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Successeur du Christ et Président du Globe Terrestre

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Les requêtes émises par Anders Breivik (faire abdiquer le roi, être nommé à la tête de l’armée, être expertisé par des psychiatres japonais qui, contrairement aux norvégiens, ont le sens de l’honneur etc.) m’ont remémoré ce dadaïste allemand, Johannes Baader qui, lui, s’était proclamé Successeur du Christ et Président du Globe Terrestre, ainsi qu’ «  étoile la plus brillante » du Club Dada berlinois. Il évoluait dans sa propre irréalité où sa toute-puissance ne supportait aucune résistance.

Cécile Bargues trace un portrait saisissant de Johannes Baader dans l’excellente revue Lunapark (printemps 2011) dirigée par Marc Dachy. Avis aux amateurs, on y trouve également des lettres inédites d’Arthur Cravan. Comme Breivik, Baader estimait que nul ne pouvait lui disputer sa suprématie et certainement pas les généraux allemands qui n’étaient à ses yeux que des marionnettes dont il tirait les fils. Baader ne craignait rien : il disposait d’un certificat médical attestant de sa folie, certificat établi par Ludwig Binswanger, qui lui donnait l’incommensurable avantage de lui ôter la responsabilité de ses actes (il ambitionnait de faire sauter Weimar).

Il avait la certitude de se situer au-dessus de la loi des hommes, intouchable, divin, royal. De temps à autre, il s’offrait un petite annonce dans la presse comme celle-ci : « Johannes Baader, Successeur du Christ, descendu des Cieux, a l’honneur de recevoir chez lui trois jours par semaine, lundi, mercredi et samedi toute personne désireuse de lui poser des questions sur n’importe quel thème. Il recevra les visiteurs dans sa tenue de gala : tout nu ».

A la fin de sa vie, il écrivit plusieurs lettres à Hitler, lui ordonnant de rendre le pouvoir à qui de droit, c’est-à-dire à lui-même. La Gestapo l’enjoignit fermement de cesser cette correspondance, mais il continua. Il fut alors placé dans un « camp de redressement ». Il acheva sa carrière de Successeur du Christ dans un asile de vieillards, où il mourut en 1955, à soixante-dix-neuf ans.

 

La tyrannie de la mixité

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Adam Sandler, Rien que pour vos cheveux

Dans quelques dizaines d’années, il n’existera plus de témoin vivant de l’époque où les établissements d’enseignement séparaient les garçons et les filles à partir du cours préparatoire jusqu’au baccalauréat.
Aujourd’hui, on relègue cette pratique dans le cimetière des archaïsmes dont la société française s’est fort heureusement libérée au siècle dernier, comme l’interdiction de la contraception et de l’avortement ou le droit de vote réservé aux électeurs de sexe masculin.
Ceux qui l’ont vécue, et y ont trouvé quelque agrément, sont priés de garder pour eux leurs radotages. Les plus indulgents des membres des générations élevées dans la mixité scolaire mettent cette bizarre nostalgie sur le compte de l’idéalisation a posteriori par les anciens du temps de leur jeunesse.

Comment leur faire comprendre que l’éloignement relatif de l’objet du désir, enfermé six heures par jour dans le lycée de filles voisin, nous épargnait de le voir dans des situations triviales ? Que le repérage furtif de potentielles petites camarades de jeux interdits, à la sortie de ce même lycée, suivi d’une stratégie de prise de contact subtilement élaborée, n’était pas la moins délicieuse des activités périscolaires ?

Mais il faut nous résigner : le mélange des garçons et des filles à l’école est un fait irréversible, sauf dans les établissements gérés par des fanatiques ultrareligieux. D’ailleurs, voudrait-on rétablir la séparation que Bruxelles ne tarderait pas à nous remonter les bretelles…

Reste une question : la mixité a-t-elle favorisé des relations plus sereines entre les enfants et adolescents des deux sexes ? La corporation des sciences humaines et sociales est, comme de coutume, fort divisée sur le sujet, nous permettant ainsi de laisser libre cours à notre subjectivité de témoin d’une époque révolue.

Après la suppression de la conscription et l’ouverture aux femmes de la carrière militaire, les lieux et institutions où les hommes se retrouvent entre eux disparaissent progressivement de la Cité − à l’exception des endroits où se déploie la sociabilité gay, mais cela est une autre histoire.[access capability= »lire_inedits »]

Des « sœurs » au Grand Orient de France

Cherchez, par exemple, dans nos métropoles, nos villes grandes, moyennes et petites, un salon de coiffure où il vous sera épargné le spectacle de dames de tous âges la tête enduite de produits assez peu ragoûtants et ornée de papillotes ridicules. Je suis gêné pour elles en entrant dans une boutique établie sous une enseigne subtile genre Créa’tifs ou Design’Hair[1. Je souscris totalement à la proposition suggérée par l’excellent François Rollin, l’humoriste de 17h55 sur France Culture, de former des commandos allant barbouiller de peinture noire toutes enseignes de salons de coiffure osant les mots-valises avec « tif » et « hair »], de les rencontrer dans un état où elles ne souhaitent assurément pas être surprises par un monsieur, pas même leur mari ou amant. Mais comment faire autrement ? Les salons de coiffure réservés aux hommes sont en voie d’extinction. Il en existe encore quelques-uns, dont un bienfaiteur de l’humanité masculine devrait faire une liste consultable sur Internet…

Pour les Parisiens, je ne peux que vous conseiller le tout petit salon de Daniel Liger, 67 cours de Vincennes, à deux pas, cela ne s’invente pas, de la rue Lucien et Sacha Guitry. Les deux merlans qui s’activent derrière les fauteuils en moleskine à l’ancienne ne laissent pénétrer aucune femelle au-delà du seuil et couvrent de quolibets celles qui se permettent de donner des directives concernant le traitement de la chevelure de leur mari ou de leur fils. L’âge de la retraite s’approchant, ce salon fera bientôt partie du Paris disparu, comme les tripiers ou les bougnats qui vendaient du vin et du charbon. Le CAP de coiffeur pour hommes a été supprimé : l’homme n’est plus qu’une option d’un diplôme transgenre.

Une à une, les forteresses de la non-mixité ont été prises d’assaut et investies par des avant-gardes, puis des bataillons de dames et de demoiselles estimant, le plus souvent à juste titre, qu’elles disposaient de toutes les qualités pour occuper des fonctions jusque-là réservées aux messieurs. L’économie y trouve son compte, certes. Qui se plaindrait de bénéficier des services d’égoutières compétentes ou de gardes républicaines capables, aussi bien que leurs collègues masculins, de monter un cheval au trot tout en sonnant le clairon sans fausse note le 14 juillet sur les Champs-Élysées ? D’ailleurs, le Grand Orient de France vient de rendre les armes et d’autoriser ses loges à initier des « sœurs », en dépit de la farouche résistance d’une vieille garde submergée par l’assaut final des « progressistes » : tout un symbole.

L’envie des hommes ordinaires : un peu d’entre-soi

Soyez honnête : le moins misogyne des mâles ne ressent-il pas, de temps à autre, une petite envie de faire un break dans cette mixité imposée dans sa vie professionnelle, sociale, culturelle, politique ? Quelques sports virils permettent, certes, de s’extraire, le temps d’un après-midi, du regard panoptique des femmes, mais que faire quand l’âge et son cortège de maux et de handicaps vous interdisent les joies de l’entrée en mêlée et l’ineffable plaisir de recevoir ou de donner quelques gnons invisibles par l’arbitre ?

Si l’on fait le compte des lieux garantissant 100 % de non-mixité, le choix est plutôt réduit : vous pouvez tenter d’intégrer l’équipage d’un sous-marin nucléaire (déconseillé aux claustrophobes), la Légion étrangère (c’est spécial…), un établissement géré par l’administration pénitentiaire (à éviter autant que possible) ou vous offrir une retraite dans un monastère obéissant à la règle de saint Benoît (se dépêcher avant leur fermeture, faute de vocations monacales nouvelles).

Les Anglais, me direz-vous, ont réussi a préserver, pour les membres masculins des classes supérieures, ces fameux clubs fermés aux dames où les gentlemen peuvent donner libre cours à leurs bas instincts de buveurs churchilliens, échanger avec leurs amis de misérables propos misogynes qui soulagent, bref se conduire comme de parfaits goujats sous l’œil impassible du butler. Malheureusement, ces établissements ne supportent pas la transplantation hors des brumes londoniennes.

Notre seul espoir est que le capitalisme découvre que cette modeste envie qu’ont les hommes ordinaires d’un peu d’entre-soi est un marché qu’il saura satisfaire, avec le génie qu’on lui connaît.[/access]

Rien que pour vos cheveux [Version non censurée]

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It’s not the economy, stupid !*

Manifestation du Tea Party devant le siège du Congrès à Washington.

ll y a encore une semaine , l’économie mondiale présumait que les Etats-Unis seraient toujours capables de rembourser leur dette en temps et en heure. Leur prêter de l’argent présentait donc un risque zéro, d’autant que la note de la dette américaine était réputée encore meilleure que les évaluations des agences de notation. On croyait les Etats-Unis « au-dessus de la mêlée financière », voire méritant une note de « AAAA », comme le disait le milliardaire Warren Buffet, aussi célèbre pour son sens de la formule que pour son flair de magnat des affaires. En fait, Buffet disait tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas : le jour où les Etats-Unis ne pourraient plus payer leur dette, leurs créanciers seraient en train de manger des conserves au fond de leurs abris anti-atomiques car la faillite de Washington amènerait l’Apocalypse financière et économique.

Au beau milieu de l’affolement suscité par la décision de l’agence de notation Standard & Poor’s de baisser la note de la dette américaine (du maximum AAA à AA+), il ne faut pas oublier que, malgré une dette abyssale, les Etats-Unis restent un pays richissime et puissant dont la « valeur nette » (c’est-à-dire les biens, moins la dette) reste énorme. La dette américaine représente à peu près 84 % du PIB, deux fois plus qu’à la fin de l’époque Clinton, mais presque autant que la dette de la France qui, elle, garde son éclatant « AAA ». Mais les Etats-Unis gardent un sérieux atout : les impôts y représentent à peu près un quart du PIB contre plus de 40 % en France et 37 % en Allemagne. Les Américains ont donc un important potentiel de remboursement et selon les calculs de la Maison Blanche, une augmentation d’impôts de 25 % (de 24 % à 30 % du PIB) permettrait au gouvernement fédéral américain, même dans l’hypothèse d’une croissance molle, de ramener la dette à des proportions plus saines en deux décennies.

L’absurdité économique de la décision de S&P est patente : des sociétés comme Microsoft et Exxon-Mobil, entreprises certes privées mais qui dépendent néanmoins du gouvernement américain qui leur assure l’environnement et les infrastructures (éducation, législation etc.) nécessaires à leur existence et développement, sont aujourd’hui, avec leurs « triple A », mieux notées que lui ! Et quand on regarde les Etats qui ont gardé leur note parfaite, cela tourne à la farce : selon S&P, ceux qui prêtent aux Etats-Unis d’Amérique prennent un risque plus important que les créanciers du Lichtenstein, le Luxembourg, Hong-Kong ou Singapour… Même la note du Koweit, écrasé en 48 heures par l’Irak, n’est inférieure que d’un cran de celle de l’Etat qui l’a secouru.

Moody’s, une autre agence de notation qui, avec S&P, fait la pluie et le beau temps dans ce secteur, s’est d’ailleurs bien gardée de suivre ses confrères de S&P et continue à accorder à la dette des Etats-Unis le « triple A ». En dépit des apparences, les marchés, eux non plus, n’ont pas vraiment suivi S&P car le taux de rémunération des obligations émises par le trésor américain a baissé pour atteindre le seuil de 2,34 %.

La décision de S&P est donc éminemment politique, ce qui est tout à fait légitime. Une agence de notation, au service des prêteurs, est obligée de prendre en compte la dimension politique avant de dire à ses clients quelle chances ils ont de récupérer leur argent s’ils décident de financer tel ou tel gouvernement et en conséquence quel prix (taux d’intérêt) il faut demander pour compenser le risque. Ainsi, on peut en déduire du jugement de S&P qu’ils ne croient pas le système politique américain capable de prendre les décisions nécessaires pour maîtriser la dette. Nécessaires selon qui ? Mais pour qui se prennent-ils ces analystes ? Sauf que ces mesures sont aussi nécessaires pour les élus américains !

