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Les « indignés » de la Bastille

photo : fabrice6827

« La Révolution n’est pas un dîner de gala » chantait le groupe punk Ludwig von 88. Hier à la Bastille, ils étaient pourtant quelques centaines à avoir joyeusement bravé le beau temps pour crier leur révolte dans un grand élan festif. Essentiellement composée de jeunes étudiants, diplômés en situation précaire ou punkachiens marginaux, la cohorte interlope massée devant l’Opéra Bastille s’enrichissait de quelques aînés aux tempes grisonnantes. Sous le parrainage de Stéphane Hessel, ces « indignés » se réclamaient des révolutions arabes pour mieux singer les protestataires de la Puerta del Sol. « C’est la France qui a inventé la révolution et ce sont les peuples arabes et les Espagnols qui la font. Alors allons prendre la Bastille ! » expliquaient-ils pour se donner du courage. Après tout, peut-être faut-il se réjouir que le chauvinisme soit devenu un produit d’exportation, comme si l’idée même de nation se délocalisait, suivant nos usines en Tunisie !

Sans parti ni patrie

On ne sait pas très bien ce que les manifestants parisiens entendaient démontrer mais cela n’importait guère. Dans les tracts distribués aux passants, les organisateurs anonymes de ce happening de l’indignation se défendaient de toute affiliation partisane ou syndicale, leurs revendications se limitant à quelques lieux communs socialement bienséants: « Le monde est soumis à des politiques de rigueur imposées par le marché et les organismes internationaux (FMI, Banque Mondiale, etc.). Ceux-ci engendrent chômage de masse et précarité de l’existence. » Sans oublier une allusion à l’anniversaire du 29 mai 2005, date du référendum sur le Traité Constitutionnel européen. Ces lieux communs n’ont rien de choquant et même, méritent d’être rappelés de temps à autre. Pour autant, en l’absence de toute ébauche de perspective, on ne voit pas en quoi ils seraient mobilisateurs.

« Democracia real ya ! » (« Pour la démocratie réelle »), pouvait-on lire sur les banderoles. L’indignation sauce Hessel ne saurait tolérer la moindre trace de patriotisme. Inutile de préciser qu’on n’aura pas vu flotter un seul drapeau français – sans doute aurait-ce été considéré comme une provocation fasciste. Seuls quelques oriflammes espagnols, autorisés pour circonstances exceptionnelles, ou palestiniens, toujours bienvenus quelle que soit la cause, ont été déployés. Le messie Hessel peut se réjouir : les indignés restent désespérément apolitiques, apatrides et transnationaux, tous fervents défenseurs des droits de l’homme déraciné. Internet est leur seule nation, les réseaux sociaux leur seul monde commun.

Une contestation Canal plus

Cette bouillie idéologique a du mal à dépasser le stade de l’imprécation la plus attendue : dans la situation terrible où se trouve l’Espagne on voit mal qui refuserait de s’en prendre aux méchants marchés financiers et à la vilaine Commission de Bruxelles. En vrais rebelles, ces jeunes conspuent TF1 et « son idéologie frontiste » et parlent le langage de Canal +. Leur France angélique baigne dans l’irénisme blafard de la sociologie subventionnée des frères Fassin. Dans leurs esprits, toute critique de l’insécurité se mue en dérapage populiste haineux. Ils tirent à vue sur le paysan déclassé qui vote Le Pen mais trouvent des circonstances atténuantes aux « cailleras » victime d’un racisme omniprésent. Mais avec votre coupe de cheveux, votre teint pâle et vos expressions hors d’âge, vous ne pouvez même pas le voir !

Une seule solution, l’indignation : contre Sarkozy, le patronat, les expulsions de clandestins, TF1, le Front National. Les gouvernants peuvent dormir tranquilles : cette masse ahurie conjuguant apolitisme et dénonciation marxiste de la « démocratie formelle » est bien incapable de réfléchir à la mondialisation ou aux rapports de classes[1. Quelques mouvements agrégés à la manif tentèrent de se frayer un chemin politique parmi ce concert de bons sentiments : le Mouvement Politique d’Education Populaire (MPEP) plaidait en vain pour la sortie de l’euro tandis que Génération Précaire faisait son beurre associatif]. Entre le festif et le sérieux, les indignés hésitaient cruellement. Utopie festive ou praxis révolutionnaire ? Les deux mon commandant, au diable la cohérence bourgeoise !

La chute finale

On verra si la poignée de journalistes qui avaient renoncé à leur repos dominical pour couvrir « l’événement » auront été séduits par ce lyrisme de bazar. C’est qu’en fait d’événement, on a pu observer un attroupement de jeunes fumant un joint une bière à la main et chantant un refrain à la gloire de Che Guevara, un atelier « dessine-moi ton monde » où des gamins, indifférents à la gesticulation carnavalesque, peignaient arbres et fleurs, sans oublier les irrésistibles cahiers de doléances, dont les initiateurs se voyaient déferler dans les rues de Paris, en héroïques héritiers des sans-culottes de 1789 et des Communards.

On ne pouvait s’empêcher de penser à la remarque de Marx sur l’Histoire qui, après la tragédie, revient sous forme de farce. Alors que les morts égyptiens, tunisiens, yéménites et syriens jonchent les sentiers de la liberté arabe, les indignés de la Bastille rejouaient hier le remake burlesque de leur sacrifice. Ces candides de la révolution post-adolescente donnent envie de voter à droite. Ça leur fera les pieds.

L’invasion des concombres tueurs

Mangez cinq fruits et légumes par jour, vous vous souvenez ? J’ai toujours trouvé ce slogan extrêmement suspect. La terrible affaire des concombres contaminés partis d’Andalousie et déferlant sur l’Europe comme dans un film d’épouvante, façon L’invasion des profanateurs de sépulture, me donne tragiquement raison. Plusieurs centaines de personnes sont atteintes et on hésite entre deux et neuf décès avérés.

Ayant toujours préféré les rillettes aux salsifis, la côte de bœuf saignante aux haricots verts et le jambon des Ardennes à la ratatouille, je ferai donc partie des survivants dans une Europe post-apocalyptique, dévastée par l’Escherichia coli entérohémorragique, cette bactérie potentiellement tueuse qui commence à faire paniquer l’Allemagne et pointe son vilain nez en France. Comme on n’est jamais trop prudent, je vais même arrêter le chou avec la perdrix, les morilles avec le rôti de veau et la tomate cerise avec l’apéro. Et attendre derrière un bon tablier de sapeur l’arrivée d’une humanité nouvelle, enfin libérée du prêchi prêcha végétarien.

Évariste Galois, de rouge et de noir

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Source : http://tallerymedio.wordpress.com/

Il arrive que le génie soit un privilège qui se paie des souffrances morales d’une existence brève et chaotique : tel fut le cas d’Évariste Galois. Ce brillant esprit, mathématicien surdoué, nous a toujours fasciné, sans doute pour des raisons qui blessent notre susceptibilité : il est mort jeune, charmant, génial, exalté, courageusement et stupidement. Quoique ce dernier point ne nous paraisse nullement au-dessus de nos capacités, nous ne pouvons prétendre à remplir les autres conditions, toutes indispensables à un décès honorable.[access capability= »lire_inedits »]

Né en 1811, il succomba aux blessures reçues d’un duel, en 1832, dans des circonstances demeurées mystérieuses. Mais avant ce drame, il y eut l’affaire du banquet républicain, le 9 mai 1831. Donné par la Société des amis du peuple (dont le président s’appelait François-Vincent Raspail), au restaurant des Vendanges de Bourgogne, faubourg du Temple, pour célébrer l’acquittement de MM. Trélat, Cavaignac et Guinar, ce banquet créa une atmosphère de joie mêlée d’hostilité au gouvernement. Voici le récit que fait Dumas, témoin oculaire : « Une scène des plus animées se passait à quinze ou vingt couverts de moi. Un jeune homme, tenant de la même main son verre levé et un couteau-poignard ouvert, s’efforçait de se faire entendre. C’était Évariste Galois, lequel fut, depuis, tué en duel par Pescheux d’Herbinville. Évariste Galois avait vingt-trois ou vingt-quatre ans à peine à cette époque ; c’était un des plus ardents républicains. Le bruit était tel, que la cause de ce bruit était devenue incompréhensible. Ce que j’entrevoyais dans tout cela, c’est qu’il y avait menace ; que le nom de Louis-Philippe avait été prononcé – et ce couteau ouvert disait clairement à quelle intention. Cela dépassait de beaucoup la limite de mes opinions républicaines : je cédai à la pression de mon voisin […] et nous sautâmes, de l’appui de la fenêtre, dans le jardin. Je rentrai chez moi assez inquiet : il était évident que cette affaire aurait des suites. En effet, deux ou trois jours après, Évariste Galois fut arrêté. »[1. Alexandre Dumas, Mes mémoires]

L’époque était au soulèvement ; les jeunes gens se portaient en avant des émeutes. Dans les combats de rue, ils affrontaient la troupe armée. Certes, les mœurs étaient brutales ; par surcroît, les esprits, chauffés à blanc, regardaient comme insupportable l’issue politique des Trois Glorieuses (27, 28, 29 juillet 1830) : tant de morts pour que Louis-Philippe succédât à Charles X ! Paris du faubourg, des grandes écoles, de la bohème, était au désespoir. Galois, romantique doublé d’un géomètre, incarne tout à la fois une génération pressée et le destin fulgurant d’un individu d’exception, qui ne peut survivre durablement ni dans la banalité des jours, ni dans la cruauté du monde.

Donc, Alexandre Dumas s’effraya des suites qu’allait entraîner le scandale des Vendanges de Bourgogne ; par lui, nous apprenons que l’infortuné Galois fut traduit en justice et que son adversaire, dans le duel qui devait lui être fatal, se serait appelé (le conditionnel est nécessaire) Pescheux d’Herbinville.

Le 15 juin, c’est un jeune homme frêle, presque souffreteux, qui répond aux questions des juges, mais avec quel aplomb ! Dumas est dans la salle, et il rend compte d’une réplique cinglante d’Évariste : « Eh bien, je dirai que la marche du gouvernement peut faire supposer que Louis-Philippe trahira un jour, s’il n’a déjà trahi. »

Il est pourtant libéré, mais pour peu de temps : il est interpellé le 14 juillet, plus enfiévré que jamais, armé d’un fusil, de deux pistolets et d’un poignard ! Condamné, le 23 octobre1831, à six mois de prison, pour port illégal d’un uniforme d’artilleur de la Garde nationale, il est enfermé à Sainte-Pélagie, fourre-tout carcéral qu’avait fréquenté le marquis de Sade. Un quartier, nouvellement construit, venait d’être affecté aux politiques, ce qui en faisait alors le « Temple de la renommée », selon un mot de l’époque.

