S’il n’est pas facile de définir ce qu’est l’intérêt général, il est en revanche fort aisé de reconnaître la bouffonnerie en philosophie. La bouffonnerie de certains « philosophes » consiste à vouloir accéder à la sphère du pouvoir afin de conduire ce dernier sur le chemin du devoir. Ces intellectuels n’ont fait la preuve que d’une seule chose : l’évanescence de leurs principes derrière laquelle subsiste leur amour du pouvoir.
L’épisode Luc Ferry est l’énième illustration de cette antique entreprise. Après avoir commis une bourde mémorable notre habile professeur s’est dépêché d’en faire, comme de bien entendu, une question de philosophie morale.
Voici donc le sujet du bac devant lequel il nous faudrait plancher : comment dénoncer un méfait si la Loi sur la vie privée vous l’interdit ? Comment dénoncer une injustice si le Droit lui-même vous en empêche ? Ne sommes-nous pas en présence d’un dilemme moral, que dis-je, d’une antinomie de la raison pratique ? Adoptons un instant la position scolaire de Luc Ferry, et remarquons ceci : entre la dénonciation calomnieuse dans les médias et le silence complice, il existe une solution très simple : le signalement à la justice. Il n’est pas nécessaire d’avoir des preuves pour cela ; c’est même ce qui s’appelle laisser la Justice faire son travail. Ah, certes, on imagine sans mal qu’une histoire de pédophilie commençant par ces mots, « Le Premier Ministre m’a dit que…», eût risqué d’ennuyer ledit Premier Ministre, et son gouvernement avec. Déplaçons donc la question du ciel kantien où Luc Ferry tente de l’accrocher, et faisons-la chuter sur terre. La question ne serait-elle pas plutôt : même si cette histoire était crédible, pouvais-je m’offrir le luxe de gêner le gouvernement, moi qui travaillait pour lui ?
Mon Dieu, comme il doit être difficile de rester sur son Kant à soi quand on entre en politique au nom des grands principes… En refusant de livrer des noms tout en se disant convaincu de la crédibilité d’une telle allégation, Luc Ferry a surtout montré que l’équilibre gouvernemental vaudra toujours quelques petits silences. Pressé de se sortir de ce mauvais pas, et guère avare de contradictions, notre homme n’a de cesse de nous répéter depuis lors : « quand on n’a pas de preuves, on ferme sa gueule». Voilà une conclusion intéressante pour un gaffeur. Mais elle est un peu décevante. La véritable conclusion serait plutôt: Machiavel 1, Kant 0.
Quand on apprend la naissance du petit Marcel Canet-Cotillard et la remise du prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes à Jean Dujardin, on se dit que certains patronymes rendent la France définitivement exotique.
L’acteur a toujours incarné l’ambiance franchouillarde suggérée par son nom de famille. Dans Rio ne répond plus, son personnage, Hubert Bonisseur de la Bath, alias OSS 117, échange avec un collègue de bureau :
« – Tiens, ben tu passeras le bonjour à Grandville…
– Sans faute. Tiens à ce propos, tu as le bonjour de Comolet.
– Ce vieux Bernard ! La dernière fois qu’on s’est vus, c’était avec Charpon, Leboiser, Labouze et Delanoix. Je crois même qu’il y avait Francard. C’est pour te dire… »
Comme quoi, le nonsense so british se réfugie parfois dans le plus français des name-dropping.
Le Français moyen et le guignol
Il y a deux Jean en Dujardin : le Français moyen et le guignol. Dans le premier rôle, il se montre égal à lui-même, peut faire rire comme le ferait un cousin, un voisin ou un collègue. Dans son second emploi, Jean Dujardin compose un personnage loufoque ne lésinant sur aucune outrance pour amuser la galerie. Après trois collaborations avec Michel Hazanavicius, réalisateur de The Artist, le prix d’interprétation cannois récompense en quelque sorte le mélange de ces deux Dujardin.
Rappelons-nous le tournant des années 2000. À l’époque, on l’apercevait tous les soirs, avant les infos de France 2, aux côtés d’Alexandra Lamy. Les futurs époux incarnaient « Chouchou » et « Loulou » dans la série à sketches que nous connaissons tous[1. Un Gars/Une Fille]. S’ils étaient à eux seuls un plan marketing pour une série « proche des vrais gens », leurs saynètes ne manquaient ni de justesse ni de piquant. Cette veine du Français voisin-de-palier a ensuite été exploitée dans Mariages, ou même dans un nanar tel que Bienvenue chez les Rozes. Dujardin, qui ne se départit jamais de sa gueule terriblement crédible, s’est aussi senti obligé de passer par des rôles sérieux, pour le pire (Contre-enquête, 2007) ou le quasi meilleur (Un Balcon sur la mer, 2010).
OSS 117 et Brice de Nice, voisins de palier
Quant au Jean Dujardin guignol, il est né avec Brice de Nice. Ce personnage créé avec Bruno Salomone était repérable par sa mèche blonde, son T-shirt jaune et sa métaphysique de la vague éternelle. Jusque dans le film de James Huth (Brice de Nice, 2005), il nous faisait plonger dans la plus pure euphorie régressive des déguisements et des gimmicks en tous genres. Après un Lucky Luke plus qu’oubliable, on a peu entendu parler de ce Dujardin-là.
Il a fallu que Michel Hazanavicius fasse appel à lui dans OSS 117 pour qu’il réapparaisse sous une forme renouvelée. C’est en effet avec les deux OSS 117 que Jean Dujardin a trouvé son épaisseur d’acteur. Dans le regard d’Hazanavicius, le Français moyen est devenu un véritable pitre. Le personnage d’Hubert Bonisseur de la Bath évolue à l’étranger comme chez lui avec la classe de son époque, celle des années 1950-1960, superbement inconscient de la pesanteur de sa grâce. Dans Le Caire, nid d’espions, il commet toutes les gaffes imaginables en Égypte, toujours flanqué de son sourire expressif. Puis dans Rio ne répond plus, le décalage du personnage tourne au pur et simple carnaval. Au milieu de films marqués par le second degré, Dujardin ramène tout à la franchise de ses traits, à la littéralité de sa présence. Film muet, The Artist ne manque pas de souligner cette présence en le laissant déployer tout son potentiel burlesque.
Dujardin n’est pas Belmondo. Mais il croit l’être, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Il s’apparente plutôt, et c’est son charme singulier, au personnage d’écrivain joué par Bebel dans Le Magnifique, de Philippe de Broca. Ce comédien hors du temps s’est toujours rêvé en autre que lui-même. Il aura d’ailleurs bientôt l’occasion de briller à Hollywood puisque l’équipe de The Artist se lance, solidement armée, dans la course aux Oscars.
L’artiste tout juste primé n’est pas près de déprimer.
On sait que certaines images valent mieux qu’un long discours. Parmi les plus prisées du moment, la photo du jeune Hamza al-Khatib fait le tour du monde. Le corps tuméfié de ce jeune garçon de treize ans a été rendu à sa famille plus d’un mois après sa torture par les services de sécurité syriens. Une vidéo macabre diffusée sur Youtube restitue la violence des sévices subis, qui vont jusqu’à la mutilation. Bien entendu, les services de renseignements syriens évoquent la responsabilité de bandes armées salafistes qui seraient responsables des troubles que connaît la Syrie.
L’obsession de l’unité
Au-delà de cette tragédie, on est frappé par l’omniprésence de la thématique confessionnelle dans la propagande du Baas. Un petit tour d’horizon des cortèges pro gouvernementaux révèle l’obsession de l’unité nationale et – par réverbération- la crainte des dissensions interconfessionnelles. Sous l’orbe du nationalisme, le discours officiel syrien dissimule le fantasme négatif de l’explosion de la mère-patrie, comme en témoignent la croix et le croissant brandis avec emphase par les sympathisants du Baas. Tels des exorcistes chassant le vampire à coups d’ail et de crucifix, ils crient « Non au confessionnalisme ».
Leurs énoncés pseudo-performatifs – qui croient accomplir ce qu’ils annoncent – manipulent à qui mieux mieux la dialectique de l’Un et du multiple. L’imagerie baasiste dessine en effet une nation de citoyens rangée en rangs d’oignons derrière son chef incontesté[1. Car incontestable, of course ! « Assad ibn-al-assad » (le lion fils du lion) bénéficiant du prestige que son père Hafez, militaire de haut rang, a accumulé durant ses trente ans de règne sanglant]. Dans cette image d’Epinal, le patriotisme, l’antisionisme et quelques zestes d’arabisme socialisants servent de ferment d’unité.
Mais malheureusement pour le régime syrien, le confessionnalisme n’est pas seulement un produit d’importation. Certes, peu après la Première guerre mondiale, la France a bel et bien scindé le Levant mandataire en plusieurs petits Etats à base confessionnelle (Etat des alaouites, Etat du djebel druze, Grand Liban majoritairement chrétien, Etat d’Alep, etc.). Mais cette partition, qui reste la hantise des dirigeants libanais et syriens, prenait acte d’une séparation de fait entre les communautés[2. Ce qui n’exclut pas une stratégie de partition délibérée destinée à tuer dans l’œuf les velléités d’indépendance des nationalistes syriens].
non au confessionnalisme, non à la division
Le confessionnalisme est déjà là !
Que le confessionnalisme désigne l’ennemi idéologique d’un parti d’inspiration laïque, socialiste et nationaliste s’entend fort bien. Seulement, les tenants du statu quo politique font mine d’ignorer le confessionnalisme de fait qui mine la société syrienne. Rares sont les laïques et libres-penseurs qui refusent d’être assignés à leur communauté.
Premier pilier du système confessionnel, les affaires familiales incombent à des tribunaux religieux. En fait de mariage, les Syriens n’ont d’autre choix que l’union endogame entre membres d’une même religion, sinon d’une même communauté. L’assignation confessionnelle y est telle que, quoiqu’intra-chrétiennes, des épousailles entre un grec-catholique et une Arménienne sont considérées comme un mariage mixte. Ce sectarisme assumé par la plupart des groupes religieux ne peut que déconcerter ceux qui n’entendent pas grand-chose à l’Orient compliqué.
Chez les Druzes, cet interdit est pratiquement absolu, les unions mixtes étant bannies par leurs préceptes qui interdisent toute conversion[3. Dans le syncrétisme religieux druze, l’âme druze est censée se transmettre de la mère à l’enfant, ce qui, d’un point de vue religieux, écarte toute possibilité de conversion ou de métissage]. Certaines familles druzes rejettent catégoriquement le métissage religieux, allant jusqu’à perpétrer des crimes d’honneurs contre les jeunes filles coupables d’amour interdit, pour un alaouite, un chrétien ou un sunnite. Les juges syriens ferment globalement les yeux sur ces pratiques d’un autre âge qui constituent la face sombre du confessionnalisme. À cette exception druze près, le mariage interreligieux est néanmoins possible moyennant une conversion – à l’islam ou au christianisme selon le cas. Mais tout changement de religion entraînant la mise au ban de sa communauté d’origine, très rares sont ceux qui franchissent le pas.
