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Patural, le dernier souffle

Patural, ce nom ne dira pas grand-chose à qui n’a pas exploré le Bois de l’Etoile en culottes courtes, entre Marspich (prononcez Machepi) et Florange (prononcez Floranche); à qui n’a pas non plus entendu un jour le soupir des hauts fourneaux et le cri du gueulard, à qui ne s’est jamais émerveillé de la poésie quasi soviétique du feu des coulées dans la nuit.
Patural ce furent les hauts fourneaux d’Hayange en Moselle. Le P3 fut définitivement arrêté en juin dernier et le P6 attend son heure paraît-il… « La vallée d’la Fensch ma chérie, c’est l’Colorado en plus petit » chantait un Bernard Lavilliers, un brin ridicule, peut-être, mais à qui on pardonne tout dans ce « vieux pays pas très connu » où « y’a pas de touristes dans les rues ». Sous le regard de la Vierge, c’est le berceau du fer et des barons de l’acier. J’ai baigné là dedans dès le plus jeune âge, mon père ayant tripoté des bruleurs toute sa carrière à la Sollac.

Résumons en quelques lignes l’histoire mouvementée de cette vallée et surtout de ses trente cinq dernières années d’agonie. Des mines de fer, du charbon à 60 kilomètres à l’est et une rivière : le cadre idéal pour l’industrie du fer au XVIIIe aux années 1970. Puis les mines ferment les unes après les autres -de l’Australie à l’Inde la concurrence est rude- et on installe les fonderies là où arrive désormais le minerai : Dunkerque et Fos-sur-Mer.
La crise et la fin des barons du fer aidant (le dernier Wendel, Henri, meurt en 82 brisé par l’arrivée des communistes au gouvernement) on « restructure ». Traduction : on licencie à tout va et on casse les usines, les vallées se vident de leurs cheminées, la Fensch, l’Orne, la Moselle, la Crusne, la Chiers dans le bassin de Longwy et j’en passe. Le capitalisme change de visage, le règne du profit succède à l’entreprise familiale et paternaliste qui, comme la mine, s’occupait de tout de votre naissance à votre mort. Les plans de sauvetage vont se succéder à partir de 1978 sous l’impulsion de Giscard, fermetures et licenciements, manifestations monstres, parfois violentes, ambiance de lutte et d’émulation rouge comme les coulées… Mais la partie était perdue d’avance, trop de dettes, des installations trop vieilles, une main d’œuvre trop nombreuse : 100 000 emplois seront ainsi détruits en 20 ans. En 1981, Mauroy nationalise Sacilor et Usinor qui fusionneront en 1986. L’Etat recapitalise, éponge les dettes, subventionne… Puis les vagues de privatisations vont se succéder, partout l’Etat se désengage, sous Chirac, Balladur, Juppé, Jospin et les autres. En 1986, lors de la fusion, Madelin remettra au passage les compteurs à zéro, faisant tout perdre aux petits actionnaires. Là, le liquidateur Francis Mer entre en jeu et les réductions d’effectifs s’accélèrent. En 1995, le groupe Usinor-Sacilor est privatisé par Juppé à prix cassé (10 milliards de francs), les fonds de pension entrent dans la danse, ça commence vraiment à puer.

Avant le hold-up de Mittal en 2006, le groupe a gonflé pour devenir Arcelor, conglomérat de Français, de Belges, de Luxembourgeois et d’Espagnols de l’acier. L’indien Mittal lance une OPA hostile à laquelle ni les actionnaires ni les dirigeants ne vont résister, et pour cause, la valeur des portefeuilles d’actions ayant doublé en cinq mois, le PDG, Guy Dollé, touche le pactole en stock-options. Lakshmi Mittal patron multimilliardaire du premier groupe mondial de l’acier, se paie Arcelor pour une somme modeste (27 milliards d’euros), sachant que l’entreprise a été « sauvée » des années durant par des investissements publics (dans les 20 milliards à la louche) c’est-à-dire avec l’argent des contribuables…

La suite est grandiose : fin de Gandrange, casse de Liège et j’en passe… Fallait pourtant s’y attendre : l’ouvrier européen est trop bien payé et pas assez corvéable à merci…Le dernier sauvetage en date, l’hypothèse ULCOS, même si elle part d’une bonne intention, soutenue notamment par le PS et le combatif député-maire de Fameck Michel Liebgott, laisse un peu rêveur: le développement durable au secours de la sidérurgie lorraine (en gros il s’agit de récupérer le CO2 et de le stocker en sous-sol), la décision repose sur les épaules de la Barroso, évidemment assortie d’une subvention de Bruxelles. Mittal pourrait encore réaliser un bon coup, mais pour le moment il temporise, à moins qu’il n’attende que le P6 soit définitivement hors d’usage : un haut fourneau c’est comme un Godin, si ça ne chauffe pas ça finit par être foutu… Signalons encore qu’un autre site moins connu à proximité d’Hayange cause quelques inquiétudes, l’ancienne Usine Saint Jacques de Nilvange, unique fabricant de rails en France et fournisseurs de ceux du TGV, fierté de la SNCF, devinez qui possède cette usine de pointe ? Non pas Mittal, mais l’autre méga-conglomérat indien, Tata !

Les élections approchant, les candidats se rendent au chevet du malade, après le cimetière de Gandrange, le mouroir de Florange. Les syndicats lancent le baroud d’honneur, ils ne se font plus d’illusions, les 35 dernières années n’ont été que rémissions, ils n’iront hélas pas jusqu’à foutre le feu à la coulée continue, ils respectent l’outil de travail plus que tout. Attendez-vous donc à des manifs, quelques séquestrations de sous-fifres, la blague habituelle, en attendant que le nouveau président vienne, en mai, donner l’extrême onction. Patural aura bientôt rendu son dernier souffle. Amen.

Casse-toi Cassandre !

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Il y a des jours où je me demande si ceux qui nous taxent de scrogneugneus passéistes n’ont pas raison. Pendant que nous nous lamentons sur la disparition de vieilles choses, comme la nation ou la culture – qui sont d’ailleurs étroitement liées, comme le montre Pierre Nora dans l’entretien qu’il nous a accordé – nous sommes insensibles, quand ce n’est pas franchement réfractaires, aux merveilleuses inventions du monde qui vient. La suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée à Sciences Po nous enrage, l’appauvrissement du français parlé et écrit, par les élites autant que par le peuple – y compris par nous-mêmes -nous désole, la part toujours plus faible réservée aux humanités nous consterne. Et nous oublions « l’épatant appétit de culture des Français » que Le Monde a récemment célébré dans un éditorial enjoignant à Cassandre d’aller se rhabiller (je n’invente rien)[1. « L’épatant appétit de culture des Français », Le Monde, 9-10 janvier 2012].

Commentant un rapport sur l’évolution des comportements culturels des Français entre 1973 et 2008 réalisé sous la houlette du ministère de la Culture, le quotidien annonçait triomphalement une « nouvelle qui donne chaud au cœur : les Français n’ont jamais été aussi friands de sorties, de spectacles et d’activités culturelles. » Peu importe que ce rapport fasse apparaître « un tassement de la lecture » – 53 % des Français affirment spontanément lire pas ou peu. L’essentiel est qu’ils soient « consommateurs d’arts et demandeurs de partage ». On s’en voudrait de doucher cet enthousiasme en rappelant que ce qu’on nommait culture autrefois était à la fois une ascèse et un plaisir. Et il faudrait vraiment vouloir casser l’ambiance pour oser dire encore que la lecture est un « colloque singulier » et que c’est précisément parce qu’elle est une activité solitaire, parce qu’elle instaure un rapport de soi à soi qui oblige à sortir de soi, qu’elle forme l’âme et ouvre le cœur.

Le progrès fait rage jusque dans la sémantique : les mots « arts » et « culture » n’ont plus le sens poussiéreux et rigide qu’ils avaient autrefois. Les écrans sont désormais le « support privilégié de nos rapports à la culture, tout en accentuant la porosité entre culture et distraction, entre le monde de l’art et ceux du divertissement et de la communication », explique Olivier Donnat, le sociologue qui a piloté l’enquête. Selon lui, la diversification de « l’offre culturelle », comme on dit dans la novlangue du ministère de la Culture, « a peut-être amoindri le désir d’accéder à la culture dite  » institutionnelle « . Une personne qui se passionne pour les arts de la rue ou le nouveau cirque n’éprouvera peut-être pas le besoin d’aller voir la dernière pièce d’un grand metteur en scène. » Et alors ? Pourquoi faudrait-il se prendre la tête quand on peut se distraire à en mourir ?
On ne recensera pas ici les raisons pour lesquelles la culture générale et les humanités d’antan, ou en tout cas ce qu’il en reste dans l’enseignement, méritent qu’on se batte pour elles : les auteurs réunis dans ce dossier disent et fort bien tout ce qu’il y a à dire.
Il faut en revanche se demander ce qui a conduit la France à abandonner et même à mépriser ce qui a fait sa grandeur collective en offrant à chacun la possibilité de s’élever. Et sur ce point, droite et gauche sont pareillement responsables. De ce point de vue, le charivari orchestré contre le Président de la République, lorsque celui-ci s’avisa qu’il était inutile d’avoir lu La Princesse de Clèves pour officier dans une administration, fut une parfaite comédie. Les mêmes qui arboraient fièrement un badge « Je lis La Princesse de Clèves » militent pour que l’on cesse de traumatiser les enfants avec Balzac. Je me rappelle avoir entendu à RTL un de mes camarades de jeux « de gauche sous tous rapports » dénoncer avec virulence la haine de la culture que manifestait selon lui Nicolas Sarkozy, avant de déclarer en rigolant, une fois les micros fermés : « Mais il a raison Sarko ! C’est illisible, La Princesse de Clèves