Dans la même prison que Nerval

On y trouve des faillis, de simples endettés, des savants, des artistes, et Gérard de Nerval, prince de la nuit. Il est arrivé ici un peu par hasard, après Évariste, en février 1832. Gérard Labrunie (son vrai patronyme) est un prisonnier paradoxal : « La prison m’était devenue si agréable que je demandai à rester jusqu’au lendemain. Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner ; cela ne se pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d’un prisonnier mis de force à la porte de la prison. » Nous avons la certitude qu’il y rencontra Évariste (il écrit son nom de famille avec deux l), par ces simples mots : « Il était cinq heures. L’un des convives me reconduisit jusqu’à la porte, et m’embrassa, me promettant de venir me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire encore. C’était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut tué en duel le lendemain de sa mise en liberté. »[2. François-Vincent Raspail, Lettres sur les prisons]

C’est à ce moment précis que nous retrouvons un autre prisonnier fameux, un homme des barricades et des sociétés secrètes, un juriste, un médecin, un chimiste, un hygiéniste, exercé au microscope, bref, un futur boulevard de nos villes : François-Vincent Raspail. Bouillant de caractère, débordant d’intelligence, héritier des Lumières, il personnifie l’engagement des savants du XIXe siècle, hantés par la question sociale. Dans l’univers de Sainte-Pélagie, Galois, de constitution délicate, est un égaré, un pur esprit.

On lui lance des défis, on l’entraîne à boire un mauvais alcool. Il veut faire l’homme, et il fait la bête : il s’enivre, vomit, sombre, sous les rires et les lazzi. Raspail lui vient en aide, l’entraîne à part : « Malheureux enfant ! Pour se sauver des pièges qui l’attendent à toutes les issues de sa belle carrière, il ne lui manque qu’un peu de méfiance ; mais la nature ne donne pas cette qualité ; on ne l’acquiert qu’à ses dépens, dans le commerce des hommes […] »[3. Gérard de Nerval, Mes prisons]

Une épidémie de choléra se déclare. Le directeur de Sainte-Pélagie ordonne, le 16 mars, le transfert du jeune homme dans une maison de santé, à Paris, où il pourra achever le temps de sa peine. Ensuite, les éléments d’un mystère tragique s’enchaînent, jusqu’au petit matin du 30 mai 1832. Il affronte, dans un duel au pistolet, soit Pescheux d’Herbinville, soit Ernest Duchâtel, soit les deux à la fois ! Pour quelle raison ? Un complot policier ? Une querelle d’amour déçu, dont l’objet serait une certaine Stéphanie ? On suggère aussi une mise en scène macabre : Galois, amoureux éconduit, citoyen découragé, mathématicien incompris, aurait provoqué sa mort, organisé son suicide, avec la complicité, peut-être inconsciente, de deux compagnons…

Dans la nuit qui précède son décès, il adresse à son ami Auguste Chevalier une manière de testament scientifique. Tout, dans cette missive, nous démontre que ce génie de vingt ans se précipite consciemment vers la mort. Il veut transmettre sa contribution radicale aux mathématiques, contre la négligence, voire la malveillance de ses pairs : il y démontre une lucidité absolue, il y résume son entreprise intellectuelle, qui porte sur la théorie des équations et sur les fonctions intégrales. Confiant à la postérité le soin de faire prospérer ses découvertes, il termine sur ces mots :
« Tu prieras publiquement Jacobi ou Gauss de donner leur avis, non sur la vérité mais sur l’importance des théorèmes. Après cela, il y aura, j’espère, des gens qui trouveront leur profit à déchiffrer tout ce gâchis. Je t’embrasse avec effusion. »

Ni Jacobi, ni Gauss, ne furent approchés. Mais Galois ne se trompait pas : ses théorèmes, son puissant travail de pure abstraction, contenaient la charge explosive d’une révolution culturelle. Elle fondera en partie la science moderne.

Il n’y avait pas de poste, pas d’emploi pour Évariste, ici-bas. Cependant, bien que sa course humaine fût brève, il eut le temps de concevoir un objet intellectuel, dont la vitesse et la masse, en percutant la science mathématique, la modifièrent définitivement.[/access]

*Pour l’image originale, cliquez ici

Evariste Galois 1811-1832

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Une affaire d’État

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Alain de Fusillac, s’adressant au docteur Véner, lui-même penché sur Christine Trocrainte, qui revient à elle, après un bref évanouissement :
– Qu’est-ce qu’elle a dit, doc ?
– Elle a dit : « Vous êtes vraiment un dégueulasse
– Qu’est-ce que c’est, dégueulasse ?
– Dégueulasse, ça veut dire que vous l’empêchez de faire le travail pour lequel elle est aussi bien payée que vous !
– Mais enfin, si j’avais été dégueulasse, j’aurais cessé de la payer !
– Alors, c’est un complot !
– Quel complot ?
– Le complot des gens qui sont très bien payés pour décourager ceux qui sont autant payés qu’eux-mêmes ! Mais ça va vous coûter cher !
– Ce n’est pas moi qui paie !
– C’est bien la preuve que c’est un complot d’État !
– J’aurais mieux fait de l’augmenter !

Antipédantisme primaire!

J’avais déjà été un tant soit peu surprise en découvrant, il y a quelques années, que les cours de bio, de chimie et de physique, autrefois regroupés sous le terme « cours de sciences », formule laconique, certes, mais qui avait le mérite d’être claire, ont été rebaptisés cours de « culture scientifique ». Cette nouvelle appellation était-elle rendue nécessaire par un changement de contenu ? Oui, d’après les profs. Lesquels ? Là, c’est plus confus. En gros, il semblerait que ce soit l’angle d’attaque proposé aux apprenants qui fasse toute la différence. Je n’en doute pas un instant, mais force est de constater que les cours de « culture scientifique » de ma benjamine étaient en touts points semblables aux cours de science de mon aînée. L’angle d’attaque pour étudier le système respiratoire des batraciens ne me semblait pas avoir bougé d’un degré.

Mais je n’allais pas faire ma néo-réac pour si peu, et d’ailleurs, j’en ai vu d’autres ! Et depuis belle lurette, puisqu’au cours de ma propre scolarité, les cours de géo et d’histoire furent regroupés et gracieusement nommés EDM. Ca semble assez mystérieux, EDM, pour un esprit non averti. Et quand votre esprit est averti, ça s’obscurcit encore : EDM, c’est l’acrostiche d’Etude Du Milieu. Allait-on proposer aux collégiens une étude approfondie des bas-fonds où se croisent, paraît-il, des truands, des putes et des receleurs ? Avec lecture de San-Antonio en guise de « document référentiel » ? Voilà qui eût été un « angle d’attaque » radicalement différent de l’étude des marées terrestres et celle de l’Entretien du Camp du Drap d’Or.

Pas du tout. L’EDM, puisqu’EDM il y a, consiste à investiguer, au mépris, bien sûr, de toute chronologie, un événement sous son angle historique ET géographique. Par exemple, étudions la bataille de Waterloo. On verra les mouvements de troupes de Napoléon, Grouchy, Blucher, Wellington ET le relief de Waterloo. Ce qui est tout de même une sinécure vu que le relief de Waterloo, comme n’avait pas manqué de le souligner Victor Hugo, c’est plus facile à étudier que celui de la Mongolie intérieure. Après Waterloo, nous verrons les conquêtes mérovingiennes, pour atterrir ensuite à Pearl Harbor. Accrochez-vous !

« C’est bien beau, tout ça, maugréait une prof de géo, mais ils vont arriver en terminale sans avoir entendu parler de l’érosion ! »

Je m’en foutais, quand cette nouveauté est apparue, j’étais moi-même en terminale et nos programmes furent épargnés. Etant devenue mère, je m’en fous un peu moins…

Mais je reste sereine, l’Enseignement en a vu d’autres, les profs aussi et les écoliers plus encore. Donc ne nous énervons pas pour ces toilettages qui font la gloire des pédagogues. Au moins, quand ces derniers cherchent de nouveaux intitulés au cours de savants brainstormings, ils ne sont pas au bistrot.

Toutefois, malgré mes résolutions à surfer sans faiblir sur la vague de la modernité, je suis restée pantoise en découvrant qu’après la « culture scientifique », les cours de religion catholique, dispensés dans la catholique école de mes mômes, avaient, eux, été rebaptisés « Sciences religieuses ». Sciences religieuses ! Sans sombrer dans le manichéisme qui oppose les sciences aux religions, appelant sans cesse à la barre Galilée ou l’Inquisition, il me semble que la formule relève de l’oxymore.

Il paraîtrait cependant que cette audacieuse appellation n’ait pas encore été validée par l’EN et ne soit, à ce stade, usitée que par l’un ou l’autre prof de religion dont on loue avec une admiration mêlée de perplexité, l’audacieux avant-gardisme. Gageons qu’ils feront école, c’est le cas de le dire, et que l’intitulé « cours de religion » ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir.

Pour le fond, le cours de « Sciences religieuses » dispensé dans les écoles catholiques a cette particularité innovante d’avoir inventé une béatitude supplémentaire, que l’on pourrait résumer ainsi : « Heureux les tenants du multiculturalisme, car le monde de demain est à eux ». En effet, confits de tolérance, les profs de « Sciences religieuses », expliquent à leurs ouailles, pardons, à leurs apprenants, qu’un bon catho tolère toutes les coutumes, toutes les religions, tous les usages, même les plus barbares, et que, finalement, la polygamie ou la burqa, ça a du bon.

Je commence à me demander combien de temps encore je vais parvenir à tenir d’aplomb sur la fameuse vague de la modernité.

Plutôt la peste que le choléra !