Un patriotisme contre l’autre
L’habillage national du camaïeu religieux syrien est évidemment un rempart contre la guerre civile. Comme l’illustrent les slogans œcuméniques scandés par les partisans de Bachar al-Assad, l’épouvantail de la discorde reste peut-être l’unique registre d’autolégitimation du pouvoir syrien.
Le plus cossard des hiérarques baasistes est cependant conscient de l’extrême fragilité du sentiment national. À la faveur de la crise actuelle, le pouvoir vacillant de Damas tente de resserrer les rangs, mais sa base confessionnelle alaouite, druze et ismaélienne ayant partiellement rejoint la contestation, l’inquiétude le gagne à grands pas.
Dans une sorte de rivalité mimétique, les contestataires opposés à la mainmise du clan Assad sur l’appareil d’Etat reproduisent d’ailleurs les mots d’ordre anti-confessionnels du Baas. À l’heure où plusieurs villes restent assiégées par l’armée, on peut se demander et peut-être espérer que l’unité du pays se réalisera aux dépens de ceux qui la manipulent.
On les croyait disparus, ou a minima cryogénisés pour quelque temps. Mais non, les strauss-kahniens ne sont pas morts, car ils pensent encore. Cinq d’entre eux viennent même de publier une tribune dans le Monde daté d’aujourd’hui. Sous le titre « Après DSK, quel héritage conserver du strauss-kahnisme à gauche? », cinq responsables d’ « Inventer à Gauche », le courant de DSK – Michel Destot, Alain Bergounioux, Catherine Tasca, Dominique de Combles de Nayves et Alain Richard listent leur exigences politiques, s’adressant, sans le dire, au futur candidat par défait de leur parti
Sans vouloir être méchant, on ne peut pas dire que ce que nos zélotes appellent « le strauss-kahnisme » sorte très grandi de cette liste de recommandations. Tous les lieux communs du centregauchisme mou y sont listés en écriture automatique façon fiche de lecture besogneuse d’un fayot d’IEP de province.
Vous que croyez que j’exagère ? Quelques pépites au hasard: « Pour que la gauche gagne en 2012, elle doit se préparer à bien gouverner », « Les crises actuelles valident plutôt les solutions de nature social-démocrate », et autres « Il ne peut y avoir d’union monétaire durable sans des formules d’union fiscale et de fédéralisme budgétaire ».
Bref, c’est une fausse résurrection que celle des strauss-kahniens puisque leur électro-encéphalogramme est aussi plat qu’une limande passée sous un rouleau compresseur. A un détail près, tout de même, Montebourg et sa démondialisation réussissent à faire sortir nos cinq léthargiques de leur coma politique : « Penser que c’est une solution, disent-ils, serait une grave erreur ». Et Dieu sait qu’en erreurs graves, les strauss-kahniens s’y connaissent.
Qu’espère-t-on de la contemplation d’un tableau ? Qu’elle nous permette d’éprouver de la sympathie pour « les efforts et les douleurs de la vie humaine »[1. John Ruskin, Les sept lampes de l’architecture] ? C’est possible. Qu’elle ouvre devant nous une faille, au fond de laquelle la beauté de l’œuvre nous retient de tomber ? C’est probable. Qu’elle expose le spectacle de notre humanité imparfaite ? C’est certain. Les peintres qui nous intéressent chercheraient donc le beau et le vraisemblable, augmentés de quelques traits, constitutifs de notre nature, que nous aimons ignorer ? La peinture, parmi tant d’autres objets, suivrait-elle la piste, qui mène aux origines du mal, et rejoint ses compagnons d’infortune, le rire et la compassion ?
Ah nous voilà bien ! Nous souhaitions partager un moment de plaisir avec le lecteur, et nous l’assommons d’emblée sous l’ennui d’une métaphysique de vieux jouisseur, sortant, accablé, d’un laboratoire d’analyses biologiques ! Bref, nous ressentions du bonheur et de l’accablement, l’autre matin, en sortant du Petit Palais, où nous avait été révélé le grand talent d’un peintre, que nous connaissions auparavant comme dessinateur : Jean-Louis Forain (1852-1931).
Il faut imaginer Paris, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Louis-Napoléon Bonaparte, alors qu’il était prisonnier au fort de Ham (Picardie), démontra sa perspicacité politique, lorsqu’il rendit compte de l’état lamentable du prolétariat[2. Louis-Napoléon Bonaparte, Extinction du paupérisme], des ravages engendrés par la première révolution industrielle, de sa cruauté sociale, qu’il avait observés à Londres. Napoléon III ne tînt pas les promesses de Louis-Napoléon, idéaliste saint-simonien ; les grands travaux conduits par Haussmann, s’ils améliorent considérablement l’hygiène, favorisent la classe moyenne et la grande bourgeoisie. Cependant, contrairement à son homologue londonien, le lumpen parisien n’est pas systématiquement relégué dans l’atroce délabrement de taudis excentrés ; il réside souvent au cœur de la ville. Certes, il forme l’essentiel de ce qu’on nomme la « classe dangereuse », mais il se mêle, plus ou moins harmonieusement, à la population aisée. Et, la nuit, il n’en est point éloigné[3. En passant, on notera qu’il aura fallu un maire et ses adjoints « socialisants », pour accélérer la désertion de la capitale française par sa population pauvre, voire par sa classe moyenne !].
Et Forain dans tout ça ? Nous revenons à lui par la misère et le vice
Paris est la grande cité « luciférienne », qui fascinait Baudelaire, où se forme un précipité de faste, d’ambition, de défi et d’audace. C’est à Paris que s’agrègent, en une confrérie éphémère et joyeuse baptisée « bohème », des jeunes gens parfois doués, souvent brillants. C’est à Paris que se concluent des affaires considérables, que naissent des scandales « panaméens ». C’est à Paris qu’une jolie femme, sortie du ruisseau, peut espérer finir ses jours dans un hôtel particulier de l’avenue des Champs-Élysées[4. telle Liane de Pougy, courtisane fameuse, née Anne-Marie Chassaigne : devenue princesse Ghika par mariage, elle s’éteint, dans la paix du Seigneur, sous le nom de Anne-Marie-Madeleine de la Pénitence (1869-1950)]. Mais c’est aussi dans le ruisseau de Paris que roulent les filles vouées aux servitudes. La ronde de l’amour tarifé tourne sans cesse ; sur le manège, les plus prisées sont les danseuses, vieillies « dans la connaissance des dépravations parisiennes »[5. Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes], et, plus jeunes encore, plus tendres, à peine pubères, les petits rats de l’Opéra. Au foyer de la danse, les habitués mâles, souvent des messieurs prospères, viennent choisir leurs protégées, devant les mères, faussement attendries, et vraiment intéressées.
L’un de ces rats est passé à la postérité : Marie Van Goethem. Ses parents, immigrés de Belgique, se sont établis à Paris. La mère est blanchisseuse, le père taille des vêtements. Les deux Belges succombent à la funeste tentation de l’humanité : ils se reproduisent ! Trois filles naissent, Marie est la deuxième. Elle suit les cours de l’école de danse. Edgar Degas, l’un des « patrons » de l’impressionnisme, la choisit pour modèle de sa sculpture « Petite danseuse de quatorze ans », chef d’œuvre étrange : Marie y adopte la position des pieds dite quatrième, les bras dans le dos, le menton dressé, tendue, « offerte à tous en tout mignonne »[6. Guillaume Apollinaire, Marizibill]. Cette enfant triste subvient aux besoins de sa famille en se prostituant, avec le « soutien » de sa maman… Elle opère dans le IXe arrondissement, où Pigalle, au nord, et l’Opéra, au sud, attirent la grande débauche parisienne ; le premier, sur le mode populaire, le second, sous les ors et les stucs des cafés mondains du boulevard des Italiens. Marie, chassée de l’Opéra, disparaît : on perd sa trace sur le trottoir.
Dans les tableaux de Forain, comme dans ceux de Degas qui fut son initiateur, les hommes sont vêtus de noirs ; tels de gros insectes, ils tournent autour des ballerines, s’illusionnant de leur pouvoir de séduction physique. Grand bourgeois réservé, artisan raffiné de la révolution dans l’art, sensible à la misère sociale et par ailleurs réactionnaire, méprisant le spectacle de la nature, Degas voulut saisir l’élégance de ses contemporains, le mouvement de leurs corps dans l’espace urbain, la grâce des chevaux de course, la splendeur fugace d’une tête féminine inclinée… Il vient au foyer de la danse pour y analyser la technique du ballet. Plus voyou, plus féroce, Forain suggère le sordide commerce de concupiscence et de chair fraîche qui se tient dans ce temple laïque.
Mais chez un peintre, les intentions ne sont pas tout, la manière est essentielle. Celle de Forain, est foudroyante. Le décor où évoluent ses personnages lui importe peu, il n’est qu’un fond, identifiable mais dépourvu de détail. Ce qui anime son pinceau, c’est la vie « moderne», et la comédie humaine, ses parades, son arrogance, ses humiliations.
Jean-Louis Forain fut un intime de Verlaine, qui lui présenta un jeune homme à l’humeur narquoise et à l’esprit acide: Arthur Rimbaud. Il partagea avec ce dernier, quelque temps, un pauvre « gîte », rue Campagne-Première (XIVème arrondissement), qu’il abandonna pour un lieu plus propice à ses activités, ainsi qu’en témoignent ces quelques mots, adressés à Rimbaud à Charleville en avril 1872 : « […] dis-moi si tu t’amuses là-bas. Moi je compte avoir mon atelier à la fin de la semaine prochaine. / Adieu. Ecris vite. Ton ami. L. Forain. » Comme tant d’autres, Forain eut une sorte de « coup de foudre » pour le jeune Arthur. Génie sauvage, agressif, il réalisait l’idéal anarchiste, colérique, environné d’alcool et d’excès, que partageaient alors les trois hommes. Longtemps après, il écrivait à Paul Verlaine : « Mon cher Verlaine, c’est sans doute samedi dans la soirée que je viendrai te serrer la main et causer avec toi. J’ai pour l’instant tant de choses en train […] Où est le temps où nous t’attendions Rimbaud et moi dans le petit café de la rue Drouot ? »
La biographie d’un homme comporte des zones d’ombre, et apporte son lot de déceptions à ses admirateurs, voire à ses proches. Celui que Rimbaud et Verlaine surnommaient Gavroche fut, lors de l’affaire Dreyfus, un antisémite virulent. Allié à Caran d’Ache, il fonda le journal Psst, où il dénonçait le « péril juif » avec un terrible entrain.
Cela ne doit pas vous décourager ; pressez le pas jusqu’au Petit Palais, un grand peintre vous y attend !