On me dira, et à raison, que le public a changé – et pas seulement en raison des flux migratoires. De fait, on ne peut pas balayer d’un trait cette argumentation, brillamment exposée ici par le sociologue François Dubet, qui a accepté de jouer ici le rôle du « méchant » – qu’il en soit sincèrement remercié. Si la démocratisation de l’enseignement a échoué, ce n’est pas parce que des salauds ont décidé d’abrutir les élèves pour mieux les soumettre au marché, mais parce que c’était une tâche objectivement difficile à réaliser. Georges Steiner dit souvent que la « grande culture » ne saurait être démocratique. Peut-être. Le problème, c’est qu’il ne semble pas si aisé de faire accéder le grand nombre à la « moyenne culture » ni même à la « culture de base » : un membre du Haut Conseil à l’Education a récemment estimé que le taux de 20 % d’élèves quittant le système scolaire sans savoir lire ni écrire correctement était pratiquement incompressible. Après tout, comme l’a expliqué Richard Descoings dans Libération, « dans les générations actuelles, l’apprentissage passe par la musique et la parole au moins autant que par le lycée et l’écrit. »[2. « Si je trouve que je suis trop payé ? La réponse est non », Libération, 31 janvier 2012] La revalorisation de l’oral dans la procédure de sélection « permettra à des jeunes de montrer qu’ils s’expriment bien à l’oral même s’ils sont mauvais à l’écrit. » Plus tard, ils enverront des fichiers audio plutôt que des courriels, qu’est-ce que ça change ?
On peut pointer les renoncements, noter que les propagandistes du nivellement par le bas ont souvent eu la chance de bénéficier d’un enseignement d’excellence, vilipender les « pédagos » et renvoyer dos à dos la gauche et la droite ; on peut dénoncer l’aberration d’un antiracisme qui aboutit à priver les enfants d’immigrés de ce que la France a de plus beau à leur offrir.

Il serait malhonnête, cependant, de passer sous silence notre responsabilité collective. La première explication de ce qui nous arrive est la disparition du bonheur d’apprendre – ce que Marcel Gauchet appelle la libido sciendi. Richard Descoings n’aurait jamais supprimé l’épreuve de culture générale si la société accordait une quelconque valeur à la culture. Le Monde ne publierait pas en « une » un article de Marie Depleschin sur « l’enfer des prépas » si le goût de l’effort n’avait pas cédé la place au plaisir de se plaindre. Si les bons livres se vendaient, on n’en publierait pas tant de mauvais. Si les parents ne dénonçaient pas sans cesse les horaires et les cartables surchargés, les enfants ne seraient peut-être pas épuisés dès qu’ils ont passé une heure assis à un bureau. Si nous ne regardions pas des émissions idiotes, il n’y aurait pas d’émissions idiotes. La culture est un combat, sans doute, mais un combat que chacun doit d’abord mener contre soi-même. Ou alors que Cassandre arrête de pleurnicher et aille se rhabiller.

Cet article en accès libre ouvre le dossier sur les humanités de Causeur magazine n°44.

Achat au numéro : 6,50 € Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

Méditation sur la postérité

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Le triomphe des enquêtes statistiques devrait nous assurer une vie après la mort. Ceux d’entre nous qui mourront d’une hépatite B entreront dans les statistiques sur l’hépatite B, et ceux qui mourront suite à la chute d’un pot de fleurs viendront gonfler les statistiques sur les morts malencontreuses. Une telle postérité n’a rien d’attrayant, je suis d’accord. On pourrait rêver mieux. On a d’ailleurs rêvé mieux. Le catholicisme nous propose une vision du paradis autrement plus joyeuse, sans parler des fameuses donzelles promises aux islamistes méritants.

Pour ceux qui ne pourraient jamais actionner une ceinture d’explosifs, et qui se dirigent vers la mort d’un pas perplexe, si ce n’est tremblant, la récompense sera plus modeste. La postérité est indifférente à la vertu des gens ordinaires, et ceux qui se comportent moralement risquent fort d’être déçus. Le plus sûr moyen de survivre à l’oubli consiste à tuer son voisin. Lui parler du beau temps est inutile. Les paroles passent, le crime demeure. C’est ce qui explique le succès de Staline.

Prétendre que la postérité et la vertu d’un homme sont inversement proportionnelles n’a rien d’abusif. Comme dit le chevalier de Saint Ange dans Isabelle, princesse des cœurs : « Dépêchons-nous de faire le mal tant qu’il est encore temps, car après, il sera trop tard. » C’est une parole censée, quoique troublante. Elle semble heurter ce qu’il y a de moral en nous, bien qu’elle soit conforme à la seule loi de l’Histoire qui n’ait pas changé au cours des époques : la récompense par le crime.

Si la société aime beaucoup les gens normaux, il n’en va pas de même pour la postérité, de sorte que se comporter moralement est le plus sûr moyen de sombrer dans l’oubli. Serons-nous jamais en mesure de corriger cette singulière anomalie ? C’est peu probable. Rester dans la mémoire des hommes n’est pas une chose facile, et, aujourd’hui comme hier, seuls les grands criminels s’en sortiront bien.

Tarnac : pourquoi les forgerons ?

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L’interminable enquête sur les sabotages de caténaires de la SNCF suscite des avis très partagés. Certains affirment que depuis presque trois ans et demi elle reste au point mort. D’autres pensent plutôt qu’elle piétine, qu’elle s’enlise, qu’elle s’empêtre toujours plus inextricablement. Que le juge Fragnoli et la SDAT (Sous-Direction Anti-Terroriste) ne font qu’enchaîner méthodiquement bourde sur bévue, sans négliger pour autant à aucun moment le registre de la gaffe, de la pignolade et du fiasco.

D’autres encore estiment que, partie du néant et de l’absence de toute preuve, l’enquête est cependant parvenue à reculer héroïquement à sauts de géant à chaque nouveau pas. Qu’elle s’embourbe à présent de manière décisive dans les marécages d’une sorte de proto-néant, de « matière noire » juridique dont nul ne soupçonnait jusque-là l’existence.

Quant aux milieux de l’art contemporain, ils saluent unanimement ce qu’ils ne considèrent pas comme une enquête réelle mais comme un happening sublime, un hommage foudroyant à Kafka et Beckett, une géniale parodie de parodie de justice, un geste artistique sulfureux osant enfin déconstruire de l’intérieur l’institution judiciaire.

Pourtant, ceux qui prétendent que le dossier contre les « dix de Tarnac » est vide se trompent. Il compte à présent des milliers et des milliers de pages. Depuis trois ans, le « contribuable français » (que je salue au passage, même si on se connaît à peine) paye les scribes héroïques qui ont patiemment retranscrit des heures de conversations téléphoniques suspectes au cours desquelles les Tarnacois s’entretiennent de manière très pointue de jardinage, de cuisine, de charpenterie et d’élevage de canards, sans évoquer une seule fois il est vrai le moindre projet de massacre ni le plus humble fer à béton.

Durant tout ce temps, les avocats de la défense n’ont cessé en revanche d’accumuler des preuves parfaitement tangibles démontrant l’incohérence radicale et les plus graves dysfonctionnements dans l’enquête et la procédure, sans que l’accusation ne juge nécessaire de leur apporter le moindre commencement de réfutation. Les avocats de la défense ont ainsi été amenés à porter plainte pour faux et usage de faux, subornation de témoins et interceptions téléphoniques illégales.
Nul n’a oublié l’époustouflant assaut qui a contraint Tarnac, l’irréductible village anarcho-autonome, à rendre les armes le 11 novembre 2008. Depuis lors, le cirque Fragnoli n’a pas chômé. Tous les quatre mois environ, il est de retour pour venir vous arrêter en pleine nuit, en étant dispensé par la procédure antiterroriste de fournir le moindre élément à charge contre vous. Au milieu de vos rêves, vous voyez surgir l’infatigable cirque Fragnoli avec sa nuée d’acrobates farceurs, de clowns anti-terroristes encagoulés et ses désopilants funambules pétomanes. Cette fois, c’est vous qui avez été choisi pour une superbe garde à vue de quatre jours en surclassement antiterroriste. Et c’est vous qui allez être relâché après 96 heures, comme tous les autres, sans aucune mise en examen et sans que rien ne soit retenu contre vous.
En dépit de toutes ces broutilles, la France aime le cirque Fragnoli. Elle est tombée sous le charme de ses reconstitutions bâclées, de ses horaires truqués et ses procès-verbaux sous ecstasy. Car avec Fragnoli, il n’y a pas que les témoins qui soient sous X. Le cirque Fragnoli est devenu le dernier rempart du peuple français contre la dépression collective. Son inventivité bouffonne semble inépuisable.

Et voici à présent que le cirque Fragnoli s’offre un dernier tour de piste. Cette fois, la SDAT frappe dans les abords de Rouen et met hors d’état de nuire un dangereux forgeron. Sans l’arrivée in extremis du cirque Fragnoli, il continuerait encore à aiguiser sa faucille, son marteau et ses fers à bétons en ricanant dans la pénombre de son antre. Plus inquiétant encore, son père s’est révélé, comme par hasard, être lui aussi forgeron ! La SDAT a immédiatement flairé une affaire de forgerons en bande organisée et s’est donc empressée de perquisitionner l’atelier du père.
Selon un témoin sous X qui refuse obstinément de me dire son nom, le juge Fragnoli – qui, on s’en rappelle, accorde un si grand prix aux témoignages sous X – aurait dirigé cette expédition rouennaise du haut d’une montgolfière. Aucun autre témoin oculaire n’a noté ce détail et n’a été en mesure de confirmer cette information.

Le cirque Fragnoli frappe une fois de plus au coin du bon sens : c’est en forgeant qu’on devient terroriste ! Et c’est en terrorisant qu’on devient forgeron ! La boucle est bouclée ! Mais pour un forgeron arrêté, combien d’autres courent encore les rues ? Cette opération d’intimidation suffira-t-elle à endiguer la menace que les forgerons osent faire porter sur la Nation en cette heure si difficile ?

