie, cette définition strictement polémique et conjoncturelle de « l’extrême droite » a été transformée en une catégorie de l’analyse politique académique, utilisée par les historiens, les politistes et les sociologues, suivis bien sûr par les journalistes. Force d’inertie du vocabulaire.
Or, ce qui frappe tout observateur sérieux des nouveaux populismes européens, c’est la quasi disparition dans leur discours, sauf dans certains pays de l’Est, de la thématique anticommuniste. C’est l’antimondialisme qui semble l’avoir remplacée. Un antimondialisme, avec son accompagnement anti-européiste, où la dénonciation hyperbolique du capitalisme ou de la finance est centrale. Cette transformation modifie profondément le tableau. Car les principaux traits de la dénonciation du mondialisme se retrouvent autant dans les milieux identifiés comme d’extrême gauche que dans ceux qui sont stigmatisés comme d’extrême droite. Voilà qui devrait ébranler les tranquilles et aveugles typologies reçues, fondées sur des métaphores spatiales désormais désuètes. Le nationalisme mâtiné de thèmes marxisants de Marine Le Pen illustre le problème qu’il s’agit de considérer de près et de regarder en face. Tout se passe comme si l’anticommunisme nationaliste avait été chassé par une nouvelle figure du national-étatisme, dont les variantes peuvent être identifiées aux deux extrêmes de l’espace politique traditionnel. Le national-populisme anticapitaliste de Marine Le Pen ressemble à bien des égards au marxo-social-populisme de Jean-Luc Mélenchon, et, comme on sait, la rivalité mimétique exaspère les passions, et favorise la montée aux extrêmes.

DB. Vous ironisez sur les « philosophes de comptoir » qui affirment avec assurance dans les médias que le populisme c’est l’émotion, alors que la démocratie c’est la raison.

PAT. Il s’agit là d’une formule polémique sans valeur conceptuelle. Il suffit de considérer, même de loin, le spectacle des élections dans les grandes démocraties contemporaines pour mesurer à quel point la dimension affective, ou plus précisément affectivo-imaginaire, y est présente. La médiatisation des affrontements politiques est une machine à produire de l’émotion, qui contraint les candidats rivaux à en jouer, chacun cherchant à optimiser ses effets de séduction. À l’inverse, les leaders populistes mettent en œuvre, fort rationnellement, des stratégies de prise du pouvoir fondées sur des analyses non moins rationnelles des forces en présence et de leur possible évolution. La distinction entre raison et émotion est une formule paresseuse pour aborder une question difficile, celle de la montée de nouveaux populismes un peu partout en Europe, qui tient aux limites de la démocratie représentative liée aux vieux États-nations, fragilisés par le haut (la globalisation immaîtrisable) autant que par le bas (les ethno-régionalismes, les micro-nationalismes séparatistes, etc.).

DB. Comment caractérisez-vous le nouveau national-populisme dont vous reconnaissez que les contours sont mal définis ?

PAT. Ils ne le sont que si l’on a l’œil fixé sur les contenus idéologiques. J’aborde quant à moi le populisme comme un style politique idéologiquement non fixé, qui n’est ni de gauche, ni de droite, et paraît compatible avec toutes les grandes idéologies (du nationalisme au libéralisme, en passant par le socialisme, le communisme et l’anarchisme). Stylistiquement, le populisme peut être sommairement défini comme l’acte de prendre publiquement le parti du peuple contre les élites, et d’en appeler au peuple, ou encore par le « culte du peuple », avec diverses connotations (souveraineté populaire, culture populaire, etc.). Sa signification oscille entre l’appel au peuple et le culte du peuple (qui peut se dire à la Chávez : « l’amour du peuple »). L’appel au peuple vise à se passer de médiations et de dimension programmatique (un « programme » n’est qu’un décor de circonstances) : il se veut direct, sans être filtré par des instances représentatives. En quoi le style populiste rejoint l’idéal de la démocratie directe. Appel personnel au peuple, il présuppose l’existence d’un leader charismatique, qui peut prendre la figure d’un simple démagogue de meeting, celle d’un télépopuliste ou celle d’un dictateur populaire (après la prise du pouvoir).
Il y a des leaders populistes à droite et à gauche, et aux deux extrêmes. Le propre du populisme est précisément de neutraliser la différence droite/gauche : le « ni droite ni gauche » illustre la dimension « anti-partis » ou « anti-politique » des nouveaux mouvements populistes. Est également neutralisée la différence entre position révolutionnaire et position conservatrice, l’une et l’autre étant intégrées dans les thèmes idéologiques selon divers dosages. Tout leader populiste s’adressant au peuple prétend lui désigner ses véritables ennemis, ceux d’en haut (les élites illégitimes), ceux d’alentour (« le système ») ou ceux d’ailleurs ou venant d’ailleurs (les étrangers hostiles, les immigrés envahisseurs), et plus particulièrement les ennemis cachés à l’intérieur du corps national. C’est pourquoi la vision conspirationniste, illustrée par telle ou telle « théorie du complot », est souvent présente dans les discours ou les écrits des leaders populistes.

Vous reconnaissez donc l’existence de chevauchements entre la vieille catégorie de « démagogie » et celle de « populisme »…

PAT. Simplifions la question. Je désigne par le mot « populisme » la forme prise par la démagogie dans les sociétés contemporaines dont la culture politique est fondée sur les valeurs et les normes démocratiques traitées comme des absolus. Il s’agit d’une forme spécifique de la démagogie, proprement moderne, présupposant le principe de la souveraineté du peuple et la norme de son rassemblement dans la nation unie. Par le mot ambigu « populisme », je désigne donc globalement les démagogies de l’âge démocratique. Et je souligne le fait que rien n’est moins nouveau en Europe que cette « pathologie normale » des régimes démocratiques. La démagogie suit la démocratie comme son ombre depuis son invention dans la Grèce ancienne. Dans ce sens, le populisme est partout, mais ne fonctionne pas toujours de la même manière, ni en vue de réaliser les mêmes fins.
Je distingue trois grandes catégories de populismes : les populismes respectivement politiques, agraires et culturels. Les populismes politiques se présentent comme des mobilisations ou des régimes compatibles avec n’importe quelle grande idéologie (socialisme, communisme, nationalisme, fascisme, anarchisme, libéralisme, etc.). Ainsi, les césarismes populistes latino-américains, qui mêlent des thèmes de droite et de gauche, constituent des formes de nationalisme. Il est des populismes réactionnaires, voire racistes, mais l’on ne doit négliger ni les réalisations partielles de la démocratie populiste (en Suisse par exemple, à travers le recours au référendum d’initiative populaire), ni le « populisme des politiciens » qu’on peut définir, à la suite de Margaret Canovan, comme l’appel au rassemblement du peuple par-delà les clivages idéologico-politiques.
Les populismes agraires, fondés sur l’idéalisation du peuple-paysan ou sur la stricte défense de ses intérêts, peuvent être liés à une forme de messianisme (comme dans le populisme russe), à une réaction anti-urbaine et anti-étatique (comme dans le radicalisme des fermiers de certains États nord-américains à la fin du XIXe siècle) ou à une variante du nationalisme ethnique, comme en Pologne ou en Roumanie dans l’entre-deux-guerres, ou encore dans l’Allemagne de la fin du XIXe siècle et du début du XXe (le mouvement « völkisch »).
Quant au populisme culturel, il se manifeste dans la littérature, la peinture, la musique ou le cinéma, toutes les fois qu’y prédominent des thèmes se référant à la vie des gens ordinaires ou des « petites gens », parfois avec une tonalité patriotique (les « vrais » Français sont les Français « d’en bas »). La sensibilité populiste se confond souvent avec la sensibilité misérabiliste (les « petits » sont les « meilleurs »), et le style populiste avec le style « prolétarien » ou plébéien (l’appel aux « damnés de la terre » contre les « dominants » ou les « exploiteurs »). On doit enfin relever un usage extensif du terme « populisme » pour désigner le « mythe du peuple » dans telle ou telle société moderne, par exemple dans la France d’après la Révolution française.

DB. Vous rappelez dans votre livre que dans sept États membres de l’Union européenne, les partis néopopulistes de droite ont obtenu plus de 10% des suffrages. Comment expliquer la récente vague néopopuliste en Europe ?

PAT. Pour justifier le diagnostic d’une « montée des populismes » en Europe, je rappelle en effet les résultats des élections européennes de 2009 : dans sept États membres de l’Union européenne (Pays-Bas, Belgique, Danemark, Hongrie, Autriche, Bulgarie et Italie), les partis néopopulistes de droite (désextrémisés ou non) ont obtenu plus de 10 % des suffrages. Mais il convient de distinguer clairement deux types de formations néopopulistes de droite en Europe : d’une part, les mouvements et les partis néopopulistes en cours de rupture avec le modèle de la vieille extrême droite, qu’on rencontre en Europe du Nord, du Sud et de l’Ouest, et les autres, qui se concentrent dans les sociétés postcommunistes d’Europe de l’Est, où les mobilisations nationalistes s’accompagnent d’antisémitisme, voire d’antimaçonnisme. On ne saurait expliquer par les mêmes facteurs l’ensemble de ces mobilisations émergentes et de ces succès électoraux. Si, pour aller vite, la crise des vieilles démocraties représentatives (jugées incapables de faire face à la globalisation et à l’immigration de masse, perçue comme des menaces) est le principal facteur de la création d’un espace politique pour les nouveaux populismes de droite, les difficultés rencontrées par la construction de démocraties libérales en Europe de l’Est expliquent largement l’apparition, notamment en Hongrie, de flambées nationalistes et autoritaires de facture classique.

DB. Vous distinguez deux populismes politiques : l’un de droite, à dominante identitaire, qui exagérerait des « menaces » existantes (immigration massive, islamisation…) ; l’autre de gauche, qui s’appuierait sur des craintes fantomatiques (oligarchie financière, capitalisme mondialisé, etc.). N’est-ce pas condamner a priori toute remise en cause du capitalisme que de lui attacher le brassard du « populisme » ?