Chez S&P, on a bien suivi les négociations sur le plafond de la dette et le consensus qui s’en dégagé : n’importe quel accord devrait comprendre une augmentation d’impôts, au moins sur les hauts revenus. Les leaders Républicains avec à leur tête John Boehner, président de la Chambre des représentants des États-Unis, le savent et les leaders de la communauté des affaires comme Warren Buffet et Bill Gates le disent : les riches américains ne paient pas assez. Sauf que ces mêmes analystes chez S&P jugent en même temps, qu’une telle politique est aujourd’hui impossible à adopter.

Les tractations entre la Maison Blanche et le Congrès ont démontré que le pouvoir ne s’exerce plus sur la colline du Capitole à Washington mais chez les « desperates housewives » du Tea Party. Les négociations les plus âpres et les plus difficiles n’ont pas été engagées entre démocrates et républicains ou entre le président Obama et John Boehner, mais plutôt entre républicains « classiques » et Républicains mouvance Tea Party intransigeants et décidés « à affamer la bête » : diminuer autant que possible les moyens alloués à l’Etat fédéral.

C’est justement parce que Boehner et ses amis se sont montrés impuissants que S&P a tiré le signal d’alarme. La majorité républicaine est aujourd’hui l’otage d’une partie de son électorat qui a instauré une sorte de « démocratie semi-directe » emprisonnant les élus dans une campagne électorale perpétuelle. Ce que nous dit l’agence S&P est que le système fédéral des Etats-Unis est en panne et donc le pire n’est plus inenvisageable.
Voilà qui est grave.

*Avant la campagne présidentielle de 1992, le président républicain sortant George Bush (père) était considéré comme imbattable en raison de son excellent bilan extérieur : de la gestion de la fin de la guerre froide jusqu’à la guerre du golfe, son parcours a été impeccable. Les Etats-Unis traversant une petite période de récession, les Démocrates ont déplacé la campagne sur le terrain économique. Bill Clinton lança alors à son rival malheureux :  » It’s the economy, stupid !  » (c’est l’économie, idiot !) pour expliquer sa victoire.

Deux bimbos au breakfast

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Nos leaders ont choisi de satisfaire les marchés. Mieux, de les « rassurer ». Ce choix ne sera pas sans conséquence sur la vague de moraline qui va s’abattre sur l’Europe.

Car le libéralisme n’a jamais fait confiance aux intérêts privés. La fable de Mandeville est une fable : la vérité est qu’il ne peut tenir que par un discours moral – et de la pire espèce. Une fois la dérégulation économique obtenue au nom de la toute puissance des intérêts privés (voyez les mesures politiques précises qui ont rendu la crise des subprimes possible), celle-ci doit être verrouillée par une extraordinaire insistance sur la moralité, le bon sens, la famille.

Le traitement que les Anglais – leaders et médias confondus – proposent des « riots » de Tottenham (North London) est à cet égard exemplaire. Les émeutiers ? Des irresponsables. Les jeunes ? Des criminels.

L’émission matinale Daybreak, sur ITV1, mériterait une étude en soi. Il faut admirer avec quel air de tristesse incrédule la charmante Christine Bleakley regrette que les jeunes en soient venus aux mains. Il faut admirer avec quelle minauderie compassionnelle la superbe Kate Garraway leur recommande de ne pas s’en prendre aux biens publics.

Voilà le vrai visage de notre temps : à la violence invisible des choix de politique économique doit correspondre une série de violences visibles au sujet desquelles des bimbos matinales pourront émettre une série de condamnations vertueuses. L’appel fait aux familles (ne laissez pas vos enfants dehors), l’insistance sur l’anarchie (la démocratie, c’est la règle – comment peut-on choisir le chaos ?) sont autant d’indicateurs de la bêtise moralisante à suivre.

Immoralistes de tous les pays, préparez-vous à vivre des moments difficiles. Un conseil ? Repliez-vous sur la sphère privée, c’est encore là qu’on est le mieux.

Libertin : les infortunes d’un vice

Il y a des mots qui n’ont pas de chance. Libertin, libertinage sont de ceux-là. Ils ont été victimes d’un détournement de sens. Près de quarante ans de pornographie institutionnalisée dans le cinéma, dans la pub puis sur les sites internet, sans compter les cahiers estivaux des magazines féminins sur le « baiser mieux » ont totalement dévasté une belle idée, annexée par les exigences du commerce.

De 1968, certains ont retenu la libération sexuelle et d’autres les accords de Grenelle. Ceux qui n’ont retenu que la libération sexuelle et, selon le mot de Jouhandeau, sont « devenus notaires », ont vaguement culpabilisé sur leur hédonisme pour monde en phase terminale. Le philosophe marxiste Michel Clouscard les avait repérés dès 1973 dans un petit livre, Néo-fascisme et idéologie du désir, où il inventa le terme de « libéral-libertaire ».

La débauche encadrée par les horaires de bureau

Alors, ils ont appelé « libertinage » leurs petits dérèglements hebdomadaires. On a toujours besoin d’un alibi culturel quand on vient de commettre un crime parfait contre ses propres idées. « Libertin », ça vous pose tout de suite un homme ou une femme, qui sont surtout dans la pulsion permissive que leur accorde un fort pouvoir d’achat. Or, rien n’est ennuyeux comme la débauche encadrée par les horaires de bureau, car cette débauche-là est le visage ultime du puritanisme. Sollers explique cela très bien dans tous ses romans ou presque et il nous invite, si vraiment on veut savoir ce qu’était vraiment un libertin, à aller voir, par exemple, du côté de Casanova.[access capability= »lire_inedits »]

Toutefois, il est intéressant d’étudier le modus operandi qui permet de vider un mot de sa substance, voire de lui donner un sens diamétralement opposé à celui qu’il a. Ce qui renvoie à l’opposition linguistique entre « dénotation » et « connotation », c’est-à-dire entre ce que le mot signifie effectivement, objectivement, et les représentations qu’il finit par susciter dans l’imaginaire.

Prenons le mot « communisme ». Pour des raisons historiques dont il est largement responsable, il a le plus souvent (sauf pour les communistes) une connotation négative, voire péjorative. Le communisme ne signifie plus le désir d’une société où le développement de chacun serait la condition du développement de tous mais la grisaille totalitaire des pays de l’Est, les purges du stalinisme, les chars dans les rues de Budapest ou de Kaboul et un gigantesque univers concentrationnaire.

Il a fallu d’ailleurs une certaine dose de volonté ou d’inconscience héroïque au Parti communiste français pour conserver son nom, afin de rappeler qu’en France, le communisme agissant avait eu peu à voir avec le Goulag et beaucoup avec la Résistance au nazisme, les luttes ouvrières ou le combat anticolonial. Mais trois ans après la parution, en 1974, de L’Archipel du Goulag, les « Nouveaux philosophes » parachevèrent le processus de criminalisation qui allait occulter la dénotation du mot « communiste ». Un communiste devenait donc, par essence, l’agent d’un totalitarisme hideux, et il l’est encore en grande partie aujourd’hui. Bref, il connote mal, le communiste.

Il faut reconnaître à Alain Badiou le mérite d’avoir, ces dernières années, rappelé que le communisme ne pouvait pas se réduire à ses catastrophiques incarnations historiques, que ce n’est pas Marx qui a dessiné les plans de la Loubianka ni Engels qui a servi de conseiller technique à Brejnev, à Prague en 1968, ni Rosa Luxembourg qui a inspiré les délires sanguinaires de la Révolution culturelle : « Il faut tenter de garder les mots de notre langage, alors que nous n’osons plus les prononcer, ces mots qui étaient encore ceux de tout le monde en 68 », écrit-il dans L’Hypothèse communiste.

Il faudrait que le libertinage ait son Badiou. Il écrirait L’Hypothèse libertine. La dénotation de ce mot a en effet subi une série de hold-up: il a été pris en otage par quelques marchands de sexe et maquillé assez vulgairement avec des tartines de rouge à lèvres de mauvaise qualité. On peut supposer que celle ou celui qui sait encore ce que signifie ou signifiait jadis « libertin », en voyant ce terme accolé au nom d’une boîte à partouze ou à celui d’un site de vente de sex-toys dessinés par de grands couturiers, éprouve un sentiment voisin de celui du communiste à qui on explique que le communisme, c’est la Corée du Nord ou la Chine – de la Révolution culturelle ou de 2011. C’est peut-être marqué dessus, mais il y a tout de même une sacrée tromperie sur la marchandise. L’appellation d’origine contrôlée a disparu dans les méandres de l’Histoire et on en arrive à un cas banal de falsification ou, pour le moins, de contresens.

Réduire le mot « libertinage » au sexe, c’est comme réduire le mot « communisme » à un régime policier. C’est prendre la partie pour le tout. En stylistique, cela s’appelle une synecdoque.

Une remise en question de l’ordre du monde

Tout cela pour nous faire croire que les notables ou people qui vont passer une soirée dans un club échangiste, pardon « libertin », sont les héritiers de Saint-Évremond, de Casanova ou de la belle figure de Don Juan. Or, ils ne font rien d’autre que de se mettre en parfaite conformité avec un système économique qui se nomme lui-même, comme par hasard, « libre-échangiste ». Cela, c’est l’intuition fondatrice de Houellebecq dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte, le domaine en question étant la sexualité, désormais elle aussi soumise aux lois d’un marché qui occupe la totalité de nos vies.

Si le libertin, historiquement, a toujours aimé les plaisirs de la chair, cet appétit s’inscrivait dans une ambition beaucoup plus vaste où il était question de défier l’ensemble d’une société fondée sur des hiérarchies obsolètes et un ordre religieux obscurantiste.
Le Dom Juan de Molière révèle, dans son acte IV, à quel point le libertinage est une remise en question totale de l’ordre du monde. Dom Juan s’apprête à dîner. Arrive Monsieur Dimanche, son créancier, qu’il met à la porte. Puis son père, Dom Louis, qui lui rappelle ses obligations de classe. Même insolence de la part de Dom Juan. Il bafoue également le mariage : Elvire, l’épouse abandonnée et humiliée, l’adjure de sauver son âme et la seule chose à laquelle pense « notre grand seigneur méchant homme », c’est à coucher de nouveau avec elle car il trouve que ses larmes la rendent enfin jolie. Et pour finir, c’est la statue du Commandeur, c’est-à-dire le messager d’outre-tombe d’un ordre divin que Dom Juan a bafoué et qu’il ne pourra évidemment pas vaincre mais que, malgré tout, il défiera jusqu’au bout, qui vient l’inviter à souper pour le lendemain.

Non, décidément, Don Juan, archétype du libertin, n’a plus rien de commun avec ceux qui usurpent ce mot pour leurs achats de menottes fourrées en mousse rose ou de lubrifiants à base d’eau. Rien de commun, non plus, entre les risques pris par Casanova avec les nonnettes vénitiennes et une soirée dans le décor kitschissime des boîtes à partouze qui croient maintenir l’illusion en se donnant un décor vaguement Louis XV ou vaguement Régence. Les propriétaires de ces lieux qui, paraît-il, aiment à renseigner la police sur leurs clients, ce qui est l’attitude la plus anti-libertine qu’on puisse imaginer, pensent sans doute renvoyer le consommateur à une atmosphère comme celle de Que la fête commence, de Tavernier.

Dans ce film mythique, le metteur en scène montrait, à travers la figure du Régent joué par Philippe Noiret, ce qu’était un libertin qui avait le pouvoir : bien sûr, il y avait les fameux soupers déguisés, mais surtout une recherche effrénée de la paix, la volonté de promouvoir la liberté de conscience et le désir d’envisager la politique comme Hippocrate envisageait la médecine : « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire.

Autant dire qu’une politique libertine, vraiment libertine, ne semble pas à l’ordre du jour par les temps qui courent.[/access]

Marine prépare la rentrée des classes

Marine Le Pen se repose peu. La dernière sortie de son père sur le drame norvégien ayant gâché sa villégiature en Bretagne, l’héritière s’est remise au travail. Elle poursuit son œuvre d’exhumation et de remise à la mode des thématiques favorites de ceux que l’on nomme « souverainistes » ou « nationaux-républicains ».

Il est vrai que le succès sondagier de « Marine » s’étiole quelque peu ces derniers temps. A-t-elle d’ores et déjà poussé trop loin son travail de dédiabolisation du Front national au point d’en gommer le caractère sulfureux qui fait tout son sel ? Plus simplement, comme le suggérait récemment Pascal Perrineau, s’est-elle lancée trop tôt dans une campagne de longue haleine au risque de lasser par excès d’exposition médiatique ?

