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Pourquoi je préfère Norman Rockwell à Norman Woodland

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Il y a comme ça des noms qu’on ne connaissait pas et qui pourtant sont parmi les principaux artisans du cauchemar (mal) climatisé dans lequel nous vivons de manière de plus en plus manifeste et qui donne des envies d’aller se réfugier à Tarnac.

Norman Woodland est mort, il avait 91 ans et il était à l’origine d’une des inventions les plus inquiétantes de l’après-guerre, loin devant le collant pour femmes, les caméras de surveillance et le vin en tetra pack. Norman Woodland a en effet inventé le code-barres quand il était enseignant au DIT (Drexel Institut of Technology) de Philadelphie. Il a été aidé par un autre malfaiteur de l’humanité, Bernard Silver qui avait surpris la conversation d’un gérant de supermarché avec le doyen du DIT.

Le gérant aurait voulu qu’on entreprenne des recherches pour capter automatiquement les informations des produits qu’il vendait. Le doyen, qui devait être du monde d’avant,  a refusé. On commence avec les produits, on continue avec les animaux et on finit avec les humains, au nom de la sacro-sainte traçabilité. Mais Silver en a parlé à Woodland et les deux se sont mis au travail avec succès, leur technologie étant au point dès les années 70.

Ils n’avaient pas trente ans et on était en 1947 quand ils ont commencé, comme tous les lou ravis du Progrès, à œuvrer pour un monde plus pratique, plus rationnel, plus sympa. Orwell était pourtant sur le point de publier 1984 et Günther Anders, réfugié aux USA, découvrait effaré dans les salons d’arts ménagers californiens « l’obsolescence de l’homme » et sa « honte prométhéenne » devant des inventions qui le dépassaient.

Le code-barres est l’illustration même du cauchemar totalitaire à la mode capitaliste, la bonne conscience en plus. Plus besoin de miradors et de polices politiques quand il suffit de passer un code-barres devant un rayon laser pour avoir le prix d’un produit ou sur les bracelets des patients dans les hôpitaux pour les classer un peu plus vite.

On ne peut s’empêcher de penser à l’Apocalypse selon Saint-Jean quand on voit ces petites barres noires et ces suites de chiffres sur à peu près tout ce qu’on consomme et même, Ô sacrilège, sur les livres : «  Il lui fut donné d’animer l’image de la Bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la Bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la Bête ou le chiffre de son nom. »

En même temps, Woodland disparaît au moment où sa technologie de surveillance et de domestication de l’être humain est remplacée par une autre, infiniment plus inquiétante : celle des puces à radio fréquence (RFID). Grâce à elles, le contenu d’un poids lourd peut-être contrôlé en une seconde et sans ouvrir la moindre caisse.

Et quand on vous la greffera sous la peau à la naissance, pour votre bien, vous serez enfin définitivement libre et protégé puisqu’on ne vous perdra jamais plus de vue.

Depardieu, contribuable sans frontières

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gerard depardieu ayrault

Quel beau spectacle que celui de la vertu ! Et qu’il est réconfortant d’observer l’altruisme en actes ! De Michel Sardou à Jean-Luc Mélenchon en passant par Line Renaud, qu’elle est admirable, la France réconciliée, par la grâce – et sur le dos – de Gérard Depardieu. « Minable », décrète l’un, Premier ministre tout de même. « Déchéance personnelle », renchérit l’autre. Retirons-lui la nationalité française, clame le troisième, député, en arguant du fait qu’aux Etats-Unis, Depardieu devrait s’acquitter du différentiel d’impôts économisé en franchissant une frontière. Il est assez savoureux qu’un élu de la République réclame la sanction nucléaire pour un citoyen français qui a transgressé la législation américaine. On se demande où sont passées nos grandes consciences, si sourcilleuses sur l’esprit du droit et les valeurs de la République quand Nicolas Sarkozy proposait, à tort d’ailleurs, de déchoir de leur nationalité française les tueurs de flics : à l’époque, ce fut un beau charivari, un festival de « Vichy is back ! » et de « la République est en danger ». La proposition de Yann Galut, aussi sotte soit-elle, n’a pas suscité le même tollé. Il faut croire que pour mes concitoyens, l’égoïsme est pire que le crime – puisque l’égoïsme est la seule chose que l’on pourrait éventuellement reprocher à Depardieu.

On suppose que les indignés qui glapissent aujourd’hui font toujours et en toutes circonstances prévaloir l’intérêt général sur leur intérêt particulier. C’est que, comme le disait drôlement Luchini sur le plateau de Michel Drucker, ces gens-là aiment donner. Pas comme Depardieu, qui affirme avoir payé 145 millions d’euros d’impôts en 45 ans, mais quand on pense à tout ce qu’il a gardé pour lui, il n’y a rien à dire, c’est un salaud.

Il n’aura échappé à personne qu’à la différence d’un Omar Sy ou d’un Yannick Noah, parfaitement cashers-de-gauche, Depardieu ne cachait pas sa sympathie pour Nicolas Sarkozy. Non ce n’est pas suspect, c’est logique: il aime Sarko, il aime l’argent. Les autres aiment leurs enfants, c’est pour ça qu’ils tentent de préserver leur patrimoine.

Chacun étant occupé à se refaire la cerise morale sur le dos du nouvel ennemi public, un certain nombre de questions sont restées sans réponse. À défaut d’y répondre, on tentera au moins de les exposer.

Primo, il me revient avoir appris à l’école qu’un bon impôt était celui qui rapportait. Et peu de temps avant l’élection présidentielle, François Hollande estimait, dans un entretien avec Edwy Plenel, que le taux de 75 % était confiscatoire. Autrement dit, si le taux actuel d’imposition fait fuir ceux qui ont les moyens de fuir, ne faudrait-il pas, au-delà des bons sentiments, s’interroger sur l’efficacité d’une politique fiscale qui aboutit à de tels résultats ?

Deuxio, ce gouvernement n’ayant pas grand-chose de nouveau à proposer en guise de politique, n’est-ce pas une vieille lune de la gauche de s’en prendre aux deux cents familles, au mur de l’argent et autres profiteurs – comme s’il suffisait, à défaut de faire payer Depardieu, de l’insulter, pour que tout aille mieux ? Bref, le cocktail ‘ »mariage gay + sus aux riches ! », peut-il tenir lieu d’identité à la gauche ? (On dirait que oui, mais j’ai promis de ne pas répondre….)

Tertio, il est franchement rigolo que ces gens qui ont gravé dans le marbre la vision européenne de la concurrence et l’abolition des frontières découvrent aujourd’hui que les causes qu’ils chérissaient produisent des effets qu’ils détestent. Depardieu leur fait un pied de nez en se déclarant citoyen du monde ? Mais qui a inventé ces sornettes sinon ceux qui nous gouvernent ? De plus, a-t-on assez entendu, à gauche, que la France était un pays détestable, colonialiste et raciste: et c’est pour ce pays que Depardieu et les autres devraient se mobiliser ? Peut-on expliquer dans la même phrase qu’acheter français, comme le préconise Montebourg, est xénophobe mais que payer ses impôts en France est patriotique ?

Enfin, il y a quelque chose de sinistre dans l’emploi abondant qui est fait de la devise républicaine, alors même que son premier terme semble avoir disparu. En effet, les intransigeants défenseurs de 1789 semblent oublier que le premier mot inscrit au fronton des mairies est « liberté » – et Depardieu n’a fait qu’exercer la sienne. En revanche, ils adorent brandir la fraternité et l’égalité pour condamner leurs semblables. Au point que des esprits simples finiront par se demander si l’une et l’autre ne sont pas simplement les alibis du plus « minable » des ressentiments.

*Photo : igorjan.

Mi-décembre : les critiques ont le blues

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critique decembre guimard

Mi-décembre, les prix littéraires ont presque tous été attribués. Manque à l’appel le prix des Deux-Magots qui fêtera en 2013 ses 80 ans d’existence et dont la promulgation au Journal Officiel des Lettres a été fixée au mardi 29 janvier. Nous espérons que la dotation de 7 700 € reviendra à Pauline Dreyfus pour Immortel, enfin paru chez Grasset, roman docu-fiction contant la dernière tentative de Paul Morand pour accéder à l’Académie française.

Mi-décembre, les critiques n’ont donc plus grand chose à se mettre sous la dent. Il faut attendre fébrilement la fournée de janvier/février pour repartir à la traque aux bons livres, délicats produits de saison aussi rares qu’un foie gras artisanal ou un saumon sauvage.

Le critique est comme un sportif professionnel, durant la trêve de Noël, il s’empâte. Son cerveau engourdi par plus de onze mois de compétition peine à s’émouvoir. Ça somnole dans les salles de rédactions. C’est que la lutte hebdomadaire pour déceler le livre de caractère à la peau fragile et au cœur tendre dans une production industrielle s’avère épuisante. Les organismes lâchent à la vue des meilleures ventes. Certains y perdent leur santé, d’autres sont frappés d’agueusie ou de démence. Les éditeurs et les patrons de presse ne sont pas des tortionnaires, ils savent qu’en décembre, il est impératif de ménager ces joueurs. Combien de critiques disparaissent à l’issue d’une saison trop engagée ? Par manque d’entraînement et puis aussi, à cause de nerfs trop fragiles, des dizaines d’entre eux ne supportent plus de lire le palmarès de L’Express. Ils préfèrent renoncer à l’émancipation des lecteurs. Ils déclarent forfait.

Afin de prévenir ces extrémités, on leur octroie trois semaines de repos forcé durant la période des fêtes. Au programme, aucun roman, pas plus d’essai, seulement des « beaux livres » aux vertus relaxantes. Les phrases tortueuses et les idées absconses à la corbeille, des images par milliers, de belles et grandes photographies qui s’étalent en double page tels des cataplasmes apaisants. Peu importe le sujet, seule l’évasion compte. Le critique embarque alors pour une croisière, un jour, il vogue sur l’Océan indien, un autre, il survole les cathédrales gothiques, les jardins japonais, les terrines de grand-mère, l’art chocolatier ou la lingerie française.

Mi-décembre, les critiques sont tristes. Ils se sentent mal-aimés. S’ils ont choisi ce métier, c’est bien par amour des livres. Ils se souviennent qu’enfants, ils passaient leurs vacances de Noël à lire. Moments suspendus. Bonheur intense où la littérature les protégeait et les élevait. Le sapin clignotait frénétiquement dans la grisaille berrichonne, les mères cuisaient la dinde en fumant, les pères ouvraient des huîtres en buvant, les cousines se chamaillaient en se pomponnant, les anciens se remémoraient le faste des messes de minuit d’avant-guerre en bridgeant. Le futur critique, votre serviteur, s’était enfermé dans sa chambre. A l’extérieur du monde réel et pourtant vibrant au moindre écho de ces préparatifs.