S’il paraît probable que l’ensemble de la procédure contre les Tarnacois sera- enfin-entièrement annulée après la présidentielle, la prudence s’impose cependant. L’Histoire nous a en effet appris qu’une fragnolade peut en cacher une autre. Le juge Fragnoli pourrait nous stupéfier encore, en dégottant, pour la première fois depuis le début de l’enquête, un être réellement terrifiant, un terroriste enfin crédible. Nous offrira-t-il en guise de bouquet final l’arrestation, au milieu des tourbières tarnacoises, d’un muet avec un crochet à la place de la main ou d’un Chinois albinos au rictus dément ?

Viande Halal : le droit de ne pas savoir !

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Depuis le début de la polémique sur la viande halal, n’en déplaise à Sarkozy, les artisans & bouchers d’Île-de-France ont demandé que l’étiquetage de la viande renseigne le consommateur sur le mode d’abattage. Selon L’Est Eclair, voici ce qu’a répondu le ministère de l’Agriculture à cette demande un peu tardive et bien légitime de la filière : « Le mode d’abattage n’est pas une mention obligatoire » et la France s’y oppose « afin de ne pas stigmatiser les communautés ».

Si les couillons de Franciliens mangent halal sans avoir le droit de le savoir, c’est parce que la France d’en haut s’oppose à la diffusion de l’information afin de ne pas stigmatiser les communautés … On jurerait une déclaration venue d’un Commissaire européen, non élu et intouchable ou une note pondue par Terra Nova. Quand elle émane du ministère de l’Agriculture d’un gouvernement de droite, on a du mal à s’y retrouver. Moi qui croyais que la terre ne mentait pas…

Fact checking, quand la calculette remplace le cerveau

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Voici une rubrique qui s’est installée dans notre intimité médiatique, sans qu’on y prenne gare. Et qui a vite fait des petits partout, sur internet mais aussi à la tévé et à la radio : le fact checking, en VF la vérification des annonces de nos politiques par la bonne statistique dénichée au fin fond d’une obscure étude de l’INSEE. Bref, il s’agit de traquer le mensonge, à J plus un ou deux de la connerie proférée généralement dans la fougue d’un débat, par un politique supposément approximatif.

Il faut lire ces rubriques : c’est encore moins drôle que les pages nécrologiques de la presse locale, dans lesquelles on apprend au moins le nom des petits-enfants et l’année de naissance de la mémé. Passons. On y traque le chiffre juste à la virgule près du nombre de chômeurs, d’agriculteurs, de jeunes aux chômages ou du taux d’imposition moyen en Basse-Saxe. Ces chiffres remettent à leur place des politiques perdus dans une argumentation de basse politique, appuyée sur les approximations fournies dans les fiches rédigées par des chargés de mission à peine pubères.

Pourquoi ces rubriques ? C’est une merveilleuse invention de la presse américaine qui depuis des années vérifie les dires des candidats à la Maison Blanche mais aussi à la mairie de Tampa, ou du moindre impétrant sheriff du Midwest. L’internet a également tout changé en donnant une visibilité énorme à ces singes savants installés au cœur des plus grands et plus anciens journaux américains.

Evidemment, la presse française qui manque encore plus d’imagination que de lecteurs mais se rêve néanmoins aussi géniale que les grands titres US, a introduit la discipline avec la ferveur du converti et l’humour du jésuite anachorète. Oubliant l’humour, et le reste. C’est-à-dire que si on veut être rigoureux avec la parole des autres, autant a minima l’être avec la sienne. Et faire un journal dans lequel on lui raconte des histoires. Ce pourquoi le pékin moyen accepte de mettre plus d’1,50 euros dans un truc qui tache les doigts, a du mal à se lire dans le métro et finira sous la caisse du chat. Parfaitement, des histoires, vraies tant qu’à faire, qu’il n’aura pas lues ailleurs ou entendues à la radio à 7 heures du matin en se rasant dans sa salle de bains.

Et le fact check, c’est tout sauf des histoires : c’est Wikipédia sans les fautes d’orthographe (quoique) et sans les poussées d’ego qu’on peut trouver dans certaines notices auto-écrites par le sujet de ladite note. Mais ne parlons pas de la presse, elle souffre suffisamment comme ça. Parlons plutôt de ce qu’on reproche aux politiques qu’on épingle dans ces rubriques : ils mentent, ils nous trompent, sont approximatifs sur les taux d’imposition couples monoparentaux ou les mesures de protection de la pipistrelle, le nombre de logements avec balcon construits en 15 ans, ou l’âge moyen de naissance premier enfant ? En vérité, on s’en fout. La politique ça n’est pas l’exactitude du Quid à chaque question, le débat n’est pas un Trivial Pursuit géant.

J’attends un sens, un élan, une direction, qui peut changer d’ailleurs. On appelait ça un roman national autrefois. Je rigole qu’on mette le ticket de métro à 4 euros, je n’en tire pas plus de conclusion que ça. Cette ministre ne sait pas, et alors ? Franchement, qui peut croire qu’elle paie avec sa petite carte bleue ses petits tickets ? On peut le regretter, il faudrait éviter de faire mine de s’en offusquer. D’autant qu’en se planquant derrière les faits, rien que les faits, le journaliste espère éviter la critique en (hou, hou !) populisme. Car comme disait le Maréchal, à moins que ce soit son homeboy Antoine Pinay, les chiffres, eux, ne mentent pas.

Au risque de me répéter, moi, j’aime qu’on me raconte des histoires. Dans les journaux, dans les campagnes électorales. Si je voulais des faits bruts, je m’abonnerais aux dépêches de l’AFP plutôt qu’au New Yorker et sur ma table de chevet, je remplacerais le dernier Quignard par le rapport annuel sur comptes de la sécurité sociale publié par La documentation Française. Et si je veux qu’on me raconte la vérité en politique, je vote Bayrou (nan je déconne), j’arrête la politique. En politique comme en maints autres territoires, j’ai depuis longtemps renoncé à ce qu’on ne me mente pas, tout ce que je demande, c’est qu’on le fasse avec grâce…

Le voyage à Berlin de François Hollande

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François Hollande n’a pas digéré la boulette du collaborateur négligent qui a glissé dans son discours du Bourget une citation attribuée à William Shakespeare, alors qu’elle était tirée d’un roman contemporain écrit par un certain Nicolas Shakespeare[1. « Et je me permettrai de citer Shakespeare, qui rappelait cette loi pourtant universelle :  » Ils ont échoué parce qu’ils n’ont pas commencé par le rêve. » » (Hollande au Bourget). Or, cette citation est effectivement de Shakespeare, mais de Nicholas Shakespeare, journaliste, romancier, biographe, apparenté à William et bien vivant : il est responsable des critiques littéraires du Daily Telegraph. La phrase est extraite de La Vision d’Elena Silves (Albin Michel, 1991) dont le héros, Gabriel, révolutionnaire maoïste, rejoint la guérilla péruvienne du Sentier lumineux. « Il pense, précise l’auteur, que les précédentes révolutions marxistes, menées dans les années 1960, ont échoué parce qu’elles n’avaient pas de rêve. » Il dit sa stupéfaction dans son journal : « Quand j’ai entendu le candidat socialiste me citer, je ne pouvais pas en croire mes oreilles. »].
En conséquence, il a mis en place une task force en charge de lui fournir un stock de citations exactes, pertinentes et percutantes adaptées à toutes les situations qui se présenteront à lui dès son accession à la magistrature suprême.

Dans ce cadre, il nous a fait l’honneur de nous confier la préparation citationnelle de son premier voyage de président de la République, qui le conduira à Berlin pour une rencontre avec Angela Merkel. Il a déjà annoncé qu’il n’allait pas là-bas pour faire allégeance, mais pour obtenir de la chancelière une renégociation du traité européen sur la gouvernance économique signé par son prédécesseur, et obtenir l’accord de l’Allemagne pour lancer une politique européenne de grands travaux.[access capability= »lire_inedits »] Cette rencontre s’annonce donc sportive, la dame n’étant pas du genre à se laisser embobiner par de belles paroles ni fléchir par un bouquet de fleurs de rhétorique.

Pour trouver la faille, il est donc nécessaire de s’appuyer sur des autorités incontestables du patrimoine culturel allemand, avec une petite préférence pour celles relevant de la tradition protestante et prussienne.
D’abord, un conseil : élu le 6 mai, le président Hollande devra éviter de fixer au 8 mai 2012 la date de cette rencontre historique. Les Allemands sont très sensibles aux anniversaires, et celui que nous célébrons en France à cette date n’a pas laissé un excellent souvenir à Berlin.
Il est donc préférable de faire, ce jour-là, ses adieux au bon peuple de Corrèze en allant déposer une gerbe au monument aux martyrs de Tulle.
Il lui faudra également se préparer à un accueil, certes poli, mais dépourvu de toute expression de sentiments d’amitié exubérante : mettre fin à la tradition de la bise publique imposée à Angela par Nicolas Sarkozy surprendra agréablement une chancelière qui n’apprécie que modérément cette intrusion dans sa bulle intime invisible.

On réduira également au minimum salamalecs ainsi que préambules diplomatiques et mondains pour entrer au plus vite dans le vif du sujet. On fera, pour cela, appel à Martin Luther qui estimait que « l’on peut prêcher ce que l’on veut, mais pas plus de quarante minutes ! » Angela, fille de pasteur, sera, l’espace d’un instant, sensible à l’évocation du père de la Réforme, mais fera valoir sans tarder que ce qui est signé est signé. « Pacta sunt servenda »[2. « Les traités doivent être respectés. »], dira-t-elle, car la dame connaît le latin. Ce sera le moment de sortir de sa manche la fameuse phrase d’Otto von Bismarck qui pensait que « ce n’est pas par des discours et des résolutions adoptées à la majorité que les grands problèmes de l’époque peuvent être résolus ». On omettra volontairement la fin de la phrase (« …mais par le fer et par le sang »), car la chancelière aura mentalement complété d’elle-même les propos de son illustre prédécesseur, et compris que François Hollande n’est pas là pour rigoler. Si elle fait mine de ne pas comprendre, on remet une dose de Bismarck : « Moi, je veux faire de la musique de la manière qui me semble bonne, ou ne pas en faire du tout ! » La chancelière devrait alors changer de tactique et chercher à convaincre le président français qu’il n’y pas d’autre solution que de mettre autoritairement à la portion congrue ces cigales du « Club Med » incapables de réfréner leurs pulsions dépensières.

