Accueil Site Page 2740

C’est la crise (suite) : Comme un pont sur l’eau trouble d’une rivière bosnienne

Policier n’est pas un métier facile. Il faut subir la guerre des polices, les estafettes vieillissantes qui ne font pas rêver les femmes, et l’alcoolisme chronique de son commissaire divisionnaire. Il faut aussi subir la population. Ainsi, nous apprennent nos confrères du Populaire du Centre… « Dimanche vers 4 h 30 du matin, de passage place Blanqui à Limoges, les policiers ont interpellé un homme de 38 ans qui commençait à débiter à la hache un poteau en bois d’éclairage public. Il a expliqué avoir voulu récupérer du bois pour se chauffer. » Fortement alcoolisé, l’aventurier a été placé en dégrisement. Il sera convoqué ultérieurement. Les services de la mairie de Limoges ont déposé une plainte. C’est la crise.

Hors des frontières de l’hexagone, la situation n’est pas plus brillante, loin de là. En Croatie on savait depuis longtemps que « qui vole un œuf vole un bœuf ». On sait désormais que « qui vole un bœuf vole un pont ». En effet, l’AFP nous apprenait il y a quelques semaines le cas du vol pur et simple d’un… pont : « Après des plaques d’égout et des gouttières, un trafiquant de ferraille bosnien de Brcko (nord-est) a volé un pont de fer pour revendre le métal sur le marché illégal. » Un pont qui, d’ailleurs, avait été construit par des habitants de la localité, avec d’anciens rails de chemin de fer mis au rebut…

Et comme on ne cesse de nous rabâcher qu’en période de crise, le bon citoyen aura à cœur de recycler…

Avraham Yehoshua : un Etat binational serait un cauchemar

25

yeoshua israel gaza

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

À maintes reprises, vous vous êtes exprimé sur le danger d’un État binational de facto si cette situation figée devait persister.

Ce serait un cauchemar.

Pourquoi ? De bons esprits pourraient vous rétorquer qu’à l’ère moderne, le monde tend, au contraire, au mélange, à la coexistence des diversités…

Parce que ce sont deux peuples fondamentalement différents. Du point de vue de la religion, de l’Histoire, de leurs rapports avec l’étranger, que sais-je ? Je veux bien que cette idée soit moderne, mais pourquoi aujourd’hui l’Écosse veut-elle se séparer du Royaume-Uni ? Moi, je veux que les Palestiniens possèdent leur État, leur passeport, et chacun chez soi…[access capability= »lire_inedits »]

En Europe, ce « chacun chez soi » sonne un peu étrange, en ces temps d’unification !

Ah bon ? Certes, la Communauté européenne existe, mais je constate que partout, on continue à se diviser : la Tchécoslovaquie, l’ex-Yougoslavie, voire la Belgique. Sans même parler de l’ex-URSS. Et nous, nous commencerions, nous, deux peuples en lutte inexpiable depuis des décennies, à nous unir ? Je ne dis pas qu’à un horizon plus ou moins éloigné, ce soit impossible. Si une confédération entre Israël, la Palestine et la Jordanie demeure, aujourd’hui, de l’ordre de l’utopie, rien ne dit que, demain, les passions retombées, ce soit irréalisable.

Revenons sur la récente semaine sanglante entre Gaza et Israël : vous avez manifesté beaucoup de colère, au point que certains de vos propos concernant le traitement de la population de Gaza parus dans la presse italienne[1. Voir interview dans La Repubblica, 15 novembre 2012.] ont prêté à controverse.

Je veux être précis : mon propos visait à rappeler que je suis avant tout contre les « assassinats ciblés ». Car la pensée sous-jacente à cette politique, c’est : d’un côté, il y a des gens bien et, ici ou là, des gars mauvais. Alors, on va les liquider. Non, désormais, Gaza est un État…

Mais Gaza subit un blocus…

D’accord, mais pourquoi l’Égypte lui impose-t-elle aussi un blocus ? Pourquoi ne lui a-t-elle pas ouvert les passages vers le Sinaï ? Quatre-vingt millions d’Égyptiens auraient peur d’1,5 million de Gazaouis ? Mais ce sont vos frères ! Maintenant, Gaza déclare : « Je suis l’ennemi absolu d’Israël, je hais Israël, Israël ne doit pas exister. » Et je devrais, moi, lui fournir sa nourriture, son essence, son électricité ? Ça, c’était la situation antérieure. Or j’en suis parti, les colonies de Goush Katif ont été démantelées, l’armée a disparu. Désormais, vous avez un gouvernement, une responsabilité, un territoire…

Qui dépend d’Israël pour son électricité, ses télécommunications, etc.

Je ne vois aucun problème à les leur fournir. Mais une question me taraude, taraude tous les Israéliens : « Pourquoi tirez-vous sur nous ? » Pourquoi ? C’est la question capitale. Et, pendant que vous tirez, vous croyez que nous allons rester les bras croisés ? Vous permettre d’introduire d’autres missiles ? En face de nous, nous avons un État ennemi et non des « terroristes ». Je le répète, je suis contre les « assassinats ciblés » de tel ou tel terroriste.
Mais je veux rendre au Hamas sa pleine responsabilité, y compris sur sa population. Et, dans ce cas, je suis disposé à négocier avec le Hamas[2. Voir la tribune d’A.B. Yehoshua, Libération, 28 novembre 2012.]. Parlons de tout : dites ce que vous voulez, je vous dirai ce que je peux concéder. De la même manière, nous avons conclu un accord d’armistice avec la Syrie, après la guerre de Kippour, et il a été respecté. Sans parler de l’Égypte ou de la Jordanie.

Je ne vous demande pas de reconnaître la légitimité d’Israël mais de conclure des accords sur des sujets particuliers. J’estime que c’est la population palestinienne qui souffre de cette situation, et non les extrémistes en son sein. Pour ne pas être captifs de cette situation absurde d’avoir à alimenter en vivres et en électricité un adversaire que je me refuse de traiter de « terroriste » et que je qualifie d’« ennemi », je souhaite, en même temps, que nous commencions à discuter avec lui. On ne discute pas avec un terroriste. Mais avec qui d’autre qu’un ennemi doit-on, peut-on, discuter ?

Au détriment de l’Autorité palestinienne ? Reconnaissez qu’Israël n’a pas fait grand-chose pour soutenir la  politique non-violente de Mahmoud Abbas…

Sans nul doute. Nous n’avons rien fait pour le légitimer.

Comment sortir de cette paralysie politique avec les Palestiniens, alors que tout laisse prévoir un triomphe de la droite aux prochaines élections israéliennes ?

Il faut comprendre que Gaza a contribué en grande partie à la droitisation de l’opinion israélienne. Encore une fois, que voulez-vous répondre à l’homme de rue qui s’étonne : « Nous avons quitté Gaza, et ils nous tirent dessus. » Je sais bien qu’il existe à Gaza, une rivalité entre les différents groupes qui jouent à qui se montrera le plus patriote contre Israël. Mais, moi, je devrais en payer le prix ?  C’est pourquoi nous devons mettre fin à cette situation malsaine. Aussi, si nous devons avoir un accord avec les Palestiniens, cela ne peut se faire avec une entité divisée en deux : le Hamas doit être partie prenante d’une décision nationale pour accepter un accord sur la base des anciennes lignes d’armistice qui ont prévalu jusqu’en 1967. Malgré sa récente reconnaissance internationale, Mahmoud Abbas ne pourra pas négocier seul  avec Israël et accepter les concessions indispensables à un compromis historique.[/access]

Rétrospective, A.B. Yehoshua (Grasset/Calmann-Lévy), 22 euros.

*Photo : mtkr.

Najat Vallaud-Belkacem : un flic à la maternelle

Il est quelquefois des moments magiques ou l’absurdité devient un spectacle grandiose et où la connerie rayonne comme un soleil, dissipant la grisaille et chassant la dépression hivernale. Du lointain s’élève l’appel ancestral, la mélopée sacrée, celle du chant des andouilles ! Alors, émerveillés, le cœur tremblant et les bras ouverts, nous accueillons avec bonheur la jactance nouvelle, celle qui nous tire des larmes de rire et de reconnaissance. Ô grandeur des imbéciles ! Ô miracle toujours renouvelé ! Najat Vallaud-Belkacem a parlé !

Mais de quoi s’agit-il ?

