Il y a des jours où je me demande si ceux qui nous taxent de scrogneugneus passéistes n’ont pas raison. Pendant que nous nous lamentons sur la disparition de vieilles choses, comme la nation ou la culture – qui sont d’ailleurs étroitement liées, comme le montre Pierre Nora dans l’entretien qu’il nous a accordé – nous sommes insensibles, quand ce n’est pas franchement réfractaires, aux merveilleuses inventions du monde qui vient. La suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée à Sciences Po nous enrage, l’appauvrissement du français parlé et écrit, par les élites autant que par le peuple – y compris par nous-mêmes -nous désole, la part toujours plus faible réservée aux humanités nous consterne. Et nous oublions « l’épatant appétit de culture des Français » que Le Monde a récemment célébré dans un éditorial enjoignant à Cassandre d’aller se rhabiller (je n’invente rien)[1. « L’épatant appétit de culture des Français », Le Monde, 9-10 janvier 2012].

Commentant un rapport sur l’évolution des comportements culturels des Français entre 1973 et 2008 réalisé sous la houlette du ministère de la Culture, le quotidien annonçait triomphalement une « nouvelle qui donne chaud au cœur : les Français n’ont jamais été aussi friands de sorties, de spectacles et d’activités culturelles. » Peu importe que ce rapport fasse apparaître « un tassement de la lecture » – 53 % des Français affirment spontanément lire pas ou peu. L’essentiel est qu’ils soient « consommateurs d’arts et demandeurs de partage ». On s’en voudrait de doucher cet enthousiasme en rappelant que ce qu’on nommait culture autrefois était à la fois une ascèse et un plaisir. Et il faudrait vraiment vouloir casser l’ambiance pour oser dire encore que la lecture est un « colloque singulier » et que c’est précisément parce qu’elle est une activité solitaire, parce qu’elle instaure un rapport de soi à soi qui oblige à sortir de soi, qu’elle forme l’âme et ouvre le cœur.

Le progrès fait rage jusque dans la sémantique : les mots « arts » et « culture » n’ont plus le sens poussiéreux et rigide qu’ils avaient autrefois. Les écrans sont désormais le « support privilégié de nos rapports à la culture, tout en accentuant la porosité entre culture et distraction, entre le monde de l’art et ceux du divertissement et de la communication », explique Olivier Donnat, le sociologue qui a piloté l’enquête. Selon lui, la diversification de « l’offre culturelle », comme on dit dans la novlangue du ministère de la Culture, « a peut-être amoindri le désir d’accéder à la culture dite  » institutionnelle « . Une personne qui se passionne pour les arts de la rue ou le nouveau cirque n’éprouvera peut-être pas le besoin d’aller voir la dernière pièce d’un grand metteur en scène. » Et alors ? Pourquoi faudrait-il se prendre la tête quand on peut se distraire à en mourir ?
On ne recensera pas ici les raisons pour lesquelles la culture générale et les humanités d’antan, ou en tout cas ce qu’il en reste dans l’enseignement, méritent qu’on se batte pour elles : les auteurs réunis dans ce dossier disent et fort bien tout ce qu’il y a à dire.
Il faut en revanche se demander ce qui a conduit la France à abandonner et même à mépriser ce qui a fait sa grandeur collective en offrant à chacun la possibilité de s’élever. Et sur ce point, droite et gauche sont pareillement responsables. De ce point de vue, le charivari orchestré contre le Président de la République, lorsque celui-ci s’avisa qu’il était inutile d’avoir lu La Princesse de Clèves pour officier dans une administration, fut une parfaite comédie. Les mêmes qui arboraient fièrement un badge « Je lis La Princesse de Clèves » militent pour que l’on cesse de traumatiser les enfants avec Balzac. Je me rappelle avoir entendu à RTL un de mes camarades de jeux « de gauche sous tous rapports » dénoncer avec virulence la haine de la culture que manifestait selon lui Nicolas Sarkozy, avant de déclarer en rigolant, une fois les micros fermés : « Mais il a raison Sarko ! C’est illisible, La Princesse de Clèves

On me dira, et à raison, que le public a changé – et pas seulement en raison des flux migratoires. De fait, on ne peut pas balayer d’un trait cette argumentation, brillamment exposée ici par le sociologue François Dubet, qui a accepté de jouer ici le rôle du « méchant » – qu’il en soit sincèrement remercié. Si la démocratisation de l’enseignement a échoué, ce n’est pas parce que des salauds ont décidé d’abrutir les élèves pour mieux les soumettre au marché, mais parce que c’était une tâche objectivement difficile à réaliser. Georges Steiner dit souvent que la « grande culture » ne saurait être démocratique. Peut-être. Le problème, c’est qu’il ne semble pas si aisé de faire accéder le grand nombre à la « moyenne culture » ni même à la « culture de base » : un membre du Haut Conseil à l’Education a récemment estimé que le taux de 20 % d’élèves quittant le système scolaire sans savoir lire ni écrire correctement était pratiquement incompressible. Après tout, comme l’a expliqué Richard Descoings dans Libération, « dans les générations actuelles, l’apprentissage passe par la musique et la parole au moins autant que par le lycée et l’écrit. »[2. « Si je trouve que je suis trop payé ? La réponse est non », Libération, 31 janvier 2012] La revalorisation de l’oral dans la procédure de sélection « permettra à des jeunes de montrer qu’ils s’expriment bien à l’oral même s’ils sont mauvais à l’écrit. » Plus tard, ils enverront des fichiers audio plutôt que des courriels, qu’est-ce que ça change ?
On peut pointer les renoncements, noter que les propagandistes du nivellement par le bas ont souvent eu la chance de bénéficier d’un enseignement d’excellence, vilipender les « pédagos » et renvoyer dos à dos la gauche et la droite ; on peut dénoncer l’aberration d’un antiracisme qui aboutit à priver les enfants d’immigrés de ce que la France a de plus beau à leur offrir.

Il serait malhonnête, cependant, de passer sous silence notre responsabilité collective. La première explication de ce qui nous arrive est la disparition du bonheur d’apprendre – ce que Marcel Gauchet appelle la libido sciendi. Richard Descoings n’aurait jamais supprimé l’épreuve de culture générale si la société accordait une quelconque valeur à la culture. Le Monde ne publierait pas en « une » un article de Marie Depleschin sur « l’enfer des prépas » si le goût de l’effort n’avait pas cédé la place au plaisir de se plaindre. Si les bons livres se vendaient, on n’en publierait pas tant de mauvais. Si les parents ne dénonçaient pas sans cesse les horaires et les cartables surchargés, les enfants ne seraient peut-être pas épuisés dès qu’ils ont passé une heure assis à un bureau. Si nous ne regardions pas des émissions idiotes, il n’y aurait pas d’émissions idiotes. La culture est un combat, sans doute, mais un combat que chacun doit d’abord mener contre soi-même. Ou alors que Cassandre arrête de pleurnicher et aille se rhabiller.

Cet article en accès libre ouvre le dossier sur les humanités de Causeur magazine n°44.

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