Deux versions radicalement contradictoires s’affrontent dans l’affaire DSK. Et certains dont votre serviteur pensent qu’on ne connaitra jamais la vérité avec certitude. Nombre de mes amis font confiance à la justice de leur pays ou d’ailleurs, personnellement je n’ai jamais confondu condamné et coupable ni, bien sûr, innocenté et innocent, surtout dans ce genre d’affaire où le « smoking gun », la preuve flagrante, ne peut pas exister.
Enfin, pour tout dire, je croyais qu’elle ne pouvait pas exister, et j’avais tort : L’AFP nous a appris hier, qu’une Bangladaise de 40 ans avait confondu sans aucune contestation possible un homme qui avait tenté de la violer alors qu’elle dormait dans sa maison.
Les policiers de la ville de Jhalakathi, à environ 200 km au sud de la capitale Dacca n’ont eu aucun mal à la croire quand elle est venue porter plainte. Cette formidable dame avait en effet joint à sa propre parole le corpus delicti, à savoir le pénis de son agresseur, qu’elle avait-elle même tranché avec un couteau de cuisine.
Après quoi le violeur est parti sans demander son reste. La plaignante, elle, a enrobé l’arme par destination dans un sachet plastique, puis l’a tranquillement apporté au commissariat local. Toujours d’après l’AFP, qu’on ne remerciera jamais assez pour cette réjouissante histoire, les policiers n’ont eu aucun mal, compte tenu de la nature de sa blessure, à retrouver le coupable dans un hôpital du coin…
Votez pour la démondialisation ! clame Arnaud Montebourg dans son petit livre-programme vendu deux euros[1. Arnaud Montebourg, Votez pour la démondialisation !, Flammarion 2011]. Avec la bénédiction d’Emmanuel Todd, qui signe la préface, le candidat aux primaires socialiste y développe l’axe central de sa campagne : la démondialisation. Empruntée au penseur philippin Walden Bello, l’expression fait déjà frémir dans certaines chaumières bien loties. Ce programme d’action volontariste entraînerait une révolution copernicienne dans les rapports Nord-Sud mais aussi dans la vie quotidienne des millions de Français incités à consommer et produire tricolore.
Pour prendre la mesure du bouleversement que représenterait un tel changement de cap, il faut citer Bello in extenso : « les décisions économiques stratégiques ne peuvent être laissées au marché ni aux technocrates. Toutes les questions vitales (…) doivent au contraire faire l’objet de débats et de choix démocratiques. Le régime de la propriété doit évoluer pour devenir une « économie mixte » intégrant coopératives et entreprises privées et publiques mais excluant les groupes multinationaux. Les institutions mondiales centralisées comme le FMI ou la Banque mondiale doivent céder la place à des institutions régionales bâties non sur l’économie de marché et la mobilité des capitaux, mais sur des principes de coopération ».
Une juste critique du libre-échange
Sur plusieurs dizaines de pages, Montebourg plaide donc pour un protectionnisme vert apte à enrayer la spirale de délocalisations qui gagne jusqu’aux pays émergents. En multipliant les exemples de drames humains, le député de Saône-et-Loire s’attarde longuement sur le sort des employés précaires allemands payés trois francs six sous puis analyse la concurrence déloyale que se livrent l’Est et l’Ouest de la Chine, dont les salaires inégaux entraînent des délocalisations régionales en série. Partout, le même constat s’impose : comme la concurrence pure et parfaite, le libre-échange intégral est une chimère. Une utopie libérale dont l’application dogmatique profite aux seules élites mondialisées, qui, d’après les sondages, forment d’ailleurs le dernier bastion des défenseurs de la mondialisation. Montebourg résume d’une phrase choc la logique mortifère du moins-disant social : « Le cycle fou de la mondialisation est un puits sans fond, une machine déréglée dont le carburant est de trouver sans cesse des plus pauvres et des plus dociles. » Ajoutons que les délocalisations ont un coût écologique colossal, ne serait-ce qu’à travers les flux de marchandises, donc les transports, qu’elles engendrent.
Pour réinventer notre modèle de développement et de croissance, Arnaud Montebourg soutient un « socialisme de transformation » inspiré des analyses de Walden Bello. Autrement dit, à des années lumières des vieilles lunes sociale-démocrates consistant à redistribuer des recettes que l’on ne perçoit plus à cause de la désindustrialisation rampante. Loin également du socialisme d’ajustement qui constitue le modèle dominant des gauches européennes, incapables de proposer une réelle alternative à l’économie mondiale de marché.
Parmi les pages les plus convaincantes du micro-essai, celles qui sont consacrées à la bonne vieille loi marxienne de la baisse tendancielle du taux de profit nous rappellent les limites inhérentes au capitalisme.
Irrésistiblement, les patrons de multinationales se heurtent à une concurrence exacerbée qui leur fait repousser les limites géographiques de leurs zones de production. D’où ce paradoxe digne d’Ubu roi : en déménageant des usines entières, les grandes entreprises françaises fabriquent des chômeurs en série, asséchant ainsi la demande intérieure française, ce qui les contraint à aller chercher des consommateurs ailleurs. Ces grands groupes doivent alors favoriser l’émergence d’une classe aisée dans les pays du Tiers-Monde tout en paupérisant au maximum les travailleurs qui leur servent de main d’œuvre servile. Par une logique centrifuge, l’appauvrissement de la force de travail contredit en effet le besoin de débouchés des firmes de produits manufacturés. In fine, le système court donc à sa perte.
Quid du protectionnisme européen ?
Les critiques d’Arnaud Montebourg sont donc très convaincantes. Ceci dit, le démontage en règle du libre-échange ne suffit pas à construire un projet.
La solution qu’il propose peut sembler paradoxale dès lors qu’elle s’inscrit dans les cadres actuels de la mondialisation. Au prix d’une ruse de la raison, Montebourg suggère d’invoquer la nécessité écologique et le bien-être des peuples pour faire jouer les clauses de sauvegarde de l’OMC et légitimer l’établissement de barrières commerciales continentales.
Ce hold-up démondialiste illustre le point d’achoppement du réformisme: comment prétendre changer les règles d’un système sclérosé sans le faire exploser ? De la même manière, si l’auteur reconnaît le rôle délétère joué par une Allemagne accrochée à l’euro fort pour doper ses exportations en Europe, il ne voit pas la crise monétaire qui vient. Tout juste regrette-t-il le « pilotage automatique » de la monnaie unique. Montebourg ne remet jamais explicitement en cause l’indépendance de la Banque Centrale Européenne. La responsabilité des gouvernements européens coupables d’une surévaluation de l’euro par rapport au dollar et au yuan n’est pas évoquée, pas plus que ses effets dramatiques sur l’industrie française. Comme la plupart des hiérarques socialistes, Montebourg risque de se réveiller groggy lors de la prochaine crise (espagnole) de l’euro qui pourrait bien signer son acte de décès monétaire.
Le projet de protectionnisme européen bute surtout sur l’obstacle allemand. Depuis dix ans, Berlin a comprimé ses coûts du travail tout en imposant un euro-mark surcoté qui profite à la compétitivité de ses entreprises, lesquelles exportent à plus de 60% dans la zone euro. Certes, à la suite de Chevènement, Montebourg démontre que l’Allemagne aurait à long terme tout intérêt à arrêter d’asphyxier ses partenaires européens, sans quoi elle ne trouvera plus de débouchés pour ses produits vendus et achetés en euros.
Mais à moins d’envoyer nos chars Leclerc à Baden-Baden, on voit mal comment nous pourrons faire le bien de l’Allemagne – et le nôtre au passage – malgré elle. Faute de perspective révolutionnaire crédible, le pré-candidat socialiste se raccroche sans trop y croire à l’illusion d’un intérêt général européen.
Vers un plan B national ?
Peut-être Montebourg a-t-il une autre idée en tête. En cas de désaccord persistant entre une France avide de réindustrialisation, des institutions internationales sourdes et des partenaires européens autistes, serait-il prêt à adopter le protectionnisme national auquel il se déclare clairement hostile ? Cette idée, qui n’est pas l’apanage de Marine Le Pen – dont les conseillers ont dû lire Jacques Sapir – n’est pas à balayer d’un revers de main.
Quand on lit Montebourg entre les lignes, on peut penser qu’il n’en est pas si loin. Ainsi, lorsque l’apôtre de la démondialisation rend hommage au Buy American Act par lequel les USA « empêchent toute entreprise qui n’est pas installée aux Etats-Unis, et n’emploie pas des Américains » d’accéder aux marchés publics[2. Cette disposition contraint même les entreprises américaines bénéficiaires de subventions publiques à privilégier des fournisseurs nationaux. Une preuve de plus que les Etats-Unis, comme bien d’autres protectionnistes honteux, restent des libre-échangistes croyants mais non pratiquants], il fait un pas en direction d’un patriotisme économique bien senti : « Scandale ? Non. Intérêt légitime d’une nation » (sic !).
Reste à espérer qu’Arnaud Montebourg, s’il accède un jour à l’Elysée, n’oubliera pas les idées iconoclastes qu’il défend aujourd’hui, autrement dit qu’il sera capable de dire niet aux multinationales et aux grandes institutions financières. Si besoin, en paraphrasant Vincent Auriol : « Les banques, je les ferme. Les banquiers, je les enferme ! ».
Le « géopoliticien » Pascal Boniface, expert toutes mains au service des radios et télés pour expliquer le monde aux benêts, n’aime pas la concurrence. Pour triompher de ses rivaux, il ne se contente pas d’essayer d’être plus brillant, plus pédagogue, plus érudit qu’eux.
Il vient de publier un opuscule dont je ne mentionnerai ni le titre, ni l’éditeur, qui a pour seul et unique objectif de couvrir d’excréments ceux qui ont le culot de causer dans le poste pour y formuler des opinions divergentes des siennes. Etre en désaccord avec Boniface, sur Israël, l’Iran ou les révolutions arabes ne fait pas de vous un contradicteur, mais un faussaire, un menteur ou une mégère. La liste des suspects est dressée : Alexandre Adler, François Heisbourg, Pascal Bruckner, Frédéric Encel, Thèrèse Delpech, Caroline Fourest, BHL. Ceux-là feraient, selon lui, du mensonge conscient et réitéré leur fond de commerce intellectuel et médiatique.