PAT. J’ai en effet introduit dès la fin des années 1980 la distinction analytique entre populismes protestataires et populismes identitaires, en soulignant le fait que, dans les mouvements populistes observables, les orientations respectivement protestataire et identitaire entrent toujours en composition. Ainsi comprise, cette distinction a permis et permet toujours d’étudier l’évolution des partis ou de mouvements politiques selon l’orientation dominante qu’ils prennent dans des contextes variables. Dans les populismes identitaires, où l’appel au peuple se fixe sur la nation supposée menacée, la contestation du « système » et la dénonciation des élites sont mises au service du grand récit sur l’origine du mal : « l’immigration ». La catégorie de « national-populisme » recouvre ainsi celle de « populisme identitaire ». C’est à gauche qu’on rencontre les formes les plus « pures » des populismes protestataires, où les élites illégitimes dénoncées sont incarnées par la « bourgeoisie », les « classes dominantes » ou les représentants du « grand capital ».
Concernant la critique du nouveau capitalisme, je ne crois pas avoir jamais procédé à un tel amalgame disqualifiant. Je vous rappelle le titre, fort explicite, de mon essai paru en 2001 : Contre le bougisme. Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande. J’y analysais le discours légitimatoire de la globalisation comme une forme de fatalisme historique, celle que prend la gnose du Progrès lorsqu’elle s’est figée en clichés et en slogans à base de « changement », de « monde meilleur », de « réforme », etc. Mais les moulins à paroles qui brodent à l’infini sur les slogans anticapitalistes m’ont toujours semblé pitoyables, ce qui n’exclut pas qu’ils puissent être dangereux. Une fois de plus, les anathèmes servent avant tout à nourrir les passions militantes « anti », à renforcer le ressentiment et le désir de vengeance. En outre, au cours des années 2000, j’ai observé, au plan mondial, la formation et la diffusion d’une vision conspirationniste du capitalisme financier, que j’ai étudiée comme un grand récit mythique. Ses usages sont également repérables dans les milieux néo-gauchistes et dans les milieux néo-nationalistes, qui se veulent les uns et autres « révolutionnaires ». L’anti-mondialisation radicale définit le point de jonction des « extrêmes » dits (improprement) de droite et de gauche, et dévoile leur mobile commun le plus profond : la volonté de détruire (« le Système », etc.). La légitimation de l’esprit pogromiste passe désormais par là. On en connaît la version « révolutionnaire » : l’attente frénétique du « Grand Soir » où l’on pendra tous les « pourris » (les « riches »).

DB. De la folie meurtrière d’Anders Breivik à la polémique française sur le port de la burqa, l’islam se trouve au cœur du débat dans nos sociétés européennes. Faut-il y voir de simples « paniques morales » (G. Brustier et J.-Ph. Huelin) fondées sur l’extrapolation islamophobe de faits divers ? Que vous inspirent les « apéros-pinards » du Bloc Identitaire et de Riposte Laïque ?

PAT. Je crois avoir été clair, dans plusieurs de mes livres, sur la question piégée de « l’islamophobie ». Je rappellerai brièvement mon analyse. La thèse de la continuité entre islam et islamisme présuppose que le « véritable islam » est l’islam fondamentaliste, ou « l’islam des origines », comme disent les salafistes. Tel est le postulat des « islamophobes » au sens strict du terme, postulat qu’ils partagent avec les salafistes : les premiers diabolisent globalement l’islam que ces derniers célèbrent les yeux fermés. La position des « islamophobes » ainsi définis doit être distinguée de celle des « islamismophobes » – je désigne par cette expression ceux qui réservent leurs critiques ou leurs rejets aux différentes formes d’islamisme, sans confondre ces dernières avec l’islam. La question est celle de l’essentialisation : ceux qui essentialisent l’islam sont voués à pratiquer face à ce dernier soit la démonisation (cas des « islamophobes » stricto sensu), soit la célébration inconditionnelle (cas des islamistes affirmant « le Coran est notre Constitution » ou « l’Islam est la solution »). La position qui me paraît la plus rationnelle en même temps que la plus raisonnable consiste à désimpliquer en principe islam et islamisme(s), à refuser l’« islamophobie » (au sens strict du terme) tout en s’engageant clairement dans une critique sans complaisance de toutes les formes de l’islamisme. Mais il faut reconnaître que la frontière est parfois difficile à fixer.
Le concept, intéressant et discutable, de « panique morale » est utilisé aujourd’hui dans une intention polémique en tant que méthode de déréalisation des menaces. Le solliciter bruyamment pour déclarer, au nom de la « science » (une sociologie politique plutôt molle), que telle ou telle menace, aussi réelle soit-elle, est injustifiée, et se réduit à une rumeur, une fiction ou un mirage, c’est là une faute intellectuelle. C’est contribuer à la formation de nuages de fumée destinés à endormir les consciences. Méthode d’illusionniste.
Les « apéros-pinards » illustrent une stratégie de provocation visant à faire prendre conscience d’un problème civilisationnel minimisé ou nié par les élites bien-pensantes. À mes yeux, ils ne sont pas plus provocateurs que les prières ostentatoires de rue, et ils présentent l’avantage d’inclure une dimension ironique étrangère aux esprits soumis à la volonté d’Allah. Le rire et la piété ne font pas d’ordinaire bon ménage. A fortiori lorsque la piété se confond avec un épais conformisme communautaire, une forte tendance au fanatisme et un esprit de conquête.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, 2012.

La vérité du prétendu « printemps arabe » est dure à reconnaître

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DB. Vous affirmez que « l’anti-américanisme, souvent lié à un “antisionisme” équivoque, se rencontre dans la plupart des formes, de gauche et de droite, du nouveau populisme ». Mais vous soulignez en même temps le tournant pro-israélien d’un certain nombre de leaders néopopulistes de droite. Pouvez-vous clarifier la question ?

PAT. Comme la diabolisation du « monde de la finance », la diabolisation de « l’empire américain » s’est intégrée dans le stock des lieux communs du discours politique, et ce, d’une façon caricaturale, autant dans les mouvances de la nouvelle extrême gauche (l’altermondialisme ayant nourri l’actuelle vague néo-communiste à visage républicain, illustrée en France par le Front de gauche que conduit Jean-Luc Mélenchon) que dans les mouvements et les partis incarnant soit la vieille extrême droite, soit le nouveau national-populisme à certains égards désextrémisé. L’anti-américanisme y apparaît cependant sous différentes formes et y occupe plus ou moins de place : il constitue l’un des sous-thèmes de l’antimondialisation. La grande nouveauté qu’il faut pointer est la suivante : dans l’espace du néopopulisme de droite, l’israélophobie et l’antisionisme radical sont de moins en moins revendiqués. Ils tendent à disparaître du stock des positions officielles de certains mouvements nationaux-populistes récents, aux Pays-Bas comme en Suisse ou dans les pays scandinaves. La dénonciation de « l’islamisation » des sociétés européennes est devenue le principal thème de l’imaginaire politique néo-populiste.

Pour comprendre cette transformation idéologique observable au cours des années 2000, il faut rappeler que, depuis le 11-Septembre, la redéfinition de l’ennemi principal des démocraties occidentales en tant qu’islamiste ou islamo-terroriste a provoqué un véritable retournement en faveur d’Israël. Les ennemis déclarés de « l’islamisation de l’Europe » s’affirment souvent amis d’Israël. Dans un discours prononcé le 3 septembre 2011 à Berlin, le leader populiste Geert Wilders, rappelant que sa formation, le Parti pour la Liberté, a obtenu 24 sièges sur les 150 sièges du Parlement et qu’il soutient le gouvernement actuel (libéraux et démocrates-chrétiens), a théorisé clairement ce pro-israélisme caractéristique de l’après-11-Septembre, en dénonçant clairement la campagne dite BDS (« Boycott, Désinvestissement, Sanctions ») soutenue par Stéphane Hessel et les membres du Tribunal Russell sur la Palestine : « Nous avons obtenu que les activités anti-israéliennes ne soient plus financées par des impôts néerlandais. Les soi-disant Organisations d’aide humanitaire qui soutiennent directement ou indirectement les boycotts anti-israéliens, les désinvestissements et sanctions, et qui nient le droit d’Israël à exister ne recevront plus de financement gouvernemental. Le gouvernement néerlandais va boycotter l’Assemblée des Nations Unies Durban III contre la discrimination raciale, car elle a été transformée en un tribunal d’accusations contre Israël. Le gouvernement va renforcer nos relations politiques et économiques avec Israël. Investissement plutôt que désinvestissement sera notre politique envers Israël. Nous sommes avec Israël. Nous aimons Israël. Israël est la seule démocratie au Moyen-Orient. Israël fait partie de notre civilisation. » De telles prises de position doivent être prises en compte pour comprendre les nouvelles mobilisations dites « populistes » qui, dans leurs orientations idéologiques, sont loin de reproduire à l’identique les thèmes doctrinaux de la vieille extrême droite, où l’antisémitisme jouait un rôle majeur. Pour aller vite, je dirai que le tableau s’est nuancé et complexifié. C’est pourquoi il importe de ne pas suivre les esprits simplistes et manichéens qui, refusant de considérer les évolutions idéologico-politiques dans l’espace européen et de les analyser d’une façon non réductrice, continuent paresseusement, en imprécateurs, d’appliquer le modèle désuet du « fascisme » ou de « l’extrême droite » à des réalités sociohistoriques n’ayant plus rien à voir avec le contexte des années 1930.

DB. Déjà, dans votre livre paru à la mi-juin 2011, Israël et la question juive (aux éditions Les Provinciales), vous vous montriez sceptique sur le « printemps arabe ». Dans votre nouvel essai, vous allez plus loin dans la démystification des « révolutions arabes » qui n’auraient été, selon vous, que des coups d’État travestis.

PAT. Le voile de l’illusion lyrique s’est déchiré. La vérité du prétendu « printemps arabe » est dure à reconnaître pour les apprentis-sorciers interventionnistes : partout dans le Maghreb et le Machrek, les islamistes ont progressé, jusqu’à parvenir aux portes du pouvoir. Les islamistes participent au pouvoir en Tunisie, les représentants des Frères musulmans et des salafistes sont majoritaires en Égypte, les jihadistes font la loi en Lybie, etc. Ce qui progresse, c’est l’idée qu’il n’y a point de salut pour le monde musulman en dehors du retour à la charia et de la restauration du califat. Terrible régression. C’est le prix à payer pour avoir ordonné la politique internationale à une vision moralisante et humanitaire des rapports de force. Or, les droits de l’homme ne sont pas plus une politique qu’une analyse géopolitique. L’appel à les respecter peut permettre de protéger dans une certaine mesure des populations civiles en danger. Mais ils ne permettent pas de reconnaître le véritable ennemi, celui qu’il faut combattre en priorité. Pour parler comme Churchill, les Occidentaux ont fortement contribué à « tuer le mauvais cochon ». Ce faisant, ils ont pratiqué le laisser-faire face à la dictature islamiste véritablement menaçante : l’Iran. Et montré leur terrible impuissance en Afghanistan. Quant à l’Irak et à la Syrie, pays meurtris par la guerre civile, on doit bien reconnaître qu’ils sont devenus des terres de conquête pour les jihadistes de toutes obédiences. La démocratie libérale/pluraliste, invoquée par les leaders occidentaux pour justifier leurs interventions militaires et diplomatiques, n’a jamais été aussi éloignée des préoccupations des nouveaux dirigeants des pays « libérés », sans parler des « combattants » qui massacrent au nom d’Allah. Ce qui a été mis en route dans le monde musulman, c’est la machine à désoccidentaliser sur tous les plans (politique, culturel, etc.), à l’exception de la technique, particulièrement précieuse en raison de ses usages militaires. Le paradoxe tragique du messianisme démocratique, c’est qu’il contribue involontairement à disqualifier le modèle démocratique qu’il prétend exporter ou imposer.