De la création du comité interministériel aux droits des femmes et à l’égalité professionnelle, rien de moins. Et dans ce cadre, du lancement par Najat Vallaud-Belkacem de l’initiative « ABCD »[1. Qui s’inspire de l’initiative « 1234 » initiée il y a quelques années par les Ramones.], en collaboration étroite avec Vincent Peillon. S’agit-il du retour à la méthode syllabique et de la lutte contre l’illettrisme ? Pas du tout, c’est complètement dépassé tout ça ! Le combat à mener ici est beaucoup plus essentiel. Il s’agit de faire comprendre aux enfants, dès la grande section de maternelle, les différences de genres entre les individus et de les sensibiliser aux stéréotypes sexistes aux violences faites aux femmes et à l’égalité professionnelle. Très motivé par le projet, Vincent Peillon a déjà décrété que l’année 2013 sera l’année de l’égalité à l’école. Il faut dire qu’entre la dépénalisation du cannabis et la résurrection du « Comité Economie Emploi », en état de mort clinique depuis l’ère Jospin, Peillon est de tous les dossiers d’outre-tombe. Je ne sais pas s’il aura assez de casseroles pour réchauffer tous les plats mais je propose déjà qu’on rende hommage à son action en le baptisant « Reanimator ». En tout cas par les temps qui courent, ce sont les morveux qui doivent faire la tronche. Entre le Nutella taxé à 300% et le gouvernement qui vient leur expliquer dès 4 ans qu’ils sont des porcs sexistes en puissance, ce n’est pas la fête tous les jours en grande section maternelle !

Et comme un malheur ne vient jamais seul, voilà que la directrice d’une école maternelle de Montargis dans le Loiret a décidé d’interdire l’accès de son école au Père Noël sous prétexte de respecter le principe de laïcité et les croyances de chacun. Quelqu’un aura-t-il la bonté d’expliquer à cette passionaria laïque que le Père Noël nous vient de Scandinavie et s’inspire plus de la mythologie nordique que des Pères de l’Eglise ? (non, Saint Augustin n’a jamais porté de hotte, et il vivait sous des latitudes un peu trop chaudes pour la combinaison rouge et blanche doublée en poil de renne). Je prends la liberté de lui indiquer au moins la page wikipedia qui évitera qu’elle ne confonde l’an prochain le Coca-Cola avec l’eau bénite et les ours blanc avec des évêques et n’interdise dans son école les images de plantigrades susceptibles de heurter la sensibilité des familles musulmanes.

Et en parlant de Noël, la cerise sur le gâteau, ou plutôt l’étoile sur le sapin, ce sont nos amis belges qui la plantent et nous aident à nous sentir moins cons seuls en Europe. Cette année à Bruxelles, Noël ne s’appellent plus Noël mais la fête des « Plaisirs d’Hiver » (ça sonne un peu comme un titre de film de Marc Dorcel non ?). Et la municipalité a confié à un cabinet créatif dont je ne veux même plus me rappeler le nom de concevoir un arbre de Noël électronique, une espèce d’assemblage de cubes blancs luminescents, désigné sous le nom de « Xmas Tree », tout ceci dans le but de « dépoussiérer Noël ». En voyant les photos de ce sapin futuriste, qui semble échappé de THX1138[2. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, THX1138 est un film de science-fiction réalisé par Georges Lucas en 1971 avant la guerre des étoiles. C’est pas mal du tout mais l’esthétique générale du film a mal résisté aux outrages du temps.], on se demande s’ils n’ont pas plutôt eu l’intention de congeler Noël une bonne fois pour toutes. L’initiative a en tout cas suscité de vives protestations qui ont été interprétées immédiatement comme des réactions islamophobes et une preuve supplémentaire de la résurgence du fondamentalisme chrétien arc-bouté sur la défense des traditions chrétiennes. En même temps, les fondamentalistes qui défendent le Père Noël et les sapins, c’est quand même plus sympa que ceux qui assassinent les ambassadeurs non ?

C’est ça aussi la magie de Noël…

Israël-Palestine : le statu quo plutôt que le chaos

107

Lorsqu’un commentateur de politique internationale se trouve en panne d’inspiration devant une actualité morne et paresseuse, il lui reste toujours le loisir de cogner sur le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Il est maintenant établi, à l’Elysée, au Quai d’Orsay et dans les rédactions en chef des principaux médias français qu’il est le principal, sinon l’unique responsable du blocage du processus de paix entre Israël et les Palestiniens.

Ces dernières semaines, il vient de prendre quelques initiatives justifiant largement que nos vaillants éditorialistes lui rentrent dans le lard sans états d’âme. Ainsi, au lieu d’encaisser sans broncher le vote de l’Assemblée Générale de l’ONU élevant l’Autorité palestinienne au statut d’Etat non membre des Nations Unies, il réplique par l’annonce de la construction de 3500 logements à Jérusalem est et, comble d’horreur, la planification d’une éventuelle urbanisation de la zone dite E1, un morceau de désert de 12km2 reliant Jérusalem à l’implantation de Maale Adoumim.
Il s’est également rendu coupable de faire couche commune avec le diable en fusionnant les listes de son parti, le Likoud avec celle d’Israël Beitenou, la formation dirigée par le ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman. L’affaire nous est présentée comme une version israélienne d’une alliance qui unirait, en France, l’UMP et le Front National.

Enfin, si les mêmes analystes futés et pertinents n’ont pas osé trop cogner sur l’opération « Pilier de défense » qui a mis un terme (provisoire ?) au tir de roquettes et fusées sur Israël à partir de Gaza, on ne manque pas de souligner que le Hamas est sorti renforcé de cette affaire. Et on dénonce, dans la foulée, le  calcul machiavélique de la doublette Netanyahou-Lieberman, consistant à favoriser le Hamas au détriment de Mahmoud Abbas. Ce dernier, en revanche, est constamment présenté avec un rameau d’olivier à la main, essuyant rebuffade sur rebuffade de la part des Israéliens.
Les plus indulgents à l’égard d’Israël, comme l’éditorialiste du Monde Alain Frachon, en concluent (comme Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël à Paris) que le face à face israélo-palestinien ne mènera nulle part, et que l’on ne sortira de cette impasse que par une solution imposée aux deux protagonistes par la seule puissance qui en est capable, les Etats-Unis.

À l’appui de cette prise de position, Frachon et Barnavi affirment que tous les éléments d’une solution de compromis, aboutissant à la création d’un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza sont déjà sur la table (« paramètres Clinton » de Camp David,  « initiative arabe » de 2002, « Feuille de route » du  quartet de 2003 etc.). Il suffirait donc que Barack Obama, qui n’a plus à craindre pour sa réélection, dessine une carte avec des frontières, élabore des propositions à prendre ou à laisser concernant les questions litigieuses : Jérusalem, réfugiés palestiniens, garanties de sécurité pour Israël, et on verrait la fin d’un conflit qui empoisonne la vie internationale depuis ??? Même sur cette date la réponse n’est pas neutre car les plus radicaux des Israéliens se réfèrent au refus arabe de la déclaration Balfour de 1917 comme origine du conflit actuel, alors que les Palestiniens ramènent tout à « l’occupation » des Territoires après juin 1967.
Il ne tiendrait donc qu’à nous, Occidentaux, de montrer un minimum de fermeté, principalement envers le plus fort, Israël, pour que la Terre Sainte retrouve la paix et la sérénité. Au passage, on se lamentera sur le fait que l’Europe ne soit pas capable, en raison de ses divisions, d’exercer une influence à la mesure de son investissement financier en faveur des Palestiniens.
Tout cela ne manque pas de bon sens, et Netanyahou, au lieu de se bunkeriser comme un vulgaire Jean-François Copé, ferait donc bien d’écouter les conseilleurs qui phosphorent à Paris ou Bruxelles, sinon il conduira son pays vers l’abîme.

Toutes ces paroles, apparemment sensées, ne tiennent pas compte d’une loi historique implacable : tous les plans, si ingénieux soient-ils, ont une date de péremption. Quelques semaines avant la chute du mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev avait lancé à son « camarade » est- Allemand Erich Honecker, rétif à la perestroïka « Ceux qui sont en retard sur l’Histoire seront punis par elle ! ». Ce qui s’est révélé parfaitement exact, pour Honecker d’abord, pour Gorbatchev ensuite. Le processus dit d’Oslo s’est fracassé ne n’avoir pas été mené tambour battant, et peut importe aujourd’hui d’en faire porter la responsabilité à l’une ou l’autre partie. Il se fondait sur le postulat que les Israéliens comme les Palestiniens finiraient chacun par trouver leur intérêt dans une solution de compromis. L’accord israélo-palestinien se serait alors inscrit dans la lignée de ceux qui avaient mis un terme aux hostilités armées entre Israël et l’Egypte en 1978 et la Jordanie en 1994. Cela ne s’est pas produit et entre temps l’Histoire s’est rappelée à notre bon souvenir : entre 1994 et 2012, Israël est devenu plus riche, plus fort et sans doute plus uni qu’il ne l’a jamais été. La mondialisation l’a délivré de l’absolue nécessité d’un ancrage régional. En face, le monde arabo-musulman est entré dans une période de chaos politique se traduisant par une montée en puissance de l’islamisme radical et de l’affrontement entre les Sunnites conduits par l’Egypte et les monarchies pétrolières d’un côté, et les Chiites dans l’orbite de Téhéran de l’autre. Ce qui est en question aujourd’hui, ce n’est pas l’avancée du processus de paix, mais l’avenir incertain des traités antérieurs, sous la pression des opinions publiques arabes chauffées à blanc sur cette question et ayant désormais voix au chapitre.