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Vibrio cholerae, agent du choléra

L’univers des infections bactériennes est vaste et généreux. Il scintille de mille possibles. A tel point que nous en sommes parfois embarrassés, lorsque nous sommes amenés, dans la vie quotidienne, à faire notre choix entre mille infections alléchantes. Si le lupus vulgaire n’est, certes, la coqueluche de personne, nombre d’entre vous, et notamment les plus jeunes, seraient tentés, j’en suis certain, de se laisser séduire par des bactéries enivrantes aux noms féeriques. Qui ne souhaiterait contracter du jour au lendemain la maladie des griffes du chat, l’ulcère de Buruli, exploser d’une gangrène gazeuse ou être frappé par le syndrome de Waterhouse-Friderichsen, la méningite tuberculeuse ou un lymphogranulome vénérien ? Qui, parmi vous, ne souhaiterait délirer sous les assauts prestigieux de la fièvre fluviale du Japon, de la fièvre purpurique brésilienne ou de l’inoubliable fièvre pourprée des montagnes Rocheuses ?[access capability= »lire_inedits »]

Le choléra, ce « trousse-galant »

Permettez-moi cependant de vous arrêter tout de suite pour vous inviter à préférer à ces mirages, à toute cette pacotille, la voie royale des bactéries : la peste ou le choléra. Aux fastes clinquants, aux fièvres rutilantes, préférons un peu de classicisme. Dès lors ne reste plus qu’un problème : comment choisir, en toute objectivité et en pleine conscience, entre la peste et le choléra, ces deux maux grandioses ?
La littérature ne nous aidera guère à trancher, car ils ont tous deux leurs grands poètes. La peste peut se prévaloir du soutien de Boccace, d’Albert Camus et d’Artaud. Mais le choléra a dans son camp Thomas Mann, Giono et Garcia Marquez.

Le choléra a, certes, de beaux quartiers de noblesse. Il a été la première maladie pestilentielle à faire l’objet, dès le XIXe siècle, d’une surveillance internationale. C’est une maladie épidémique honorable qui doit, depuis 1883, ses contagions les plus réussies au « bacille de Koch »[1. De son vrai nom « Bacille virgule ». Pacini le découvrit en 1854 et Robert Koch tenta seulement d’en relancer la mode en 1883. Ce dernier ne donna toutefois officiellement son nom qu’au bacille de la tuberculose, que je salue également], Vibrio cholerae, le vibrion de la colère. Il fait également, depuis vingt ans, l’objet d’une campagne de presse dithyrambique sous la houlette de mon ami Basile de Koch. Cependant, au risque de me brouiller avec cette éminente pointure scientifique, ce pape du choléra dont j’ai l’heur d’être aussi le voisin de pixels, je ne le suivrai pas dans son obstinée défense et illustration du choléra – préférant encore choisir la peste.

Le choléra, plaisamment surnommé « trousse-galant », manque tout de même un peu de classe. Il se manifeste par des diarrhées aussi brutales qu’abondantes conduisant de manière un peu attendue à de sévères déshydratations. Il rend cholériques même des gens de nature plutôt calme. Certes, il a pour lui de pouvoir causer la mort en trois jours, et en quelques heures quand il est un peu en forme. Il peut amuser un temps en nous rendant tout bleus – ce que la science nomme « cyanose » et que notre langue a salué en inventant les « peurs bleues ». Le choléra a surtout connu ses heures de gloire durant ses sept pandémies ou tournées mondiales. Mais la première remonte à peine à 1817-1825. Son plus grand tort est d’être, au fond, une maladie moderne. Je ne parviens pas à saisir comment ce point fondamental a pu être accueilli avec tant de clémence aveugle par mon ancien ami Basile de Koch.

Choisissons la peste à l’ancienne !

C’est la peste, la peste vénérable, la peste à l’ancienne qu’il faut à l’évidence choisir ! Imitons en cela le goût sûr des Anciens ! Celui de nos empereurs romains les plus compétents, d’Antonin à Justinien, le choix divin de toutes les nobles vengeances d’Apollon ! « Cito, longe, tarde », qui peut se traduire par « Barre-toi, loin et longtemps ! » : la peste est une invitation au voyage ! Elle a connu quelquefois des effets de mode, de grands emballements collectifs, comme à Londres en 1665 ou à Marseille en 1720. Mais lors de la Peste noire de 1347-1351, est-ce véritablement un hasard si elle a su séduire et emporter entre 30 % et 50 % de la population européenne, qui n’ont pas un instant songé à jeter leur dévolu sur le choléra ?

Aux pestis minore d’Amérique du Sud, qui se décrédibilisent par des fièvres ridiculement légères, sachons naturellement préférer la peste bubonique et Yersinia pestis, son bacille de référence. Lui seul nous promet sa combinaison surprenante de frissons et de fièvres, de myalgies (douleurs musculaires) et d’arthralgies (douleurs articulaires), de céphalées (maux de tête) et d’asthénie (grande fatigue). Mais aussi, bientôt, la tachycardie, la prostration, les convulsions et le délire !
Compagnons d’apocalypse, ne fléchissons pas et réclamons sans tarder nos bubons ![/access]

Anthropologie de la maladie

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Paris n’est pas une fête…

Ce n’est pas dans les rues d’un New York en noir et blanc que Woody Allen plante le décor de son dernier film, Minuit à Paris, mais sur les quais de Seine d’un Paris lumineux. Gil, (Owen Wilson) un scénariste hollywoodien à succès, est venu passer quelques jours dans la capitale des amoureux avec sa future épouse (Rachel McAdam) et sa belle-famille. S’il n’est pas l’intellectuel binoclard, paranoïaque, hypocondriaque, sarcastique, qui parle de ses angoisses névrotiques et de sa vie sexuelle, en mêlant note de désespoir et touche d’humour juif, sur le divan de son shrink, Gil est bien, avec son allure de surfer californien, un autre alter ego de Woody Allen . Soucieux, comme les autres personnages alleniens, de connaître le véritable sens de la vie, de l’art, de l’amour, il n’a qu’une seule idée en tête, trouver l’inspiration qui l’aidera à écrire son premier roman.

Paris sur cliché

Mais voilà comment filmer Paris sans tomber dans le désolant piège du cliché ? Difficile surtout lorsque les personnages sont des touristes qui se contentent de traverser en taxi les beaux quartiers de l’ouest Parisien, de faire leur devoir culturel au musée Rodin avec pour conférencière la première dame de France, ou bien d’accomplir l’inévitable pèlerinage au château de Versailles.

Si Woody Allen nous a épargné le thé chez Ladurée ou le baiser sur le bateau-mouche, il n’a pas pu, malgré tout, s’empêcher de flatter le narcissisme des Parisiens qui applaudissent fébrilement à la vue de nos monuments bien connus ou bien aux tentatives avortées de l’un des personnages de prononcer à la française, la Sorbonne ou Versailles. Un peu facile non ?
Mais revenons à l’histoire. Ce qui sauve le film du Paris stéréotypé, c’est l’intrusion de la magie qui opère, comme dans les contes de fées, à l’heure fatidique de minuit. Minuit, l’heure du rêve a sonné. Le Paris plaqué de la carte postale s’évapore et le Paris en fête des années folles s’anime.

Retour vers le passé. La machine à remonter le temps est une traction avant qui, surgit de nulle part, emmène Gil vers une autre époque, un autre Paris, celui des années folles où l’effervescence pétillante de la vie artistique attirait écrivains, peintres, poètes, chanteurs, danseurs venus du monde entier pour profiter de l’énergie créatrice que Paris insufflait alors.
Abasourdi par ce qui lui arrive, Gil sympathise avec le Scott Fitzgerald, danse le fox-trot avec Zelda, prend un verre avec le tumultueux Hemingway, boit les paroles de la grande prêtresse de la critique littéraire et artistique, Gertrude Stein, écoute les conseils surréalistes de Dalì, et tombe sous le charme d’Adriana, (Marion Cotillard), la muse de Picasso.
Après cette virée dans le Paris des années 20, la chambre d’hôtel du Bristol, aussi luxueuse soit-elle, paraît à Gil bien fade et la réalité qui l’entoure véritablement absurde, surtout lorsqu’il doit subir les discours prétentieux de l’ex de sa fiancée qui croit tout savoir sur tout. Woody Allen ne manque pas l’occasion d’épingler une fois de plus le snobisme de cette caste de pseudo-intellectuels qui étalent un savoir formaté sur l’objet d’art. On ne peut que sourire de nostalgie devant le décalage entre le verbiage mécanique de la pédante critique professorale et l’impulsivité fantaisiste d’un Dalì obnubilé par la vision phallique d’un rhinocéros dégoulinant.

Cette immersion dans le Paris des années folles peut être comprise comme la métaphore du processus créatif ou bien alors comme la mise en scène rêvée de l’œuvre que Gil est en train d’écrire. En tout cas, aussi hallucinatoire soit-elle, elle est source de révélation et d’inspiration pour Gil et dessine en creux une critique qui effleure le spectateur aussi imperceptiblement que les plumes vaporeuses du boa de Joséphine Baker.

Parce que sous les aspects gentillets du film, Woody Allen montre bien que Paris n’est plus la ville qui inspire par son présent. Le Paris de 2010 est une ville-musée, une ville-brocante, une ville-touristique alors que c’est le Paris ville lumière et cosmopolite de l’entre deux guerre, qui pourrait inspirer Gil, quand la culture était une vie réellement vécue et pas un produit consommable, que les artistes se souciaient davantage de leur art que de sa valeur marchande et qu’ils refaisaient le monde lors de soirées exubérantes plutôt que sur des plateaux-télé.

Alors, en effet, cette hétérogénéité des styles, des débats, des couleurs sur l’air jazzy d’un Cole Porter avait de quoi mettre en branle l’imagination !
On est cependant frappé par la quasi-disparition des artistes français de ce Paris en fête. Chanel et Cocteau sont simplement mentionnés comme pour saupoudrer la conversation de paillettes françaises. Quant à Aragon, Matisse, Braque, Morand, Gide et les autres, ils sont totalement absents, comme s’ils n’avaient jamais existé. Est-ce la façon qu’a trouvée cet amoureux de Paris pour faire passer en douceur sa nostalgie d’une ville disparue ?

Ophélie, méfie-toi de tes amies

AFP/Bertrand Langlois

« Nous ne savons évidemment pas ce qui s’est passé dans la suite 2806 du Sofitel de Manhattan ». Telle est probablement l’une des phrases les plus écrites et les plus lues dans la presse depuis le dimanche 14 mai 2011. D’abord mise à toutes les sauces par les amis et défenseurs de Dominique Strauss-Kahn désireux de marquer ainsi leur attachement à la présomption d’innocence, elle est désormais abondamment recyclée par des « féministes » qui n’hésitent pas à témoigner ainsi de leur appétence pour la présomption de culpabilité.

