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Le prêche de Tillinac

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En preux chevalier qu’il est et amoureux des causes perdues, Denis Tillinac nous délivre des considérations inactuelles, pompeusement sous-titrées scandaleusement antimoderne. Dans ce faux précis de morale aux allures de catalogue Manufrance, l’écrivain corrézien nous dresse le palmarès de ses goûts et dégoûts dans une société post soixante-huitarde qu’il rejette totalement. Le style de Tillinac demeure pourtant un enchantement mais on est tout de même pris d’étonnement et d’agacement à l’énoncé de certains principes.

D’abord qu’un esprit aussi avisé que le sien nous refasse le coup du réac de service, c’était tentant, avouons-le, mais fallait-il vraiment succomber à cette tendance éditoriale ? La mode est propice à cet enfilage d’idées convenues censées remobiliser le citoyen lambda enfermé dans la prison du « politiquement correct ». A défaut d’être original, Tillinac redit (un peu mieux que les autres, à vrai dire) sa détestation des mots se terminant en « isme », de l’esprit enfumé de Mai 68, des encartés vindicatifs, de la « flicaille militante » et « des lendemains qui chantent ». On n’en attendait pas mieux d’un homme de droite auquel il préfère substituer aujourd’hui le qualificatif de « réac ». Si ça lui fait plaisir, pourquoi pas ?

Les lecteurs du Figaro s’en pourlèchent déjà les babines d’aise. Tillinac va une fois de plus taper avec ferveur sur tous les concentrationnaires en puissance dans un reste virulent de son anticommunisme. L’écrivain ne renie jamais ses amours de jeunesse, on l’aime aussi pour ça. Une question se pose pourtant très rapidement : à qui s’adresse un tel ouvrage ? Assurément à ses admirateurs nombreux qui apprécient sa plume nostalgique.
Le problème, c’est que dès le prologue, Tillinac souhaite destiner ce livre aux jeunes générations. Il veut les mettre en garde contre les faux-semblants, les passions éphémères et la vulgarité ambiante. Il ne manque cependant pas de culot lorsqu’il lui plairait « qu’une autre génération ne se laisse pas flouer comme la sienne ». On s’étrangle. Qui mieux que les soixante-huitards actifs ou non ont profité pleinement de ces quarante dernières années confisquant pêle-mêle le pouvoir économique, politique, culturel tout en obstruant l’avenir par leur gloutonnerie.
Le chômage, la précarité, les difficultés de logement, qui a payé la facture ? Certainement pas les étudiants de Mai 68. Plus loin, Tillinac fustige cette génération passée de la case « gaucho » de pacotille à « bobo » qu’il estime bien peu mais dont il fait partie, qu’il le veuille ou non. L’inconvénient de ce précis fourre-tout, c’est qu’on fait perpétuellement le grand écart entre envolées lyriques sincères et naïvetés suspectes. Tillinac appelle notamment à l’émergence de nouvelles élites, on applaudit avec lui des deux mains. Notre société crève d’un manque de renouvellement de ses « cadres ». On partage également son sentiment profond sur ce que devrait être un véritable homme politique. Nous sommes attachés comme lui au code d’honneur et à la chevalerie.

Tillinac exhorte donc les jeunes à s’engager derrière « celui qui semble capable de plaquer illico les palais officiels pour s’adonner à une autre passion ». Il dessine sûrement en filigrane le portrait de Chirac ou Sarkozy, ces stakhanovistes du pouvoir qui ne vivent que pour et par lui et que l’écrivain a soutenus. Sa naïveté atteint des sommets d’incompréhension quand il lâche, péremptoire « ni l’économie ni la finance ne sont les ennemis du genre humain ». On parie ? Ou mieux encore « Ne perds pas ton temps à contester la société dite de consommation ou du spectacle : déserte-là ». Facile à dire, quand des milliers de jeunes survivent à peine, la désertion est un luxe. Plus fort : « Pourquoi pas l’aventure économique ? Mais en t’y vouant avec intrépidité, ludisme et esprit mousquetaire, un pour tous, tous pour un ».

Ce boy-scoutisme, aussi touchant soit-il, semble bien éloigné des réalités sociales de notre pays et de sa profonde décrépitude. La lecture de ce bréviaire est surtout l’occasion pour Tillinac de dessiner les contours de sa France fantasmée. Son côté midinette de service le rend éminemment sympathique quand il prend la défense de Churchill, du Général, de Don Quichotte, de ses ancêtres ou des maisons de famille. Il préférera toujours Dumas à Sartre. Rien d’étonnant alors à ce que Tillinac exalte un « halo de religiosité » qui nimberait la moindre de nos émotions et conspue en vrac l’art contemporain, les psys, le cosmopolitisme, l’égalitarisme et les masses dangereuses.

Si comme dans Cyrano, son analyse politique nous paraît un peu courte, on le suit plus volontiers sur le terrain des affinités littéraires et des mélancolies. Il y a peu d’écrivains qui vantent si bien les vertus de la solitude ou de ce merveilleux triptyque composé de l’amour, de la liberté et de la poésie. Et puis un écrivain qui ose utiliser le verbe « musarder » est aimable à plus d’un titre. Si ses considérations inactuelles ne nous convainquent pas vraiment, elles nous donnent furieusement envie de nous replonger dans ses romans. Car ce chantre d’Elvis et de Simenon excelle dans la description des langueurs provinciales, que ce soit du côté de Souillac ou en Angleterre, le temps d’un été.

Denis Tillinac, Considérations inactuelles, Plon

Mathilde Seigner, une erreur de casting ?

En règle générale, les petites vedettes du cinéma français ne se contentent plus de paraître négligées, elles réussissent aussi à être inutilement vulgaires, comme Mathilde Seigner. Choisie pour remettre le César du second rôle, elle a fait connaître sa déception publiquement et, bien sûr, devant Michel Blanc, désigné cette année pour son emploi dans L’exercice de l’ État, de Pierre Schöller, qui est, à mon humble avis, le meilleur film français de l’année 2011.

Madame Seigner souhaitait que la récompense allât à Joey Starr, nommé pour Polisse. Je ne veux pas comparer ici les mérites de l’un et de l’autre, je me contenterais de dire que Michel Blanc est remarquable en chef de cabinet exclusivement guidé par le sens du bien public et le service de la nation. Madame Seigner a voulu signifier son désappointement : en haussant la voix et en saluant de la main, comme une harengère qui s’exalte, elle héla son favori d’un retentissant « Didier t’es où mon Didou ? ». Dans la salle, Didou, aux anges, levait les deux pouces, par approbation. César, quant à lui, n’en dressait ou n’en abaissait qu’un seul.

Les vrais rebelles restent chez eux, et négligent ces hochets, ou bien ils manifestent leur colère en s’opposant férocement et franchement à l’adversité unanime, tel Maurice Pialat. Hué par les « professionnels de la profession », au festival de Cannes, en 1987, il leur adressa un magnifique bras d’honneur. Pialat était un seigneur, un type capable d’être grossier sans paraître vulgaire.

Madame Seigner est conforme aux temps que nous vivons, elle ressemble à ces hommes et à ces femmes, dont le nombre croît, qui nous invitent à partager bruyamment leurs préférences microscopiques, leurs bonheurs ménagers, leurs malheurs organiques, leurs désagréments intimes, leurs minuscules satisfactions, et toujours sur le mode sans gêne. On dit souvent de ces personnes qu’elles sont «natures», et l’on se réjouit de leur impudeur comme d’une preuve de sincérité.

On notera que la salle des Césars, conformiste et endormie, ne se montra nullement choquée par l’impair de Mathilde Seigner. Une partie, au moins, en rit bêtement. Michel Blanc se sortit de la situation avec un trait d’esprit, très au-dessus de la moyenne de cette réunion : brandissant sa « compression » il en proposa à Didou « la garde alternée ».

C’est ainsi que l’esprit se venge de la nature…

Homère et Balzac chez les junior-managers

Mais comment diable enseigner ce qui n’existe pas, n’a ni définition ni contour, et ne relève d’aucune filière ? La culture générale, c’est cette qualité du discours qu’on admire dans les débats, qui se nourrit de références et permet de penser. Elle est ce petit rien qui change en l’or d’une vision le plomb d’une observation. Elle est le fruit d’une curiosité, d’un appétit, d’un cheminement. Professeur de culture générale est donc un oxymore. Et neuf années durant, au Pôle universitaire Léonard-de-Vinci, je fus cet oxymore, face à des jeunes gens frais émoulus du baccalauréat, persuadés d’en avoir fini avec ces vieilles lunes, philosophie, histoire, littérature, pour enfin se consacrer aux choses utiles, le marketing ou le management.
Le directeur du département « Culture et communication » de la « fac Pasqua » s’appelait alors Jean-Claude Barreau, prêtre défroqué, éditeur, conseiller de François Mitterrand, puis de Charles Pasqua, ancien directeur de l’Office national des migrations et auteur de quelques livres fort peu consensuels comme De l’islam en général et du monde moderne en particulier ou Tous les dieux ne sont pas égaux. Il avait convaincu le président du Conseil général des Hauts-de-Seine d’abolir les cours de « développement personnel », généreusement proposés aux futurs ingénieurs et commerciaux, pour les remplacer par des cours de culture générale. « On refait tout simplement ce qu’ils n’ont pas fait au collège et au lycée, résumait-il tout de go. De l’histoire chronologique, de l’étude de grands textes patrimoniaux, de la philosophie. Accessoirement, des cours de grammaire et d’orthographe. »

Jean-Claude Barreau avait ainsi résolu l’ambiguïté d’un enseignement sans discipline identifiée : la culture générale, pour cet homme qui l’incarne plus que tout autre, passait par ces savoirs scolaires auxquels l’institution, depuis quelques décennies, avait peu à peu renoncé. Ce qui nous a permis, pendant ces neuf années, de voir des cohortes de bacheliers incapables de situer l’époque de Jeanne d’Arc ou de Picasso, de comprendre l’expression « franchir le Rubicon » ou de se demander si un progrès de l’humanité est pensable.
Quelle importance, demanderont certains ? A-t-on besoin de jouer les singes savants pour être un commercial ou un communicant correct ?[access capability= »lire_inedits »] Mais qu’une jeune fille de 20 ans situe Picasso au XVIIIe siècle prouve simplement que cette demoiselle n’imagine pas une seconde combien les représentations de l’homme et du monde entrent en résonance avec les systèmes idéologiques et politiques. Chaque société invente ses modèles et ses valeurs ; ne pas le comprendre, c’est se condamner à prendre pour un absolu les valeurs de son temps. C’est croire que l’humanité se résume au présent et que notre meilleur des mondes est un empire qui doit durer mille ans.