DB. Dans vos analyses des mixtes contemporains de populisme et de misérabilisme, vous abordez les mobilisations prenant pour drapeau l’« Indignation ». Si, comme vous l’écrivez, le libelle de Stéphane Hessel est « indigent », son succès hexagonal est compréhensible dans un contexte marqué par « le désarroi des citoyens français et leur quête éperdue de réconfort ». Mais comment expliquer ses effets symboliques internationaux ?

PAT. Du début de ma polémique avec Stéphane Hessel et son puissant réseau d’amis ou de soutiens, fin octobre 2010, à la publication de mon précédent livre en juin 2011, Israël et la question juive, j’ai contribué à démystifier le personnage public, surestimé à tous égards, et à montrer en quoi on pouvait le considérer comme un imposteur. J’ai ainsi établi qu’il s’était attribué d’une façon mensongère un statut de « co-rédacteur » de la Déclaration universelle des droits de l’homme, laquelle est due pour l’essentiel à ce vrai grand homme que fut René Cassin, dont Hessel a tenté de capter l’héritage. J’ai pris beaucoup de coups, et mon livre a été boycotté par les médias (sinon par le public), mais les informations que j’ai réunies ainsi que mes analyses critiques ont fait leur chemin, alimentant plusieurs publications récentes, notamment les essais vigoureux de Jean Szlamowicz (Détrompez-vous !) et de Gilles-William Goldnadel (Le Vieil homme m’indigne !), dont je recommande la lecture.

Le paradoxe tient à ce que le dérisoire libelle du faux grand homme qu’est Hessel est totalement décalé par rapport aux problèmes qui se posent aujourd’hui, face aux dysfonctionnements et aux effets pervers de la globalisation, aux obstacles quasi insurmontables rencontrés par l’Union européenne, aux défaillances polymorphes des États-nations et aux nouvelles menaces liées notamment à l’islamisme conquérant. Comment en effet croire sérieusement que le retour au Programme légendaire du Conseil National de la Résistance (mars 1944) puisse indiquer aujourd’hui la voie du salut ? Il était certes joliment intitulé « Les jours heureux », et l’on comprend qu’il puisse encore combler les amateurs de rêve, majoritaires à gauche. Mais l’essentiel de ce Programme a été réalisé entre 1944 et 1946 ! Il est temps, pour parler comme Valéry, de cesser d’« entrer dans l’avenir à reculons ».

La succession des crises économico-financières depuis 2008 a provoqué l’affolement d’une grande partie de l’opinion européenne et renforcé les inquiétudes des citoyens quant à la capacité des États d’y remédier. La France étant le pays européen le plus porté aux passions politiques, toujours en attente de potions révolutionnaires magiques, on ne s’étonne pas de voir les citoyens français s’abandonner aux sortilèges des bonimenteurs et aux prédictions des faux prophètes. Hessel est certainement le plus habile d’entre eux. Nombre de nos contemporains, ne faisant plus confiance aux acteurs politiques, n’en sont pas moins travaillés par un besoin de croire et d’espérer. Ils croient trouver une consolation dans un verbiage commémoratif mêlant, dans un même potage, des références censées faire vibrer les cordes de la nostalgie : Révolution française, Résistance, Déclaration universelle des droits de l’homme, etc. Il y a là un aveuglement qui confine à la bêtise. Et la bêtise de masse existe. Elle est même exportable aux États-Unis ou ailleurs. Il fallait aux contestataires de tous les pays un nouvel étendard : pourquoi pas « Indignés », désignation sloganisée par son hyper-circulation dans les médias. Mais il y a autre chose, qui relève du conformisme idéologique tel qu’il est aujourd’hui observable. L’icône médiatique a délivré un message inconsistant qui tourne cependant autour d’une pensée unique : Israël est la cause des pires malheurs du monde. La diabolisation d’Israël est le principal vecteur du succès de ce pamphlet violemment antisioniste et propalestinien. Il est devenu un drapeau pour tous les ennemis de l’État juif et fonctionne comme une arme symbolique dans la guerre culturelle internationale contre Israël. Le reste est futilité.

DB. On a le sentiment que la nouvelle stratégie du Front National oscille entre deux orientations. D’un côté, il s’agirait de construire le grand parti des exclus de la mondialisation, comme le définit Alain de Benoist, en visant l’électorat populaire. De l’autre, en dénonçant l’immigration à travers le prisme de l’islam, Marine Le Pen se distingue parfois de son père en prenant un virage « sociétal » plus en phase avec l’électorat « bobo » des centre-villes. La candidate frontiste semble ainsi hésiter entre deux figures populistes : Georges Marchais et Geert Wilders. Qu’en pensez-vous ?

PAT. Le modèle du rassemblement des exclus, des déçus et des vaincus de la mondialisation et de l’européanisation, c’est-à-dire des victimes « populaires » de la marche forcée vers le postnational, permettait de caractériser approximativement le FN de Jean-Marie Le Pen. Ce FN restait une formation d’extrême droite qu’on peut dire « classique », à base de nationalisme, d’anticommunisme et d’antisémitisme. Le FN de Marine Le Pen ne peut s’analyser de la même manière, sauf à soutenir la thèse, plus ou moins conspirationniste, de la « face cachée » (en gros : Marine marionnette de Jean-Marie). Le nouveau FN, dont tous les traits ne sont pas encore fixés, peut s’analyser selon le modèle du rassemblement interclassiste, intégrant une partie de la thématique anticapitaliste jusque-là monopolisée par les gauches ainsi que l’argumentation des militants de la laïcité contre « l’islamisation » des sociétés occidentales. Aujourd’hui, Jean-Marie est devenu « objectivement » (comme on disait du temps de la domination culturelle marxiste) un fardeau pour Marine. S’il est un Père à tuer, c’est bien celui-là. Elle ne peut devenir ce qu’elle est et promet d’être qu’en rompant avec le monde du Père, cadavre en cours de décomposition dont l’hebdomadaire Rivarol est le fidèle miroir.

DB. En somme, l’appel au peuple serait un signal d’alarme pour des démocraties en détresse. Suffit-il de réenchanter la politique, comme vous le préconisez à la fin de votre livre, pour traiter les différentes formes (identitaire, social, économique…) du malaise dans la civilisation européenne ?

PAT. Les « réenchantements » ne sont pas mon fort ! Ils sont le fait de manipulateurs cyniques ou d’illuminés sectaires, ou encore de rêveurs prêts à incendier le monde pour le faire renaître sous une forme parfaite. Je crois au contraire qu’il faut désenchanter la politique, la désacraliser, lui ôter son parfum de transcendance, la reverser au domaine des activités prosaïques, terriblement prosaïques mais nécessaires. On peut vouloir vivre, comme y invitait Voltaire, « loin des chimères des sophistes et des illusions des faux prophètes ». La grande illusion des Modernes aura été de chercher dans la politique l’accomplissement des fins dernières de l’humanité. C’était trop demander à la politique. C’est à cette attente exhorbitante que la pensée révolutionnaire a prétendu répondre, et ainsi mener l’humanité, au XXe siècle, à l’asservissement et à l’abattoir. Max Weber l’a dit avec force : « Celui qui cherche le salut de l’âme, de la sienne et de celle des autres, ne devrait pas le chercher dans les avenues de la politique. » Les Sauveurs sont toujours des imposteurs, en politique plus qu’ailleurs. Rions plutôt de ces piètres sauveurs. Comme nous l’a enseigné le poète et voyant : « La vraie vie est ailleurs. »

DB. Dans votre contribution au récent ouvrage collectif consacré à Philippe Muray[1. « Pourquoi Muray nous manque. La tyrannie du médiocre et la mise au pas médiatique de l’exception », in J. de Guillebon et M. Caron (dir.), Philippe Muray, Les Éditions du Cerf, 2011.], vous déplorez l’engouement pour la figure médiatique du « réactionnaire » incarnée par Éric Zemmour et ses épigones. J’ai l’impression que le système médiatique a intégré une partie des discours populistes pour les transformer en parts d’audimat. Pour paraphraser Debord, dans notre monde irrémédiablement tourné vers l’avenir, la Réaction n’est-elle plus qu’un moment du Progrès ?

PAT. Votre lecture m’étonne. Je me félicite au contraire de ce qu’un Zemmour puisse avoir la parole dans les médias, dominés par le plus extrême conformisme. Qu’il y joue malgré lui le rôle d’un alibi, c’est une autre question. Finkielkraut a été traité de la même manière. Certains ont très consciemment professionnalisé ce rôle douteux, en se présentant sous l’étiquette « réactionnaire ». D’autres s’y sont refusés, Muray notamment. Ou Renaud Camus. Quant à moi, depuis plusieurs années, je me tiens à distance de ces potinages et de ces baroudages. La stratégie médiatique consiste à inviter de temps à autre un titulaire de la provocation, un réputé « mal-pensant », pour lui faire jouer sa partie connue d’avance. Il faut bien mettre du piment dans la soupe sans saveur des « tables rondes », où de pitoyables journalistes commentent laborieusement « l’actualité » pour enfin exister et vendre leurs éventuels livres, également sur des thèmes « d’actualité ». Misère de « l’actuel ». Car l’offre dominante des médias est constituée de bonnes pensées aussi niaises que mièvres, servies à la sauce hypermorale d’un misérabilisme pseudo-chrétien (Restos du cœur à la Coluche, indignation à la Hessel, dénonciation à la Plenel, etc.). Tout intellectuel digne de ce nom devrait refuser de participer à ces émissions qui corrompent l’idée même du libre débat. Les émissions dites de débats mettent en scène de pseudo-débats entre des médiocres toujours vaniteux et souvent prétentieux (ceux qui sont éminemment invitables). Le spectacle d’un débat n’est pas un débat. C’est un débat de variétés. Il faut satisfaire le public, rien de plus. C’est pourquoi les « philosophes » streapteaseurs sont si prisés, comme les humoristes-prophètes ou les rappeurs à cerveau reptilien. Les débats-spectacles relèvent de la même catégorie que les dîners-spectacles. Il y a des cabarets pour la chose. Disons simplement : on ne débat pas en public, ou encore : il n’y a pas de débats publics. Il n’y a que des comédiens plus ou moins doués et des figurants ayant quelque chose à vendre. Les prétendus débats télévisés sont à la libre discussion ce que les films pornos les plus grotesques sont à l’érotisme le plus raffiné. Il est vrai cependant que « l’écrasante majorité » des téléspectateurs (pour parler comme les perroquets-citoyens) préfère les films pornos.
Nous sommes embarqués dans l’aventure démocratique. Et le dégoût nous prend de plus en plus souvent devant le spectacle d’un système politique menacé de putréfaction. Rappelons-nous l’avertissement lancé par Moses Mendelssohn, citant « un écrivain hébreux » en septembre 1784 : « Plus une chose est noble dans sa perfection (…) plus elle est horrible dans sa décomposition. » Seul le spectacle de la dictature islamique en Iran ou celui de la dictature communiste en Corée du Nord nous permet de ne pas considérer les démocraties libérales telles qu’elles sont comme l’incarnation du pire. Car leur médiocrité polymorphe n’empêche pas leur perfectibilité. Alors qu’on n’améliore pas la peste. Mais échapper à la peste peut-il être un idéal ?