Pour se dédouaner, Boniface affiche son amitié et son respect pour deux « sionistes » patentés, Alain Finkielkraut et Gilles-William Goldnadel. Tout le monde, c’est bien connu, excipe de ses « bons juifs » pour justifier un pogrom éditorial qui écrase, au passage, le visage de quelques goyim égarés à coups de talon.
Nous nommerons désormais « bonifacerie » toute entreprise éditoriale de délation visant à déconsidérer un collègue avec des méthodes relevant de l’injure et de la diffamation.
La transformation de la classe ouvrière en catégorie sociologique, sanctionnant sa sortie d’une Histoire où les théoriciens du communisme l’avaient promue au rang de force motrice de l’évolution de l’humanité, est bien antérieure à la chute du mur de Berlin.
La dernière tentative pour la propulser sur le devant de la scène politique mondiale s’est soldée, au début des années 1970, par le bain de sang et la furie destructrice la Grande révolution culturelle prolétarienne chinoise lancée par Mao Zedong et sa dernière épouse, Jiang Qing.
La classe ouvrière réelle étant ce qu’elle est, c’est-à-dire pétrie des contradictions inhérentes à la nature humaine, il a paru nécessaire aux dirigeants qui s’étaient emparé du pouvoir en son nom de construire de toutes pièces un prolétaire imaginaire, incarnation du dogme de son essence vertueuse.[access capability= »lire_inedits »]
Les artistes de toutes les disciplines furent donc fermement invités à contribuer à la création et à la promotion du « héros positif », figure majeure du « réalisme socialiste ». La figure d’Alexeï Stakhanov, mineur ultra-productiviste du Donbass, devint un modèle dans tous les pays pratiquant le « socialisme réellement existant » et une inspiration dans tous les domaines de la création artistique[1. Le film L’Homme de marbre, d’Andrzej Wajda, évoque l’histoire du jumeau polonais de Stakhanov, l’ouvrier maçon Mateusz Birkout].
Dans les autres pays, et notamment en France − hormis la courte période entre 1945 et 1947 où le Parti communiste était aux affaires −, il n’était pas possible de hisser sur le pavois l’ouvrier qui aurait fracassé les cadences pour le plus grand profit des exploiteurs capitalistes.
Cela n’empêcha pas l’émergence d’un « réalisme socialiste » à la française, dont les représentants les plus éminents − comme le romancier André Stil, le peintre André Fougeron, le cinéaste Louis Daquin − sont fort justement tombés dans l’oubli. La médiocrité de leurs œuvres ne permit pas, en dépit de l’appui d’un Parti communiste au faîte de sa puissance, de construire, dans l’imaginaire français, cette figure du prolétaire prométhéen. Les artistes de talent membres ou compagnons de route du PC, comme Aragon, Picasso ou Fernand Léger, tout en tressant des louanges au « réalisme socialiste » pour donner le change, profitèrent largement de la liberté accordée en France aux créateurs pour s’abstenir d’en adopter les canons esthétiques.
C’est donc du monde du sport et du spectacle que surgirent les figures emblématiques de l’ouvrier français qui s’extrait de sa condition d’exploité tout en restant solidaire de sa classe. Le coureur cycliste René Vietto, dit le « roi René » portait, dans les années 1930 et 1940, les espoirs des aficionados communistes du Tour de France. Le plus grand journaliste sportif de l’époque, Abel Michéa, chantait la gloire du camarade niçois dans les colonnes de L’Huma et de Miroir-Sprint.
Sa popularité était au moins aussi grande que celle d’un autre champion de l’époque, le catholique breton Louison Bobet, fils d’un boulanger de village.
L’autre modèle offert à l’admiration des foules prolétariennes était Ivo Livi, dit Yves Montand, fils de réfugié italien antifasciste et mis au boulot à Marseille dès qu’il eut quatorze ans, avant de devenir une immense vedette internationale.
Vietto s’éloigna discrètement du Parti après sa carrière de coureur cycliste, puis d’entraîneur, et se reconvertit dans l’élevage porcin dans les Pyrénées.
Quant à Montand, compagnon de route du PC jusque dans les années 1960, il rompit avec fracas avec ce parti à l’occasion de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques en 1968, et se fit alors le chantre passionné du libéralisme économique et du poker à grosses mises.
Ne restait plus que Jean Ferrat, demeuré fidèle a ses convictions jusqu’à sa mort récente. Mais, issu de ce prolétariat juif marqué par l’empreinte de la Shoah, il ne pouvait qu’imparfaitement incarner l’ensemble de la classe ouvrière de France.
Le « prolétaire imaginaire » ne sortit pas pour autant des radars de la production culturelle nationale, notamment du cinéma dit « social », mais c’est comme victime et non pas comme acteur de son émancipation qu’il était proposé à l’édification des foules. Le cinéma des frères Dardenne en est l’illustration la plus aboutie.
On a pu aussi assister à l’émergence du prolétaire offert comme tête de Turc au public par les auteurs de « comédies françaises » au cinéma (la famille Groseille dans La Vie est un long fleuve tranquille, d’Étienne Chatiliez). Dans la même veine, les sportifs issus des milieux populaires, au lieu d’être portés au pinacle par des journalistes à la plume lyrique, sont la proie des « Guignols de l’info ». Jean-Pierre Papin, Richard Virenque et, tout récemment, Frank Ribéry ont fait les frais de cet acharnement des humoristes qui a le don, à juste titre, de provoquer la sainte colère d’Alain Finkielkraut.
Marine Le Pen va-t-elle nous sortir maintenant de son chapeau la version FN du prolétaire imaginaire porteur des valeurs des classes populaires qu’elle s’emploie à séduire? Il faudrait pour cela qu’elle attire dans sa mouvance les artistes capables de l’imposer dans la conscience collective, et on en est loin. Fort heureusement.[/access]
Voilà, c’est fait, avec l’affaire Georges Tron, première réplique au séisme DSK, nous sommes devenus des Américains comme les autres. Nous allons désormais partager avec eux le totalitarisme de la transparence décrit par Zamiatine dans Nous autres avec sa cité de verre panoptique. Cette critique du stalinisme publiée dans les années 1920 est, à maints égards, opérante pour comprendre la société spectaculaire de 2011. On remarquera au passage que le même phénomène se produit avec 1984, autre dystopie antistalinienne devenue un des meilleurs vadémécum de notre temps.
Rappelons que George Tron était secrétaire d’Etat à la Fonction publique avant sa démission express, rappelons que 31 000 postes ont été supprimés en 2010 grâce au hachoir de la RGPP, que les fonctionnaires ont vu leurs salaires gelés depuis deux ans et que leur pouvoir d’achat a baissé de 10% en une décennie, que l’on envisage froidement au ministère de l’Education nationale la suppression de 1500 classes d’école primaire sans la moindre justification, même démographique. Qu’il devient de plus en plus compliqué pour les agents des douanes, de la protection judiciaire de la jeunesse, de l’inspection du travail et évidemment de la police et des hôpitaux d’accomplir leurs missions de service public. Rappelons enfin qu’une grève est prévue le 31 mai (il faut bien chercher au plus profond des brèves dans les journaux pour le savoir) à l’initiative de tous les syndicats de la fonction publique.
N’aurait-il pas été intéressant de discuter de tout cela avec monsieur Tron qui était quand même le premier concerné? Cela va être difficile. Très difficile.
Monsieur Tron, bien malgré lui, est requis par d’autres préoccupations. Il va devoir désormais répondre de forfaits autrement graves après la plainte étonnamment tardive de deux fonctionnaires municipales de sa mairie de Draveil: est-il un adepte un peu trop enthousiaste des médecines alternatives, en l’occurrence la réflexologie, ou un fétichiste du pied, coupable de harcèlement sexuel, pathologie largement étudiée par l’indépassable Krafft-Ebing dans sa Psychopathia Sexualis (1886) qui recensait pour la première fois toutes les perversions sexuelles existantes? Krafft-Ebing qui risque bientôt, si la tendance se confirme, de devenir un manuel indispensable pour classer les hommes politiques (et les femmes politiques aussi qui sont des hommes comme les autres) non plus sur un axe droite/gauche ou libéral/étatiste mais en fonction de leur prédilection plus ou moins grande pour la paraphilie, le frotteurisme, l’exhibitionnisme, la nécrophilie, le voyeurisme, le partialisme et autres joyeusetés codifiées.
Comment en est-on arrivé là ? L’affaire DSK, sans doute, mais rien n’oblige les chaînes infos, par exemple, à se comporter comme des tabloïds new yorkais ou londoniens et à reléguer en fin de bulletin des informations aussi négligeables que l’arrestation de Mladic qui massacra plusieurs milliers de musulmans en pleine Europe au milieu des années 90. Ou la situation diplomatique de plus en plus compliquée au Moyen Orient. Ou les massacres des peuples syriens et yéménites perpétrés par leurs propres gouvernements. Ou la façon dont la France se rapproche lentement mais sûrement d’une intervention au sol en Lybie par l’envoi d’hélicoptères de combat que tous les militaires décrivent, avec un sens très sûr de la langue de bois, comme une « rupture tactique »
Mais non, on préfère s’intéresser en temps réel aux pérégrinations new yorkaises de Strauss-Kahn qui finit par ressembler à un personnage kafkaïen, celui du [Château] ou de L’Amérique, plus que celui du Procès car au moins lui sait de quoi on l’accuse.
On pourrait en rire, on n’a plus qu’à en pleurer. Une certaine exception française, mais aussi plus généralement latine, voire catholique, de la politique est en train de disparaître. Le culte puritain de la Vérité avec un grand V, hérité des hommes en noir du Mayflower que l’on avait chassés d’Europe, est de retour et vient balayer une très vieille façon de vivre dans la Cité et de s’affronter sur le forum.
Il suffit de lire la Vie des douze Césars de Suétone pour savoir que depuis les Romains, nous préférions ne pas trop regarder les vices privés du moment que les vertus publiques n’étaient pas trop écornées. En Italie, jusqu’à une date récente, c’est davantage sur ses affaires financières que sur ses partouzes que Berlusconi était attaqué. Et chez nous, à part l’enrichissement personnel et la corruption manifeste, tout passait ou à peu près.
La vie privée pouvait interférer, à travers les conflits d’intérêt, comme celui dont fut soupçonné Eric Woerth en raison des activités de son épouse au service de Liliane Bettencourt. Mais nous avions étonné, voire choqué, le monde entier lors de l’enterrement de François Mitterrand où apparurent officiellement les deux familles du président. Et c’était très bien comme ça.