Quelle que soit la réponse, Marine Le Pen semble vouloir se renouveler. Après avoir proposé la sortie de l’euro, vilipendé le « mondialisme » comme d’autre réclament la démondialisation, abondamment cité les travaux de Jacques Sapir et s’être approprié ceux d’Emmanuel Todd, la patronne frontiste paraît sur le point récupérer un autre volet phare de la doxa républicaine: les questions d’éducation. Ainsi, Marine Le Pen annonçait le 2 aôut sur son compte Twitter : « je prononcerai en septembre un discours important sur l’école, entourée de professionnels et de professeurs« .

Un grand discours sur l’école, voilà bien la dernière chose à laquelle le FN ancienne formule nous avait habitués. La patronne du Front se prépare-t-elle a faire l’apologie de l’enseignement privé et des écoles confessionnelles pour complaire à la frange « catho-tradi » de son parti ? Abandonnera-t-elle déjà son discours laïc pour affirmer, comme le fit Nicolas Sarkozy au Latran que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé  » ? Rien n’est moins sûr. En réalité, Marine Le Pen a déjà posé les jalons de sa réflexion sur l’école dans son discours du 1er mai, prononcé comme chaque année aux pieds de la statue de Jeanne d’Arc.

Dans cette harangue inégalement apprécié par le public frontiste, l’oratrice avait glissé un passage sur l’école passé quasi inaperçu dans les médias. Face à une assemblée incrédule, la présidente du Front National s’était payé le luxe de citer Condorcet pour fustiger les théories pédagogistes, non sans lancer une judicieuse OPA sur Natacha Polony : « l’apprentissage de la liberté se fait, vous le savez, dès l’école (…) l’enfant roi, et toutes les théories dramatiques colportées par les pédagogistes issus de 68, ont ruiné l’école, qui ne transmet plus le savoir comme c’est pourtant son rôle premier. (…) Le redressement de l’école passera par un relèvement des exigences (…): relèvement des exigences de niveau, relèvement des exigences de discipline, relèvement des exigences dans la transmission des valeurs » . Voilà une saillie que n’auraient pas reniée les héritiers de Jules Ferry.

Pour nourrir ses réflexions sur l’école, « Marine » affirme vouloir s’entourer de spécialistes. Évidemment, elle ne jettera pas son dévolu sur un Philippe Meirieu, pédagogiste en chef, logiquement déjà préempté par Europe Ecologie-Les Verts. On peut donc gager qu’elle se tournera plus volontiers vers la famille des « old-school », ces chantres de l’exigence, du travail et du mérite que d’aucuns s’appliquent à ringardiser en les traitant de « nostalgiques des blouses grises ».

Marine Le Pen pourrait notamment s’inspirer du sémillant auteur de La fabrique du crétin, Jean-Paul Brighelli, d’ores et déjà suspecté par ses détracteurs de « crypto-lepénisme », comme il le déplorait en ces termes sur son blog : « quand je dénonce la collusion objective des pédagos et des libéraux, tous favorables à l’éclatement du service public d’éducation (…) je fais certainement le jeu du FN ? Quand je déplore la substitution, à l’ambition de transmettre des savoirs, de la constitution de savoir-faire et de savoir-être je fais toujours le jeu du FN? Dire la vérité, voilà qui fait le jeu du FN ? » .

Bien que la présidente du Front les cite abondamment, on ne peut pas suspecter Emmanuel Todd, Jacques Sapir, Natacha Polony ou Jean-Paul Brighelli de « faire le jeu du FN » ou d’en « décontaminer la pensée » selon une expression désormais très en vogue. Il est facile et malhonnête pour leurs adversaires de lepéniser leurs idées à peu de frais. L’on ne va tout de même pas se désoler que Marine Le Pen ne lise pas Mein Kampf !

Tout aussi commode et inefficace s’avère la technique consistant à qualifier la doxa mariniste « d’attrape-tout » et de la rejeter en bloc au prétexte qu’elle tiendrait un double discours en rappelant que sa garde rapprochée est issue de la droite radicale la plus dure. C’est la thèse que défendent Caroline Fourest et Fiammetta Venner dans leur ouvrage éponyme sur Marine le Pen. Or, comment espérer sérieusement convaincre de l’insincérité d’un(e) politique, à moins de coloniser son esprit ? A supposer que Mme Le Pen manque de sincérité, elle ne serait pas la seule dans son cas : combien de politiques pensent toujours ce qu’ils disent et font toujours ce qu’ils promettent ?

La seule question qui vaille d’être posée, avant d’entrer dans la campagne présidentielle, est celle des raisons du succès de Marine le Pen, et d’un Front national que l’on envisage déjà au second tour de la présidentielle. Incontestablement, les thématiques de la démondialisation, de la sortie de l’euro, de la laïcité, et, demain, de l’école, profitent à Marine le Pen. Pourquoi la laisse-t-on seule s’en emparer ? Ceux, de gauche comme de droite, qui la désignent comme étant le Diable vont-ils continuer à lui céder les meilleurs morceaux comme ils abandonnèrent jadis la Nation et le drapeau tricolore à Le Pen père ?

C’est hélas possible. Mais alors, si elle venait à gagner, ils seraient les premiers responsables de ce qu’ils prétendent aujourd’hui conjurer.

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Tu aimeras ton sosie comme toi-même

La même nuit où, dans le département des Vosges, un sosie de Serge Gainsbourg, Denis C., a poignardé un imitateur de Johnny Hallyday, Michel P. alors que ce
 dernier était en train de tondre sa pelouse, d’autres faits de même nature ont troublé l’ordre public. Face à eux, les médias ont observé leur omerta habituelle. Le Mouvement contre le Vaginalisme et pour l’Amitié entre les Branleurs (le MVAB) considère que la prolifération des sosies est un pas dans la bonne direction. Tout progrès dans l’amour de soi est nôtre.

Chers compagnons de rut, encore un effort pour devenir de bons et loyaux branleurs. En attendant, le MVAB a décidé de vous prêter main forte en portant les
 informations suivantes à la connaissance du peuple français à qui on confisque trop souvent la vérité des faits.

Dans un établissement du quartier du Marais, un sosie de François Hollande a été surpris alors qu’il pratiquait calmement une fellation sur un transsexuel imitateur de Ségolène Royal. Ils en étaient préalablement venus aux mains après s’être mutuellement accusés de s’érailler les voix.

Dans un hôtel de New York, un sosie de Nafissatou Diallo a été surpris alors qu’il faisait tranquillement le ménage dans une chambre.
 Dans le bassin industriel de la rue de Varenne, un sosie de Jean-Christophe Cambadélis a été surpris en train d’exercer une profession dans une entreprise qui n’était
 pas l’instance dirigeante d’un parti politique.
 Près du boulevard Saint-Germain, un sosie d’Harlem Désir a été verbalisé par les forces de l’ordre alors qu’il s’apprêtait à franchir – pour la première fois depuis vingt ans – les limites de la rue de Solférino.

Près du quartier de l’Elysée, un sosie de Valérie Pécresse, chargée des questions de mise en plis à l’UMP et porte parole du Gouvernement, a été surprise alors
 qu’elle échafaudait un plan destiné à mettre la main sur Matignon sans avoir l’air d’y toucher. Les services de sécurité du Premier ministre ont pu confondre in extremis la fausse madame mise en plis grâce à une mèche blonde un peu en désordre au-dessus des sourcils.

Sur un plateau de télévision, un sosie de Cécile Duflot assénait ses arguments en faveur de l’installation d’un parc d’éoliennes sur le Bassin venteux des Tuileries. C’est un temps de réflexion silencieux qui l’a confondue.

Sur le plateau des Glières, un sosie de Stéphane Hessel, très proche de son modèle a été applaudi alors qu’il s’indignait de ne pas être considéré comme le co-rédacteur de la Constitution de la Ve République ainsi que de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen de 1789. Présent par hasard sur les lieux, un sosie de Jean Moulin a manifesté avec révolte sa co-indignation.

Le sosie officiel de René Cassin était malheureusement retenu à l’étranger : il n’a pu témoigner en faveur du sosie du Grand Témoin du Siècle. Dans la foule enthousiaste, on a reconnu le sosie du grand journaliste Jean Daniel s’efforçant de parvenir au podium pour la photo. Venu de New York, un dossier d’adhésion bien rempli et solidement charpenté est parvenu à l’adresse de notre mouvement. Il est signé d’un certain DSKK, sosie de DSK, qui excipe de nombreuses raisons, notamment conjugales, pour être intronisé membre de notre confrérie. Sa situation est actuellement à l’étuve au sein de la commission des conflits de notre mouvement.

Jouir à Kaboul

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Cela s’est passé à la sortie du « Table Talk », un restaurant situé au cœur du quartier des expatriés à Kaboul. À peine son arme récupérée du casier de consigne et placée dans le holster, à peine le seuil du sas franchi, E. me touche les fesses. Je me retourne et l’embrasse à pleine bouche, tout en arrangeant mon voile de façon à ce qu’il couvre mes avant-bras dénudés. La rue somnole sous le soleil balsamique de l’après-midi. Soudain, un bruit strident de klaxon déchire l’air autour de nous. Nous avons été vus ! Serrés l’un contre l’autre. Le quartier entier entend un chauffeur de taxi hurler son approbation, tout en klaxonnant comme un forcené : « Yeah ! Good ! Good ! Good ! » D’un coup, viennent nous applaudir un vendeur ambulant de poissons rouges, un groupe de garçons à vélo, le gardien de la maison d’à-côté ainsi qu’une petite fille à moitié cachée sous un parapluie rose. Croyez-le ou pas, mais la révolution sexuelle à Kaboul débuta par cet incident, le 10 juin dernier.[access capability= »lire_inedits »]

Soldates voilées au deuxième REP

Aucune police des mœurs n’opère à Kaboul ni nulle part ailleurs en Afghanistan. Toutefois, les étrangers y vivant ont choisi de se conformer à la pudeur apparente de la République islamique. Certains ont peur de réveiller la colère des puristes de la charia, d’autres ont sans doute pensé faire les malins, se lançant à corps perdu dans une stratégie de séduction de la population locale, comme l’armée française laquelle, à en croire les détails du rapport du Padre Benoît Julien de Pommerol, aumônier du 2ème régiment étranger de parachutistes en mission en Afghanistan, a joyeusement imposé le port du voile à ses soldates afin de les « protéger » des regards trop insistants.

D’autres encore se soumettent à un islam autant fantasmé que radical et dont bon nombre d’autochtones eux-mêmes ne cherchent qu’à se délivrer. Comment décrire les brigades de saintes-nitouches humanitaires employées par des ONG œuvrant à la promotion des droits de l’homme et de la femme ? Il suffit de les voir se déplacer en ville, enveloppées de la tête aux pieds dans des étoffes de production artisanale afghane pour mesurer leur degré d’illumination.

En réalité, les étrangers ont bien du mal à mesurer le degré de tolérance des Afghans face à des comportements publics tenus pour acceptables entre une femme et un homme en Occident. Et les Afghans ont une idée assez vague de ce que les Occidentaux considèrent comme « naturel » sur le plan des mœurs.

Tous situés à proximité de la très chic avenue Wazir Akbar Khan, où sont situés les ambassades étrangères et les bureaux des grandes boutiques internationales, à commencer par l’ONU, les quelques bordels de la capitale afghane ont certes dû mettre la clé sous la porte. La dernière fermeture remonte à deux semaines, le désormais légendaire club « 999 » cessant ainsi d’exister pour, disons, un moment. Anna, sa patronne d’origine chinoise, explique au téléphone qu’elle pense déjà à ouvrir le même business deux rues plus loin. « Je suis certain qu’elle n’a pas de soucis à se faire pour trouver des sponsors, précise un habitué des lieux. All that is about money and nothing else. ». Désolée pour les amateurs d’histoires édifiantes à haute teneur civilisationnelle, mais si les bordels de Kaboul ferment, ce n’est pas à cause d’une intolérance grandissante à l’égard de la corruption des mœurs, mais en raison de la corruption tout court. Le montant des bakchichs qu’il fallait verser aux forces de l’ordre augmentait en même temps que la fréquentation de ces établissements par une clientèle réputée fortunée : l’activité devenait non rentable. C’est qu’en dépit des apparences, la concurrence a toujours été rude sur le marché afghan des plaisirs tarifés. Et elle l’est toujours.

Dans une étude sur la prostitution sous le régime des talibans, Melissa Ditmore estime qu’une trentaine de maisons closes fonctionnaient clandestinement à Kaboul entre 1996 et 2001. Depuis, les choses n’ont pas radicalement changé. Bien qu’illégale et passible de peines allant de cinq à quinze ans d’emprisonnement, la prostitution destinée à la clientèle locale se perpétue selon des méthodes qui ont fait leurs preuves : les chambres sont louées chez des intermédiaires, les femmes et leurs clients se faisant passer pour des couples mariés, les numéros de téléphones circulant par recommandation.