C’est ce qui fait tout le tragique, aujourd’hui, du face à face Benjamin Netanyahou-Mahmoud Abbas. Ce dernier ne doit son maintien au pouvoir qu’à la présence, en Cisjordanie, de forces armées israéliennes qui empêchent le Hamas de le renverser. Il sait bien que le succès de son entreprise proclamée, la création d’un Etat palestinien de plein droit et le retrait de Tsahal entraînerait sa chute. Khaled Mechaal, le chef du Hamas en résidence au Qatar, étiqueté comme « modéré » par un grand quotidien du soir a fait un triomphe à Gaza en appelant à l’expulsion des « sionistes » de la méditerranée au Jourdain et de la frontière libanaise jusqu’à la mer Rouge. Il n’est pas certain, dans ces conditions, que ni Netanyahou ni Abbas n’aient vraiment envie de sortir d’une impasse pour s’aventurer sur un boulevard où l’on risque de se faire égorger à chaque coin de rue. Alors on y reste, et on amuse la galerie avec des moulinets pour se donner une contenance.

Sombre fête des lumières à Lyon

lyon fete lumieres

Qu’on se le dise, la fête des Lumières, le 8 décembre, à Lyon, n’en déplaise aux curés et aux artistes, ne célèbre ni la Vierge ni la lumière ! Par amour de l’art et de Marie, j’ai pourtant tenté l’expérience, accompagné de mes deux grands garçons, Gabriel, 6 ans, Octave, 4 ans et demi, dont je me dois, dès ces premières lignes, de saluer le courage presque sans faille, éprouvé à l’occasion de cette épouvantable soirée.

Tout commençait pourtant pour le mieux. 18h30. Une messe courte et belle, le recueillement de mes deux acolytes, d’ordinaire si fébriles, scrutant avec attention la ressemblance entre les gestes du prêtre et les dessins de leur missel simplifié. Le métro pour Fourvière rompit ce début d’harmonie. Peu de casse pourtant au regard de ce que nous aurions à subir, une fois sortis, entre Bellecour et Saint-Jean. Une foule compacte couronnée par cette grande roue d’infortune plantée sur la place et dont le blason mercantile, à la gloire du Grand Lyon, aurait dû nous alerter. Aux pieds de Louis XIV, un cube dont la magie autoproclamée n’effleura pas l’esprit de mes enfants ; ils lui préférèrent les tubes de Jedi et les cornes clignotantes, fluorescents s’entend, vendues à la sauvette et qui fleurissaient sur la tête des néophytes de la lumière, jeunes et vieux confondus.

L’art, prisonnier de la foule et de ses désirs contradictoires, partagée entre le vin chaud, la pacotille chinoise, et les chorégraphies évidemment magiques ranimant confusément les façades de cette vieille ville bourgeoise, l’art, il faut bien l’avouer, compromis par ce dérèglement de tous les sens, renonçait à ce qu’il a toujours été, un exercice du regard.

Le drame nous attendait pourtant au coin de la place Saint Jean. Impossible d’atteindre le funiculaire, momentanément fermé, impossible encore de se frayer un chemin dans l’organisme étrangement coincé entre les immeubles de cette petite ruelle. Nous n’en étions que les membres inertes, réduits à l’immobilité dans cette absurde ruelle sans intérêt, prête à éclater sous le poids de la foule. Au cœur de cette marée humaine, une autre procession pourtant, dispersée avant même d’avoir pu engager ses premiers pas, un filet de lumière, celle des bougies cartonnées de prières mariales pour l’occasion, et de chants à la Vierge dont la ferveur finit par susciter quelques mécontentements dans la foule hagarde. C’est au compte-goutte, que nous avons pu sortir de la tranchée, rejoignant, mètre par mètre, ces pèlerins d’un soir qui auraient bien voulu que les pouvoirs publics leur manifestent davantage de considération.

Quelques dizaines de mètres plus loin, un ou deux cantiques d’apocalypse joyeuse dans les poumons, car au fond c’est bien de cela qu’il s’agissait, j’ai dû considérer que l’épuisement de mes garçons nous dispensait de poursuivre jusqu’au sanctuaire.

« Merci Marie ». Quel écho ces lettres lumineuses accrochées à la colline auront-elles trouvé dans ce brouhaha touristique ? Quels états d’âme ces églises ouvertes auront-elle su provoquer chez ces consommateurs de féerie ? Jean-Baptiste criait dans le désert. Comment croire que la Lumière puisse se satisfaire de ces lumières intempérantes ?

Grover Norquist : à quoi ressemble un libertarien américain?

10

Pour un Français, il ne ressemble à rien. Il est à proprement parler inconcevable. Et il serait sans doute l’homme à abattre s’il se présentait à une élection. Marine Le Pen, à côté de lui, ferait figure de sainte. Pour les démocrates américains, et notamment pour Obama, il est l’incarnation du mal. Pourquoi ? Car il s’oppose à toute hausse d’impôt et à toute extension du domaine de l’État. D’ailleurs, si le gouvernement venait à disparaître, il ne verserait pas une larme.

Prenons l’exemple d’un libertarien qui exerce aujourd’hui son influence délétère (toujours selon Obama) sur la politique américaine. Il se nomme Grover Norquist. Diplômé de Harvard, il est un disciple d’Ayn Rand. Il est à la tête de la puissante National Riffle Association, le lobby des armes à feu. Il est, bien entendu, favorable à la peine de mort.

Par ailleurs, il se bat pour les droits des homosexuels, ainsi que pour une politique d’immigration beaucoup plus ouverte qu’elle ne l’est aujourd’hui. Il a choisi d’habiter dans les quartiers les plus pauvres de Washington et n’a jamais ménagé ses critiques contre les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Il est invité sur tous les plateaux de télévision, non seulement parce qu’il est un bon client pour les shows, mais parce qu’il a fait signer à 238 députés républicains et à 41 sénateurs un serment par lequel ils s’engagent à ne jamais approuver une hausse d’impôt, le fameux Taxpayer Protection Pledge. Notons aussi qu’il a épousé une princesse koweïtienne.

Le Washington Post affirme que Grover Norquist « a changé la politique américaine », ce qui est sans doute excessif. En revanche, s’il se trouvait un Grover Norquist en France, on pourrait se dire qu’enfin quelque chose se passe dans ce pays voué à l’immobilisme. Nous réclamons des libertariens….peut-être pourrions-nous en importer quelques-uns des États-Unis.

Avraham Yehoshua : Mabrouk pour la Palestine !

18

yeoshua israel gaza

Il vient  de recevoir le prix Médicis étranger et le prix du Meilleur roman étranger pour son roman, Rétrospective, paru chez Grasset/Calmann-Lévy. Militant impénitent de la paix, Yehoshua fait partie, avec Amos Oz et David Grossman, de la « sainte trinité » des meilleurs auteurs israéliens qui refusent de s’enfermer dans la tour d’ivoire de la pure littérature et s’engagent dans les combats quotidiens de leur pays pour plus de justice, plus de démocratie et pour une solution négociée avec les Palestiniens. Échange sur l’actualité.

Jean-Luc Allouche. Alors, mabrouk pour la reconnaissance de la Palestine à l’ONU ?

A.B. Yehoshua. Mabrouk[1. Est-il encore besoin de traduire cette formule traditionnelle en arabe ? Eh bien, Mabrouk (« Béni ») est l’équivalent de notre « Bravo ».] à la Palestine ! Dommage que les Palestiniens aient déjà reçu cette reconnaissance en 1947, sur une surface bien plus étendue et plus fertile. Laissons le passé, mais imaginons ce qu’aurait été cette région sans le refus des pays arabes à ce moment-là.[access capability= »lire_inedits »] Mais aussi mabrouk à Israël ! Car, avec cette reconnaissance internationale des Palestiniens qui disent : « Nous sommes la Palestine des frontières de 1967 », l’État d’Israël se voit, du coup, légitimé au moins dans les limites de 1967 alors que, jusque-là, cette reconnaissance  se cantonnait au plan de partage de 1947. Voilà un paradoxe pour le moins intéressant.

Même si cela devait conduire à une plainte contre Israël devant la justice internationale à La Haye ?