Persistance monarchique ? Et alors ? La vie politique française était tout de même beaucoup moins sordide que la vie politique américaine quand, par exemple, le procureur spécial Kenneth Starr cherchait à coup de millions de dollars à faire tomber Clinton en allant chercher des tâches de foutre sur la petite robe bleue d’une stagiaire de la Maison Blanche.
Il semble pourtant que nous prenions ce chemin-là. Et à une vitesse étonnante.
Après plusieurs semaines de suspense, Barack Obama a finalement choisi son prochain chef d’état-major interarmes : c’est le général Martin Dempsey, officier de blindés et vétéran de deux guerres du golfe, qui occupera à partir de septembre l’équivalent américain du CEMA. Mais en fait, il n’y avait pas de suspense, tout le monde à Washington connaissait le nom du successeur de l’amiral Mike Mullen en septembre prochain, sauf que ce n’est pas ce nom-là qui, in fine, est sorti du chapeau.
En effet, le général Dempsey n’était le ni favori du président ni celui du Pentagone. Celui que tout le monde donnait gagnant pour le plus haut grade de l’US Arm, était le général des Marines James Cartwright.
Depuis que le général Cartwright a été reconduit il y a deux ans comme vice chef d’état-major interarmes, il était clair que « Hoss » comme on le nomme chez les Marines était prédestiné pour le job. Et puis, et puis patatras, il y a eu cette affaire avec une jeune capitaine de son cabinet qui, pendant un voyage à l’étranger, s’est endormie dans sa chambre, en état d’ébriété assez prononcé…
La commission d’enquête désignée après cette affaire n’a pas établi de comportement sexuel inapproprié mais avait néanmoins recommandé une réprimande, recommandation aussitôt rejeté par le ministre de la Navy. Officiellement blanchi, celui qui a été surnommé « le général favori d’Obama » a fini par payer le prix du scandale. Et le pire, c’est que ce n’est probablement pas pour « son » scandale que le général Cartwright a payé…
Certains faits divers ressemblent à des passions d’adolescent. Aussi intenses que fugaces, ils nous obsèdent le temps d’une saison. Peu accèdent à la notoriété posthume de Jack l’éventreur ou de l’Etrangleur de Boston, immortalisés par le souvenir de leurs crimes. Quelles caractéristiques doit donc avoir l’un de ces faits divers pour passer à la postérité ? Faut-il qu’il soit particulièrement macabre ou d’ingénieuse conception ? Qu’il ait une portée mythique ou universelle ?
Michel Foucault exhuma l’affaire Pierre Rivière – du nom d’un parricide exécuté en 1836[1. Michel Foucault, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère : un cas de parricide au XIXe siècle, Paris, Gallimard, 1973] – cent trente-huit ans après les faits qui firent grand bruit à l’époque. Avec son équipe, Foucault a collecté l’ensemble des documents relatifs à cette affaire : articles de presse nationale et régionale, archives judiciaires, propos tenus par les habitants et le maire du village où se produisit le drame, et surtout, le récit de Pierre Rivière dont, à en croire Foucault, la seule « beauté » justifiait cette longue recherche et sur lequel il a tenu à conserver un silence religieux, comme pour mieux faire partager la « sorte de vénération, et de terreur pour un texte qui devait emporter avec lui quatre morts ».
Le silence du chercheur résiste aux bavardages accumulés autour de l’affaire. Rien ne suscite en effet plus de palabres et d’élucubrations qu’un fait divers, ce qui n’est guère étonnant compte tenu de sa nature « pathologique »[2. Cyrille Bégorre Bret, Raphaël Giraud, Sébastien Miller, «Le fait divers et la nouvelle rhétorique démocratique», Le Banquet, n°19, 2004/1], de sa teneur en anormalité. On voudrait le pénétrer et le ramener à l’intelligible, percer ses zones d’ombre, comprendre les causes de l’incompréhensible. Mais ce n’est pas tout : on a aussi envie de l’exemplariser en le traitant comme le symptôme d’une maladie sociale. Tant que les mobiles du crime échappent à l’emprise de la raison, un halo de terreur mystique l’entoure. Cette inquiétante sacralité du mystère, on ne peut l’accorder au fait divers Forcer l’inconnu, avancer par degrés vers sa résolution, engendre des tensions indissociablement liées au plaisir.
Le sens de l’affaire
Par les interrogations qu’il soulève, par l’incrédulité qu’il provoque, par le mystère qu’il contient, le fait divers s’apparente en outre à un roman policier dont le dévoilement progressif manifesterait « cette dimension littéraire de l’histoire à retrouver, à refaire, [qui] est à l’origine du plaisir herméneutique éprouvé par le lecteur, celui qui est causé par une interprétation du réel qui en lit la trame cachée »[3. ibid]. D’où cette quête précipitée visant à donner un sens à l’affaire. Dès qu’il y a crime, les experts divers et variés foisonnent. Journalistes et écrivains s’attellent à la rude tache de faire parler la nature absconse des faits. Ce phénomène ne se limite pas, il est vrai, aux faits divers stricto sensu. Il concerne tous les personnages publics auxquels des parcelles de vie « hors-norme » confèrent la même force d’attraction. Les experts autoproclamés tentent alors de pénétrer l’esprit du personnage en s’y confondant.
Grandeur et misère de l’exploration littéraire
Cette méthode d’investigation peut se révéler fertile quand des écrivains réussissent leur « emprunt direct à la réalité »[4. François Mauriac, Le Romancier et ses personnages, 1933]. Une réalité qu’ils ne modifient pas à des fins de fiction mais dont ils entreprennent l’examen méthodique en usant de procédés littéraires..
Tel est l’objectif du réquisitoire de Percy Kemp qui a imaginé, dans Le Monde, « ce qu’aurait dit, à son procès, le chef d’Al-Qaida s’il avait été jugé (…) : une attaque en règle contre les États-Unis, qui l’ont fabriqué puis lâché »[5. « Ben Laden : J’accuse », Percy Kemp, Le Monde, 9 mai 2011]. Quelques jours plus tard, Tahar Ben Jelloun s’emparait d’un autre personnage, ou plutôt de sa « boite crânienne », en prétendant entrer « dans la tête de Khadafi »[6. Tahar Ben Jelloun, « Dans la tête de Kadhafi », Le Monde, 15-16 mai 2011], essayant, à grands jets d’ironie mordante, de restituer le cynisme et la perte de réalité du personnage.
En revanche, lorsque ces explorations se réduisent à une projection superficielle, l’enfilage de perles psychologiques se met au service du frisson, de ce point de vue, l’enquête menée « dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès »[7. « Dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès », Doan Bui, Le Nouvel Observateur, 5 mai 2011, numéro 2426] est un modèle de ratage.
Les générations futures se souviendront-elles des colis piégés d’Unabomber ou de son manifeste ? Si rien ne garantit que le second soit toujours lu, le souvenir des premiers s’effacera inévitablement. Quid de l’affaire Richard Durn et de son journal intime? Des lettres et des mails de Dupont de Ligonnès ? Ces assassins des années 2000 auront-ils droit à leur film éponyme, à leur page Facebook ou à leur fan club virtuel ?
Il faut se résigner à ce que les discours suscités par le fait divers, « ne forment ni une œuvre ni un texte, mais une lutte singulière, un affrontement, un rapport de pouvoir, une bataille de discours et à travers des discours »[8. Michel Foucault, op.cit]. L’enjeu de cette lutte, c’est le sens forcément opaque dont la pénétration serait le domaine réservé de nos nouveaux chamanes.
Grâces soient rendues à l’excellent Arthur Goldhammer et à son blog French Politics, où il dissèque depuis Harvard notre vie politique. C’est en effet grâce à sa vigilance, que j’ai pu visionner cette vidéo mémorable du 17 février 2005. L’émission en question, diffusée sur France2 s’appelait « 100 minutes pour convaincre ».
On y voit face à face le Ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, l’UMP Hervé Gaymard et un de ses prédécesseurs à Bercy, à savoir Dominique Strauss-Kahn. A cette époque Hervé Gaymard est englué dans une « affaire » déclenchée par le Canard qui venait de révéler que le ministre, son épouse et leurs huit enfants logeaient dans un appartement de 600 m2 payé 14 400 euros par mois par l’État.
Une dépense totalement immorale pour DSK qui avait notamment déclaré dans cette émission : « Comment se fait-il que vous, vous ne vous soyez pas rendu compte en rentrant dans cet appartement que le fait de louer un appartement qui valait 10 fois le SMIC par mois était quelque chose qui était inacceptable ? » Avant d’ajouter en guise de conclusion, et sans possibilité d’appel : « Il y a un problème d’éthique personnelle là-dessous!»
Très affaibli par l’affaire, et notamment par la dénonciation par DSK de son train de vie «non éthique» devant des millions de téléspectateurs, Hervé Gaymard démissionnera de son ministère le 25 février 2005, une semaine après l’émission.
Patrick Dewaere tenait la dragée haute aux petits intellos qui tremblent devant les filles
Si l’on s’en tient à la froide définition du dictionnaire, le prolétaire est celui qui se trouve contraint de vendre sa force de travail parce qu’il n’est propriétaire de rien d’autre que son propre corps. Il ne possède ni terre, ni argent, ni statut mais seulement (et éventuellement) un savoir-faire. Dans cette acception, beaucoup de monde en France − les ouvriers, les employés et une partie non négligeable des classes moyennes en pleine paupérisation − peut penser qu’il appartient à cette catégorie. Pourtant, dans l’imaginaire politique et culturel français, le prolétaire est autre chose.[access capability= »lire_inedits »]
Au mitan des années 1980, alors qu’une ridicule vague libérale déferlait sur la France (souvenez-vous des cravates au vent de Chirac, Léotard, Longuet et autres), la figure de l’ouvrier français conservait une aura positive. À la différence du petit-bourgeois ou même de l’employé, le prolo était presque un héros aux yeux du lycéen de banlieue fan de Trust et des Clash (avec leurs figures héroïques de rockers prolétariens que furent Bernie Bonvoisin et Joe Strummer). Habitant d’une zone pavillonnaire ni défavorisée ni favorisée, le fils de VRP que j’étais regardait avec envie les fils d’ouvriers qui savaient bricoler leur mob et paraissaient tous tellement à l’aise avec les filles. Ils me semblaient faire partie d’un monde d’hommes, en contact avec la vraie vie. Incarnation d’une violence politique porteuse de justice sociale, peu disert, le prolétaire avait les mains calleuses, mais il était capable de changer le monde.