Jean-Louis Forain, La comédie parisienne, Petit Palais, Paris 75008. Jusqu’au 5 juin
La pire chose qui puisse arriver à un homme n’est pas de faire son intéressant, mais d’être pris en train de le faire. C’est ce qui est arrivé à Luc Ferry l’autre soir dans le « Grand Journal » de Canal +. Comme il n’avait rien à dire – ce qui lui arrive souvent –, l’ancien ministre de l’Education nationale a cru bon d’évoquer un « ministre qui s’est fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons », avant d’ajouter : « J’ai des témoignages des membres de cabinet au plus haut niveau et des autorités de l’Etat au plus haut niveau… Si je sors le nom maintenant, c’est moi qui serai mis en examen et à coup sûr condamné, même si je sais que l’histoire est vraie. »
Les réactions ne tardent pas. Les uns taxent Ferry de délateur doublé d’un menteur ; les autres le somment de donner un nom. Il revient et explique à lexpress.fr : « Je n’ai aucune preuve, ni aucun fait précis sur cette affaire, mais à l’époque où j’étais ministre, j’en ai entendu parler. »
On le croyait philosophe, on le retrouve concierge
Donc, hier, Luc Ferry certifiait publiquement avoir eu vent d’un crime. Il excipait même d’un argument d’autorité pour justifier la véracité de ses allégations : « au plus haut niveau », on savait. Vingt-quatre heures plus tard, tout devient flou, vague, incertain. Sous son petit crâne, tout se brouille jusqu’à ce qu’il reconnaisse n’avoir jamais fait que colporter un bruit de chiottes. On le croyait philosophe, on le retrouve concierge. Il n’y a pas d’âge pour entamer une reconversion professionnelle.
Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel de la pensée ferryée (un ferry fait du cabotage, Ferry fait du cabotinage) réside dans l’emploi de l’expression « partouze avec des petits garçons ». Qui veut bien apprendre la vie à Luc Ferry ? Qui se dévoue pour l’amener dans un club échangiste – pas pour baiser, juste pour voir et apprendre à distinguer un baisodrome d’une halte-garderie ? Qui lui dévoile qu’une partie carrée peut être autre chose qu’un tableau de Watteau ? Qui lui fait comprendre que le cul, même partouzé par un régiment de légionnaires en rut, ça se passe entre adultes consentants ? Et que, dès lors qu’il est question de « petits garçons », ce n’est plus de banale bandaison qu’il s’agit, mais de crime.
Donc, cher Luc Ferry, quand un Monsieur, eût-il un maroquin, colle son zizi tout dur dans le fion d’un môme, fût-il marocain, ce n’est pas de simple touche-pipi qu’il s’agit. C’est un abus sexuel sur mineur. Et c’est passible de la Cour d’Assises. Que les actes se soient produits au Maroc ne change rien : la France s’est dotée, à l’instar du Canada et de la Belgique, de lois d’exception, qui autorisent les magistrats à poursuivre tout Français qui se serait rendu coupable d’un tel acte partout dans le monde.
Quant à celui qui apprend qu’un crime a été commis et ne saisit pas l’autorité judiciaire, il encourt les foudres de la loi : notre Code pénal punit la non-dénonciation de crime de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Rachida Dati a eu le malheur de rappeler ce petit point de droit. Luc Ferry a aussitôt rétorqué que l’ancienne Garde des Sceaux ne connaissait rien à rien, qu’il ne pouvait pas saisir la justice puisqu’il n’avait pas été témoin et ne disposait pas de preuves. Mais alors, en vertu de quoi va-t-il caqueter à la télé s’il n’est au courant de rien ? Apprenons à ce type prêt à dire n’importe quoi du moment où sa trombine passe dans le poste à ne plus parler la bouche pleine !
Le Parquet de Paris a décidé, d’ailleurs, de se saisir de l’affaire. Une enquête préliminaire a été ouverte hier soir. Que donnera-t-elle ? Nul ne le sait. Apprendra-t-elle à Luc Ferry à fermer sa gueule quand il n’a rien à dire ? Rien n’est moins sûr.
Marine Le Pen et Filip Dewinter, ténor du Vlaams Belang, le parti nationaliste d’extrême droite en Flandres, se sont rencontrés à Bruxelles le 24 mai dernier. Et Marine est contente ! Il est trrrès bien ce Filip. Il partage avec elle plein de chouettes idées sur l’immigration et la sécurité.
Tellement bien que Marine n’a rien trouvé à redire sur les pratiques quotidiennes et les propositions-phares du Vlaams Belang. Quelques exemples ? La non-nomination des maires élus démocratiquement parce qu’ils ont osé envoyer des convocations électorales en français, la fermeture d’écoles, bibliothèques et centre culurels francophones, l’interdiction pour les commerçants de coller cette horrible langue de Voltaire sur leurs petites étiquettes, l’interdiction de vendre un bien immobilier à un francophone, l’impossibilité pour un francophone d’avoir accès à un logement social, la proposition d’amnistie des anciens nazis, avec indemnisation à la clef s’il vous plaît, les livres d’histoires tronqués, la négation des 90% de francophones de Bruxelles…
On arrête là, c’est une brève !
Pas de commentaire de Marine non plus sur les les sympathiques slogans du Vlaams Belang : « Que la Belgique crève! », « Rats wallons, pliez bagages! »
Ah, on me dit dans l’oreillette que Marine prétend qu’elle n’est pas au courant et que finalement, ce que fait le Vlaams Belang en Belgique ne la regarde pas.
Tout ce qu’elle sait, c’est que c’est vraiment un chouette bonhomme, ce Filip.
On apprend cette semaine qu’ils remettent le couvert, en se proposant cette fois-ci de servir la cause du dictateur Kadhafi : Dupont et Dupond se sont rendus à Tripoli le week-end dernier afin de préparer un dossier judiciaire au nom des victimes des frappes de l’Otan, et de déposer une plainte contre Nicolas Sarkozy pour… crimes contre l’humanité. Pas moins. Roland Dumas – qui voit l’intervention de l’Otan comme une « agression brutale contre un pays souverain » – a par ailleurs précisé que le duo d’amuseurs troupiers serait prêt à défendre Kadhafi devant la Cour Pénale internationale si cela était nécessaire, afin de « briser le mur du silence ». Naturellement, la consternation est le sentiment qui domine… Le plus difficile dans la vie d’un homme est de savoir quitter la scène sans inélégance. A 86 et 89 ans, les deux briscards auraient pu choisir une sortie plus honorable que ces combats filandreux.
Comme le disait Alain Bashung dans Gaby : « Ça fait frémir… faut savoir dire stop ! »
Le sang des martyrs exige la peine capitale, photo : Maggie Osama
Près de trois mois après la chute des Moubarak, les Egyptiens bénéficient d’une plus grande liberté politique mais manquent de presque tout le reste. Hier encore, certains discours politiques évoquaient 1789. Quelques semaines plus tard, l’évolution de la situation rappelle de plus en plus la grogne de 1792.
Pénuries multiples
El-Sayyed El-Badawi, chef du Wafd el Jadid – principal parti d’opposition autorisé sous Moubarak – parle de « complots de l’extérieur et de l’intérieur » en pointant du doigt les « rescapés de l’ancien régime et leurs affidés qui s’infiltrent partout, mettant en danger la révolution ». Ces accusations fournissent un habillage politique au constat plus terre-à-terre tristement partagé par tous les Egyptiens. « Nous sommes à deux doigts d’une faillite. L’économie va très mal. Le PIB a chuté de 40% et le simple citoyen ne peut même plus se payer un plat de fèves[1. Appelé foul dans le texte, du nom du plat national égyptien équivalent symbolique du pain] » explique El-Badawi.
Passé le lyrisme de la révolution Facebook-McDo, l’heure des affamés a sonné. Les Egyptiens ne déplorent pas encore de pénurie de fèves mais l’essence commence à manquer : les files d’attentes s’allongent dans les stations-service tandis que le marché noir de gasoil prospère.
Tout cela a déjà un effet très concret sur le prix des denrées alimentaires. L’approvisionnement en farine[2. Dont l’Egypte est l’un de plus gros importateurs mondiaux], acheminée par camion des ports vers les boulangeries, pose déjà de sérieux problèmes dans certaines régions. Dans un registre plus anecdotique mais tout aussi symptomatique, les pêcheurs ont augmenté le prix de vente des poissons pour répercuter le renchérissement du gasoil. Face à la tension qui monte, l’Etat accuse les employés des stations-services de générer des pénuries artificielles afin de pouvoir revendre le carburant au marché noir.
Les Moubarak, nouvelle soupape de sûreté
Les procédures judiciaires déclenchées contre la famille Moubarak – Hosni, Suzanne, leurs deux fils Alaa et Gamal ainsi que les autres figures de proue de l’ancien régime – servent de soupapes de sûreté au nouveau régime. Les nouveaux maîtres de l’Egypte tentent, par cette stratégie de diversion, de dériver la colère populaire vers « la bande des quatre » accusée d’avoir pillé le pays ces trente dernières années.
Reste que pour l’instant, il est difficile de nier que la « Révolution du 25 janvier » a eu sur l’économie un impact désastreux qui, à lui seul, explique les difficultés récentes du pays.
Au manque à gagner imputable à la fermeture provisoire du canal de Suez et aux nombreux sabotages des gazoducs acheminant le gaz égyptien vers la Jordanie et Israël, il faut ajouter trois problèmes nouveaux qui promettent d’être durables :
– La crise libyenne a réduit au chômage quelques centaines de milliers de travailleurs égyptiens.
– Les investissements étrangers enregistrent une baisse notable
– Le tourisme, qui est l’une des principales sources de devises, s’effondre : en mars, seulement 500.000 étrangers ont visité le pays, contre environ 1,3 million en mars 2010, ce qui représente une chute de 60 %. La froideur de ces chiffres cache une multitude de petits désastres, plusieurs millions d’Egyptiens vivant de l’argent des touristes.
La stabilité : un élément clé
Les efforts des généraux pour stabiliser la situation, redresser le tourisme et rassurer les investisseurs se heurtent à une difficulté endémique dont les conséquences se font sentir au quotidien dans l’Egypte postrévolutionnaire : la réforme des services de sécurités intérieurs, discrédités quand ils n’ont pas été purement et simplement démantelés, a créé une véritable anarchie. Situation aggravée par le fait que, comme en Irak, en 2003, nombre d’Égyptiens soupçonnent certains anciens agents de sécurité de s’être reconvertis dans les trafics et la délinquance en constituant des groupes mafieux. Ces bandes violentes sévissent dans plusieurs quartiers désertés par l’Etat depuis la Révolution.
En même temps, on assiste au déploiement d’une forme de démocratie directe, sympathique mais pour le moins naïve. Devenue le théâtre d’une contestation permanente, la place al-Tahrir voit les cortèges et les revendications se succéder : les familles des disparus de la révolution, les dentistes mal payés, les militants anti-corruption et autres sympathisants virulents de la cause palestinienne défilent à tour de rôle.