L’arrivée des Américains, en 2001, a tout simplement diversifié ou, plus précisément, internationalisé le marché. De nombreux « restaurants chinois » qui ont, sous leurs lampadaires rouges, autre chose à proposer que des raviolis aux crevettes, ont ouvert. « Les filles étaient très surveillées, ne quittaient jamais leur maison pour raisons de sécurité. J’ai réussi à en faire sortir une pour l’emmener dîner en ville, mais il a fallu que je la ramène trois heures plus tard », se souvient un Britannique en poste à Kaboul depuis plusieurs années.

Le bling-bling des premiers expatriés poussant au crime, des étudiantes se sont aussitôt organisées pour piquer les clients les plus aisés aux veuves de guerre avec enfants en bas âge à charge, ravissant aussi une partie des internationaux aux Chinoises sanglées dans leurs mini-jupes en moleskine. Tout le monde le sait à Kaboul : pour chasser la Lolita, il faut se rendre aux alentours du supermarché Finest, à deux pas du rond-point Massoud. Une autre possibilité consiste à emprunter Jalalabad Road pour sortir de la ville et aller jusqu’à l’une des bases de l’OTAN entourant la capitale afghane. Celui qui y a ses entrées peut profiter des services de Philippines pratiquant des tarifs qui défient toute concurrence. Pour passer une nuit en compagnie d’une protégée d’Anna, il fallait compter entre 150 et 200 dollars, alors que la moitié de cette somme suffit pour satisfaire, tant bien que mal, ses besoins charnels dans les bras d’une employée de PX (duty-free militaire) aux yeux bridés. Un monde plein de promesses s’ouvre…

Soudainement, je sens des petits doigts me pincer les fesses.

La prostitution reste toutefois un sujet ultra-tabou en Afghanistan, comme dans les camps militaires de l’OTAN. Il ne fait pas bon enquêter là-dessus. « Si vous tenez à ne pas être black-listée dans toutes les bases de l’OTAN à travers le monde, il vaut mieux que vous cessiez de vous intéresser au problème », m’a dit quelqu’un de bien placé pour me donner ce genre de conseil.

Au fait, y aurait-il un problème ?

Je marche seule dans la rue, un bout de fichu sur la tête, tenant en laisse notre chien, un berger caucasien. C’est l’heure de la sortie de l’école. Les filles se tiennent par les bras, en petits groupes, rigolent, mangent des glaces. Leurs uniformes noirs contrastent avec la tenue des garçons, beaucoup plus « décontractée » car composée d’une chemise bleue et d’un pantalon bleu marine. Un gamin d’une douzaine d’années me dépasse en vélo, se retourne pour jeter un regard mi-craintif mi-défiant sur Ventura, excité au plus au point par les odeurs des boucheries à ciel ouvert. Le garçon fait un détour, disparaît derrière moi. Soudainement, je sens des petits doigts me pincer les fesses. « Madam, I love you ! », crie le garçon me dépassant à nouveau sur son vélo, cette fois-ci pour fuir au loin à toute allure. Les ouvriers d’un chantier aux abords de la route se tordent de rire.

La capitale afghane serait-elle prête à vivre sa première révolution sexuelle ? Je n’en doute pas une seconde. À condition que les Occidentaux qui y vivent sortent enfin de leur crispation quasi-catatonique à l’égard d’une religion et d’une tradition auxquelles ils attribuent une influence démesurée sur les autochtones. Or, les Afghans, au moins ceux qui peuplent Kaboul et profitent à outrance de la présence étrangère dans la ville, semblent très bien savoir rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Ainsi nous continuerons, E. et moi, à nous tenir par la main dans les lieux publics, comptant qu’un jour un monument en notre honneur sera érigé à côté de celui du commandant Massoud. Rien que ça… Et je persiste à croire que ce ne sera pas un monument dédié aux martyrs d’une cause perdue.[/access]

Oslo, la faute aux nouveaux réacs ?

Je n’y suis pour rien. Pardonnez-moi de vous parler de ma modeste personne, mais cette information capitale a pu vous échapper. Or, vous devez savoir : Oslo, c’est pas moi. Certes, pour l’instant, Le Nouvel Observateur est le seul à m’avoir, sous la plume de son patron Laurent Joffrin, innocentée de l’effroyable crime du blondinet norvégien transformé en machine à tuer. « Non, Guéant, Sarkozy, Ménard ou Zemmour ne sont pour rien dans les événements d’Oslo. Elisabeth Lévy non plus. » Vous avez bien lu : « Elisabeth Lévy non plus. » C’est marqué dans le journal.

Je ne voudrais pas être désagréable, mais vous, cher lecteur, c’est écrit quelque part que vous n’êtes pas coupable, même un tout petit peu ? Cherchez bien, au cours des derniers mois, vous n’avez jamais eu la moindre pensée déplaisante, voire suspecte, peut-être même, qui sait, nauséabonde ? Allons ! Pas l’ombre d’un mouvement d’humeur susceptible d’offenser un individu et, par extension, de stigmatiser le « groupe » auquel il appartient ? D’accord, vous n’êtes pas raciste, en tout cas pas consciemment. Mais pourriez-vous vous porter garant de votre inconscient ? Avouez que dans les secondes qui ont suivi l’annonce de la fusillade en cours, vous avez pensé « attentat islamiste ». Ça c’est une preuve ! Bien sûr, vous n’avez pas été assez benêts pour aller le clamer sur les ondes comme ces quelques « experts en stratégie des cellules djihadistes en Europe » pincés en flagrant délit d’imbécillité. Mais enfin, vous l’avez pensé. Moi aussi. Vous êtes sur la pente glissante qui mène à l’islamophobie. Peut-être au meurtre.

En quelques heures, une vague de spécialistes en « motivations et inspirations de tueur de masse à pedigree d’extrême droite » déferle sur nos écrans. On pourrait penser qu’il faut du temps pour faire avouer ses secrets à un acte qui suscite d’abord l’effroi et l’incompréhension. Que nenni. En trois reportages dans la « fachosphère » – au moins, c’est pas cher – et au prix d’une palanquée de syllogismes et glissements sémantiques – dont leurs auteurs sont pour la plupart parfaitement inconscients de les commettre, convaincus qu’ils sont d’être dans le bon camp – l’affaire est pliée. Anders Behring Breivik est un symptôme. Peut-être un avertissement. Le nouveau visage de la bête immonde qui déploie ses multiples et hideuses têtes dans toute l’Europe, y compris, bien sûr, en France où il dispose d’idiots utiles mais aussi de complices objectifs tout aussi criminels que lui. Comme de toute façon, sur la Norvège, on ne sait pas grand-chose et qu’après quatre reportages pleins d’émotion on n’a plus grand-chose en rayon, on va s’intéresser aux vrais coupables. Ceux qui ont armé ce bras.

À qui la faute ? La question excite d’autant plus les médias que sur ce coup-là, ils peuvent lui donner la réponse qui leur plait. Et sortir l’attirail de l’indignation morale et la rhétorique du dimanche qui va avec – « les mots qui tuent », « les racines de la haine ». Le drame norvégien est peut-être l’occasion de réussir à l’échelle européenne la diabolisation qui a donné avec le FN l’heureux résultat que l’on sait, autrement dit de mettre à l’index une partie du corps électoral, coupable de ne pas savoir ce qui est bon pour lui.

Sur RTL, l’inénarrable Rokhaya Diallo remarque très sérieusement que dans sa logorrhée numérique, Breivik cite deux fois Alain Finkielkraut. « Ce n’est pas un hasard », lâche-t-elle sentencieusement avant d’en appeler à la responsabilité de l’intellectuel. On pourrait lui faire remarquer que Ben Laden a cité Emmanuel Todd et Allah, mais ce n’étaient pas le vrai Todd et pas le vrai Allah. Là, c’est autre chose. Ce Breivik sait lire. D’ailleurs, il faudrait songer à interdire 1984 qui est l’un de ses livres de chevet. À ce compte-là, comme l’a fait remarquer Rémi Lélian, il serait temps de placer sous surveillance les penseurs écologistes et trotskystes qui inspirèrent Richard Durn, le tueur de Nanterre et Audry Maupin. On pourrait aussi faire remarquer à mon estimable camarade de On refait le monde qu’il n’est pas très cohérent de brandir à tout bout de champ la tolérance et l’ouverture à l’autre et d’être incapable d’examiner une opinion différente de la sienne. Comme d’habitude, personne ne moufte. De même que personne ne sursaute, dans les jours qui suivent, en entendant répéter en boucle que le refus du multiculturalisme, c’est la haine des étrangers.

On pointe du doigt quelques sites s’assumant comme « islamophobes » ou désignés comme tels – et qui d’ailleurs, sont souvent obsessionnels. Un article paru sur Slate.fr fait scandale en observant que « François Desouche » n’a pas, loin s’en faut, l’exclusivité des commentaires haineux. Dans la foulée, les partis désormais rangés sous le vocable « populiste », donc leurs électeurs, ramassis de petits blancs peureux à l’esprit étroit insensibles aux merveilles du brassage culturel, sont habillés pour l’hiver, et tous pareil : en vert-de-gris.

L’intérêt de la manœuvre est évident : disqualifier et même criminaliser toute critique des transformations des sociétés induites par l’immigration – ou plus précisément dans le cas de la France par le renoncement à assimiler les immigrés. S’il existe un fil rouge menant d’Alain Finkielkraut à Breivik en passant par l’électeur de Wilders ou de Marine Le Pen, toute réticence à l’égard du multiculturalisme tel qu’il s’installe en Europe mène au meurtre. Bien sûr, vous avez le choix : ou vous pensez que les changements culturels produits par les flux migratoires sont une bénédiction pour nos sociétés sclérosées et, par conséquent, qu’il serait monstrueux de demander aux populations fraîchement installées de s’adapter aux mœurs locales, ou vous êtes un salaud prêt à sortir son revolver dès qu’il entend le mot « différence ».

Je ne sais absolument pas dans quelle mesure un discours ambiant peut expliquer un passage à l’acte. Mais si c’est le cas, on peut soutenir que ce ne sont pas les propos dans lesquels il croyait entendre un écho de ses propres obsessions qui ont enragé Breivik, mais le conte de fées qui sert de discours officiel aux médias sur l’immigration et les bienfaits de la coexistence. Peut-être n’a-t-il pas basculé parce qu’il se croyait compris, comme le proclament mes estimables confrères, mais parce qu’il se sentait isolé dans un monde indifférent à ses angoisses.

Quoi qu’il en soit, je ne vois toujours pas en quoi il serait criminel d’observer les difficultés d’acculturation de l’islam ou de souhaiter la préservation d’un certain cadre de vie collectif. L’ennui, c’est que si je ne vois pas, les arbitres de nos élégances morales voient très bien. Grâce à ce maudit Norvégien, la police de la pensée est de nouveau sur les dents. Moi, je viens d’échapper au coup de filet, alors comptez sur moi pour me tenir à carreau.

Et une pizza pour deux, une !

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C’était la Une d’un récent numéro d’Aujourd’hui/Le Parisien arrivé avec un rien de retard en Grèce : « Comment gérer les fins de mois difficiles. » Dans un premier temps, on se dit que ce n’est pas mal que le dernier grand quotidien populaire français ne se comporte pas comme n’importe quel tabloïd de Murdoch et reste attentif aux vrais problèmes de ses lecteurs, davantage préoccupés, par exemple, par les 20% de hausse du prix du gaz en un an que par les histoires de fesses des people. En plus, ça rappelle à quelques mois des élections de 2012 que se faire élire avec des phrases comme : « Je serai le président du pouvoir d’achat » relevait tout de même du mensonge caractérisé.

Hélas, nous n’avions pas encore ouvert les pages intérieures : l’ensemble se résumait à des conseils pratiques tout à fait exaltants comme « prendre une pizza pour deux au restaurant » ou « profiter des périodes de promo. ». Finalement, il est là, le problème, dans cette soumission, cette intériorisation fataliste de contraintes dont on veut nous faire croire qu’elles sont la conséquence d’un phénomène naturel. Or une crise n’est ni un tsunami ni un tremblement de terre. Elle est le fruit d’une certaine vision de l’économie dont des hommes sont responsables et devraient avoir à rendre compte.

En attendant, si tu touches à ma moitié de pizza, t’es mort !