Cette année-là, il lisait Rue du Havre de Paul Guimard, il y était question d’un père Noël qui voulait abolir le temps et réunir deux êtres égarés dans la brutalité du monde moderne. C’est à cet instant-là, en refermant ce court roman publié en 1957, trouvé dans la bibliothèque familiale en version de poche de 1968 qu’il s’était dit que la littérature était un bonheur à partager. Il ne savait pas vraiment pourquoi, il n’avait pas encore les mots pour l’exprimer, mais ce soir-là, il se sentait bien.

*Photo : Nicolas Nedialko Nojarof

 

Gérard Depardieu, un vrai socialiste français

gerard depardieu belgique

Gérard Depardieu est-il parti s’installer aux Iles Caïmans ? Est-il allé se réfugier dans une Hacienda au Paraguay, emportant avec lui toute sa fortune en lingots d’or ? Non, il est parti habiter en Belgique, à 50 kilomètres de Bruxelles. Gérard Depardieu ne fait absolument rien d’illégal, il applique à la lettre l’Acte unique européen qui prévoit la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes.

Qui a négocié et mis en place cet Acte unique ? Le gouvernement alors dirigé par Laurent Fabius. Qui a négocié le traité de Maastricht ? Qui a entériné toutes les négociations du Gatt (la future Organisation Mondiale du Commerce) prévoyant l’ouverture intégrale des frontières ? Qui a appelé à voter oui au traité constitutionnel européen ? Qui a soutenu le traité de Lisbonne ? Qui soutient et négocie le mécanisme européen de stabilité prévoyant de transférer à Bruxelles le contrôle du budget français, donc des impôts ? De Delors à Lamy, de Mitterrand à Hollande, des socialistes, des socialistes, toujours des socialistes.

On comprend que Gérard Depardieu soit outré de se voir traiter de minable par Jean-Marc Ayrault. Il se vit comme Européen et se déclare citoyen du monde. Il ne fait en cela que répéter une antienne que les socialistes rabâchent depuis 40 ans. Il ne fait en cela qu’épouser la politique socialiste qui avec constance depuis 30 ans déshabille le pouvoir national pour en transférer des pans entiers aux régions ou à Bruxelles. Il ne fait en cela que se partager la vision internationaliste du monde des socialistes. Comment lui reprocher d’aller au bout de cette logique ?

Gérard Depardieu rend son passeport français ? Il y a bien longtemps que les socialistes ont rendu le leur. Gérard Depardieu est un vrai socialiste français.

*Photo : Tom Lee KelSo.

URSS, l’autre pays des poètes maudits

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marignac essenine tchoudakov

« Tous Les Russes sont poètes, et l’écrasante majorité des poètes est constituée de casse-burnes à expédier au goulag régime sévère pour les empêcher d’écrire, toutes nationalités confondues. »

C’est par ce genre de saillie post-punk que l’écrivain-traducteur Thierry Marignac ponctue son anthologie des oeuvre torturées de trois enfants du siècle dernier.
Trois destins tragiques, mèches de vies brisées par leur incandescence. Voici leurs fiches de police, puisque ça se termine toujours comme ça :

Essenine, Sergueï (1895-1925). Protégé par Trotski et Djerzinski, le fondateur de la Tchéka, il fut retrouvé pendu et couvert de coups dans un hôtel pétersbourgeois en laissant une mystérieuse lettre d’adieu : « Adieu, mon ami, adieu… Dans cette vie la mort n’est pas nouvelle. »[access capability= »lire_inedits »] Inspiré par la cocaïne, il refusa les avances matérielles des puissants oligarques bolchéviques, moquant la triste destinée de la révolution d’Octobre. « À nouveau ils boivent, pleurent et se battent ici/ Sous l’accordéon de jaune mélancolie/ Vouent leur malheur aux gémonies/ Se remémorent la moscovite Russie », « Ils ont mal au ventre qu’octobre sévère/ Dans son tumulte les ait trompés/ Et l’audace à nouveau se permet d’affûter/ Des couteaux enfoncés dans les bottes, le fer. » Quelques fragments amers de cet acabit valurent à Essenine l’admiration posthume des ultra-nationalistes russes, au crépuscule de l’Union soviétique, lorsque les pichenettes américano-afghanes ébranlèrent la carcasse chancelante du mastodonte collectiviste.
Sa Chanson d’un vieux bandit respire l’embrun de la nostalgie, un comble pour un artiste disparu à l’âge de trente ans : « La jeunesse en moi s’est éteinte/ Les couleurs à mes joues sont flétries/ Mon audace d’autrefois est défunte/ Et mes forces se sont enfuies. » Un homme en trop, comme l’aurait qualifié Tourgueniev dans ses portraits de jeunes lettrés paumés séduits par la déesse nihilisme. « À présent nous partons petit à petit/ Vers l’au-delà du silence et de la grâce », déclame-t-il en guise
d’épitaphe.

Tchoudakov, Sergueï (1935-?). Manipulateur, harceleur, voleur, poète-maquereau, auteur méconnu « d’infra-samizdats éphémères » circulant sous le manteau de ceux qu’il prenait tant de soin à détrousser. « Un génie dérangé » dont Marignac admire les vers étranglés à la métrique anarchique. Plusieurs fois interné en asile psychiatrique, selon la vieille pratique soviétique, Tchoudakov se voyait en « ultralumpenprolétaire » nourri d’une aspiration baudelairienne à la lie sociale et au martyre de soi. Il disparut mystérieusement après une ultime foucade auprès de mafieux Caucasiens. Il a célébré la beauté tragique du suicide avec la grâce du samouraï avant le seppuku : « Lorsque respirer ne rimera plus à rien / Autant crever en posant à la ligne le point/ La haine ressemble au foie, on l’autopsiera/Du couteau au boucher, la ferraille cliquettera. » Ce gentleman-cambrioleur à l’allure cradingue se fait aussi chantre de la femme pècheresse – « Je décore mon antre célibataire/ D’ornements d’une grande simplicité/ Et retrace au crayon les contours délétères/ Sur le mur de ta cuisse fuselée » – qu’il caresse avec nonchalance : “De toi, je ne suis pas jaloux/ Indifférente à mes manières/ Tu files au bar à bière/ où tu connais au moins cent marlous”.

Medvedeva, Natacha (1958-2003). Aux non-initiés, apprenons que Medvedeva fut la femme infidèle de Limonov, la chanteuse du cabaret Raspoutine à Paris… et qu’à la demande de son époux, elle convola officiellement huit ans durant avec son ami Thierry Marignac, dans un mariage plus blanc que blanc. Thierry, c’était le frère que Natacha avait déjà eu, sosie réincarné de l’aîné qu’elle allait visiter fugitivement avec sa mère, à l’extérieur de sa caserne de jeune conscrit. Une « pomme sauvageonne » ayant bourlingué entre New York et Paris avant de regagner la Russie où son rock occulta longtemps sa poésie, toute de métaphores désespérées : « L’automne épuisé d’une main sans dentelles/ Jette par poignées ses dernières bagues fines/ Les filles dans des robes bleutées par le gel/ Se souviennent des doigts sur des couronnes d’épines. » À la lecture de certaines strophes, nous revient l’écho lointain du Limonov des années 1980 dépeignant crûment la camée alcoolique et nymphomane le trompant effrontément dans sa chambre de bonne du Marais : “Allongée près de toi/ Par neurasthénie/ Me charger du poids/ De ta mélancolie/ Fixer quelque part/ Le regard/ Sur un point précis/ Au plafond, la mouche / Inerte comme une souche/ De moi tu peux/ Faire ce que tu veux.”

Essenine, Tchoudakov, Medvedeva. Le chroniqueur ès chiens écrasés notera un possible suicide, une disparition et une overdose fatale emportant sa victime à 44 ans. Mais, plutôt que de s’arrêter aux faits divers, le lecteur tressera des lauriers au discret passeur Marignac : Des chansons pour les sirènes reprend un vers d’Apollinaire auquel semble répondre sa quasi-compatriote Medvedeva : « À la place des sirènes étranglées/ Des éclats/ De bouteilles brisées, et les ombres profilées/ Qui vivent dans ce pays-là/ Ce sont des loups/ Mes frères. » Puisse leur dialogue aux Enfers se poursuivre à travers les limbes du temps.[/access]

*Photo : Natacha Medvedeva avec Edouard Limonov.

Des chansons pour les sirènes. Essenine, Tchoudakov, Medvedeva, saltimbanques russes du xxe siècle. Thierry Marignac et Kira Sapguir (L’écarlate)

Fumée sans jeu

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cool don winslow

Cool est un polar de Don Winslow. On pourrait reprocher cette tendance de plus en plus fréquente dans le polar et dans le cinéma à ne plus traduire les titres anglo-saxons. Ici, ça se justifie parfaitement. Il serait très difficile de traduire Cool qui renvoie à une attitude existentielle faite de décontraction, d’hédonisme et d’absence totale de morale. Mais aussi à des situations où l’on se sent heureux, détendu, décontracté : en faisant du surf, en ayant un rapport sexuel satisfaisant, en jouant aux cartes, en fumant un joint fortement dosé en THC sur une plage du comté d’Orange ou en prenant son petit déjeuner quotidien au Coyote Grill : café noir, œufs machana[1. la recette est dans le roman.], serveuse eurasienne belle à tomber par terre, lecture de la Dame Grise comme on appelle le New York Times à cause de son abondance de textes et de son peu d’images.

Cool est un polar californien. La différence entre un polar californien et un polar qui n’est pas californien est due à l’impression que dans le polar californien rien n’est vraiment grave même si c’est tragique. En plus, dans les polars californiens, il y a plus souvent des jeunes que dans les autres polars américains car en Californie on peut faire du surf et consommer de la drogue au soleil, ce qui est plutôt un truc de jeunes. En plus, depuis les années du Flower Power et le Summer of love, la Californie a une certaine expérience en matière de jeunes qui ne veulent rien faire sinon écouter de la musique planante et savoir prendre avec une planche la bonne vague au bon moment. On les appelait les beatniks, les hippies et on se dit qu’ils n’étaient pas si mal, quand on voit ceux qui au même âge, fréquentent les écoles de commerce.