Ce prolo mythique avait beau être internationaliste, il était profondément français. Gauloise sans filtre au bec, il avait la gouaille qui pourfend les puissants. Incarné par Coluche, Renaud ou Patrick Dewaere, cet héritier de Gavroche tenait la dragée haute aux petits intellos qui tremblent devant les filles et sont incapables de changer un joint – mais pas d’en fumer. Bref, le prolétaire, c’était la virilité, celui dont on enviait la force tranquille et convoitait la force de travail et qui daignait vous l’accorder, en attendant le Grand soir.
On n’en est plus là. Aujourd’hui, le patronat offre du travail comme une aumône. Lorsqu’une entreprise accepte de maintenir des emplois en France, c’est sous la pression des pouvoirs publics, comme on rend service à un parent nécessiteux : de mauvaise grâce et en affichant un air supérieur. Privés de la possibilité d’incarner la virilité − elle-même tenue pour plus ou moins ridicule ou même carrément obsolète −, confiné dans la position du solliciteur, le prolétaire a perdu tout son prestige. Normal, il n’est plus qu’un beauf, individu en proie aux pires pulsions : xénophobie, racisme, chauvinisme, conservatisme social, jalousie de classe. Arraisonné à son outil de travail, attaché à ses acquis sociaux, il est, avec le paysan, le symbole d’une France moisie.
Et pourtant, dans la France des années 1990 et 2000, il retrouve une nouvelle jeunesse. C’est qu’il a un nouveau visage : grâce à la montée de l’immigration et à l’invention politico-administrative du « sans-papiers », l’immigré déraciné est, pour des élites elles-mêmes internationalisées et internationalistes, un bien meilleur « damné de la terre » que le vieux prolo français, pardon, franchouillard. Il suffit pour s’en convaincre de lire le best-seller de l’extrême gauche radicale, De quoi Sarkozy est-il le nom ? Badiou s’y livre à un éloge enflammé de « l’ouvrier de provenance étrangère » sans papiers qui s’oppose point par point à son dénigrement du « petit-bourgeois » « français de France ». Quant à l’ouvrier « de souche », il n’apparaît nulle part en tant que tel dans cet ouvrage. On ne peut que supputer qu’il s’identifie plus ou moins à ce « petit-bourgeois » qui refuse d’honorer avec Badiou le « Malien qui fait la plonge dans un restaurant chinois » et d’apprendre de ce dernier « à devenir étrangers à nous-mêmes, à nous projeter hors de nous-mêmes, assez pour nous projeter hors de cette histoire occidentale et blanche qui s’achève ». En même temps qu’il applaudit à la liquidation accélérée de l’histoire « occidentale et blanche qui s’achève », Badiou s’enthousiasme pour l’ouvrier marocain qui affirme « avec force que ses traditions et ses usages ne sont pas ceux du petit-bourgeois européen ».
L’étranger en situation illégale devient ainsi le modèle auquel nous sommes tous conviés à nous rallier pour être autre chose qu’un peuple de « rats » suivant leur joueur de pipeau. Qu’on ne croie pas que Badiou est isolé. Étienne Balibar, autre grand gourou de la « radicalité », propose, dans un hors-série de Télérama tout entier consacré à la dénonciation de la France moisie, de faire du sans-papiers le seul « prolétaire au sens strict », donc le seul être digne de l’admiration et de la compassion de ceux qui savent ce qu’il faut penser.
Dans ces conditions, s’il ne veut pas disparaître dans les poubelles de l’histoire sans frontières, et même, horresco referens, conserver le droit de se réclamer d’une vieille identité française, le prolo qui ne peut revendiquer sa qualité d’étranger ou de Français d’immigration récente n’a guère d’autre choix que de s’identifier au sous-prolétaire honni par Marx et Trotsky en raison de ses tendances réactionnaires. L’ouvrier « souchien » est donc, très logiquement, un objet de répulsion pour la gauche la plus internationaliste. Il est d’ailleurs significatif que ce terme ait été inventé par Houria Bouteldjia, égérie des « Indigènes de la République » dont la pensée se résume à la haine de la France d’avant, ou de ce qui en reste, exactement comme le concept de sous-prolétariat avait permis à Marx de caractériser tous ceux qui n’avaient aucune place dans la lutte des classes. Les « souchiens », surtout de basse extraction, sont ceux qui ne peuvent en aucune façon prétendre au statut de victime qui est la clé de l’existence médiatique : le peuple flottant et sans identité positive des rebuts du monde à venir. D’ailleurs, ça tombe bien, il vote Front national. Il n’est guère surprenant que les convocations rituelles de la « bête immonde » finissent par apparaître comme des prophéties autoréalisatrices. La gauche indignée peut se réjouir. Elle nous l’avait bien dit, non ?[/access]
« La Révolution n’est pas un dîner de gala » chantait le groupe punk Ludwig von 88. Hier à la Bastille, ils étaient pourtant quelques centaines à avoir joyeusement bravé le beau temps pour crier leur révolte dans un grand élan festif. Essentiellement composée de jeunes étudiants, diplômés en situation précaire ou punkachiens marginaux, la cohorte interlope massée devant l’Opéra Bastille s’enrichissait de quelques aînés aux tempes grisonnantes. Sous le parrainage de Stéphane Hessel, ces « indignés » se réclamaient des révolutions arabes pour mieux singer les protestataires de la Puerta del Sol. « C’est la France qui a inventé la révolution et ce sont les peuples arabes et les Espagnols qui la font. Alors allons prendre la Bastille ! » expliquaient-ils pour se donner du courage. Après tout, peut-être faut-il se réjouir que le chauvinisme soit devenu un produit d’exportation, comme si l’idée même de nation se délocalisait, suivant nos usines en Tunisie !
Sans parti ni patrie
On ne sait pas très bien ce que les manifestants parisiens entendaient démontrer mais cela n’importait guère. Dans les tracts distribués aux passants, les organisateurs anonymes de ce happening de l’indignation se défendaient de toute affiliation partisane ou syndicale, leurs revendications se limitant à quelques lieux communs socialement bienséants: « Le monde est soumis à des politiques de rigueur imposées par le marché et les organismes internationaux (FMI, Banque Mondiale, etc.). Ceux-ci engendrent chômage de masse et précarité de l’existence. » Sans oublier une allusion à l’anniversaire du 29 mai 2005, date du référendum sur le Traité Constitutionnel européen. Ces lieux communs n’ont rien de choquant et même, méritent d’être rappelés de temps à autre. Pour autant, en l’absence de toute ébauche de perspective, on ne voit pas en quoi ils seraient mobilisateurs.
« Democracia real ya ! » (« Pour la démocratie réelle »), pouvait-on lire sur les banderoles. L’indignation sauce Hessel ne saurait tolérer la moindre trace de patriotisme. Inutile de préciser qu’on n’aura pas vu flotter un seul drapeau français – sans doute aurait-ce été considéré comme une provocation fasciste. Seuls quelques oriflammes espagnols, autorisés pour circonstances exceptionnelles, ou palestiniens, toujours bienvenus quelle que soit la cause, ont été déployés. Le messie Hessel peut se réjouir : les indignés restent désespérément apolitiques, apatrides et transnationaux, tous fervents défenseurs des droits de l’homme déraciné. Internet est leur seule nation, les réseaux sociaux leur seul monde commun.
Une contestation Canal plus
Cette bouillie idéologique a du mal à dépasser le stade de l’imprécation la plus attendue : dans la situation terrible où se trouve l’Espagne on voit mal qui refuserait de s’en prendre aux méchants marchés financiers et à la vilaine Commission de Bruxelles. En vrais rebelles, ces jeunes conspuent TF1 et « son idéologie frontiste » et parlent le langage de Canal +. Leur France angélique baigne dans l’irénisme blafard de la sociologie subventionnée des frères Fassin. Dans leurs esprits, toute critique de l’insécurité se mue en dérapage populiste haineux. Ils tirent à vue sur le paysan déclassé qui vote Le Pen mais trouvent des circonstances atténuantes aux « cailleras » victime d’un racisme omniprésent. Mais avec votre coupe de cheveux, votre teint pâle et vos expressions hors d’âge, vous ne pouvez même pas le voir !
Une seule solution, l’indignation : contre Sarkozy, le patronat, les expulsions de clandestins, TF1, le Front National. Les gouvernants peuvent dormir tranquilles : cette masse ahurie conjuguant apolitisme et dénonciation marxiste de la « démocratie formelle » est bien incapable de réfléchir à la mondialisation ou aux rapports de classes[1. Quelques mouvements agrégés à la manif tentèrent de se frayer un chemin politique parmi ce concert de bons sentiments : le Mouvement Politique d’Education Populaire (MPEP) plaidait en vain pour la sortie de l’euro tandis que Génération Précaire faisait son beurre associatif]. Entre le festif et le sérieux, les indignés hésitaient cruellement. Utopie festive ou praxis révolutionnaire ? Les deux mon commandant, au diable la cohérence bourgeoise !
La chute finale
On verra si la poignée de journalistes qui avaient renoncé à leur repos dominical pour couvrir « l’événement » auront été séduits par ce lyrisme de bazar. C’est qu’en fait d’événement, on a pu observer un attroupement de jeunes fumant un joint une bière à la main et chantant un refrain à la gloire de Che Guevara, un atelier « dessine-moi ton monde » où des gamins, indifférents à la gesticulation carnavalesque, peignaient arbres et fleurs, sans oublier les irrésistibles cahiers de doléances, dont les initiateurs se voyaient déferler dans les rues de Paris, en héroïques héritiers des sans-culottes de 1789 et des Communards.
On ne pouvait s’empêcher de penser à la remarque de Marx sur l’Histoire qui, après la tragédie, revient sous forme de farce. Alors que les morts égyptiens, tunisiens, yéménites et syriens jonchent les sentiers de la liberté arabe, les indignés de la Bastille rejouaient hier le remake burlesque de leur sacrifice. Ces candides de la révolution post-adolescente donnent envie de voter à droite. Ça leur fera les pieds.