De même, la disparition totale de l’histoire romaine condamne des jeunes gens ignorants de la partition entre Empire romain d’Orient et Empire romain d’Occident à ne rien comprendre à ces guerres de Yougoslavie qui ont ensanglanté la fin du XXe siècle. Elle leur interdit tout espoir de pouvoir penser aussi bien la mort d’une République avec l’abandon des vertus civiques que l’effondrement, quelques siècles plus tard, d’une civilisation qui a cessé de transmettre des valeurs pour simplement diffuser son mode de vie.
L’histoire du monde, du Big Bang à nos jours, un peu d’histoire des idées, à travers un panorama des grands textes littéraires, philosophiques et religieux de la culture occidentale, une histoire des philosophies morales, une analyse des médias par le truchement des principales théories de la communication… Les cours de culture générale s’apparentent à une promenade et se jouent comme un spectacle. On y invite à l’éloquence, on y manie la belle langue et les références, on passe d’un siècle à l’autre pour apprendre à des jeunes gens blasés qu’intelligence vient du latin inter-ligere − « relier les choses entre elles » − et leur démontrer que l’imbécile dit : «Je ne vois pas le rapport ». Bref, on orchestre sans usine à gaz pédagogique cette interdisciplinarité dont nous rebattent les oreilles les réformateurs d’une École qui, ayant renoncé aux disciplines, ne saurait les croiser.

La réponse, évidemment, ne se fait pas attendre : « Le Front populaire ? Madame, ça nous intéresse pas : on n’était pas nés. » Ceux-là sortent d’un bac ES ou STG. Ils n’ouvrent jamais un journal et se trouvent fort dépourvus quand on leur demande de se référer à un document non numérisé. Cet objet parallélépipédique composé de feuillets blancs tachés de signes noirs qu’on appelle livre leur est parfaitement étranger. L’un découvre que la poule est un oiseau (« pourtant, elles volent pas ! »), une autre écrit dans une copie que « Hitler était méchant, il tuait tous ceux qui n’étaient pas blonds aux yeux bleus (d’où le nom de race aérienne) », un autre encore s’insurge qu’on puisse lui demander de lire quelques lignes de la Genèse : « Ma religion m’interdit de lire ça. D’ailleurs, vous n’avez pas le droit, on n’est pas au catéchisme et la France est un pays laïque. » Le charmant garçon tombera des nues quand on lui expliquera que le Coran s’appuie sur les mythes fondateurs du peuple juif et s’inscrit dans la continuité des révélations juive et chrétienne. Treize ans sur les bancs de l’École française ne lui ont pas appris cela. Pas plus que la moindre bribe d’histoire médiévale ou moderne. Quelques Bourbons surnagent, mais les Valois et Capétiens directs ont sombré corps et âme.

Qui s’aventure, d’ailleurs, à tenter une rencontre entre ces incarnations de l’avenir de la nation et les souvenirs de son passé se heurte non seulement à l’indifférence, mais à la fierté − on n’ose dire l’arrogance. Découvrant le vide qui les habite, ces jeunes gens réagissent avec hargne et se drapent dans l’ignorance. Ils ne font en cela que reprendre les slogans dont on les a abreuvés : fadaises que tout cela, puisqu’Internet existe et pallie nos carences. Tels sont les produits de l’École républicaine. Et ces étudiants prouvent qu’elle réussit désormais l’exploit de réunir les enfants de la bourgeoisie neuilléenne et ceux des cités de Nanterre sous la bannière de l’inculture crasse.
Notre École, pourtant, qui fut pensée par Condorcet avant d’être organisée par Jules Ferry, ne se fixait pas d’autre objet que d’offrir à chacun la « culture générale » qui lui permettrait de ne pas dépendre d’autrui pour son jugement. Par-delà les connaissances particulières que quiconque peut acquérir dans un domaine spécifique − de la plomberie à la physique nucléaire − il existe des savoirs fondamentaux qui donnent à chacun, non seulement la capacité à exercer son jugement sur les propositions d’autrui, mais encore la possibilité d’avancer librement dans sa propre connaissance en accédant par lui-même au savoir. La « culture générale » est donc la fille de cette « culture scolaire » constituée par des savoirs universels, connaissances scientifiques, patrimoine littéraire, références historiques sur la civilisation européenne (dans ses dimensions gréco-romaines et chrétiennes) en général et sur la France en particulier.

Saint-Marc Girardin, célèbre critique littéraire du XIXe siècle, écrivait : « Je ne demande pas à un honnête homme de savoir le latin. Il me suffit qu’il l’ait oublié. » C’était, en quelques mots, rappeler que le savoir structure l’esprit, et que cette culture générale que l’on réduit volontiers à des réponses cochées dans un QCM sert à penser, à lire le monde, pour espérer le changer. Un démenti cinglant aux clones de Richard Descoings qui peuplent désormais les partis politiques de tous bords, et dont la vision du monde se réduit à une opposition entre vilains héritiers d’une culture bourgeoise élitiste et gentils jeunes « issus de la diversité » dont il faudrait enfin « reconnaître » l’identité et la culture spécifique. En transformant le concours de Sciences Po en Star-Académie, son directeur ne fait qu’entériner l’abandon par une partie des élites de l’idéal des Lumières, fondé sur l’accès de tous à un savoir universel. Ne subsisteront dans notre société « de la connaissance » (on ose un éclat de rire) que des techniciens hyper-spécialisés et des gentils animateurs capables de se vendre dans un entretien en forme de speed-dating.
Cette culture générale qui semble tant déplaire aux élites postmodernes n’est autre que le fond, sans lequel la forme, cet oral paré de toutes les vertus, est une coquille vide. Les jeunes gens qui sortent de notre École avec une tête bien vide, mais parfois bien enflée, découvriront rapidement la nature de la tromperie : on leur a donné la parole sans leur donner les mots.[/access]

Attention aux armées rouges !

On a bien vu à quel point l’ensemble de la société française, ou en tout cas l’image que veulent bien nous en renvoyer les médias, a été choqué par l’irresponsable proposition de François Hollande d’imposer à 75% les personnes gagnant plus d’un million d’euros par an. Et encore, heureusement que ce n’est pas Jean-Luc Mélenchon qui est en tête de la gauche car sinon, ce serait lui qui se serait retrouvé dans le collimateur avec son délire de partageux. Le programme du Front de Gauche propose en effet de fixer comme revenu maximum 30 000 euros par mois, c’est à dire 320 000 euros par an, somme au-delà de laquelle le fisc prendrait tout. En fait, pour qui veut bien raison garder, il ne s’agit que d’appliquer en France les recommandations de la Confédération européenne des syndicats (CES) qui préconise un écart maximal de 1 à 20 entre les salaires au sein d’une même entreprise.

Tout de même, on voit bien du côté des gens sensés que tout cela est irréaliste dans des démocraties libérales comme les nôtres. Imagine-t-on des écarts aussi faibles et donc aussi peu motivants pour les cadres dirigeants ? Eh bien, il semble que oui. Il semble même que des organisations cryptocommunistes appliquent déjà cette règle en sous-main et tendent dangereusement vers l’égalitarisme le plus sordide. Ainsi en va-t-il pour l’US Army où un général gagne tout juste 6,5 fois plus qu’un soldat. Mais la pire de toutes, nous sommes au regret de vous l’annoncer, c’est l’Armée de Terre française où cette différence n’est que de 5,5. Et vous voulez gagner des guerres dans ces conditions-là ?

Occupy WC !

La mondialisation n’a pas que des mauvais côtés : les féministes en panne d’inspiration qui ici n’ont rien trouvé de mieux que de s’en prendre à un mot, l’élégant « mademoiselle », pourront, pour enfoncer de nouvelles portes fermées depuis trop longtemps au nez et à la barbe des femmes, s’inspirer de leurs camarades chinoises. Ces indignées du bout du monde, plutôt que de s’attaquer à des points de détails tels que l’infanticide féminin ou la polygamie de fait qui sévit dans une bonne partie des classes supérieures de ce pays, ont choisi de s’en prendre au vrai scandale qui frappe la Chine ainsi que d’autres pays du monde : l’inégalité devant les toilettes.

Nous avons tous constaté à quel point, dans certaines circonstances, les queues s’allongent devant les toilettes des femmes, quand du côté des hommes on peut sans attendre se soulager. La faute à qui ? « A la nature » répondront peut-être les Occidentaux les mieux aveuglés par des millénaires de justification judéo-chrétienne de la domination culturelle de l’homme sur la femme. « A la politique » rétorquent les féministes chinoises, éclairées par des décennies de maoïsme et des millénaires de confucianisme. C’est ainsi qu’est apparu ces derniers mois à Pékin le mouvement « Occupons les toilettes des hommes », pour protester contre cette discrimination intolérable et flagrante entre les deux sexes. Il s’agit pour les étudiantes à la tête de ce mouvement qui fait tâche d’huile partout en Chine, d’occuper elles-mêmes, à grand renfort de pancartes réclamant plus de cabines pour les femmes, les toilettes des hommes laissées scandaleusement libres par le sexe sinon fort, du moins continent.

Pas question pour l’instant pour le gouvernement de réprimer ce mouvement en faveur de l’égalité urinaire. Plusieurs journaux officiels ont relaté l’action des suffragettes des toilettes avec une bonhomie tranquille et une bienveillance amusée, voire légèrement condescendante, allant même jusqu’à citer des chercheures officielles soulignant qu’il ne s’agissait pas seulement d’une question de « genre », mais aussi d’un enjeu de santé publique : des femmes seraient touchées en Chine par des maladies urinaires liées à une attente trop longue.

Nos bons éditorialistes nous promettaient début 2011 une « contagion  » vers la Chine. On nous annonçait le « Printemps arabe » comme un prélude au retour gagnant du Printemps de Pékin. Un an plus tard, le « Printemps arabe » est partout affublé de guillemets et le nouveau « Printemps de Pékin » se fait plus que jamais attendre. Mais voilà qu’après s’être attardé, entre autres « lieux emblématiques », Place Tahrir, Puerta Del Sol et à Wall Street, le mouvement global d’occupation repasse enfin Place Tiananmen, quoique sous une forme cette fois-ci assez bénigne pour le pouvoir, et dans des effluves moins attrayantes qu’en Tunisie. On préfèrerait bien sûr que les femmes chinoises remplissent les urnes et occupent les isoloirs plutôt que les urinoirs. Mais pour le coup, nous devrons attendre : des lieux emblématiques aux lieux d’aisance, se dessine le trajet tragi-comique du mouvement global d’occupation. En s’échouant dans les toilettes pékinoises, le droit à l’occupation de tout et n’importe quoi est intronisé, si l’on ose dire, nouveau droit de l’homme -et de la femme- sans faire avancer beaucoup la cause de qui que ce soit.

Rachida Dati, un boulet pour Sarkozy ?