Les missi dominici du pouvoir essaient d’obtenir des crédits étrangers et de négocier le rééchelonnement de la dette égyptienne. Grâce à la bienveillance des institutions et des Etats prêteurs, ils devraient parvenir à desserrer l’étau financier, donc à gagner du temps. Mais cette bouffée d’oxygène ne règle rien, tant il est vital pour le pays de jeter les bases d’une reconstruction et d’un développement durables, garants de la stabilité à long terme. Seul un pouvoir investi d’une véritable légitimité démocratique – quel que soit le sens que les Egyptiens donneront à cette notion – pourra durablement restaurer la confiance et la paix civile, conditions sine qua non du retour des touristes et des investisseurs.
Autant dire que l’exaltation des journées révolutionnaires semble bien loin – même si dans nos contrées on continue à préférer, à l’examen prudent d’une réalité complexe, la pensée magique d’un « Printemps arabe » qui marquerait l’entrée glorieuse de l’Orient compliqué dans la modernité politique inventée en Occident. Seulement, aussi profondes et légitimes soient-elles, les aspirations des peuples au changement ne garantissent pas que l’Histoire peut brûler les étapes. Les dernières semaines prouvent, si besoin était, que le processus sera long, difficile et incertain. De ce point de vue, la situation de l’Egypte aura valeur de test. Si elle ne parvient pas à sortir du chaos postrévolutionnaire en se dotant d’institutions stables – et aussi démocratiques que possible – elle pourrait connaître, après son « 1792 », un remake sanguinaire de « 1793 ».
C’est décidé : je demande l’asile politique en Arabie saoudite. C’est que, voyez-vous, je vivais en enfer et je ne le savais pas. Et si ça se trouve, vous non plus chères lectrices. C’est sans doute la preuve qu’on est aliénées, confites dans notre soumission aux hommes, bref volontaires pour la servitude. De vraies gourdes quoi.
Heureusement, la presse est là pour éveiller nos consciences. « Marre des machos ! », proclamaient hier, en « une » de Libé, quelques politiques du « beau sexe » – mince, « beau sexe », c’est sexiste, non ? Aujourd’hui, c’est l’Obs qui dénonce cette horrible « France des machos ». Et depuis deux semaines, l’inénarrable Caroline de Haas, présidente de « Osez le féminisme », recense inlassablement sur tous les plateaux les multiples avanies dont sont victimes les Françaises. La preuve, c’est que des milliers de femmes se rendent chaque jour dans son commissariat numérique, défonçant le « plafond de verre et de honte »[1. « Lumière crue », Nicolas Demorand, Libération, 30 mai 2011. Et comme je suis bonne fille et que ça vaut le coup, je vous donne l’adresse] pour raconter, enfin, l’horreur d’une « vie de meuf ». J’aimerais bien savoir pourquoi leur manif parisienne n’a rassemblé que 300 personnes, il doit y avoir des traitresses qui passent le dimanche avec leur Jules – ou leur Julie. Salopes ! Aïe, encore une gaffe, il faut vraiment que je me soigne.
D’accord, je ne devrais pas ironiser. Vous croyez que c’est marrant d’être une femme, j’aimerais bien vous y voir. On se permet tout, de leur dire qu’elles ont de beaux yeux ou que leur parfum sent bon, parfois les invite à dîner avec des arrière-pensées pas jolies jolies, vous imaginez le traumatisme (oui, oui, il y a aussi des histoires sordides, je suis au courant, mais ce n’est pas le sujet). Je me demande bien pourquoi elles claquent autant de fric dans des fanfreluches, ces dindes. Attention, j’ai pas dit qu’elles provoquaient. Prétendre que les femmes jouent parfois de leur charme pour obtenir une information ou un job, ce serait vraiment le comble de l’abjection. La victime transformée en coupable, on connaît la chanson. Non, si de nombreuses femmes arborent de jolis décolletés et se torturent avec de hauts talons, ce n’est certainement pas pour plaire. C’est qu’elles ont beau être moins bien payées que les hommes, du fric, elles en ont trop. Qu’elles m’envoient donc ces robes qui leur valent tant d’humiliations. Et les Louboutin avec. Mes copines et moi, on leur trouvera bien un usage.
Comme ces harpies, mâles et femelles, qui depuis quelques jours, appellent au djihad (ou si vous préférez à la croisade) contre les « machos », sont totalement dépourvues d’humour, je précise que je suis attachée à l’égalité entre les sexes. Et il ne m’a pas échappé qu’elle était loin d’être parfaite. Mais enfin, jusqu’à ces derniers jours, quand je pensais à mes grands-mères, je me disais naïvement que nous pouvions être fiers des progrès accomplis en une ou deux générations. Et plus fiers encore d’avoir conquis cette liberté sans renoncer aux plaisirs et aux tourments des relations entre les sexes. Pardonnez-moi, je ne savais pas. Peut-être que je ne voulais pas savoir.
Qu’on ne croie pas qu’il s’agit d’histoires de bonnes femmes. Heureusement, il se trouve des hommes – je n’ose pas dire des hommes des vrais ils le prendraient mal -, pour défendre cette sainte cause. Par exemple, Jean Quatremer, journaliste à Libération, devenu une star planétaire parce que lui, il avait prévu l’affaire DSK et même qu’il avait écrit, au moment de sa nomination au FMI, que ça finirait mal – il a paraît-il reçu 100 demande d’interviews depuis l’arrestation de l’ex-futur Président. Ou Nicolas Demorand, le directeur de Libé, qui dénonce ce « monde de vieux hommes blancs » qu’est la politique française – un peu comme la rédaction de Libé. Lui, s’il est patron, c’est parce qu’il est vachement intelligent. L’ennui, c’est que dans quelques années, lui aussi sera un « vieux homme blanc ». Au fait on en fait quoi de ceux-là ? Camp de travail, expulsion sur la lune ? En tout cas, comme il n’est pas absolument certain que de jeunes mâles pas blancs présenteraient de meilleures garanties de non-machisme, peut-être faudrait-il réserver l’éligibilité aux femmes, pas trop vieilles et pas trop blanches si possibles, qui comme chacun sait exercent le pouvoir avec bonté et mesure, ne piquent pas dans la caisse et ne lorgnent pas avec concupiscence le premier godelureau qui passe.
Je dois être particulièrement obtuse parce que je n’ai toujours pas compris comment, de l’affaire DSK, on en était arrivé à faire le procès de tous ces branleurs qui pensent qu’à ça et sont infichus de passer l’aspirateur – eh les gars, il faut commencer par le brancher. Je ne vois pas le rapport entre une tentative présumée de viol, une blague un peu « salon du camion », un mot doux et le refus de faire la vaisselle. Y aurait-il une pente glissante allant de l’un à l’autre ? En ce cas, les filles, soyez attentives : si votre Jules a tendance à être frappé de surdité quand vous le sommez de sortir la poubelle, il n’est pas exclu qu’il finisse par vous tabasser.
À quelque chose scandale est bon, affirme Demorand, ravi que « la parole se libère » – c’est marrant, parfois il s’étrangle de colère parce que les tabous sautent. J’avoue que toutes ces paroles en libertés, ça ne me plait pas tant que ça. Parce que si la parole libérée, c’est ce festival de récriminations, j’aime autant qu’on la remette en taule tout de suite, la parole. Cette bouillie où se mélangent injustices réelles et fantasmes victimaires, crime et érotisme, violence et séduction, invite et contrainte, inégalité salariale et grivoiserie, risque de peser longtemps sur nos estomacs.
D’accord, il faut toujours que je dise du mal. Je n’irai pas jusqu’à nier, cependant, que l’affaire DSK a au moins eu un effet vertueux en nous obligeant à regarder en face le véritable scandale : le partage des tâches domestiques qui, comme l’écrivait mon ami Muray « demeure depuis quinze ans totalement statique »[2. « Ce que j’aime », Minimum Respect, Les Belles Lettres, 2003]. C’est la grande affaire de Caroline de Haas, celle qui « ose le féminisme » – pendant que nous, on tremble tellement devant les hommes qu’il nous arrive de consentir au massage de pieds. L’égalité face au ménage, c’est son truc à Caroline. Le combat de sa vie. Sur le plateau « Ce Soir ou Jamais », alors qu’elle brandissait de très sérieuses études statistiques sur ce sujet fondamental, je lui ai proposé de créer une « Brigade des plumeaux » – sans lui arracher une ébauche de sourire, on ne peut quand même pas rire de tout, et surtout pas avec une n’importe qui comme ma pomme. Du coup, j’ai oublié de lui faire part de mon observation empirique qui est qu’en la matière, nos ennemis les hommes disposent d’un léger avantage de départ : leur résistance à des conditions hygiéniquement douteuses est souvent plus grande –ce n’est pas une loi, car on rencontre de nombreux maniaques de sexe masculin.
Mais je reviens au combat de Caroline, qui ne semble pas décidée à être ma copine. Mon ami Desgouilles suggère, pour améliorer la situation, l’installation de pointeuses dans tous les logis de France[3. Grâce à David, j’apprends qu’après notre petit échange, elle a envoyé ce tweet (en bonne réac, je ne tweete pas) : « Ouf. Vous conseille pas Elisabeth Lévy pour vos soirées. Par contre, si vous avez du ménage, elle a l’air d’aimer ça. » Finalement, je suis injuste, elle est drôle comme tout Caroline]. Pardonne-moi, cher David, mais je crois que j’ai trouvé mieux. La solution imparable. Equipons chaque foyer une des ces caméras de vidéo-surveillance dont nous ne voulons pas dans nos écoles. Parce que si nos bambins sont innocents, nos mâles sont coupables. Comme ça, on saura enfin qui ne rebouche pas le tube de dentifrice. Et croyez-moi, ils ne feront plus les malins. Pour les primo-délinquants, je propose le port obligatoire de la jupe. Quant aux récidivistes, ils seront condamnés à faire pipi assis, et peut-être dans les cas les plus graves, à allaiter. Fini le bon temps, les mecs!
Je dois dire que le monde enchanté de Caroline me fiche plutôt la trouille. Heureusement, la rééducation dont elle nous menace ne se fera pas en un jour. Avant que nos libératrices aient réussi à transformer tous les mâles en bons et honnêtes camarades ou, pour parler crument, en « gonzesses », nous pourrons encore faire de nos différences l’enjeu de la tendre, cruelle et excitante guerre des sexes. En attendant l’avenir radieux que vous nous promettez, Mesdames, nous serons nombreuses à accepter de nous sacrifier. Puisque vous n’aimez pas les « machos », nom que vous donnez aux hommes qui aiment les femmes, laissez-les nous. Nous saurons non pas quoi en faire mais quoi faire avec eux – et contre eux. Tout contre.