Deux versions radicalement contradictoires s’affrontent dans l’affaire DSK. Et certains dont votre serviteur pensent qu’on ne connaitra jamais la vérité avec certitude. Nombre de mes amis font confiance à la justice de leur pays ou d’ailleurs, personnellement je n’ai jamais confondu condamné et coupable ni, bien sûr, innocenté et innocent, surtout dans ce genre d’affaire où le « smoking gun », la preuve flagrante, ne peut pas exister.
Enfin, pour tout dire, je croyais qu’elle ne pouvait pas exister, et j’avais tort : L’AFP nous a appris hier, qu’une Bangladaise de 40 ans avait confondu sans aucune contestation possible un homme qui avait tenté de la violer alors qu’elle dormait dans sa maison.
Les policiers de la ville de Jhalakathi, à environ 200 km au sud de la capitale Dacca n’ont eu aucun mal à la croire quand elle est venue porter plainte. Cette formidable dame avait en effet joint à sa propre parole le corpus delicti, à savoir le pénis de son agresseur, qu’elle avait-elle même tranché avec un couteau de cuisine.
Après quoi le violeur est parti sans demander son reste. La plaignante, elle, a enrobé l’arme par destination dans un sachet plastique, puis l’a tranquillement apporté au commissariat local. Toujours d’après l’AFP, qu’on ne remerciera jamais assez pour cette réjouissante histoire, les policiers n’ont eu aucun mal, compte tenu de la nature de sa blessure, à retrouver le coupable dans un hôpital du coin…
Votez pour la démondialisation ! clame Arnaud Montebourg dans son petit livre-programme vendu deux euros[1. Arnaud Montebourg, Votez pour la démondialisation !, Flammarion 2011]. Avec la bénédiction d’Emmanuel Todd, qui signe la préface, le candidat aux primaires socialiste y développe l’axe central de sa campagne : la démondialisation. Empruntée au penseur philippin Walden Bello, l’expression fait déjà frémir dans certaines chaumières bien loties. Ce programme d’action volontariste entraînerait une révolution copernicienne dans les rapports Nord-Sud mais aussi dans la vie quotidienne des millions de Français incités à consommer et produire tricolore.
Pour prendre la mesure du bouleversement que représenterait un tel changement de cap, il faut citer Bello in extenso : « les décisions économiques stratégiques ne peuvent être laissées au marché ni aux technocrates. Toutes les questions vitales (…) doivent au contraire faire l’objet de débats et de choix démocratiques. Le régime de la propriété doit évoluer pour devenir une « économie mixte » intégrant coopératives et entreprises privées et publiques mais excluant les groupes multinationaux. Les institutions mondiales centralisées comme le FMI ou la Banque mondiale doivent céder la place à des institutions régionales bâties non sur l’économie de marché et la mobilité des capitaux, mais sur des principes de coopération ».
Une juste critique du libre-échange
Sur plusieurs dizaines de pages, Montebourg plaide donc pour un protectionnisme vert apte à enrayer la spirale de délocalisations qui gagne jusqu’aux pays émergents. En multipliant les exemples de drames humains, le député de Saône-et-Loire s’attarde longuement sur le sort des employés précaires allemands payés trois francs six sous puis analyse la concurrence déloyale que se livrent l’Est et l’Ouest de la Chine, dont les salaires inégaux entraînent des délocalisations régionales en série. Partout, le même constat s’impose : comme la concurrence pure et parfaite, le libre-échange intégral est une chimère. Une utopie libérale dont l’application dogmatique profite aux seules élites mondialisées, qui, d’après les sondages, forment d’ailleurs le dernier bastion des défenseurs de la mondialisation. Montebourg résume d’une phrase choc la logique mortifère du moins-disant social : « Le cycle fou de la mondialisation est un puits sans fond, une machine déréglée dont le carburant est de trouver sans cesse des plus pauvres et des plus dociles. » Ajoutons que les délocalisations ont un coût écologique colossal, ne serait-ce qu’à travers les flux de marchandises, donc les transports, qu’elles engendrent.
Pour réinventer notre modèle de développement et de croissance, Arnaud Montebourg soutient un « socialisme de transformation » inspiré des analyses de Walden Bello. Autrement dit, à des années lumières des vieilles lunes sociale-démocrates consistant à redistribuer des recettes que l’on ne perçoit plus à cause de la désindustrialisation rampante. Loin également du socialisme d’ajustement qui constitue le modèle dominant des gauches européennes, incapables de proposer une réelle alternative à l’économie mondiale de marché.
Parmi les pages les plus convaincantes du micro-essai, celles qui sont consacrées à la bonne vieille loi marxienne de la baisse tendancielle du taux de profit nous rappellent les limites inhérentes au capitalisme.
Irrésistiblement, les patrons de multinationales se heurtent à une concurrence exacerbée qui leur fait repousser les limites géographiques de leurs zones de production. D’où ce paradoxe digne d’Ubu roi : en déménageant des usines entières, les grandes entreprises françaises fabriquent des chômeurs en série, asséchant ainsi la demande intérieure française, ce qui les contraint à aller chercher des consommateurs ailleurs. Ces grands groupes doivent alors favoriser l’émergence d’une classe aisée dans les pays du Tiers-Monde tout en paupérisant au maximum les travailleurs qui leur servent de main d’œuvre servile. Par une logique centrifuge, l’appauvrissement de la force de travail contredit en effet le besoin de débouchés des firmes de produits manufacturés. In fine, le système court donc à sa perte.
Quid du protectionnisme européen ?
Les critiques d’Arnaud Montebourg sont donc très convaincantes. Ceci dit, le démontage en règle du libre-échange ne suffit pas à construire un projet.
La solution qu’il propose peut sembler paradoxale dès lors qu’elle s’inscrit dans les cadres actuels de la mondialisation. Au prix d’une ruse de la raison, Montebourg suggère d’invoquer la nécessité écologique et le bien-être des peuples pour faire jouer les clauses de sauvegarde de l’OMC et légitimer l’établissement de barrières commerciales continentales.
Ce hold-up démondialiste illustre le point d’achoppement du réformisme: comment prétendre changer les règles d’un système sclérosé sans le faire exploser ? De la même manière, si l’auteur reconnaît le rôle délétère joué par une Allemagne accrochée à l’euro fort pour doper ses exportations en Europe, il ne voit pas la crise monétaire qui vient. Tout juste regrette-t-il le « pilotage automatique » de la monnaie unique. Montebourg ne remet jamais explicitement en cause l’indépendance de la Banque Centrale Européenne. La responsabilité des gouvernements européens coupables d’une surévaluation de l’euro par rapport au dollar et au yuan n’est pas évoquée, pas plus que ses effets dramatiques sur l’industrie française. Comme la plupart des hiérarques socialistes, Montebourg risque de se réveiller groggy lors de la prochaine crise (espagnole) de l’euro qui pourrait bien signer son acte de décès monétaire.
Le projet de protectionnisme européen bute surtout sur l’obstacle allemand. Depuis dix ans, Berlin a comprimé ses coûts du travail tout en imposant un euro-mark surcoté qui profite à la compétitivité de ses entreprises, lesquelles exportent à plus de 60% dans la zone euro. Certes, à la suite de Chevènement, Montebourg démontre que l’Allemagne aurait à long terme tout intérêt à arrêter d’asphyxier ses partenaires européens, sans quoi elle ne trouvera plus de débouchés pour ses produits vendus et achetés en euros.
Mais à moins d’envoyer nos chars Leclerc à Baden-Baden, on voit mal comment nous pourrons faire le bien de l’Allemagne – et le nôtre au passage – malgré elle. Faute de perspective révolutionnaire crédible, le pré-candidat socialiste se raccroche sans trop y croire à l’illusion d’un intérêt général européen.
Vers un plan B national ?
Peut-être Montebourg a-t-il une autre idée en tête. En cas de désaccord persistant entre une France avide de réindustrialisation, des institutions internationales sourdes et des partenaires européens autistes, serait-il prêt à adopter le protectionnisme national auquel il se déclare clairement hostile ? Cette idée, qui n’est pas l’apanage de Marine Le Pen – dont les conseillers ont dû lire Jacques Sapir – n’est pas à balayer d’un revers de main.
Quand on lit Montebourg entre les lignes, on peut penser qu’il n’en est pas si loin. Ainsi, lorsque l’apôtre de la démondialisation rend hommage au Buy American Act par lequel les USA « empêchent toute entreprise qui n’est pas installée aux Etats-Unis, et n’emploie pas des Américains » d’accéder aux marchés publics[2. Cette disposition contraint même les entreprises américaines bénéficiaires de subventions publiques à privilégier des fournisseurs nationaux. Une preuve de plus que les Etats-Unis, comme bien d’autres protectionnistes honteux, restent des libre-échangistes croyants mais non pratiquants], il fait un pas en direction d’un patriotisme économique bien senti : « Scandale ? Non. Intérêt légitime d’une nation » (sic !).
Reste à espérer qu’Arnaud Montebourg, s’il accède un jour à l’Elysée, n’oubliera pas les idées iconoclastes qu’il défend aujourd’hui, autrement dit qu’il sera capable de dire niet aux multinationales et aux grandes institutions financières. Si besoin, en paraphrasant Vincent Auriol : « Les banques, je les ferme. Les banquiers, je les enferme ! ».
Le « géopoliticien » Pascal Boniface, expert toutes mains au service des radios et télés pour expliquer le monde aux benêts, n’aime pas la concurrence. Pour triompher de ses rivaux, il ne se contente pas d’essayer d’être plus brillant, plus pédagogue, plus érudit qu’eux.
Il vient de publier un opuscule dont je ne mentionnerai ni le titre, ni l’éditeur, qui a pour seul et unique objectif de couvrir d’excréments ceux qui ont le culot de causer dans le poste pour y formuler des opinions divergentes des siennes. Etre en désaccord avec Boniface, sur Israël, l’Iran ou les révolutions arabes ne fait pas de vous un contradicteur, mais un faussaire, un menteur ou une mégère. La liste des suspects est dressée : Alexandre Adler, François Heisbourg, Pascal Bruckner, Frédéric Encel, Thèrèse Delpech, Caroline Fourest, BHL. Ceux-là feraient, selon lui, du mensonge conscient et réitéré leur fond de commerce intellectuel et médiatique.