Successeur du Christ et Président du Globe Terrestre

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Les requêtes émises par Anders Breivik (faire abdiquer le roi, être nommé à la tête de l’armée, être expertisé par des psychiatres japonais qui, contrairement aux norvégiens, ont le sens de l’honneur etc.) m’ont remémoré ce dadaïste allemand, Johannes Baader qui, lui, s’était proclamé Successeur du Christ et Président du Globe Terrestre, ainsi qu’ «  étoile la plus brillante » du Club Dada berlinois. Il évoluait dans sa propre irréalité où sa toute-puissance ne supportait aucune résistance.

Cécile Bargues trace un portrait saisissant de Johannes Baader dans l’excellente revue Lunapark (printemps 2011) dirigée par Marc Dachy. Avis aux amateurs, on y trouve également des lettres inédites d’Arthur Cravan. Comme Breivik, Baader estimait que nul ne pouvait lui disputer sa suprématie et certainement pas les généraux allemands qui n’étaient à ses yeux que des marionnettes dont il tirait les fils. Baader ne craignait rien : il disposait d’un certificat médical attestant de sa folie, certificat établi par Ludwig Binswanger, qui lui donnait l’incommensurable avantage de lui ôter la responsabilité de ses actes (il ambitionnait de faire sauter Weimar).

Il avait la certitude de se situer au-dessus de la loi des hommes, intouchable, divin, royal. De temps à autre, il s’offrait un petite annonce dans la presse comme celle-ci : « Johannes Baader, Successeur du Christ, descendu des Cieux, a l’honneur de recevoir chez lui trois jours par semaine, lundi, mercredi et samedi toute personne désireuse de lui poser des questions sur n’importe quel thème. Il recevra les visiteurs dans sa tenue de gala : tout nu ».

A la fin de sa vie, il écrivit plusieurs lettres à Hitler, lui ordonnant de rendre le pouvoir à qui de droit, c’est-à-dire à lui-même. La Gestapo l’enjoignit fermement de cesser cette correspondance, mais il continua. Il fut alors placé dans un « camp de redressement ». Il acheva sa carrière de Successeur du Christ dans un asile de vieillards, où il mourut en 1955, à soixante-dix-neuf ans.

 

La tyrannie de la mixité

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Adam Sandler, Rien que pour vos cheveux

Dans quelques dizaines d’années, il n’existera plus de témoin vivant de l’époque où les établissements d’enseignement séparaient les garçons et les filles à partir du cours préparatoire jusqu’au baccalauréat.
Aujourd’hui, on relègue cette pratique dans le cimetière des archaïsmes dont la société française s’est fort heureusement libérée au siècle dernier, comme l’interdiction de la contraception et de l’avortement ou le droit de vote réservé aux électeurs de sexe masculin.
Ceux qui l’ont vécue, et y ont trouvé quelque agrément, sont priés de garder pour eux leurs radotages. Les plus indulgents des membres des générations élevées dans la mixité scolaire mettent cette bizarre nostalgie sur le compte de l’idéalisation a posteriori par les anciens du temps de leur jeunesse.

Comment leur faire comprendre que l’éloignement relatif de l’objet du désir, enfermé six heures par jour dans le lycée de filles voisin, nous épargnait de le voir dans des situations triviales ? Que le repérage furtif de potentielles petites camarades de jeux interdits, à la sortie de ce même lycée, suivi d’une stratégie de prise de contact subtilement élaborée, n’était pas la moins délicieuse des activités périscolaires ?

Mais il faut nous résigner : le mélange des garçons et des filles à l’école est un fait irréversible, sauf dans les établissements gérés par des fanatiques ultrareligieux. D’ailleurs, voudrait-on rétablir la séparation que Bruxelles ne tarderait pas à nous remonter les bretelles…

Reste une question : la mixité a-t-elle favorisé des relations plus sereines entre les enfants et adolescents des deux sexes ? La corporation des sciences humaines et sociales est, comme de coutume, fort divisée sur le sujet, nous permettant ainsi de laisser libre cours à notre subjectivité de témoin d’une époque révolue.

Après la suppression de la conscription et l’ouverture aux femmes de la carrière militaire, les lieux et institutions où les hommes se retrouvent entre eux disparaissent progressivement de la Cité − à l’exception des endroits où se déploie la sociabilité gay, mais cela est une autre histoire.[access capability= »lire_inedits »]

Des « sœurs » au Grand Orient de France

Cherchez, par exemple, dans nos métropoles, nos villes grandes, moyennes et petites, un salon de coiffure où il vous sera épargné le spectacle de dames de tous âges la tête enduite de produits assez peu ragoûtants et ornée de papillotes ridicules. Je suis gêné pour elles en entrant dans une boutique établie sous une enseigne subtile genre Créa’tifs ou Design’Hair[1. Je souscris totalement à la proposition suggérée par l’excellent François Rollin, l’humoriste de 17h55 sur France Culture, de former des commandos allant barbouiller de peinture noire toutes enseignes de salons de coiffure osant les mots-valises avec « tif » et « hair »], de les rencontrer dans un état où elles ne souhaitent assurément pas être surprises par un monsieur, pas même leur mari ou amant. Mais comment faire autrement ? Les salons de coiffure réservés aux hommes sont en voie d’extinction. Il en existe encore quelques-uns, dont un bienfaiteur de l’humanité masculine devrait faire une liste consultable sur Internet…

Pour les Parisiens, je ne peux que vous conseiller le tout petit salon de Daniel Liger, 67 cours de Vincennes, à deux pas, cela ne s’invente pas, de la rue Lucien et Sacha Guitry. Les deux merlans qui s’activent derrière les fauteuils en moleskine à l’ancienne ne laissent pénétrer aucune femelle au-delà du seuil et couvrent de quolibets celles qui se permettent de donner des directives concernant le traitement de la chevelure de leur mari ou de leur fils. L’âge de la retraite s’approchant, ce salon fera bientôt partie du Paris disparu, comme les tripiers ou les bougnats qui vendaient du vin et du charbon. Le CAP de coiffeur pour hommes a été supprimé : l’homme n’est plus qu’une option d’un diplôme transgenre.

Une à une, les forteresses de la non-mixité ont été prises d’assaut et investies par des avant-gardes, puis des bataillons de dames et de demoiselles estimant, le plus souvent à juste titre, qu’elles disposaient de toutes les qualités pour occuper des fonctions jusque-là réservées aux messieurs. L’économie y trouve son compte, certes. Qui se plaindrait de bénéficier des services d’égoutières compétentes ou de gardes républicaines capables, aussi bien que leurs collègues masculins, de monter un cheval au trot tout en sonnant le clairon sans fausse note le 14 juillet sur les Champs-Élysées ? D’ailleurs, le Grand Orient de France vient de rendre les armes et d’autoriser ses loges à initier des « sœurs », en dépit de la farouche résistance d’une vieille garde submergée par l’assaut final des « progressistes » : tout un symbole.

L’envie des hommes ordinaires : un peu d’entre-soi

Soyez honnête : le moins misogyne des mâles ne ressent-il pas, de temps à autre, une petite envie de faire un break dans cette mixité imposée dans sa vie professionnelle, sociale, culturelle, politique ? Quelques sports virils permettent, certes, de s’extraire, le temps d’un après-midi, du regard panoptique des femmes, mais que faire quand l’âge et son cortège de maux et de handicaps vous interdisent les joies de l’entrée en mêlée et l’ineffable plaisir de recevoir ou de donner quelques gnons invisibles par l’arbitre ?

Si l’on fait le compte des lieux garantissant 100 % de non-mixité, le choix est plutôt réduit : vous pouvez tenter d’intégrer l’équipage d’un sous-marin nucléaire (déconseillé aux claustrophobes), la Légion étrangère (c’est spécial…), un établissement géré par l’administration pénitentiaire (à éviter autant que possible) ou vous offrir une retraite dans un monastère obéissant à la règle de saint Benoît (se dépêcher avant leur fermeture, faute de vocations monacales nouvelles).

Les Anglais, me direz-vous, ont réussi a préserver, pour les membres masculins des classes supérieures, ces fameux clubs fermés aux dames où les gentlemen peuvent donner libre cours à leurs bas instincts de buveurs churchilliens, échanger avec leurs amis de misérables propos misogynes qui soulagent, bref se conduire comme de parfaits goujats sous l’œil impassible du butler. Malheureusement, ces établissements ne supportent pas la transplantation hors des brumes londoniennes.

Notre seul espoir est que le capitalisme découvre que cette modeste envie qu’ont les hommes ordinaires d’un peu d’entre-soi est un marché qu’il saura satisfaire, avec le génie qu’on lui connaît.[/access]

Rien que pour vos cheveux [Version non censurée]

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It’s not the economy, stupid !*

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Manifestation du Tea Party devant le siège du Congrès à Washington.

ll y a encore une semaine , l’économie mondiale présumait que les Etats-Unis seraient toujours capables de rembourser leur dette en temps et en heure. Leur prêter de l’argent présentait donc un risque zéro, d’autant que la note de la dette américaine était réputée encore meilleure que les évaluations des agences de notation. On croyait les Etats-Unis « au-dessus de la mêlée financière », voire méritant une note de « AAAA », comme le disait le milliardaire Warren Buffet, aussi célèbre pour son sens de la formule que pour son flair de magnat des affaires. En fait, Buffet disait tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas : le jour où les Etats-Unis ne pourraient plus payer leur dette, leurs créanciers seraient en train de manger des conserves au fond de leurs abris anti-atomiques car la faillite de Washington amènerait l’Apocalypse financière et économique.

Au beau milieu de l’affolement suscité par la décision de l’agence de notation Standard & Poor’s de baisser la note de la dette américaine (du maximum AAA à AA+), il ne faut pas oublier que, malgré une dette abyssale, les Etats-Unis restent un pays richissime et puissant dont la « valeur nette » (c’est-à-dire les biens, moins la dette) reste énorme. La dette américaine représente à peu près 84 % du PIB, deux fois plus qu’à la fin de l’époque Clinton, mais presque autant que la dette de la France qui, elle, garde son éclatant « AAA ». Mais les Etats-Unis gardent un sérieux atout : les impôts y représentent à peu près un quart du PIB contre plus de 40 % en France et 37 % en Allemagne. Les Américains ont donc un important potentiel de remboursement et selon les calculs de la Maison Blanche, une augmentation d’impôts de 25 % (de 24 % à 30 % du PIB) permettrait au gouvernement fédéral américain, même dans l’hypothèse d’une croissance molle, de ramener la dette à des proportions plus saines en deux décennies.

L’absurdité économique de la décision de S&P est patente : des sociétés comme Microsoft et Exxon-Mobil, entreprises certes privées mais qui dépendent néanmoins du gouvernement américain qui leur assure l’environnement et les infrastructures (éducation, législation etc.) nécessaires à leur existence et développement, sont aujourd’hui, avec leurs « triple A », mieux notées que lui ! Et quand on regarde les Etats qui ont gardé leur note parfaite, cela tourne à la farce : selon S&P, ceux qui prêtent aux Etats-Unis d’Amérique prennent un risque plus important que les créanciers du Lichtenstein, le Luxembourg, Hong-Kong ou Singapour… Même la note du Koweit, écrasé en 48 heures par l’Irak, n’est inférieure que d’un cran de celle de l’Etat qui l’a secouru.

Moody’s, une autre agence de notation qui, avec S&P, fait la pluie et le beau temps dans ce secteur, s’est d’ailleurs bien gardée de suivre ses confrères de S&P et continue à accorder à la dette des Etats-Unis le « triple A ». En dépit des apparences, les marchés, eux non plus, n’ont pas vraiment suivi S&P car le taux de rémunération des obligations émises par le trésor américain a baissé pour atteindre le seuil de 2,34 %.

La décision de S&P est donc éminemment politique, ce qui est tout à fait légitime. Une agence de notation, au service des prêteurs, est obligée de prendre en compte la dimension politique avant de dire à ses clients quelle chances ils ont de récupérer leur argent s’ils décident de financer tel ou tel gouvernement et en conséquence quel prix (taux d’intérêt) il faut demander pour compenser le risque. Ainsi, on peut en déduire du jugement de S&P qu’ils ne croient pas le système politique américain capable de prendre les décisions nécessaires pour maîtriser la dette. Nécessaires selon qui ? Mais pour qui se prennent-ils ces analystes ? Sauf que ces mesures sont aussi nécessaires pour les élus américains !