Cool est un polar qui raconte l’histoire de trois jeunes d’aujourd’hui. Il y a Ben qui est un intellectuel, Chon qui est membre des forces spéciales et Ophélie (O pour les intimes) qui est amoureuse de Chon, mais aussi de Ben. Ils ne font rien et ne veulent rien faire. Même Chon qui tue plein de terroristes (mais ça reste hors champ dans le roman) ne le fait pas pour la plus grande gloire de Bush junior mais pour les primes qui lui permettent de glander entre deux opérations. Comment ne rien faire et s’éclater en même temps, sans que se pose le problème de l’argent ? En montant son affaire. Après tout, on est au pays de la libre entreprise. Chon ramène donc d’Afghanistan un plant de cannabis très rare. Ben trouve le moyen de le cultiver hors sol dans des serres hydroponiques. O trouve ça très bien comme idée et ça lui permet d’échapper à sa mère qui est riche, liftée, et doit en être à son cinq ou sixième mari. Elle l’appelle RAPU (Reine Agressive Passive de l’Univers). Le roman de Winslow est plein de ces acronymes inventés, fantaisistes et précis, qui scandent plaisamment sa narration.

Cool est un polar qui raconte l’impossibilité de la libre entreprise. En France, c’est à cause du code du travail et des syndicats archaïques mais en Californie, c’est à cause de la concurrence qui a noyauté et corrompu la police antidrogue pour garder le monopole. Les événements vont donc tourner de manière assez violente mais Marx a bien expliqué que le capitalisme, c’était la guerre de tous contre tous.

Cool est un polar nostalgique. En parallèle aux déboires de Ben, Chon et O, Winslow raconte ceux de leurs parents au même âge qui faisaient la même chose mais avec l’espérance de changer le monde. En même temps, la violence était déjà là mais pas aussi violente.

Cool reste pourtant un polar cool car il fait l’apologie de la drogue, du triolisme et des filles de dix-neuf ans à la sexualité exultante. Et il est temps d’offrir à notre jeunesse une littérature enfin édifiante. En plus, Cool est remarquablement écrit dans le genre épileptique déstructuré avec des bouffées de poésie pure comme on a des bouffées délirantes.

Mais les amateurs de Don Winslow connaissaient déjà ses qualités d’écrivain  et avaient lu Au plus bas des hautes solitudes, La griffe du chien et Savages, adapté au cinéma par Oliver Stone, avec les mêmes personnages que dans Cool.

Les autres lecteurs, eux, auront de la chance : ils découvriront avec Cool une version un peu particulière de Jules et Jim, mais qui vaut le voyage et  par la même occasion un auteur de noir qu’ils n’oublieront plus.

Cool de Don Winslow ( Traduction de Freddy Michalski, Seuil)

*Photo : Bengt E Nyman

José Benazeraf est mort

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jose benazeraf

« Les films de Benazeraf charrient des pierres et des diamants » disait Henri Langlois.

C’est peu dire que la disparition il y a une dizaine de jours du cinéaste José Benazeraf est passée à peu près inaperçue. Difficile d’imaginer, on en conviendra, les chaînes de télévision diffuser en guise d’hommage La veuve lubrique ou Le majordome est bien monté, mais quelques papiers rappelant la singularité de sa carrière et la puissance des premières œuvres du cinéaste auraient été bienvenus. Car voyez-vous, ma bonne dame, Benazeraf ne fut pas seulement un « vulgaire » pornocrate (ce qui, après tout, n’est pas plus méprisable que publicitaire ou chef d’un quelconque parti politique) mais un auteur inspiré et bouillonnant, exprimant à travers l’érotisme une volonté révolutionnaire de briser tous les freins sociaux et de faire voler en éclats tout ce qui mutile la liberté de l’individu.

Né en 1922 à Casablanca, Benazeraf sort diplômé de Sciences Po, débarque dans le milieu du cinéma grâce à sa fortune familiale et par le biais de la production (Les lavandières du Portugal de Pierre Gaspard-Huit), fait une apparition dans À bout de souffle de Godard et débute derrière la caméra au début des années 60 avec L’éternité pour nous (aussi connu sous le titre du Cri de la chair).
Dans la lignée des films de la Nouvelle Vague, Benazeraf enchaîne les tournages rapides pour de petits budgets (son cinéma s’inscrit dans une économie de séries B) et pimente ses polars violents ou ses mélos existentialistes de scènes de plus en plus osées à mesure que les mœurs se relâchent.
À ce titre, certains associent systématiquement son nom à celui de Max Pécas : débuts à la même époque, évolution progressive d’un cinéma dit « sexy » (dont ils furent, en quelque sorte, les pionniers) vers un érotisme plus explicite et qui finira par le passage au porno hard.
La comparaison s’arrête là : autant Pécas est un cinéaste sans envergure et plutôt moralisateur, manifestant peu de goût pour les plaisirs de la chair (il abandonnera très vite le X pour revenir aux comédies de plage franchouillardes qui ont fait sa renommée), autant Benazeraf est incontrôlable et flamboyant, transformant les conventions du cinéma de genre en authentiques diamants bruts. Avec des films comme Le concerto de la peur (1962), La nuit la plus longue (1964) ou encore L’enfer est sur la plage (1965), Don José fait voler en éclat les stéréotypes du film noir et leste ses œuvres d’un existentialisme poisseux (les petits gangsters qui enlèvent et séquestrent une jolie pépée dans La nuit la plus longue en attendant un homme qui, tel le Godot de Beckett, ne viendra jamais).

Son sens inouï du montage et du découpage transforme des récits de séries B dignes de la littérature de gare en véritables cérémonies érotiques et extatiques. En jouant sur la disjonction entre l’image et le son (la musique a une importance considérable dans l’œuvre de Benazeraf et on n’oubliera pas celle de Chet Baker dans Le concerto de la peur ou La nuit la plus longue), en travaillant la couleur (voir la « messe en rouge et noir » dixit Bory que constitue Le désirable et le sublime) ou la voix off; il transcende la pauvreté de ses scénarios par des mises en scène flamboyantes et étourdissantes.
En 1966, Benazeraf se heurte brutalement à la censure qui réclame une interdiction totale du film Joë Caligula, superbement interprété par l’immense Gérard Blain. Il ne sortira qu’en 1969, après quelques coupes. Plus que la violence de ce polar ou l’érotisme qui imprègne de plus en plus durablement les œuvres du Condottiere, c’est sans doute son anarchisme qui dérange et cette manière de toujours mêler à ses fictions des références à l’actualité politique et sociale du moment. Cet « intellectualisme » (comme Godard, Benazeraf use et abuse de la citation) qui s’exprime de plus en plus dans des œuvres comme Frustration (où l’on retrouve Elizabeh Teissier avant qu’elle ne devienne l’astrologue favorite d’un ancien président de la République, sans doute plus séduit par ses formes plantureuses que par ses prévisions ; du moins, on l’espère !) ou l’hallucinant Le désirable et le sublime où Don José crache rageusement sur tout le cinéma du moment (Godard excepté), sur le pouvoir de Pompidou en citant allègrement Camus, Hegel et Trotsky ; va lui valoir le surnom d’ « Antonioni de Pigalle », l’adulation des habitués du Midi-Minuit et l’opprobre consternée des critiques « officiels ».

À mesure que les mœurs se libéralisent, le cinéma de Benazeraf se fait de plus en plus leste et se met à flirter avec le pornographie (les actes sexuels ne sont plus simulés) au début des années 70. Il est même le premier, avec Black love ou Adolescence pervertie (où Don José mêle aux étreintes les plus torrides des images du congrès de la CGT et de Georges Séguy!) à tourner des séquences hard qui seront ensuite retirées pour l’exploitation, sauf à l’export.
Pornographique ou pas, son cinéma au début des années 70 se distingue par son caractère lyrique, bouillonnant, subversif et volontairement provocateur. Le cinéaste franchit allègrement le pas du hard avec des œuvres comme La veuve lubrique, la soubrette perverse ou un excellent « pot-pourri » de ses films intitulé Anthologie des scènes interdites qui se termine par un quart d’heure de scènes hard issues de La planque 1 et La planque 2.

Sur le même modèle anthologique, le cinéaste concocte JB 1 en 1975 et obtient le prix Extasy remis par un jury de journalistes pour « son caractère délibérément pornographique, subversif, lyrique et en raison des exceptionnelles qualités (…) qui en font le premier chef-d’œuvre authentique d’un genre que les pouvoirs publics voudraient cantonner dans un ghetto ». Il faut dire qu’entre temps, le classement X a été instauré en France, pénalisant de manière très lourde le cinéma porno en le condamnant à la morne routine des salles spécialisées et des budgets de misère.
Vomissant comme toujours les décisions stupides de la censure, Don José renvoie rageusement sa carte de réalisateur au CNC et deviendra dès lors l’un des grands stakhanovistes du hard français, que ce soit en 35mm ou en vidéo.

Je confesse humblement à cet instant mon ignorance de ce vaste continent qu’est la carrière X du cinéaste. Toujours est-il que même les spécialistes (Jean-Pierre Bouyxou, par exemple) semblent sceptiques quant à ces œuvres tournées à la va-vite, par lots de 3 ou 4, dans les mêmes décors, avec les mêmes interprètes et aux titres aussi peu réjouissants que La madone des pipes ou Du foutre plein le cul ! Néanmoins, avec l’aide de l’indispensable Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques de l’excellent Christophe Bier, on pourra s’aventurer dans cette filmographie pour tenter d’y déceler quelques pépites, Benazeraf gardant la réputation de « rallier les colères prolétariennes » en faisant « fréquemment gémir sur le sort des masses exploitées ses actrices-objets » (Noël Godin)!

Toujours actif dans les années 90 où il fit la conversation à la hardeuse batave Zara Whites (Portraits regards de Zara Whites en 1999), José Benazeraf apparaît aujourd’hui comme l’exemple le plus symptomatique du basculement d’un monde à l’autre. S’il représenta un temps ce que la « révolution sexuelle » pouvait avoir de transgressif, d’authentiquement anarchique (la souveraineté des désirs contre l’oppression et les conventions sociales) et de libérateur ; il fut vite récupéré par le marché et l’horreur économique qui firent de l’industrie pornographique une manne financière sinistre, routinière, aseptisée, vidée de tout contenu subversif et parfaitement conforme à l’ordre social en vigueur (on ne s’encanaille désormais plus que dans les limites érigées par le marché).

Avec la disparition de Benazeraf (après celle de Sylvia Kristel et, dans un genre un peu différent, celle de Wakamatsu), c’est un peu de cette utopie des années 60-70 qui semble s’éloigner encore plus.
Retrouvera-t-on, un jour, des cinéastes audacieux et libertins capables de faire rimer érotisme avec transgression et qui sauront réinventer le sexe pour le rendre joyeux, passionné et tout simplement beau ?