Pour se dédouaner, Boniface affiche son amitié et son respect pour deux « sionistes » patentés, Alain Finkielkraut et Gilles-William Goldnadel. Tout le monde, c’est bien connu, excipe de ses « bons juifs » pour justifier un pogrom éditorial qui écrase, au passage, le visage de quelques goyim égarés à coups de talon.
Nous nommerons désormais « bonifacerie » toute entreprise éditoriale de délation visant à déconsidérer un collègue avec des méthodes relevant de l’injure et de la diffamation.
La transformation de la classe ouvrière en catégorie sociologique, sanctionnant sa sortie d’une Histoire où les théoriciens du communisme l’avaient promue au rang de force motrice de l’évolution de l’humanité, est bien antérieure à la chute du mur de Berlin.
La dernière tentative pour la propulser sur le devant de la scène politique mondiale s’est soldée, au début des années 1970, par le bain de sang et la furie destructrice la Grande révolution culturelle prolétarienne chinoise lancée par Mao Zedong et sa dernière épouse, Jiang Qing.
La classe ouvrière réelle étant ce qu’elle est, c’est-à-dire pétrie des contradictions inhérentes à la nature humaine, il a paru nécessaire aux dirigeants qui s’étaient emparé du pouvoir en son nom de construire de toutes pièces un prolétaire imaginaire, incarnation du dogme de son essence vertueuse.[access capability= »lire_inedits »]
Les artistes de toutes les disciplines furent donc fermement invités à contribuer à la création et à la promotion du « héros positif », figure majeure du « réalisme socialiste ». La figure d’Alexeï Stakhanov, mineur ultra-productiviste du Donbass, devint un modèle dans tous les pays pratiquant le « socialisme réellement existant » et une inspiration dans tous les domaines de la création artistique[1. Le film L’Homme de marbre, d’Andrzej Wajda, évoque l’histoire du jumeau polonais de Stakhanov, l’ouvrier maçon Mateusz Birkout].
Dans les autres pays, et notamment en France − hormis la courte période entre 1945 et 1947 où le Parti communiste était aux affaires −, il n’était pas possible de hisser sur le pavois l’ouvrier qui aurait fracassé les cadences pour le plus grand profit des exploiteurs capitalistes.
Cela n’empêcha pas l’émergence d’un « réalisme socialiste » à la française, dont les représentants les plus éminents − comme le romancier André Stil, le peintre André Fougeron, le cinéaste Louis Daquin − sont fort justement tombés dans l’oubli. La médiocrité de leurs œuvres ne permit pas, en dépit de l’appui d’un Parti communiste au faîte de sa puissance, de construire, dans l’imaginaire français, cette figure du prolétaire prométhéen. Les artistes de talent membres ou compagnons de route du PC, comme Aragon, Picasso ou Fernand Léger, tout en tressant des louanges au « réalisme socialiste » pour donner le change, profitèrent largement de la liberté accordée en France aux créateurs pour s’abstenir d’en adopter les canons esthétiques.
C’est donc du monde du sport et du spectacle que surgirent les figures emblématiques de l’ouvrier français qui s’extrait de sa condition d’exploité tout en restant solidaire de sa classe. Le coureur cycliste René Vietto, dit le « roi René » portait, dans les années 1930 et 1940, les espoirs des aficionados communistes du Tour de France. Le plus grand journaliste sportif de l’époque, Abel Michéa, chantait la gloire du camarade niçois dans les colonnes de L’Huma et de Miroir-Sprint.
Sa popularité était au moins aussi grande que celle d’un autre champion de l’époque, le catholique breton Louison Bobet, fils d’un boulanger de village.
L’autre modèle offert à l’admiration des foules prolétariennes était Ivo Livi, dit Yves Montand, fils de réfugié italien antifasciste et mis au boulot à Marseille dès qu’il eut quatorze ans, avant de devenir une immense vedette internationale.
Vietto s’éloigna discrètement du Parti après sa carrière de coureur cycliste, puis d’entraîneur, et se reconvertit dans l’élevage porcin dans les Pyrénées.
Quant à Montand, compagnon de route du PC jusque dans les années 1960, il rompit avec fracas avec ce parti à l’occasion de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques en 1968, et se fit alors le chantre passionné du libéralisme économique et du poker à grosses mises.
Ne restait plus que Jean Ferrat, demeuré fidèle a ses convictions jusqu’à sa mort récente. Mais, issu de ce prolétariat juif marqué par l’empreinte de la Shoah, il ne pouvait qu’imparfaitement incarner l’ensemble de la classe ouvrière de France.
Le « prolétaire imaginaire » ne sortit pas pour autant des radars de la production culturelle nationale, notamment du cinéma dit « social », mais c’est comme victime et non pas comme acteur de son émancipation qu’il était proposé à l’édification des foules. Le cinéma des frères Dardenne en est l’illustration la plus aboutie.
On a pu aussi assister à l’émergence du prolétaire offert comme tête de Turc au public par les auteurs de « comédies françaises » au cinéma (la famille Groseille dans La Vie est un long fleuve tranquille, d’Étienne Chatiliez). Dans la même veine, les sportifs issus des milieux populaires, au lieu d’être portés au pinacle par des journalistes à la plume lyrique, sont la proie des « Guignols de l’info ». Jean-Pierre Papin, Richard Virenque et, tout récemment, Frank Ribéry ont fait les frais de cet acharnement des humoristes qui a le don, à juste titre, de provoquer la sainte colère d’Alain Finkielkraut.
Marine Le Pen va-t-elle nous sortir maintenant de son chapeau la version FN du prolétaire imaginaire porteur des valeurs des classes populaires qu’elle s’emploie à séduire? Il faudrait pour cela qu’elle attire dans sa mouvance les artistes capables de l’imposer dans la conscience collective, et on en est loin. Fort heureusement.[/access]
Voilà, c’est fait, avec l’affaire Georges Tron, première réplique au séisme DSK, nous sommes devenus des Américains comme les autres. Nous allons désormais partager avec eux le totalitarisme de la transparence décrit par Zamiatine dans Nous autres avec sa cité de verre panoptique. Cette critique du stalinisme publiée dans les années 1920 est, à maints égards, opérante pour comprendre la société spectaculaire de 2011. On remarquera au passage que le même phénomène se produit avec 1984, autre dystopie antistalinienne devenue un des meilleurs vadémécum de notre temps.
Rappelons que George Tron était secrétaire d’Etat à la Fonction publique avant sa démission express, rappelons que 31 000 postes ont été supprimés en 2010 grâce au hachoir de la RGPP, que les fonctionnaires ont vu leurs salaires gelés depuis deux ans et que leur pouvoir d’achat a baissé de 10% en une décennie, que l’on envisage froidement au ministère de l’Education nationale la suppression de 1500 classes d’école primaire sans la moindre justification, même démographique. Qu’il devient de plus en plus compliqué pour les agents des douanes, de la protection judiciaire de la jeunesse, de l’inspection du travail et évidemment de la police et des hôpitaux d’accomplir leurs missions de service public. Rappelons enfin qu’une grève est prévue le 31 mai (il faut bien chercher au plus profond des brèves dans les journaux pour le savoir) à l’initiative de tous les syndicats de la fonction publique.
N’aurait-il pas été intéressant de discuter de tout cela avec monsieur Tron qui était quand même le premier concerné? Cela va être difficile. Très difficile.
Monsieur Tron, bien malgré lui, est requis par d’autres préoccupations. Il va devoir désormais répondre de forfaits autrement graves après la plainte étonnamment tardive de deux fonctionnaires municipales de sa mairie de Draveil: est-il un adepte un peu trop enthousiaste des médecines alternatives, en l’occurrence la réflexologie, ou un fétichiste du pied, coupable de harcèlement sexuel, pathologie largement étudiée par l’indépassable Krafft-Ebing dans sa Psychopathia Sexualis (1886) qui recensait pour la première fois toutes les perversions sexuelles existantes? Krafft-Ebing qui risque bientôt, si la tendance se confirme, de devenir un manuel indispensable pour classer les hommes politiques (et les femmes politiques aussi qui sont des hommes comme les autres) non plus sur un axe droite/gauche ou libéral/étatiste mais en fonction de leur prédilection plus ou moins grande pour la paraphilie, le frotteurisme, l’exhibitionnisme, la nécrophilie, le voyeurisme, le partialisme et autres joyeusetés codifiées.
Comment en est-on arrivé là ? L’affaire DSK, sans doute, mais rien n’oblige les chaînes infos, par exemple, à se comporter comme des tabloïds new yorkais ou londoniens et à reléguer en fin de bulletin des informations aussi négligeables que l’arrestation de Mladic qui massacra plusieurs milliers de musulmans en pleine Europe au milieu des années 90. Ou la situation diplomatique de plus en plus compliquée au Moyen Orient. Ou les massacres des peuples syriens et yéménites perpétrés par leurs propres gouvernements. Ou la façon dont la France se rapproche lentement mais sûrement d’une intervention au sol en Lybie par l’envoi d’hélicoptères de combat que tous les militaires décrivent, avec un sens très sûr de la langue de bois, comme une « rupture tactique »
Mais non, on préfère s’intéresser en temps réel aux pérégrinations new yorkaises de Strauss-Kahn qui finit par ressembler à un personnage kafkaïen, celui du [Château] ou de L’Amérique, plus que celui du Procès car au moins lui sait de quoi on l’accuse.
On pourrait en rire, on n’a plus qu’à en pleurer. Une certaine exception française, mais aussi plus généralement latine, voire catholique, de la politique est en train de disparaître. Le culte puritain de la Vérité avec un grand V, hérité des hommes en noir du Mayflower que l’on avait chassés d’Europe, est de retour et vient balayer une très vieille façon de vivre dans la Cité et de s’affronter sur le forum.
Il suffit de lire la Vie des douze Césars de Suétone pour savoir que depuis les Romains, nous préférions ne pas trop regarder les vices privés du moment que les vertus publiques n’étaient pas trop écornées. En Italie, jusqu’à une date récente, c’est davantage sur ses affaires financières que sur ses partouzes que Berlusconi était attaqué. Et chez nous, à part l’enrichissement personnel et la corruption manifeste, tout passait ou à peu près.
La vie privée pouvait interférer, à travers les conflits d’intérêt, comme celui dont fut soupçonné Eric Woerth en raison des activités de son épouse au service de Liliane Bettencourt. Mais nous avions étonné, voire choqué, le monde entier lors de l’enterrement de François Mitterrand où apparurent officiellement les deux familles du président. Et c’était très bien comme ça.