Cette situation peut certes se révéler désagréable pour Israël. Mais, d’abord, ne préjugeons pas de la décision des juges. Ensuite, dans une confrontation désormais d’État à État, Israël peut tout aussi bien renvoyer la pareille : exiger, par exemple, la comparution de tel ou tel terroriste…

Cette décision peut aussi accélérer l’érosion de la légitimité d’Israël dans le monde…

Surtout, réaffirmer avec force l’illégitimité des colonies. Parce que ce qui m’inquiète par-dessus tout, c’est la présence des colonies fichées au cœur des populations palestiniennes. La lecture récente du dernier ouvrage de Méron Benvenisti[2. Le Rêve du sabra blanc. Autobiographie dégrisée, en hébreu, 2012. Figure publique connue, ex-maire adjoint de Jérusalem, Méron Benvenisti ne cesse, depuis de longues années, de mettre en  garde l’opinion israélienne contre les ravages de la colonisation et sur l’impossibilité de fonder un État palestinien dans les territoires palestiniens criblés de colonies.] m’a déprimé, et j’en tire une conclusion unique : il faut nous hâter. Nous hâter d’évacuer ces territoires.

Avec ces centaines de milliers d’Israéliens qui s’y accrochent ?

Pour ma part, j’ai avancé dans le passé la possibilité qu’une minorité juive puisse demeurer dans la future Palestine.

Hypothèse bien hasardeuse. Êtes-vous sérieux ?

Oui, absolument. Pourquoi en doutez-vous?

Parce que le fossé, la haine n’ont fait que croître au cours des dernières années…

La haine existe parce que les uns sont les maîtres, et les autres les subordonnés. Mais le jour où un policier palestinien contrôlera, selon les procédures d’une loi égale pour tous, un automobiliste colon, cet état de choses changera : il n’y aura plus un maître et un sujet de seconde zone. Après tout, aujourd’hui même, une coopération sécuritaire existe déjà entre Israéliens et Palestiniens dans les territoires. Je crois qu’une infime partie des colons, la frange la plus extrémiste, disons « idéologique », hait les Palestiniens. Une majorité d’entre eux est plutôt laïque, celle qui réside dans les agglomérations le long de l’ancienne « Ligne verte ». Ceux qui voudront rester, qu’ils  y restent…

Et vous imaginez Israël renoncer à sa responsabilité sur cette population, l’armée l’abandonner ?

L’armée y demeurera cantonnée, de toute façon, pas comme une armée d’occupation mais pour veiller sur le Jourdain, empêcher que des missiles soient lancés sur le territoire israélien ou paralysent l’aéroport Ben-Gourion qui se trouve à portée de tir. Qu’est-ce qui empêchera ces colons d’aller travailler à Tel Aviv, avec toutes les routes déjà ouvertes ?

Scénario pour scénario : et si le Hamas prenait le pouvoir en Cisjordanie ? Hypothèse pas du tout invraisemblable…

Moi, je me souviens surtout de l’époque où l’OLP était le mercenaire de l’URSS dans nos parages… L’organisation de Yasser Arafat a été la première à commettre des attentats au coeur des villes israéliennes, des détournements d’avions, la tuerie de Munich, etc. L’OLP « laïque » ! Pourquoi tout imputer à l’islam ? Je ne dis pas que nous devons négocier avec les fanatiques − au passage, nous avons aussi les nôtres. Mais laissons les Palestiniens avoir leur État, leurs ambassadeurs, forger avec nous des liens économiques puissants…

Tout cela est bel et bon, mais la Palestine à naître ne dispose que d’un territoire réduit à l’état de cantons…

Les colonies stricto sensu n’accaparent concrètement qu’environ 5% à 6 % des terres palestiniennes [à l’exclusion des bases et zones militaires, des réserves naturelles etc, sous législation israélienne].  De plus, n’oubliez pas que tous les accords de paix qui se sont succédé au fil des années prévoient des échanges de territoires sur la base d’un pour un entre Israël et la Palestine. N’oubliez pas, non plus, que plus d’1,5 million des citoyens d’Israël sont des Palestiniens restés en 1948 et leurs descendants.[/access]

Retrouvez la seconde partie de l’entretien ici

Rétrospective, A.B. Yehoshua (Grasset/Calmann-Lévy), 22 euros.

*Photo : mtkr.

Affaire Depardieu : comment sait-on qu’un homme paie trop d’impôts ?

22

L’importance historique de l’impôt tient tout en entier dans l’absolue incapacité des hommes politiques à en déterminer le juste montant. On ne compte plus les frondes nobiliaires et les révolutions bourgeoises qu’une telle incapacité a suscitées. L’impôt est, bien davantage que la lutte des classes, le fil rouge de l’Histoire. Cette incapacité n’est pas le résultat d’une défaite de l’intelligence, pas même d’un cafouillage administratif. Elle est consubstantielle à son objet : l’argent. Ou pour mieux dire, l’argent que l’on garde pour soi. Ou pour mieux dire : l’argent que l’on garde pour soi afin d’en jouir – que Gérard Depardieu me pardonne cette expression – de tout son saoul.

Nous nous donnons beaucoup de mal pour faire entrer cette jouissance dans le language apparemment rationnel du calcul. Voyez comme la notion de « juste répartition » semble accréditer l’hypothèse qu’une sorte de symétrie naturelle donnerait au Président de savoir qui doit payer quoi. N’est-ce pas ainsi qu’un homme de gauche se fait élire ? N’est-ce pas en contestant cette répertation qu’un homme de droite gagne en popularité ? Et chacun de sortir sa calculette, sûr de son bon droit.

Il est étrange de se dire que l’Histoire repose sur une comptabilité impossible. Nous pouvons nous indigner moralement contre les exilés fiscaux, et nous aurons probablement raison de le faire. Mais le langage de la vertu n’effacera jamais le caractère irrationnel de notre société. Mathématiciens obsessionnels d’un calcul imaginaire, nous avons inventé le compte qui n’est jamais bon, le calcul qui ne satisfait personne.

Beppe Grillo : Ciao Monti, mais Berlu, non merci

4

grillo monti berlusconi

Ceci est la traduction de l’éditorial de l’article que le leader populiste italien Beppe Grillo a publié sur son blog le 10 décembre 2012.

Nous sommes nous et vous, vous n’êtes rien.
Avec la démission de Rigor Montis, le miroir sombre du pays a éclaté en mille morceaux et chaque italien peut désormais apercevoir la dissolution de l’Etat dans le bris de verre dont il est le plus proche. Un saut dans l’inconnu. Ça n’est pas encore Caporetto[1. Actuellement en Slovénie. Du 24 octobre au 9 novembre 1917, défaite de l’armée italienne devant l’armée austro-allemande du général Otto Von Below.], ça n’est pas encore le 8 septembre de Badoglio[2. Capitulation de l’Italie le 8 septembre 1943.], mais ça y ressemble. Que tous ceux qui le peuvent embarquent dans des canots de sauvetage. Quand il en avait la possibilité, Monti ne parlait pas aux citoyens ni au grand public pour se libérer du contrôle des partis. Il s’est montré avec le courage de Don Abbondio dans le roman Les fiancés de Manzoni[3. Dans ce roman, Don Abbondio est le curé du village de Renzo.]. Et il en paie aujourd’hui les conséquences. L’image du « montisme » qui restera dans la mémoire des italiens sera la photo publiée sur Twitter, montrant Casini, Bersani et Alfano, au palais Chigi[4. Palais Chigi : palais de la présidence du conseil des ministres. Casini : député centriste, président de la Chambre des députés de 2001 à 2006.  Bersani : ancien communiste, secrétaire du PDI, plusieurs fois ministre. Alfano : Angelino, juriste sicilien, ministre de la justice de 2008 à 2011, proche de Berlusconi, auteur de la fameuse loi instaurant l’immunité, abrogée en 2009 pour cause d’inconstitutionnalité.], tous trois assis sur des fauteuils de velours, riant et sirotant du thé avec le fier efflanqué Monti derrière eux. Ils semblaient dire : « Regardez nous. Nous sommes nous et vous, vous n’êtes rien ! ».