De Mahomet à l’Algérie, Zaoui Saada saint patron des causes désespérées

Marc Cohen avait flairé le gros poisson, voire le champion du monde, comme on dit dans La Vérité si je mens, lorsque Zaoui Saada avait réclamé 200 000 euros à Charlie Hebdo pour chacune de ses associations et 20 000 euros à titre personnel pour « préjudice moral » après la publication des caricatures de Mahomet.
Patatras, voilà que le président du Rassemblement démocratique algérien pour la paix et le progrès et de l’Organisation arabe unie – deux dénominations qui fleurent bon le tiers-mondisme des années 1970, lorsque Boumediene et Honecker faisaient la pluie et le beau temps de la « cause » arabe – s’est trouvé un nouveau cheval de bataille. Que voulez-vous, la sacralité du Prophète ne suffit pas à la taille de son âme.

Les bras d’honneur de Gérard Longuet et Gilbert Collard aux demandes de repentance d’Alger a été la goutte d’eau submergeant le vase d’indignation de Zaoui Saada. Insulter l’Etat FLN, refuser de battre sa coulpe au nom des heures les plus noires de la guerre sans nom, voilà qui mérite au moins 50 000 euros pour chaque association et 20 000 euros pour le traumatisme personnel infligé au philanthrope Saada. Un tarif syndical que Marc Cohen pourra toujours railler, sans que le panache et le désintéressement de Zaoui Saada n’en soient affectés : baser ses locaux associatifs avenue du 8 mai 1945 à Sét… , pardon Sarcelles, c’est-y pas une preuve de vertu ?

D’ailleurs, pourquoi s’arrêter là ? Le Rassemblement démocratique algérien pour la paix et le progrès et l’Organisation arabe unie étant sans doute chichement dotées en subventions publiques, trouvons un nouvelle croisade à Zaoui Saada, ce rebelle jamais en mal de causes.
Puisque tel le Christ, Saada porte tous les péchés du monde sur ses frêles épaules, ne soyons pas avares d’injures : le dodo est un salaud ! Et pas question de nous excuser au nom de l’espèce humaine pour son génocide, non mais !

On attend impatiemment la réaction outrée de Zaoui Saada, prêt à dégainer notre carnet de chèques pour indemniser ce chevalier sans peur et sans reproche…

Le tonton flingueur du gastronomiquement correct

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perico legasse gastronomie

Imaginons un lecteur qui n’ait jamais ouvert Marianne de sa vie ou qui n’ait jamais eu la curiosité de lire les pages « Savoir-vivre » de cet hebdomadaire fondé par Jean-François Kahn. En terminant le Dictionnaire impertinent de la gastronomie, il penserait certainement que passer ses vacances avec Périco Légasse doit relever de l’exercice ennuyeux : « Ne mange pas ça, c’est de la merde! » ; « Mais tu as acheté ça où ? » ; « Ce n’est pas du camembert, ça, c’est du pneu ! » ; « Irresponsable ! Tu encourages le productivisme… » etc. Ce lecteur se fourvoierait, car l’habitué de la chronique de Légasse sait, depuis quinze ans, que celui-ci quitte la plupart du temps les habits du proc’ pour se muer en avocat des bonnes adresses.[access capability= »lire_inedits »] Celui qui a vu les émissions de télévision où intervient le journaliste basque sait aussi qu’il lui arrive d’être extrêmement positif dans ses jugements.

Ce n’est pas la caractéristique de ce livre où l’auteur lâche ses coups à la manière de Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs. La FNSEA, le Guide Michelin, la cuisine moléculaire, Gault et Millau, Carrefour, Lactalis, « Topchef » et bien d’autres sont ainsi dispersés façon puzzle. Certes, le genre dictionnaire (celui-ci compte plus de 250 entrées) dont Jean-François Kahn, le maître de Périco Légasse, s’est fait une spécialité, vire souvent au jeu de massacre. Mais à travers les nombreux coups de gueule qui jalonnent l’ouvrage, ce qui apparaît en filigrane, c’est la politique. À vrai dire, je n’ai pas lu livre plus politique depuis des mois − voire des années − que cet ouvrage où Périco Légasse ne propose à son lecteur rien de moins qu’une conception de l’homme et de la société. « on est ce qu’on mange », répète t-il à plusieurs reprises, expliquant que nous votons en faisant nos courses, en nous mettant aux fourneaux ou en réchauffant un plat au micro-ondes.

Et ce suffrage, pour Périco Légasse, change plus nos existences que celui que nous exprimons dans l’isoloir. Pas seulement lorsque, à titre individuel, nous évitons de nous empoisonner ou de devenir dépendant au sucre avec les produits de l’industrie agro-alimentaire, mais aussi lorsque que nous défendons collectivement les richesses d’une civilisation. Qu’on se le dise ! Pour Périco Légasse, l’identité nationale n’est pas un débat illégitime, au contraire ; mais pour lui, son avenir se joue davantage à la cuisine qu’en préfecture.[/access]

Dictionnaire impertinent de la gastronomie, Périco Légasse (éditions Bourin), 22 euros.

Marisol Touraine, c’est Ubu médecin

marisol touraine medecine

Paul souhaite se mettre à son compte pour exercer le noble et utile métier de médecin généraliste. Paul est jeune, plein d’enthousiasme et, comme la plupart des gens de son âge, il souhaite croquer la vie à pleines dents, se marier, avoir des enfants, une vie sociale, gagner correctement sa croûte et, dans le même temps, préserver sa vie personnelle. Bref, rien de très original. Paul a deux options.

La première consiste à s’installer à Nice. À Nice, il vivra dans une grande ville avec – outre le climat, la Méditerranée et les Alpes du sud – toutes les commodités que cela implique : commerces à portée de main, loisirs, jolies filles à draguer et, éventuellement, écoles pour les enfants à venir. Paul sait qu’il aura accès à un confortable gisement de clients – notamment des retraités de la région parisienne – qui disposent de revenus relativement élevés. Il sait que ses clients viendront faire la queue dans son futur cabinet ou, dans le pire des cas, lui demanderont une visite à domicile à moins de 5 minutes de chez lui. Il sait aussi qu’il pourra partir en vacances tranquillement : des collègues pour le remplacer, à Nice, ça ne manque pas.

Paul a aussi la possibilité de s’installer à Bélesta, jolie petite bourgade ariégeoise à deux pas de Montségur, un de ces fameux déserts médicaux dont on nous parle depuis quelques temps. Bélesta, c’est la nature, le calme, la forêt de basse montagne, les Pyrénées et la Méditerranée pas trop loin… Bref, que du bonheur mais à quelques petits détails près. Primo, pour ce qui est des dépassements d’honoraires, ça ne va être possible : les clients du cru n’ont pas trop les moyens. Deuxio, pour ce qui est des activités culturelles, des loisirs, des rencontres et des écoles, Paul devra réduire quelque peu ses exigences. Tertio, les clients, il va falloir aller les chercher sur les petites routes de la montagne ariégeoise qui sont très jolies en été mais pas toujours praticables. Enfin, si Paul s’installe à Bélesta, il devra s’habituer à une contrainte un peu particulière, il n’y aura qu’un seul médecin : lui-même, et ne pourra donc être remplacé pour pouvoir partir en vacances.
Alors évidemment, pour Paul comme pour tant d’autres jeunes médecins, le choix est assez vite fait : ce sera Nice et tant pis pour les châteaux cathares, les forêts pyrénéennes et les ariégeoises. Que voulez-vous : on a beau être médecin, on n’en est pas moins un être humain.

De ce constat, nos politiciens ont déduit qu’il fallait soit forcer les jeunes médecins à s’installer à Bélesta – on imagine d’ici l’effet d’une telle mesure sur les vocations et la motivation de nos praticiens – soit les subventionner à coups d’argent public pour les inciter à combler les trous. C’est manifestement cette dernière option qui a été retenue par l’actuel gouvernement qui, comme ces prédécesseurs, ignore – ou feint d’ignorer – la véritable raison qui fait qu’il y a, dans notre beau pays, des déserts médicaux, à la différence de l’Allemagne.
Les raisons qui poussent Paul à s’installer à Nice plutôt qu’à Bélesta sont évidentes – nous venons d’en énumérer quelques unes. Les connaissant, comment se fait-il que le marché niçois ne soit pas saturé depuis longtemps ? Après tout, les conditions de vie en général et les conditions d’exercice de la médecine généraliste en particulier étant ce qu’elles sont, on devrait observer une concurrence féroce entre médecins sur toute la Cote d’Azur. À l’exception de quelques stars, les tarifs des uns et des autres devraient être écrasés par l’effet de cette concurrence, rendant ainsi beaucoup plus attractive une installation dans le village ariégeois, où la concurrence est inexistante. C’est un mécanisme classique du marché : la concurrence fait baisser les marges des producteurs rendant ainsi plus attractives les zones où il n’y a pas de concurrent.

Mais nos politiciens, au début des années 1970, ont eu l’idée géniale d’instaurer un numerus clausus qui limite administrativement le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine et donc, le nombre de diplômés et, in fine, le nombre de praticiens sur le marché. En 1971-72, ce quota était de 8 588 étudiants, il a baissé jusqu’à 3 500 en 1992-93 avant de remonter à 7 500 pour l’année universitaire en cours. C’est-à-dire que, alors que la population française a augmenté de 23% et a vieilli entre temps, le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine chaque année a baissé de pratiquement 13%. C’est donc très clairement une politique de raréfaction volontaire de l’offre qui a été mise en œuvre depuis quatre décennies.

Les effets d’une telle politique relèvent de l’évidence : primo, en réduisant la concurrence, on a soutenu artificiellement le niveau de vie des médecins (via, notamment, les fameux dépassements d’honoraires) ; deuxio, quelques milliers d’étudiants qui auraient sans doute pu faire d’excellents médecins se sont fait éjecter du cursus ; tertio, nous avons créé des déserts médicaux. Carton plein !

La situation est d’autant plus ridicule qu’avec l’obligation qu’a l’Etat de reconnaître les autres diplômes européens – et notamment les diplômes roumains – on assiste à deux phénomènes parfaitement ubuesques. D’un coté, nous trouvons des maires de villages qui, pour faire face aux départs en retraite et à la pénurie de remplaçants, cherchent désespérément à recruter des médecins roumains. De l’autre, un nombre croissant d’étudiants recalés au concours français vont s’inscrire dans une des excellentes facs de médecines roumaines… avant de revenir s’installer en France (à Nice). Au total, 27% des médecins qui se sont inscrits au tableau de l’ordre en 2012 avaient un diplôme étranger.

Et pendant ce temps, Marisol Touraine combat les « dérives du laisser-faire de ces dernières années » (on croit rêver…) en enchaînant les « pactes territoire santé » et les négociations sur les dépassements d’honoraires. Pour le ministère comme pour le conseil de l’ordre, il est en revanche tout à fait exclu de revenir sur le numerus clausus. Circulez, il n’y a rien à voir !

*Photo : Parti socialiste.