S’il n’est pas facile de définir ce qu’est l’intérêt général, il est en revanche fort aisé de reconnaître la bouffonnerie en philosophie. La bouffonnerie de certains « philosophes » consiste à vouloir accéder à la sphère du pouvoir afin de conduire ce dernier sur le chemin du devoir. Ces intellectuels n’ont fait la preuve que d’une seule chose : l’évanescence de leurs principes derrière laquelle subsiste leur amour du pouvoir.
L’épisode Luc Ferry est l’énième illustration de cette antique entreprise. Après avoir commis une bourde mémorable notre habile professeur s’est dépêché d’en faire, comme de bien entendu, une question de philosophie morale.
Voici donc le sujet du bac devant lequel il nous faudrait plancher : comment dénoncer un méfait si la Loi sur la vie privée vous l’interdit ? Comment dénoncer une injustice si le Droit lui-même vous en empêche ? Ne sommes-nous pas en présence d’un dilemme moral, que dis-je, d’une antinomie de la raison pratique ? Adoptons un instant la position scolaire de Luc Ferry, et remarquons ceci : entre la dénonciation calomnieuse dans les médias et le silence complice, il existe une solution très simple : le signalement à la justice. Il n’est pas nécessaire d’avoir des preuves pour cela ; c’est même ce qui s’appelle laisser la Justice faire son travail. Ah, certes, on imagine sans mal qu’une histoire de pédophilie commençant par ces mots, « Le Premier Ministre m’a dit que…», eût risqué d’ennuyer ledit Premier Ministre, et son gouvernement avec. Déplaçons donc la question du ciel kantien où Luc Ferry tente de l’accrocher, et faisons-la chuter sur terre. La question ne serait-elle pas plutôt : même si cette histoire était crédible, pouvais-je m’offrir le luxe de gêner le gouvernement, moi qui travaillait pour lui ?
Mon Dieu, comme il doit être difficile de rester sur son Kant à soi quand on entre en politique au nom des grands principes… En refusant de livrer des noms tout en se disant convaincu de la crédibilité d’une telle allégation, Luc Ferry a surtout montré que l’équilibre gouvernemental vaudra toujours quelques petits silences. Pressé de se sortir de ce mauvais pas, et guère avare de contradictions, notre homme n’a de cesse de nous répéter depuis lors : « quand on n’a pas de preuves, on ferme sa gueule». Voilà une conclusion intéressante pour un gaffeur. Mais elle est un peu décevante. La véritable conclusion serait plutôt: Machiavel 1, Kant 0.
Quand on apprend la naissance du petit Marcel Canet-Cotillard et la remise du prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes à Jean Dujardin, on se dit que certains patronymes rendent la France définitivement exotique.
L’acteur a toujours incarné l’ambiance franchouillarde suggérée par son nom de famille. Dans Rio ne répond plus, son personnage, Hubert Bonisseur de la Bath, alias OSS 117, échange avec un collègue de bureau :
« – Tiens, ben tu passeras le bonjour à Grandville…
– Sans faute. Tiens à ce propos, tu as le bonjour de Comolet.
– Ce vieux Bernard ! La dernière fois qu’on s’est vus, c’était avec Charpon, Leboiser, Labouze et Delanoix. Je crois même qu’il y avait Francard. C’est pour te dire… »
Comme quoi, le nonsense so british se réfugie parfois dans le plus français des name-dropping.
Le Français moyen et le guignol
Il y a deux Jean en Dujardin : le Français moyen et le guignol. Dans le premier rôle, il se montre égal à lui-même, peut faire rire comme le ferait un cousin, un voisin ou un collègue. Dans son second emploi, Jean Dujardin compose un personnage loufoque ne lésinant sur aucune outrance pour amuser la galerie. Après trois collaborations avec Michel Hazanavicius, réalisateur de The Artist, le prix d’interprétation cannois récompense en quelque sorte le mélange de ces deux Dujardin.
Rappelons-nous le tournant des années 2000. À l’époque, on l’apercevait tous les soirs, avant les infos de France 2, aux côtés d’Alexandra Lamy. Les futurs époux incarnaient « Chouchou » et « Loulou » dans la série à sketches que nous connaissons tous[1. Un Gars/Une Fille]. S’ils étaient à eux seuls un plan marketing pour une série « proche des vrais gens », leurs saynètes ne manquaient ni de justesse ni de piquant. Cette veine du Français voisin-de-palier a ensuite été exploitée dans Mariages, ou même dans un nanar tel que Bienvenue chez les Rozes. Dujardin, qui ne se départit jamais de sa gueule terriblement crédible, s’est aussi senti obligé de passer par des rôles sérieux, pour le pire (Contre-enquête, 2007) ou le quasi meilleur (Un Balcon sur la mer, 2010).
OSS 117 et Brice de Nice, voisins de palier
Quant au Jean Dujardin guignol, il est né avec Brice de Nice. Ce personnage créé avec Bruno Salomone était repérable par sa mèche blonde, son T-shirt jaune et sa métaphysique de la vague éternelle. Jusque dans le film de James Huth (Brice de Nice, 2005), il nous faisait plonger dans la plus pure euphorie régressive des déguisements et des gimmicks en tous genres. Après un Lucky Luke plus qu’oubliable, on a peu entendu parler de ce Dujardin-là.
Il a fallu que Michel Hazanavicius fasse appel à lui dans OSS 117 pour qu’il réapparaisse sous une forme renouvelée. C’est en effet avec les deux OSS 117 que Jean Dujardin a trouvé son épaisseur d’acteur. Dans le regard d’Hazanavicius, le Français moyen est devenu un véritable pitre. Le personnage d’Hubert Bonisseur de la Bath évolue à l’étranger comme chez lui avec la classe de son époque, celle des années 1950-1960, superbement inconscient de la pesanteur de sa grâce. Dans Le Caire, nid d’espions, il commet toutes les gaffes imaginables en Égypte, toujours flanqué de son sourire expressif. Puis dans Rio ne répond plus, le décalage du personnage tourne au pur et simple carnaval. Au milieu de films marqués par le second degré, Dujardin ramène tout à la franchise de ses traits, à la littéralité de sa présence. Film muet, The Artist ne manque pas de souligner cette présence en le laissant déployer tout son potentiel burlesque.
Dujardin n’est pas Belmondo. Mais il croit l’être, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Il s’apparente plutôt, et c’est son charme singulier, au personnage d’écrivain joué par Bebel dans Le Magnifique, de Philippe de Broca. Ce comédien hors du temps s’est toujours rêvé en autre que lui-même. Il aura d’ailleurs bientôt l’occasion de briller à Hollywood puisque l’équipe de The Artist se lance, solidement armée, dans la course aux Oscars.
L’artiste tout juste primé n’est pas près de déprimer.
On sait que certaines images valent mieux qu’un long discours. Parmi les plus prisées du moment, la photo du jeune Hamza al-Khatib fait le tour du monde. Le corps tuméfié de ce jeune garçon de treize ans a été rendu à sa famille plus d’un mois après sa torture par les services de sécurité syriens. Une vidéo macabre diffusée sur Youtube restitue la violence des sévices subis, qui vont jusqu’à la mutilation. Bien entendu, les services de renseignements syriens évoquent la responsabilité de bandes armées salafistes qui seraient responsables des troubles que connaît la Syrie.
L’obsession de l’unité
Au-delà de cette tragédie, on est frappé par l’omniprésence de la thématique confessionnelle dans la propagande du Baas. Un petit tour d’horizon des cortèges pro gouvernementaux révèle l’obsession de l’unité nationale et – par réverbération- la crainte des dissensions interconfessionnelles. Sous l’orbe du nationalisme, le discours officiel syrien dissimule le fantasme négatif de l’explosion de la mère-patrie, comme en témoignent la croix et le croissant brandis avec emphase par les sympathisants du Baas. Tels des exorcistes chassant le vampire à coups d’ail et de crucifix, ils crient « Non au confessionnalisme ».
Leurs énoncés pseudo-performatifs – qui croient accomplir ce qu’ils annoncent – manipulent à qui mieux mieux la dialectique de l’Un et du multiple. L’imagerie baasiste dessine en effet une nation de citoyens rangée en rangs d’oignons derrière son chef incontesté[1. Car incontestable, of course ! « Assad ibn-al-assad » (le lion fils du lion) bénéficiant du prestige que son père Hafez, militaire de haut rang, a accumulé durant ses trente ans de règne sanglant]. Dans cette image d’Epinal, le patriotisme, l’antisionisme et quelques zestes d’arabisme socialisants servent de ferment d’unité.
Mais malheureusement pour le régime syrien, le confessionnalisme n’est pas seulement un produit d’importation. Certes, peu après la Première guerre mondiale, la France a bel et bien scindé le Levant mandataire en plusieurs petits Etats à base confessionnelle (Etat des alaouites, Etat du djebel druze, Grand Liban majoritairement chrétien, Etat d’Alep, etc.). Mais cette partition, qui reste la hantise des dirigeants libanais et syriens, prenait acte d’une séparation de fait entre les communautés[2. Ce qui n’exclut pas une stratégie de partition délibérée destinée à tuer dans l’œuf les velléités d’indépendance des nationalistes syriens].
non au confessionnalisme, non à la division
Le confessionnalisme est déjà là !
Que le confessionnalisme désigne l’ennemi idéologique d’un parti d’inspiration laïque, socialiste et nationaliste s’entend fort bien. Seulement, les tenants du statu quo politique font mine d’ignorer le confessionnalisme de fait qui mine la société syrienne. Rares sont les laïques et libres-penseurs qui refusent d’être assignés à leur communauté.
Premier pilier du système confessionnel, les affaires familiales incombent à des tribunaux religieux. En fait de mariage, les Syriens n’ont d’autre choix que l’union endogame entre membres d’une même religion, sinon d’une même communauté. L’assignation confessionnelle y est telle que, quoiqu’intra-chrétiennes, des épousailles entre un grec-catholique et une Arménienne sont considérées comme un mariage mixte. Ce sectarisme assumé par la plupart des groupes religieux ne peut que déconcerter ceux qui n’entendent pas grand-chose à l’Orient compliqué.
Chez les Druzes, cet interdit est pratiquement absolu, les unions mixtes étant bannies par leurs préceptes qui interdisent toute conversion[3. Dans le syncrétisme religieux druze, l’âme druze est censée se transmettre de la mère à l’enfant, ce qui, d’un point de vue religieux, écarte toute possibilité de conversion ou de métissage]. Certaines familles druzes rejettent catégoriquement le métissage religieux, allant jusqu’à perpétrer des crimes d’honneurs contre les jeunes filles coupables d’amour interdit, pour un alaouite, un chrétien ou un sunnite. Les juges syriens ferment globalement les yeux sur ces pratiques d’un autre âge qui constituent la face sombre du confessionnalisme. À cette exception druze près, le mariage interreligieux est néanmoins possible moyennant une conversion – à l’islam ou au christianisme selon le cas. Mais tout changement de religion entraînant la mise au ban de sa communauté d’origine, très rares sont ceux qui franchissent le pas.