Selon un certain nombre d’entre elles, l’affaire DSK aurait en effet donné lieu à une orgie de propos inqualifiables prononcés par des phallocrates impénitents, nostalgiques du droit de cuissage et de la barbarie d’ancien régime. Un nouvel avatar de la « France moisie » se révèlerait à nous, sous les traits d’une « France sexiste », dont le caractère éminemment réactionnaire serait d’ailleurs révélé par un antiaméricanisme d’un nouveau genre consistant en une critique implacable des méthodes de la justice et de la presse étasuniennes. Comble du paradoxe, le chef de file de ce néo-patriarcat américanophobe serait Bernard-Henri Lévy, ayant du même coup révélé son vrai visage, celui d’un abominable macho, et retrouvé le sens d’un mot suspect : la « nation ». Ne décrivait-il pas DSK comme l’homme ayant essayé de « mettre en œuvre des règles plus favorables aux nations prolétaires » ?

Bernard-Henri Lévy, donc. Mais pour qu’il y ait « déferlement » de paroles misogynes, encore faut-il lui adjoindre quelques soutiens. Sont donc cités en boucle le « meurtre médiatique » de Robert Badinter, le fameux « il n’y a pas mort d’homme » de Jack Lang, et l’inénarrable « troussage de domestique » de Jean-François Kahn. Voilà pour le déferlement. Et peu importe que l’un d’entre eux se soit auto-condamné durement puis excusé : coupable un jour, coupable toujours.

Les « féministes » françaises viennent donc de s’éveiller avec horreur dans un monde atrocement inégalitaire où les femmes vivent murées dans un silence de plomb: « en France, la présumée victime n’aurait pas osé porter plainte », nous explique-t-on très assuré. A l’inverse, les hommes, notamment les caciques de l’élite politico-médiatique, pourraient se permettre tous les écarts de langage sans être jamais inquiétés. Ainsi l’humanité se diviserait-elle en deux camps irréductibles : les femmes, toujours victimes, les hommes, souvent suspects.

Il est possible que les phrases malheureuses énumérées ci-dessus soient en effet teintées d’un vieux fond d’empathie masculine. Il est possible aussi qu’elles soient le reflet d’une solidarité de gens bien nés, dont témoigneraient quelques puissants au détriment d’une femme de ménage. Cette seconde explication est sans doute bien plus intéressante, mais aussi moins souvent évoquée. On a tellement pris l’habitude de raisonner en termes de conflits intercommunautaires que l’on oublie systématiquement la rémanence de la lutte des classes. Ainsi, à Christophe Guilluy qui déplorait « les individus ne sont plus prioritairement définis par leur position sociale mais d’abord par une origine ethnoculturelle »[1. Christophe Guilluy, Fractures françaises, François Bourin Editeur, 2010], on pourrait répondre que dans le cas présent « les individus ne sont plus prioritairement considérés en fonction de leur classe sociale, mais de leur appartenance sexuelle ».

Mille autres explications peuvent encore venir contredire la thèse du sexisme exclusif et généralisé. Le déni amical, ainsi exprimé dans Le Monde par Jean-François Kahn : « une amitié de quarante ans avec Anne Sinclair agissait en moi comme un refus d’admettre l’intolérable violence d’un viol ». Le déni « patriotique » de ces Français si nombreux à croire encore au complot tant leur paraît insupportable l’idée que l’homme qu’ils envisageaient de se donner comme président ait pu commettre l’irréparable. Le déni, enfin, qui nous rend si intolérable l’idée d’appartenir, avec l’auteur présumé d’un crime, à une commune humanité. Car si celui-ci a pu trébucher de la sorte, alors, demain, pourquoi pas nous ? Et de quelles horreurs devons nous craindre, à notre tour, d’être capables ?

Ces bribes éparses d’explications ne plaident guère, en tout cas, pour l’hypothèse du sexisme, de l’indifférence pour la délinquance sexuelle, et de la nostalgie d’un « absolutisme suranné considérant le viol comme un droit régalien »[2. Cécile Alduy, Pour en finir avec le sexisme, Le Monde du 27 mai]. Au contraire, c’est l’effroi qu’inspire ce crime plus que tout autre qui conduit à refuser d’admettre qu’ait pu le commettre l’un de nos amis, ou l’un de nos leaders.

Cet effroi, assez généralement partagé par les hommes et par les femmes de ce pays, des féministes autoproclamées ont voulu se l’approprier, bien vite rejointes par quelques communautaristes grimés en antiracistes, flairant l’aubaine que constitue la négritude de la présumée victime. Un comité de soutien à Nafissatou Diallo a ainsi vu le jour sous la houlette de l’historien Claude Ribbe, obsessionnel de l’esclavage et pourfendeur tendance « afrocentriste » du crime de Napoléon[3. Le crime de Napoléon est un ouvrage très contesté de Claude Ribbe reprochant à Napoléon d’avoir rétabli l’esclavage en utilisant une législation comparée aux lois de Nuremberg. Selon Ribbe, Napoléon aurait également favorisé des gazages d’afrodescendants sur des bases ethniques]. Dans un invraisemblable communiqué, ce comité dénonce tout à la fois « le racisme, le sexisme, et l’islamophobie ». Pas moins. Ainsi, en lieu et place de ce que l’on a parfois appelé la « concurrence victimaire », voici venu le temps du « mille feuille victimaire », où toutes les minorités et autres stigmatisés du monde viennent proposer leur indignation particulière et chercher matière à régler leurs comptes.

Au final, on voit bien quels sont les ressorts de l’élan de solidarité féministe dont a soudain fait l’objet la présumée victime quelques jours après qu’on s’est lassé de parler du présumé bourreau. Alors qu’elle a choisi l’absolue discrétion, de bonnes âmes brandissent son nom sur des pancartes. Alors qu’on prétend vouloir rompre le silence qui l’entoure, on ne parle jamais d’elle, mais ce qu’elle représente, elle qui est à la fois femme, pauvre et noire. Et voici qu’elle disparaît à nouveau des écrans radars, troquant malgré elle son statut d’individu contre celui de symbole.

Hier, on affichait les images d’un Dominique Strauss-Kahn menotté entre deux US-cops, blême, détruit. Il n’était plus un homme, et même plus un coupable. Il était un trophée. Aujourd’hui, on chante sur tous les tons le nom « d’Ophélia », qui n’est même pas le sien. Elle n’est plus une femme, et même plus une victime. Elle est un prétexte.

Texte publié dans L’arène nue.

Cratères de convergence: nous sommes tous des volcans islandais !

« La nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers. » observait assez justement Baudelaire dans le premier quatrain du sonnet Correspondances. Le monde comme vaste métaphore à interpréter, cela semble plus vrai que jamais. Prenez l’Islande, par exemple. Elle mène depuis deux ans une révolution tranquille qui illustre parfaitement ce printemps des peuples contre les banksters en refusant par des referendums d’initiative populaire à répétition et autres occupations pacifiques du parlement de payer l’addition présentée par les gouvernements britannique et hollandais à propos de la faillite d’Icesave, cet exemple archétypal de la folie financière qui a conduit à la crise de septembre 2008.

Evidemment, ce mouvement est assez peu relayé par les média, pourtant prompts à se réjouir d’un éventuel fléchissement des indignados espagnols. Qu’importe, l’Islande nous offre une « forêt de symboles » pour se rappeler à notre bon souvenir. Après l’Eyjafjöll et le Grimsvötn, deux autres volcans islandais, le Katla et l’Hekla, semblent prêts à exploser. « A en croire les statistiques, nous entrons dans une période au cours des dix prochaines années, en gros, où nous constaterons une augmentation de l’activité volcanique » en Islande, a déclaré le géologue Gunnar B. Gudmundsson, de l’Office météorologique islandais. Ce monsieur Gudmusson n’aurait pu mieux dire. Il faudrait penser à l’envoyer observer les volcans qui couvent en Irlande, en Italie, en Grèce, en Espagne, au Portugal, au Royaume-Uni et, bientôt, en France.

« Les pays pauvres doivent aussi être représentés au G20 »

photo : Conseil général des Yvelines

En cette année de présidence française du G20 et en attendant la réunion des chefs d’Etat en novembre à Cannes, une « conférence de haut niveau » avait lieu aujourd’hui à Paris pour renforcer la cohérence des politiques économiques internationales. Christine Boutin, qui vient de rendre son rapport sur la mondialisation, y est intervenue. Elle a répondu à nos questions.

Vous participiez aujourd’hui à la grande réunion sociale dans la préparation du G20. Quelque chose a-t-il avancé ?

Christine Boutin : Comme souvent, Nicolas Sarkozy a su trouver les mots en parlant des « damnés de la mondialisation ». Il a rappelé la nécessité de viser une harmonisation vers le haut et précisé que la régulation n’était pas un gros mot, mais bien une nécessité. De mon côté, j’ai soutenu dans mon rapport l’idée que les institutions internationales devaient agir en cohérence pour construire un socle de protection universelle. C’est une belle perspective, qui s’appuie sur le réel.

« Quitter le libre-échangisme sans cœur » : paroles, paroles et paroles à la Guaino, non ?

CB : C’est bien possible, mais pour ma part, je me fais fort d’aller au-delà des mots pour proposer de grands axes d’action. Face au défi de la mondialisation, il nous faut des choix de société clairs et démocratiques qui placent la personne humaine au cœur des règles communes. Ainsi, je propose de :

– faire entrer dans le droit de l’OMC l’exigence du « travail décent » en reconnaissant cette notion comme un bien public mondial.

– donner un cadre à la responsabilité sociale des entreprises en leur fixant des objectifs de traçabilité sociale.

– créer un fond public et privé pour financer les coûts d’amorçage et les études d’impact du social business

– réfléchir à une nouvelle légitimité du G20 pour aller vers une représentation par zones régionales autour de vingt-cinq Etats, dont des pays pauvres.

Puisqu’on en est aux expressions, vous parlez à votre tour de Munich social : c’est du Séguin ?

CB : Ce n’est pas sans raison que M. Séguin a naguère représenté la France au Bureau International du Travail. Je sais que la France est attendue pour porter les sujets sociaux au G20. Si, au final, il n’en ressort rien, nous pourrons rédiger tous les communiqués que nous voudrons, le monde continuera à se fragiliser. Aujourd’hui la globalisation nous tire vers le bas. C’est pourquoi nous devons trouver le Robert Schuman de la mondialisation, qui intégrera à ce procès des valeurs fermes. Sans quoi, nous irons vers la crise sociale générale et renforcée.