Persistance monarchique ? Et alors ? La vie politique française était tout de même beaucoup moins sordide que la vie politique américaine quand, par exemple, le procureur spécial Kenneth Starr cherchait à coup de millions de dollars à faire tomber Clinton en allant chercher des tâches de foutre sur la petite robe bleue d’une stagiaire de la Maison Blanche.
Il semble pourtant que nous prenions ce chemin-là. Et à une vitesse étonnante.
Après plusieurs semaines de suspense, Barack Obama a finalement choisi son prochain chef d’état-major interarmes : c’est le général Martin Dempsey, officier de blindés et vétéran de deux guerres du golfe, qui occupera à partir de septembre l’équivalent américain du CEMA. Mais en fait, il n’y avait pas de suspense, tout le monde à Washington connaissait le nom du successeur de l’amiral Mike Mullen en septembre prochain, sauf que ce n’est pas ce nom-là qui, in fine, est sorti du chapeau.
En effet, le général Dempsey n’était le ni favori du président ni celui du Pentagone. Celui que tout le monde donnait gagnant pour le plus haut grade de l’US Arm, était le général des Marines James Cartwright.
Depuis que le général Cartwright a été reconduit il y a deux ans comme vice chef d’état-major interarmes, il était clair que « Hoss » comme on le nomme chez les Marines était prédestiné pour le job. Et puis, et puis patatras, il y a eu cette affaire avec une jeune capitaine de son cabinet qui, pendant un voyage à l’étranger, s’est endormie dans sa chambre, en état d’ébriété assez prononcé…
La commission d’enquête désignée après cette affaire n’a pas établi de comportement sexuel inapproprié mais avait néanmoins recommandé une réprimande, recommandation aussitôt rejeté par le ministre de la Navy. Officiellement blanchi, celui qui a été surnommé « le général favori d’Obama » a fini par payer le prix du scandale. Et le pire, c’est que ce n’est probablement pas pour « son » scandale que le général Cartwright a payé…
Certains faits divers ressemblent à des passions d’adolescent. Aussi intenses que fugaces, ils nous obsèdent le temps d’une saison. Peu accèdent à la notoriété posthume de Jack l’éventreur ou de l’Etrangleur de Boston, immortalisés par le souvenir de leurs crimes. Quelles caractéristiques doit donc avoir l’un de ces faits divers pour passer à la postérité ? Faut-il qu’il soit particulièrement macabre ou d’ingénieuse conception ? Qu’il ait une portée mythique ou universelle ?
Michel Foucault exhuma l’affaire Pierre Rivière – du nom d’un parricide exécuté en 1836[1. Michel Foucault, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère : un cas de parricide au XIXe siècle, Paris, Gallimard, 1973] – cent trente-huit ans après les faits qui firent grand bruit à l’époque. Avec son équipe, Foucault a collecté l’ensemble des documents relatifs à cette affaire : articles de presse nationale et régionale, archives judiciaires, propos tenus par les habitants et le maire du village où se produisit le drame, et surtout, le récit de Pierre Rivière dont, à en croire Foucault, la seule « beauté » justifiait cette longue recherche et sur lequel il a tenu à conserver un silence religieux, comme pour mieux faire partager la « sorte de vénération, et de terreur pour un texte qui devait emporter avec lui quatre morts ».
Le silence du chercheur résiste aux bavardages accumulés autour de l’affaire. Rien ne suscite en effet plus de palabres et d’élucubrations qu’un fait divers, ce qui n’est guère étonnant compte tenu de sa nature « pathologique »[2. Cyrille Bégorre Bret, Raphaël Giraud, Sébastien Miller, «Le fait divers et la nouvelle rhétorique démocratique», Le Banquet, n°19, 2004/1], de sa teneur en anormalité. On voudrait le pénétrer et le ramener à l’intelligible, percer ses zones d’ombre, comprendre les causes de l’incompréhensible. Mais ce n’est pas tout : on a aussi envie de l’exemplariser en le traitant comme le symptôme d’une maladie sociale. Tant que les mobiles du crime échappent à l’emprise de la raison, un halo de terreur mystique l’entoure. Cette inquiétante sacralité du mystère, on ne peut l’accorder au fait divers Forcer l’inconnu, avancer par degrés vers sa résolution, engendre des tensions indissociablement liées au plaisir.
Le sens de l’affaire
Par les interrogations qu’il soulève, par l’incrédulité qu’il provoque, par le mystère qu’il contient, le fait divers s’apparente en outre à un roman policier dont le dévoilement progressif manifesterait « cette dimension littéraire de l’histoire à retrouver, à refaire, [qui] est à l’origine du plaisir herméneutique éprouvé par le lecteur, celui qui est causé par une interprétation du réel qui en lit la trame cachée »[3. ibid]. D’où cette quête précipitée visant à donner un sens à l’affaire. Dès qu’il y a crime, les experts divers et variés foisonnent. Journalistes et écrivains s’attellent à la rude tache de faire parler la nature absconse des faits. Ce phénomène ne se limite pas, il est vrai, aux faits divers stricto sensu. Il concerne tous les personnages publics auxquels des parcelles de vie « hors-norme » confèrent la même force d’attraction. Les experts autoproclamés tentent alors de pénétrer l’esprit du personnage en s’y confondant.
Grandeur et misère de l’exploration littéraire
Cette méthode d’investigation peut se révéler fertile quand des écrivains réussissent leur « emprunt direct à la réalité »[4. François Mauriac, Le Romancier et ses personnages, 1933]. Une réalité qu’ils ne modifient pas à des fins de fiction mais dont ils entreprennent l’examen méthodique en usant de procédés littéraires..
Tel est l’objectif du réquisitoire de Percy Kemp qui a imaginé, dans Le Monde, « ce qu’aurait dit, à son procès, le chef d’Al-Qaida s’il avait été jugé (…) : une attaque en règle contre les États-Unis, qui l’ont fabriqué puis lâché »[5. « Ben Laden : J’accuse », Percy Kemp, Le Monde, 9 mai 2011]. Quelques jours plus tard, Tahar Ben Jelloun s’emparait d’un autre personnage, ou plutôt de sa « boite crânienne », en prétendant entrer « dans la tête de Khadafi »[6. Tahar Ben Jelloun, « Dans la tête de Kadhafi », Le Monde, 15-16 mai 2011], essayant, à grands jets d’ironie mordante, de restituer le cynisme et la perte de réalité du personnage.
En revanche, lorsque ces explorations se réduisent à une projection superficielle, l’enfilage de perles psychologiques se met au service du frisson, de ce point de vue, l’enquête menée « dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès »[7. « Dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès », Doan Bui, Le Nouvel Observateur, 5 mai 2011, numéro 2426] est un modèle de ratage.
Les générations futures se souviendront-elles des colis piégés d’Unabomber ou de son manifeste ? Si rien ne garantit que le second soit toujours lu, le souvenir des premiers s’effacera inévitablement. Quid de l’affaire Richard Durn et de son journal intime? Des lettres et des mails de Dupont de Ligonnès ? Ces assassins des années 2000 auront-ils droit à leur film éponyme, à leur page Facebook ou à leur fan club virtuel ?
Il faut se résigner à ce que les discours suscités par le fait divers, « ne forment ni une œuvre ni un texte, mais une lutte singulière, un affrontement, un rapport de pouvoir, une bataille de discours et à travers des discours »[8. Michel Foucault, op.cit]. L’enjeu de cette lutte, c’est le sens forcément opaque dont la pénétration serait le domaine réservé de nos nouveaux chamanes.
Grâces soient rendues à l’excellent Arthur Goldhammer et à son blog French Politics, où il dissèque depuis Harvard notre vie politique. C’est en effet grâce à sa vigilance, que j’ai pu visionner cette vidéo mémorable du 17 février 2005. L’émission en question, diffusée sur France2 s’appelait « 100 minutes pour convaincre ».
On y voit face à face le Ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, l’UMP Hervé Gaymard et un de ses prédécesseurs à Bercy, à savoir Dominique Strauss-Kahn. A cette époque Hervé Gaymard est englué dans une « affaire » déclenchée par le Canard qui venait de révéler que le ministre, son épouse et leurs huit enfants logeaient dans un appartement de 600 m2 payé 14 400 euros par mois par l’État.
Une dépense totalement immorale pour DSK qui avait notamment déclaré dans cette émission : « Comment se fait-il que vous, vous ne vous soyez pas rendu compte en rentrant dans cet appartement que le fait de louer un appartement qui valait 10 fois le SMIC par mois était quelque chose qui était inacceptable ? » Avant d’ajouter en guise de conclusion, et sans possibilité d’appel : « Il y a un problème d’éthique personnelle là-dessous!»
Très affaibli par l’affaire, et notamment par la dénonciation par DSK de son train de vie «non éthique» devant des millions de téléspectateurs, Hervé Gaymard démissionnera de son ministère le 25 février 2005, une semaine après l’émission.
Patrick Dewaere tenait la dragée haute aux petits intellos qui tremblent devant les filles
Si l’on s’en tient à la froide définition du dictionnaire, le prolétaire est celui qui se trouve contraint de vendre sa force de travail parce qu’il n’est propriétaire de rien d’autre que son propre corps. Il ne possède ni terre, ni argent, ni statut mais seulement (et éventuellement) un savoir-faire. Dans cette acception, beaucoup de monde en France − les ouvriers, les employés et une partie non négligeable des classes moyennes en pleine paupérisation − peut penser qu’il appartient à cette catégorie. Pourtant, dans l’imaginaire politique et culturel français, le prolétaire est autre chose.[access capability= »lire_inedits »]
Au mitan des années 1980, alors qu’une ridicule vague libérale déferlait sur la France (souvenez-vous des cravates au vent de Chirac, Léotard, Longuet et autres), la figure de l’ouvrier français conservait une aura positive. À la différence du petit-bourgeois ou même de l’employé, le prolo était presque un héros aux yeux du lycéen de banlieue fan de Trust et des Clash (avec leurs figures héroïques de rockers prolétariens que furent Bernie Bonvoisin et Joe Strummer). Habitant d’une zone pavillonnaire ni défavorisée ni favorisée, le fils de VRP que j’étais regardait avec envie les fils d’ouvriers qui savaient bricoler leur mob et paraissaient tous tellement à l’aise avec les filles. Ils me semblaient faire partie d’un monde d’hommes, en contact avec la vraie vie. Incarnation d’une violence politique porteuse de justice sociale, peu disert, le prolétaire avait les mains calleuses, mais il était capable de changer le monde.