J’ai assisté il y a quelques jours au meeting de Nicolas Sarkozy à Lille. Le sujet abordé etait le travail. L’idée forte, c’est qu’il ne faut pas partager le travail, il faut travailler davantage. Je suis pour. Et je ne suis pas le seul : la salle est bondée et la chaleur extrême, au propre comme au figuré. Il est 18 heures et l’ensemble de l’UMP attend avec impatience le discours de son chef. Mais auparavant, place aux amuse-gueule. D’abord le député-maire de Lambersart, Marc-Philippe Daubresse. Figure emblématique de l’alliance du centre et de la droite dans le Nord, sa disponibilité, sa proximité ont beaucoup fait pour une politique plus humaine donc plus efficace également

Cependant à l’UMP, il faut concilier avec des perspectives bien différentes. Marc Philippe Daubresse annonce l’arrivée de Rachida Dati au micro. Bottes rouges Louboutin à talons hauts, tailleur smoking noir, sans doute son idée de la sobriété. Mais passons…

Là où ça coince vraiment, c’est que Rachida n’a pas choisi le bon sujet de discours, ni la bonne région. Elle pourrait nous parler brièvement de son rôle au conseil de Paris, de ses activités au Parlement Européen, au lieu de ça, elle s’égare et choisit de discourir à sa façon sur le travail. Ce qui donne, sans rire « Sur ces terres du Nord-Pas-de-Calais, il y a le mineur de Lens, le tisserand de Roubaix et l’ouvrier de Boulogne […] comme moi ils savent ce que procure le travail en récompense de nos efforts. »

Entendre Rachida Dati se comparer aux ouvriers et prolétaires du Nord-Pas-de-Calais laisse la foule quasi muette. On a la colère rentrée par chez nous.

Au-delà de l’autosuffisance de Madame Dati, de son extrême prétention à s’élever en tant que modèle de réussite républicain, quelque chose cloche. Elle est le reflet de cinq années de présidence, qui danse une fois en direction du peuple, une autre fois en direction d’une nouvelle noblesse, celle de l’apparat et de l’image. Comment réveiller la France des oubliés après la prestation de Rachida Dati ?

J’ai beau savoir pour qui je voterai au premier et au second tour, je constate, au vu des images télé, que le même soir le discours de François Hollande au Mans, sur le même thème avait plus de tenue. Le public était plus attentif. Rien de rutilant, au contraire. Une atmosphère de travail et de construction. Les miens devraient en prendre de la graine.

Rachida Dati, quant à elle, pourra se plaindre d’avoir été incomprise, bafouée, martyrisée sur le socle du mérite républicain, plus personne ne pourra la croire.

Dette partout !

Referendum par-ci, referendum par là, en ce début de campagne. C’est un peu comme pour le sexe, c’est ceux qui en parlent le plus qui en font le moins. En plus, si c’est pour voter contre les chômeurs et les immigrés, ça ne m’intéresse pas tellement, pour tout dire. Entre parenthèses, le referendum contre les feignasses assistées que sont les chômeurs risque d’être un être plus ric-rac que prévu puisque, d’après Les Echos, 45,7% des individus nés entre 1960 et 1979 ont déjà été au chômage, selon les chiffres du ministère du Travail publiés la semaine passée. A vue de nez, ça veut dire qu’il doit être compliqué de ne pas trouver une famille française qui, de près ou de loin, n’a pas un ou plusieurs chômeurs dans son entourage. Autrement dit, à la question : « Pensez vous que les chômedus soient des cossards de première bourre qu’il faut remettre au turbin de gré ou de force ? », même si vous aimez moyennement votre belle-sœur qui n’a rien retrouvé depuis la fermeture de Moulinex, il va être humainement compliqué de répondre par l’affirmative.

De toute façon, le seul referendum qui aurait pu intéresser les Français, quitte à attendre après les élections, quel que soit le nom du prochain président, c’est celui sur le MES, le Mécanisme Européen de Stabilité. Manque de chance, le Sénat vient de la ratifier, un sénat de gauche, faut-il le préciser, juste après l’Assemblée nationale de droite. On voudrait faire croire que la vie parlementaire française se résume à une chambre d’enregistrement des décisions du capitalisme via la Commission de Bruxelles, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.
Le MES est un genre de machine à voyager dans le temps pour vous imposer la même politique économique (rigueur pour les peuples afin de maximiser les profits des marchés) pour mille ans. Il faut désormais bien comprendre que le capitalisme veut s’assurer du futur et écrire l’histoire du futur. Ainsi, si vous avez l’impression de vivre dans un présent perpétuel comme nommait fort justement Guy Debord ce temps coagulé par la marchandise, la Dette n’y est pas pour rien.

Quand on force en effet une nation souveraine à rembourser une dette non remboursable, comme la dette grecque, le créancier ne saigne pas seulement à blanc les populations d’aujourd’hui en s’asseyant au passage sur les souverainetés démocratiques. Il décide aussi de contrôler l’avenir sur des décennies, des générations. Il fait littéralement sortir les peuples de l’Histoire en interdisant de fait les ruptures, les choix alternatifs, les « autres politiques » comme on disait encore du temps de Philippe Seguin.

Le temps a été volé, une fois pour toute et il est devenu la propriété de celui qui prête l’argent. Le phénomène n’est pas nouveau et la perversité de ce mécanisme avait été violemment condamnée par l’Eglise, qui dès le Moyen Age avait saisi le sens de cette captation métaphysique du temps que représentait le prêt avec intérêt. Jacques Le Goff, dans La bourse et la vie, économie et religion au Moyen-Age, résumait ainsi ce phénomène encore limité et la perception qu’en avaient les contemporains :  » Que vend l’usurier sinon, en effet, le temps qui s’écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec intérêts? Or le temps n’appartient qu’à Dieu. Voleur de temps, l’usurier est un voleur de patrimoine de Dieu.  »
Les Irlandais, comme souvent, on vient de l’apprendre, veulent résister à ces traités imposés en catimini pour verrouiller l’avenir. Ils viennent de décider…d’un referendum ! Cela donnerait presque envie de se faire naturaliser irlandais, pays de Joyce, des grandes rousses, de la Guinness, du Bushmill Malt, de Ken Bruen qui est un des meilleurs auteurs contemporains de roman noir, et patrie d’adoption de notre cher Michel Déon qui nous a si souvent promenés en taxi mauve dans les alentours de Tynagh.

Mais ne soyons pas dupes, ils finiront par céder comme les autres, comme les Danois, par exemple. Il suffira de reposer la question quelques temps plus tard, ou de la formuler différemment, ou de leur accorder quelques concessions minimes et on pourra à nouveau écrire le futur tel que le souhaite la finance. Dans 1984, il était question de constamment récrire le passé pour rendre contrôlable et acceptable le présent. Aujourd’hui, dans le monde de la Dette, il s’agit de contrôler l’avenir pour le réduire à une éternelle domination, celle qui fera notamment oublier que si l’exercice de la sécurité sociale est en 2011 déficitaire de 18 milliards, le CAC 40, lui, pour la même année, dégage 90 milliards de bénéfices. Et que cela ne choque plus personne. Dans 1984, Orwell faisait dire à O’Brien, le policier politique qui torture Winston et Julia qu’il fallait imaginer l’avenir comme une botte écrasant un visage, pour l’éternité.

Nous en sommes là.

Qui veut taxer les millions ?

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Sylvain Gouz débattent du projet de réforme fiscale de François Hollande.

Moins de deux mois avant le premier tour, du haut de ses 16 points d’écart avec le « sortant », François Hollande a jugé indispensable de donner corps à son grand projet de réforme fiscale avec une mesure-phare : une tranche d’imposition supplémentaire pour les plus hauts revenus. Très peu des Français sont directement concernés, peu d’argent sera récolté et la vision d’ensemble, la logique interne à cette mesure échappe à un de ses plus proches conseillers économiques. En revanche le candidat rassembleur désigne clairement l’ennemi : les riches. Le socialisme retrouve ses origines primitives : pour aider les petits y a qu’à aller chercher l’argent dans les poches des gros.
Que Jérôme Cahuzac, chargé du projet de budget de Hollande, soit tombe des nues quand Yves Calvi lui annonce la dernière mesure de son candidat – 75% d’impôts pour la tranche située au-delà d’un million par an — prête à sourire mais n’est pas le plus grave. Ce genre de cafouillages arrive toujours dans une campagne, et tombe souvent à point nommé pour réveiller l’électeur un rien assoupi. Non, le vrai problème, c’est que Cahuzac n’a pu cacher son désaccord… On ne saurait le lui reprocher : son candidat qui n’a que le mot cohérence à la bouche a sérieusement manqué de cohérence économique. C’est le fond de l’affaire.

Que les lecteurs de gauche se rassurent, si la cohérence économique et sociale n’est pas vraiment au rendez-vous, sa logique politique est implacable. Le pays est en colère et la meilleure façon de s’adresser aux millions de déçus du sarkozysme est de leur désigner un bouc émissaire. Tant pis si les chiffres n’ont pas de sens précis. Hollande a choisi 75% mais cela aurait pu être 60%, 70% ou, pourquoi pas pendant qu’on y est, 80%. Il faut croire que les multiples impairs de 25 sonnent plus sérieux que les autres chiffres, puisque 24 heures plus tard, le président choisira lui de fixer à 25 % l’espérance de gain salarial des profs amateurs d’heures sup…
Quant au seuil de la nouvelle tranche, le chiffre rond et symbolique du million a une seule fonction : pointer du doigt les méchants millionnaires (sauf Yannick Noah qui aime les gens, et puis aussi Zidane et Jean Dujardin qui ont bien du talent).

C’est bien de parler d’Economie aux Français. Encore faut-il essayer de ne pas avoir comme seul référent théorique le Père Noël. Et comme seule méthodologie les yaka et les fokon. Ainsi, concernant les déclarations péremptoires des uns ou des autres les niches fiscales, nous avons déjà démontré ici que l’annulation d’un dispositif, au lieu de rapporter immédiatement 100% du prétendu manque à gagner à l’Etat, modifie le comportement des acteurs économiques et pourrait même entraîner des coûts supplémentaires. C’est le genre de chose qu’on apprend partout, y compris à l’ENA.
Cela n’empêche pas François Hollande de nous resservir sur l’impôt le même raisonnement pour élève de petite section de maternelle. Il aurait dû mieux écouter la représentante des buralistes du Gard qui, lundi soir dans Paroles de candidats sur TF1, décrivait les effets pervers de l’augmentation du prix du tabac. Parfois, lorsque les intentions sont bonnes et rejoignent le simple bon sens (le prix élevé des cigarettes découragerait les fumeurs, améliorerait à la santé publique tout en renflouant les caisses de la sécu), la réalité se plait à les démentir. Ainsi, au-delà d’un certain seuil — impossible à prévoir — toute augmentation supplémentaire nuit. La contrebande devient rentable, les buralistes sont de plus en plus visés par les braqueurs et le nombre de fumeurs cesse de baisser. Eh bien, avec les impôts c’est pareil ! Personne ne peut supporter une taxation à 75 % voire plus et encore moins d’être systématiquement montré du doigt comme ennemi de la nation.