Les « indignés » de la Bastille

photo : fabrice6827

« La Révolution n’est pas un dîner de gala » chantait le groupe punk Ludwig von 88. Hier à la Bastille, ils étaient pourtant quelques centaines à avoir joyeusement bravé le beau temps pour crier leur révolte dans un grand élan festif. Essentiellement composée de jeunes étudiants, diplômés en situation précaire ou punkachiens marginaux, la cohorte interlope massée devant l’Opéra Bastille s’enrichissait de quelques aînés aux tempes grisonnantes. Sous le parrainage de Stéphane Hessel, ces « indignés » se réclamaient des révolutions arabes pour mieux singer les protestataires de la Puerta del Sol. « C’est la France qui a inventé la révolution et ce sont les peuples arabes et les Espagnols qui la font. Alors allons prendre la Bastille ! » expliquaient-ils pour se donner du courage. Après tout, peut-être faut-il se réjouir que le chauvinisme soit devenu un produit d’exportation, comme si l’idée même de nation se délocalisait, suivant nos usines en Tunisie !

Sans parti ni patrie

On ne sait pas très bien ce que les manifestants parisiens entendaient démontrer mais cela n’importait guère. Dans les tracts distribués aux passants, les organisateurs anonymes de ce happening de l’indignation se défendaient de toute affiliation partisane ou syndicale, leurs revendications se limitant à quelques lieux communs socialement bienséants: « Le monde est soumis à des politiques de rigueur imposées par le marché et les organismes internationaux (FMI, Banque Mondiale, etc.). Ceux-ci engendrent chômage de masse et précarité de l’existence. » Sans oublier une allusion à l’anniversaire du 29 mai 2005, date du référendum sur le Traité Constitutionnel européen. Ces lieux communs n’ont rien de choquant et même, méritent d’être rappelés de temps à autre. Pour autant, en l’absence de toute ébauche de perspective, on ne voit pas en quoi ils seraient mobilisateurs.

« Democracia real ya ! » (« Pour la démocratie réelle »), pouvait-on lire sur les banderoles. L’indignation sauce Hessel ne saurait tolérer la moindre trace de patriotisme. Inutile de préciser qu’on n’aura pas vu flotter un seul drapeau français – sans doute aurait-ce été considéré comme une provocation fasciste. Seuls quelques oriflammes espagnols, autorisés pour circonstances exceptionnelles, ou palestiniens, toujours bienvenus quelle que soit la cause, ont été déployés. Le messie Hessel peut se réjouir : les indignés restent désespérément apolitiques, apatrides et transnationaux, tous fervents défenseurs des droits de l’homme déraciné. Internet est leur seule nation, les réseaux sociaux leur seul monde commun.

Une contestation Canal plus

Cette bouillie idéologique a du mal à dépasser le stade de l’imprécation la plus attendue : dans la situation terrible où se trouve l’Espagne on voit mal qui refuserait de s’en prendre aux méchants marchés financiers et à la vilaine Commission de Bruxelles. En vrais rebelles, ces jeunes conspuent TF1 et « son idéologie frontiste » et parlent le langage de Canal +. Leur France angélique baigne dans l’irénisme blafard de la sociologie subventionnée des frères Fassin. Dans leurs esprits, toute critique de l’insécurité se mue en dérapage populiste haineux. Ils tirent à vue sur le paysan déclassé qui vote Le Pen mais trouvent des circonstances atténuantes aux « cailleras » victime d’un racisme omniprésent. Mais avec votre coupe de cheveux, votre teint pâle et vos expressions hors d’âge, vous ne pouvez même pas le voir !

Une seule solution, l’indignation : contre Sarkozy, le patronat, les expulsions de clandestins, TF1, le Front National. Les gouvernants peuvent dormir tranquilles : cette masse ahurie conjuguant apolitisme et dénonciation marxiste de la « démocratie formelle » est bien incapable de réfléchir à la mondialisation ou aux rapports de classes[1. Quelques mouvements agrégés à la manif tentèrent de se frayer un chemin politique parmi ce concert de bons sentiments : le Mouvement Politique d’Education Populaire (MPEP) plaidait en vain pour la sortie de l’euro tandis que Génération Précaire faisait son beurre associatif]. Entre le festif et le sérieux, les indignés hésitaient cruellement. Utopie festive ou praxis révolutionnaire ? Les deux mon commandant, au diable la cohérence bourgeoise !

La chute finale

On verra si la poignée de journalistes qui avaient renoncé à leur repos dominical pour couvrir « l’événement » auront été séduits par ce lyrisme de bazar. C’est qu’en fait d’événement, on a pu observer un attroupement de jeunes fumant un joint une bière à la main et chantant un refrain à la gloire de Che Guevara, un atelier « dessine-moi ton monde » où des gamins, indifférents à la gesticulation carnavalesque, peignaient arbres et fleurs, sans oublier les irrésistibles cahiers de doléances, dont les initiateurs se voyaient déferler dans les rues de Paris, en héroïques héritiers des sans-culottes de 1789 et des Communards.

On ne pouvait s’empêcher de penser à la remarque de Marx sur l’Histoire qui, après la tragédie, revient sous forme de farce. Alors que les morts égyptiens, tunisiens, yéménites et syriens jonchent les sentiers de la liberté arabe, les indignés de la Bastille rejouaient hier le remake burlesque de leur sacrifice. Ces candides de la révolution post-adolescente donnent envie de voter à droite. Ça leur fera les pieds.

L’invasion des concombres tueurs

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Mangez cinq fruits et légumes par jour, vous vous souvenez ? J’ai toujours trouvé ce slogan extrêmement suspect. La terrible affaire des concombres contaminés partis d’Andalousie et déferlant sur l’Europe comme dans un film d’épouvante, façon L’invasion des profanateurs de sépulture, me donne tragiquement raison. Plusieurs centaines de personnes sont atteintes et on hésite entre deux et neuf décès avérés.

Ayant toujours préféré les rillettes aux salsifis, la côte de bœuf saignante aux haricots verts et le jambon des Ardennes à la ratatouille, je ferai donc partie des survivants dans une Europe post-apocalyptique, dévastée par l’Escherichia coli entérohémorragique, cette bactérie potentiellement tueuse qui commence à faire paniquer l’Allemagne et pointe son vilain nez en France. Comme on n’est jamais trop prudent, je vais même arrêter le chou avec la perdrix, les morilles avec le rôti de veau et la tomate cerise avec l’apéro. Et attendre derrière un bon tablier de sapeur l’arrivée d’une humanité nouvelle, enfin libérée du prêchi prêcha végétarien.

Évariste Galois, de rouge et de noir

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Source : http://tallerymedio.wordpress.com/

Il arrive que le génie soit un privilège qui se paie des souffrances morales d’une existence brève et chaotique : tel fut le cas d’Évariste Galois. Ce brillant esprit, mathématicien surdoué, nous a toujours fasciné, sans doute pour des raisons qui blessent notre susceptibilité : il est mort jeune, charmant, génial, exalté, courageusement et stupidement. Quoique ce dernier point ne nous paraisse nullement au-dessus de nos capacités, nous ne pouvons prétendre à remplir les autres conditions, toutes indispensables à un décès honorable.[access capability= »lire_inedits »]

Né en 1811, il succomba aux blessures reçues d’un duel, en 1832, dans des circonstances demeurées mystérieuses. Mais avant ce drame, il y eut l’affaire du banquet républicain, le 9 mai 1831. Donné par la Société des amis du peuple (dont le président s’appelait François-Vincent Raspail), au restaurant des Vendanges de Bourgogne, faubourg du Temple, pour célébrer l’acquittement de MM. Trélat, Cavaignac et Guinar, ce banquet créa une atmosphère de joie mêlée d’hostilité au gouvernement. Voici le récit que fait Dumas, témoin oculaire : « Une scène des plus animées se passait à quinze ou vingt couverts de moi. Un jeune homme, tenant de la même main son verre levé et un couteau-poignard ouvert, s’efforçait de se faire entendre. C’était Évariste Galois, lequel fut, depuis, tué en duel par Pescheux d’Herbinville. Évariste Galois avait vingt-trois ou vingt-quatre ans à peine à cette époque ; c’était un des plus ardents républicains. Le bruit était tel, que la cause de ce bruit était devenue incompréhensible. Ce que j’entrevoyais dans tout cela, c’est qu’il y avait menace ; que le nom de Louis-Philippe avait été prononcé – et ce couteau ouvert disait clairement à quelle intention. Cela dépassait de beaucoup la limite de mes opinions républicaines : je cédai à la pression de mon voisin […] et nous sautâmes, de l’appui de la fenêtre, dans le jardin. Je rentrai chez moi assez inquiet : il était évident que cette affaire aurait des suites. En effet, deux ou trois jours après, Évariste Galois fut arrêté. »[1. Alexandre Dumas, Mes mémoires]

L’époque était au soulèvement ; les jeunes gens se portaient en avant des émeutes. Dans les combats de rue, ils affrontaient la troupe armée. Certes, les mœurs étaient brutales ; par surcroît, les esprits, chauffés à blanc, regardaient comme insupportable l’issue politique des Trois Glorieuses (27, 28, 29 juillet 1830) : tant de morts pour que Louis-Philippe succédât à Charles X ! Paris du faubourg, des grandes écoles, de la bohème, était au désespoir. Galois, romantique doublé d’un géomètre, incarne tout à la fois une génération pressée et le destin fulgurant d’un individu d’exception, qui ne peut survivre durablement ni dans la banalité des jours, ni dans la cruauté du monde.

Donc, Alexandre Dumas s’effraya des suites qu’allait entraîner le scandale des Vendanges de Bourgogne ; par lui, nous apprenons que l’infortuné Galois fut traduit en justice et que son adversaire, dans le duel qui devait lui être fatal, se serait appelé (le conditionnel est nécessaire) Pescheux d’Herbinville.

Le 15 juin, c’est un jeune homme frêle, presque souffreteux, qui répond aux questions des juges, mais avec quel aplomb ! Dumas est dans la salle, et il rend compte d’une réplique cinglante d’Évariste : « Eh bien, je dirai que la marche du gouvernement peut faire supposer que Louis-Philippe trahira un jour, s’il n’a déjà trahi. »

Il est pourtant libéré, mais pour peu de temps : il est interpellé le 14 juillet, plus enfiévré que jamais, armé d’un fusil, de deux pistolets et d’un poignard ! Condamné, le 23 octobre1831, à six mois de prison, pour port illégal d’un uniforme d’artilleur de la Garde nationale, il est enfermé à Sainte-Pélagie, fourre-tout carcéral qu’avait fréquenté le marquis de Sade. Un quartier, nouvellement construit, venait d’être affecté aux politiques, ce qui en faisait alors le « Temple de la renommée », selon un mot de l’époque.