Un patriotisme contre l’autre
L’habillage national du camaïeu religieux syrien est évidemment un rempart contre la guerre civile. Comme l’illustrent les slogans œcuméniques scandés par les partisans de Bachar al-Assad, l’épouvantail de la discorde reste peut-être l’unique registre d’autolégitimation du pouvoir syrien.
Le plus cossard des hiérarques baasistes est cependant conscient de l’extrême fragilité du sentiment national. À la faveur de la crise actuelle, le pouvoir vacillant de Damas tente de resserrer les rangs, mais sa base confessionnelle alaouite, druze et ismaélienne ayant partiellement rejoint la contestation, l’inquiétude le gagne à grands pas.
Dans une sorte de rivalité mimétique, les contestataires opposés à la mainmise du clan Assad sur l’appareil d’Etat reproduisent d’ailleurs les mots d’ordre anti-confessionnels du Baas. À l’heure où plusieurs villes restent assiégées par l’armée, on peut se demander et peut-être espérer que l’unité du pays se réalisera aux dépens de ceux qui la manipulent.
On les croyait disparus, ou a minima cryogénisés pour quelque temps. Mais non, les strauss-kahniens ne sont pas morts, car ils pensent encore. Cinq d’entre eux viennent même de publier une tribune dans le Monde daté d’aujourd’hui. Sous le titre « Après DSK, quel héritage conserver du strauss-kahnisme à gauche? », cinq responsables d’ « Inventer à Gauche », le courant de DSK – Michel Destot, Alain Bergounioux, Catherine Tasca, Dominique de Combles de Nayves et Alain Richard listent leur exigences politiques, s’adressant, sans le dire, au futur candidat par défait de leur parti
Sans vouloir être méchant, on ne peut pas dire que ce que nos zélotes appellent « le strauss-kahnisme » sorte très grandi de cette liste de recommandations. Tous les lieux communs du centregauchisme mou y sont listés en écriture automatique façon fiche de lecture besogneuse d’un fayot d’IEP de province.
Vous que croyez que j’exagère ? Quelques pépites au hasard: « Pour que la gauche gagne en 2012, elle doit se préparer à bien gouverner », « Les crises actuelles valident plutôt les solutions de nature social-démocrate », et autres « Il ne peut y avoir d’union monétaire durable sans des formules d’union fiscale et de fédéralisme budgétaire ».
Bref, c’est une fausse résurrection que celle des strauss-kahniens puisque leur électro-encéphalogramme est aussi plat qu’une limande passée sous un rouleau compresseur. A un détail près, tout de même, Montebourg et sa démondialisation réussissent à faire sortir nos cinq léthargiques de leur coma politique : « Penser que c’est une solution, disent-ils, serait une grave erreur ». Et Dieu sait qu’en erreurs graves, les strauss-kahniens s’y connaissent.
Qu’espère-t-on de la contemplation d’un tableau ? Qu’elle nous permette d’éprouver de la sympathie pour « les efforts et les douleurs de la vie humaine »[1. John Ruskin, Les sept lampes de l’architecture] ? C’est possible. Qu’elle ouvre devant nous une faille, au fond de laquelle la beauté de l’œuvre nous retient de tomber ? C’est probable. Qu’elle expose le spectacle de notre humanité imparfaite ? C’est certain. Les peintres qui nous intéressent chercheraient donc le beau et le vraisemblable, augmentés de quelques traits, constitutifs de notre nature, que nous aimons ignorer ? La peinture, parmi tant d’autres objets, suivrait-elle la piste, qui mène aux origines du mal, et rejoint ses compagnons d’infortune, le rire et la compassion ?
Ah nous voilà bien ! Nous souhaitions partager un moment de plaisir avec le lecteur, et nous l’assommons d’emblée sous l’ennui d’une métaphysique de vieux jouisseur, sortant, accablé, d’un laboratoire d’analyses biologiques ! Bref, nous ressentions du bonheur et de l’accablement, l’autre matin, en sortant du Petit Palais, où nous avait été révélé le grand talent d’un peintre, que nous connaissions auparavant comme dessinateur : Jean-Louis Forain (1852-1931).
Il faut imaginer Paris, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Louis-Napoléon Bonaparte, alors qu’il était prisonnier au fort de Ham (Picardie), démontra sa perspicacité politique, lorsqu’il rendit compte de l’état lamentable du prolétariat[2. Louis-Napoléon Bonaparte, Extinction du paupérisme], des ravages engendrés par la première révolution industrielle, de sa cruauté sociale, qu’il avait observés à Londres. Napoléon III ne tînt pas les promesses de Louis-Napoléon, idéaliste saint-simonien ; les grands travaux conduits par Haussmann, s’ils améliorent considérablement l’hygiène, favorisent la classe moyenne et la grande bourgeoisie. Cependant, contrairement à son homologue londonien, le lumpen parisien n’est pas systématiquement relégué dans l’atroce délabrement de taudis excentrés ; il réside souvent au cœur de la ville. Certes, il forme l’essentiel de ce qu’on nomme la « classe dangereuse », mais il se mêle, plus ou moins harmonieusement, à la population aisée. Et, la nuit, il n’en est point éloigné[3. En passant, on notera qu’il aura fallu un maire et ses adjoints « socialisants », pour accélérer la désertion de la capitale française par sa population pauvre, voire par sa classe moyenne !].
Et Forain dans tout ça ? Nous revenons à lui par la misère et le vice
Paris est la grande cité « luciférienne », qui fascinait Baudelaire, où se forme un précipité de faste, d’ambition, de défi et d’audace. C’est à Paris que s’agrègent, en une confrérie éphémère et joyeuse baptisée « bohème », des jeunes gens parfois doués, souvent brillants. C’est à Paris que se concluent des affaires considérables, que naissent des scandales « panaméens ». C’est à Paris qu’une jolie femme, sortie du ruisseau, peut espérer finir ses jours dans un hôtel particulier de l’avenue des Champs-Élysées[4. telle Liane de Pougy, courtisane fameuse, née Anne-Marie Chassaigne : devenue princesse Ghika par mariage, elle s’éteint, dans la paix du Seigneur, sous le nom de Anne-Marie-Madeleine de la Pénitence (1869-1950)]. Mais c’est aussi dans le ruisseau de Paris que roulent les filles vouées aux servitudes. La ronde de l’amour tarifé tourne sans cesse ; sur le manège, les plus prisées sont les danseuses, vieillies « dans la connaissance des dépravations parisiennes »[5. Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes], et, plus jeunes encore, plus tendres, à peine pubères, les petits rats de l’Opéra. Au foyer de la danse, les habitués mâles, souvent des messieurs prospères, viennent choisir leurs protégées, devant les mères, faussement attendries, et vraiment intéressées.
L’un de ces rats est passé à la postérité : Marie Van Goethem. Ses parents, immigrés de Belgique, se sont établis à Paris. La mère est blanchisseuse, le père taille des vêtements. Les deux Belges succombent à la funeste tentation de l’humanité : ils se reproduisent ! Trois filles naissent, Marie est la deuxième. Elle suit les cours de l’école de danse. Edgar Degas, l’un des « patrons » de l’impressionnisme, la choisit pour modèle de sa sculpture « Petite danseuse de quatorze ans », chef d’œuvre étrange : Marie y adopte la position des pieds dite quatrième, les bras dans le dos, le menton dressé, tendue, « offerte à tous en tout mignonne »[6. Guillaume Apollinaire, Marizibill]. Cette enfant triste subvient aux besoins de sa famille en se prostituant, avec le « soutien » de sa maman… Elle opère dans le IXe arrondissement, où Pigalle, au nord, et l’Opéra, au sud, attirent la grande débauche parisienne ; le premier, sur le mode populaire, le second, sous les ors et les stucs des cafés mondains du boulevard des Italiens. Marie, chassée de l’Opéra, disparaît : on perd sa trace sur le trottoir.
Dans les tableaux de Forain, comme dans ceux de Degas qui fut son initiateur, les hommes sont vêtus de noirs ; tels de gros insectes, ils tournent autour des ballerines, s’illusionnant de leur pouvoir de séduction physique. Grand bourgeois réservé, artisan raffiné de la révolution dans l’art, sensible à la misère sociale et par ailleurs réactionnaire, méprisant le spectacle de la nature, Degas voulut saisir l’élégance de ses contemporains, le mouvement de leurs corps dans l’espace urbain, la grâce des chevaux de course, la splendeur fugace d’une tête féminine inclinée… Il vient au foyer de la danse pour y analyser la technique du ballet. Plus voyou, plus féroce, Forain suggère le sordide commerce de concupiscence et de chair fraîche qui se tient dans ce temple laïque.
Mais chez un peintre, les intentions ne sont pas tout, la manière est essentielle. Celle de Forain, est foudroyante. Le décor où évoluent ses personnages lui importe peu, il n’est qu’un fond, identifiable mais dépourvu de détail. Ce qui anime son pinceau, c’est la vie « moderne», et la comédie humaine, ses parades, son arrogance, ses humiliations.
Jean-Louis Forain fut un intime de Verlaine, qui lui présenta un jeune homme à l’humeur narquoise et à l’esprit acide: Arthur Rimbaud. Il partagea avec ce dernier, quelque temps, un pauvre « gîte », rue Campagne-Première (XIVème arrondissement), qu’il abandonna pour un lieu plus propice à ses activités, ainsi qu’en témoignent ces quelques mots, adressés à Rimbaud à Charleville en avril 1872 : « […] dis-moi si tu t’amuses là-bas. Moi je compte avoir mon atelier à la fin de la semaine prochaine. / Adieu. Ecris vite. Ton ami. L. Forain. » Comme tant d’autres, Forain eut une sorte de « coup de foudre » pour le jeune Arthur. Génie sauvage, agressif, il réalisait l’idéal anarchiste, colérique, environné d’alcool et d’excès, que partageaient alors les trois hommes. Longtemps après, il écrivait à Paul Verlaine : « Mon cher Verlaine, c’est sans doute samedi dans la soirée que je viendrai te serrer la main et causer avec toi. J’ai pour l’instant tant de choses en train […] Où est le temps où nous t’attendions Rimbaud et moi dans le petit café de la rue Drouot ? »
La biographie d’un homme comporte des zones d’ombre, et apporte son lot de déceptions à ses admirateurs, voire à ses proches. Celui que Rimbaud et Verlaine surnommaient Gavroche fut, lors de l’affaire Dreyfus, un antisémite virulent. Allié à Caran d’Ache, il fonda le journal Psst, où il dénonçait le « péril juif » avec un terrible entrain.
Cela ne doit pas vous décourager ; pressez le pas jusqu’au Petit Palais, un grand peintre vous y attend !