Pourquoi je préfère Norman Rockwell à Norman Woodland

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Il y a comme ça des noms qu’on ne connaissait pas et qui pourtant sont parmi les principaux artisans du cauchemar (mal) climatisé dans lequel nous vivons de manière de plus en plus manifeste et qui donne des envies d’aller se réfugier à Tarnac.

Norman Woodland est mort, il avait 91 ans et il était à l’origine d’une des inventions les plus inquiétantes de l’après-guerre, loin devant le collant pour femmes, les caméras de surveillance et le vin en tetra pack. Norman Woodland a en effet inventé le code-barres quand il était enseignant au DIT (Drexel Institut of Technology) de Philadelphie. Il a été aidé par un autre malfaiteur de l’humanité, Bernard Silver qui avait surpris la conversation d’un gérant de supermarché avec le doyen du DIT.

Le gérant aurait voulu qu’on entreprenne des recherches pour capter automatiquement les informations des produits qu’il vendait. Le doyen, qui devait être du monde d’avant,  a refusé. On commence avec les produits, on continue avec les animaux et on finit avec les humains, au nom de la sacro-sainte traçabilité. Mais Silver en a parlé à Woodland et les deux se sont mis au travail avec succès, leur technologie étant au point dès les années 70.

Ils n’avaient pas trente ans et on était en 1947 quand ils ont commencé, comme tous les lou ravis du Progrès, à œuvrer pour un monde plus pratique, plus rationnel, plus sympa. Orwell était pourtant sur le point de publier 1984 et Günther Anders, réfugié aux USA, découvrait effaré dans les salons d’arts ménagers californiens « l’obsolescence de l’homme » et sa « honte prométhéenne » devant des inventions qui le dépassaient.

Le code-barres est l’illustration même du cauchemar totalitaire à la mode capitaliste, la bonne conscience en plus. Plus besoin de miradors et de polices politiques quand il suffit de passer un code-barres devant un rayon laser pour avoir le prix d’un produit ou sur les bracelets des patients dans les hôpitaux pour les classer un peu plus vite.

On ne peut s’empêcher de penser à l’Apocalypse selon Saint-Jean quand on voit ces petites barres noires et ces suites de chiffres sur à peu près tout ce qu’on consomme et même, Ô sacrilège, sur les livres : «  Il lui fut donné d’animer l’image de la Bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la Bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la Bête ou le chiffre de son nom. »

En même temps, Woodland disparaît au moment où sa technologie de surveillance et de domestication de l’être humain est remplacée par une autre, infiniment plus inquiétante : celle des puces à radio fréquence (RFID). Grâce à elles, le contenu d’un poids lourd peut-être contrôlé en une seconde et sans ouvrir la moindre caisse.

Et quand on vous la greffera sous la peau à la naissance, pour votre bien, vous serez enfin définitivement libre et protégé puisqu’on ne vous perdra jamais plus de vue.

Depardieu, contribuable sans frontières

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gerard depardieu ayrault

gerard depardieu ayrault

Quel beau spectacle que celui de la vertu ! Et qu’il est réconfortant d’observer l’altruisme en actes ! De Michel Sardou à Jean-Luc Mélenchon en passant par Line Renaud, qu’elle est admirable, la France réconciliée, par la grâce – et sur le dos – de Gérard Depardieu. « Minable », décrète l’un, Premier ministre tout de même. « Déchéance personnelle », renchérit l’autre. Retirons-lui la nationalité française, clame le troisième, député, en arguant du fait qu’aux Etats-Unis, Depardieu devrait s’acquitter du différentiel d’impôts économisé en franchissant une frontière. Il est assez savoureux qu’un élu de la République réclame la sanction nucléaire pour un citoyen français qui a transgressé la législation américaine. On se demande où sont passées nos grandes consciences, si sourcilleuses sur l’esprit du droit et les valeurs de la République quand Nicolas Sarkozy proposait, à tort d’ailleurs, de déchoir de leur nationalité française les tueurs de flics : à l’époque, ce fut un beau charivari, un festival de « Vichy is back ! » et de « la République est en danger ». La proposition de Yann Galut, aussi sotte soit-elle, n’a pas suscité le même tollé. Il faut croire que pour mes concitoyens, l’égoïsme est pire que le crime – puisque l’égoïsme est la seule chose que l’on pourrait éventuellement reprocher à Depardieu.

On suppose que les indignés qui glapissent aujourd’hui font toujours et en toutes circonstances prévaloir l’intérêt général sur leur intérêt particulier. C’est que, comme le disait drôlement Luchini sur le plateau de Michel Drucker, ces gens-là aiment donner. Pas comme Depardieu, qui affirme avoir payé 145 millions d’euros d’impôts en 45 ans, mais quand on pense à tout ce qu’il a gardé pour lui, il n’y a rien à dire, c’est un salaud.

Il n’aura échappé à personne qu’à la différence d’un Omar Sy ou d’un Yannick Noah, parfaitement cashers-de-gauche, Depardieu ne cachait pas sa sympathie pour Nicolas Sarkozy. Non ce n’est pas suspect, c’est logique: il aime Sarko, il aime l’argent. Les autres aiment leurs enfants, c’est pour ça qu’ils tentent de préserver leur patrimoine.

Chacun étant occupé à se refaire la cerise morale sur le dos du nouvel ennemi public, un certain nombre de questions sont restées sans réponse. À défaut d’y répondre, on tentera au moins de les exposer.

Primo, il me revient avoir appris à l’école qu’un bon impôt était celui qui rapportait. Et peu de temps avant l’élection présidentielle, François Hollande estimait, dans un entretien avec Edwy Plenel, que le taux de 75 % était confiscatoire. Autrement dit, si le taux actuel d’imposition fait fuir ceux qui ont les moyens de fuir, ne faudrait-il pas, au-delà des bons sentiments, s’interroger sur l’efficacité d’une politique fiscale qui aboutit à de tels résultats ?

Deuxio, ce gouvernement n’ayant pas grand-chose de nouveau à proposer en guise de politique, n’est-ce pas une vieille lune de la gauche de s’en prendre aux deux cents familles, au mur de l’argent et autres profiteurs – comme s’il suffisait, à défaut de faire payer Depardieu, de l’insulter, pour que tout aille mieux ? Bref, le cocktail ‘ »mariage gay + sus aux riches ! », peut-il tenir lieu d’identité à la gauche ? (On dirait que oui, mais j’ai promis de ne pas répondre….)

Tertio, il est franchement rigolo que ces gens qui ont gravé dans le marbre la vision européenne de la concurrence et l’abolition des frontières découvrent aujourd’hui que les causes qu’ils chérissaient produisent des effets qu’ils détestent. Depardieu leur fait un pied de nez en se déclarant citoyen du monde ? Mais qui a inventé ces sornettes sinon ceux qui nous gouvernent ? De plus, a-t-on assez entendu, à gauche, que la France était un pays détestable, colonialiste et raciste: et c’est pour ce pays que Depardieu et les autres devraient se mobiliser ? Peut-on expliquer dans la même phrase qu’acheter français, comme le préconise Montebourg, est xénophobe mais que payer ses impôts en France est patriotique ?

Enfin, il y a quelque chose de sinistre dans l’emploi abondant qui est fait de la devise républicaine, alors même que son premier terme semble avoir disparu. En effet, les intransigeants défenseurs de 1789 semblent oublier que le premier mot inscrit au fronton des mairies est « liberté » – et Depardieu n’a fait qu’exercer la sienne. En revanche, ils adorent brandir la fraternité et l’égalité pour condamner leurs semblables. Au point que des esprits simples finiront par se demander si l’une et l’autre ne sont pas simplement les alibis du plus « minable » des ressentiments.

*Photo : igorjan.

Mi-décembre : les critiques ont le blues

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critique decembre guimard

critique decembre guimard

Mi-décembre, les prix littéraires ont presque tous été attribués. Manque à l’appel le prix des Deux-Magots qui fêtera en 2013 ses 80 ans d’existence et dont la promulgation au Journal Officiel des Lettres a été fixée au mardi 29 janvier. Nous espérons que la dotation de 7 700 € reviendra à Pauline Dreyfus pour Immortel, enfin paru chez Grasset, roman docu-fiction contant la dernière tentative de Paul Morand pour accéder à l’Académie française.

Mi-décembre, les critiques n’ont donc plus grand chose à se mettre sous la dent. Il faut attendre fébrilement la fournée de janvier/février pour repartir à la traque aux bons livres, délicats produits de saison aussi rares qu’un foie gras artisanal ou un saumon sauvage.

Le critique est comme un sportif professionnel, durant la trêve de Noël, il s’empâte. Son cerveau engourdi par plus de onze mois de compétition peine à s’émouvoir. Ça somnole dans les salles de rédactions. C’est que la lutte hebdomadaire pour déceler le livre de caractère à la peau fragile et au cœur tendre dans une production industrielle s’avère épuisante. Les organismes lâchent à la vue des meilleures ventes. Certains y perdent leur santé, d’autres sont frappés d’agueusie ou de démence. Les éditeurs et les patrons de presse ne sont pas des tortionnaires, ils savent qu’en décembre, il est impératif de ménager ces joueurs. Combien de critiques disparaissent à l’issue d’une saison trop engagée ? Par manque d’entraînement et puis aussi, à cause de nerfs trop fragiles, des dizaines d’entre eux ne supportent plus de lire le palmarès de L’Express. Ils préfèrent renoncer à l’émancipation des lecteurs. Ils déclarent forfait.

Afin de prévenir ces extrémités, on leur octroie trois semaines de repos forcé durant la période des fêtes. Au programme, aucun roman, pas plus d’essai, seulement des « beaux livres » aux vertus relaxantes. Les phrases tortueuses et les idées absconses à la corbeille, des images par milliers, de belles et grandes photographies qui s’étalent en double page tels des cataplasmes apaisants. Peu importe le sujet, seule l’évasion compte. Le critique embarque alors pour une croisière, un jour, il vogue sur l’Océan indien, un autre, il survole les cathédrales gothiques, les jardins japonais, les terrines de grand-mère, l’art chocolatier ou la lingerie française.

Mi-décembre, les critiques sont tristes. Ils se sentent mal-aimés. S’ils ont choisi ce métier, c’est bien par amour des livres. Ils se souviennent qu’enfants, ils passaient leurs vacances de Noël à lire. Moments suspendus. Bonheur intense où la littérature les protégeait et les élevait. Le sapin clignotait frénétiquement dans la grisaille berrichonne, les mères cuisaient la dinde en fumant, les pères ouvraient des huîtres en buvant, les cousines se chamaillaient en se pomponnant, les anciens se remémoraient le faste des messes de minuit d’avant-guerre en bridgeant. Le futur critique, votre serviteur, s’était enfermé dans sa chambre. A l’extérieur du monde réel et pourtant vibrant au moindre écho de ces préparatifs.