Dans la même prison que Nerval

On y trouve des faillis, de simples endettés, des savants, des artistes, et Gérard de Nerval, prince de la nuit. Il est arrivé ici un peu par hasard, après Évariste, en février 1832. Gérard Labrunie (son vrai patronyme) est un prisonnier paradoxal : « La prison m’était devenue si agréable que je demandai à rester jusqu’au lendemain. Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner ; cela ne se pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d’un prisonnier mis de force à la porte de la prison. » Nous avons la certitude qu’il y rencontra Évariste (il écrit son nom de famille avec deux l), par ces simples mots : « Il était cinq heures. L’un des convives me reconduisit jusqu’à la porte, et m’embrassa, me promettant de venir me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire encore. C’était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut tué en duel le lendemain de sa mise en liberté. »[2. François-Vincent Raspail, Lettres sur les prisons]

C’est à ce moment précis que nous retrouvons un autre prisonnier fameux, un homme des barricades et des sociétés secrètes, un juriste, un médecin, un chimiste, un hygiéniste, exercé au microscope, bref, un futur boulevard de nos villes : François-Vincent Raspail. Bouillant de caractère, débordant d’intelligence, héritier des Lumières, il personnifie l’engagement des savants du XIXe siècle, hantés par la question sociale. Dans l’univers de Sainte-Pélagie, Galois, de constitution délicate, est un égaré, un pur esprit.

On lui lance des défis, on l’entraîne à boire un mauvais alcool. Il veut faire l’homme, et il fait la bête : il s’enivre, vomit, sombre, sous les rires et les lazzi. Raspail lui vient en aide, l’entraîne à part : « Malheureux enfant ! Pour se sauver des pièges qui l’attendent à toutes les issues de sa belle carrière, il ne lui manque qu’un peu de méfiance ; mais la nature ne donne pas cette qualité ; on ne l’acquiert qu’à ses dépens, dans le commerce des hommes […] »[3. Gérard de Nerval, Mes prisons]

Une épidémie de choléra se déclare. Le directeur de Sainte-Pélagie ordonne, le 16 mars, le transfert du jeune homme dans une maison de santé, à Paris, où il pourra achever le temps de sa peine. Ensuite, les éléments d’un mystère tragique s’enchaînent, jusqu’au petit matin du 30 mai 1832. Il affronte, dans un duel au pistolet, soit Pescheux d’Herbinville, soit Ernest Duchâtel, soit les deux à la fois ! Pour quelle raison ? Un complot policier ? Une querelle d’amour déçu, dont l’objet serait une certaine Stéphanie ? On suggère aussi une mise en scène macabre : Galois, amoureux éconduit, citoyen découragé, mathématicien incompris, aurait provoqué sa mort, organisé son suicide, avec la complicité, peut-être inconsciente, de deux compagnons…

Dans la nuit qui précède son décès, il adresse à son ami Auguste Chevalier une manière de testament scientifique. Tout, dans cette missive, nous démontre que ce génie de vingt ans se précipite consciemment vers la mort. Il veut transmettre sa contribution radicale aux mathématiques, contre la négligence, voire la malveillance de ses pairs : il y démontre une lucidité absolue, il y résume son entreprise intellectuelle, qui porte sur la théorie des équations et sur les fonctions intégrales. Confiant à la postérité le soin de faire prospérer ses découvertes, il termine sur ces mots :
« Tu prieras publiquement Jacobi ou Gauss de donner leur avis, non sur la vérité mais sur l’importance des théorèmes. Après cela, il y aura, j’espère, des gens qui trouveront leur profit à déchiffrer tout ce gâchis. Je t’embrasse avec effusion. »

Ni Jacobi, ni Gauss, ne furent approchés. Mais Galois ne se trompait pas : ses théorèmes, son puissant travail de pure abstraction, contenaient la charge explosive d’une révolution culturelle. Elle fondera en partie la science moderne.

Il n’y avait pas de poste, pas d’emploi pour Évariste, ici-bas. Cependant, bien que sa course humaine fût brève, il eut le temps de concevoir un objet intellectuel, dont la vitesse et la masse, en percutant la science mathématique, la modifièrent définitivement.[/access]

*Pour l’image originale, cliquez ici

Evariste Galois 1811-1832

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Une affaire d’État

3

Alain de Fusillac, s’adressant au docteur Véner, lui-même penché sur Christine Trocrainte, qui revient à elle, après un bref évanouissement :
– Qu’est-ce qu’elle a dit, doc ?
– Elle a dit : « Vous êtes vraiment un dégueulasse
– Qu’est-ce que c’est, dégueulasse ?
– Dégueulasse, ça veut dire que vous l’empêchez de faire le travail pour lequel elle est aussi bien payée que vous !
– Mais enfin, si j’avais été dégueulasse, j’aurais cessé de la payer !
– Alors, c’est un complot !
– Quel complot ?
– Le complot des gens qui sont très bien payés pour décourager ceux qui sont autant payés qu’eux-mêmes ! Mais ça va vous coûter cher !
– Ce n’est pas moi qui paie !
– C’est bien la preuve que c’est un complot d’État !
– J’aurais mieux fait de l’augmenter !

Antipédantisme primaire!

29

J’avais déjà été un tant soit peu surprise en découvrant, il y a quelques années, que les cours de bio, de chimie et de physique, autrefois regroupés sous le terme « cours de sciences », formule laconique, certes, mais qui avait le mérite d’être claire, ont été rebaptisés cours de « culture scientifique ». Cette nouvelle appellation était-elle rendue nécessaire par un changement de contenu ? Oui, d’après les profs. Lesquels ? Là, c’est plus confus. En gros, il semblerait que ce soit l’angle d’attaque proposé aux apprenants qui fasse toute la différence. Je n’en doute pas un instant, mais force est de constater que les cours de « culture scientifique » de ma benjamine étaient en touts points semblables aux cours de science de mon aînée. L’angle d’attaque pour étudier le système respiratoire des batraciens ne me semblait pas avoir bougé d’un degré.

Mais je n’allais pas faire ma néo-réac pour si peu, et d’ailleurs, j’en ai vu d’autres ! Et depuis belle lurette, puisqu’au cours de ma propre scolarité, les cours de géo et d’histoire furent regroupés et gracieusement nommés EDM. Ca semble assez mystérieux, EDM, pour un esprit non averti. Et quand votre esprit est averti, ça s’obscurcit encore : EDM, c’est l’acrostiche d’Etude Du Milieu. Allait-on proposer aux collégiens une étude approfondie des bas-fonds où se croisent, paraît-il, des truands, des putes et des receleurs ? Avec lecture de San-Antonio en guise de « document référentiel » ? Voilà qui eût été un « angle d’attaque » radicalement différent de l’étude des marées terrestres et celle de l’Entretien du Camp du Drap d’Or.

Pas du tout. L’EDM, puisqu’EDM il y a, consiste à investiguer, au mépris, bien sûr, de toute chronologie, un événement sous son angle historique ET géographique. Par exemple, étudions la bataille de Waterloo. On verra les mouvements de troupes de Napoléon, Grouchy, Blucher, Wellington ET le relief de Waterloo. Ce qui est tout de même une sinécure vu que le relief de Waterloo, comme n’avait pas manqué de le souligner Victor Hugo, c’est plus facile à étudier que celui de la Mongolie intérieure. Après Waterloo, nous verrons les conquêtes mérovingiennes, pour atterrir ensuite à Pearl Harbor. Accrochez-vous !

« C’est bien beau, tout ça, maugréait une prof de géo, mais ils vont arriver en terminale sans avoir entendu parler de l’érosion ! »

Je m’en foutais, quand cette nouveauté est apparue, j’étais moi-même en terminale et nos programmes furent épargnés. Etant devenue mère, je m’en fous un peu moins…

Mais je reste sereine, l’Enseignement en a vu d’autres, les profs aussi et les écoliers plus encore. Donc ne nous énervons pas pour ces toilettages qui font la gloire des pédagogues. Au moins, quand ces derniers cherchent de nouveaux intitulés au cours de savants brainstormings, ils ne sont pas au bistrot.

Toutefois, malgré mes résolutions à surfer sans faiblir sur la vague de la modernité, je suis restée pantoise en découvrant qu’après la « culture scientifique », les cours de religion catholique, dispensés dans la catholique école de mes mômes, avaient, eux, été rebaptisés « Sciences religieuses ». Sciences religieuses ! Sans sombrer dans le manichéisme qui oppose les sciences aux religions, appelant sans cesse à la barre Galilée ou l’Inquisition, il me semble que la formule relève de l’oxymore.

Il paraîtrait cependant que cette audacieuse appellation n’ait pas encore été validée par l’EN et ne soit, à ce stade, usitée que par l’un ou l’autre prof de religion dont on loue avec une admiration mêlée de perplexité, l’audacieux avant-gardisme. Gageons qu’ils feront école, c’est le cas de le dire, et que l’intitulé « cours de religion » ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir.

Pour le fond, le cours de « Sciences religieuses » dispensé dans les écoles catholiques a cette particularité innovante d’avoir inventé une béatitude supplémentaire, que l’on pourrait résumer ainsi : « Heureux les tenants du multiculturalisme, car le monde de demain est à eux ». En effet, confits de tolérance, les profs de « Sciences religieuses », expliquent à leurs ouailles, pardons, à leurs apprenants, qu’un bon catho tolère toutes les coutumes, toutes les religions, tous les usages, même les plus barbares, et que, finalement, la polygamie ou la burqa, ça a du bon.

Je commence à me demander combien de temps encore je vais parvenir à tenir d’aplomb sur la fameuse vague de la modernité.

Plutôt la peste que le choléra !