C’est Johann Wolfgang von Goethe qui viendra alors faire la morale à Angela : « Traitez les gens comme s’ils étaient ce qu’ils devraient être, et vous les aiderez ainsi à devenir ce qu’ils peuvent être. » Si elle rétorque que l’auteur de Faust disait aussi préférer l’injustice au désordre, et qu’elle ne saurait tolérer le moindre accroc à la discipline budgétaire des pays de la zone euro, revenir à Goethe : « Perte d’argent, perte légère ; perte d’honneur, grosse perte ; perte de courage, perte irréparable ! » Il sera temps, alors, de mettre sur le tapis le programme de grands travaux européens qui permettrait à l’UE de sortir du marasme et de la récession. La chancelière ne devrait pas manquer de faire une moue indiquant que cette idée ne lui convient pas du tout. Goethe, toujours lui, viendra à la rescousse de François Hollande : « Les idées audacieuses sont comme les pièces qu’on déplace sur un échiquier : on risque de les perdre mais elles peuvent aussi être l’amorce d’une stratégie gagnante.»

On arrive alors à la fin de l’échange. Dans l’hypothèse où Angela Merkel serait restée inflexible, François Hollande mettra fin à la conversation en citant solennellement Hölderlin : « La détresse et l’indigence du monde extérieur font que la plénitude de ton cœur devient aussi pour toi indigence et détresse. » Pour le cas où, grâce à cette utilisation subtile des plus grands sages d’outre-Rhin, le président français aurait amené la chancelière à assouplir ses positions, on se quittera en récitant de concert ces vers de Bertolt Brecht, que l’ancienne écolière de feu la RDA connaît sûrement par cœur : « Vorwärts und nicht vergessen / Worin unsere Stärke besteht! / Beim Hungern und beim Essen / Vorwärts und nicht vergessen / Die Solidarität !
 »
« En avant ! Et n’oublions jamais / Où réside notre force ! / Dans la pénurie comme dans l’opulence / En avant ! Et n’oublions jamais / La solidarité ! »[/access]

Syrie : Hillary Clinton aurait-elle plus de jugeote que Juppé ?

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« Il suffit de passer le pont », chantait Brassens. L’émir du Qatar, lorsqu’il ne rachète le parc immobilier, hôtelier et sportif parisien, semble appliquer cette antienne au terrain syrien, puisqu’il entend armer l’opposition au régime de Bachar Al-Assad. Las, il s’est fait vertement répliquer par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton que cela reviendrait à armer Al-Qaïda dans la région, Ayman al-Zawahiri (qui court toujours) ayant en effet lancé une fatwa de soutien à la révolution syrienne. Voilà qui contredit le discours binaire des soutiens inconditionnels aux contestataires syriens, à commencer par le Quai d’Orsay, où Alain Juppé enjoint même aux chrétiens orientaux de lâcher leurs despotes protecteurs et de ne pas craindre les Frères Musulmans.

Considérer une frange de l’opposition aux Assad comme terroriste et violente, c’est aussi rejoindre une partie de leurs arguments sécuritaires : Clinton reconnaît ainsi, à la différence de Juppé et Sarkozy, que tous les cortèges ne sont pas pacifiques et que toutes les attaques contre l’armée, les bâtiments publics voire certains monastères (à Sednaya) obéissent à une logique de guérilla. Dans cette affaire complexe faite de propagande et de contre-propagande, il semble délicat de dénoncer les exactions commises des deux côtés, sans être accusé de parti pris par les uns ou les autres.

Ainsi, après le referendum bidonné approuvé par plus de 90% des votants virtuels, le pouvoir de Damas continue sa répression féroce, sans distinction aucune entre la contestation légitime et les bandes salafistes violentes disséminées à travers le pays. Pour peu que l’administration Obama poursuive sur cette ligne assez finaude, on se met à rêver que sa politique vis-à-vis de l’Orient compliqué soit moins manichéenne et… atlantiste que celle de la diplomatie française…

Angelina Jolie au pays des bons et des méchants

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Les partisans de la vérité en seront pour leur frais, les incultes et les faussaires de l’histoire y verront une belle mise en scène de l’horreur et de la barbarie. Au pays du sang et du miel est un mauvais film et un film mauvais. Qu’il soit une réalisation américaine à prétention historique et qu’il fasse l’objet d’un panégyrique de la part de Bernard Henry Lévy suffisent à montrer son insuffisance. Mais s’il n’y avait que ça…

Début des années 90, la chute des régimes communistes de l’Est rebat les cartes de République fédérative socialiste de Yougoslavie libérée du joug de Tito. En juin 1991, la Slovénie et la Croatie proclament leur indépendance, suivies par la Bosnie-Herzégovine en mars 1992. Le 6 avril 1992, l’armée populaire yougoslave attaque la Bosnie-Herzégovine, c’est le début d’une guerre tripartite qui impliquera tout à la fois la Serbie, la Croatie et les différentes entités de la Bosnie-Herzégovine avant que la communauté internationale intervienne et mette fin au conflit par les accords de Dayton en 1995.

Comment s’aimer dans ce contexte ? Surtout lorsque Danijel est un soldat serbe et fils d’un général des forces serbes de Bosnie et qu’Ajla est Musulmane[1. En 1974, Tito crée la nationalité « Musulmans » à la demande des musulmans de Bosnie-Herzégovine ; les Musulmans deviennent alors un des peuples constitutifs de la Yougoslavie.]; a fortiori lorsqu’Ajla se retrouve prisonnière du camp qu’il surveille… Voilà en substance la trame d’un scénario bien faible qui cadence de manière irrégulière et pendant deux longues heures une vision partisane de l’histoire et un jeu d’acteur loin, trop loin, de ce qu’on aurait pu attendre d’Angelina Jolie.

Alors pour égayer l’ennui, rien de tels que du sang et du sexe : viols à répétitions, meurtre de bébé, tirs sur les civils, humiliations de dames du troisième âge, attaques de convois humanitaires, camps de prisonniers et fosses communes, etc. Tous les ingrédients sont là pour rappeler l’horreur d’une guerre et les dérives à la limite de l’humanité qu’elle produit. Un brin banal pour le cinéphile averti ; « incroyable » pour celui qui fit des conférences de Jean-Baptiste Botul une réalité ; un amalgame dangereux pour ceux qui croient à la noblesse de l’histoire et qui refusent le manichéisme.

Car si cette guerre fut horrible, si elle fut le théâtre de viols, de tortures, de massacres et d’expropriations, on ne peut la résumer à l’achromatopsie qu’offre le film, typique de la vision en abscisses et ordonnées du bien et du mal distillée par les Américains. D’un côté, les Musulmans en victimes meurtries ; de l’autre, des serbes sanguinaires dont le physique, les attitudes et jusqu’aux uniformes rappellent étrangement ceux qu’ils furent pourtant les premiers à combattre en 1941.

Et rien ne vient temporiser cette écœurante dichotomie. Tous les criminels de guerre sont Serbes, pas une seule des victimes civiles n’est serbe, et toutes les victimes civiles sont Musulmanes. Or la guerre de Bosnie-Herzégovine a été une guerre civile qui opposait trois peuples constitutifs de feue la Yougoslavie. Tous ont commis des violences et atrocités; à Konjic, Kladnaj, Visoko, Tuzla ou Mostar, des femmes serbes ont elles aussi été retenues, torturées et violées.

On ressort donc de ce film avec un goût métallique dans la bouche – celui du sang – et l’inquiétude qu’il fasse autorité auprès d’une génération qui n’a pas connu les guerres des Balkans, ne les a pas étudiées et risque de s’en tenir à ce qui lui est montré. Qu’on se le dise : la réconciliation dans les Balkans ne se fera pas sans la vérité, laquelle ne ressemble jamais à la fable convenue d’un mélo hollywoodien.

Oscars 2012 : Artistes non associés

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Eclipsés, les bagarres politiques du week-end, le Salon de l’Agriculture, la victoire française contre l’Ecosse à Murrayfield, ou le dévissage des qataris du PSG en L1 (et je ne vous parle pas du premier tour de la présidentielle sénégalaise) : tout le monde parle du triomphe de The Artist aux Oscars, et des aventures hollywoodiennes de Thomas Langmann, Michel Hazanavicius, Jean Dujardin et Bérénice Béjo. Certes, il s’agit là de vrais grands talents qui, au-delà de leurs indéniables capacités, ont réalisé la prouesse qui consiste à aller très loin avec une idée somme toute assez courte. Chapeau l’Artiste donc !

Business is business, on ne reprochera pas ici aux frères Weinstein, détenteurs des droits US de The Artist, d’avoir utilisé des méthodes très américaines pour ajouter ces cinq oscars-là aux 80 qu’ils ont déjà décrochés, et d’avoir pour ce faire mobilisé des moyens eux aussi dignes de la superpuissance du cinéma.

En revanche on peut et on doit reprocher à la presse française d’avoir succombé à ce blitz promotionnel au point d’occulter le fait que, face au magnifique Billy Cristal, il y avait d’autres compatriotes dans la salle ! C’est le cas la directrice artistique Anne Seibel, justement nommée aux Oscars pour son travail sur Midnight in Paris de Woody Allen. Et il y avait aussi Alain Gagnol, nommé avec Jean-Loup Felicioli, dans la catégorie du meilleur film d’animation pour l’excellent Une vie de chat. Pas de chance pour ces trois Français-là, leur pays aura été fort avare en encouragements, voire carrément muet.