Ce prolo mythique avait beau être internationaliste, il était profondément français. Gauloise sans filtre au bec, il avait la gouaille qui pourfend les puissants. Incarné par Coluche, Renaud ou Patrick Dewaere, cet héritier de Gavroche tenait la dragée haute aux petits intellos qui tremblent devant les filles et sont incapables de changer un joint – mais pas d’en fumer. Bref, le prolétaire, c’était la virilité, celui dont on enviait la force tranquille et convoitait la force de travail et qui daignait vous l’accorder, en attendant le Grand soir.
On n’en est plus là. Aujourd’hui, le patronat offre du travail comme une aumône. Lorsqu’une entreprise accepte de maintenir des emplois en France, c’est sous la pression des pouvoirs publics, comme on rend service à un parent nécessiteux : de mauvaise grâce et en affichant un air supérieur. Privés de la possibilité d’incarner la virilité − elle-même tenue pour plus ou moins ridicule ou même carrément obsolète −, confiné dans la position du solliciteur, le prolétaire a perdu tout son prestige. Normal, il n’est plus qu’un beauf, individu en proie aux pires pulsions : xénophobie, racisme, chauvinisme, conservatisme social, jalousie de classe. Arraisonné à son outil de travail, attaché à ses acquis sociaux, il est, avec le paysan, le symbole d’une France moisie.
Et pourtant, dans la France des années 1990 et 2000, il retrouve une nouvelle jeunesse. C’est qu’il a un nouveau visage : grâce à la montée de l’immigration et à l’invention politico-administrative du « sans-papiers », l’immigré déraciné est, pour des élites elles-mêmes internationalisées et internationalistes, un bien meilleur « damné de la terre » que le vieux prolo français, pardon, franchouillard. Il suffit pour s’en convaincre de lire le best-seller de l’extrême gauche radicale, De quoi Sarkozy est-il le nom ? Badiou s’y livre à un éloge enflammé de « l’ouvrier de provenance étrangère » sans papiers qui s’oppose point par point à son dénigrement du « petit-bourgeois » « français de France ». Quant à l’ouvrier « de souche », il n’apparaît nulle part en tant que tel dans cet ouvrage. On ne peut que supputer qu’il s’identifie plus ou moins à ce « petit-bourgeois » qui refuse d’honorer avec Badiou le « Malien qui fait la plonge dans un restaurant chinois » et d’apprendre de ce dernier « à devenir étrangers à nous-mêmes, à nous projeter hors de nous-mêmes, assez pour nous projeter hors de cette histoire occidentale et blanche qui s’achève ». En même temps qu’il applaudit à la liquidation accélérée de l’histoire « occidentale et blanche qui s’achève », Badiou s’enthousiasme pour l’ouvrier marocain qui affirme « avec force que ses traditions et ses usages ne sont pas ceux du petit-bourgeois européen ».
L’étranger en situation illégale devient ainsi le modèle auquel nous sommes tous conviés à nous rallier pour être autre chose qu’un peuple de « rats » suivant leur joueur de pipeau. Qu’on ne croie pas que Badiou est isolé. Étienne Balibar, autre grand gourou de la « radicalité », propose, dans un hors-série de Télérama tout entier consacré à la dénonciation de la France moisie, de faire du sans-papiers le seul « prolétaire au sens strict », donc le seul être digne de l’admiration et de la compassion de ceux qui savent ce qu’il faut penser.
Dans ces conditions, s’il ne veut pas disparaître dans les poubelles de l’histoire sans frontières, et même, horresco referens, conserver le droit de se réclamer d’une vieille identité française, le prolo qui ne peut revendiquer sa qualité d’étranger ou de Français d’immigration récente n’a guère d’autre choix que de s’identifier au sous-prolétaire honni par Marx et Trotsky en raison de ses tendances réactionnaires. L’ouvrier « souchien » est donc, très logiquement, un objet de répulsion pour la gauche la plus internationaliste. Il est d’ailleurs significatif que ce terme ait été inventé par Houria Bouteldjia, égérie des « Indigènes de la République » dont la pensée se résume à la haine de la France d’avant, ou de ce qui en reste, exactement comme le concept de sous-prolétariat avait permis à Marx de caractériser tous ceux qui n’avaient aucune place dans la lutte des classes. Les « souchiens », surtout de basse extraction, sont ceux qui ne peuvent en aucune façon prétendre au statut de victime qui est la clé de l’existence médiatique : le peuple flottant et sans identité positive des rebuts du monde à venir. D’ailleurs, ça tombe bien, il vote Front national. Il n’est guère surprenant que les convocations rituelles de la « bête immonde » finissent par apparaître comme des prophéties autoréalisatrices. La gauche indignée peut se réjouir. Elle nous l’avait bien dit, non ?[/access]
« La Révolution n’est pas un dîner de gala » chantait le groupe punk Ludwig von 88. Hier à la Bastille, ils étaient pourtant quelques centaines à avoir joyeusement bravé le beau temps pour crier leur révolte dans un grand élan festif. Essentiellement composée de jeunes étudiants, diplômés en situation précaire ou punkachiens marginaux, la cohorte interlope massée devant l’Opéra Bastille s’enrichissait de quelques aînés aux tempes grisonnantes. Sous le parrainage de Stéphane Hessel, ces « indignés » se réclamaient des révolutions arabes pour mieux singer les protestataires de la Puerta del Sol. « C’est la France qui a inventé la révolution et ce sont les peuples arabes et les Espagnols qui la font. Alors allons prendre la Bastille ! » expliquaient-ils pour se donner du courage. Après tout, peut-être faut-il se réjouir que le chauvinisme soit devenu un produit d’exportation, comme si l’idée même de nation se délocalisait, suivant nos usines en Tunisie !
Sans parti ni patrie
On ne sait pas très bien ce que les manifestants parisiens entendaient démontrer mais cela n’importait guère. Dans les tracts distribués aux passants, les organisateurs anonymes de ce happening de l’indignation se défendaient de toute affiliation partisane ou syndicale, leurs revendications se limitant à quelques lieux communs socialement bienséants: « Le monde est soumis à des politiques de rigueur imposées par le marché et les organismes internationaux (FMI, Banque Mondiale, etc.). Ceux-ci engendrent chômage de masse et précarité de l’existence. » Sans oublier une allusion à l’anniversaire du 29 mai 2005, date du référendum sur le Traité Constitutionnel européen. Ces lieux communs n’ont rien de choquant et même, méritent d’être rappelés de temps à autre. Pour autant, en l’absence de toute ébauche de perspective, on ne voit pas en quoi ils seraient mobilisateurs.
« Democracia real ya ! » (« Pour la démocratie réelle »), pouvait-on lire sur les banderoles. L’indignation sauce Hessel ne saurait tolérer la moindre trace de patriotisme. Inutile de préciser qu’on n’aura pas vu flotter un seul drapeau français – sans doute aurait-ce été considéré comme une provocation fasciste. Seuls quelques oriflammes espagnols, autorisés pour circonstances exceptionnelles, ou palestiniens, toujours bienvenus quelle que soit la cause, ont été déployés. Le messie Hessel peut se réjouir : les indignés restent désespérément apolitiques, apatrides et transnationaux, tous fervents défenseurs des droits de l’homme déraciné. Internet est leur seule nation, les réseaux sociaux leur seul monde commun.
Une contestation Canal plus
Cette bouillie idéologique a du mal à dépasser le stade de l’imprécation la plus attendue : dans la situation terrible où se trouve l’Espagne on voit mal qui refuserait de s’en prendre aux méchants marchés financiers et à la vilaine Commission de Bruxelles. En vrais rebelles, ces jeunes conspuent TF1 et « son idéologie frontiste » et parlent le langage de Canal +. Leur France angélique baigne dans l’irénisme blafard de la sociologie subventionnée des frères Fassin. Dans leurs esprits, toute critique de l’insécurité se mue en dérapage populiste haineux. Ils tirent à vue sur le paysan déclassé qui vote Le Pen mais trouvent des circonstances atténuantes aux « cailleras » victime d’un racisme omniprésent. Mais avec votre coupe de cheveux, votre teint pâle et vos expressions hors d’âge, vous ne pouvez même pas le voir !
Une seule solution, l’indignation : contre Sarkozy, le patronat, les expulsions de clandestins, TF1, le Front National. Les gouvernants peuvent dormir tranquilles : cette masse ahurie conjuguant apolitisme et dénonciation marxiste de la « démocratie formelle » est bien incapable de réfléchir à la mondialisation ou aux rapports de classes[1. Quelques mouvements agrégés à la manif tentèrent de se frayer un chemin politique parmi ce concert de bons sentiments : le Mouvement Politique d’Education Populaire (MPEP) plaidait en vain pour la sortie de l’euro tandis que Génération Précaire faisait son beurre associatif]. Entre le festif et le sérieux, les indignés hésitaient cruellement. Utopie festive ou praxis révolutionnaire ? Les deux mon commandant, au diable la cohérence bourgeoise !
La chute finale
On verra si la poignée de journalistes qui avaient renoncé à leur repos dominical pour couvrir « l’événement » auront été séduits par ce lyrisme de bazar. C’est qu’en fait d’événement, on a pu observer un attroupement de jeunes fumant un joint une bière à la main et chantant un refrain à la gloire de Che Guevara, un atelier « dessine-moi ton monde » où des gamins, indifférents à la gesticulation carnavalesque, peignaient arbres et fleurs, sans oublier les irrésistibles cahiers de doléances, dont les initiateurs se voyaient déferler dans les rues de Paris, en héroïques héritiers des sans-culottes de 1789 et des Communards.
On ne pouvait s’empêcher de penser à la remarque de Marx sur l’Histoire qui, après la tragédie, revient sous forme de farce. Alors que les morts égyptiens, tunisiens, yéménites et syriens jonchent les sentiers de la liberté arabe, les indignés de la Bastille rejouaient hier le remake burlesque de leur sacrifice. Ces candides de la révolution post-adolescente donnent envie de voter à droite. Ça leur fera les pieds.