La participation du peuple aux décisions fondamentales de la Nation a été jetée aux orties par les partis puis par les technocrates. La volonté des Italiens est devenue une variable indépendante du système politique qu’on méprise sous le nom de « populisme ». J’ai envoyé cette lettre ouverte à Monti le 24 novembre 2011 et je n’ai pas encore reçu de réponse :

« Vous ne pouvez pas faire grand-chose, de votre propre chef ou secondé par une équipe de technocrates, sans le soutien du grand public. La lune de miel actuelle, due davantage à la sortie du berlusconisme qu’à vous-même, pourrait s’avérer de courte durée. Votre succès sera déterminé par vos actions, et par le soutien que ces actions obtiendront dans le pays réel, le pays des corporations et des associations, et certainement pas sous le régime des partis qui est un simulacre de démocratie. Souffrez que mes soutiens et moi-même, qui représentons tout de même la cinquième ou la sixième force électorale, puissions vous adresser quelques suggestions. Primo, respectez la volonté de ceux qui souhaitent l’abandon du nucléaire, luttent pour la préservation de l’eau et combattent l’inutile destruction du val de Suse. Secundo, donnez immédiatement l’exemple en coupant dans les dépenses inutiles au lieu de taxer la résidence principale, le patrimoine ou d’augmenter la TVA. Le peuple italien subit les taxes les plus élevées d’Europe et alimente une énorme évasion fiscale. Cela signifie que ce sont toujours les mêmes qui paient et portent sur leurs épaules le fardeau du bien nommé redressement. Vous avez deux fois de la chance, la première c’est que vous succédez à un scélérat et la seconde c’est que vous avez de grandes marges de manœuvre. Où que vous regardiez vous pourrez opérer des sauvetages ou des coupes à coût zéro. Coupez dans les provinces, le financement électoral, l’édition publique. Mettez un terme aux grandes machines publiques comme le TAV[5. TAV : train à grande vitesse (projet Lyon-Turin).], le contournement autoroutier de Gênes, l’exposition universelle de Milan en 2015. Vous savez mieux que moi que tout cela ne sert à rien. L’économie ne se développe pas avec du ciment. Remettez la gestion des autoroutes sous le contrôle de l’Etat, s’il y a des milliards à gagner, autant que cela profite à l’Etat plutôt qu’à Benetton et à ses associés. Vous avez étudié chez les jésuites, mais pour rester dans le registre religieux, vous devriez renouer avec les franciscains. Détachez-vous du monde de la finance dont vous êtes issu et tournez vous directement vers le peuple italien. Si vous ne pouvez le faire, je vous conseille de renoncer aux plus hautes fonctions. Reproduire les erreurs et les vilenies des politiciens qui vous ont précédé ne sera pas à votre honneur. »

Monti Annus Horribilis s’efface derrière ses conséquences désastreuses. Résultat : le pays a épuisé ses ressources sans qu’aucun de ses problèmes structurels, institutionnels, industriels, électoraux ou sociaux n’ait été résolu. Blocage. Vanité de ceux qui sont responsables de la destruction du pays, qu’il s’agisse des frères siamois du PDL[6. Il Popolo della Liberta : parti de Berlusconi.], du PD[7. Parti Démocrate, principale force de centre-gauche.] sans L, et de l’extrême droite qui a déjà constitué ses listes dans la moitié de l’Italie. Ceux ont causé le désastre actuel ne font que se lamenter sur eux-mêmes. Monti, quand tu partiras, éteins au moins la lumière. Mon mouvement « Cinq Etoiles » est dans une course contre la montre pour présenter ses listes. D’avril 2013 comme échéance électorale nous sommes passés à mars puis à février. Et ensuite ? Le président Napolitano appellera-t-il le peuple à se rendre aux urnes le mois prochain pour l’épiphanie quand la bonne sorcière (la Befana) viendra avec ses vieilles pantoufles usées ? Nos gouvernants font ce qu’ils veulent mais qu’ils prennent garde à la colère des siciliens. Dans tous les cas, à bientôt au parlement ! Ce sera un plaisir.

*Photo : Sebastiano Pitruzzello (aka gorillaradio)

Trop de démocratie nuit aux partis

8

royal aubry ps

À quelques années d’intervalle, les deux grands partis structurant la vie politique française se sont livrés à une foire d’empoigne homérique à l’occasion de la désignation de leur lider maximo. En 2008, le congrès de Reims du Parti socialiste désigna Martine Aubry comme première secrétaire, à l’issue d’un vote des militants où elle l’emporta d’un cheveu sur Ségolène Royal. On put constater, de part et d’autre, que des bourrages d’urnes dans des fédérations bien tenues par des barons locaux tout-puissants, notamment dans les Bouches-du-Rhône (pour Ségolène) et le Pas-de-Calais (pour Martine) n’étaient pas totalement étrangers au résultat final.[access capability= »lire_inedits »]
Le PS a survécu à la crise (il en avait vu d’autres au cours de sa longue histoire), mais les deux principales protagonistes de l’affrontement se sont brûlé les ailes devant les porter jusqu’à l’empyrée élyséen.

Le psychodrame que vit actuellement l’UMP est la réplique exacte, à droite, de la bataille de chiffonnières socialistes de 2008. Ses conséquences sur l’avenir de l’UMP risquent cependant d’être plus dévastatrices, car la droite française de la Ve République n’est pas accoutumée à régler en interne, au sein d’un parti, les conflits d’ambitions personnelles. Lorsque deux gaullistes briguent la charge suprême, comme ce fut le cas en 1995 avec Jacques Chirac et Édouard Balladur, ils demandent directement au peuple souverain de trancher, privant les membres du parti de la plus noble de leurs prérogatives : désigner démocratiquement le champion qui portera leurs couleurs dans la « mère de toutes les élections ».

Cette dépossession des militants au profit des sympathisants a été parachevée au PS par l’organisation − couronnée de succès − des « primaires » pour la désignation du candidat du parti à l’élection présidentielle de 2012. Une fois le pouvoir conquis, la désignation du chef du parti majoritaire donne lieu à un simulacre de démocratie et à de biens réelles manœuvres d’appareil aboutissant à la mise en place d’un Harlem Désir dont le destin présidentiel n’est pas évident. Il ne fera pas d’ombre aux futurs gladiateurs de l’échéance 2022.

La bagarre pour la conquête de l’appareil de l’UMP visait à obtenir la « pole position » pour la primaire ouverte de 2016 en vue de l’élection présidentielle de 2017. Ce fut une erreur majeure, les cadors n’ayant pas eu l’intelligence de s’entendre sur un homme − ou une femme − de paille qui garderait la maison avant la grande explication.

À quoi servent donc les partis politiques dans cette situation où le supporteur se substitue au militant comme faiseur de roi ? Jadis, ils remplissaient deux fonctions majeures : la production d’idées politiques et de programmes adaptant aux circonstances de l’heure un corpus idéologique hérité des fractures du passé ; et la sélection, au sein de la société civile, des élites locales et nationales pour occuper les postes électifs de la République. Or, jamais cette dernière n’a exigé des partis politiques qu’ils pratiquent en leur sein la démocratie qu’elle impose pour la conquête du pouvoir municipal, régional ou national. C’est ainsi qu’à droite comme à gauche, des formes d’organisation autoritaires, hiérarchisées, voire militarisées ont cohabité avec des structures où les militants avaient au moins l’illusion de peser sur les orientations de leur parti. L’oxymore du « centralisme démocratique » inventé par le communisme stalinien, sans doute la plus géniale arnaque conceptuelle du xxe siècle, en est la parfaite illustration, comme la conception transcendantale d’un parti issu d’un chef, et non l’inverse, incarnée par le gaullisme de la grande époque.

L’extension du domaine de la démocratie à la vie des partis s’est révélé plutôt un handicap qu’un atout dans la dernière période : le capharnaüm régnant chez les Verts avant leur conversion à la pratique ordinaire du clanisme et de la magouille en coulisse en a fourni une preuve éclatante. Le système politique institué par la Ve République, et l’accentuation de son caractère présidentiel depuis l’adoption du quinquennat, ont transformé les grands partis en conglomérats d’écuries présidentielles avançant masquées sous le nom de « courants », dont les différentiations idéologiques relèvent plus du positionnement marketing que de l’intime conviction de ceux qui les incarnent et les animent. Qu’ils s’arrangent entre eux pour nous faire, le moment donné, une proposition politique susceptible de réveiller notre passion citoyenne. La manière dont les candidats aux magistratures, petites et grandes, sont parvenus à l’emporter sur leurs concurrents m’importe peu, pourvu qu’ils ne confondent pas, une fois leur objectif atteint, le service de la nation avec celui de leurs obligés.[/access]

*Photo : Parti socialiste.

C’est la crise (suite) : Comme un pont sur l’eau trouble d’une rivière bosnienne

0

Policier n’est pas un métier facile. Il faut subir la guerre des polices, les estafettes vieillissantes qui ne font pas rêver les femmes, et l’alcoolisme chronique de son commissaire divisionnaire. Il faut aussi subir la population. Ainsi, nous apprennent nos confrères du Populaire du Centre… « Dimanche vers 4 h 30 du matin, de passage place Blanqui à Limoges, les policiers ont interpellé un homme de 38 ans qui commençait à débiter à la hache un poteau en bois d’éclairage public. Il a expliqué avoir voulu récupérer du bois pour se chauffer. » Fortement alcoolisé, l’aventurier a été placé en dégrisement. Il sera convoqué ultérieurement. Les services de la mairie de Limoges ont déposé une plainte. C’est la crise.