Pour toutes ces bonnes raisons, les Cahuzac du Parti Socialiste vont probablement ramener leur candidat à la raison et, comme avec son ancien meilleur ennemi, la finance, François Hollande trouvera l’occasion de rassurer les riches. Mais après le scrutin, cette fois…
Bref, ç’aurait pu être un grand chantier et c’est un grand foutoir. Au lieu d’une réflexion novatrice sur la fiscalité, source de recettes pour l’Etat mais aussi outil important de lutte contre les inégalités excessives et levier stratégique pour encourager l’activité économique, nous nous retrouvons avec une phraséologie de lutte des classes digne de Georges Marchais (qui lui aux moins n’essayait pas d’envoyer en douce des messages rassurants aux traders de la City). La stratégie est donc claire: désigner face caméras à la vindicte populaire des salauds de série Z pour caresser les passions les plus tristes de l’électorat. Dix minutes plus tard, dans une autre émission, on ira dénoncer le populisme éhonté de Marine Le Pen l’inconsistance programmatique de François Bayrou, le manichéisme diviseur de Nicolas Sarkozy ou le dogmatisme économique de Jean-Luc Mélenchon, quatre défauts politiques bien réels et bien français que le million de Hollande résume parfaitement à lui seul…

Fiers de ne rien savoir

Qu’aucun d’entre nous ne sache faire des vers latins, que nous ayons tous oublié (ou jamais connu) le dur rythme des dactyles et des spondées (avec parfois trochée à la fin) est une évidence. Au point que nul ne songe à s’en étonner, ni même à militer pour qu’elle redevienne sujet de discussion, et que l’idée que l’honnête homme ne puisse être reconnu tel que s’il sait Horace et Thucydide aussi bien que Tacite, Virgile et Cicéron est farfelue. Ne parlons même pas de Porphyre et d’Épictète. Il est heureux que notre monde ne se formalise pas de telles carences, dit la vox populi contemporaine. Voire.

La dissolution de la culture commune est elle-même un lieu commun, et nous ne prenons ici l’oubli du latin que comme exemple très particulier : cet oubli n’étant peut-être pas le plus important, il est pourtant symptomatique en tant qu’il est le plus achevé. La foi en l’inutilité de cet enseignement est la chose la mieux partagée de ce monde. Est-ce que cela donne un travail ? Est-ce que cela rend plus performant ? Est-ce que cela augmente le sex-appeal ? Est-ce que cela rend riche et célèbre ? Est-ce que c’est bon pour la planète ? Est-ce que ça résoudra la crise ? Est-ce qu’on ira sur la lune avec un Gaffiot ? Non, mille fois non.[access capability= »lire_inedits »]
Aussi la culture démocratique qui, depuis quarante ou cinquante ans, je ne sais plus trop, a remplacé l’éducation républicaine, a rapidement fait un sort à ce cœlacanthe qui faisandait les eaux délicieuses de l’apprentissage de tous par tous. Notons qu’il n’est pas plus compliqué de décliner ses rosa rosae en sixième que de comprendre le théorème de Pythagore. Ce n’est donc pas une supposée difficulté intrinsèque qui a guidé la nuit de cristal de la culture. C’est la conviction collective que ce n’était plus bandant.

Les racines de la déculture sont trop nombreuses, variées, sinueuses et finalement lointaines pour que nous nous étendions sur leurs illécebrances et leurs blandices, comme dit si bien Verlaine[1. Dans « Pauvre Lélian », célèbre chapitre des Poètes maudits qu’il se consacre, Verlaine évoque ses « livres où le catholicisme déploie sa logique et ses illécebrances, ses blandices et ses terreurs ». Le bon Littré ne connaît pas illécebrances, seulement illécèbre, « genre de plantes de la famille des paronychiées ». On en déduira donc ce que l’on veut, à moins d’être botaniste. Les blandices désignent évidemment ce qui charme et réjouit les sens.]. Ce qui, cependant, mériterait une réflexion approfondie est le nouveau paradigme mondain qui exclut de facto la personne supposée cultivée des lieux du débat. Certainement, Socrate a bu la ciguë : ce n’était pourtant pas à cause de sa science, mais de sa subversion politique. Diogène dormait dans son tonneau parce qu’il l’avait choisi. La situation présente nous ramène plutôt au cas de Boèce[2. Philosophe latin du VIe siècle, Boèce connut successivement les faveurs de Théodoric, roi des Ostrogoths, et, contrairement à Jacques Attali, la disgrâce qui lui coûta la vie après d’abominables tortures.] ou de Sidoine Apollinaire [3. Sidoine, évêque d’Auvergne au Ve siècle, prononça un immortel discours devant les Bituriges, introuvable depuis 1836, avant d’être victime des Wisigoths, ce peuple au sang chaud. Plus doué que Boèce pour la négociation, il parvint pourtant à les amadouer et en réchappa in extremis.], géants sur-instruits égarés dans un monde de brutes, qui parlent une langue que non seulement plus personne ne comprend mais que surtout nul ne veut ouïr.

Les places publiques que sont la télévision, la radio ou Internet bruissent à chaque instant de la dernière étude scientifique dont les résultats stupéfiants nous enseignent le nombre de litres d’urine produits par un être humain de sa naissance à sa mort et le nombre de points perdus par Nadal face à Federer dans les douze derniers quarts de finale de Master 1000 qu’ils ont disputés ensemble. Rien qui ne soit compté, mesuré, décrit, classifié et numérisé. Tout citoyen décent est incollable sur le boson de Higgs, et capable de professer à HEC sur la baisse tendancielle des taux de profit. La belle affaire. Ce monde se présente comme une immense accumulation de savoirs. Savoir n’est pas connaître, et connaître encore moins comprendre. Aussi, quand un hurluberlu s’aventure à réfléchir sur un plateau sur ce que pourrait être, au hasard, la nature humaine, immédiatement on le met en demeure de fournir des chiffres et des faits, parce que faut pas déconner ! Alain Finkielkraut n’est devenu un véritable bon client médiatique que le jour où il a bien voulu se mettre à parler enfin de choses passionnantes, comme l’immigration. Personne ne l’aurait invité à causer de Péguy aux heures de « grande écoute ». Millet ou Camus ont été victime de la même injustice, et même si je les soupçonne de goûter un plaisir certain à cette méprise, leur œuvre véritable en fera les frais. Notre bon Muray n’a jamais fait recette avec son Rubens. Tout juste si Jerphagnon et Girard ont eu le droit, à 90 ans sonnés, de se montrer à l’air libre.

Aussi cette expulsion de la culture − qu’on appelle « grande » pour mieux la moquer alors qu’elle n’était que commune − hors du forum est-elle plus qu’inquiétante : elle révèle ce qu’il y a de pourri au fond de notre royaume. Ce qu’il y a de pourri, c’est que la discussion, le débat, la disputatio ne cherchent plus, comme dans les anciens humanismes, à connaître ce vertige qu’est l’homme, à imaginer ses fins, à éventuellement les décrire, à forger les moyens en donnant le sens : le divertissement seul a libre cours. Rien de neuf, rétorquera-t-on : sauf qu’à l’époque de Pascal, non seulement Molière n’était pas uniquement un farceur mais un expert en humanité, mais encore le bouffon s’effaçait dans l’ordre social derrière le moine ou l’érudit. Aujourd’hui, la seule question sérieuse est, selon la classe sociale : « Que va-t-on manger ce soir ? » ou « Y aura-t-il de la neige à Courchevel ? ». Ce qui révèle précisément qu’il n’y a plus de classes, sinon économiques, avec la même anticulture pour tous.

Sois riche et tais-toi. La culture, il y a Wikipedia pour ça.[/access]

Sarkozy veut lancer un vaste programme de travaux publics !

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J’ai attentivement écouté le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Montpellier et consacré à l’Ecole. Sur l’éducation en question, pas grand chose à signaler à part le fait que j’ai bien cru qu’il allait réhabiliter Madame de La Fayette mais qu’il y avait renoncé – la pudeur sans doute. Cette ode à la Culture aurait sans doute été plus crédible si l’orateur n’était pas celui qui avait donné les clefs de la réforme du lycée à Richard Descoings et qu’il n’avait pas personnellement veillé à bouter la culture générale hors de la plupart des concours administratifs. De même comment le croire lorsqu’il s’est dit opposé à la suppression des notes alors que le député Grosperrin a fait de ce combat l’alpha et l’oméga de son action au secrétariat national UMP aux politiques éducatives ? Comme d’habitude, les discours sont joliment écrits lorsqu’on cause République, mérite, et travail mais l’expérience, elle, rend lucide quant aux actes sur le terrain.

Mais le candidat-président a aussi sa mesure-phare, celle qui doit décoiffer. Il s’agit de proposer aux professeurs du secondaire d’être présent huit heures de plus dans leur établissement afin de pouvoir, notamment, rencontrer davantage les élèves, leurs parents, en échange d’une augmentation de 25 % de leur traitement. On croit la mesure révolutionnaire. Elle est juste une resucée de ce que proposait Ségolène Royal en 2007, laquelle était d’ailleurs plus ambitieuse puisqu’elle proposait, sous les lazzis de ses amis socialistes, d’obliger les profs à être présents 35 heures. Le candidat Sarkozy ne se voile pas la face. Afin que l’enseignant puisse faire ce travail, il lui faut un bureau car, précise t-il, « tout ne peut se faire dans la classe ».

Près de 400 000 bureaux doivent donc être construits dans les collèges et lycées afin de permettre cette réforme. Nicolas Sarkozy ne précise évidemment pas que ce sera aux départements, en charge de la construction des collèges, et aux régions, en charge de la construction des lycées qui devront procéder à ces gros chantiers. Un collège de 500 élèves par exemple, devra compter une quarantaine de bureaux soit un petit bâtiment supplémentaire avec tout le mobilier et équipement informatique qui vont avec, sans compter les futures dépenses supplémentaires en terme de viabilisation (électricité, chauffage) et d’entretien (embauche de personnels pour le nettoyage et la maintenance).

C’est donc bien un vaste programme keynésien d’investissement public par le bâtiment qui a été annoncé à Montpellier. Les collectivités territoriales, qu’on jugera sans doute trop dépensières dans un prochain discours consacré à la réforme territoriale ou à la dette, en seront les pivots. Personnellement je ne suis pas philosophiquement opposé à ce genre de recettes économiques à base d’investissement public.

Mais vous croyez qu’Angela est au courant ?

Actualisation : Il semble que Berlin ait appelé dans la nuit, affolée. Entre deux parties de sudoku, Wolfgang Schaüble, aurait pris connaissance du grand programme rooseveltien de Nicolas Sarkozy et prévenu Angela Merkel laquelle, furibarde, n’aurait pas été très tendre avec le candidat de l’UMP. Du coup, ce matin, la porte-parole de la campagne Nathalie Kosciusko-Morizet a profité d’un tchat sur le site de campagne pour rectifier le tir : « Nicolas Sarkozy propose donc qu’on aménage des espaces de travail, pas forcément un bureau pour chacun, mais un espace organisé (un bureau partagé pour quelques enseignants ou un open space avec des box pour pouvoir recevoir). En tous cas un espace mieux organisé que les salles des profs actuelles. » Voilà qui, à défaut de rassurer Angela Merkel, amusera beaucoup ceux qui connaissent la configuration des nombreux établissements neufs ou restructurés depuis vingt-cinq ans par les collectivités locales.