DB. Que pensez-vous du rôle des intellectuels aujourd’hui ? Sont-ils toujours les représentants actifs de la pensée critique ?

PAT. Il y a un malentendu persistant sur ce qu’est, devrait ou pourrait être la pensée critique aujourd’hui. Il ne suffit pas de se déclarer « intempestif » (au sens nietzschéen) pour le devenir, surtout quand on joue le misérable jeu des émissions télévisuelles de divertissement. Aux clowns de l’« indignation » convenue, aux matamores de la « résistance » et de la « révolte » à toute heure, je rappellerai cette remarque de Michael Walzer sur la figure du penseur critique refusant les accommodements comme les allégeances, et partant, voué à la solitude : « Le critique en effet est un héros à double titre : il critique les puissants et ensuite il critique les autres, ceux qui se plaignent – parce qu’ils se trompent dans leur plainte ou ne se plaignent pas assez fort ou ne font que se plaindre et n’agissent jamais ou agissent à corps défendu et sans efficacité. Le critique met en cause tout autant ses amis que ses ennemis : il se condamne lui-même à la solitude intellectuelle et politique. » Combien d’intellectuels dont on parle et qui parlent beaucoup dans l’espace public ressemblent aujourd’hui à ce portrait-type du véritable penseur critique ? Ultra-minoritaires sont ceux qui résistent au chant de sirène des médias tout en refusant les bénéfices des ralliements politiques opportunistes. Ce qui a disparu presque complètement avec la normalisation de l’individualisme démocratique, ce sont les vertus liées à l’héroïsme, les vertus étrangères au calcul rationnel des intérêts égoïstes. Les intellectuels, pour la plupart, épousent les causes susceptibles de leur valoir des gains symboliques. Ils applaudissent leurs protecteurs et leurs comparses. Ce sont des stratèges cyniques et calculateurs, fort avisés, avec leurs réseaux efficaces et leurs relations bien entretenues. Ils incarnent le déshonneur et la démission, voire la trahison permanente. Parallèlement, en rendant obligatoire la vertu de tolérance, en la transformant en signe de ralliement au conformisme social et idéologique, bref en la « déshéroïsant », on donne un attrait dangereux au fanatisme. La tolérance n’est une vertu qu’à la condition que sa défense implique une prise de risque. La tolérance sans danger, celle des fonctionnaires de la chose, est le nouvel opium des masses.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, 2012.

Un parti unique pour une Europe unie !

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image : bastiat2012.fr

Au début, on en plaisante. Tous ces candidats ectoplasmiques qui ne décollent pas des 0,5%, voire du zéro pointé. Maintenant, ils renoncent les uns après les autres : ils expliquent qu’ils n’ont pas assez de moyens, qu’ils n’atteindront pas les 500 signatures, que leurs préoccupations idéologiques ont finalement été prises en compte par un des « grands candidats », comme on dit. On les trouve un peu ridicules ou un peu opportunistes. Ou les deux.
Cette hécatombe, pourtant, a de quoi inquiéter. Des plus fantaisistes aux plus agaçants, des hystériques aux ministres aigris, en passant par des valeurs sûres comme Jean-Pierre Chevènement, on a l’impression que l’on procède à un vrai nettoyage par le vide. Au point que l’on pourrait très bien imaginer une élection présidentielle où les candidatures se résumeraient à un maigre quadrige ou à un quintette étique : Sarkozy, Hollande, Marine Le Pen, Bayrou et Mélenchon.

Bien sûr, à l’heure où j’écris, il y a encore en lice deux inoxydables trotskystes, témoins vintage d’une Quatrième Internationale chimiquement pure ; une écologiste glaciale, joyeuse comme une mise en détention préventive ; un gaulliste rimbaldien surtout animé par une haine tenace de l’actuel président et un autre gaulliste, souverainiste celui-là, qui voit la France comme une Belle au bois dormant qui aurait juste besoin d’un baiser eurosceptique parfumé au franc pour être réveillée. Mais où sont les 16 candidats de 2002 ? Et les 12 qui, en 2007, couvraient tout l’arc politique français et permettaient à chacun de s’exprimer au plus près de ses convictions ?[access capability= »lire_inedits »]

Allons plus loin. Prenons des paris. Après avoir fait illusion un temps, Marine le Pen peut jouer les arrogantes et refuser de parler à qui n’est pas « un des deux grands », elle ne rééditera pas l’exploit paternel, triangulée par un Claude Guéant au mieux de sa forme. On peut aussi parier sans trop de risques qu’une des prophéties malicieuses de François Mitterrand, qui n’en était pas avare, ne se réalisera pas : il avait dit à François Bayrou, du temps de la cohabitation Balladur, que lui seul avait l’étoffe d’un futur président de la République. Que ce soit le cas ou pas, l’éternel outsider du centrisme autonome semble condamné, encore une fois, à un splendide isolement sous le plafond de verre qui l’empêche d’accéder au second tour. Le Front de Gauche fera sans doute mieux que de la résistance et Mélenchon paraît en mesure de rassembler enfin sur son nom une gauche antilibérale qui s’était fragmentée de manière suicidaire après le succès au référendum de 2005. Mais pour quoi faire ? Pas grand-chose, sinon jouer les figurants furieux à la gauche du PS avec un groupe à l’Assemblée négocié dans le cadre d’accords de désistement « pour battre la droite ». Quant au Front national et au Modem, faute d’une injection de proportionnelle, ils resteront cette fois encore à la porte du Palais-Bourbon.

Tout se jouera donc, comme d’habitude, entre les deux monstres survitaminés de la politique française. À droite, depuis 2002, toutes les sensibilités sont noyées dans une UMP-Moloch créée comme une arme de guerre destinée à faire entrer Chirac, puis Sarkozy, à l’Élysée en dévorant tout ce qui passait à sa portée. À gauche, le PS, converti depuis bientôt trente ans à l’économie de marché et à l’Europe, est boosté par ses primaires, une réussite incontestable qui lui a permis de faire pièce au mastodonte d’en face en désignant un candidat légitimé par des centaines de milliers d’électeurs.
Pour toutes ces raisons, il est difficile de donner complètement tort à Marine Le Pen quand elle utilise, pour désigner ce duopole de fait, l’acronyme un brin racoleur d’« UMPS », qui ressemble à un sigle pour une banque suisse.
Serions-nous effectivement en passe de nous anglo-saxonniser ? Allons-nous nous aligner sur ces démocraties occidentales standardisées qui, par tradition pour la Grande-Bretagne, mimétisme, lassitude ou facilité pour bien d’autres, pratiquent le bipartisme ? Est-il possible que tout soit mis en œuvre pour faire prévaloir l’uniformité sur la diversité, par exemple en plaçant sous surveillance accrue les élus locaux susceptibles de donner les 500 parrainages ou en rendant toujours plus difficile le remboursement des frais de campagne ?

Dans l’entre-deux-guerres, alors que depuis des lustres, deux partis seulement s’opposaient au Royaume-Uni, en France, où existaient les mêmes tendances conservatrices et travaillistes, elle s’épanouissaient en mille fleurs : SFIO, Parti radical-socialiste, Gauche indépendante, Démocrates populaires, Républicains du centre, Républicains sociaux, Indépendants, Action française, j’en passe et des meilleurs, dont on détecte encore de temps à autre des traces dans certains discours, à la manière de ces illusions d’optique appelées rémanences et qui font persister l’image d’un objet bien après sa disparition. La Ve République voulut en finir avec le règne des partis. Mais elle ne supprima pas les gènes batailleurs dont nous sommes porteurs depuis les clubs révolutionnaires et la Convention nationale. Les gaullistes durent s’allier avec des centristes qui n’aimaient pas de Gaulle, et les socialistes batailler pied à pied avec un PCF aussi puissant qu’eux.

Pourtant, la bipolarisation qui se profile aujourd’hui est d’une nature différente. Elle n’est pas, ou plus, le fruit d’une logique institutionnelle, mais davantage la conséquence de notre intégration toujours plus grande dans l’Union européenne qui n’admet qu’une seule politique économique « gravée dans le marbre » de ses traités – par ailleurs de moins en moins ratifiés par les peuples eux-mêmes. Depuis les traités de Maastricht et de Lisbonne, notamment, les États-membres de l’Union n’ont plus qu’une maîtrise partielle de leur politique budgétaire et monétaire. La crise de l’euro et l’interminable naufrage grec ont révélé à Bruxelles que certains jouissaient encore d’une autonomie excessive et les mises sous tutelle de moins en moins déguisées de nations défaillantes se multiplient. Dans une Europe parfaitement intégrée, qui pourra alors proposer une politique économique différente ? UMP et PS mimeront éventuellement l’affrontement sur le droit de grève ou l’âge de la retraite, mais, quel que soit le vainqueur de mai, tout ce qui touchera aux finances, c’est-à-dire au nerf de la politique, sera hors d’atteinte des citoyens. Dans un tel contexte, la bipolarisation à l’œuvre aujourd’hui risque fort de se transformer en unipolarisation avec petit doigt sur la couture du pantalon présidentiel face au drapeau étoilé.
Pour amuser la galerie, on fait semblant de croire que le duel Hollande-Sarkozy traduit un choix de société. Au fur et à mesure qu’approchera l’échéance, les discours se durciront artificiellement mais, encore une fois, même s’il y a alternance, il n’y aura pas d’alternative.

La bipolarisation, finalement, n’est que le premier pas vers l’avenir radieux du parti unique.[/access]

A-t-on trop parlé du drame de Toulouse ?

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Le sociologue et directeur de recherches au CNRS, Laurent Mucchielli est une boussole assez sûre quant aux âneries à ne pas dire sur toutes les questions afférentes à l’Islam, aux banlieues, à la délinquance, au racisme ou à l’extrême droite. Attention les amis, ce n’est pas moi qui dresse un amalgame, ce ne sont là que ses sujets de prédilection du Professeur Mucchielli, ou plutôt, ces jours-ci, de prédiction.

Que nous disait, ou plutôt donc, nous prédisait Monsieur Laurent alias Madame Irma lundi soir, dans les colonnes des Inrocks.fr qui l’interrogeaient sur les conséquences politiques de la tuerie de l’école à Toulouse « ce drame est plus difficile à politiser puisque selon les premiers éléments de l’enquête, le meurtrier n’est pas un islamiste ou un banlieusard – les cibles favorites du débat public – mais une personne qui est apparemment issue d’un groupuscule néo-nazi. Or ce thème de violence d’extrême droite est peu présent en France à la différence d’autres pays comme l’Allemagne. »

Comme il s’est révélé quelques heures après cette prédiction (ou cette prédication, c’est comme vous voulez) que Mohamed Merah n’était pas stricto sensu « issu d’un groupuscule néo-nazi » mais qu’il se trouvait plutôt être « un islamiste ou un banlieusard – les cibles favorites du débat public » (on appréciera au passage l’utilisation du mot « cible » dans un tel contexte) Lolo-Irma a dû se livrer à un touchant exercice de rétropédalage pour nous expliquer pourquoi il avait raison d’avoir tort.