Hors des frontières de l’hexagone, la situation n’est pas plus brillante, loin de là. En Croatie on savait depuis longtemps que « qui vole un œuf vole un bœuf ». On sait désormais que « qui vole un bœuf vole un pont ». En effet, l’AFP nous apprenait il y a quelques semaines le cas du vol pur et simple d’un… pont : « Après des plaques d’égout et des gouttières, un trafiquant de ferraille bosnien de Brcko (nord-est) a volé un pont de fer pour revendre le métal sur le marché illégal. » Un pont qui, d’ailleurs, avait été construit par des habitants de la localité, avec d’anciens rails de chemin de fer mis au rebut…

Et comme on ne cesse de nous rabâcher qu’en période de crise, le bon citoyen aura à cœur de recycler…

Avraham Yehoshua : un Etat binational serait un cauchemar

25
yeoshua israel gaza

yeoshua israel gaza

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

À maintes reprises, vous vous êtes exprimé sur le danger d’un État binational de facto si cette situation figée devait persister.

Ce serait un cauchemar.

Pourquoi ? De bons esprits pourraient vous rétorquer qu’à l’ère moderne, le monde tend, au contraire, au mélange, à la coexistence des diversités…

Parce que ce sont deux peuples fondamentalement différents. Du point de vue de la religion, de l’Histoire, de leurs rapports avec l’étranger, que sais-je ? Je veux bien que cette idée soit moderne, mais pourquoi aujourd’hui l’Écosse veut-elle se séparer du Royaume-Uni ? Moi, je veux que les Palestiniens possèdent leur État, leur passeport, et chacun chez soi…[access capability= »lire_inedits »]

En Europe, ce « chacun chez soi » sonne un peu étrange, en ces temps d’unification !

Ah bon ? Certes, la Communauté européenne existe, mais je constate que partout, on continue à se diviser : la Tchécoslovaquie, l’ex-Yougoslavie, voire la Belgique. Sans même parler de l’ex-URSS. Et nous, nous commencerions, nous, deux peuples en lutte inexpiable depuis des décennies, à nous unir ? Je ne dis pas qu’à un horizon plus ou moins éloigné, ce soit impossible. Si une confédération entre Israël, la Palestine et la Jordanie demeure, aujourd’hui, de l’ordre de l’utopie, rien ne dit que, demain, les passions retombées, ce soit irréalisable.

Revenons sur la récente semaine sanglante entre Gaza et Israël : vous avez manifesté beaucoup de colère, au point que certains de vos propos concernant le traitement de la population de Gaza parus dans la presse italienne[1. Voir interview dans La Repubblica, 15 novembre 2012.] ont prêté à controverse.

Je veux être précis : mon propos visait à rappeler que je suis avant tout contre les « assassinats ciblés ». Car la pensée sous-jacente à cette politique, c’est : d’un côté, il y a des gens bien et, ici ou là, des gars mauvais. Alors, on va les liquider. Non, désormais, Gaza est un État…

Mais Gaza subit un blocus…

D’accord, mais pourquoi l’Égypte lui impose-t-elle aussi un blocus ? Pourquoi ne lui a-t-elle pas ouvert les passages vers le Sinaï ? Quatre-vingt millions d’Égyptiens auraient peur d’1,5 million de Gazaouis ? Mais ce sont vos frères ! Maintenant, Gaza déclare : « Je suis l’ennemi absolu d’Israël, je hais Israël, Israël ne doit pas exister. » Et je devrais, moi, lui fournir sa nourriture, son essence, son électricité ? Ça, c’était la situation antérieure. Or j’en suis parti, les colonies de Goush Katif ont été démantelées, l’armée a disparu. Désormais, vous avez un gouvernement, une responsabilité, un territoire…

Qui dépend d’Israël pour son électricité, ses télécommunications, etc.

Je ne vois aucun problème à les leur fournir. Mais une question me taraude, taraude tous les Israéliens : « Pourquoi tirez-vous sur nous ? » Pourquoi ? C’est la question capitale. Et, pendant que vous tirez, vous croyez que nous allons rester les bras croisés ? Vous permettre d’introduire d’autres missiles ? En face de nous, nous avons un État ennemi et non des « terroristes ». Je le répète, je suis contre les « assassinats ciblés » de tel ou tel terroriste.
Mais je veux rendre au Hamas sa pleine responsabilité, y compris sur sa population. Et, dans ce cas, je suis disposé à négocier avec le Hamas[2. Voir la tribune d’A.B. Yehoshua, Libération, 28 novembre 2012.]. Parlons de tout : dites ce que vous voulez, je vous dirai ce que je peux concéder. De la même manière, nous avons conclu un accord d’armistice avec la Syrie, après la guerre de Kippour, et il a été respecté. Sans parler de l’Égypte ou de la Jordanie.

Je ne vous demande pas de reconnaître la légitimité d’Israël mais de conclure des accords sur des sujets particuliers. J’estime que c’est la population palestinienne qui souffre de cette situation, et non les extrémistes en son sein. Pour ne pas être captifs de cette situation absurde d’avoir à alimenter en vivres et en électricité un adversaire que je me refuse de traiter de « terroriste » et que je qualifie d’« ennemi », je souhaite, en même temps, que nous commencions à discuter avec lui. On ne discute pas avec un terroriste. Mais avec qui d’autre qu’un ennemi doit-on, peut-on, discuter ?

Au détriment de l’Autorité palestinienne ? Reconnaissez qu’Israël n’a pas fait grand-chose pour soutenir la  politique non-violente de Mahmoud Abbas…

Sans nul doute. Nous n’avons rien fait pour le légitimer.

Comment sortir de cette paralysie politique avec les Palestiniens, alors que tout laisse prévoir un triomphe de la droite aux prochaines élections israéliennes ?

Il faut comprendre que Gaza a contribué en grande partie à la droitisation de l’opinion israélienne. Encore une fois, que voulez-vous répondre à l’homme de rue qui s’étonne : « Nous avons quitté Gaza, et ils nous tirent dessus. » Je sais bien qu’il existe à Gaza, une rivalité entre les différents groupes qui jouent à qui se montrera le plus patriote contre Israël. Mais, moi, je devrais en payer le prix ?  C’est pourquoi nous devons mettre fin à cette situation malsaine. Aussi, si nous devons avoir un accord avec les Palestiniens, cela ne peut se faire avec une entité divisée en deux : le Hamas doit être partie prenante d’une décision nationale pour accepter un accord sur la base des anciennes lignes d’armistice qui ont prévalu jusqu’en 1967. Malgré sa récente reconnaissance internationale, Mahmoud Abbas ne pourra pas négocier seul  avec Israël et accepter les concessions indispensables à un compromis historique.[/access]

Rétrospective, A.B. Yehoshua (Grasset/Calmann-Lévy), 22 euros.

*Photo : mtkr.

Najat Vallaud-Belkacem : un flic à la maternelle

78

Il est quelquefois des moments magiques ou l’absurdité devient un spectacle grandiose et où la connerie rayonne comme un soleil, dissipant la grisaille et chassant la dépression hivernale. Du lointain s’élève l’appel ancestral, la mélopée sacrée, celle du chant des andouilles ! Alors, émerveillés, le cœur tremblant et les bras ouverts, nous accueillons avec bonheur la jactance nouvelle, celle qui nous tire des larmes de rire et de reconnaissance. Ô grandeur des imbéciles ! Ô miracle toujours renouvelé ! Najat Vallaud-Belkacem a parlé !

Mais de quoi s’agit-il ?

De la création du comité interministériel aux droits des femmes et à l’égalité professionnelle, rien de moins. Et dans ce cadre, du lancement par Najat Vallaud-Belkacem de l’initiative « ABCD »[1. Qui s’inspire de l’initiative « 1234 » initiée il y a quelques années par les Ramones.], en collaboration étroite avec Vincent Peillon. S’agit-il du retour à la méthode syllabique et de la lutte contre l’illettrisme ? Pas du tout, c’est complètement dépassé tout ça ! Le combat à mener ici est beaucoup plus essentiel. Il s’agit de faire comprendre aux enfants, dès la grande section de maternelle, les différences de genres entre les individus et de les sensibiliser aux stéréotypes sexistes aux violences faites aux femmes et à l’égalité professionnelle. Très motivé par le projet, Vincent Peillon a déjà décrété que l’année 2013 sera l’année de l’égalité à l’école. Il faut dire qu’entre la dépénalisation du cannabis et la résurrection du « Comité Economie Emploi », en état de mort clinique depuis l’ère Jospin, Peillon est de tous les dossiers d’outre-tombe. Je ne sais pas s’il aura assez de casseroles pour réchauffer tous les plats mais je propose déjà qu’on rende hommage à son action en le baptisant « Reanimator ». En tout cas par les temps qui courent, ce sont les morveux qui doivent faire la tronche. Entre le Nutella taxé à 300% et le gouvernement qui vient leur expliquer dès 4 ans qu’ils sont des porcs sexistes en puissance, ce n’est pas la fête tous les jours en grande section maternelle !