Cette année-là, il lisait Rue du Havre de Paul Guimard, il y était question d’un père Noël qui voulait abolir le temps et réunir deux êtres égarés dans la brutalité du monde moderne. C’est à cet instant-là, en refermant ce court roman publié en 1957, trouvé dans la bibliothèque familiale en version de poche de 1968 qu’il s’était dit que la littérature était un bonheur à partager. Il ne savait pas vraiment pourquoi, il n’avait pas encore les mots pour l’exprimer, mais ce soir-là, il se sentait bien.

*Photo : Nicolas Nedialko Nojarof

 

Gérard Depardieu, un vrai socialiste français

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gerard depardieu belgique

gerard depardieu belgique

Gérard Depardieu est-il parti s’installer aux Iles Caïmans ? Est-il allé se réfugier dans une Hacienda au Paraguay, emportant avec lui toute sa fortune en lingots d’or ? Non, il est parti habiter en Belgique, à 50 kilomètres de Bruxelles. Gérard Depardieu ne fait absolument rien d’illégal, il applique à la lettre l’Acte unique européen qui prévoit la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes.

Qui a négocié et mis en place cet Acte unique ? Le gouvernement alors dirigé par Laurent Fabius. Qui a négocié le traité de Maastricht ? Qui a entériné toutes les négociations du Gatt (la future Organisation Mondiale du Commerce) prévoyant l’ouverture intégrale des frontières ? Qui a appelé à voter oui au traité constitutionnel européen ? Qui a soutenu le traité de Lisbonne ? Qui soutient et négocie le mécanisme européen de stabilité prévoyant de transférer à Bruxelles le contrôle du budget français, donc des impôts ? De Delors à Lamy, de Mitterrand à Hollande, des socialistes, des socialistes, toujours des socialistes.

On comprend que Gérard Depardieu soit outré de se voir traiter de minable par Jean-Marc Ayrault. Il se vit comme Européen et se déclare citoyen du monde. Il ne fait en cela que répéter une antienne que les socialistes rabâchent depuis 40 ans. Il ne fait en cela qu’épouser la politique socialiste qui avec constance depuis 30 ans déshabille le pouvoir national pour en transférer des pans entiers aux régions ou à Bruxelles. Il ne fait en cela que se partager la vision internationaliste du monde des socialistes. Comment lui reprocher d’aller au bout de cette logique ?

Gérard Depardieu rend son passeport français ? Il y a bien longtemps que les socialistes ont rendu le leur. Gérard Depardieu est un vrai socialiste français.

*Photo : Tom Lee KelSo.

URSS, l’autre pays des poètes maudits

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marignac essenine tchoudakov

marignac essenine tchoudakov

« Tous Les Russes sont poètes, et l’écrasante majorité des poètes est constituée de casse-burnes à expédier au goulag régime sévère pour les empêcher d’écrire, toutes nationalités confondues. »

C’est par ce genre de saillie post-punk que l’écrivain-traducteur Thierry Marignac ponctue son anthologie des oeuvre torturées de trois enfants du siècle dernier.
Trois destins tragiques, mèches de vies brisées par leur incandescence. Voici leurs fiches de police, puisque ça se termine toujours comme ça :

Essenine, Sergueï (1895-1925). Protégé par Trotski et Djerzinski, le fondateur de la Tchéka, il fut retrouvé pendu et couvert de coups dans un hôtel pétersbourgeois en laissant une mystérieuse lettre d’adieu : « Adieu, mon ami, adieu… Dans cette vie la mort n’est pas nouvelle. »[access capability= »lire_inedits »] Inspiré par la cocaïne, il refusa les avances matérielles des puissants oligarques bolchéviques, moquant la triste destinée de la révolution d’Octobre. « À nouveau ils boivent, pleurent et se battent ici/ Sous l’accordéon de jaune mélancolie/ Vouent leur malheur aux gémonies/ Se remémorent la moscovite Russie », « Ils ont mal au ventre qu’octobre sévère/ Dans son tumulte les ait trompés/ Et l’audace à nouveau se permet d’affûter/ Des couteaux enfoncés dans les bottes, le fer. » Quelques fragments amers de cet acabit valurent à Essenine l’admiration posthume des ultra-nationalistes russes, au crépuscule de l’Union soviétique, lorsque les pichenettes américano-afghanes ébranlèrent la carcasse chancelante du mastodonte collectiviste.
Sa Chanson d’un vieux bandit respire l’embrun de la nostalgie, un comble pour un artiste disparu à l’âge de trente ans : « La jeunesse en moi s’est éteinte/ Les couleurs à mes joues sont flétries/ Mon audace d’autrefois est défunte/ Et mes forces se sont enfuies. » Un homme en trop, comme l’aurait qualifié Tourgueniev dans ses portraits de jeunes lettrés paumés séduits par la déesse nihilisme. « À présent nous partons petit à petit/ Vers l’au-delà du silence et de la grâce », déclame-t-il en guise
d’épitaphe.

Tchoudakov, Sergueï (1935-?). Manipulateur, harceleur, voleur, poète-maquereau, auteur méconnu « d’infra-samizdats éphémères » circulant sous le manteau de ceux qu’il prenait tant de soin à détrousser. « Un génie dérangé » dont Marignac admire les vers étranglés à la métrique anarchique. Plusieurs fois interné en asile psychiatrique, selon la vieille pratique soviétique, Tchoudakov se voyait en « ultralumpenprolétaire » nourri d’une aspiration baudelairienne à la lie sociale et au martyre de soi. Il disparut mystérieusement après une ultime foucade auprès de mafieux Caucasiens. Il a célébré la beauté tragique du suicide avec la grâce du samouraï avant le seppuku : « Lorsque respirer ne rimera plus à rien / Autant crever en posant à la ligne le point/ La haine ressemble au foie, on l’autopsiera/Du couteau au boucher, la ferraille cliquettera. » Ce gentleman-cambrioleur à l’allure cradingue se fait aussi chantre de la femme pècheresse – « Je décore mon antre célibataire/ D’ornements d’une grande simplicité/ Et retrace au crayon les contours délétères/ Sur le mur de ta cuisse fuselée » – qu’il caresse avec nonchalance : “De toi, je ne suis pas jaloux/ Indifférente à mes manières/ Tu files au bar à bière/ où tu connais au moins cent marlous”.

Medvedeva, Natacha (1958-2003). Aux non-initiés, apprenons que Medvedeva fut la femme infidèle de Limonov, la chanteuse du cabaret Raspoutine à Paris… et qu’à la demande de son époux, elle convola officiellement huit ans durant avec son ami Thierry Marignac, dans un mariage plus blanc que blanc. Thierry, c’était le frère que Natacha avait déjà eu, sosie réincarné de l’aîné qu’elle allait visiter fugitivement avec sa mère, à l’extérieur de sa caserne de jeune conscrit. Une « pomme sauvageonne » ayant bourlingué entre New York et Paris avant de regagner la Russie où son rock occulta longtemps sa poésie, toute de métaphores désespérées : « L’automne épuisé d’une main sans dentelles/ Jette par poignées ses dernières bagues fines/ Les filles dans des robes bleutées par le gel/ Se souviennent des doigts sur des couronnes d’épines. » À la lecture de certaines strophes, nous revient l’écho lointain du Limonov des années 1980 dépeignant crûment la camée alcoolique et nymphomane le trompant effrontément dans sa chambre de bonne du Marais : “Allongée près de toi/ Par neurasthénie/ Me charger du poids/ De ta mélancolie/ Fixer quelque part/ Le regard/ Sur un point précis/ Au plafond, la mouche / Inerte comme une souche/ De moi tu peux/ Faire ce que tu veux.”

Essenine, Tchoudakov, Medvedeva. Le chroniqueur ès chiens écrasés notera un possible suicide, une disparition et une overdose fatale emportant sa victime à 44 ans. Mais, plutôt que de s’arrêter aux faits divers, le lecteur tressera des lauriers au discret passeur Marignac : Des chansons pour les sirènes reprend un vers d’Apollinaire auquel semble répondre sa quasi-compatriote Medvedeva : « À la place des sirènes étranglées/ Des éclats/ De bouteilles brisées, et les ombres profilées/ Qui vivent dans ce pays-là/ Ce sont des loups/ Mes frères. » Puisse leur dialogue aux Enfers se poursuivre à travers les limbes du temps.[/access]

*Photo : Natacha Medvedeva avec Edouard Limonov.

Des chansons pour les sirènes. Essenine, Tchoudakov, Medvedeva, saltimbanques russes du xxe siècle. Thierry Marignac et Kira Sapguir (L’écarlate)

Fumée sans jeu

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cool don winslow

cool don winslow

Cool est un polar de Don Winslow. On pourrait reprocher cette tendance de plus en plus fréquente dans le polar et dans le cinéma à ne plus traduire les titres anglo-saxons. Ici, ça se justifie parfaitement. Il serait très difficile de traduire Cool qui renvoie à une attitude existentielle faite de décontraction, d’hédonisme et d’absence totale de morale. Mais aussi à des situations où l’on se sent heureux, détendu, décontracté : en faisant du surf, en ayant un rapport sexuel satisfaisant, en jouant aux cartes, en fumant un joint fortement dosé en THC sur une plage du comté d’Orange ou en prenant son petit déjeuner quotidien au Coyote Grill : café noir, œufs machana[1. la recette est dans le roman.], serveuse eurasienne belle à tomber par terre, lecture de la Dame Grise comme on appelle le New York Times à cause de son abondance de textes et de son peu d’images.

Cool est un polar californien. La différence entre un polar californien et un polar qui n’est pas californien est due à l’impression que dans le polar californien rien n’est vraiment grave même si c’est tragique. En plus, dans les polars californiens, il y a plus souvent des jeunes que dans les autres polars américains car en Californie on peut faire du surf et consommer de la drogue au soleil, ce qui est plutôt un truc de jeunes. En plus, depuis les années du Flower Power et le Summer of love, la Californie a une certaine expérience en matière de jeunes qui ne veulent rien faire sinon écouter de la musique planante et savoir prendre avec une planche la bonne vague au bon moment. On les appelait les beatniks, les hippies et on se dit qu’ils n’étaient pas si mal, quand on voit ceux qui au même âge, fréquentent les écoles de commerce.