Le prêche de Tillinac

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En preux chevalier qu’il est et amoureux des causes perdues, Denis Tillinac nous délivre des considérations inactuelles, pompeusement sous-titrées scandaleusement antimoderne. Dans ce faux précis de morale aux allures de catalogue Manufrance, l’écrivain corrézien nous dresse le palmarès de ses goûts et dégoûts dans une société post soixante-huitarde qu’il rejette totalement. Le style de Tillinac demeure pourtant un enchantement mais on est tout de même pris d’étonnement et d’agacement à l’énoncé de certains principes.

D’abord qu’un esprit aussi avisé que le sien nous refasse le coup du réac de service, c’était tentant, avouons-le, mais fallait-il vraiment succomber à cette tendance éditoriale ? La mode est propice à cet enfilage d’idées convenues censées remobiliser le citoyen lambda enfermé dans la prison du « politiquement correct ». A défaut d’être original, Tillinac redit (un peu mieux que les autres, à vrai dire) sa détestation des mots se terminant en « isme », de l’esprit enfumé de Mai 68, des encartés vindicatifs, de la « flicaille militante » et « des lendemains qui chantent ». On n’en attendait pas mieux d’un homme de droite auquel il préfère substituer aujourd’hui le qualificatif de « réac ». Si ça lui fait plaisir, pourquoi pas ?

Les lecteurs du Figaro s’en pourlèchent déjà les babines d’aise. Tillinac va une fois de plus taper avec ferveur sur tous les concentrationnaires en puissance dans un reste virulent de son anticommunisme. L’écrivain ne renie jamais ses amours de jeunesse, on l’aime aussi pour ça. Une question se pose pourtant très rapidement : à qui s’adresse un tel ouvrage ? Assurément à ses admirateurs nombreux qui apprécient sa plume nostalgique.
Le problème, c’est que dès le prologue, Tillinac souhaite destiner ce livre aux jeunes générations. Il veut les mettre en garde contre les faux-semblants, les passions éphémères et la vulgarité ambiante. Il ne manque cependant pas de culot lorsqu’il lui plairait « qu’une autre génération ne se laisse pas flouer comme la sienne ». On s’étrangle. Qui mieux que les soixante-huitards actifs ou non ont profité pleinement de ces quarante dernières années confisquant pêle-mêle le pouvoir économique, politique, culturel tout en obstruant l’avenir par leur gloutonnerie.
Le chômage, la précarité, les difficultés de logement, qui a payé la facture ? Certainement pas les étudiants de Mai 68. Plus loin, Tillinac fustige cette génération passée de la case « gaucho » de pacotille à « bobo » qu’il estime bien peu mais dont il fait partie, qu’il le veuille ou non. L’inconvénient de ce précis fourre-tout, c’est qu’on fait perpétuellement le grand écart entre envolées lyriques sincères et naïvetés suspectes. Tillinac appelle notamment à l’émergence de nouvelles élites, on applaudit avec lui des deux mains. Notre société crève d’un manque de renouvellement de ses « cadres ». On partage également son sentiment profond sur ce que devrait être un véritable homme politique. Nous sommes attachés comme lui au code d’honneur et à la chevalerie.

Tillinac exhorte donc les jeunes à s’engager derrière « celui qui semble capable de plaquer illico les palais officiels pour s’adonner à une autre passion ». Il dessine sûrement en filigrane le portrait de Chirac ou Sarkozy, ces stakhanovistes du pouvoir qui ne vivent que pour et par lui et que l’écrivain a soutenus. Sa naïveté atteint des sommets d’incompréhension quand il lâche, péremptoire « ni l’économie ni la finance ne sont les ennemis du genre humain ». On parie ? Ou mieux encore « Ne perds pas ton temps à contester la société dite de consommation ou du spectacle : déserte-là ». Facile à dire, quand des milliers de jeunes survivent à peine, la désertion est un luxe. Plus fort : « Pourquoi pas l’aventure économique ? Mais en t’y vouant avec intrépidité, ludisme et esprit mousquetaire, un pour tous, tous pour un ».

Ce boy-scoutisme, aussi touchant soit-il, semble bien éloigné des réalités sociales de notre pays et de sa profonde décrépitude. La lecture de ce bréviaire est surtout l’occasion pour Tillinac de dessiner les contours de sa France fantasmée. Son côté midinette de service le rend éminemment sympathique quand il prend la défense de Churchill, du Général, de Don Quichotte, de ses ancêtres ou des maisons de famille. Il préférera toujours Dumas à Sartre. Rien d’étonnant alors à ce que Tillinac exalte un « halo de religiosité » qui nimberait la moindre de nos émotions et conspue en vrac l’art contemporain, les psys, le cosmopolitisme, l’égalitarisme et les masses dangereuses.

Si comme dans Cyrano, son analyse politique nous paraît un peu courte, on le suit plus volontiers sur le terrain des affinités littéraires et des mélancolies. Il y a peu d’écrivains qui vantent si bien les vertus de la solitude ou de ce merveilleux triptyque composé de l’amour, de la liberté et de la poésie. Et puis un écrivain qui ose utiliser le verbe « musarder » est aimable à plus d’un titre. Si ses considérations inactuelles ne nous convainquent pas vraiment, elles nous donnent furieusement envie de nous replonger dans ses romans. Car ce chantre d’Elvis et de Simenon excelle dans la description des langueurs provinciales, que ce soit du côté de Souillac ou en Angleterre, le temps d’un été.

Denis Tillinac, Considérations inactuelles, Plon

Mathilde Seigner, une erreur de casting ?

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En règle générale, les petites vedettes du cinéma français ne se contentent plus de paraître négligées, elles réussissent aussi à être inutilement vulgaires, comme Mathilde Seigner. Choisie pour remettre le César du second rôle, elle a fait connaître sa déception publiquement et, bien sûr, devant Michel Blanc, désigné cette année pour son emploi dans L’exercice de l’ État, de Pierre Schöller, qui est, à mon humble avis, le meilleur film français de l’année 2011.

Madame Seigner souhaitait que la récompense allât à Joey Starr, nommé pour Polisse. Je ne veux pas comparer ici les mérites de l’un et de l’autre, je me contenterais de dire que Michel Blanc est remarquable en chef de cabinet exclusivement guidé par le sens du bien public et le service de la nation. Madame Seigner a voulu signifier son désappointement : en haussant la voix et en saluant de la main, comme une harengère qui s’exalte, elle héla son favori d’un retentissant « Didier t’es où mon Didou ? ». Dans la salle, Didou, aux anges, levait les deux pouces, par approbation. César, quant à lui, n’en dressait ou n’en abaissait qu’un seul.

Les vrais rebelles restent chez eux, et négligent ces hochets, ou bien ils manifestent leur colère en s’opposant férocement et franchement à l’adversité unanime, tel Maurice Pialat. Hué par les « professionnels de la profession », au festival de Cannes, en 1987, il leur adressa un magnifique bras d’honneur. Pialat était un seigneur, un type capable d’être grossier sans paraître vulgaire.

Madame Seigner est conforme aux temps que nous vivons, elle ressemble à ces hommes et à ces femmes, dont le nombre croît, qui nous invitent à partager bruyamment leurs préférences microscopiques, leurs bonheurs ménagers, leurs malheurs organiques, leurs désagréments intimes, leurs minuscules satisfactions, et toujours sur le mode sans gêne. On dit souvent de ces personnes qu’elles sont «natures», et l’on se réjouit de leur impudeur comme d’une preuve de sincérité.

On notera que la salle des Césars, conformiste et endormie, ne se montra nullement choquée par l’impair de Mathilde Seigner. Une partie, au moins, en rit bêtement. Michel Blanc se sortit de la situation avec un trait d’esprit, très au-dessus de la moyenne de cette réunion : brandissant sa « compression » il en proposa à Didou « la garde alternée ».

C’est ainsi que l’esprit se venge de la nature…

Homère et Balzac chez les junior-managers

27

Mais comment diable enseigner ce qui n’existe pas, n’a ni définition ni contour, et ne relève d’aucune filière ? La culture générale, c’est cette qualité du discours qu’on admire dans les débats, qui se nourrit de références et permet de penser. Elle est ce petit rien qui change en l’or d’une vision le plomb d’une observation. Elle est le fruit d’une curiosité, d’un appétit, d’un cheminement. Professeur de culture générale est donc un oxymore. Et neuf années durant, au Pôle universitaire Léonard-de-Vinci, je fus cet oxymore, face à des jeunes gens frais émoulus du baccalauréat, persuadés d’en avoir fini avec ces vieilles lunes, philosophie, histoire, littérature, pour enfin se consacrer aux choses utiles, le marketing ou le management.
Le directeur du département « Culture et communication » de la « fac Pasqua » s’appelait alors Jean-Claude Barreau, prêtre défroqué, éditeur, conseiller de François Mitterrand, puis de Charles Pasqua, ancien directeur de l’Office national des migrations et auteur de quelques livres fort peu consensuels comme De l’islam en général et du monde moderne en particulier ou Tous les dieux ne sont pas égaux. Il avait convaincu le président du Conseil général des Hauts-de-Seine d’abolir les cours de « développement personnel », généreusement proposés aux futurs ingénieurs et commerciaux, pour les remplacer par des cours de culture générale. « On refait tout simplement ce qu’ils n’ont pas fait au collège et au lycée, résumait-il tout de go. De l’histoire chronologique, de l’étude de grands textes patrimoniaux, de la philosophie. Accessoirement, des cours de grammaire et d’orthographe. »

Jean-Claude Barreau avait ainsi résolu l’ambiguïté d’un enseignement sans discipline identifiée : la culture générale, pour cet homme qui l’incarne plus que tout autre, passait par ces savoirs scolaires auxquels l’institution, depuis quelques décennies, avait peu à peu renoncé. Ce qui nous a permis, pendant ces neuf années, de voir des cohortes de bacheliers incapables de situer l’époque de Jeanne d’Arc ou de Picasso, de comprendre l’expression « franchir le Rubicon » ou de se demander si un progrès de l’humanité est pensable.
Quelle importance, demanderont certains ? A-t-on besoin de jouer les singes savants pour être un commercial ou un communicant correct ?[access capability= »lire_inedits »] Mais qu’une jeune fille de 20 ans situe Picasso au XVIIIe siècle prouve simplement que cette demoiselle n’imagine pas une seconde combien les représentations de l’homme et du monde entrent en résonance avec les systèmes idéologiques et politiques. Chaque société invente ses modèles et ses valeurs ; ne pas le comprendre, c’est se condamner à prendre pour un absolu les valeurs de son temps. C’est croire que l’humanité se résume au présent et que notre meilleur des mondes est un empire qui doit durer mille ans.