Jean-Louis Forain, La comédie parisienne, Petit Palais, Paris 75008. Jusqu’au 5 juin
La pire chose qui puisse arriver à un homme n’est pas de faire son intéressant, mais d’être pris en train de le faire. C’est ce qui est arrivé à Luc Ferry l’autre soir dans le « Grand Journal » de Canal +. Comme il n’avait rien à dire – ce qui lui arrive souvent –, l’ancien ministre de l’Education nationale a cru bon d’évoquer un « ministre qui s’est fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons », avant d’ajouter : « J’ai des témoignages des membres de cabinet au plus haut niveau et des autorités de l’Etat au plus haut niveau… Si je sors le nom maintenant, c’est moi qui serai mis en examen et à coup sûr condamné, même si je sais que l’histoire est vraie. »
Les réactions ne tardent pas. Les uns taxent Ferry de délateur doublé d’un menteur ; les autres le somment de donner un nom. Il revient et explique à lexpress.fr : « Je n’ai aucune preuve, ni aucun fait précis sur cette affaire, mais à l’époque où j’étais ministre, j’en ai entendu parler. »
On le croyait philosophe, on le retrouve concierge
Donc, hier, Luc Ferry certifiait publiquement avoir eu vent d’un crime. Il excipait même d’un argument d’autorité pour justifier la véracité de ses allégations : « au plus haut niveau », on savait. Vingt-quatre heures plus tard, tout devient flou, vague, incertain. Sous son petit crâne, tout se brouille jusqu’à ce qu’il reconnaisse n’avoir jamais fait que colporter un bruit de chiottes. On le croyait philosophe, on le retrouve concierge. Il n’y a pas d’âge pour entamer une reconversion professionnelle.
Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel de la pensée ferryée (un ferry fait du cabotage, Ferry fait du cabotinage) réside dans l’emploi de l’expression « partouze avec des petits garçons ». Qui veut bien apprendre la vie à Luc Ferry ? Qui se dévoue pour l’amener dans un club échangiste – pas pour baiser, juste pour voir et apprendre à distinguer un baisodrome d’une halte-garderie ? Qui lui dévoile qu’une partie carrée peut être autre chose qu’un tableau de Watteau ? Qui lui fait comprendre que le cul, même partouzé par un régiment de légionnaires en rut, ça se passe entre adultes consentants ? Et que, dès lors qu’il est question de « petits garçons », ce n’est plus de banale bandaison qu’il s’agit, mais de crime.
Donc, cher Luc Ferry, quand un Monsieur, eût-il un maroquin, colle son zizi tout dur dans le fion d’un môme, fût-il marocain, ce n’est pas de simple touche-pipi qu’il s’agit. C’est un abus sexuel sur mineur. Et c’est passible de la Cour d’Assises. Que les actes se soient produits au Maroc ne change rien : la France s’est dotée, à l’instar du Canada et de la Belgique, de lois d’exception, qui autorisent les magistrats à poursuivre tout Français qui se serait rendu coupable d’un tel acte partout dans le monde.
Quant à celui qui apprend qu’un crime a été commis et ne saisit pas l’autorité judiciaire, il encourt les foudres de la loi : notre Code pénal punit la non-dénonciation de crime de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Rachida Dati a eu le malheur de rappeler ce petit point de droit. Luc Ferry a aussitôt rétorqué que l’ancienne Garde des Sceaux ne connaissait rien à rien, qu’il ne pouvait pas saisir la justice puisqu’il n’avait pas été témoin et ne disposait pas de preuves. Mais alors, en vertu de quoi va-t-il caqueter à la télé s’il n’est au courant de rien ? Apprenons à ce type prêt à dire n’importe quoi du moment où sa trombine passe dans le poste à ne plus parler la bouche pleine !
Le Parquet de Paris a décidé, d’ailleurs, de se saisir de l’affaire. Une enquête préliminaire a été ouverte hier soir. Que donnera-t-elle ? Nul ne le sait. Apprendra-t-elle à Luc Ferry à fermer sa gueule quand il n’a rien à dire ? Rien n’est moins sûr.
Marine Le Pen et Filip Dewinter, ténor du Vlaams Belang, le parti nationaliste d’extrême droite en Flandres, se sont rencontrés à Bruxelles le 24 mai dernier. Et Marine est contente ! Il est trrrès bien ce Filip. Il partage avec elle plein de chouettes idées sur l’immigration et la sécurité.
Tellement bien que Marine n’a rien trouvé à redire sur les pratiques quotidiennes et les propositions-phares du Vlaams Belang. Quelques exemples ? La non-nomination des maires élus démocratiquement parce qu’ils ont osé envoyer des convocations électorales en français, la fermeture d’écoles, bibliothèques et centre culurels francophones, l’interdiction pour les commerçants de coller cette horrible langue de Voltaire sur leurs petites étiquettes, l’interdiction de vendre un bien immobilier à un francophone, l’impossibilité pour un francophone d’avoir accès à un logement social, la proposition d’amnistie des anciens nazis, avec indemnisation à la clef s’il vous plaît, les livres d’histoires tronqués, la négation des 90% de francophones de Bruxelles…
On arrête là, c’est une brève !
Pas de commentaire de Marine non plus sur les les sympathiques slogans du Vlaams Belang : « Que la Belgique crève! », « Rats wallons, pliez bagages! »
Ah, on me dit dans l’oreillette que Marine prétend qu’elle n’est pas au courant et que finalement, ce que fait le Vlaams Belang en Belgique ne la regarde pas.
Tout ce qu’elle sait, c’est que c’est vraiment un chouette bonhomme, ce Filip.
On apprend cette semaine qu’ils remettent le couvert, en se proposant cette fois-ci de servir la cause du dictateur Kadhafi : Dupont et Dupond se sont rendus à Tripoli le week-end dernier afin de préparer un dossier judiciaire au nom des victimes des frappes de l’Otan, et de déposer une plainte contre Nicolas Sarkozy pour… crimes contre l’humanité. Pas moins. Roland Dumas – qui voit l’intervention de l’Otan comme une « agression brutale contre un pays souverain » – a par ailleurs précisé que le duo d’amuseurs troupiers serait prêt à défendre Kadhafi devant la Cour Pénale internationale si cela était nécessaire, afin de « briser le mur du silence ». Naturellement, la consternation est le sentiment qui domine… Le plus difficile dans la vie d’un homme est de savoir quitter la scène sans inélégance. A 86 et 89 ans, les deux briscards auraient pu choisir une sortie plus honorable que ces combats filandreux.
Comme le disait Alain Bashung dans Gaby : « Ça fait frémir… faut savoir dire stop ! »
Le sang des martyrs exige la peine capitale, photo : Maggie Osama
Près de trois mois après la chute des Moubarak, les Egyptiens bénéficient d’une plus grande liberté politique mais manquent de presque tout le reste. Hier encore, certains discours politiques évoquaient 1789. Quelques semaines plus tard, l’évolution de la situation rappelle de plus en plus la grogne de 1792.
Pénuries multiples
El-Sayyed El-Badawi, chef du Wafd el Jadid – principal parti d’opposition autorisé sous Moubarak – parle de « complots de l’extérieur et de l’intérieur » en pointant du doigt les « rescapés de l’ancien régime et leurs affidés qui s’infiltrent partout, mettant en danger la révolution ». Ces accusations fournissent un habillage politique au constat plus terre-à-terre tristement partagé par tous les Egyptiens. « Nous sommes à deux doigts d’une faillite. L’économie va très mal. Le PIB a chuté de 40% et le simple citoyen ne peut même plus se payer un plat de fèves[1. Appelé foul dans le texte, du nom du plat national égyptien équivalent symbolique du pain] » explique El-Badawi.
Passé le lyrisme de la révolution Facebook-McDo, l’heure des affamés a sonné. Les Egyptiens ne déplorent pas encore de pénurie de fèves mais l’essence commence à manquer : les files d’attentes s’allongent dans les stations-service tandis que le marché noir de gasoil prospère.
Tout cela a déjà un effet très concret sur le prix des denrées alimentaires. L’approvisionnement en farine[2. Dont l’Egypte est l’un de plus gros importateurs mondiaux], acheminée par camion des ports vers les boulangeries, pose déjà de sérieux problèmes dans certaines régions. Dans un registre plus anecdotique mais tout aussi symptomatique, les pêcheurs ont augmenté le prix de vente des poissons pour répercuter le renchérissement du gasoil. Face à la tension qui monte, l’Etat accuse les employés des stations-services de générer des pénuries artificielles afin de pouvoir revendre le carburant au marché noir.
Les Moubarak, nouvelle soupape de sûreté
Les procédures judiciaires déclenchées contre la famille Moubarak – Hosni, Suzanne, leurs deux fils Alaa et Gamal ainsi que les autres figures de proue de l’ancien régime – servent de soupapes de sûreté au nouveau régime. Les nouveaux maîtres de l’Egypte tentent, par cette stratégie de diversion, de dériver la colère populaire vers « la bande des quatre » accusée d’avoir pillé le pays ces trente dernières années.
Reste que pour l’instant, il est difficile de nier que la « Révolution du 25 janvier » a eu sur l’économie un impact désastreux qui, à lui seul, explique les difficultés récentes du pays.
Au manque à gagner imputable à la fermeture provisoire du canal de Suez et aux nombreux sabotages des gazoducs acheminant le gaz égyptien vers la Jordanie et Israël, il faut ajouter trois problèmes nouveaux qui promettent d’être durables :
– La crise libyenne a réduit au chômage quelques centaines de milliers de travailleurs égyptiens.
– Les investissements étrangers enregistrent une baisse notable
– Le tourisme, qui est l’une des principales sources de devises, s’effondre : en mars, seulement 500.000 étrangers ont visité le pays, contre environ 1,3 million en mars 2010, ce qui représente une chute de 60 %. La froideur de ces chiffres cache une multitude de petits désastres, plusieurs millions d’Egyptiens vivant de l’argent des touristes.
La stabilité : un élément clé
Les efforts des généraux pour stabiliser la situation, redresser le tourisme et rassurer les investisseurs se heurtent à une difficulté endémique dont les conséquences se font sentir au quotidien dans l’Egypte postrévolutionnaire : la réforme des services de sécurités intérieurs, discrédités quand ils n’ont pas été purement et simplement démantelés, a créé une véritable anarchie. Situation aggravée par le fait que, comme en Irak, en 2003, nombre d’Égyptiens soupçonnent certains anciens agents de sécurité de s’être reconvertis dans les trafics et la délinquance en constituant des groupes mafieux. Ces bandes violentes sévissent dans plusieurs quartiers désertés par l’Etat depuis la Révolution.
En même temps, on assiste au déploiement d’une forme de démocratie directe, sympathique mais pour le moins naïve. Devenue le théâtre d’une contestation permanente, la place al-Tahrir voit les cortèges et les revendications se succéder : les familles des disparus de la révolution, les dentistes mal payés, les militants anti-corruption et autres sympathisants virulents de la cause palestinienne défilent à tour de rôle.