Cool est un polar qui raconte l’histoire de trois jeunes d’aujourd’hui. Il y a Ben qui est un intellectuel, Chon qui est membre des forces spéciales et Ophélie (O pour les intimes) qui est amoureuse de Chon, mais aussi de Ben. Ils ne font rien et ne veulent rien faire. Même Chon qui tue plein de terroristes (mais ça reste hors champ dans le roman) ne le fait pas pour la plus grande gloire de Bush junior mais pour les primes qui lui permettent de glander entre deux opérations. Comment ne rien faire et s’éclater en même temps, sans que se pose le problème de l’argent ? En montant son affaire. Après tout, on est au pays de la libre entreprise. Chon ramène donc d’Afghanistan un plant de cannabis très rare. Ben trouve le moyen de le cultiver hors sol dans des serres hydroponiques. O trouve ça très bien comme idée et ça lui permet d’échapper à sa mère qui est riche, liftée, et doit en être à son cinq ou sixième mari. Elle l’appelle RAPU (Reine Agressive Passive de l’Univers). Le roman de Winslow est plein de ces acronymes inventés, fantaisistes et précis, qui scandent plaisamment sa narration.

Cool est un polar qui raconte l’impossibilité de la libre entreprise. En France, c’est à cause du code du travail et des syndicats archaïques mais en Californie, c’est à cause de la concurrence qui a noyauté et corrompu la police antidrogue pour garder le monopole. Les événements vont donc tourner de manière assez violente mais Marx a bien expliqué que le capitalisme, c’était la guerre de tous contre tous.

Cool est un polar nostalgique. En parallèle aux déboires de Ben, Chon et O, Winslow raconte ceux de leurs parents au même âge qui faisaient la même chose mais avec l’espérance de changer le monde. En même temps, la violence était déjà là mais pas aussi violente.

Cool reste pourtant un polar cool car il fait l’apologie de la drogue, du triolisme et des filles de dix-neuf ans à la sexualité exultante. Et il est temps d’offrir à notre jeunesse une littérature enfin édifiante. En plus, Cool est remarquablement écrit dans le genre épileptique déstructuré avec des bouffées de poésie pure comme on a des bouffées délirantes.

Mais les amateurs de Don Winslow connaissaient déjà ses qualités d’écrivain  et avaient lu Au plus bas des hautes solitudes, La griffe du chien et Savages, adapté au cinéma par Oliver Stone, avec les mêmes personnages que dans Cool.

Les autres lecteurs, eux, auront de la chance : ils découvriront avec Cool une version un peu particulière de Jules et Jim, mais qui vaut le voyage et  par la même occasion un auteur de noir qu’ils n’oublieront plus.

Cool de Don Winslow ( Traduction de Freddy Michalski, Seuil)

*Photo : Bengt E Nyman

José Benazeraf est mort

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jose benazeraf

jose benazeraf

« Les films de Benazeraf charrient des pierres et des diamants » disait Henri Langlois.

C’est peu dire que la disparition il y a une dizaine de jours du cinéaste José Benazeraf est passée à peu près inaperçue. Difficile d’imaginer, on en conviendra, les chaînes de télévision diffuser en guise d’hommage La veuve lubrique ou Le majordome est bien monté, mais quelques papiers rappelant la singularité de sa carrière et la puissance des premières œuvres du cinéaste auraient été bienvenus. Car voyez-vous, ma bonne dame, Benazeraf ne fut pas seulement un « vulgaire » pornocrate (ce qui, après tout, n’est pas plus méprisable que publicitaire ou chef d’un quelconque parti politique) mais un auteur inspiré et bouillonnant, exprimant à travers l’érotisme une volonté révolutionnaire de briser tous les freins sociaux et de faire voler en éclats tout ce qui mutile la liberté de l’individu.

Né en 1922 à Casablanca, Benazeraf sort diplômé de Sciences Po, débarque dans le milieu du cinéma grâce à sa fortune familiale et par le biais de la production (Les lavandières du Portugal de Pierre Gaspard-Huit), fait une apparition dans À bout de souffle de Godard et débute derrière la caméra au début des années 60 avec L’éternité pour nous (aussi connu sous le titre du Cri de la chair).
Dans la lignée des films de la Nouvelle Vague, Benazeraf enchaîne les tournages rapides pour de petits budgets (son cinéma s’inscrit dans une économie de séries B) et pimente ses polars violents ou ses mélos existentialistes de scènes de plus en plus osées à mesure que les mœurs se relâchent.
À ce titre, certains associent systématiquement son nom à celui de Max Pécas : débuts à la même époque, évolution progressive d’un cinéma dit « sexy » (dont ils furent, en quelque sorte, les pionniers) vers un érotisme plus explicite et qui finira par le passage au porno hard.
La comparaison s’arrête là : autant Pécas est un cinéaste sans envergure et plutôt moralisateur, manifestant peu de goût pour les plaisirs de la chair (il abandonnera très vite le X pour revenir aux comédies de plage franchouillardes qui ont fait sa renommée), autant Benazeraf est incontrôlable et flamboyant, transformant les conventions du cinéma de genre en authentiques diamants bruts. Avec des films comme Le concerto de la peur (1962), La nuit la plus longue (1964) ou encore L’enfer est sur la plage (1965), Don José fait voler en éclat les stéréotypes du film noir et leste ses œuvres d’un existentialisme poisseux (les petits gangsters qui enlèvent et séquestrent une jolie pépée dans La nuit la plus longue en attendant un homme qui, tel le Godot de Beckett, ne viendra jamais).

Son sens inouï du montage et du découpage transforme des récits de séries B dignes de la littérature de gare en véritables cérémonies érotiques et extatiques. En jouant sur la disjonction entre l’image et le son (la musique a une importance considérable dans l’œuvre de Benazeraf et on n’oubliera pas celle de Chet Baker dans Le concerto de la peur ou La nuit la plus longue), en travaillant la couleur (voir la « messe en rouge et noir » dixit Bory que constitue Le désirable et le sublime) ou la voix off; il transcende la pauvreté de ses scénarios par des mises en scène flamboyantes et étourdissantes.
En 1966, Benazeraf se heurte brutalement à la censure qui réclame une interdiction totale du film Joë Caligula, superbement interprété par l’immense Gérard Blain. Il ne sortira qu’en 1969, après quelques coupes. Plus que la violence de ce polar ou l’érotisme qui imprègne de plus en plus durablement les œuvres du Condottiere, c’est sans doute son anarchisme qui dérange et cette manière de toujours mêler à ses fictions des références à l’actualité politique et sociale du moment. Cet « intellectualisme » (comme Godard, Benazeraf use et abuse de la citation) qui s’exprime de plus en plus dans des œuvres comme Frustration (où l’on retrouve Elizabeh Teissier avant qu’elle ne devienne l’astrologue favorite d’un ancien président de la République, sans doute plus séduit par ses formes plantureuses que par ses prévisions ; du moins, on l’espère !) ou l’hallucinant Le désirable et le sublime où Don José crache rageusement sur tout le cinéma du moment (Godard excepté), sur le pouvoir de Pompidou en citant allègrement Camus, Hegel et Trotsky ; va lui valoir le surnom d’ « Antonioni de Pigalle », l’adulation des habitués du Midi-Minuit et l’opprobre consternée des critiques « officiels ».

À mesure que les mœurs se libéralisent, le cinéma de Benazeraf se fait de plus en plus leste et se met à flirter avec le pornographie (les actes sexuels ne sont plus simulés) au début des années 70. Il est même le premier, avec Black love ou Adolescence pervertie (où Don José mêle aux étreintes les plus torrides des images du congrès de la CGT et de Georges Séguy!) à tourner des séquences hard qui seront ensuite retirées pour l’exploitation, sauf à l’export.
Pornographique ou pas, son cinéma au début des années 70 se distingue par son caractère lyrique, bouillonnant, subversif et volontairement provocateur. Le cinéaste franchit allègrement le pas du hard avec des œuvres comme La veuve lubrique, la soubrette perverse ou un excellent « pot-pourri » de ses films intitulé Anthologie des scènes interdites qui se termine par un quart d’heure de scènes hard issues de La planque 1 et La planque 2.

Sur le même modèle anthologique, le cinéaste concocte JB 1 en 1975 et obtient le prix Extasy remis par un jury de journalistes pour « son caractère délibérément pornographique, subversif, lyrique et en raison des exceptionnelles qualités (…) qui en font le premier chef-d’œuvre authentique d’un genre que les pouvoirs publics voudraient cantonner dans un ghetto ». Il faut dire qu’entre temps, le classement X a été instauré en France, pénalisant de manière très lourde le cinéma porno en le condamnant à la morne routine des salles spécialisées et des budgets de misère.
Vomissant comme toujours les décisions stupides de la censure, Don José renvoie rageusement sa carte de réalisateur au CNC et deviendra dès lors l’un des grands stakhanovistes du hard français, que ce soit en 35mm ou en vidéo.

Je confesse humblement à cet instant mon ignorance de ce vaste continent qu’est la carrière X du cinéaste. Toujours est-il que même les spécialistes (Jean-Pierre Bouyxou, par exemple) semblent sceptiques quant à ces œuvres tournées à la va-vite, par lots de 3 ou 4, dans les mêmes décors, avec les mêmes interprètes et aux titres aussi peu réjouissants que La madone des pipes ou Du foutre plein le cul ! Néanmoins, avec l’aide de l’indispensable Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques de l’excellent Christophe Bier, on pourra s’aventurer dans cette filmographie pour tenter d’y déceler quelques pépites, Benazeraf gardant la réputation de « rallier les colères prolétariennes » en faisant « fréquemment gémir sur le sort des masses exploitées ses actrices-objets » (Noël Godin)!

Toujours actif dans les années 90 où il fit la conversation à la hardeuse batave Zara Whites (Portraits regards de Zara Whites en 1999), José Benazeraf apparaît aujourd’hui comme l’exemple le plus symptomatique du basculement d’un monde à l’autre. S’il représenta un temps ce que la « révolution sexuelle » pouvait avoir de transgressif, d’authentiquement anarchique (la souveraineté des désirs contre l’oppression et les conventions sociales) et de libérateur ; il fut vite récupéré par le marché et l’horreur économique qui firent de l’industrie pornographique une manne financière sinistre, routinière, aseptisée, vidée de tout contenu subversif et parfaitement conforme à l’ordre social en vigueur (on ne s’encanaille désormais plus que dans les limites érigées par le marché).

Avec la disparition de Benazeraf (après celle de Sylvia Kristel et, dans un genre un peu différent, celle de Wakamatsu), c’est un peu de cette utopie des années 60-70 qui semble s’éloigner encore plus.
Retrouvera-t-on, un jour, des cinéastes audacieux et libertins capables de faire rimer érotisme avec transgression et qui sauront réinventer le sexe pour le rendre joyeux, passionné et tout simplement beau ?