De même, la disparition totale de l’histoire romaine condamne des jeunes gens ignorants de la partition entre Empire romain d’Orient et Empire romain d’Occident à ne rien comprendre à ces guerres de Yougoslavie qui ont ensanglanté la fin du XXe siècle. Elle leur interdit tout espoir de pouvoir penser aussi bien la mort d’une République avec l’abandon des vertus civiques que l’effondrement, quelques siècles plus tard, d’une civilisation qui a cessé de transmettre des valeurs pour simplement diffuser son mode de vie.
L’histoire du monde, du Big Bang à nos jours, un peu d’histoire des idées, à travers un panorama des grands textes littéraires, philosophiques et religieux de la culture occidentale, une histoire des philosophies morales, une analyse des médias par le truchement des principales théories de la communication… Les cours de culture générale s’apparentent à une promenade et se jouent comme un spectacle. On y invite à l’éloquence, on y manie la belle langue et les références, on passe d’un siècle à l’autre pour apprendre à des jeunes gens blasés qu’intelligence vient du latin inter-ligere − « relier les choses entre elles » − et leur démontrer que l’imbécile dit : «Je ne vois pas le rapport ». Bref, on orchestre sans usine à gaz pédagogique cette interdisciplinarité dont nous rebattent les oreilles les réformateurs d’une École qui, ayant renoncé aux disciplines, ne saurait les croiser.

La réponse, évidemment, ne se fait pas attendre : « Le Front populaire ? Madame, ça nous intéresse pas : on n’était pas nés. » Ceux-là sortent d’un bac ES ou STG. Ils n’ouvrent jamais un journal et se trouvent fort dépourvus quand on leur demande de se référer à un document non numérisé. Cet objet parallélépipédique composé de feuillets blancs tachés de signes noirs qu’on appelle livre leur est parfaitement étranger. L’un découvre que la poule est un oiseau (« pourtant, elles volent pas ! »), une autre écrit dans une copie que « Hitler était méchant, il tuait tous ceux qui n’étaient pas blonds aux yeux bleus (d’où le nom de race aérienne) », un autre encore s’insurge qu’on puisse lui demander de lire quelques lignes de la Genèse : « Ma religion m’interdit de lire ça. D’ailleurs, vous n’avez pas le droit, on n’est pas au catéchisme et la France est un pays laïque. » Le charmant garçon tombera des nues quand on lui expliquera que le Coran s’appuie sur les mythes fondateurs du peuple juif et s’inscrit dans la continuité des révélations juive et chrétienne. Treize ans sur les bancs de l’École française ne lui ont pas appris cela. Pas plus que la moindre bribe d’histoire médiévale ou moderne. Quelques Bourbons surnagent, mais les Valois et Capétiens directs ont sombré corps et âme.

Qui s’aventure, d’ailleurs, à tenter une rencontre entre ces incarnations de l’avenir de la nation et les souvenirs de son passé se heurte non seulement à l’indifférence, mais à la fierté − on n’ose dire l’arrogance. Découvrant le vide qui les habite, ces jeunes gens réagissent avec hargne et se drapent dans l’ignorance. Ils ne font en cela que reprendre les slogans dont on les a abreuvés : fadaises que tout cela, puisqu’Internet existe et pallie nos carences. Tels sont les produits de l’École républicaine. Et ces étudiants prouvent qu’elle réussit désormais l’exploit de réunir les enfants de la bourgeoisie neuilléenne et ceux des cités de Nanterre sous la bannière de l’inculture crasse.
Notre École, pourtant, qui fut pensée par Condorcet avant d’être organisée par Jules Ferry, ne se fixait pas d’autre objet que d’offrir à chacun la « culture générale » qui lui permettrait de ne pas dépendre d’autrui pour son jugement. Par-delà les connaissances particulières que quiconque peut acquérir dans un domaine spécifique − de la plomberie à la physique nucléaire − il existe des savoirs fondamentaux qui donnent à chacun, non seulement la capacité à exercer son jugement sur les propositions d’autrui, mais encore la possibilité d’avancer librement dans sa propre connaissance en accédant par lui-même au savoir. La « culture générale » est donc la fille de cette « culture scolaire » constituée par des savoirs universels, connaissances scientifiques, patrimoine littéraire, références historiques sur la civilisation européenne (dans ses dimensions gréco-romaines et chrétiennes) en général et sur la France en particulier.

Saint-Marc Girardin, célèbre critique littéraire du XIXe siècle, écrivait : « Je ne demande pas à un honnête homme de savoir le latin. Il me suffit qu’il l’ait oublié. » C’était, en quelques mots, rappeler que le savoir structure l’esprit, et que cette culture générale que l’on réduit volontiers à des réponses cochées dans un QCM sert à penser, à lire le monde, pour espérer le changer. Un démenti cinglant aux clones de Richard Descoings qui peuplent désormais les partis politiques de tous bords, et dont la vision du monde se réduit à une opposition entre vilains héritiers d’une culture bourgeoise élitiste et gentils jeunes « issus de la diversité » dont il faudrait enfin « reconnaître » l’identité et la culture spécifique. En transformant le concours de Sciences Po en Star-Académie, son directeur ne fait qu’entériner l’abandon par une partie des élites de l’idéal des Lumières, fondé sur l’accès de tous à un savoir universel. Ne subsisteront dans notre société « de la connaissance » (on ose un éclat de rire) que des techniciens hyper-spécialisés et des gentils animateurs capables de se vendre dans un entretien en forme de speed-dating.
Cette culture générale qui semble tant déplaire aux élites postmodernes n’est autre que le fond, sans lequel la forme, cet oral paré de toutes les vertus, est une coquille vide. Les jeunes gens qui sortent de notre École avec une tête bien vide, mais parfois bien enflée, découvriront rapidement la nature de la tromperie : on leur a donné la parole sans leur donner les mots.[/access]

Attention aux armées rouges !

10

On a bien vu à quel point l’ensemble de la société française, ou en tout cas l’image que veulent bien nous en renvoyer les médias, a été choqué par l’irresponsable proposition de François Hollande d’imposer à 75% les personnes gagnant plus d’un million d’euros par an. Et encore, heureusement que ce n’est pas Jean-Luc Mélenchon qui est en tête de la gauche car sinon, ce serait lui qui se serait retrouvé dans le collimateur avec son délire de partageux. Le programme du Front de Gauche propose en effet de fixer comme revenu maximum 30 000 euros par mois, c’est à dire 320 000 euros par an, somme au-delà de laquelle le fisc prendrait tout. En fait, pour qui veut bien raison garder, il ne s’agit que d’appliquer en France les recommandations de la Confédération européenne des syndicats (CES) qui préconise un écart maximal de 1 à 20 entre les salaires au sein d’une même entreprise.

Tout de même, on voit bien du côté des gens sensés que tout cela est irréaliste dans des démocraties libérales comme les nôtres. Imagine-t-on des écarts aussi faibles et donc aussi peu motivants pour les cadres dirigeants ? Eh bien, il semble que oui. Il semble même que des organisations cryptocommunistes appliquent déjà cette règle en sous-main et tendent dangereusement vers l’égalitarisme le plus sordide. Ainsi en va-t-il pour l’US Army où un général gagne tout juste 6,5 fois plus qu’un soldat. Mais la pire de toutes, nous sommes au regret de vous l’annoncer, c’est l’Armée de Terre française où cette différence n’est que de 5,5. Et vous voulez gagner des guerres dans ces conditions-là ?

Occupy WC !

8

La mondialisation n’a pas que des mauvais côtés : les féministes en panne d’inspiration qui ici n’ont rien trouvé de mieux que de s’en prendre à un mot, l’élégant « mademoiselle », pourront, pour enfoncer de nouvelles portes fermées depuis trop longtemps au nez et à la barbe des femmes, s’inspirer de leurs camarades chinoises. Ces indignées du bout du monde, plutôt que de s’attaquer à des points de détails tels que l’infanticide féminin ou la polygamie de fait qui sévit dans une bonne partie des classes supérieures de ce pays, ont choisi de s’en prendre au vrai scandale qui frappe la Chine ainsi que d’autres pays du monde : l’inégalité devant les toilettes.

Nous avons tous constaté à quel point, dans certaines circonstances, les queues s’allongent devant les toilettes des femmes, quand du côté des hommes on peut sans attendre se soulager. La faute à qui ? « A la nature » répondront peut-être les Occidentaux les mieux aveuglés par des millénaires de justification judéo-chrétienne de la domination culturelle de l’homme sur la femme. « A la politique » rétorquent les féministes chinoises, éclairées par des décennies de maoïsme et des millénaires de confucianisme. C’est ainsi qu’est apparu ces derniers mois à Pékin le mouvement « Occupons les toilettes des hommes », pour protester contre cette discrimination intolérable et flagrante entre les deux sexes. Il s’agit pour les étudiantes à la tête de ce mouvement qui fait tâche d’huile partout en Chine, d’occuper elles-mêmes, à grand renfort de pancartes réclamant plus de cabines pour les femmes, les toilettes des hommes laissées scandaleusement libres par le sexe sinon fort, du moins continent.

Pas question pour l’instant pour le gouvernement de réprimer ce mouvement en faveur de l’égalité urinaire. Plusieurs journaux officiels ont relaté l’action des suffragettes des toilettes avec une bonhomie tranquille et une bienveillance amusée, voire légèrement condescendante, allant même jusqu’à citer des chercheures officielles soulignant qu’il ne s’agissait pas seulement d’une question de « genre », mais aussi d’un enjeu de santé publique : des femmes seraient touchées en Chine par des maladies urinaires liées à une attente trop longue.

Nos bons éditorialistes nous promettaient début 2011 une « contagion  » vers la Chine. On nous annonçait le « Printemps arabe » comme un prélude au retour gagnant du Printemps de Pékin. Un an plus tard, le « Printemps arabe » est partout affublé de guillemets et le nouveau « Printemps de Pékin » se fait plus que jamais attendre. Mais voilà qu’après s’être attardé, entre autres « lieux emblématiques », Place Tahrir, Puerta Del Sol et à Wall Street, le mouvement global d’occupation repasse enfin Place Tiananmen, quoique sous une forme cette fois-ci assez bénigne pour le pouvoir, et dans des effluves moins attrayantes qu’en Tunisie. On préfèrerait bien sûr que les femmes chinoises remplissent les urnes et occupent les isoloirs plutôt que les urinoirs. Mais pour le coup, nous devrons attendre : des lieux emblématiques aux lieux d’aisance, se dessine le trajet tragi-comique du mouvement global d’occupation. En s’échouant dans les toilettes pékinoises, le droit à l’occupation de tout et n’importe quoi est intronisé, si l’on ose dire, nouveau droit de l’homme -et de la femme- sans faire avancer beaucoup la cause de qui que ce soit.

Rachida Dati, un boulet pour Sarkozy ?