Chez S&P, on a bien suivi les négociations sur le plafond de la dette et le consensus qui s’en dégagé : n’importe quel accord devrait comprendre une augmentation d’impôts, au moins sur les hauts revenus. Les leaders Républicains avec à leur tête John Boehner, président de la Chambre des représentants des États-Unis, le savent et les leaders de la communauté des affaires comme Warren Buffet et Bill Gates le disent : les riches américains ne paient pas assez. Sauf que ces mêmes analystes chez S&P jugent en même temps, qu’une telle politique est aujourd’hui impossible à adopter.

Les tractations entre la Maison Blanche et le Congrès ont démontré que le pouvoir ne s’exerce plus sur la colline du Capitole à Washington mais chez les « desperates housewives » du Tea Party. Les négociations les plus âpres et les plus difficiles n’ont pas été engagées entre démocrates et républicains ou entre le président Obama et John Boehner, mais plutôt entre républicains « classiques » et Républicains mouvance Tea Party intransigeants et décidés « à affamer la bête » : diminuer autant que possible les moyens alloués à l’Etat fédéral.

C’est justement parce que Boehner et ses amis se sont montrés impuissants que S&P a tiré le signal d’alarme. La majorité républicaine est aujourd’hui l’otage d’une partie de son électorat qui a instauré une sorte de « démocratie semi-directe » emprisonnant les élus dans une campagne électorale perpétuelle. Ce que nous dit l’agence S&P est que le système fédéral des Etats-Unis est en panne et donc le pire n’est plus inenvisageable.
Voilà qui est grave.

*Avant la campagne présidentielle de 1992, le président républicain sortant George Bush (père) était considéré comme imbattable en raison de son excellent bilan extérieur : de la gestion de la fin de la guerre froide jusqu’à la guerre du golfe, son parcours a été impeccable. Les Etats-Unis traversant une petite période de récession, les Démocrates ont déplacé la campagne sur le terrain économique. Bill Clinton lança alors à son rival malheureux :  » It’s the economy, stupid !  » (c’est l’économie, idiot !) pour expliquer sa victoire.

Deux bimbos au breakfast

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Nos leaders ont choisi de satisfaire les marchés. Mieux, de les « rassurer ». Ce choix ne sera pas sans conséquence sur la vague de moraline qui va s’abattre sur l’Europe.

Car le libéralisme n’a jamais fait confiance aux intérêts privés. La fable de Mandeville est une fable : la vérité est qu’il ne peut tenir que par un discours moral – et de la pire espèce. Une fois la dérégulation économique obtenue au nom de la toute puissance des intérêts privés (voyez les mesures politiques précises qui ont rendu la crise des subprimes possible), celle-ci doit être verrouillée par une extraordinaire insistance sur la moralité, le bon sens, la famille.

Le traitement que les Anglais – leaders et médias confondus – proposent des « riots » de Tottenham (North London) est à cet égard exemplaire. Les émeutiers ? Des irresponsables. Les jeunes ? Des criminels.

L’émission matinale Daybreak, sur ITV1, mériterait une étude en soi. Il faut admirer avec quel air de tristesse incrédule la charmante Christine Bleakley regrette que les jeunes en soient venus aux mains. Il faut admirer avec quelle minauderie compassionnelle la superbe Kate Garraway leur recommande de ne pas s’en prendre aux biens publics.

Voilà le vrai visage de notre temps : à la violence invisible des choix de politique économique doit correspondre une série de violences visibles au sujet desquelles des bimbos matinales pourront émettre une série de condamnations vertueuses. L’appel fait aux familles (ne laissez pas vos enfants dehors), l’insistance sur l’anarchie (la démocratie, c’est la règle – comment peut-on choisir le chaos ?) sont autant d’indicateurs de la bêtise moralisante à suivre.

Immoralistes de tous les pays, préparez-vous à vivre des moments difficiles. Un conseil ? Repliez-vous sur la sphère privée, c’est encore là qu’on est le mieux.

Libertin : les infortunes d’un vice

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Il y a des mots qui n’ont pas de chance. Libertin, libertinage sont de ceux-là. Ils ont été victimes d’un détournement de sens. Près de quarante ans de pornographie institutionnalisée dans le cinéma, dans la pub puis sur les sites internet, sans compter les cahiers estivaux des magazines féminins sur le « baiser mieux » ont totalement dévasté une belle idée, annexée par les exigences du commerce.

De 1968, certains ont retenu la libération sexuelle et d’autres les accords de Grenelle. Ceux qui n’ont retenu que la libération sexuelle et, selon le mot de Jouhandeau, sont « devenus notaires », ont vaguement culpabilisé sur leur hédonisme pour monde en phase terminale. Le philosophe marxiste Michel Clouscard les avait repérés dès 1973 dans un petit livre, Néo-fascisme et idéologie du désir, où il inventa le terme de « libéral-libertaire ».

La débauche encadrée par les horaires de bureau

Alors, ils ont appelé « libertinage » leurs petits dérèglements hebdomadaires. On a toujours besoin d’un alibi culturel quand on vient de commettre un crime parfait contre ses propres idées. « Libertin », ça vous pose tout de suite un homme ou une femme, qui sont surtout dans la pulsion permissive que leur accorde un fort pouvoir d’achat. Or, rien n’est ennuyeux comme la débauche encadrée par les horaires de bureau, car cette débauche-là est le visage ultime du puritanisme. Sollers explique cela très bien dans tous ses romans ou presque et il nous invite, si vraiment on veut savoir ce qu’était vraiment un libertin, à aller voir, par exemple, du côté de Casanova.[access capability= »lire_inedits »]

Toutefois, il est intéressant d’étudier le modus operandi qui permet de vider un mot de sa substance, voire de lui donner un sens diamétralement opposé à celui qu’il a. Ce qui renvoie à l’opposition linguistique entre « dénotation » et « connotation », c’est-à-dire entre ce que le mot signifie effectivement, objectivement, et les représentations qu’il finit par susciter dans l’imaginaire.

Prenons le mot « communisme ». Pour des raisons historiques dont il est largement responsable, il a le plus souvent (sauf pour les communistes) une connotation négative, voire péjorative. Le communisme ne signifie plus le désir d’une société où le développement de chacun serait la condition du développement de tous mais la grisaille totalitaire des pays de l’Est, les purges du stalinisme, les chars dans les rues de Budapest ou de Kaboul et un gigantesque univers concentrationnaire.

Il a fallu d’ailleurs une certaine dose de volonté ou d’inconscience héroïque au Parti communiste français pour conserver son nom, afin de rappeler qu’en France, le communisme agissant avait eu peu à voir avec le Goulag et beaucoup avec la Résistance au nazisme, les luttes ouvrières ou le combat anticolonial. Mais trois ans après la parution, en 1974, de L’Archipel du Goulag, les « Nouveaux philosophes » parachevèrent le processus de criminalisation qui allait occulter la dénotation du mot « communiste ». Un communiste devenait donc, par essence, l’agent d’un totalitarisme hideux, et il l’est encore en grande partie aujourd’hui. Bref, il connote mal, le communiste.

Il faut reconnaître à Alain Badiou le mérite d’avoir, ces dernières années, rappelé que le communisme ne pouvait pas se réduire à ses catastrophiques incarnations historiques, que ce n’est pas Marx qui a dessiné les plans de la Loubianka ni Engels qui a servi de conseiller technique à Brejnev, à Prague en 1968, ni Rosa Luxembourg qui a inspiré les délires sanguinaires de la Révolution culturelle : « Il faut tenter de garder les mots de notre langage, alors que nous n’osons plus les prononcer, ces mots qui étaient encore ceux de tout le monde en 68 », écrit-il dans L’Hypothèse communiste.

Il faudrait que le libertinage ait son Badiou. Il écrirait L’Hypothèse libertine. La dénotation de ce mot a en effet subi une série de hold-up: il a été pris en otage par quelques marchands de sexe et maquillé assez vulgairement avec des tartines de rouge à lèvres de mauvaise qualité. On peut supposer que celle ou celui qui sait encore ce que signifie ou signifiait jadis « libertin », en voyant ce terme accolé au nom d’une boîte à partouze ou à celui d’un site de vente de sex-toys dessinés par de grands couturiers, éprouve un sentiment voisin de celui du communiste à qui on explique que le communisme, c’est la Corée du Nord ou la Chine – de la Révolution culturelle ou de 2011. C’est peut-être marqué dessus, mais il y a tout de même une sacrée tromperie sur la marchandise. L’appellation d’origine contrôlée a disparu dans les méandres de l’Histoire et on en arrive à un cas banal de falsification ou, pour le moins, de contresens.

Réduire le mot « libertinage » au sexe, c’est comme réduire le mot « communisme » à un régime policier. C’est prendre la partie pour le tout. En stylistique, cela s’appelle une synecdoque.

Une remise en question de l’ordre du monde

Tout cela pour nous faire croire que les notables ou people qui vont passer une soirée dans un club échangiste, pardon « libertin », sont les héritiers de Saint-Évremond, de Casanova ou de la belle figure de Don Juan. Or, ils ne font rien d’autre que de se mettre en parfaite conformité avec un système économique qui se nomme lui-même, comme par hasard, « libre-échangiste ». Cela, c’est l’intuition fondatrice de Houellebecq dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte, le domaine en question étant la sexualité, désormais elle aussi soumise aux lois d’un marché qui occupe la totalité de nos vies.

Si le libertin, historiquement, a toujours aimé les plaisirs de la chair, cet appétit s’inscrivait dans une ambition beaucoup plus vaste où il était question de défier l’ensemble d’une société fondée sur des hiérarchies obsolètes et un ordre religieux obscurantiste.
Le Dom Juan de Molière révèle, dans son acte IV, à quel point le libertinage est une remise en question totale de l’ordre du monde. Dom Juan s’apprête à dîner. Arrive Monsieur Dimanche, son créancier, qu’il met à la porte. Puis son père, Dom Louis, qui lui rappelle ses obligations de classe. Même insolence de la part de Dom Juan. Il bafoue également le mariage : Elvire, l’épouse abandonnée et humiliée, l’adjure de sauver son âme et la seule chose à laquelle pense « notre grand seigneur méchant homme », c’est à coucher de nouveau avec elle car il trouve que ses larmes la rendent enfin jolie. Et pour finir, c’est la statue du Commandeur, c’est-à-dire le messager d’outre-tombe d’un ordre divin que Dom Juan a bafoué et qu’il ne pourra évidemment pas vaincre mais que, malgré tout, il défiera jusqu’au bout, qui vient l’inviter à souper pour le lendemain.

Non, décidément, Don Juan, archétype du libertin, n’a plus rien de commun avec ceux qui usurpent ce mot pour leurs achats de menottes fourrées en mousse rose ou de lubrifiants à base d’eau. Rien de commun, non plus, entre les risques pris par Casanova avec les nonnettes vénitiennes et une soirée dans le décor kitschissime des boîtes à partouze qui croient maintenir l’illusion en se donnant un décor vaguement Louis XV ou vaguement Régence. Les propriétaires de ces lieux qui, paraît-il, aiment à renseigner la police sur leurs clients, ce qui est l’attitude la plus anti-libertine qu’on puisse imaginer, pensent sans doute renvoyer le consommateur à une atmosphère comme celle de Que la fête commence, de Tavernier.

Dans ce film mythique, le metteur en scène montrait, à travers la figure du Régent joué par Philippe Noiret, ce qu’était un libertin qui avait le pouvoir : bien sûr, il y avait les fameux soupers déguisés, mais surtout une recherche effrénée de la paix, la volonté de promouvoir la liberté de conscience et le désir d’envisager la politique comme Hippocrate envisageait la médecine : « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire.

Autant dire qu’une politique libertine, vraiment libertine, ne semble pas à l’ordre du jour par les temps qui courent.[/access]

Marine prépare la rentrée des classes

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Marine Le Pen se repose peu. La dernière sortie de son père sur le drame norvégien ayant gâché sa villégiature en Bretagne, l’héritière s’est remise au travail. Elle poursuit son œuvre d’exhumation et de remise à la mode des thématiques favorites de ceux que l’on nomme « souverainistes » ou « nationaux-républicains ».

Il est vrai que le succès sondagier de « Marine » s’étiole quelque peu ces derniers temps. A-t-elle d’ores et déjà poussé trop loin son travail de dédiabolisation du Front national au point d’en gommer le caractère sulfureux qui fait tout son sel ? Plus simplement, comme le suggérait récemment Pascal Perrineau, s’est-elle lancée trop tôt dans une campagne de longue haleine au risque de lasser par excès d’exposition médiatique ?