Deux jours plus tard, rebelote donc, toujours chez nos amis des Inrocks
Je ne vous en livre les premières lignes, mais les amateurs peuvent toujours aller lire la suite de l’interview sur le site. Ils ne seront pas déçus :

Les Inrocks : « En début de semaine, vous estimiez sur le site des Inrocks que le risque de politisation du drame de Toulouse était plus faible que lors de l’affaire Paul Voise en 2002. Compte tenu de l’évolution de l’affaire, estimez-vous que ce soit toujours le cas ? »

Laurent Mucchielli : « Non bien sûr, j’ai parlé trop vite ! D’abord j’ai cru comme tout le monde la piste du néo-nazi qui dominait lundi dernier dans le débat public et qui n’était pas démentie par les pouvoirs publics alors que la police savait déjà qui elle recherchait. Ensuite j’ai sous-estimé l’ampleur de la médiatisation qui nous a offert une sorte de cas extrême du traitement médiatique des fait divers. C’est une véritable armée de journalistes qui est stationnée à Toulouse et qui a commenté pendant 4 jours minute par minute chaque faits et gestes, chaque bruit, chaque aller et venue des uns et des autres, donnant le plus souvent des détails sans intérêt mais organisant une sorte de show dramatique permanent. Tout le reste s’est arrêté. Le monde entier a paru tourner autour de Toulouse et cela me semble excessif. »

Vous avez dit excessif ? Comme c’est excessif…

Christophe Barbier, ennemi public n°1 !

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J’ai déjà décrit les circonstances de l’organisation des quatrièmes Y’a bon awards, ces trophées d’infamie décernés par Les Indivisibles, association animée par la chroniqueuse Rokhaya Diallo – dont le credo et le créneau consistent à asséner que la société française est désespérément raciste. Ayant souligné le degré de décence de cette ligue de vertu, je ne reviendrai pas sur la malheureuse coïncidence entre le maintien de la cérémonie et l’effroi général consécutif à la tuerie de Toulouse, dont feu le « coupable présumé » présentait un profil assez éloigné de l’idéal-type du raciste hyperboréen ébauché par Rokhaya Diallo et ses comparses.

La liste des lauréats atteste en effet du présupposé ethnique des Indivisibles, un comble pour des « antiracistes » ! En revenant dans le détail sur les dossiers d’accusation des uns et des autres, on dégage une grille de lecture univoque. D’abord, le raciste se permet quelque saillie « nauséabonde » sur le délabrement de la société française en pointant la responsabilité de certains immigrés de fraîche date, dont l’apport culturel ne s’accommode pas forcément du creuset français. C’est le cas des deux têtes de turc de cette quatrième édition des Y’a bon, Christophe Barbier et de Caroline Fourest, qui n’ont pourtant rien d’ethniciste ou de racialiste. Qu’importe, puisque pour reprendre le titre d’un ouvrage de Michèle Tribalat, c’est « les yeux grands fermés » que les Indivisibles jugent toute analyse de l’immigration. Chimiquement pure et dénuée de toute tare, leur immigration fantasmée n’est que le pendant idéaliste des discours xénophobes sur l’ennemi intérieur, la cinquième colonne arabe, noire ou musulmane qui minerait la France. Fourest et Barbier ont commis l’inexpiable péché de dénoncer les comportements (minoritaires) de musulmans s’opposant à la loi sur la laïcité ou à l’interdiction de la burqa. Qu’on songe à Caroline Fourest qui a eu le toupet de dénoncer « des associations qui demandent des gymnases pour organiser des tournois de basket réservés aux femmes, voilées, pour en plus lever des fonds pour le Hamas » ! Ou de la pauvre sénatrice radicale de gauche Françoise Laborde, stigmatisée pour avoir fait voter une loi prohibant le port du voile islamique chez les puéricultrices et avoir déclaré : « Et j’ai bien compris que j’inquiétais, que je perturbais et que j’étais une islamophobe. Bon ben voilà, et j’assume ». Verdict : une opposante de caoutchouc voire une dangereuse droitarde, puisque, selon les Indivisibles, le dernier clivage politique qui vaille peut se résumer ainsi : droite nationaliste et islamophobe vs. (vraie) gauche immigrationniste et islamophile. Du Terra Nova presque dans le texte, merci Olivier Ferrand.

Aux yeux du jury, entre autres composé du rappeur Youssoupha (spécialiste ès théories raciales), de la charmante actrice Aïssa Maiga, mais aussi du concepteur de l’idéologie « mainstream » Frédéric Martel, tout ou presque est donc suspect. Au passage, admirons la détermination, la ténacité et le courage dudit Frédéric Martel qui, sur son blog, se dédit déjà partiellement. Sans doute échaudé par la colère de Caroline Fourest, et soucieux de conserver ses entrées à L’Express qui publie régulièrement ses textes, mais qui entend aussi porter plainte pour diffamation, Martel fait assaut de bons sentiments bien dégoulinants pour tenter de se justifier : si « le jury n’a pas participé à la présélection des finalistes », « il est (pourtant) clair qu’une majorité (simple) a voté pour les lauréats (…) A titre personnel, par exemple, je n’ai pas partagé – et je l’ai dit – l’avis des jurés de remettre un prix à Christophe Barbier, directeur de l’Express et pas seulement parce que je travaille à l’Express et que mes chroniques et mon blog y sont publiés. La vidéo-éditorial qu’on lui reprochait ne m’est pas apparue, en effet, susceptible d’être considérée comme stigmatisante. »

Pardon et merci patron ! Frédéric Martel s’en prend ensuite à Fourest « pugnace, brillante » mais « parfois, islamophobe obsessionnelle ». C’est là que le bât blesse ! Car « Fourest a médiatisé les rumeurs sur Martine Aubry et son mari « avocat des islamistes »… Pire, au-delà de son cas personnel, le fameux climat d’insécurité culturelle qui règne en France incite Martel à dresser une liste de suspects dignes des Catilinaires : « d’Alain Finkielkraut à Élisabeth Lévy, en passant par Eric Zemmour, Ivan Rioufol, Renaud Camus et donc Caroline Fourest (…) l’anti-islamisme obsessionnel est une matrice commune. Je le répète : je pense qu’il ne faut pas céder aux oukases islamistes et il n’est pas question d’abandonner notre laïcité pour satisfaire les lobbys intéressés des islamistes. Parfois, j’ai même des doutes, moi aussi, sur la compatibilité de certains préceptes de l’islam avec les valeurs de la République. Mais ce qui me gêne, c’est que ces intellectuels ne voient et ne parlent que des problèmes. Ils ne pensent qu’à résister et à se protéger. Aucun de ces néoconservateurs n’évoque les progrès, pourtant souvent réels, de l’intégration – et pour une raison très simple, ils ne la souhaitent pas : ils veulent l’assimilation. C’est ce « laïcisme » que je critique, cette laïcité incantatoire, ce républicanisme aveugle, celui qui ne tient jamais compte de la réalité, de la vie des gens, de la complexité des identités plurielles ».

On pourra questionner à l’infini la validité des concepts d’intégration et d’assimilation, que Martel rabote grossièrement, mais résumer les prises de position d’Alain Finkielkraut et de ses compagnons d’infortune à une simple critique de l’islam, c’est tomber à son tour dans l’islamomanie obsessionnelle que l’on vitupère. Chevènement parlait d’ « extincteur de débat public » : à coup sûr, voici la véritable fonction des Y’a bon awards…

Toulouse, Montauban : M. Hessel est bien bon

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L’ancien résistant et diplomate Stéphane Hessel appelle à ne pas « accuser l’un ou l’autre » des candidats à la présidentielle d’une quelconque responsabilité dans les tueries. (L’Express.fr, jeudi 22 mars 2012).

Ouf ! L’absolution générale accordée par le pape de l’indignation à la cohorte des prétendants à l’Elysée doit leur ôter un gros caillou dans leurs chaussures de campagne. M. Hessel est d’autant mieux placé pour exonérer les candidats à la présidentielle de toute responsabilité morale dans ces horribles meurtres qu’il sait bien où elles se situent. Dans le discours de ceux qui, par exemple, ne manquent pas d’accuser Israël du meurtre délibéré d’enfants palestiniens. Ou qui ironisent sur les traumatismes subis par les enfants de Sderot lors des tirs de roquettes sur le sud d’Israël : « Et c’est nous les malheureux Israéliens, on est menacé car s’il y avait un Etat palestinien et pire que tout s’il était aux mains du Hamas, cet espèce de monstre… parce qu’il a envoyé des roquettes ! Il faut se dire que les roquettes du Hamas c’est plutôt pour les enfants (rires dans la salle). Non, c’est méchant, c’est mauvais, faut pas le faire, mais comme dégâts cela n’a aucun rapport avec les dégâts de l’armée israélienne. Ce sont quelques enfants qui ont été obligés d’aller très vite dans des arbres. Triste pour eux, parce qu’ils auraient préféré aller à l’école. Bref… » (propos tenus par Stéphane Hessel le 3 novembre 2010 au Centre Culturel de Gaza).

Les enfants d’Ozar Hatorah n’ont même pas eu le temps de courir dans les arbres, car leur assassin avait bien compris le message de M. Hessel. C’est donc comme une autocritique et une touchante manifestation de repentance qu’il faut interpréter ce certificat de bonne conscience décerné à Sarkozy, Hollande et tutti quanti par notre « trésor national ».

Mohamed Merah, un nouveau type de tueur

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Le scooter, véhicule idoine des centres-villes encombrés, est devenu, à l’occasion des crimes de Mohammed Merah, un élément tactique décisif, voire l’attribut symbolique du meurtrier. A mon avis, cette métamorphose de la place de l’engin dans nos représentations coïncide avec l’avènement d’un nouveau type de tueur. Qu’on ne fasse surtout pas d’amalgames, je n’insinue bien sûr aucunement que les usagers de scooters seraient tous des fanatiques islamistes et il n’y a pas lieu de les stigmatiser, le scooter étant un véhicule comme les autres, dont l’immatriculation prouve l’appartenance de plein droit à la communauté nationale. En outre, la majorité de ces deux-roues ne désire que circuler en paix sur des routes que leur carénage honore d’un supplément de diversité.

Cela étant posé, on peut tout de même se permettre d’établir un lien – ne serait-ce qu’un lien – essentiellement formel, entre Mohammed Merah et Anders Breivik. À quelques mois d’intervalle, deux actes du même type ont produit en Europe le même impact médiatique, la même terreur, le même abasourdissement qu’entraîne la révélation d’une horreur inédite. On respire comme un reflux de 11 septembre… Et si la destruction du World Trade Center nous avait fait entrer dans le XXIème siècle et dans une décennie marquée par la succession d’attentats islamistes et de guerres « préventives » occidentales, on peut légitimement craindre que la décennie 2010 soit celle des « Loups solitaires », prolongation et mutation de la même guerre civile mondialisée, sous les auspices de cette nouvelle figure macabre.