Les missi dominici du pouvoir essaient d’obtenir des crédits étrangers et de négocier le rééchelonnement de la dette égyptienne. Grâce à la bienveillance des institutions et des Etats prêteurs, ils devraient parvenir à desserrer l’étau financier, donc à gagner du temps. Mais cette bouffée d’oxygène ne règle rien, tant il est vital pour le pays de jeter les bases d’une reconstruction et d’un développement durables, garants de la stabilité à long terme. Seul un pouvoir investi d’une véritable légitimité démocratique – quel que soit le sens que les Egyptiens donneront à cette notion – pourra durablement restaurer la confiance et la paix civile, conditions sine qua non du retour des touristes et des investisseurs.
Autant dire que l’exaltation des journées révolutionnaires semble bien loin – même si dans nos contrées on continue à préférer, à l’examen prudent d’une réalité complexe, la pensée magique d’un « Printemps arabe » qui marquerait l’entrée glorieuse de l’Orient compliqué dans la modernité politique inventée en Occident. Seulement, aussi profondes et légitimes soient-elles, les aspirations des peuples au changement ne garantissent pas que l’Histoire peut brûler les étapes. Les dernières semaines prouvent, si besoin était, que le processus sera long, difficile et incertain. De ce point de vue, la situation de l’Egypte aura valeur de test. Si elle ne parvient pas à sortir du chaos postrévolutionnaire en se dotant d’institutions stables – et aussi démocratiques que possible – elle pourrait connaître, après son « 1792 », un remake sanguinaire de « 1793 ».
C’est décidé : je demande l’asile politique en Arabie saoudite. C’est que, voyez-vous, je vivais en enfer et je ne le savais pas. Et si ça se trouve, vous non plus chères lectrices. C’est sans doute la preuve qu’on est aliénées, confites dans notre soumission aux hommes, bref volontaires pour la servitude. De vraies gourdes quoi.
Heureusement, la presse est là pour éveiller nos consciences. « Marre des machos ! », proclamaient hier, en « une » de Libé, quelques politiques du « beau sexe » – mince, « beau sexe », c’est sexiste, non ? Aujourd’hui, c’est l’Obs qui dénonce cette horrible « France des machos ». Et depuis deux semaines, l’inénarrable Caroline de Haas, présidente de « Osez le féminisme », recense inlassablement sur tous les plateaux les multiples avanies dont sont victimes les Françaises. La preuve, c’est que des milliers de femmes se rendent chaque jour dans son commissariat numérique, défonçant le « plafond de verre et de honte »[1. « Lumière crue », Nicolas Demorand, Libération, 30 mai 2011. Et comme je suis bonne fille et que ça vaut le coup, je vous donne l’adresse] pour raconter, enfin, l’horreur d’une « vie de meuf ». J’aimerais bien savoir pourquoi leur manif parisienne n’a rassemblé que 300 personnes, il doit y avoir des traitresses qui passent le dimanche avec leur Jules – ou leur Julie. Salopes ! Aïe, encore une gaffe, il faut vraiment que je me soigne.
D’accord, je ne devrais pas ironiser. Vous croyez que c’est marrant d’être une femme, j’aimerais bien vous y voir. On se permet tout, de leur dire qu’elles ont de beaux yeux ou que leur parfum sent bon, parfois les invite à dîner avec des arrière-pensées pas jolies jolies, vous imaginez le traumatisme (oui, oui, il y a aussi des histoires sordides, je suis au courant, mais ce n’est pas le sujet). Je me demande bien pourquoi elles claquent autant de fric dans des fanfreluches, ces dindes. Attention, j’ai pas dit qu’elles provoquaient. Prétendre que les femmes jouent parfois de leur charme pour obtenir une information ou un job, ce serait vraiment le comble de l’abjection. La victime transformée en coupable, on connaît la chanson. Non, si de nombreuses femmes arborent de jolis décolletés et se torturent avec de hauts talons, ce n’est certainement pas pour plaire. C’est qu’elles ont beau être moins bien payées que les hommes, du fric, elles en ont trop. Qu’elles m’envoient donc ces robes qui leur valent tant d’humiliations. Et les Louboutin avec. Mes copines et moi, on leur trouvera bien un usage.
Comme ces harpies, mâles et femelles, qui depuis quelques jours, appellent au djihad (ou si vous préférez à la croisade) contre les « machos », sont totalement dépourvues d’humour, je précise que je suis attachée à l’égalité entre les sexes. Et il ne m’a pas échappé qu’elle était loin d’être parfaite. Mais enfin, jusqu’à ces derniers jours, quand je pensais à mes grands-mères, je me disais naïvement que nous pouvions être fiers des progrès accomplis en une ou deux générations. Et plus fiers encore d’avoir conquis cette liberté sans renoncer aux plaisirs et aux tourments des relations entre les sexes. Pardonnez-moi, je ne savais pas. Peut-être que je ne voulais pas savoir.
Qu’on ne croie pas qu’il s’agit d’histoires de bonnes femmes. Heureusement, il se trouve des hommes – je n’ose pas dire des hommes des vrais ils le prendraient mal -, pour défendre cette sainte cause. Par exemple, Jean Quatremer, journaliste à Libération, devenu une star planétaire parce que lui, il avait prévu l’affaire DSK et même qu’il avait écrit, au moment de sa nomination au FMI, que ça finirait mal – il a paraît-il reçu 100 demande d’interviews depuis l’arrestation de l’ex-futur Président. Ou Nicolas Demorand, le directeur de Libé, qui dénonce ce « monde de vieux hommes blancs » qu’est la politique française – un peu comme la rédaction de Libé. Lui, s’il est patron, c’est parce qu’il est vachement intelligent. L’ennui, c’est que dans quelques années, lui aussi sera un « vieux homme blanc ». Au fait on en fait quoi de ceux-là ? Camp de travail, expulsion sur la lune ? En tout cas, comme il n’est pas absolument certain que de jeunes mâles pas blancs présenteraient de meilleures garanties de non-machisme, peut-être faudrait-il réserver l’éligibilité aux femmes, pas trop vieilles et pas trop blanches si possibles, qui comme chacun sait exercent le pouvoir avec bonté et mesure, ne piquent pas dans la caisse et ne lorgnent pas avec concupiscence le premier godelureau qui passe.
Je dois être particulièrement obtuse parce que je n’ai toujours pas compris comment, de l’affaire DSK, on en était arrivé à faire le procès de tous ces branleurs qui pensent qu’à ça et sont infichus de passer l’aspirateur – eh les gars, il faut commencer par le brancher. Je ne vois pas le rapport entre une tentative présumée de viol, une blague un peu « salon du camion », un mot doux et le refus de faire la vaisselle. Y aurait-il une pente glissante allant de l’un à l’autre ? En ce cas, les filles, soyez attentives : si votre Jules a tendance à être frappé de surdité quand vous le sommez de sortir la poubelle, il n’est pas exclu qu’il finisse par vous tabasser.
À quelque chose scandale est bon, affirme Demorand, ravi que « la parole se libère » – c’est marrant, parfois il s’étrangle de colère parce que les tabous sautent. J’avoue que toutes ces paroles en libertés, ça ne me plait pas tant que ça. Parce que si la parole libérée, c’est ce festival de récriminations, j’aime autant qu’on la remette en taule tout de suite, la parole. Cette bouillie où se mélangent injustices réelles et fantasmes victimaires, crime et érotisme, violence et séduction, invite et contrainte, inégalité salariale et grivoiserie, risque de peser longtemps sur nos estomacs.
D’accord, il faut toujours que je dise du mal. Je n’irai pas jusqu’à nier, cependant, que l’affaire DSK a au moins eu un effet vertueux en nous obligeant à regarder en face le véritable scandale : le partage des tâches domestiques qui, comme l’écrivait mon ami Muray « demeure depuis quinze ans totalement statique »[2. « Ce que j’aime », Minimum Respect, Les Belles Lettres, 2003]. C’est la grande affaire de Caroline de Haas, celle qui « ose le féminisme » – pendant que nous, on tremble tellement devant les hommes qu’il nous arrive de consentir au massage de pieds. L’égalité face au ménage, c’est son truc à Caroline. Le combat de sa vie. Sur le plateau « Ce Soir ou Jamais », alors qu’elle brandissait de très sérieuses études statistiques sur ce sujet fondamental, je lui ai proposé de créer une « Brigade des plumeaux » – sans lui arracher une ébauche de sourire, on ne peut quand même pas rire de tout, et surtout pas avec une n’importe qui comme ma pomme. Du coup, j’ai oublié de lui faire part de mon observation empirique qui est qu’en la matière, nos ennemis les hommes disposent d’un léger avantage de départ : leur résistance à des conditions hygiéniquement douteuses est souvent plus grande –ce n’est pas une loi, car on rencontre de nombreux maniaques de sexe masculin.
Mais je reviens au combat de Caroline, qui ne semble pas décidée à être ma copine. Mon ami Desgouilles suggère, pour améliorer la situation, l’installation de pointeuses dans tous les logis de France[3. Grâce à David, j’apprends qu’après notre petit échange, elle a envoyé ce tweet (en bonne réac, je ne tweete pas) : « Ouf. Vous conseille pas Elisabeth Lévy pour vos soirées. Par contre, si vous avez du ménage, elle a l’air d’aimer ça. » Finalement, je suis injuste, elle est drôle comme tout Caroline]. Pardonne-moi, cher David, mais je crois que j’ai trouvé mieux. La solution imparable. Equipons chaque foyer une des ces caméras de vidéo-surveillance dont nous ne voulons pas dans nos écoles. Parce que si nos bambins sont innocents, nos mâles sont coupables. Comme ça, on saura enfin qui ne rebouche pas le tube de dentifrice. Et croyez-moi, ils ne feront plus les malins. Pour les primo-délinquants, je propose le port obligatoire de la jupe. Quant aux récidivistes, ils seront condamnés à faire pipi assis, et peut-être dans les cas les plus graves, à allaiter. Fini le bon temps, les mecs!
Je dois dire que le monde enchanté de Caroline me fiche plutôt la trouille. Heureusement, la rééducation dont elle nous menace ne se fera pas en un jour. Avant que nos libératrices aient réussi à transformer tous les mâles en bons et honnêtes camarades ou, pour parler crument, en « gonzesses », nous pourrons encore faire de nos différences l’enjeu de la tendre, cruelle et excitante guerre des sexes. En attendant l’avenir radieux que vous nous promettez, Mesdames, nous serons nombreuses à accepter de nous sacrifier. Puisque vous n’aimez pas les « machos », nom que vous donnez aux hommes qui aiment les femmes, laissez-les nous. Nous saurons non pas quoi en faire mais quoi faire avec eux – et contre eux. Tout contre.