Patural, le dernier souffle

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Patural, ce nom ne dira pas grand-chose à qui n’a pas exploré le Bois de l’Etoile en culottes courtes, entre Marspich (prononcez Machepi) et Florange (prononcez Floranche); à qui n’a pas non plus entendu un jour le soupir des hauts fourneaux et le cri du gueulard, à qui ne s’est jamais émerveillé de la poésie quasi soviétique du feu des coulées dans la nuit.
Patural ce furent les hauts fourneaux d’Hayange en Moselle. Le P3 fut définitivement arrêté en juin dernier et le P6 attend son heure paraît-il… « La vallée d’la Fensch ma chérie, c’est l’Colorado en plus petit » chantait un Bernard Lavilliers, un brin ridicule, peut-être, mais à qui on pardonne tout dans ce « vieux pays pas très connu » où « y’a pas de touristes dans les rues ». Sous le regard de la Vierge, c’est le berceau du fer et des barons de l’acier. J’ai baigné là dedans dès le plus jeune âge, mon père ayant tripoté des bruleurs toute sa carrière à la Sollac.

Résumons en quelques lignes l’histoire mouvementée de cette vallée et surtout de ses trente cinq dernières années d’agonie. Des mines de fer, du charbon à 60 kilomètres à l’est et une rivière : le cadre idéal pour l’industrie du fer au XVIIIe aux années 1970. Puis les mines ferment les unes après les autres -de l’Australie à l’Inde la concurrence est rude- et on installe les fonderies là où arrive désormais le minerai : Dunkerque et Fos-sur-Mer.
La crise et la fin des barons du fer aidant (le dernier Wendel, Henri, meurt en 82 brisé par l’arrivée des communistes au gouvernement) on « restructure ». Traduction : on licencie à tout va et on casse les usines, les vallées se vident de leurs cheminées, la Fensch, l’Orne, la Moselle, la Crusne, la Chiers dans le bassin de Longwy et j’en passe. Le capitalisme change de visage, le règne du profit succède à l’entreprise familiale et paternaliste qui, comme la mine, s’occupait de tout de votre naissance à votre mort. Les plans de sauvetage vont se succéder à partir de 1978 sous l’impulsion de Giscard, fermetures et licenciements, manifestations monstres, parfois violentes, ambiance de lutte et d’émulation rouge comme les coulées… Mais la partie était perdue d’avance, trop de dettes, des installations trop vieilles, une main d’œuvre trop nombreuse : 100 000 emplois seront ainsi détruits en 20 ans. En 1981, Mauroy nationalise Sacilor et Usinor qui fusionneront en 1986. L’Etat recapitalise, éponge les dettes, subventionne… Puis les vagues de privatisations vont se succéder, partout l’Etat se désengage, sous Chirac, Balladur, Juppé, Jospin et les autres. En 1986, lors de la fusion, Madelin remettra au passage les compteurs à zéro, faisant tout perdre aux petits actionnaires. Là, le liquidateur Francis Mer entre en jeu et les réductions d’effectifs s’accélèrent. En 1995, le groupe Usinor-Sacilor est privatisé par Juppé à prix cassé (10 milliards de francs), les fonds de pension entrent dans la danse, ça commence vraiment à puer.

Avant le hold-up de Mittal en 2006, le groupe a gonflé pour devenir Arcelor, conglomérat de Français, de Belges, de Luxembourgeois et d’Espagnols de l’acier. L’indien Mittal lance une OPA hostile à laquelle ni les actionnaires ni les dirigeants ne vont résister, et pour cause, la valeur des portefeuilles d’actions ayant doublé en cinq mois, le PDG, Guy Dollé, touche le pactole en stock-options. Lakshmi Mittal patron multimilliardaire du premier groupe mondial de l’acier, se paie Arcelor pour une somme modeste (27 milliards d’euros), sachant que l’entreprise a été « sauvée » des années durant par des investissements publics (dans les 20 milliards à la louche) c’est-à-dire avec l’argent des contribuables…

La suite est grandiose : fin de Gandrange, casse de Liège et j’en passe… Fallait pourtant s’y attendre : l’ouvrier européen est trop bien payé et pas assez corvéable à merci…Le dernier sauvetage en date, l’hypothèse ULCOS, même si elle part d’une bonne intention, soutenue notamment par le PS et le combatif député-maire de Fameck Michel Liebgott, laisse un peu rêveur: le développement durable au secours de la sidérurgie lorraine (en gros il s’agit de récupérer le CO2 et de le stocker en sous-sol), la décision repose sur les épaules de la Barroso, évidemment assortie d’une subvention de Bruxelles. Mittal pourrait encore réaliser un bon coup, mais pour le moment il temporise, à moins qu’il n’attende que le P6 soit définitivement hors d’usage : un haut fourneau c’est comme un Godin, si ça ne chauffe pas ça finit par être foutu… Signalons encore qu’un autre site moins connu à proximité d’Hayange cause quelques inquiétudes, l’ancienne Usine Saint Jacques de Nilvange, unique fabricant de rails en France et fournisseurs de ceux du TGV, fierté de la SNCF, devinez qui possède cette usine de pointe ? Non pas Mittal, mais l’autre méga-conglomérat indien, Tata !

Les élections approchant, les candidats se rendent au chevet du malade, après le cimetière de Gandrange, le mouroir de Florange. Les syndicats lancent le baroud d’honneur, ils ne se font plus d’illusions, les 35 dernières années n’ont été que rémissions, ils n’iront hélas pas jusqu’à foutre le feu à la coulée continue, ils respectent l’outil de travail plus que tout. Attendez-vous donc à des manifs, quelques séquestrations de sous-fifres, la blague habituelle, en attendant que le nouveau président vienne, en mai, donner l’extrême onction. Patural aura bientôt rendu son dernier souffle. Amen.

Casse-toi Cassandre !

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Il y a des jours où je me demande si ceux qui nous taxent de scrogneugneus passéistes n’ont pas raison. Pendant que nous nous lamentons sur la disparition de vieilles choses, comme la nation ou la culture – qui sont d’ailleurs étroitement liées, comme le montre Pierre Nora dans l’entretien qu’il nous a accordé – nous sommes insensibles, quand ce n’est pas franchement réfractaires, aux merveilleuses inventions du monde qui vient. La suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée à Sciences Po nous enrage, l’appauvrissement du français parlé et écrit, par les élites autant que par le peuple – y compris par nous-mêmes -nous désole, la part toujours plus faible réservée aux humanités nous consterne. Et nous oublions « l’épatant appétit de culture des Français » que Le Monde a récemment célébré dans un éditorial enjoignant à Cassandre d’aller se rhabiller (je n’invente rien)[1. « L’épatant appétit de culture des Français », Le Monde, 9-10 janvier 2012].

Commentant un rapport sur l’évolution des comportements culturels des Français entre 1973 et 2008 réalisé sous la houlette du ministère de la Culture, le quotidien annonçait triomphalement une « nouvelle qui donne chaud au cœur : les Français n’ont jamais été aussi friands de sorties, de spectacles et d’activités culturelles. » Peu importe que ce rapport fasse apparaître « un tassement de la lecture » – 53 % des Français affirment spontanément lire pas ou peu. L’essentiel est qu’ils soient « consommateurs d’arts et demandeurs de partage ». On s’en voudrait de doucher cet enthousiasme en rappelant que ce qu’on nommait culture autrefois était à la fois une ascèse et un plaisir. Et il faudrait vraiment vouloir casser l’ambiance pour oser dire encore que la lecture est un « colloque singulier » et que c’est précisément parce qu’elle est une activité solitaire, parce qu’elle instaure un rapport de soi à soi qui oblige à sortir de soi, qu’elle forme l’âme et ouvre le cœur.

Le progrès fait rage jusque dans la sémantique : les mots « arts » et « culture » n’ont plus le sens poussiéreux et rigide qu’ils avaient autrefois. Les écrans sont désormais le « support privilégié de nos rapports à la culture, tout en accentuant la porosité entre culture et distraction, entre le monde de l’art et ceux du divertissement et de la communication », explique Olivier Donnat, le sociologue qui a piloté l’enquête. Selon lui, la diversification de « l’offre culturelle », comme on dit dans la novlangue du ministère de la Culture, « a peut-être amoindri le désir d’accéder à la culture dite  » institutionnelle « . Une personne qui se passionne pour les arts de la rue ou le nouveau cirque n’éprouvera peut-être pas le besoin d’aller voir la dernière pièce d’un grand metteur en scène. » Et alors ? Pourquoi faudrait-il se prendre la tête quand on peut se distraire à en mourir ?
On ne recensera pas ici les raisons pour lesquelles la culture générale et les humanités d’antan, ou en tout cas ce qu’il en reste dans l’enseignement, méritent qu’on se batte pour elles : les auteurs réunis dans ce dossier disent et fort bien tout ce qu’il y a à dire.
Il faut en revanche se demander ce qui a conduit la France à abandonner et même à mépriser ce qui a fait sa grandeur collective en offrant à chacun la possibilité de s’élever. Et sur ce point, droite et gauche sont pareillement responsables. De ce point de vue, le charivari orchestré contre le Président de la République, lorsque celui-ci s’avisa qu’il était inutile d’avoir lu La Princesse de Clèves pour officier dans une administration, fut une parfaite comédie. Les mêmes qui arboraient fièrement un badge « Je lis La Princesse de Clèves » militent pour que l’on cesse de traumatiser les enfants avec Balzac. Je me rappelle avoir entendu à RTL un de mes camarades de jeux « de gauche sous tous rapports » dénoncer avec virulence la haine de la culture que manifestait selon lui Nicolas Sarkozy, avant de déclarer en rigolant, une fois les micros fermés : « Mais il a raison Sarko ! C’est illisible, La Princesse de Clèves