Le « Loup solitaire » tient du serial killer, ce grand archétype du siècle précédent. Mais le serial killer est un hédoniste anarchiste : il raffine sa jouissance sanglante qui ne renvoie qu’à elle-même. Le « Loup solitaire » se présente au contraire comme un guerrier se sacrifiant pour une cause qui le dépasse. Quoi qu’il en soit, tous deux choisissent des victimes dans un champ de hasard normé par une certaine grille de lecture symbolique. Tous deux préparent méticuleusement leurs crimes et tous deux entretiennent un jeu avec les médias qui est fondamental, voire structurel, pour leur action. Cependant, le Loup solitaire prétend perpétrer des actes de guerre – mais un guerrier qui tire sur des cibles désarmées, voire à bout portant sur des enfants en maternelle, ne mérite sûrement pas l’honneur associé à un tel vocable. Ce qui lui fait office de bravoure n’est rien de mieux qu’une profonde pulsion suicidaire. Et il ne s’agit sûrement pas d’un homme libre luttant pour un peuple ou des idées. On se trouve davantage en présence d’un pur symptôme morbide ; un symptôme qui catalyse et manifeste de manière soudaine, brutale, explosive, des courants sous-jacents.

En somme, le Loup solitaire ne se bat pas pour une cause qui le dépasse, il se suicide en portant au grand jour une rage sous-jacente. Et celle-ci n’anime pas un parti officiel ou officieux constitué de manière classique, elle forme des nébuleuses sur la Toile, ce qui permet à ce type de tueur de recevoir une « formation » et un endoctrinement sans passer par des groupes identifiés et d’agir seul selon des modalités indétectables.

Chaque époque, chaque société, engendre un monstre, dont la nature particulière nous renseigne souvent sur celles-là. Si l’Amérique fut féconde en serial killers, il est possible que le Loup solitaire soit plus spécifiquement un avorton de l’Europe. De l’Europe des marchés en pleine crise identitaire. Il y a en effet une certaine logique à ce qu’une société de névrosés castrés par le consumérisme et dont l’identité a été dissoute à l’acide de la haine de soi, produise en retour des psychopathes suicidaires shootés à la haine de l’autre, et dont l’acte de différenciation identitaire se résume à son expression la plus précaire et la plus radicale : se définir par l’altérité qu’on voue à la mort en se condamnant du même geste.

Vous vous moquiez des héros défendant une patrie charnelle, vous aurez des malades massacrant des gosses au nom d’une identité confuse téléchargée sur le réseau Internet.

Hollande, chouchou des médias ?

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En découvrant le thème du dossier de ce mois, je n’ai guère été surpris puisque notre rédac’chef préférée avait fait de « Hollande, candidat des médias » l’une de ses « langues de vipères » sur RTL[1. Pour celles et ceux qui ne sont pas branchés sur RTL entre 19 heures et 20 heures, la « langue de vipère » est un billet d’humeur récompensant la ou le polémiste qui a emporté la veille l’adhésion d’une majorité d’auditeurs dans l’émission de Christophe Hondelatte « On refait le monde »]. Ne le cachons pas, le billet d’Élisabeth m’a paru largement exagéré. Une scandaleuse pensée m’a alors fugacement traversé l’esprit : serait-elle de mauvaise foi ?

Je me suis vite ravisé, non par goût de la discipline causeurienne, qui d’ailleurs n’existe pas, mais en me souvenant de la façon dont je réagis parfois. Laissez-moi vous conter un épisode récurrent de ma vie provinciale : le départ, un ou deux dimanches par mois, vers mon Jura natal depuis la capitale régionale dans laquelle je réside. Le trajet dure une heure environ et j’en profite pour régler l’autoradio sur Europe1[2. Quand j’étais petit, à la maison, on n’écoutait pas France Inter, parce que « c’était une radio de gauchos ». C’est ce que disait à peu près mon père, si je me souviens bien] au moment précis ou Jean-Pierre Elkabbach interroge une personnalité politique. Combien faut-il de temps pour que, passablement énervé par l’obséquiosité du journaliste devant un ministre ou son agressivité envers un membre de l’opposition, je commence à lancer à la cantonade quelques noms d’oiseaux et autres termes de toutes les couleurs, au risque d’enrichir dangereusement le vocabulaire de ma progéniture assise à l’arrière du véhicule ? Évidemment, cela a le don d’agacer mon épouse qui passe sur RTL, dont la musique de l’émission « Stop ou encore » a pour but d’adoucir mes mœurs, en m’adressant une question, elle aussi récurrente, mais non dénuée de fondement : « Si ça t’énerve, pourquoi tu écoutes encore ça ? ».

Je pourrais lui répondre : « Parce que j’aime ça ! » Au fronton du site Causeur, il est écrit : « Surtout si vous n’êtes pas d’accord. » Cela signifie tout de même quelque chose. Comme Élisabeth, qui persiste à rester branchée sur France Inter, j’aime écouter les commentaires avec lesquels je ne suis pas d’accord, même s’ils m’énervent – on est humain, quand même ! C’est pourquoi je m’obstine à regarder le Grand Journal de Canal et à lire de temps à autre un édito d’Alain Duhamel.

Quant à savoir si Hollande est le « candidat des médias », je ne peux que renvoyer ceux qui croient à cette fable du côté de Jean-Pierre Elkabbach, donc, mais aussi sur TF1 où officient Jean-Pierre Pernaut et Laurence Ferrari – dont le conseiller presse de Nicolas Sarkozy vante la « fiabilité »[access capability= »lire_inedits »] – ou enfin vers Étienne Mougeotte du Figaro, qui sévit aussi à RTL[3. Au retour, le dimanche soir, c’est le Grand Jury que nous écoutons. Mougeotte, lui, ne m’énerve pas du tout. Mais qu’est-ce qu’il peut me faire rire, en revanche ! Parfois, je me demande même si ce n’est pas Gerra qui l’imite.]. Quand j’étais petit, à la maison, on n’écoutait pas France Inter, parce que « c’était une radio de gauchos ». C’est ce que disait à peu près mon père, si je me souviens bien. Au retour, le dimanche soir, c’est le Grand Jury que nous écoutons. Mougeotte, lui, ne m’énerve pas du tout. Mais qu’est-ce qu’il peut me faire rire, en revanche ! Parfois, je me demande même si ce n’est pas Gerra qui l’imite. Certes, le discours de François Hollande au Bourget été largement salué par la presse. J’ai même entendu Yves Thréard, peu suspect de socialisme rampant, reconnaître qu’il avait un certain souffle. Mais peut-être le candidat socialiste, qui était attendu au tournant, avait-il réellement réussi ce rendez-vous ? En tout cas, je n’ai pas l’impression, quand je regarde i-Télé ou BFM TV, que Nicolas Sarkozy y soit particulièrement maltraité ou que son entrée en campagne ait fait l’objet d’une couverture particulièrement critique. Je citerai seulement Jean-Jérôme Bertolus (i-Télé) qu’il fallait voir, décrivant minute par minute les moindres faits et gestes du président-enfin-candidat, participant ainsi au storytelling de Nicolas Sarkozy avec au moins la même complaisance que certains commentateurs du Bourget.

Afin de démontrer à quel point les médias sont de gauche, Éric Brunet ressort un vieux sondage de Marianne datant de 2002, où il apparaissait que 80% des journalistes auraient voté Jospin si celui-ci avait été présent au second tour. C’est faire l’impasse sur deux points très importants. D’abord, nous sommes en 2012, et les télés et radios, notamment après le référendum de 2005 qui révéla un fossé abyssal entre des médias oui-ouistes et un peuple noniste, ont procédé à certains équilibrages. Ainsi peut-on aujourd’hui écouter des voix qu’on n’entendait pas auparavant. Sur i-Télé, le débat de la mi-journée oppose deux journalistes, l’un plutôt classé à droite, l’autre plutôt à gauche. Hondelatte veille également au pluralisme dans ce plaisant Café du commerce qu’est « On refait le monde ». Ensuite, quand bien même un sondage identique aboutirait aujourd’hui au même résultat, sur l’opinion des journalistes, que celui de Marianne en 2002, il faudrait encore, pour en tirer des conclusions sur la « ligne générale » des médias, pondérer les données obtenues en fonction du poids respectif des uns et des autres. En puissance de feu, Jean-Pierre Pernaut, Laurence Ferrari, Étienne Mougeotte et les autres dépassent largement tous les simples reporters, formatés il est vrai par des écoles de journalisme acquises à une idéologie social-démocrate, droit-de-l’hommiste et européiste.

« Hollande-candidat-des-médias » me semble donc une antienne largement exagérée. Il faut cependant reconnaître, en conclusion, qu’elle le sera de moins en moins. Plus la probabilité de sa victoire sera grande, plus les événements confirmeront l’intuition ou la conviction d’Élisabeth et démentiront ma propre appréciation. Oui, le 6 mai, s’il est élu[4. Comme je le pronostique, pour ma part, depuis avril 2011, avant le « Sofitelgate », un papier sur Causeur.fr faisant foi.], François Hollande sera le président de tous les médias ! Mais on peut espérer que dès le 7, cela changera. Je suis peut-être naïf, mais j’ai confiance dans les médias de mon pays.[/access]

Cinéma français : l’illusion comique

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Depuis quelques semaines, le Centre national de la cinématographie, les médias et des professionnels du cinéma répètent avec la même conviction enjouée que la fréquentation des salles a été fantastique en 2011. Pensez donc : 215 millions d’entrées, du jamais vu depuis 1967 ! Tant mieux pour l’industrie culturelle ! Car à qui profite ces entrées sinon à un pourcentage réduit de films (les blockbusters américains et les comédies télévisuelles françaises souvent vulgaires, tous distribués dans les grands multiplexes). Or, le cinéma d’auteur (ou plutôt de hauteur), en un mot celui que nous aimons, ne se porte pas si bien que cela : beaucoup de grands et beaux films ne rencontrent pas leur public, les salles d’art et essai associatives et municipales, ainsi que les distributeurs indépendants trouvent difficilement leur équilibre. Pis, des critiques jugent certains films de haut vol trop élitistes….

Sur les 215 millions d’entrées totalisées en 2011, combien concernent des films de cinéma dignes de ce nom ? Seule ne quarantaine de millions d’entrées rassemble les spectateurs les plus cinéphiles, désireux de découvrir, de voir, d’aimer les films d’Eugène Green, Bruno Dumont, Alain Cavalier, Chantal Akerman, Bela Tarr, Patricia Mazuy, Asghar Farhadi, David Cronenberg, Aki Kaurismaki… Bref, tous ceux qui perpétuent la beauté d’un septième art héritier des auteurs exigeants d’hier (Keaton, Bergman, Hitchcock, Tati, Lubitsch, Ocelot, Sciamma…..).

Le triomphe des comédies insipides est donc l’arbre qui cache la forêt. Par conséquent, il est illusoire de se réjouir du nombre d’entrées en pensant qu’il résulte d’une meilleure éducation à l’image. Ce travail d’instruction cinématographique contribue sûrement à accroître la fréquentation des salles, mais à une échelle fort modeste. Personne n’ignore en effet que nos salles indépendantes sont souvent fréquentées par un public de cinéphiles vieillissants (hormis la Cinémathèque Française dont il faut souligner le remarquable succès, y compris chez les jeunes).