De Mahomet à l’Algérie, Zaoui Saada saint patron des causes désespérées

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Marc Cohen avait flairé le gros poisson, voire le champion du monde, comme on dit dans La Vérité si je mens, lorsque Zaoui Saada avait réclamé 200 000 euros à Charlie Hebdo pour chacune de ses associations et 20 000 euros à titre personnel pour « préjudice moral » après la publication des caricatures de Mahomet.
Patatras, voilà que le président du Rassemblement démocratique algérien pour la paix et le progrès et de l’Organisation arabe unie – deux dénominations qui fleurent bon le tiers-mondisme des années 1970, lorsque Boumediene et Honecker faisaient la pluie et le beau temps de la « cause » arabe – s’est trouvé un nouveau cheval de bataille. Que voulez-vous, la sacralité du Prophète ne suffit pas à la taille de son âme.

Les bras d’honneur de Gérard Longuet et Gilbert Collard aux demandes de repentance d’Alger a été la goutte d’eau submergeant le vase d’indignation de Zaoui Saada. Insulter l’Etat FLN, refuser de battre sa coulpe au nom des heures les plus noires de la guerre sans nom, voilà qui mérite au moins 50 000 euros pour chaque association et 20 000 euros pour le traumatisme personnel infligé au philanthrope Saada. Un tarif syndical que Marc Cohen pourra toujours railler, sans que le panache et le désintéressement de Zaoui Saada n’en soient affectés : baser ses locaux associatifs avenue du 8 mai 1945 à Sét… , pardon Sarcelles, c’est-y pas une preuve de vertu ?

D’ailleurs, pourquoi s’arrêter là ? Le Rassemblement démocratique algérien pour la paix et le progrès et l’Organisation arabe unie étant sans doute chichement dotées en subventions publiques, trouvons un nouvelle croisade à Zaoui Saada, ce rebelle jamais en mal de causes.
Puisque tel le Christ, Saada porte tous les péchés du monde sur ses frêles épaules, ne soyons pas avares d’injures : le dodo est un salaud ! Et pas question de nous excuser au nom de l’espèce humaine pour son génocide, non mais !

On attend impatiemment la réaction outrée de Zaoui Saada, prêt à dégainer notre carnet de chèques pour indemniser ce chevalier sans peur et sans reproche…

Le tonton flingueur du gastronomiquement correct

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perico legasse gastronomie

perico legasse gastronomie

Imaginons un lecteur qui n’ait jamais ouvert Marianne de sa vie ou qui n’ait jamais eu la curiosité de lire les pages « Savoir-vivre » de cet hebdomadaire fondé par Jean-François Kahn. En terminant le Dictionnaire impertinent de la gastronomie, il penserait certainement que passer ses vacances avec Périco Légasse doit relever de l’exercice ennuyeux : « Ne mange pas ça, c’est de la merde! » ; « Mais tu as acheté ça où ? » ; « Ce n’est pas du camembert, ça, c’est du pneu ! » ; « Irresponsable ! Tu encourages le productivisme… » etc. Ce lecteur se fourvoierait, car l’habitué de la chronique de Légasse sait, depuis quinze ans, que celui-ci quitte la plupart du temps les habits du proc’ pour se muer en avocat des bonnes adresses.[access capability= »lire_inedits »] Celui qui a vu les émissions de télévision où intervient le journaliste basque sait aussi qu’il lui arrive d’être extrêmement positif dans ses jugements.

Ce n’est pas la caractéristique de ce livre où l’auteur lâche ses coups à la manière de Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs. La FNSEA, le Guide Michelin, la cuisine moléculaire, Gault et Millau, Carrefour, Lactalis, « Topchef » et bien d’autres sont ainsi dispersés façon puzzle. Certes, le genre dictionnaire (celui-ci compte plus de 250 entrées) dont Jean-François Kahn, le maître de Périco Légasse, s’est fait une spécialité, vire souvent au jeu de massacre. Mais à travers les nombreux coups de gueule qui jalonnent l’ouvrage, ce qui apparaît en filigrane, c’est la politique. À vrai dire, je n’ai pas lu livre plus politique depuis des mois − voire des années − que cet ouvrage où Périco Légasse ne propose à son lecteur rien de moins qu’une conception de l’homme et de la société. « on est ce qu’on mange », répète t-il à plusieurs reprises, expliquant que nous votons en faisant nos courses, en nous mettant aux fourneaux ou en réchauffant un plat au micro-ondes.

Et ce suffrage, pour Périco Légasse, change plus nos existences que celui que nous exprimons dans l’isoloir. Pas seulement lorsque, à titre individuel, nous évitons de nous empoisonner ou de devenir dépendant au sucre avec les produits de l’industrie agro-alimentaire, mais aussi lorsque que nous défendons collectivement les richesses d’une civilisation. Qu’on se le dise ! Pour Périco Légasse, l’identité nationale n’est pas un débat illégitime, au contraire ; mais pour lui, son avenir se joue davantage à la cuisine qu’en préfecture.[/access]

Dictionnaire impertinent de la gastronomie, Périco Légasse (éditions Bourin), 22 euros.

Marisol Touraine, c’est Ubu médecin

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marisol touraine medecine

marisol touraine medecine

Paul souhaite se mettre à son compte pour exercer le noble et utile métier de médecin généraliste. Paul est jeune, plein d’enthousiasme et, comme la plupart des gens de son âge, il souhaite croquer la vie à pleines dents, se marier, avoir des enfants, une vie sociale, gagner correctement sa croûte et, dans le même temps, préserver sa vie personnelle. Bref, rien de très original. Paul a deux options.

La première consiste à s’installer à Nice. À Nice, il vivra dans une grande ville avec – outre le climat, la Méditerranée et les Alpes du sud – toutes les commodités que cela implique : commerces à portée de main, loisirs, jolies filles à draguer et, éventuellement, écoles pour les enfants à venir. Paul sait qu’il aura accès à un confortable gisement de clients – notamment des retraités de la région parisienne – qui disposent de revenus relativement élevés. Il sait que ses clients viendront faire la queue dans son futur cabinet ou, dans le pire des cas, lui demanderont une visite à domicile à moins de 5 minutes de chez lui. Il sait aussi qu’il pourra partir en vacances tranquillement : des collègues pour le remplacer, à Nice, ça ne manque pas.

Paul a aussi la possibilité de s’installer à Bélesta, jolie petite bourgade ariégeoise à deux pas de Montségur, un de ces fameux déserts médicaux dont on nous parle depuis quelques temps. Bélesta, c’est la nature, le calme, la forêt de basse montagne, les Pyrénées et la Méditerranée pas trop loin… Bref, que du bonheur mais à quelques petits détails près. Primo, pour ce qui est des dépassements d’honoraires, ça ne va être possible : les clients du cru n’ont pas trop les moyens. Deuxio, pour ce qui est des activités culturelles, des loisirs, des rencontres et des écoles, Paul devra réduire quelque peu ses exigences. Tertio, les clients, il va falloir aller les chercher sur les petites routes de la montagne ariégeoise qui sont très jolies en été mais pas toujours praticables. Enfin, si Paul s’installe à Bélesta, il devra s’habituer à une contrainte un peu particulière, il n’y aura qu’un seul médecin : lui-même, et ne pourra donc être remplacé pour pouvoir partir en vacances.
Alors évidemment, pour Paul comme pour tant d’autres jeunes médecins, le choix est assez vite fait : ce sera Nice et tant pis pour les châteaux cathares, les forêts pyrénéennes et les ariégeoises. Que voulez-vous : on a beau être médecin, on n’en est pas moins un être humain.

De ce constat, nos politiciens ont déduit qu’il fallait soit forcer les jeunes médecins à s’installer à Bélesta – on imagine d’ici l’effet d’une telle mesure sur les vocations et la motivation de nos praticiens – soit les subventionner à coups d’argent public pour les inciter à combler les trous. C’est manifestement cette dernière option qui a été retenue par l’actuel gouvernement qui, comme ces prédécesseurs, ignore – ou feint d’ignorer – la véritable raison qui fait qu’il y a, dans notre beau pays, des déserts médicaux, à la différence de l’Allemagne.
Les raisons qui poussent Paul à s’installer à Nice plutôt qu’à Bélesta sont évidentes – nous venons d’en énumérer quelques unes. Les connaissant, comment se fait-il que le marché niçois ne soit pas saturé depuis longtemps ? Après tout, les conditions de vie en général et les conditions d’exercice de la médecine généraliste en particulier étant ce qu’elles sont, on devrait observer une concurrence féroce entre médecins sur toute la Cote d’Azur. À l’exception de quelques stars, les tarifs des uns et des autres devraient être écrasés par l’effet de cette concurrence, rendant ainsi beaucoup plus attractive une installation dans le village ariégeois, où la concurrence est inexistante. C’est un mécanisme classique du marché : la concurrence fait baisser les marges des producteurs rendant ainsi plus attractives les zones où il n’y a pas de concurrent.

Mais nos politiciens, au début des années 1970, ont eu l’idée géniale d’instaurer un numerus clausus qui limite administrativement le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine et donc, le nombre de diplômés et, in fine, le nombre de praticiens sur le marché. En 1971-72, ce quota était de 8 588 étudiants, il a baissé jusqu’à 3 500 en 1992-93 avant de remonter à 7 500 pour l’année universitaire en cours. C’est-à-dire que, alors que la population française a augmenté de 23% et a vieilli entre temps, le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine chaque année a baissé de pratiquement 13%. C’est donc très clairement une politique de raréfaction volontaire de l’offre qui a été mise en œuvre depuis quatre décennies.

Les effets d’une telle politique relèvent de l’évidence : primo, en réduisant la concurrence, on a soutenu artificiellement le niveau de vie des médecins (via, notamment, les fameux dépassements d’honoraires) ; deuxio, quelques milliers d’étudiants qui auraient sans doute pu faire d’excellents médecins se sont fait éjecter du cursus ; tertio, nous avons créé des déserts médicaux. Carton plein !

La situation est d’autant plus ridicule qu’avec l’obligation qu’a l’Etat de reconnaître les autres diplômes européens – et notamment les diplômes roumains – on assiste à deux phénomènes parfaitement ubuesques. D’un coté, nous trouvons des maires de villages qui, pour faire face aux départs en retraite et à la pénurie de remplaçants, cherchent désespérément à recruter des médecins roumains. De l’autre, un nombre croissant d’étudiants recalés au concours français vont s’inscrire dans une des excellentes facs de médecines roumaines… avant de revenir s’installer en France (à Nice). Au total, 27% des médecins qui se sont inscrits au tableau de l’ordre en 2012 avaient un diplôme étranger.

Et pendant ce temps, Marisol Touraine combat les « dérives du laisser-faire de ces dernières années » (on croit rêver…) en enchaînant les « pactes territoire santé » et les négociations sur les dépassements d’honoraires. Pour le ministère comme pour le conseil de l’ordre, il est en revanche tout à fait exclu de revenir sur le numerus clausus. Circulez, il n’y a rien à voir !

*Photo : Parti socialiste.