On me dira, et à raison, que le public a changé – et pas seulement en raison des flux migratoires. De fait, on ne peut pas balayer d’un trait cette argumentation, brillamment exposée ici par le sociologue François Dubet, qui a accepté de jouer ici le rôle du « méchant » – qu’il en soit sincèrement remercié. Si la démocratisation de l’enseignement a échoué, ce n’est pas parce que des salauds ont décidé d’abrutir les élèves pour mieux les soumettre au marché, mais parce que c’était une tâche objectivement difficile à réaliser. Georges Steiner dit souvent que la « grande culture » ne saurait être démocratique. Peut-être. Le problème, c’est qu’il ne semble pas si aisé de faire accéder le grand nombre à la « moyenne culture » ni même à la « culture de base » : un membre du Haut Conseil à l’Education a récemment estimé que le taux de 20 % d’élèves quittant le système scolaire sans savoir lire ni écrire correctement était pratiquement incompressible. Après tout, comme l’a expliqué Richard Descoings dans Libération, « dans les générations actuelles, l’apprentissage passe par la musique et la parole au moins autant que par le lycée et l’écrit. »[2. « Si je trouve que je suis trop payé ? La réponse est non », Libération, 31 janvier 2012] La revalorisation de l’oral dans la procédure de sélection « permettra à des jeunes de montrer qu’ils s’expriment bien à l’oral même s’ils sont mauvais à l’écrit. » Plus tard, ils enverront des fichiers audio plutôt que des courriels, qu’est-ce que ça change ?
On peut pointer les renoncements, noter que les propagandistes du nivellement par le bas ont souvent eu la chance de bénéficier d’un enseignement d’excellence, vilipender les « pédagos » et renvoyer dos à dos la gauche et la droite ; on peut dénoncer l’aberration d’un antiracisme qui aboutit à priver les enfants d’immigrés de ce que la France a de plus beau à leur offrir.

Il serait malhonnête, cependant, de passer sous silence notre responsabilité collective. La première explication de ce qui nous arrive est la disparition du bonheur d’apprendre – ce que Marcel Gauchet appelle la libido sciendi. Richard Descoings n’aurait jamais supprimé l’épreuve de culture générale si la société accordait une quelconque valeur à la culture. Le Monde ne publierait pas en « une » un article de Marie Depleschin sur « l’enfer des prépas » si le goût de l’effort n’avait pas cédé la place au plaisir de se plaindre. Si les bons livres se vendaient, on n’en publierait pas tant de mauvais. Si les parents ne dénonçaient pas sans cesse les horaires et les cartables surchargés, les enfants ne seraient peut-être pas épuisés dès qu’ils ont passé une heure assis à un bureau. Si nous ne regardions pas des émissions idiotes, il n’y aurait pas d’émissions idiotes. La culture est un combat, sans doute, mais un combat que chacun doit d’abord mener contre soi-même. Ou alors que Cassandre arrête de pleurnicher et aille se rhabiller.

Cet article en accès libre ouvre le dossier sur les humanités de Causeur magazine n°44.

Achat au numéro : 6,50 € Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

Méditation sur la postérité

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Le triomphe des enquêtes statistiques devrait nous assurer une vie après la mort. Ceux d’entre nous qui mourront d’une hépatite B entreront dans les statistiques sur l’hépatite B, et ceux qui mourront suite à la chute d’un pot de fleurs viendront gonfler les statistiques sur les morts malencontreuses. Une telle postérité n’a rien d’attrayant, je suis d’accord. On pourrait rêver mieux. On a d’ailleurs rêvé mieux. Le catholicisme nous propose une vision du paradis autrement plus joyeuse, sans parler des fameuses donzelles promises aux islamistes méritants.

Pour ceux qui ne pourraient jamais actionner une ceinture d’explosifs, et qui se dirigent vers la mort d’un pas perplexe, si ce n’est tremblant, la récompense sera plus modeste. La postérité est indifférente à la vertu des gens ordinaires, et ceux qui se comportent moralement risquent fort d’être déçus. Le plus sûr moyen de survivre à l’oubli consiste à tuer son voisin. Lui parler du beau temps est inutile. Les paroles passent, le crime demeure. C’est ce qui explique le succès de Staline.

Prétendre que la postérité et la vertu d’un homme sont inversement proportionnelles n’a rien d’abusif. Comme dit le chevalier de Saint Ange dans Isabelle, princesse des cœurs : « Dépêchons-nous de faire le mal tant qu’il est encore temps, car après, il sera trop tard. » C’est une parole censée, quoique troublante. Elle semble heurter ce qu’il y a de moral en nous, bien qu’elle soit conforme à la seule loi de l’Histoire qui n’ait pas changé au cours des époques : la récompense par le crime.

Si la société aime beaucoup les gens normaux, il n’en va pas de même pour la postérité, de sorte que se comporter moralement est le plus sûr moyen de sombrer dans l’oubli. Serons-nous jamais en mesure de corriger cette singulière anomalie ? C’est peu probable. Rester dans la mémoire des hommes n’est pas une chose facile, et, aujourd’hui comme hier, seuls les grands criminels s’en sortiront bien.

Tarnac : pourquoi les forgerons ?

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L’interminable enquête sur les sabotages de caténaires de la SNCF suscite des avis très partagés. Certains affirment que depuis presque trois ans et demi elle reste au point mort. D’autres pensent plutôt qu’elle piétine, qu’elle s’enlise, qu’elle s’empêtre toujours plus inextricablement. Que le juge Fragnoli et la SDAT (Sous-Direction Anti-Terroriste) ne font qu’enchaîner méthodiquement bourde sur bévue, sans négliger pour autant à aucun moment le registre de la gaffe, de la pignolade et du fiasco.

D’autres encore estiment que, partie du néant et de l’absence de toute preuve, l’enquête est cependant parvenue à reculer héroïquement à sauts de géant à chaque nouveau pas. Qu’elle s’embourbe à présent de manière décisive dans les marécages d’une sorte de proto-néant, de « matière noire » juridique dont nul ne soupçonnait jusque-là l’existence.

Quant aux milieux de l’art contemporain, ils saluent unanimement ce qu’ils ne considèrent pas comme une enquête réelle mais comme un happening sublime, un hommage foudroyant à Kafka et Beckett, une géniale parodie de parodie de justice, un geste artistique sulfureux osant enfin déconstruire de l’intérieur l’institution judiciaire.

Pourtant, ceux qui prétendent que le dossier contre les « dix de Tarnac » est vide se trompent. Il compte à présent des milliers et des milliers de pages. Depuis trois ans, le « contribuable français » (que je salue au passage, même si on se connaît à peine) paye les scribes héroïques qui ont patiemment retranscrit des heures de conversations téléphoniques suspectes au cours desquelles les Tarnacois s’entretiennent de manière très pointue de jardinage, de cuisine, de charpenterie et d’élevage de canards, sans évoquer une seule fois il est vrai le moindre projet de massacre ni le plus humble fer à béton.

Durant tout ce temps, les avocats de la défense n’ont cessé en revanche d’accumuler des preuves parfaitement tangibles démontrant l’incohérence radicale et les plus graves dysfonctionnements dans l’enquête et la procédure, sans que l’accusation ne juge nécessaire de leur apporter le moindre commencement de réfutation. Les avocats de la défense ont ainsi été amenés à porter plainte pour faux et usage de faux, subornation de témoins et interceptions téléphoniques illégales.
Nul n’a oublié l’époustouflant assaut qui a contraint Tarnac, l’irréductible village anarcho-autonome, à rendre les armes le 11 novembre 2008. Depuis lors, le cirque Fragnoli n’a pas chômé. Tous les quatre mois environ, il est de retour pour venir vous arrêter en pleine nuit, en étant dispensé par la procédure antiterroriste de fournir le moindre élément à charge contre vous. Au milieu de vos rêves, vous voyez surgir l’infatigable cirque Fragnoli avec sa nuée d’acrobates farceurs, de clowns anti-terroristes encagoulés et ses désopilants funambules pétomanes. Cette fois, c’est vous qui avez été choisi pour une superbe garde à vue de quatre jours en surclassement antiterroriste. Et c’est vous qui allez être relâché après 96 heures, comme tous les autres, sans aucune mise en examen et sans que rien ne soit retenu contre vous.
En dépit de toutes ces broutilles, la France aime le cirque Fragnoli. Elle est tombée sous le charme de ses reconstitutions bâclées, de ses horaires truqués et ses procès-verbaux sous ecstasy. Car avec Fragnoli, il n’y a pas que les témoins qui soient sous X. Le cirque Fragnoli est devenu le dernier rempart du peuple français contre la dépression collective. Son inventivité bouffonne semble inépuisable.

Et voici à présent que le cirque Fragnoli s’offre un dernier tour de piste. Cette fois, la SDAT frappe dans les abords de Rouen et met hors d’état de nuire un dangereux forgeron. Sans l’arrivée in extremis du cirque Fragnoli, il continuerait encore à aiguiser sa faucille, son marteau et ses fers à bétons en ricanant dans la pénombre de son antre. Plus inquiétant encore, son père s’est révélé, comme par hasard, être lui aussi forgeron ! La SDAT a immédiatement flairé une affaire de forgerons en bande organisée et s’est donc empressée de perquisitionner l’atelier du père.
Selon un témoin sous X qui refuse obstinément de me dire son nom, le juge Fragnoli – qui, on s’en rappelle, accorde un si grand prix aux témoignages sous X – aurait dirigé cette expédition rouennaise du haut d’une montgolfière. Aucun autre témoin oculaire n’a noté ce détail et n’a été en mesure de confirmer cette information.

Le cirque Fragnoli frappe une fois de plus au coin du bon sens : c’est en forgeant qu’on devient terroriste ! Et c’est en terrorisant qu’on devient forgeron ! La boucle est bouclée ! Mais pour un forgeron arrêté, combien d’autres courent encore les rues ? Cette opération d’intimidation suffira-t-elle à endiguer la menace que les forgerons osent faire porter sur la Nation en cette heure si difficile ?