Pour un enfant, voir La Nuit du chasseur ou Ponyo sur la falaise sur grand écran représente une formidable ouverture sur le monde, mais lire avec délectation Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier seul dans sa chambre n’est pas moins important. C’est sans doute la perte du goût de lire, d’apprendre (entre autres évolutions nocives de la société) qui explique une partie du déclin du cinématographeet l’érosion de la fréquentation des films d’auteurs actuels (exception faire du réjouissant succès d’Une séparation).

Que cela ne nous empêche pas de continuer notre indispensable travail d’éducation à l’image en direction du jeune public mais aussi des adultes. Ainsi, l’investissement en argent public pour ce travail est primordial tant du point de vue économique que culturel, éducatif et social. En dernier ressort, l’essentiel n’est pas la quantité des films produits et leur nombre de spectateurs mais la qualité des premiers et le degré de connaissance des seconds. En somme, un élitisme pour tous, comme le défendaient Condorcet, Alain, Antoine Vitez et Jean Vilar.

L’ogre européen

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Le paradoxe avec l’Europe telle qu’elle se construit, c’est qu’elle séduit les grands partis politiques, les médias et la bureaucratie, mais laisse plus ou moins perplexe le bon peuple. Taux d’approbation moyen en Europe pour les élites (ou prétendues telles) : 90% contre 45% pour les citoyens ordinaires.

Une question se pose alors : l’engouement des « élites » pour un rapprochement accru avec l’U.E. se nourrirait-il moins d’une recherche passionnée de l’intérêt commun que des avantages personnels qu’elles en tirent ? Le prix Nobel de l’économie James Buchanan dans sa théorie des choix publics -l’action collective ne serait, selon lui, rien d’autre que le fait de choix individuels- corroborerait cette hypothèse.

En suivant cette piste, nous accédons aux études comparatives des salaires des responsables de la Commission européenne réalisées par Roland Vaubel, professeur à l’université de Mannheim. Les chiffres, là, ne trompent pas : pour un haut fonctionnaire ou un homme politique, c’est un cadeau du ciel d’être engagé à Bruxelles, a déclaré Vaubel à Zurich devant le Liberales Institut après avoir comparé les salaires des fonctionnaires européens à ce qu’ils seraient s’ils étaient restés dans leur pays.

L’ogre administratif et politique européen est doté d’un solide appétit : la démocratie y laisse des plumes et bien malin serait celui qui pourrait affirmer que le citoyen y gagne plus qu’il n’y perd…..

Les « apéros-pinards » ? Pas plus provocateurs que les prières de rue

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À l’occasion de la sortie de son dernier essai, Le nouveau national-populisme (CNRS Éditions, janvier 2012), l’éminent historien des idées, politologue et philosophe politique Pierre-André Taguieff a accepté de répondre à mes questions.

DB. Avant d’aller plus loin, je vous propose de nous accorder sur la définition du « populisme ». Mise à toutes les sauces, cette notion semble rejoindre la catégorie d’ « extrême droite » dans son usage disqualifiant. Vous commencez par rejeter cette « catégorie floue » qu’est « l’extrême droite », tant prisée par la classe médiatique. Le « populiste », comme le « facho » ou le « réac », n’est-ce pas toujours l’Autre ?

PAT. C’est ainsi en effet que le mot « populiste » est employé, d’une façon strictement et paresseusement polémique, dans le discours médiatique contemporain. Depuis le début des années 1990, le mot fonctionne comme une étiquette disqualifiante, voire comme une insulte. On suppose que le « populiste » incarne par nature une « menace » pesant sur « la démocratie ». C’est là le résultat d’une série de contresens et de mésinterprétations, dont les « terribles simplificateurs » qui sévissent dans le monde médiatique sont les principaux responsables. La facilité consiste à substituer le mot « populisme » à l’expression « extrême droite », en croyant pouvoir en définir le contenu idéologique par un certain nombre de traits. Et l’on remet ainsi en marche la vieille machine « antifasciste », avec ses pieux slogans et ses formules creuses. Des mercenaires idéologiques se sont spécialisés dans l’opération. Ce discours de combat commémoratif, qui oscille entre l’imprécation et la délation, n’est qu’une méthode de délégitimation de l’adversaire politique dont les effets sont à peu près nuls. Sa seule fonction est d’entretenir la flamme contre l’ennemi diabolique censé rôder dans certains esprits, d’alimenter les passions militantes face à l’ennemi absolu, absolument haïssable, inévitablement situé à « l’extrême droite » ou dans l’espace indéterminé de la « droite extrême ». Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, il tend à prendre la place d’analyses fines et éclairantes de l’évolution politique contemporaine.
Depuis 1983-84, lorsque j’ai introduit l’expression de « national-populisme » pour catégoriser le phénomène Le Pen, qui ne me semblait pas illustrer un simple avatar du néo-fascisme, j’observe avec lassitude que la plupart des journalistes et des observateurs politiques continuent d’utiliser l’étiquette « extrême droite » ou « extrémisme de droite », catégorie fourre-tout qui ressemble depuis longtemps à un canard sans tête. Sa fonction n’est pas de conceptualiser son objet, mais de diaboliser une cible. La fausse symétrie avec l’expression « extrême gauche » se marque précisément à ceci que cette dernière ne diabolise pas ceux auxquels on l’applique – en dépit des massacres de masse commis au XXe siècle par les régimes communistes. L’expression « extrême droite », longtemps employée comme simple équivalent de « fascisme » ou de « néo-fascisme », est un héritage des écrits polémiques et pamphlétaires « antifascistes » où sa signification devenue courante a été fixée dans l’entre-deux-guerres. En l’employant, les milieux antifascistes visaient à stigmatiser les mouvements nationalistes autoritaires qui, assimilés au fascisme italien ou au nazisme, ont été baptisés « fascistes », sans faire de détails. D’où la quasi synonymie de « fascisme » et « extrême droite ». En France, la grosse catégorie polémique de « fascisme », telle qu’elle était utilisée par la gauche (les communistes en particulier), n’avait guère d’autre contenu idéologique qu’un anticommunisme inconditionnel. Les antifascistes reconnaissaient principalement les « fascistes » à leur anticommunisme fanatique, plutôt qu’à leur rejet méprisant de la démocratie libérale/pluraliste. C’est que les antifascistes communistes partageaient avec leurs ennemis désignés ce rejet méprisant de la démocratie « bourgeoise » : le révolutionnaires rouges et noirs communiaient dans l’antibourgeoisisme et l’antilibéralisme. Cette caractéristique (l’anticommunisme) s’est transformée en trait définitionnel de « l’extrême droite », dans un contexte où, en France, se multipliaient les ligues opposées aux partis de gauche, puis au Front populaire. Et, dans la période post-nazie, cette définition strictement polémique et conjoncturelle de « l’extrême droite » a été transformée en une catégorie de l’analyse politique académique, utilisée par les historiens, les politistes et les sociologues, suivis bien sûr par les journalistes. Force d’inertie du vocabulaire.
Or, ce qui frappe tout observateur sérieux des nouveaux populismes européens, c’est la quasi disparition dans leur discours, sauf dans certains pays de l’Est, de la thématique anticommuniste. C’est l’antimondialisme qui semble l’avoir remplacée. Un antimondialisme, avec son accompagnement anti-européiste, où la dénonciation hyperbolique du capitalisme ou de la finance est centrale. Cette transformation modifie profondément le tableau. Car les principaux traits de la dénonciation du mondialisme se retrouvent autant dans les milieux identifiés comme d’extrême gauche que dans ceux qui sont stigmatisés comme d’extrême droite. Voilà qui devrait ébranler les tranquilles et aveugles typologies reçues, fondées sur des métaphores spatiales désormais désuètes. Le nationalisme mâtiné de thèmes marxisants de Marine Le Pen illustre le problème qu’il s’agit de considérer de près et de regarder en face. Tout se passe comme si l’anticommunisme nationaliste avait été chassé par une nouvelle figure du national-étatisme, dont les variantes peuvent être identifiées aux deux extrêmes de l’espace politique traditionnel. Le national-populisme anticapitaliste de Marine Le Pen ressemble à bien des égards au marxo-social-populisme de Jean-Luc Mélenchon, et, comme on sait, la rivalité mimétique exaspère les passions, et favorise la montée aux extrêmes.

DB. Vous ironisez sur les « philosophes de comptoir » qui affirment avec assurance dans les médias que le populisme c’est l’émotion, alors que la démocratie c’est la raison.

PAT. Il s’agit là d’une formule polémique sans valeur conceptuelle. Il suffit de considérer, même de loin, le spectacle des élections dans les grandes démocraties contemporaines pour mesurer à quel point la dimension affective, ou plus précisément affectivo-imaginaire, y est présente. La médiatisation des affrontements politiques est une machine à produire de l’émotion, qui contraint les candidats rivaux à en jouer, chacun cherchant à optimiser ses effets de séduction. À l’inverse, les leaders populistes mettent en œuvre, fort rationnellement, des stratégies de prise du pouvoir fondées sur des analyses non moins rationnelles des forces en présence et de leur possible évolution. La distinction entre raison et émotion est une formule paresseuse pour aborder une question difficile, celle de la montée de nouveaux populismes un peu partout en Europe, qui tient aux limites de la démocratie représentative liée aux vieux États-nations, fragilisés par le haut (la globalisation immaîtrisable) autant que par le bas (les ethno-régionalismes, les micro-nationalismes séparatistes, etc.).

DB. Comment caractérisez-vous le nouveau national-populisme dont vous reconnaissez que les contours sont mal définis ?

PAT. Ils ne le sont que si l’on a l’œil fixé sur les contenus idéologiques. J’aborde quant à moi le populisme comme un style politique idéologiquement non fixé, qui n’est ni de gauche, ni de droite, et paraît compatible avec toutes les grandes idéologies (du nationalisme au libéralisme, en passant par le socialisme, le communisme et l’anarchisme). Stylistiquement, le populisme peut être sommairement défini comme l’acte de prendre publiquement le parti du peuple contre les élites, et d’en appeler au peuple, ou encore par le « culte du peuple », avec diverses connotations (souveraineté populaire, culture populaire, etc.). Sa signification oscille entre l’appel au peuple et le culte du peuple (qui peut se dire à la Chávez : « l’amour du peuple »). L’appel au peuple vise à se passer de médiations et de dimension programmatique (un « programme » n’est qu’un décor de circonstances) : il se veut direct, sans être filtré par des instances représentatives. En quoi le style populiste rejoint l’idéal de la démocratie directe. Appel personnel au peuple, il présuppose l’existence d’un leader charismatique, qui peut prendre la figure d’un simple démagogue de meeting, celle d’un télépopuliste ou celle d’un dictateur populaire (après la prise du pouvoir).
Il y a des leaders populistes à droite et à gauche, et aux deux extrêmes. Le propre du populisme est précisément de neutraliser la différence droite/gauche : le « ni droite ni gauche » illustre la dimension « anti-partis » ou « anti-politique » des nouveaux mouvements populistes. Est également neutralisée la différence entre position révolutionnaire et position conservatrice, l’une et l’autre étant intégrées dans les thèmes idéologiques selon divers dosages. Tout leader populiste s’adressant au peuple prétend lui désigner ses véritables ennemis, ceux d’en haut (les élites illégitimes), ceux d’alentour (« le système ») ou ceux d’ailleurs ou venant d’ailleurs (les étrangers hostiles, les immigrés envahisseurs), et plus particulièrement les ennemis cachés à l’intérieur du corps national. C’est pourquoi la vision conspirationniste, illustrée par telle ou telle « théorie du complot », est souvent présente dans les discours ou les écrits des leaders populistes.