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J’ai assisté il y a quelques jours au meeting de Nicolas Sarkozy à Lille. Le sujet abordé etait le travail. L’idée forte, c’est qu’il ne faut pas partager le travail, il faut travailler davantage. Je suis pour. Et je ne suis pas le seul : la salle est bondée et la chaleur extrême, au propre comme au figuré. Il est 18 heures et l’ensemble de l’UMP attend avec impatience le discours de son chef. Mais auparavant, place aux amuse-gueule. D’abord le député-maire de Lambersart, Marc-Philippe Daubresse. Figure emblématique de l’alliance du centre et de la droite dans le Nord, sa disponibilité, sa proximité ont beaucoup fait pour une politique plus humaine donc plus efficace également

Cependant à l’UMP, il faut concilier avec des perspectives bien différentes. Marc Philippe Daubresse annonce l’arrivée de Rachida Dati au micro. Bottes rouges Louboutin à talons hauts, tailleur smoking noir, sans doute son idée de la sobriété. Mais passons…

Là où ça coince vraiment, c’est que Rachida n’a pas choisi le bon sujet de discours, ni la bonne région. Elle pourrait nous parler brièvement de son rôle au conseil de Paris, de ses activités au Parlement Européen, au lieu de ça, elle s’égare et choisit de discourir à sa façon sur le travail. Ce qui donne, sans rire « Sur ces terres du Nord-Pas-de-Calais, il y a le mineur de Lens, le tisserand de Roubaix et l’ouvrier de Boulogne […] comme moi ils savent ce que procure le travail en récompense de nos efforts. »

Entendre Rachida Dati se comparer aux ouvriers et prolétaires du Nord-Pas-de-Calais laisse la foule quasi muette. On a la colère rentrée par chez nous.

Au-delà de l’autosuffisance de Madame Dati, de son extrême prétention à s’élever en tant que modèle de réussite républicain, quelque chose cloche. Elle est le reflet de cinq années de présidence, qui danse une fois en direction du peuple, une autre fois en direction d’une nouvelle noblesse, celle de l’apparat et de l’image. Comment réveiller la France des oubliés après la prestation de Rachida Dati ?

J’ai beau savoir pour qui je voterai au premier et au second tour, je constate, au vu des images télé, que le même soir le discours de François Hollande au Mans, sur le même thème avait plus de tenue. Le public était plus attentif. Rien de rutilant, au contraire. Une atmosphère de travail et de construction. Les miens devraient en prendre de la graine.

Rachida Dati, quant à elle, pourra se plaindre d’avoir été incomprise, bafouée, martyrisée sur le socle du mérite républicain, plus personne ne pourra la croire.

Dette partout !

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Referendum par-ci, referendum par là, en ce début de campagne. C’est un peu comme pour le sexe, c’est ceux qui en parlent le plus qui en font le moins. En plus, si c’est pour voter contre les chômeurs et les immigrés, ça ne m’intéresse pas tellement, pour tout dire. Entre parenthèses, le referendum contre les feignasses assistées que sont les chômeurs risque d’être un être plus ric-rac que prévu puisque, d’après Les Echos, 45,7% des individus nés entre 1960 et 1979 ont déjà été au chômage, selon les chiffres du ministère du Travail publiés la semaine passée. A vue de nez, ça veut dire qu’il doit être compliqué de ne pas trouver une famille française qui, de près ou de loin, n’a pas un ou plusieurs chômeurs dans son entourage. Autrement dit, à la question : « Pensez vous que les chômedus soient des cossards de première bourre qu’il faut remettre au turbin de gré ou de force ? », même si vous aimez moyennement votre belle-sœur qui n’a rien retrouvé depuis la fermeture de Moulinex, il va être humainement compliqué de répondre par l’affirmative.

De toute façon, le seul referendum qui aurait pu intéresser les Français, quitte à attendre après les élections, quel que soit le nom du prochain président, c’est celui sur le MES, le Mécanisme Européen de Stabilité. Manque de chance, le Sénat vient de la ratifier, un sénat de gauche, faut-il le préciser, juste après l’Assemblée nationale de droite. On voudrait faire croire que la vie parlementaire française se résume à une chambre d’enregistrement des décisions du capitalisme via la Commission de Bruxelles, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.
Le MES est un genre de machine à voyager dans le temps pour vous imposer la même politique économique (rigueur pour les peuples afin de maximiser les profits des marchés) pour mille ans. Il faut désormais bien comprendre que le capitalisme veut s’assurer du futur et écrire l’histoire du futur. Ainsi, si vous avez l’impression de vivre dans un présent perpétuel comme nommait fort justement Guy Debord ce temps coagulé par la marchandise, la Dette n’y est pas pour rien.

Quand on force en effet une nation souveraine à rembourser une dette non remboursable, comme la dette grecque, le créancier ne saigne pas seulement à blanc les populations d’aujourd’hui en s’asseyant au passage sur les souverainetés démocratiques. Il décide aussi de contrôler l’avenir sur des décennies, des générations. Il fait littéralement sortir les peuples de l’Histoire en interdisant de fait les ruptures, les choix alternatifs, les « autres politiques » comme on disait encore du temps de Philippe Seguin.

Le temps a été volé, une fois pour toute et il est devenu la propriété de celui qui prête l’argent. Le phénomène n’est pas nouveau et la perversité de ce mécanisme avait été violemment condamnée par l’Eglise, qui dès le Moyen Age avait saisi le sens de cette captation métaphysique du temps que représentait le prêt avec intérêt. Jacques Le Goff, dans La bourse et la vie, économie et religion au Moyen-Age, résumait ainsi ce phénomène encore limité et la perception qu’en avaient les contemporains :  » Que vend l’usurier sinon, en effet, le temps qui s’écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec intérêts? Or le temps n’appartient qu’à Dieu. Voleur de temps, l’usurier est un voleur de patrimoine de Dieu.  »
Les Irlandais, comme souvent, on vient de l’apprendre, veulent résister à ces traités imposés en catimini pour verrouiller l’avenir. Ils viennent de décider…d’un referendum ! Cela donnerait presque envie de se faire naturaliser irlandais, pays de Joyce, des grandes rousses, de la Guinness, du Bushmill Malt, de Ken Bruen qui est un des meilleurs auteurs contemporains de roman noir, et patrie d’adoption de notre cher Michel Déon qui nous a si souvent promenés en taxi mauve dans les alentours de Tynagh.

Mais ne soyons pas dupes, ils finiront par céder comme les autres, comme les Danois, par exemple. Il suffira de reposer la question quelques temps plus tard, ou de la formuler différemment, ou de leur accorder quelques concessions minimes et on pourra à nouveau écrire le futur tel que le souhaite la finance. Dans 1984, il était question de constamment récrire le passé pour rendre contrôlable et acceptable le présent. Aujourd’hui, dans le monde de la Dette, il s’agit de contrôler l’avenir pour le réduire à une éternelle domination, celle qui fera notamment oublier que si l’exercice de la sécurité sociale est en 2011 déficitaire de 18 milliards, le CAC 40, lui, pour la même année, dégage 90 milliards de bénéfices. Et que cela ne choque plus personne. Dans 1984, Orwell faisait dire à O’Brien, le policier politique qui torture Winston et Julia qu’il fallait imaginer l’avenir comme une botte écrasant un visage, pour l’éternité.

Nous en sommes là.

Qui veut taxer les millions ?

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Sylvain Gouz débattent du projet de réforme fiscale de François Hollande.

Moins de deux mois avant le premier tour, du haut de ses 16 points d’écart avec le « sortant », François Hollande a jugé indispensable de donner corps à son grand projet de réforme fiscale avec une mesure-phare : une tranche d’imposition supplémentaire pour les plus hauts revenus. Très peu des Français sont directement concernés, peu d’argent sera récolté et la vision d’ensemble, la logique interne à cette mesure échappe à un de ses plus proches conseillers économiques. En revanche le candidat rassembleur désigne clairement l’ennemi : les riches. Le socialisme retrouve ses origines primitives : pour aider les petits y a qu’à aller chercher l’argent dans les poches des gros.
Que Jérôme Cahuzac, chargé du projet de budget de Hollande, soit tombe des nues quand Yves Calvi lui annonce la dernière mesure de son candidat – 75% d’impôts pour la tranche située au-delà d’un million par an — prête à sourire mais n’est pas le plus grave. Ce genre de cafouillages arrive toujours dans une campagne, et tombe souvent à point nommé pour réveiller l’électeur un rien assoupi. Non, le vrai problème, c’est que Cahuzac n’a pu cacher son désaccord… On ne saurait le lui reprocher : son candidat qui n’a que le mot cohérence à la bouche a sérieusement manqué de cohérence économique. C’est le fond de l’affaire.

Que les lecteurs de gauche se rassurent, si la cohérence économique et sociale n’est pas vraiment au rendez-vous, sa logique politique est implacable. Le pays est en colère et la meilleure façon de s’adresser aux millions de déçus du sarkozysme est de leur désigner un bouc émissaire. Tant pis si les chiffres n’ont pas de sens précis. Hollande a choisi 75% mais cela aurait pu être 60%, 70% ou, pourquoi pas pendant qu’on y est, 80%. Il faut croire que les multiples impairs de 25 sonnent plus sérieux que les autres chiffres, puisque 24 heures plus tard, le président choisira lui de fixer à 25 % l’espérance de gain salarial des profs amateurs d’heures sup…
Quant au seuil de la nouvelle tranche, le chiffre rond et symbolique du million a une seule fonction : pointer du doigt les méchants millionnaires (sauf Yannick Noah qui aime les gens, et puis aussi Zidane et Jean Dujardin qui ont bien du talent).

C’est bien de parler d’Economie aux Français. Encore faut-il essayer de ne pas avoir comme seul référent théorique le Père Noël. Et comme seule méthodologie les yaka et les fokon. Ainsi, concernant les déclarations péremptoires des uns ou des autres les niches fiscales, nous avons déjà démontré ici que l’annulation d’un dispositif, au lieu de rapporter immédiatement 100% du prétendu manque à gagner à l’Etat, modifie le comportement des acteurs économiques et pourrait même entraîner des coûts supplémentaires. C’est le genre de chose qu’on apprend partout, y compris à l’ENA.
Cela n’empêche pas François Hollande de nous resservir sur l’impôt le même raisonnement pour élève de petite section de maternelle. Il aurait dû mieux écouter la représentante des buralistes du Gard qui, lundi soir dans Paroles de candidats sur TF1, décrivait les effets pervers de l’augmentation du prix du tabac. Parfois, lorsque les intentions sont bonnes et rejoignent le simple bon sens (le prix élevé des cigarettes découragerait les fumeurs, améliorerait à la santé publique tout en renflouant les caisses de la sécu), la réalité se plait à les démentir. Ainsi, au-delà d’un certain seuil — impossible à prévoir — toute augmentation supplémentaire nuit. La contrebande devient rentable, les buralistes sont de plus en plus visés par les braqueurs et le nombre de fumeurs cesse de baisser. Eh bien, avec les impôts c’est pareil ! Personne ne peut supporter une taxation à 75 % voire plus et encore moins d’être systématiquement montré du doigt comme ennemi de la nation.