Et comme un malheur ne vient jamais seul, voilà que la directrice d’une école maternelle de Montargis dans le Loiret a décidé d’interdire l’accès de son école au Père Noël sous prétexte de respecter le principe de laïcité et les croyances de chacun. Quelqu’un aura-t-il la bonté d’expliquer à cette passionaria laïque que le Père Noël nous vient de Scandinavie et s’inspire plus de la mythologie nordique que des Pères de l’Eglise ? (non, Saint Augustin n’a jamais porté de hotte, et il vivait sous des latitudes un peu trop chaudes pour la combinaison rouge et blanche doublée en poil de renne). Je prends la liberté de lui indiquer au moins la page wikipedia qui évitera qu’elle ne confonde l’an prochain le Coca-Cola avec l’eau bénite et les ours blanc avec des évêques et n’interdise dans son école les images de plantigrades susceptibles de heurter la sensibilité des familles musulmanes.

Et en parlant de Noël, la cerise sur le gâteau, ou plutôt l’étoile sur le sapin, ce sont nos amis belges qui la plantent et nous aident à nous sentir moins cons seuls en Europe. Cette année à Bruxelles, Noël ne s’appellent plus Noël mais la fête des « Plaisirs d’Hiver » (ça sonne un peu comme un titre de film de Marc Dorcel non ?). Et la municipalité a confié à un cabinet créatif dont je ne veux même plus me rappeler le nom de concevoir un arbre de Noël électronique, une espèce d’assemblage de cubes blancs luminescents, désigné sous le nom de « Xmas Tree », tout ceci dans le but de « dépoussiérer Noël ». En voyant les photos de ce sapin futuriste, qui semble échappé de THX1138[2. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, THX1138 est un film de science-fiction réalisé par Georges Lucas en 1971 avant la guerre des étoiles. C’est pas mal du tout mais l’esthétique générale du film a mal résisté aux outrages du temps.], on se demande s’ils n’ont pas plutôt eu l’intention de congeler Noël une bonne fois pour toutes. L’initiative a en tout cas suscité de vives protestations qui ont été interprétées immédiatement comme des réactions islamophobes et une preuve supplémentaire de la résurgence du fondamentalisme chrétien arc-bouté sur la défense des traditions chrétiennes. En même temps, les fondamentalistes qui défendent le Père Noël et les sapins, c’est quand même plus sympa que ceux qui assassinent les ambassadeurs non ?

C’est ça aussi la magie de Noël…

Israël-Palestine : le statu quo plutôt que le chaos

107

Lorsqu’un commentateur de politique internationale se trouve en panne d’inspiration devant une actualité morne et paresseuse, il lui reste toujours le loisir de cogner sur le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Il est maintenant établi, à l’Elysée, au Quai d’Orsay et dans les rédactions en chef des principaux médias français qu’il est le principal, sinon l’unique responsable du blocage du processus de paix entre Israël et les Palestiniens.

Ces dernières semaines, il vient de prendre quelques initiatives justifiant largement que nos vaillants éditorialistes lui rentrent dans le lard sans états d’âme. Ainsi, au lieu d’encaisser sans broncher le vote de l’Assemblée Générale de l’ONU élevant l’Autorité palestinienne au statut d’Etat non membre des Nations Unies, il réplique par l’annonce de la construction de 3500 logements à Jérusalem est et, comble d’horreur, la planification d’une éventuelle urbanisation de la zone dite E1, un morceau de désert de 12km2 reliant Jérusalem à l’implantation de Maale Adoumim.
Il s’est également rendu coupable de faire couche commune avec le diable en fusionnant les listes de son parti, le Likoud avec celle d’Israël Beitenou, la formation dirigée par le ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman. L’affaire nous est présentée comme une version israélienne d’une alliance qui unirait, en France, l’UMP et le Front National.

Enfin, si les mêmes analystes futés et pertinents n’ont pas osé trop cogner sur l’opération « Pilier de défense » qui a mis un terme (provisoire ?) au tir de roquettes et fusées sur Israël à partir de Gaza, on ne manque pas de souligner que le Hamas est sorti renforcé de cette affaire. Et on dénonce, dans la foulée, le  calcul machiavélique de la doublette Netanyahou-Lieberman, consistant à favoriser le Hamas au détriment de Mahmoud Abbas. Ce dernier, en revanche, est constamment présenté avec un rameau d’olivier à la main, essuyant rebuffade sur rebuffade de la part des Israéliens.
Les plus indulgents à l’égard d’Israël, comme l’éditorialiste du Monde Alain Frachon, en concluent (comme Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël à Paris) que le face à face israélo-palestinien ne mènera nulle part, et que l’on ne sortira de cette impasse que par une solution imposée aux deux protagonistes par la seule puissance qui en est capable, les Etats-Unis.

À l’appui de cette prise de position, Frachon et Barnavi affirment que tous les éléments d’une solution de compromis, aboutissant à la création d’un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza sont déjà sur la table (« paramètres Clinton » de Camp David,  « initiative arabe » de 2002, « Feuille de route » du  quartet de 2003 etc.). Il suffirait donc que Barack Obama, qui n’a plus à craindre pour sa réélection, dessine une carte avec des frontières, élabore des propositions à prendre ou à laisser concernant les questions litigieuses : Jérusalem, réfugiés palestiniens, garanties de sécurité pour Israël, et on verrait la fin d’un conflit qui empoisonne la vie internationale depuis ??? Même sur cette date la réponse n’est pas neutre car les plus radicaux des Israéliens se réfèrent au refus arabe de la déclaration Balfour de 1917 comme origine du conflit actuel, alors que les Palestiniens ramènent tout à « l’occupation » des Territoires après juin 1967.
Il ne tiendrait donc qu’à nous, Occidentaux, de montrer un minimum de fermeté, principalement envers le plus fort, Israël, pour que la Terre Sainte retrouve la paix et la sérénité. Au passage, on se lamentera sur le fait que l’Europe ne soit pas capable, en raison de ses divisions, d’exercer une influence à la mesure de son investissement financier en faveur des Palestiniens.
Tout cela ne manque pas de bon sens, et Netanyahou, au lieu de se bunkeriser comme un vulgaire Jean-François Copé, ferait donc bien d’écouter les conseilleurs qui phosphorent à Paris ou Bruxelles, sinon il conduira son pays vers l’abîme.

Toutes ces paroles, apparemment sensées, ne tiennent pas compte d’une loi historique implacable : tous les plans, si ingénieux soient-ils, ont une date de péremption. Quelques semaines avant la chute du mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev avait lancé à son « camarade » est- Allemand Erich Honecker, rétif à la perestroïka « Ceux qui sont en retard sur l’Histoire seront punis par elle ! ». Ce qui s’est révélé parfaitement exact, pour Honecker d’abord, pour Gorbatchev ensuite. Le processus dit d’Oslo s’est fracassé ne n’avoir pas été mené tambour battant, et peut importe aujourd’hui d’en faire porter la responsabilité à l’une ou l’autre partie. Il se fondait sur le postulat que les Israéliens comme les Palestiniens finiraient chacun par trouver leur intérêt dans une solution de compromis. L’accord israélo-palestinien se serait alors inscrit dans la lignée de ceux qui avaient mis un terme aux hostilités armées entre Israël et l’Egypte en 1978 et la Jordanie en 1994. Cela ne s’est pas produit et entre temps l’Histoire s’est rappelée à notre bon souvenir : entre 1994 et 2012, Israël est devenu plus riche, plus fort et sans doute plus uni qu’il ne l’a jamais été. La mondialisation l’a délivré de l’absolue nécessité d’un ancrage régional. En face, le monde arabo-musulman est entré dans une période de chaos politique se traduisant par une montée en puissance de l’islamisme radical et de l’affrontement entre les Sunnites conduits par l’Egypte et les monarchies pétrolières d’un côté, et les Chiites dans l’orbite de Téhéran de l’autre. Ce qui est en question aujourd’hui, ce n’est pas l’avancée du processus de paix, mais l’avenir incertain des traités antérieurs, sous la pression des opinions publiques arabes chauffées à blanc sur cette question et ayant désormais voix au chapitre.