Vous reconnaissez donc l’existence de chevauchements entre la vieille catégorie de « démagogie » et celle de « populisme »…

PAT. Simplifions la question. Je désigne par le mot « populisme » la forme prise par la démagogie dans les sociétés contemporaines dont la culture politique est fondée sur les valeurs et les normes démocratiques traitées comme des absolus. Il s’agit d’une forme spécifique de la démagogie, proprement moderne, présupposant le principe de la souveraineté du peuple et la norme de son rassemblement dans la nation unie. Par le mot ambigu « populisme », je désigne donc globalement les démagogies de l’âge démocratique. Et je souligne le fait que rien n’est moins nouveau en Europe que cette « pathologie normale » des régimes démocratiques. La démagogie suit la démocratie comme son ombre depuis son invention dans la Grèce ancienne. Dans ce sens, le populisme est partout, mais ne fonctionne pas toujours de la même manière, ni en vue de réaliser les mêmes fins.
Je distingue trois grandes catégories de populismes : les populismes respectivement politiques, agraires et culturels. Les populismes politiques se présentent comme des mobilisations ou des régimes compatibles avec n’importe quelle grande idéologie (socialisme, communisme, nationalisme, fascisme, anarchisme, libéralisme, etc.). Ainsi, les césarismes populistes latino-américains, qui mêlent des thèmes de droite et de gauche, constituent des formes de nationalisme. Il est des populismes réactionnaires, voire racistes, mais l’on ne doit négliger ni les réalisations partielles de la démocratie populiste (en Suisse par exemple, à travers le recours au référendum d’initiative populaire), ni le « populisme des politiciens » qu’on peut définir, à la suite de Margaret Canovan, comme l’appel au rassemblement du peuple par-delà les clivages idéologico-politiques.
Les populismes agraires, fondés sur l’idéalisation du peuple-paysan ou sur la stricte défense de ses intérêts, peuvent être liés à une forme de messianisme (comme dans le populisme russe), à une réaction anti-urbaine et anti-étatique (comme dans le radicalisme des fermiers de certains États nord-américains à la fin du XIXe siècle) ou à une variante du nationalisme ethnique, comme en Pologne ou en Roumanie dans l’entre-deux-guerres, ou encore dans l’Allemagne de la fin du XIXe siècle et du début du XXe (le mouvement « völkisch »).
Quant au populisme culturel, il se manifeste dans la littérature, la peinture, la musique ou le cinéma, toutes les fois qu’y prédominent des thèmes se référant à la vie des gens ordinaires ou des « petites gens », parfois avec une tonalité patriotique (les « vrais » Français sont les Français « d’en bas »). La sensibilité populiste se confond souvent avec la sensibilité misérabiliste (les « petits » sont les « meilleurs »), et le style populiste avec le style « prolétarien » ou plébéien (l’appel aux « damnés de la terre » contre les « dominants » ou les « exploiteurs »). On doit enfin relever un usage extensif du terme « populisme » pour désigner le « mythe du peuple » dans telle ou telle société moderne, par exemple dans la France d’après la Révolution française.

DB. Vous rappelez dans votre livre que dans sept États membres de l’Union européenne, les partis néopopulistes de droite ont obtenu plus de 10% des suffrages. Comment expliquer la récente vague néopopuliste en Europe ?

PAT. Pour justifier le diagnostic d’une « montée des populismes » en Europe, je rappelle en effet les résultats des élections européennes de 2009 : dans sept États membres de l’Union européenne (Pays-Bas, Belgique, Danemark, Hongrie, Autriche, Bulgarie et Italie), les partis néopopulistes de droite (désextrémisés ou non) ont obtenu plus de 10 % des suffrages. Mais il convient de distinguer clairement deux types de formations néopopulistes de droite en Europe : d’une part, les mouvements et les partis néopopulistes en cours de rupture avec le modèle de la vieille extrême droite, qu’on rencontre en Europe du Nord, du Sud et de l’Ouest, et les autres, qui se concentrent dans les sociétés postcommunistes d’Europe de l’Est, où les mobilisations nationalistes s’accompagnent d’antisémitisme, voire d’antimaçonnisme. On ne saurait expliquer par les mêmes facteurs l’ensemble de ces mobilisations émergentes et de ces succès électoraux. Si, pour aller vite, la crise des vieilles démocraties représentatives (jugées incapables de faire face à la globalisation et à l’immigration de masse, perçue comme des menaces) est le principal facteur de la création d’un espace politique pour les nouveaux populismes de droite, les difficultés rencontrées par la construction de démocraties libérales en Europe de l’Est expliquent largement l’apparition, notamment en Hongrie, de flambées nationalistes et autoritaires de facture classique.

DB. Vous distinguez deux populismes politiques : l’un de droite, à dominante identitaire, qui exagérerait des « menaces » existantes (immigration massive, islamisation…) ; l’autre de gauche, qui s’appuierait sur des craintes fantomatiques (oligarchie financière, capitalisme mondialisé, etc.). N’est-ce pas condamner a priori toute remise en cause du capitalisme que de lui attacher le brassard du « populisme » ?

PAT. J’ai en effet introduit dès la fin des années 1980 la distinction analytique entre populismes protestataires et populismes identitaires, en soulignant le fait que, dans les mouvements populistes observables, les orientations respectivement protestataire et identitaire entrent toujours en composition. Ainsi comprise, cette distinction a permis et permet toujours d’étudier l’évolution des partis ou de mouvements politiques selon l’orientation dominante qu’ils prennent dans des contextes variables. Dans les populismes identitaires, où l’appel au peuple se fixe sur la nation supposée menacée, la contestation du « système » et la dénonciation des élites sont mises au service du grand récit sur l’origine du mal : « l’immigration ». La catégorie de « national-populisme » recouvre ainsi celle de « populisme identitaire ». C’est à gauche qu’on rencontre les formes les plus « pures » des populismes protestataires, où les élites illégitimes dénoncées sont incarnées par la « bourgeoisie », les « classes dominantes » ou les représentants du « grand capital ».
Concernant la critique du nouveau capitalisme, je ne crois pas avoir jamais procédé à un tel amalgame disqualifiant. Je vous rappelle le titre, fort explicite, de mon essai paru en 2001 : Contre le bougisme. Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande. J’y analysais le discours légitimatoire de la globalisation comme une forme de fatalisme historique, celle que prend la gnose du Progrès lorsqu’elle s’est figée en clichés et en slogans à base de « changement », de « monde meilleur », de « réforme », etc. Mais les moulins à paroles qui brodent à l’infini sur les slogans anticapitalistes m’ont toujours semblé pitoyables, ce qui n’exclut pas qu’ils puissent être dangereux. Une fois de plus, les anathèmes servent avant tout à nourrir les passions militantes « anti », à renforcer le ressentiment et le désir de vengeance. En outre, au cours des années 2000, j’ai observé, au plan mondial, la formation et la diffusion d’une vision conspirationniste du capitalisme financier, que j’ai étudiée comme un grand récit mythique. Ses usages sont également repérables dans les milieux néo-gauchistes et dans les milieux néo-nationalistes, qui se veulent les uns et autres « révolutionnaires ». L’anti-mondialisation radicale définit le point de jonction des « extrêmes » dits (improprement) de droite et de gauche, et dévoile leur mobile commun le plus profond : la volonté de détruire (« le Système », etc.). La légitimation de l’esprit pogromiste passe désormais par là. On en connaît la version « révolutionnaire » : l’attente frénétique du « Grand Soir » où l’on pendra tous les « pourris » (les « riches »).

DB. De la folie meurtrière d’Anders Breivik à la polémique française sur le port de la burqa, l’islam se trouve au cœur du débat dans nos sociétés européennes. Faut-il y voir de simples « paniques morales » (G. Brustier et J.-Ph. Huelin) fondées sur l’extrapolation islamophobe de faits divers ? Que vous inspirent les « apéros-pinards » du Bloc Identitaire et de Riposte Laïque ?

PAT. Je crois avoir été clair, dans plusieurs de mes livres, sur la question piégée de « l’islamophobie ». Je rappellerai brièvement mon analyse. La thèse de la continuité entre islam et islamisme présuppose que le « véritable islam » est l’islam fondamentaliste, ou « l’islam des origines », comme disent les salafistes. Tel est le postulat des « islamophobes » au sens strict du terme, postulat qu’ils partagent avec les salafistes : les premiers diabolisent globalement l’islam que ces derniers célèbrent les yeux fermés. La position des « islamophobes » ainsi définis doit être distinguée de celle des « islamismophobes » – je désigne par cette expression ceux qui réservent leurs critiques ou leurs rejets aux différentes formes d’islamisme, sans confondre ces dernières avec l’islam. La question est celle de l’essentialisation : ceux qui essentialisent l’islam sont voués à pratiquer face à ce dernier soit la démonisation (cas des « islamophobes » stricto sensu), soit la célébration inconditionnelle (cas des islamistes affirmant « le Coran est notre Constitution » ou « l’Islam est la solution »). La position qui me paraît la plus rationnelle en même temps que la plus raisonnable consiste à désimpliquer en principe islam et islamisme(s), à refuser l’« islamophobie » (au sens strict du terme) tout en s’engageant clairement dans une critique sans complaisance de toutes les formes de l’islamisme. Mais il faut reconnaître que la frontière est parfois difficile à fixer.
Le concept, intéressant et discutable, de « panique morale » est utilisé aujourd’hui dans une intention polémique en tant que méthode de déréalisation des menaces. Le solliciter bruyamment pour déclarer, au nom de la « science » (une sociologie politique plutôt molle), que telle ou telle menace, aussi réelle soit-elle, est injustifiée, et se réduit à une rumeur, une fiction ou un mirage, c’est là une faute intellectuelle. C’est contribuer à la formation de nuages de fumée destinés à endormir les consciences. Méthode d’illusionniste.
Les « apéros-pinards » illustrent une stratégie de provocation visant à faire prendre conscience d’un problème civilisationnel minimisé ou nié par les élites bien-pensantes. À mes yeux, ils ne sont pas plus provocateurs que les prières ostentatoires de rue, et ils présentent l’avantage d’inclure une dimension ironique étrangère aux esprits soumis à la volonté d’Allah. Le rire et la piété ne font pas d’ordinaire bon ménage. A fortiori lorsque la piété se confond avec un épais conformisme communautaire, une forte tendance au fanatisme et un esprit de conquête.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, 2012.