Pour toutes ces bonnes raisons, les Cahuzac du Parti Socialiste vont probablement ramener leur candidat à la raison et, comme avec son ancien meilleur ennemi, la finance, François Hollande trouvera l’occasion de rassurer les riches. Mais après le scrutin, cette fois…
Bref, ç’aurait pu être un grand chantier et c’est un grand foutoir. Au lieu d’une réflexion novatrice sur la fiscalité, source de recettes pour l’Etat mais aussi outil important de lutte contre les inégalités excessives et levier stratégique pour encourager l’activité économique, nous nous retrouvons avec une phraséologie de lutte des classes digne de Georges Marchais (qui lui aux moins n’essayait pas d’envoyer en douce des messages rassurants aux traders de la City). La stratégie est donc claire: désigner face caméras à la vindicte populaire des salauds de série Z pour caresser les passions les plus tristes de l’électorat. Dix minutes plus tard, dans une autre émission, on ira dénoncer le populisme éhonté de Marine Le Pen l’inconsistance programmatique de François Bayrou, le manichéisme diviseur de Nicolas Sarkozy ou le dogmatisme économique de Jean-Luc Mélenchon, quatre défauts politiques bien réels et bien français que le million de Hollande résume parfaitement à lui seul…

Fiers de ne rien savoir

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Qu’aucun d’entre nous ne sache faire des vers latins, que nous ayons tous oublié (ou jamais connu) le dur rythme des dactyles et des spondées (avec parfois trochée à la fin) est une évidence. Au point que nul ne songe à s’en étonner, ni même à militer pour qu’elle redevienne sujet de discussion, et que l’idée que l’honnête homme ne puisse être reconnu tel que s’il sait Horace et Thucydide aussi bien que Tacite, Virgile et Cicéron est farfelue. Ne parlons même pas de Porphyre et d’Épictète. Il est heureux que notre monde ne se formalise pas de telles carences, dit la vox populi contemporaine. Voire.

La dissolution de la culture commune est elle-même un lieu commun, et nous ne prenons ici l’oubli du latin que comme exemple très particulier : cet oubli n’étant peut-être pas le plus important, il est pourtant symptomatique en tant qu’il est le plus achevé. La foi en l’inutilité de cet enseignement est la chose la mieux partagée de ce monde. Est-ce que cela donne un travail ? Est-ce que cela rend plus performant ? Est-ce que cela augmente le sex-appeal ? Est-ce que cela rend riche et célèbre ? Est-ce que c’est bon pour la planète ? Est-ce que ça résoudra la crise ? Est-ce qu’on ira sur la lune avec un Gaffiot ? Non, mille fois non.[access capability= »lire_inedits »]
Aussi la culture démocratique qui, depuis quarante ou cinquante ans, je ne sais plus trop, a remplacé l’éducation républicaine, a rapidement fait un sort à ce cœlacanthe qui faisandait les eaux délicieuses de l’apprentissage de tous par tous. Notons qu’il n’est pas plus compliqué de décliner ses rosa rosae en sixième que de comprendre le théorème de Pythagore. Ce n’est donc pas une supposée difficulté intrinsèque qui a guidé la nuit de cristal de la culture. C’est la conviction collective que ce n’était plus bandant.

Les racines de la déculture sont trop nombreuses, variées, sinueuses et finalement lointaines pour que nous nous étendions sur leurs illécebrances et leurs blandices, comme dit si bien Verlaine[1. Dans « Pauvre Lélian », célèbre chapitre des Poètes maudits qu’il se consacre, Verlaine évoque ses « livres où le catholicisme déploie sa logique et ses illécebrances, ses blandices et ses terreurs ». Le bon Littré ne connaît pas illécebrances, seulement illécèbre, « genre de plantes de la famille des paronychiées ». On en déduira donc ce que l’on veut, à moins d’être botaniste. Les blandices désignent évidemment ce qui charme et réjouit les sens.]. Ce qui, cependant, mériterait une réflexion approfondie est le nouveau paradigme mondain qui exclut de facto la personne supposée cultivée des lieux du débat. Certainement, Socrate a bu la ciguë : ce n’était pourtant pas à cause de sa science, mais de sa subversion politique. Diogène dormait dans son tonneau parce qu’il l’avait choisi. La situation présente nous ramène plutôt au cas de Boèce[2. Philosophe latin du VIe siècle, Boèce connut successivement les faveurs de Théodoric, roi des Ostrogoths, et, contrairement à Jacques Attali, la disgrâce qui lui coûta la vie après d’abominables tortures.] ou de Sidoine Apollinaire [3. Sidoine, évêque d’Auvergne au Ve siècle, prononça un immortel discours devant les Bituriges, introuvable depuis 1836, avant d’être victime des Wisigoths, ce peuple au sang chaud. Plus doué que Boèce pour la négociation, il parvint pourtant à les amadouer et en réchappa in extremis.], géants sur-instruits égarés dans un monde de brutes, qui parlent une langue que non seulement plus personne ne comprend mais que surtout nul ne veut ouïr.

Les places publiques que sont la télévision, la radio ou Internet bruissent à chaque instant de la dernière étude scientifique dont les résultats stupéfiants nous enseignent le nombre de litres d’urine produits par un être humain de sa naissance à sa mort et le nombre de points perdus par Nadal face à Federer dans les douze derniers quarts de finale de Master 1000 qu’ils ont disputés ensemble. Rien qui ne soit compté, mesuré, décrit, classifié et numérisé. Tout citoyen décent est incollable sur le boson de Higgs, et capable de professer à HEC sur la baisse tendancielle des taux de profit. La belle affaire. Ce monde se présente comme une immense accumulation de savoirs. Savoir n’est pas connaître, et connaître encore moins comprendre. Aussi, quand un hurluberlu s’aventure à réfléchir sur un plateau sur ce que pourrait être, au hasard, la nature humaine, immédiatement on le met en demeure de fournir des chiffres et des faits, parce que faut pas déconner ! Alain Finkielkraut n’est devenu un véritable bon client médiatique que le jour où il a bien voulu se mettre à parler enfin de choses passionnantes, comme l’immigration. Personne ne l’aurait invité à causer de Péguy aux heures de « grande écoute ». Millet ou Camus ont été victime de la même injustice, et même si je les soupçonne de goûter un plaisir certain à cette méprise, leur œuvre véritable en fera les frais. Notre bon Muray n’a jamais fait recette avec son Rubens. Tout juste si Jerphagnon et Girard ont eu le droit, à 90 ans sonnés, de se montrer à l’air libre.

Aussi cette expulsion de la culture − qu’on appelle « grande » pour mieux la moquer alors qu’elle n’était que commune − hors du forum est-elle plus qu’inquiétante : elle révèle ce qu’il y a de pourri au fond de notre royaume. Ce qu’il y a de pourri, c’est que la discussion, le débat, la disputatio ne cherchent plus, comme dans les anciens humanismes, à connaître ce vertige qu’est l’homme, à imaginer ses fins, à éventuellement les décrire, à forger les moyens en donnant le sens : le divertissement seul a libre cours. Rien de neuf, rétorquera-t-on : sauf qu’à l’époque de Pascal, non seulement Molière n’était pas uniquement un farceur mais un expert en humanité, mais encore le bouffon s’effaçait dans l’ordre social derrière le moine ou l’érudit. Aujourd’hui, la seule question sérieuse est, selon la classe sociale : « Que va-t-on manger ce soir ? » ou « Y aura-t-il de la neige à Courchevel ? ». Ce qui révèle précisément qu’il n’y a plus de classes, sinon économiques, avec la même anticulture pour tous.

Sois riche et tais-toi. La culture, il y a Wikipedia pour ça.[/access]

Sarkozy veut lancer un vaste programme de travaux publics !

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J’ai attentivement écouté le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Montpellier et consacré à l’Ecole. Sur l’éducation en question, pas grand chose à signaler à part le fait que j’ai bien cru qu’il allait réhabiliter Madame de La Fayette mais qu’il y avait renoncé – la pudeur sans doute. Cette ode à la Culture aurait sans doute été plus crédible si l’orateur n’était pas celui qui avait donné les clefs de la réforme du lycée à Richard Descoings et qu’il n’avait pas personnellement veillé à bouter la culture générale hors de la plupart des concours administratifs. De même comment le croire lorsqu’il s’est dit opposé à la suppression des notes alors que le député Grosperrin a fait de ce combat l’alpha et l’oméga de son action au secrétariat national UMP aux politiques éducatives ? Comme d’habitude, les discours sont joliment écrits lorsqu’on cause République, mérite, et travail mais l’expérience, elle, rend lucide quant aux actes sur le terrain.

Mais le candidat-président a aussi sa mesure-phare, celle qui doit décoiffer. Il s’agit de proposer aux professeurs du secondaire d’être présent huit heures de plus dans leur établissement afin de pouvoir, notamment, rencontrer davantage les élèves, leurs parents, en échange d’une augmentation de 25 % de leur traitement. On croit la mesure révolutionnaire. Elle est juste une resucée de ce que proposait Ségolène Royal en 2007, laquelle était d’ailleurs plus ambitieuse puisqu’elle proposait, sous les lazzis de ses amis socialistes, d’obliger les profs à être présents 35 heures. Le candidat Sarkozy ne se voile pas la face. Afin que l’enseignant puisse faire ce travail, il lui faut un bureau car, précise t-il, « tout ne peut se faire dans la classe ».

Près de 400 000 bureaux doivent donc être construits dans les collèges et lycées afin de permettre cette réforme. Nicolas Sarkozy ne précise évidemment pas que ce sera aux départements, en charge de la construction des collèges, et aux régions, en charge de la construction des lycées qui devront procéder à ces gros chantiers. Un collège de 500 élèves par exemple, devra compter une quarantaine de bureaux soit un petit bâtiment supplémentaire avec tout le mobilier et équipement informatique qui vont avec, sans compter les futures dépenses supplémentaires en terme de viabilisation (électricité, chauffage) et d’entretien (embauche de personnels pour le nettoyage et la maintenance).

C’est donc bien un vaste programme keynésien d’investissement public par le bâtiment qui a été annoncé à Montpellier. Les collectivités territoriales, qu’on jugera sans doute trop dépensières dans un prochain discours consacré à la réforme territoriale ou à la dette, en seront les pivots. Personnellement je ne suis pas philosophiquement opposé à ce genre de recettes économiques à base d’investissement public.

Mais vous croyez qu’Angela est au courant ?

Actualisation : Il semble que Berlin ait appelé dans la nuit, affolée. Entre deux parties de sudoku, Wolfgang Schaüble, aurait pris connaissance du grand programme rooseveltien de Nicolas Sarkozy et prévenu Angela Merkel laquelle, furibarde, n’aurait pas été très tendre avec le candidat de l’UMP. Du coup, ce matin, la porte-parole de la campagne Nathalie Kosciusko-Morizet a profité d’un tchat sur le site de campagne pour rectifier le tir : « Nicolas Sarkozy propose donc qu’on aménage des espaces de travail, pas forcément un bureau pour chacun, mais un espace organisé (un bureau partagé pour quelques enseignants ou un open space avec des box pour pouvoir recevoir). En tous cas un espace mieux organisé que les salles des profs actuelles. » Voilà qui, à défaut de rassurer Angela Merkel, amusera beaucoup ceux qui connaissent la configuration des nombreux établissements neufs ou restructurés depuis vingt-cinq ans par les collectivités locales.