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Vibrio cholerae, agent du choléra

L’univers des infections bactériennes est vaste et généreux. Il scintille de mille possibles. A tel point que nous en sommes parfois embarrassés, lorsque nous sommes amenés, dans la vie quotidienne, à faire notre choix entre mille infections alléchantes. Si le lupus vulgaire n’est, certes, la coqueluche de personne, nombre d’entre vous, et notamment les plus jeunes, seraient tentés, j’en suis certain, de se laisser séduire par des bactéries enivrantes aux noms féeriques. Qui ne souhaiterait contracter du jour au lendemain la maladie des griffes du chat, l’ulcère de Buruli, exploser d’une gangrène gazeuse ou être frappé par le syndrome de Waterhouse-Friderichsen, la méningite tuberculeuse ou un lymphogranulome vénérien ? Qui, parmi vous, ne souhaiterait délirer sous les assauts prestigieux de la fièvre fluviale du Japon, de la fièvre purpurique brésilienne ou de l’inoubliable fièvre pourprée des montagnes Rocheuses ?[access capability= »lire_inedits »]

Le choléra, ce « trousse-galant »

Permettez-moi cependant de vous arrêter tout de suite pour vous inviter à préférer à ces mirages, à toute cette pacotille, la voie royale des bactéries : la peste ou le choléra. Aux fastes clinquants, aux fièvres rutilantes, préférons un peu de classicisme. Dès lors ne reste plus qu’un problème : comment choisir, en toute objectivité et en pleine conscience, entre la peste et le choléra, ces deux maux grandioses ?
La littérature ne nous aidera guère à trancher, car ils ont tous deux leurs grands poètes. La peste peut se prévaloir du soutien de Boccace, d’Albert Camus et d’Artaud. Mais le choléra a dans son camp Thomas Mann, Giono et Garcia Marquez.

Le choléra a, certes, de beaux quartiers de noblesse. Il a été la première maladie pestilentielle à faire l’objet, dès le XIXe siècle, d’une surveillance internationale. C’est une maladie épidémique honorable qui doit, depuis 1883, ses contagions les plus réussies au « bacille de Koch »[1. De son vrai nom « Bacille virgule ». Pacini le découvrit en 1854 et Robert Koch tenta seulement d’en relancer la mode en 1883. Ce dernier ne donna toutefois officiellement son nom qu’au bacille de la tuberculose, que je salue également], Vibrio cholerae, le vibrion de la colère. Il fait également, depuis vingt ans, l’objet d’une campagne de presse dithyrambique sous la houlette de mon ami Basile de Koch. Cependant, au risque de me brouiller avec cette éminente pointure scientifique, ce pape du choléra dont j’ai l’heur d’être aussi le voisin de pixels, je ne le suivrai pas dans son obstinée défense et illustration du choléra – préférant encore choisir la peste.

Le choléra, plaisamment surnommé « trousse-galant », manque tout de même un peu de classe. Il se manifeste par des diarrhées aussi brutales qu’abondantes conduisant de manière un peu attendue à de sévères déshydratations. Il rend cholériques même des gens de nature plutôt calme. Certes, il a pour lui de pouvoir causer la mort en trois jours, et en quelques heures quand il est un peu en forme. Il peut amuser un temps en nous rendant tout bleus – ce que la science nomme « cyanose » et que notre langue a salué en inventant les « peurs bleues ». Le choléra a surtout connu ses heures de gloire durant ses sept pandémies ou tournées mondiales. Mais la première remonte à peine à 1817-1825. Son plus grand tort est d’être, au fond, une maladie moderne. Je ne parviens pas à saisir comment ce point fondamental a pu être accueilli avec tant de clémence aveugle par mon ancien ami Basile de Koch.

Choisissons la peste à l’ancienne !

C’est la peste, la peste vénérable, la peste à l’ancienne qu’il faut à l’évidence choisir ! Imitons en cela le goût sûr des Anciens ! Celui de nos empereurs romains les plus compétents, d’Antonin à Justinien, le choix divin de toutes les nobles vengeances d’Apollon ! « Cito, longe, tarde », qui peut se traduire par « Barre-toi, loin et longtemps ! » : la peste est une invitation au voyage ! Elle a connu quelquefois des effets de mode, de grands emballements collectifs, comme à Londres en 1665 ou à Marseille en 1720. Mais lors de la Peste noire de 1347-1351, est-ce véritablement un hasard si elle a su séduire et emporter entre 30 % et 50 % de la population européenne, qui n’ont pas un instant songé à jeter leur dévolu sur le choléra ?

Aux pestis minore d’Amérique du Sud, qui se décrédibilisent par des fièvres ridiculement légères, sachons naturellement préférer la peste bubonique et Yersinia pestis, son bacille de référence. Lui seul nous promet sa combinaison surprenante de frissons et de fièvres, de myalgies (douleurs musculaires) et d’arthralgies (douleurs articulaires), de céphalées (maux de tête) et d’asthénie (grande fatigue). Mais aussi, bientôt, la tachycardie, la prostration, les convulsions et le délire !
Compagnons d’apocalypse, ne fléchissons pas et réclamons sans tarder nos bubons ![/access]

Anthropologie de la maladie

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Paris n’est pas une fête…

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Ce n’est pas dans les rues d’un New York en noir et blanc que Woody Allen plante le décor de son dernier film, Minuit à Paris, mais sur les quais de Seine d’un Paris lumineux. Gil, (Owen Wilson) un scénariste hollywoodien à succès, est venu passer quelques jours dans la capitale des amoureux avec sa future épouse (Rachel McAdam) et sa belle-famille. S’il n’est pas l’intellectuel binoclard, paranoïaque, hypocondriaque, sarcastique, qui parle de ses angoisses névrotiques et de sa vie sexuelle, en mêlant note de désespoir et touche d’humour juif, sur le divan de son shrink, Gil est bien, avec son allure de surfer californien, un autre alter ego de Woody Allen . Soucieux, comme les autres personnages alleniens, de connaître le véritable sens de la vie, de l’art, de l’amour, il n’a qu’une seule idée en tête, trouver l’inspiration qui l’aidera à écrire son premier roman.

Paris sur cliché

Mais voilà comment filmer Paris sans tomber dans le désolant piège du cliché ? Difficile surtout lorsque les personnages sont des touristes qui se contentent de traverser en taxi les beaux quartiers de l’ouest Parisien, de faire leur devoir culturel au musée Rodin avec pour conférencière la première dame de France, ou bien d’accomplir l’inévitable pèlerinage au château de Versailles.

Si Woody Allen nous a épargné le thé chez Ladurée ou le baiser sur le bateau-mouche, il n’a pas pu, malgré tout, s’empêcher de flatter le narcissisme des Parisiens qui applaudissent fébrilement à la vue de nos monuments bien connus ou bien aux tentatives avortées de l’un des personnages de prononcer à la française, la Sorbonne ou Versailles. Un peu facile non ?
Mais revenons à l’histoire. Ce qui sauve le film du Paris stéréotypé, c’est l’intrusion de la magie qui opère, comme dans les contes de fées, à l’heure fatidique de minuit. Minuit, l’heure du rêve a sonné. Le Paris plaqué de la carte postale s’évapore et le Paris en fête des années folles s’anime.

Retour vers le passé. La machine à remonter le temps est une traction avant qui, surgit de nulle part, emmène Gil vers une autre époque, un autre Paris, celui des années folles où l’effervescence pétillante de la vie artistique attirait écrivains, peintres, poètes, chanteurs, danseurs venus du monde entier pour profiter de l’énergie créatrice que Paris insufflait alors.
Abasourdi par ce qui lui arrive, Gil sympathise avec le Scott Fitzgerald, danse le fox-trot avec Zelda, prend un verre avec le tumultueux Hemingway, boit les paroles de la grande prêtresse de la critique littéraire et artistique, Gertrude Stein, écoute les conseils surréalistes de Dalì, et tombe sous le charme d’Adriana, (Marion Cotillard), la muse de Picasso.
Après cette virée dans le Paris des années 20, la chambre d’hôtel du Bristol, aussi luxueuse soit-elle, paraît à Gil bien fade et la réalité qui l’entoure véritablement absurde, surtout lorsqu’il doit subir les discours prétentieux de l’ex de sa fiancée qui croit tout savoir sur tout. Woody Allen ne manque pas l’occasion d’épingler une fois de plus le snobisme de cette caste de pseudo-intellectuels qui étalent un savoir formaté sur l’objet d’art. On ne peut que sourire de nostalgie devant le décalage entre le verbiage mécanique de la pédante critique professorale et l’impulsivité fantaisiste d’un Dalì obnubilé par la vision phallique d’un rhinocéros dégoulinant.

Cette immersion dans le Paris des années folles peut être comprise comme la métaphore du processus créatif ou bien alors comme la mise en scène rêvée de l’œuvre que Gil est en train d’écrire. En tout cas, aussi hallucinatoire soit-elle, elle est source de révélation et d’inspiration pour Gil et dessine en creux une critique qui effleure le spectateur aussi imperceptiblement que les plumes vaporeuses du boa de Joséphine Baker.

Parce que sous les aspects gentillets du film, Woody Allen montre bien que Paris n’est plus la ville qui inspire par son présent. Le Paris de 2010 est une ville-musée, une ville-brocante, une ville-touristique alors que c’est le Paris ville lumière et cosmopolite de l’entre deux guerre, qui pourrait inspirer Gil, quand la culture était une vie réellement vécue et pas un produit consommable, que les artistes se souciaient davantage de leur art que de sa valeur marchande et qu’ils refaisaient le monde lors de soirées exubérantes plutôt que sur des plateaux-télé.

Alors, en effet, cette hétérogénéité des styles, des débats, des couleurs sur l’air jazzy d’un Cole Porter avait de quoi mettre en branle l’imagination !
On est cependant frappé par la quasi-disparition des artistes français de ce Paris en fête. Chanel et Cocteau sont simplement mentionnés comme pour saupoudrer la conversation de paillettes françaises. Quant à Aragon, Matisse, Braque, Morand, Gide et les autres, ils sont totalement absents, comme s’ils n’avaient jamais existé. Est-ce la façon qu’a trouvée cet amoureux de Paris pour faire passer en douceur sa nostalgie d’une ville disparue ?

Ophélie, méfie-toi de tes amies

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AFP/Bertrand Langlois

« Nous ne savons évidemment pas ce qui s’est passé dans la suite 2806 du Sofitel de Manhattan ». Telle est probablement l’une des phrases les plus écrites et les plus lues dans la presse depuis le dimanche 14 mai 2011. D’abord mise à toutes les sauces par les amis et défenseurs de Dominique Strauss-Kahn désireux de marquer ainsi leur attachement à la présomption d’innocence, elle est désormais abondamment recyclée par des « féministes » qui n’hésitent pas à témoigner ainsi de leur appétence pour la présomption de culpabilité.