Quelle que soit la réponse, Marine Le Pen semble vouloir se renouveler. Après avoir proposé la sortie de l’euro, vilipendé le « mondialisme » comme d’autre réclament la démondialisation, abondamment cité les travaux de Jacques Sapir et s’être approprié ceux d’Emmanuel Todd, la patronne frontiste paraît sur le point récupérer un autre volet phare de la doxa républicaine: les questions d’éducation. Ainsi, Marine Le Pen annonçait le 2 aôut sur son compte Twitter : « je prononcerai en septembre un discours important sur l’école, entourée de professionnels et de professeurs« .

Un grand discours sur l’école, voilà bien la dernière chose à laquelle le FN ancienne formule nous avait habitués. La patronne du Front se prépare-t-elle a faire l’apologie de l’enseignement privé et des écoles confessionnelles pour complaire à la frange « catho-tradi » de son parti ? Abandonnera-t-elle déjà son discours laïc pour affirmer, comme le fit Nicolas Sarkozy au Latran que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé  » ? Rien n’est moins sûr. En réalité, Marine Le Pen a déjà posé les jalons de sa réflexion sur l’école dans son discours du 1er mai, prononcé comme chaque année aux pieds de la statue de Jeanne d’Arc.

Dans cette harangue inégalement apprécié par le public frontiste, l’oratrice avait glissé un passage sur l’école passé quasi inaperçu dans les médias. Face à une assemblée incrédule, la présidente du Front National s’était payé le luxe de citer Condorcet pour fustiger les théories pédagogistes, non sans lancer une judicieuse OPA sur Natacha Polony : « l’apprentissage de la liberté se fait, vous le savez, dès l’école (…) l’enfant roi, et toutes les théories dramatiques colportées par les pédagogistes issus de 68, ont ruiné l’école, qui ne transmet plus le savoir comme c’est pourtant son rôle premier. (…) Le redressement de l’école passera par un relèvement des exigences (…): relèvement des exigences de niveau, relèvement des exigences de discipline, relèvement des exigences dans la transmission des valeurs » . Voilà une saillie que n’auraient pas reniée les héritiers de Jules Ferry.

Pour nourrir ses réflexions sur l’école, « Marine » affirme vouloir s’entourer de spécialistes. Évidemment, elle ne jettera pas son dévolu sur un Philippe Meirieu, pédagogiste en chef, logiquement déjà préempté par Europe Ecologie-Les Verts. On peut donc gager qu’elle se tournera plus volontiers vers la famille des « old-school », ces chantres de l’exigence, du travail et du mérite que d’aucuns s’appliquent à ringardiser en les traitant de « nostalgiques des blouses grises ».

Marine Le Pen pourrait notamment s’inspirer du sémillant auteur de La fabrique du crétin, Jean-Paul Brighelli, d’ores et déjà suspecté par ses détracteurs de « crypto-lepénisme », comme il le déplorait en ces termes sur son blog : « quand je dénonce la collusion objective des pédagos et des libéraux, tous favorables à l’éclatement du service public d’éducation (…) je fais certainement le jeu du FN ? Quand je déplore la substitution, à l’ambition de transmettre des savoirs, de la constitution de savoir-faire et de savoir-être je fais toujours le jeu du FN? Dire la vérité, voilà qui fait le jeu du FN ? » .

Bien que la présidente du Front les cite abondamment, on ne peut pas suspecter Emmanuel Todd, Jacques Sapir, Natacha Polony ou Jean-Paul Brighelli de « faire le jeu du FN » ou d’en « décontaminer la pensée » selon une expression désormais très en vogue. Il est facile et malhonnête pour leurs adversaires de lepéniser leurs idées à peu de frais. L’on ne va tout de même pas se désoler que Marine Le Pen ne lise pas Mein Kampf !

Tout aussi commode et inefficace s’avère la technique consistant à qualifier la doxa mariniste « d’attrape-tout » et de la rejeter en bloc au prétexte qu’elle tiendrait un double discours en rappelant que sa garde rapprochée est issue de la droite radicale la plus dure. C’est la thèse que défendent Caroline Fourest et Fiammetta Venner dans leur ouvrage éponyme sur Marine le Pen. Or, comment espérer sérieusement convaincre de l’insincérité d’un(e) politique, à moins de coloniser son esprit ? A supposer que Mme Le Pen manque de sincérité, elle ne serait pas la seule dans son cas : combien de politiques pensent toujours ce qu’ils disent et font toujours ce qu’ils promettent ?

La seule question qui vaille d’être posée, avant d’entrer dans la campagne présidentielle, est celle des raisons du succès de Marine le Pen, et d’un Front national que l’on envisage déjà au second tour de la présidentielle. Incontestablement, les thématiques de la démondialisation, de la sortie de l’euro, de la laïcité, et, demain, de l’école, profitent à Marine le Pen. Pourquoi la laisse-t-on seule s’en emparer ? Ceux, de gauche comme de droite, qui la désignent comme étant le Diable vont-ils continuer à lui céder les meilleurs morceaux comme ils abandonnèrent jadis la Nation et le drapeau tricolore à Le Pen père ?

C’est hélas possible. Mais alors, si elle venait à gagner, ils seraient les premiers responsables de ce qu’ils prétendent aujourd’hui conjurer.

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Tu aimeras ton sosie comme toi-même

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La même nuit où, dans le département des Vosges, un sosie de Serge Gainsbourg, Denis C., a poignardé un imitateur de Johnny Hallyday, Michel P. alors que ce
 dernier était en train de tondre sa pelouse, d’autres faits de même nature ont troublé l’ordre public. Face à eux, les médias ont observé leur omerta habituelle. Le Mouvement contre le Vaginalisme et pour l’Amitié entre les Branleurs (le MVAB) considère que la prolifération des sosies est un pas dans la bonne direction. Tout progrès dans l’amour de soi est nôtre.

Chers compagnons de rut, encore un effort pour devenir de bons et loyaux branleurs. En attendant, le MVAB a décidé de vous prêter main forte en portant les
 informations suivantes à la connaissance du peuple français à qui on confisque trop souvent la vérité des faits.

Dans un établissement du quartier du Marais, un sosie de François Hollande a été surpris alors qu’il pratiquait calmement une fellation sur un transsexuel imitateur de Ségolène Royal. Ils en étaient préalablement venus aux mains après s’être mutuellement accusés de s’érailler les voix.

Dans un hôtel de New York, un sosie de Nafissatou Diallo a été surpris alors qu’il faisait tranquillement le ménage dans une chambre.
 Dans le bassin industriel de la rue de Varenne, un sosie de Jean-Christophe Cambadélis a été surpris en train d’exercer une profession dans une entreprise qui n’était
 pas l’instance dirigeante d’un parti politique.
 Près du boulevard Saint-Germain, un sosie d’Harlem Désir a été verbalisé par les forces de l’ordre alors qu’il s’apprêtait à franchir – pour la première fois depuis vingt ans – les limites de la rue de Solférino.

Près du quartier de l’Elysée, un sosie de Valérie Pécresse, chargée des questions de mise en plis à l’UMP et porte parole du Gouvernement, a été surprise alors
 qu’elle échafaudait un plan destiné à mettre la main sur Matignon sans avoir l’air d’y toucher. Les services de sécurité du Premier ministre ont pu confondre in extremis la fausse madame mise en plis grâce à une mèche blonde un peu en désordre au-dessus des sourcils.

Sur un plateau de télévision, un sosie de Cécile Duflot assénait ses arguments en faveur de l’installation d’un parc d’éoliennes sur le Bassin venteux des Tuileries. C’est un temps de réflexion silencieux qui l’a confondue.

Sur le plateau des Glières, un sosie de Stéphane Hessel, très proche de son modèle a été applaudi alors qu’il s’indignait de ne pas être considéré comme le co-rédacteur de la Constitution de la Ve République ainsi que de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen de 1789. Présent par hasard sur les lieux, un sosie de Jean Moulin a manifesté avec révolte sa co-indignation.

Le sosie officiel de René Cassin était malheureusement retenu à l’étranger : il n’a pu témoigner en faveur du sosie du Grand Témoin du Siècle. Dans la foule enthousiaste, on a reconnu le sosie du grand journaliste Jean Daniel s’efforçant de parvenir au podium pour la photo. Venu de New York, un dossier d’adhésion bien rempli et solidement charpenté est parvenu à l’adresse de notre mouvement. Il est signé d’un certain DSKK, sosie de DSK, qui excipe de nombreuses raisons, notamment conjugales, pour être intronisé membre de notre confrérie. Sa situation est actuellement à l’étuve au sein de la commission des conflits de notre mouvement.

Jouir à Kaboul

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Cela s’est passé à la sortie du « Table Talk », un restaurant situé au cœur du quartier des expatriés à Kaboul. À peine son arme récupérée du casier de consigne et placée dans le holster, à peine le seuil du sas franchi, E. me touche les fesses. Je me retourne et l’embrasse à pleine bouche, tout en arrangeant mon voile de façon à ce qu’il couvre mes avant-bras dénudés. La rue somnole sous le soleil balsamique de l’après-midi. Soudain, un bruit strident de klaxon déchire l’air autour de nous. Nous avons été vus ! Serrés l’un contre l’autre. Le quartier entier entend un chauffeur de taxi hurler son approbation, tout en klaxonnant comme un forcené : « Yeah ! Good ! Good ! Good ! » D’un coup, viennent nous applaudir un vendeur ambulant de poissons rouges, un groupe de garçons à vélo, le gardien de la maison d’à-côté ainsi qu’une petite fille à moitié cachée sous un parapluie rose. Croyez-le ou pas, mais la révolution sexuelle à Kaboul débuta par cet incident, le 10 juin dernier.[access capability= »lire_inedits »]

Soldates voilées au deuxième REP

Aucune police des mœurs n’opère à Kaboul ni nulle part ailleurs en Afghanistan. Toutefois, les étrangers y vivant ont choisi de se conformer à la pudeur apparente de la République islamique. Certains ont peur de réveiller la colère des puristes de la charia, d’autres ont sans doute pensé faire les malins, se lançant à corps perdu dans une stratégie de séduction de la population locale, comme l’armée française laquelle, à en croire les détails du rapport du Padre Benoît Julien de Pommerol, aumônier du 2ème régiment étranger de parachutistes en mission en Afghanistan, a joyeusement imposé le port du voile à ses soldates afin de les « protéger » des regards trop insistants.

D’autres encore se soumettent à un islam autant fantasmé que radical et dont bon nombre d’autochtones eux-mêmes ne cherchent qu’à se délivrer. Comment décrire les brigades de saintes-nitouches humanitaires employées par des ONG œuvrant à la promotion des droits de l’homme et de la femme ? Il suffit de les voir se déplacer en ville, enveloppées de la tête aux pieds dans des étoffes de production artisanale afghane pour mesurer leur degré d’illumination.

En réalité, les étrangers ont bien du mal à mesurer le degré de tolérance des Afghans face à des comportements publics tenus pour acceptables entre une femme et un homme en Occident. Et les Afghans ont une idée assez vague de ce que les Occidentaux considèrent comme « naturel » sur le plan des mœurs.

Tous situés à proximité de la très chic avenue Wazir Akbar Khan, où sont situés les ambassades étrangères et les bureaux des grandes boutiques internationales, à commencer par l’ONU, les quelques bordels de la capitale afghane ont certes dû mettre la clé sous la porte. La dernière fermeture remonte à deux semaines, le désormais légendaire club « 999 » cessant ainsi d’exister pour, disons, un moment. Anna, sa patronne d’origine chinoise, explique au téléphone qu’elle pense déjà à ouvrir le même business deux rues plus loin. « Je suis certain qu’elle n’a pas de soucis à se faire pour trouver des sponsors, précise un habitué des lieux. All that is about money and nothing else. ». Désolée pour les amateurs d’histoires édifiantes à haute teneur civilisationnelle, mais si les bordels de Kaboul ferment, ce n’est pas à cause d’une intolérance grandissante à l’égard de la corruption des mœurs, mais en raison de la corruption tout court. Le montant des bakchichs qu’il fallait verser aux forces de l’ordre augmentait en même temps que la fréquentation de ces établissements par une clientèle réputée fortunée : l’activité devenait non rentable. C’est qu’en dépit des apparences, la concurrence a toujours été rude sur le marché afghan des plaisirs tarifés. Et elle l’est toujours.

Dans une étude sur la prostitution sous le régime des talibans, Melissa Ditmore estime qu’une trentaine de maisons closes fonctionnaient clandestinement à Kaboul entre 1996 et 2001. Depuis, les choses n’ont pas radicalement changé. Bien qu’illégale et passible de peines allant de cinq à quinze ans d’emprisonnement, la prostitution destinée à la clientèle locale se perpétue selon des méthodes qui ont fait leurs preuves : les chambres sont louées chez des intermédiaires, les femmes et leurs clients se faisant passer pour des couples mariés, les numéros de téléphones circulant par recommandation.