S’il paraît probable que l’ensemble de la procédure contre les Tarnacois sera- enfin-entièrement annulée après la présidentielle, la prudence s’impose cependant. L’Histoire nous a en effet appris qu’une fragnolade peut en cacher une autre. Le juge Fragnoli pourrait nous stupéfier encore, en dégottant, pour la première fois depuis le début de l’enquête, un être réellement terrifiant, un terroriste enfin crédible. Nous offrira-t-il en guise de bouquet final l’arrestation, au milieu des tourbières tarnacoises, d’un muet avec un crochet à la place de la main ou d’un Chinois albinos au rictus dément ?

Viande Halal : le droit de ne pas savoir !

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Depuis le début de la polémique sur la viande halal, n’en déplaise à Sarkozy, les artisans & bouchers d’Île-de-France ont demandé que l’étiquetage de la viande renseigne le consommateur sur le mode d’abattage. Selon L’Est Eclair, voici ce qu’a répondu le ministère de l’Agriculture à cette demande un peu tardive et bien légitime de la filière : « Le mode d’abattage n’est pas une mention obligatoire » et la France s’y oppose « afin de ne pas stigmatiser les communautés ».

Si les couillons de Franciliens mangent halal sans avoir le droit de le savoir, c’est parce que la France d’en haut s’oppose à la diffusion de l’information afin de ne pas stigmatiser les communautés … On jurerait une déclaration venue d’un Commissaire européen, non élu et intouchable ou une note pondue par Terra Nova. Quand elle émane du ministère de l’Agriculture d’un gouvernement de droite, on a du mal à s’y retrouver. Moi qui croyais que la terre ne mentait pas…

Fact checking, quand la calculette remplace le cerveau

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Voici une rubrique qui s’est installée dans notre intimité médiatique, sans qu’on y prenne gare. Et qui a vite fait des petits partout, sur internet mais aussi à la tévé et à la radio : le fact checking, en VF la vérification des annonces de nos politiques par la bonne statistique dénichée au fin fond d’une obscure étude de l’INSEE. Bref, il s’agit de traquer le mensonge, à J plus un ou deux de la connerie proférée généralement dans la fougue d’un débat, par un politique supposément approximatif.

Il faut lire ces rubriques : c’est encore moins drôle que les pages nécrologiques de la presse locale, dans lesquelles on apprend au moins le nom des petits-enfants et l’année de naissance de la mémé. Passons. On y traque le chiffre juste à la virgule près du nombre de chômeurs, d’agriculteurs, de jeunes aux chômages ou du taux d’imposition moyen en Basse-Saxe. Ces chiffres remettent à leur place des politiques perdus dans une argumentation de basse politique, appuyée sur les approximations fournies dans les fiches rédigées par des chargés de mission à peine pubères.

Pourquoi ces rubriques ? C’est une merveilleuse invention de la presse américaine qui depuis des années vérifie les dires des candidats à la Maison Blanche mais aussi à la mairie de Tampa, ou du moindre impétrant sheriff du Midwest. L’internet a également tout changé en donnant une visibilité énorme à ces singes savants installés au cœur des plus grands et plus anciens journaux américains.

Evidemment, la presse française qui manque encore plus d’imagination que de lecteurs mais se rêve néanmoins aussi géniale que les grands titres US, a introduit la discipline avec la ferveur du converti et l’humour du jésuite anachorète. Oubliant l’humour, et le reste. C’est-à-dire que si on veut être rigoureux avec la parole des autres, autant a minima l’être avec la sienne. Et faire un journal dans lequel on lui raconte des histoires. Ce pourquoi le pékin moyen accepte de mettre plus d’1,50 euros dans un truc qui tache les doigts, a du mal à se lire dans le métro et finira sous la caisse du chat. Parfaitement, des histoires, vraies tant qu’à faire, qu’il n’aura pas lues ailleurs ou entendues à la radio à 7 heures du matin en se rasant dans sa salle de bains.

Et le fact check, c’est tout sauf des histoires : c’est Wikipédia sans les fautes d’orthographe (quoique) et sans les poussées d’ego qu’on peut trouver dans certaines notices auto-écrites par le sujet de ladite note. Mais ne parlons pas de la presse, elle souffre suffisamment comme ça. Parlons plutôt de ce qu’on reproche aux politiques qu’on épingle dans ces rubriques : ils mentent, ils nous trompent, sont approximatifs sur les taux d’imposition couples monoparentaux ou les mesures de protection de la pipistrelle, le nombre de logements avec balcon construits en 15 ans, ou l’âge moyen de naissance premier enfant ? En vérité, on s’en fout. La politique ça n’est pas l’exactitude du Quid à chaque question, le débat n’est pas un Trivial Pursuit géant.

J’attends un sens, un élan, une direction, qui peut changer d’ailleurs. On appelait ça un roman national autrefois. Je rigole qu’on mette le ticket de métro à 4 euros, je n’en tire pas plus de conclusion que ça. Cette ministre ne sait pas, et alors ? Franchement, qui peut croire qu’elle paie avec sa petite carte bleue ses petits tickets ? On peut le regretter, il faudrait éviter de faire mine de s’en offusquer. D’autant qu’en se planquant derrière les faits, rien que les faits, le journaliste espère éviter la critique en (hou, hou !) populisme. Car comme disait le Maréchal, à moins que ce soit son homeboy Antoine Pinay, les chiffres, eux, ne mentent pas.

Au risque de me répéter, moi, j’aime qu’on me raconte des histoires. Dans les journaux, dans les campagnes électorales. Si je voulais des faits bruts, je m’abonnerais aux dépêches de l’AFP plutôt qu’au New Yorker et sur ma table de chevet, je remplacerais le dernier Quignard par le rapport annuel sur comptes de la sécurité sociale publié par La documentation Française. Et si je veux qu’on me raconte la vérité en politique, je vote Bayrou (nan je déconne), j’arrête la politique. En politique comme en maints autres territoires, j’ai depuis longtemps renoncé à ce qu’on ne me mente pas, tout ce que je demande, c’est qu’on le fasse avec grâce…

Le voyage à Berlin de François Hollande

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François Hollande n’a pas digéré la boulette du collaborateur négligent qui a glissé dans son discours du Bourget une citation attribuée à William Shakespeare, alors qu’elle était tirée d’un roman contemporain écrit par un certain Nicolas Shakespeare[1. « Et je me permettrai de citer Shakespeare, qui rappelait cette loi pourtant universelle :  » Ils ont échoué parce qu’ils n’ont pas commencé par le rêve. » » (Hollande au Bourget). Or, cette citation est effectivement de Shakespeare, mais de Nicholas Shakespeare, journaliste, romancier, biographe, apparenté à William et bien vivant : il est responsable des critiques littéraires du Daily Telegraph. La phrase est extraite de La Vision d’Elena Silves (Albin Michel, 1991) dont le héros, Gabriel, révolutionnaire maoïste, rejoint la guérilla péruvienne du Sentier lumineux. « Il pense, précise l’auteur, que les précédentes révolutions marxistes, menées dans les années 1960, ont échoué parce qu’elles n’avaient pas de rêve. » Il dit sa stupéfaction dans son journal : « Quand j’ai entendu le candidat socialiste me citer, je ne pouvais pas en croire mes oreilles. »].
En conséquence, il a mis en place une task force en charge de lui fournir un stock de citations exactes, pertinentes et percutantes adaptées à toutes les situations qui se présenteront à lui dès son accession à la magistrature suprême.

Dans ce cadre, il nous a fait l’honneur de nous confier la préparation citationnelle de son premier voyage de président de la République, qui le conduira à Berlin pour une rencontre avec Angela Merkel. Il a déjà annoncé qu’il n’allait pas là-bas pour faire allégeance, mais pour obtenir de la chancelière une renégociation du traité européen sur la gouvernance économique signé par son prédécesseur, et obtenir l’accord de l’Allemagne pour lancer une politique européenne de grands travaux.[access capability= »lire_inedits »] Cette rencontre s’annonce donc sportive, la dame n’étant pas du genre à se laisser embobiner par de belles paroles ni fléchir par un bouquet de fleurs de rhétorique.

Pour trouver la faille, il est donc nécessaire de s’appuyer sur des autorités incontestables du patrimoine culturel allemand, avec une petite préférence pour celles relevant de la tradition protestante et prussienne.
D’abord, un conseil : élu le 6 mai, le président Hollande devra éviter de fixer au 8 mai 2012 la date de cette rencontre historique. Les Allemands sont très sensibles aux anniversaires, et celui que nous célébrons en France à cette date n’a pas laissé un excellent souvenir à Berlin.
Il est donc préférable de faire, ce jour-là, ses adieux au bon peuple de Corrèze en allant déposer une gerbe au monument aux martyrs de Tulle.
Il lui faudra également se préparer à un accueil, certes poli, mais dépourvu de toute expression de sentiments d’amitié exubérante : mettre fin à la tradition de la bise publique imposée à Angela par Nicolas Sarkozy surprendra agréablement une chancelière qui n’apprécie que modérément cette intrusion dans sa bulle intime invisible.

On réduira également au minimum salamalecs ainsi que préambules diplomatiques et mondains pour entrer au plus vite dans le vif du sujet. On fera, pour cela, appel à Martin Luther qui estimait que « l’on peut prêcher ce que l’on veut, mais pas plus de quarante minutes ! » Angela, fille de pasteur, sera, l’espace d’un instant, sensible à l’évocation du père de la Réforme, mais fera valoir sans tarder que ce qui est signé est signé. « Pacta sunt servenda »[2. « Les traités doivent être respectés. »], dira-t-elle, car la dame connaît le latin. Ce sera le moment de sortir de sa manche la fameuse phrase d’Otto von Bismarck qui pensait que « ce n’est pas par des discours et des résolutions adoptées à la majorité que les grands problèmes de l’époque peuvent être résolus ». On omettra volontairement la fin de la phrase (« …mais par le fer et par le sang »), car la chancelière aura mentalement complété d’elle-même les propos de son illustre prédécesseur, et compris que François Hollande n’est pas là pour rigoler. Si elle fait mine de ne pas comprendre, on remet une dose de Bismarck : « Moi, je veux faire de la musique de la manière qui me semble bonne, ou ne pas en faire du tout ! » La chancelière devrait alors changer de tactique et chercher à convaincre le président français qu’il n’y pas d’autre solution que de mettre autoritairement à la portion congrue ces cigales du « Club Med » incapables de réfréner leurs pulsions dépensières.