Selon un certain nombre d’entre elles, l’affaire DSK aurait en effet donné lieu à une orgie de propos inqualifiables prononcés par des phallocrates impénitents, nostalgiques du droit de cuissage et de la barbarie d’ancien régime. Un nouvel avatar de la « France moisie » se révèlerait à nous, sous les traits d’une « France sexiste », dont le caractère éminemment réactionnaire serait d’ailleurs révélé par un antiaméricanisme d’un nouveau genre consistant en une critique implacable des méthodes de la justice et de la presse étasuniennes. Comble du paradoxe, le chef de file de ce néo-patriarcat américanophobe serait Bernard-Henri Lévy, ayant du même coup révélé son vrai visage, celui d’un abominable macho, et retrouvé le sens d’un mot suspect : la « nation ». Ne décrivait-il pas DSK comme l’homme ayant essayé de « mettre en œuvre des règles plus favorables aux nations prolétaires » ?

Bernard-Henri Lévy, donc. Mais pour qu’il y ait « déferlement » de paroles misogynes, encore faut-il lui adjoindre quelques soutiens. Sont donc cités en boucle le « meurtre médiatique » de Robert Badinter, le fameux « il n’y a pas mort d’homme » de Jack Lang, et l’inénarrable « troussage de domestique » de Jean-François Kahn. Voilà pour le déferlement. Et peu importe que l’un d’entre eux se soit auto-condamné durement puis excusé : coupable un jour, coupable toujours.

Les « féministes » françaises viennent donc de s’éveiller avec horreur dans un monde atrocement inégalitaire où les femmes vivent murées dans un silence de plomb: « en France, la présumée victime n’aurait pas osé porter plainte », nous explique-t-on très assuré. A l’inverse, les hommes, notamment les caciques de l’élite politico-médiatique, pourraient se permettre tous les écarts de langage sans être jamais inquiétés. Ainsi l’humanité se diviserait-elle en deux camps irréductibles : les femmes, toujours victimes, les hommes, souvent suspects.

Il est possible que les phrases malheureuses énumérées ci-dessus soient en effet teintées d’un vieux fond d’empathie masculine. Il est possible aussi qu’elles soient le reflet d’une solidarité de gens bien nés, dont témoigneraient quelques puissants au détriment d’une femme de ménage. Cette seconde explication est sans doute bien plus intéressante, mais aussi moins souvent évoquée. On a tellement pris l’habitude de raisonner en termes de conflits intercommunautaires que l’on oublie systématiquement la rémanence de la lutte des classes. Ainsi, à Christophe Guilluy qui déplorait « les individus ne sont plus prioritairement définis par leur position sociale mais d’abord par une origine ethnoculturelle »[1. Christophe Guilluy, Fractures françaises, François Bourin Editeur, 2010], on pourrait répondre que dans le cas présent « les individus ne sont plus prioritairement considérés en fonction de leur classe sociale, mais de leur appartenance sexuelle ».

Mille autres explications peuvent encore venir contredire la thèse du sexisme exclusif et généralisé. Le déni amical, ainsi exprimé dans Le Monde par Jean-François Kahn : « une amitié de quarante ans avec Anne Sinclair agissait en moi comme un refus d’admettre l’intolérable violence d’un viol ». Le déni « patriotique » de ces Français si nombreux à croire encore au complot tant leur paraît insupportable l’idée que l’homme qu’ils envisageaient de se donner comme président ait pu commettre l’irréparable. Le déni, enfin, qui nous rend si intolérable l’idée d’appartenir, avec l’auteur présumé d’un crime, à une commune humanité. Car si celui-ci a pu trébucher de la sorte, alors, demain, pourquoi pas nous ? Et de quelles horreurs devons nous craindre, à notre tour, d’être capables ?

Ces bribes éparses d’explications ne plaident guère, en tout cas, pour l’hypothèse du sexisme, de l’indifférence pour la délinquance sexuelle, et de la nostalgie d’un « absolutisme suranné considérant le viol comme un droit régalien »[2. Cécile Alduy, Pour en finir avec le sexisme, Le Monde du 27 mai]. Au contraire, c’est l’effroi qu’inspire ce crime plus que tout autre qui conduit à refuser d’admettre qu’ait pu le commettre l’un de nos amis, ou l’un de nos leaders.

Cet effroi, assez généralement partagé par les hommes et par les femmes de ce pays, des féministes autoproclamées ont voulu se l’approprier, bien vite rejointes par quelques communautaristes grimés en antiracistes, flairant l’aubaine que constitue la négritude de la présumée victime. Un comité de soutien à Nafissatou Diallo a ainsi vu le jour sous la houlette de l’historien Claude Ribbe, obsessionnel de l’esclavage et pourfendeur tendance « afrocentriste » du crime de Napoléon[3. Le crime de Napoléon est un ouvrage très contesté de Claude Ribbe reprochant à Napoléon d’avoir rétabli l’esclavage en utilisant une législation comparée aux lois de Nuremberg. Selon Ribbe, Napoléon aurait également favorisé des gazages d’afrodescendants sur des bases ethniques]. Dans un invraisemblable communiqué, ce comité dénonce tout à la fois « le racisme, le sexisme, et l’islamophobie ». Pas moins. Ainsi, en lieu et place de ce que l’on a parfois appelé la « concurrence victimaire », voici venu le temps du « mille feuille victimaire », où toutes les minorités et autres stigmatisés du monde viennent proposer leur indignation particulière et chercher matière à régler leurs comptes.

Au final, on voit bien quels sont les ressorts de l’élan de solidarité féministe dont a soudain fait l’objet la présumée victime quelques jours après qu’on s’est lassé de parler du présumé bourreau. Alors qu’elle a choisi l’absolue discrétion, de bonnes âmes brandissent son nom sur des pancartes. Alors qu’on prétend vouloir rompre le silence qui l’entoure, on ne parle jamais d’elle, mais ce qu’elle représente, elle qui est à la fois femme, pauvre et noire. Et voici qu’elle disparaît à nouveau des écrans radars, troquant malgré elle son statut d’individu contre celui de symbole.

Hier, on affichait les images d’un Dominique Strauss-Kahn menotté entre deux US-cops, blême, détruit. Il n’était plus un homme, et même plus un coupable. Il était un trophée. Aujourd’hui, on chante sur tous les tons le nom « d’Ophélia », qui n’est même pas le sien. Elle n’est plus une femme, et même plus une victime. Elle est un prétexte.

Texte publié dans L’arène nue.

Cratères de convergence: nous sommes tous des volcans islandais !

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« La nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers. » observait assez justement Baudelaire dans le premier quatrain du sonnet Correspondances. Le monde comme vaste métaphore à interpréter, cela semble plus vrai que jamais. Prenez l’Islande, par exemple. Elle mène depuis deux ans une révolution tranquille qui illustre parfaitement ce printemps des peuples contre les banksters en refusant par des referendums d’initiative populaire à répétition et autres occupations pacifiques du parlement de payer l’addition présentée par les gouvernements britannique et hollandais à propos de la faillite d’Icesave, cet exemple archétypal de la folie financière qui a conduit à la crise de septembre 2008.

Evidemment, ce mouvement est assez peu relayé par les média, pourtant prompts à se réjouir d’un éventuel fléchissement des indignados espagnols. Qu’importe, l’Islande nous offre une « forêt de symboles » pour se rappeler à notre bon souvenir. Après l’Eyjafjöll et le Grimsvötn, deux autres volcans islandais, le Katla et l’Hekla, semblent prêts à exploser. « A en croire les statistiques, nous entrons dans une période au cours des dix prochaines années, en gros, où nous constaterons une augmentation de l’activité volcanique » en Islande, a déclaré le géologue Gunnar B. Gudmundsson, de l’Office météorologique islandais. Ce monsieur Gudmusson n’aurait pu mieux dire. Il faudrait penser à l’envoyer observer les volcans qui couvent en Irlande, en Italie, en Grèce, en Espagne, au Portugal, au Royaume-Uni et, bientôt, en France.

« Les pays pauvres doivent aussi être représentés au G20 »

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photo : Conseil général des Yvelines

En cette année de présidence française du G20 et en attendant la réunion des chefs d’Etat en novembre à Cannes, une « conférence de haut niveau » avait lieu aujourd’hui à Paris pour renforcer la cohérence des politiques économiques internationales. Christine Boutin, qui vient de rendre son rapport sur la mondialisation, y est intervenue. Elle a répondu à nos questions.

Vous participiez aujourd’hui à la grande réunion sociale dans la préparation du G20. Quelque chose a-t-il avancé ?

Christine Boutin : Comme souvent, Nicolas Sarkozy a su trouver les mots en parlant des « damnés de la mondialisation ». Il a rappelé la nécessité de viser une harmonisation vers le haut et précisé que la régulation n’était pas un gros mot, mais bien une nécessité. De mon côté, j’ai soutenu dans mon rapport l’idée que les institutions internationales devaient agir en cohérence pour construire un socle de protection universelle. C’est une belle perspective, qui s’appuie sur le réel.

« Quitter le libre-échangisme sans cœur » : paroles, paroles et paroles à la Guaino, non ?

CB : C’est bien possible, mais pour ma part, je me fais fort d’aller au-delà des mots pour proposer de grands axes d’action. Face au défi de la mondialisation, il nous faut des choix de société clairs et démocratiques qui placent la personne humaine au cœur des règles communes. Ainsi, je propose de :

– faire entrer dans le droit de l’OMC l’exigence du « travail décent » en reconnaissant cette notion comme un bien public mondial.

– donner un cadre à la responsabilité sociale des entreprises en leur fixant des objectifs de traçabilité sociale.

– créer un fond public et privé pour financer les coûts d’amorçage et les études d’impact du social business

– réfléchir à une nouvelle légitimité du G20 pour aller vers une représentation par zones régionales autour de vingt-cinq Etats, dont des pays pauvres.

Puisqu’on en est aux expressions, vous parlez à votre tour de Munich social : c’est du Séguin ?

CB : Ce n’est pas sans raison que M. Séguin a naguère représenté la France au Bureau International du Travail. Je sais que la France est attendue pour porter les sujets sociaux au G20. Si, au final, il n’en ressort rien, nous pourrons rédiger tous les communiqués que nous voudrons, le monde continuera à se fragiliser. Aujourd’hui la globalisation nous tire vers le bas. C’est pourquoi nous devons trouver le Robert Schuman de la mondialisation, qui intégrera à ce procès des valeurs fermes. Sans quoi, nous irons vers la crise sociale générale et renforcée.