L’arrivée des Américains, en 2001, a tout simplement diversifié ou, plus précisément, internationalisé le marché. De nombreux « restaurants chinois » qui ont, sous leurs lampadaires rouges, autre chose à proposer que des raviolis aux crevettes, ont ouvert. « Les filles étaient très surveillées, ne quittaient jamais leur maison pour raisons de sécurité. J’ai réussi à en faire sortir une pour l’emmener dîner en ville, mais il a fallu que je la ramène trois heures plus tard », se souvient un Britannique en poste à Kaboul depuis plusieurs années.

Le bling-bling des premiers expatriés poussant au crime, des étudiantes se sont aussitôt organisées pour piquer les clients les plus aisés aux veuves de guerre avec enfants en bas âge à charge, ravissant aussi une partie des internationaux aux Chinoises sanglées dans leurs mini-jupes en moleskine. Tout le monde le sait à Kaboul : pour chasser la Lolita, il faut se rendre aux alentours du supermarché Finest, à deux pas du rond-point Massoud. Une autre possibilité consiste à emprunter Jalalabad Road pour sortir de la ville et aller jusqu’à l’une des bases de l’OTAN entourant la capitale afghane. Celui qui y a ses entrées peut profiter des services de Philippines pratiquant des tarifs qui défient toute concurrence. Pour passer une nuit en compagnie d’une protégée d’Anna, il fallait compter entre 150 et 200 dollars, alors que la moitié de cette somme suffit pour satisfaire, tant bien que mal, ses besoins charnels dans les bras d’une employée de PX (duty-free militaire) aux yeux bridés. Un monde plein de promesses s’ouvre…

Soudainement, je sens des petits doigts me pincer les fesses.

La prostitution reste toutefois un sujet ultra-tabou en Afghanistan, comme dans les camps militaires de l’OTAN. Il ne fait pas bon enquêter là-dessus. « Si vous tenez à ne pas être black-listée dans toutes les bases de l’OTAN à travers le monde, il vaut mieux que vous cessiez de vous intéresser au problème », m’a dit quelqu’un de bien placé pour me donner ce genre de conseil.

Au fait, y aurait-il un problème ?

Je marche seule dans la rue, un bout de fichu sur la tête, tenant en laisse notre chien, un berger caucasien. C’est l’heure de la sortie de l’école. Les filles se tiennent par les bras, en petits groupes, rigolent, mangent des glaces. Leurs uniformes noirs contrastent avec la tenue des garçons, beaucoup plus « décontractée » car composée d’une chemise bleue et d’un pantalon bleu marine. Un gamin d’une douzaine d’années me dépasse en vélo, se retourne pour jeter un regard mi-craintif mi-défiant sur Ventura, excité au plus au point par les odeurs des boucheries à ciel ouvert. Le garçon fait un détour, disparaît derrière moi. Soudainement, je sens des petits doigts me pincer les fesses. « Madam, I love you ! », crie le garçon me dépassant à nouveau sur son vélo, cette fois-ci pour fuir au loin à toute allure. Les ouvriers d’un chantier aux abords de la route se tordent de rire.

La capitale afghane serait-elle prête à vivre sa première révolution sexuelle ? Je n’en doute pas une seconde. À condition que les Occidentaux qui y vivent sortent enfin de leur crispation quasi-catatonique à l’égard d’une religion et d’une tradition auxquelles ils attribuent une influence démesurée sur les autochtones. Or, les Afghans, au moins ceux qui peuplent Kaboul et profitent à outrance de la présence étrangère dans la ville, semblent très bien savoir rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Ainsi nous continuerons, E. et moi, à nous tenir par la main dans les lieux publics, comptant qu’un jour un monument en notre honneur sera érigé à côté de celui du commandant Massoud. Rien que ça… Et je persiste à croire que ce ne sera pas un monument dédié aux martyrs d’une cause perdue.[/access]

Oslo, la faute aux nouveaux réacs ?

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Je n’y suis pour rien. Pardonnez-moi de vous parler de ma modeste personne, mais cette information capitale a pu vous échapper. Or, vous devez savoir : Oslo, c’est pas moi. Certes, pour l’instant, Le Nouvel Observateur est le seul à m’avoir, sous la plume de son patron Laurent Joffrin, innocentée de l’effroyable crime du blondinet norvégien transformé en machine à tuer. « Non, Guéant, Sarkozy, Ménard ou Zemmour ne sont pour rien dans les événements d’Oslo. Elisabeth Lévy non plus. » Vous avez bien lu : « Elisabeth Lévy non plus. » C’est marqué dans le journal.

Je ne voudrais pas être désagréable, mais vous, cher lecteur, c’est écrit quelque part que vous n’êtes pas coupable, même un tout petit peu ? Cherchez bien, au cours des derniers mois, vous n’avez jamais eu la moindre pensée déplaisante, voire suspecte, peut-être même, qui sait, nauséabonde ? Allons ! Pas l’ombre d’un mouvement d’humeur susceptible d’offenser un individu et, par extension, de stigmatiser le « groupe » auquel il appartient ? D’accord, vous n’êtes pas raciste, en tout cas pas consciemment. Mais pourriez-vous vous porter garant de votre inconscient ? Avouez que dans les secondes qui ont suivi l’annonce de la fusillade en cours, vous avez pensé « attentat islamiste ». Ça c’est une preuve ! Bien sûr, vous n’avez pas été assez benêts pour aller le clamer sur les ondes comme ces quelques « experts en stratégie des cellules djihadistes en Europe » pincés en flagrant délit d’imbécillité. Mais enfin, vous l’avez pensé. Moi aussi. Vous êtes sur la pente glissante qui mène à l’islamophobie. Peut-être au meurtre.

En quelques heures, une vague de spécialistes en « motivations et inspirations de tueur de masse à pedigree d’extrême droite » déferle sur nos écrans. On pourrait penser qu’il faut du temps pour faire avouer ses secrets à un acte qui suscite d’abord l’effroi et l’incompréhension. Que nenni. En trois reportages dans la « fachosphère » – au moins, c’est pas cher – et au prix d’une palanquée de syllogismes et glissements sémantiques – dont leurs auteurs sont pour la plupart parfaitement inconscients de les commettre, convaincus qu’ils sont d’être dans le bon camp – l’affaire est pliée. Anders Behring Breivik est un symptôme. Peut-être un avertissement. Le nouveau visage de la bête immonde qui déploie ses multiples et hideuses têtes dans toute l’Europe, y compris, bien sûr, en France où il dispose d’idiots utiles mais aussi de complices objectifs tout aussi criminels que lui. Comme de toute façon, sur la Norvège, on ne sait pas grand-chose et qu’après quatre reportages pleins d’émotion on n’a plus grand-chose en rayon, on va s’intéresser aux vrais coupables. Ceux qui ont armé ce bras.

À qui la faute ? La question excite d’autant plus les médias que sur ce coup-là, ils peuvent lui donner la réponse qui leur plait. Et sortir l’attirail de l’indignation morale et la rhétorique du dimanche qui va avec – « les mots qui tuent », « les racines de la haine ». Le drame norvégien est peut-être l’occasion de réussir à l’échelle européenne la diabolisation qui a donné avec le FN l’heureux résultat que l’on sait, autrement dit de mettre à l’index une partie du corps électoral, coupable de ne pas savoir ce qui est bon pour lui.

Sur RTL, l’inénarrable Rokhaya Diallo remarque très sérieusement que dans sa logorrhée numérique, Breivik cite deux fois Alain Finkielkraut. « Ce n’est pas un hasard », lâche-t-elle sentencieusement avant d’en appeler à la responsabilité de l’intellectuel. On pourrait lui faire remarquer que Ben Laden a cité Emmanuel Todd et Allah, mais ce n’étaient pas le vrai Todd et pas le vrai Allah. Là, c’est autre chose. Ce Breivik sait lire. D’ailleurs, il faudrait songer à interdire 1984 qui est l’un de ses livres de chevet. À ce compte-là, comme l’a fait remarquer Rémi Lélian, il serait temps de placer sous surveillance les penseurs écologistes et trotskystes qui inspirèrent Richard Durn, le tueur de Nanterre et Audry Maupin. On pourrait aussi faire remarquer à mon estimable camarade de On refait le monde qu’il n’est pas très cohérent de brandir à tout bout de champ la tolérance et l’ouverture à l’autre et d’être incapable d’examiner une opinion différente de la sienne. Comme d’habitude, personne ne moufte. De même que personne ne sursaute, dans les jours qui suivent, en entendant répéter en boucle que le refus du multiculturalisme, c’est la haine des étrangers.

On pointe du doigt quelques sites s’assumant comme « islamophobes » ou désignés comme tels – et qui d’ailleurs, sont souvent obsessionnels. Un article paru sur Slate.fr fait scandale en observant que « François Desouche » n’a pas, loin s’en faut, l’exclusivité des commentaires haineux. Dans la foulée, les partis désormais rangés sous le vocable « populiste », donc leurs électeurs, ramassis de petits blancs peureux à l’esprit étroit insensibles aux merveilles du brassage culturel, sont habillés pour l’hiver, et tous pareil : en vert-de-gris.

L’intérêt de la manœuvre est évident : disqualifier et même criminaliser toute critique des transformations des sociétés induites par l’immigration – ou plus précisément dans le cas de la France par le renoncement à assimiler les immigrés. S’il existe un fil rouge menant d’Alain Finkielkraut à Breivik en passant par l’électeur de Wilders ou de Marine Le Pen, toute réticence à l’égard du multiculturalisme tel qu’il s’installe en Europe mène au meurtre. Bien sûr, vous avez le choix : ou vous pensez que les changements culturels produits par les flux migratoires sont une bénédiction pour nos sociétés sclérosées et, par conséquent, qu’il serait monstrueux de demander aux populations fraîchement installées de s’adapter aux mœurs locales, ou vous êtes un salaud prêt à sortir son revolver dès qu’il entend le mot « différence ».

Je ne sais absolument pas dans quelle mesure un discours ambiant peut expliquer un passage à l’acte. Mais si c’est le cas, on peut soutenir que ce ne sont pas les propos dans lesquels il croyait entendre un écho de ses propres obsessions qui ont enragé Breivik, mais le conte de fées qui sert de discours officiel aux médias sur l’immigration et les bienfaits de la coexistence. Peut-être n’a-t-il pas basculé parce qu’il se croyait compris, comme le proclament mes estimables confrères, mais parce qu’il se sentait isolé dans un monde indifférent à ses angoisses.

Quoi qu’il en soit, je ne vois toujours pas en quoi il serait criminel d’observer les difficultés d’acculturation de l’islam ou de souhaiter la préservation d’un certain cadre de vie collectif. L’ennui, c’est que si je ne vois pas, les arbitres de nos élégances morales voient très bien. Grâce à ce maudit Norvégien, la police de la pensée est de nouveau sur les dents. Moi, je viens d’échapper au coup de filet, alors comptez sur moi pour me tenir à carreau.

Et une pizza pour deux, une !

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C’était la Une d’un récent numéro d’Aujourd’hui/Le Parisien arrivé avec un rien de retard en Grèce : « Comment gérer les fins de mois difficiles. » Dans un premier temps, on se dit que ce n’est pas mal que le dernier grand quotidien populaire français ne se comporte pas comme n’importe quel tabloïd de Murdoch et reste attentif aux vrais problèmes de ses lecteurs, davantage préoccupés, par exemple, par les 20% de hausse du prix du gaz en un an que par les histoires de fesses des people. En plus, ça rappelle à quelques mois des élections de 2012 que se faire élire avec des phrases comme : « Je serai le président du pouvoir d’achat » relevait tout de même du mensonge caractérisé.

Hélas, nous n’avions pas encore ouvert les pages intérieures : l’ensemble se résumait à des conseils pratiques tout à fait exaltants comme « prendre une pizza pour deux au restaurant » ou « profiter des périodes de promo. ». Finalement, il est là, le problème, dans cette soumission, cette intériorisation fataliste de contraintes dont on veut nous faire croire qu’elles sont la conséquence d’un phénomène naturel. Or une crise n’est ni un tsunami ni un tremblement de terre. Elle est le fruit d’une certaine vision de l’économie dont des hommes sont responsables et devraient avoir à rendre compte.

En attendant, si tu touches à ma moitié de pizza, t’es mort !