C’est Johann Wolfgang von Goethe qui viendra alors faire la morale à Angela : « Traitez les gens comme s’ils étaient ce qu’ils devraient être, et vous les aiderez ainsi à devenir ce qu’ils peuvent être. » Si elle rétorque que l’auteur de Faust disait aussi préférer l’injustice au désordre, et qu’elle ne saurait tolérer le moindre accroc à la discipline budgétaire des pays de la zone euro, revenir à Goethe : « Perte d’argent, perte légère ; perte d’honneur, grosse perte ; perte de courage, perte irréparable ! » Il sera temps, alors, de mettre sur le tapis le programme de grands travaux européens qui permettrait à l’UE de sortir du marasme et de la récession. La chancelière ne devrait pas manquer de faire une moue indiquant que cette idée ne lui convient pas du tout. Goethe, toujours lui, viendra à la rescousse de François Hollande : « Les idées audacieuses sont comme les pièces qu’on déplace sur un échiquier : on risque de les perdre mais elles peuvent aussi être l’amorce d’une stratégie gagnante.»

On arrive alors à la fin de l’échange. Dans l’hypothèse où Angela Merkel serait restée inflexible, François Hollande mettra fin à la conversation en citant solennellement Hölderlin : « La détresse et l’indigence du monde extérieur font que la plénitude de ton cœur devient aussi pour toi indigence et détresse. » Pour le cas où, grâce à cette utilisation subtile des plus grands sages d’outre-Rhin, le président français aurait amené la chancelière à assouplir ses positions, on se quittera en récitant de concert ces vers de Bertolt Brecht, que l’ancienne écolière de feu la RDA connaît sûrement par cœur : « Vorwärts und nicht vergessen / Worin unsere Stärke besteht! / Beim Hungern und beim Essen / Vorwärts und nicht vergessen / Die Solidarität !
 »
« En avant ! Et n’oublions jamais / Où réside notre force ! / Dans la pénurie comme dans l’opulence / En avant ! Et n’oublions jamais / La solidarité ! »[/access]

Syrie : Hillary Clinton aurait-elle plus de jugeote que Juppé ?

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« Il suffit de passer le pont », chantait Brassens. L’émir du Qatar, lorsqu’il ne rachète le parc immobilier, hôtelier et sportif parisien, semble appliquer cette antienne au terrain syrien, puisqu’il entend armer l’opposition au régime de Bachar Al-Assad. Las, il s’est fait vertement répliquer par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton que cela reviendrait à armer Al-Qaïda dans la région, Ayman al-Zawahiri (qui court toujours) ayant en effet lancé une fatwa de soutien à la révolution syrienne. Voilà qui contredit le discours binaire des soutiens inconditionnels aux contestataires syriens, à commencer par le Quai d’Orsay, où Alain Juppé enjoint même aux chrétiens orientaux de lâcher leurs despotes protecteurs et de ne pas craindre les Frères Musulmans.

Considérer une frange de l’opposition aux Assad comme terroriste et violente, c’est aussi rejoindre une partie de leurs arguments sécuritaires : Clinton reconnaît ainsi, à la différence de Juppé et Sarkozy, que tous les cortèges ne sont pas pacifiques et que toutes les attaques contre l’armée, les bâtiments publics voire certains monastères (à Sednaya) obéissent à une logique de guérilla. Dans cette affaire complexe faite de propagande et de contre-propagande, il semble délicat de dénoncer les exactions commises des deux côtés, sans être accusé de parti pris par les uns ou les autres.

Ainsi, après le referendum bidonné approuvé par plus de 90% des votants virtuels, le pouvoir de Damas continue sa répression féroce, sans distinction aucune entre la contestation légitime et les bandes salafistes violentes disséminées à travers le pays. Pour peu que l’administration Obama poursuive sur cette ligne assez finaude, on se met à rêver que sa politique vis-à-vis de l’Orient compliqué soit moins manichéenne et… atlantiste que celle de la diplomatie française…

Angelina Jolie au pays des bons et des méchants

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Les partisans de la vérité en seront pour leur frais, les incultes et les faussaires de l’histoire y verront une belle mise en scène de l’horreur et de la barbarie. Au pays du sang et du miel est un mauvais film et un film mauvais. Qu’il soit une réalisation américaine à prétention historique et qu’il fasse l’objet d’un panégyrique de la part de Bernard Henry Lévy suffisent à montrer son insuffisance. Mais s’il n’y avait que ça…

Début des années 90, la chute des régimes communistes de l’Est rebat les cartes de République fédérative socialiste de Yougoslavie libérée du joug de Tito. En juin 1991, la Slovénie et la Croatie proclament leur indépendance, suivies par la Bosnie-Herzégovine en mars 1992. Le 6 avril 1992, l’armée populaire yougoslave attaque la Bosnie-Herzégovine, c’est le début d’une guerre tripartite qui impliquera tout à la fois la Serbie, la Croatie et les différentes entités de la Bosnie-Herzégovine avant que la communauté internationale intervienne et mette fin au conflit par les accords de Dayton en 1995.

Comment s’aimer dans ce contexte ? Surtout lorsque Danijel est un soldat serbe et fils d’un général des forces serbes de Bosnie et qu’Ajla est Musulmane[1. En 1974, Tito crée la nationalité « Musulmans » à la demande des musulmans de Bosnie-Herzégovine ; les Musulmans deviennent alors un des peuples constitutifs de la Yougoslavie.]; a fortiori lorsqu’Ajla se retrouve prisonnière du camp qu’il surveille… Voilà en substance la trame d’un scénario bien faible qui cadence de manière irrégulière et pendant deux longues heures une vision partisane de l’histoire et un jeu d’acteur loin, trop loin, de ce qu’on aurait pu attendre d’Angelina Jolie.

Alors pour égayer l’ennui, rien de tels que du sang et du sexe : viols à répétitions, meurtre de bébé, tirs sur les civils, humiliations de dames du troisième âge, attaques de convois humanitaires, camps de prisonniers et fosses communes, etc. Tous les ingrédients sont là pour rappeler l’horreur d’une guerre et les dérives à la limite de l’humanité qu’elle produit. Un brin banal pour le cinéphile averti ; « incroyable » pour celui qui fit des conférences de Jean-Baptiste Botul une réalité ; un amalgame dangereux pour ceux qui croient à la noblesse de l’histoire et qui refusent le manichéisme.

Car si cette guerre fut horrible, si elle fut le théâtre de viols, de tortures, de massacres et d’expropriations, on ne peut la résumer à l’achromatopsie qu’offre le film, typique de la vision en abscisses et ordonnées du bien et du mal distillée par les Américains. D’un côté, les Musulmans en victimes meurtries ; de l’autre, des serbes sanguinaires dont le physique, les attitudes et jusqu’aux uniformes rappellent étrangement ceux qu’ils furent pourtant les premiers à combattre en 1941.

Et rien ne vient temporiser cette écœurante dichotomie. Tous les criminels de guerre sont Serbes, pas une seule des victimes civiles n’est serbe, et toutes les victimes civiles sont Musulmanes. Or la guerre de Bosnie-Herzégovine a été une guerre civile qui opposait trois peuples constitutifs de feue la Yougoslavie. Tous ont commis des violences et atrocités; à Konjic, Kladnaj, Visoko, Tuzla ou Mostar, des femmes serbes ont elles aussi été retenues, torturées et violées.

On ressort donc de ce film avec un goût métallique dans la bouche – celui du sang – et l’inquiétude qu’il fasse autorité auprès d’une génération qui n’a pas connu les guerres des Balkans, ne les a pas étudiées et risque de s’en tenir à ce qui lui est montré. Qu’on se le dise : la réconciliation dans les Balkans ne se fera pas sans la vérité, laquelle ne ressemble jamais à la fable convenue d’un mélo hollywoodien.

Oscars 2012 : Artistes non associés

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Eclipsés, les bagarres politiques du week-end, le Salon de l’Agriculture, la victoire française contre l’Ecosse à Murrayfield, ou le dévissage des qataris du PSG en L1 (et je ne vous parle pas du premier tour de la présidentielle sénégalaise) : tout le monde parle du triomphe de The Artist aux Oscars, et des aventures hollywoodiennes de Thomas Langmann, Michel Hazanavicius, Jean Dujardin et Bérénice Béjo. Certes, il s’agit là de vrais grands talents qui, au-delà de leurs indéniables capacités, ont réalisé la prouesse qui consiste à aller très loin avec une idée somme toute assez courte. Chapeau l’Artiste donc !

Business is business, on ne reprochera pas ici aux frères Weinstein, détenteurs des droits US de The Artist, d’avoir utilisé des méthodes très américaines pour ajouter ces cinq oscars-là aux 80 qu’ils ont déjà décrochés, et d’avoir pour ce faire mobilisé des moyens eux aussi dignes de la superpuissance du cinéma.

En revanche on peut et on doit reprocher à la presse française d’avoir succombé à ce blitz promotionnel au point d’occulter le fait que, face au magnifique Billy Cristal, il y avait d’autres compatriotes dans la salle ! C’est le cas la directrice artistique Anne Seibel, justement nommée aux Oscars pour son travail sur Midnight in Paris de Woody Allen. Et il y avait aussi Alain Gagnol, nommé avec Jean-Loup Felicioli, dans la catégorie du meilleur film d’animation pour l’excellent Une vie de chat. Pas de chance pour ces trois Français-là, leur pays aura été fort avare en encouragements, voire carrément muet.