C’est ce qui fait tout le tragique, aujourd’hui, du face à face Benjamin Netanyahou-Mahmoud Abbas. Ce dernier ne doit son maintien au pouvoir qu’à la présence, en Cisjordanie, de forces armées israéliennes qui empêchent le Hamas de le renverser. Il sait bien que le succès de son entreprise proclamée, la création d’un Etat palestinien de plein droit et le retrait de Tsahal entraînerait sa chute. Khaled Mechaal, le chef du Hamas en résidence au Qatar, étiqueté comme « modéré » par un grand quotidien du soir a fait un triomphe à Gaza en appelant à l’expulsion des « sionistes » de la méditerranée au Jourdain et de la frontière libanaise jusqu’à la mer Rouge. Il n’est pas certain, dans ces conditions, que ni Netanyahou ni Abbas n’aient vraiment envie de sortir d’une impasse pour s’aventurer sur un boulevard où l’on risque de se faire égorger à chaque coin de rue. Alors on y reste, et on amuse la galerie avec des moulinets pour se donner une contenance.

Sombre fête des lumières à Lyon

36
lyon fete lumieres

lyon fete lumieres

Qu’on se le dise, la fête des Lumières, le 8 décembre, à Lyon, n’en déplaise aux curés et aux artistes, ne célèbre ni la Vierge ni la lumière ! Par amour de l’art et de Marie, j’ai pourtant tenté l’expérience, accompagné de mes deux grands garçons, Gabriel, 6 ans, Octave, 4 ans et demi, dont je me dois, dès ces premières lignes, de saluer le courage presque sans faille, éprouvé à l’occasion de cette épouvantable soirée.

Tout commençait pourtant pour le mieux. 18h30. Une messe courte et belle, le recueillement de mes deux acolytes, d’ordinaire si fébriles, scrutant avec attention la ressemblance entre les gestes du prêtre et les dessins de leur missel simplifié. Le métro pour Fourvière rompit ce début d’harmonie. Peu de casse pourtant au regard de ce que nous aurions à subir, une fois sortis, entre Bellecour et Saint-Jean. Une foule compacte couronnée par cette grande roue d’infortune plantée sur la place et dont le blason mercantile, à la gloire du Grand Lyon, aurait dû nous alerter. Aux pieds de Louis XIV, un cube dont la magie autoproclamée n’effleura pas l’esprit de mes enfants ; ils lui préférèrent les tubes de Jedi et les cornes clignotantes, fluorescents s’entend, vendues à la sauvette et qui fleurissaient sur la tête des néophytes de la lumière, jeunes et vieux confondus.

L’art, prisonnier de la foule et de ses désirs contradictoires, partagée entre le vin chaud, la pacotille chinoise, et les chorégraphies évidemment magiques ranimant confusément les façades de cette vieille ville bourgeoise, l’art, il faut bien l’avouer, compromis par ce dérèglement de tous les sens, renonçait à ce qu’il a toujours été, un exercice du regard.

Le drame nous attendait pourtant au coin de la place Saint Jean. Impossible d’atteindre le funiculaire, momentanément fermé, impossible encore de se frayer un chemin dans l’organisme étrangement coincé entre les immeubles de cette petite ruelle. Nous n’en étions que les membres inertes, réduits à l’immobilité dans cette absurde ruelle sans intérêt, prête à éclater sous le poids de la foule. Au cœur de cette marée humaine, une autre procession pourtant, dispersée avant même d’avoir pu engager ses premiers pas, un filet de lumière, celle des bougies cartonnées de prières mariales pour l’occasion, et de chants à la Vierge dont la ferveur finit par susciter quelques mécontentements dans la foule hagarde. C’est au compte-goutte, que nous avons pu sortir de la tranchée, rejoignant, mètre par mètre, ces pèlerins d’un soir qui auraient bien voulu que les pouvoirs publics leur manifestent davantage de considération.

Quelques dizaines de mètres plus loin, un ou deux cantiques d’apocalypse joyeuse dans les poumons, car au fond c’est bien de cela qu’il s’agissait, j’ai dû considérer que l’épuisement de mes garçons nous dispensait de poursuivre jusqu’au sanctuaire.

« Merci Marie ». Quel écho ces lettres lumineuses accrochées à la colline auront-elles trouvé dans ce brouhaha touristique ? Quels états d’âme ces églises ouvertes auront-elle su provoquer chez ces consommateurs de féerie ? Jean-Baptiste criait dans le désert. Comment croire que la Lumière puisse se satisfaire de ces lumières intempérantes ?

Grover Norquist : à quoi ressemble un libertarien américain?

10

Pour un Français, il ne ressemble à rien. Il est à proprement parler inconcevable. Et il serait sans doute l’homme à abattre s’il se présentait à une élection. Marine Le Pen, à côté de lui, ferait figure de sainte. Pour les démocrates américains, et notamment pour Obama, il est l’incarnation du mal. Pourquoi ? Car il s’oppose à toute hausse d’impôt et à toute extension du domaine de l’État. D’ailleurs, si le gouvernement venait à disparaître, il ne verserait pas une larme.

Prenons l’exemple d’un libertarien qui exerce aujourd’hui son influence délétère (toujours selon Obama) sur la politique américaine. Il se nomme Grover Norquist. Diplômé de Harvard, il est un disciple d’Ayn Rand. Il est à la tête de la puissante National Riffle Association, le lobby des armes à feu. Il est, bien entendu, favorable à la peine de mort.

Par ailleurs, il se bat pour les droits des homosexuels, ainsi que pour une politique d’immigration beaucoup plus ouverte qu’elle ne l’est aujourd’hui. Il a choisi d’habiter dans les quartiers les plus pauvres de Washington et n’a jamais ménagé ses critiques contre les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Il est invité sur tous les plateaux de télévision, non seulement parce qu’il est un bon client pour les shows, mais parce qu’il a fait signer à 238 députés républicains et à 41 sénateurs un serment par lequel ils s’engagent à ne jamais approuver une hausse d’impôt, le fameux Taxpayer Protection Pledge. Notons aussi qu’il a épousé une princesse koweïtienne.

Le Washington Post affirme que Grover Norquist « a changé la politique américaine », ce qui est sans doute excessif. En revanche, s’il se trouvait un Grover Norquist en France, on pourrait se dire qu’enfin quelque chose se passe dans ce pays voué à l’immobilisme. Nous réclamons des libertariens….peut-être pourrions-nous en importer quelques-uns des États-Unis.

Avraham Yehoshua : Mabrouk pour la Palestine !

18
yeoshua israel gaza

yeoshua israel gaza

Il vient  de recevoir le prix Médicis étranger et le prix du Meilleur roman étranger pour son roman, Rétrospective, paru chez Grasset/Calmann-Lévy. Militant impénitent de la paix, Yehoshua fait partie, avec Amos Oz et David Grossman, de la « sainte trinité » des meilleurs auteurs israéliens qui refusent de s’enfermer dans la tour d’ivoire de la pure littérature et s’engagent dans les combats quotidiens de leur pays pour plus de justice, plus de démocratie et pour une solution négociée avec les Palestiniens. Échange sur l’actualité.

Jean-Luc Allouche. Alors, mabrouk pour la reconnaissance de la Palestine à l’ONU ?

A.B. Yehoshua. Mabrouk[1. Est-il encore besoin de traduire cette formule traditionnelle en arabe ? Eh bien, Mabrouk (« Béni ») est l’équivalent de notre « Bravo ».] à la Palestine ! Dommage que les Palestiniens aient déjà reçu cette reconnaissance en 1947, sur une surface bien plus étendue et plus fertile. Laissons le passé, mais imaginons ce qu’aurait été cette région sans le refus des pays arabes à ce moment-là.[access capability= »lire_inedits »] Mais aussi mabrouk à Israël ! Car, avec cette reconnaissance internationale des Palestiniens qui disent : « Nous sommes la Palestine des frontières de 1967 », l’État d’Israël se voit, du coup, légitimé au moins dans les limites de 1967 alors que, jusque-là, cette reconnaissance  se cantonnait au plan de partage de 1947. Voilà un paradoxe pour le moins intéressant.

Même si cela devait conduire à une plainte contre Israël devant la justice internationale à La Haye ?

Cette situation peut certes se révéler désagréable pour Israël. Mais, d’abord, ne préjugeons pas de la décision des juges. Ensuite, dans une confrontation désormais d’État à État, Israël peut tout aussi bien renvoyer la pareille : exiger, par exemple, la comparution de tel ou tel terroriste…

Cette décision peut aussi accélérer l’érosion de la légitimité d’Israël dans le monde…

Surtout, réaffirmer avec force l’illégitimité des colonies. Parce que ce qui m’inquiète par-dessus tout, c’est la présence des colonies fichées au cœur des populations palestiniennes. La lecture récente du dernier ouvrage de Méron Benvenisti[2. Le Rêve du sabra blanc. Autobiographie dégrisée, en hébreu, 2012. Figure publique connue, ex-maire adjoint de Jérusalem, Méron Benvenisti ne cesse, depuis de longues années, de mettre en  garde l’opinion israélienne contre les ravages de la colonisation et sur l’impossibilité de fonder un État palestinien dans les territoires palestiniens criblés de colonies.] m’a déprimé, et j’en tire une conclusion unique : il faut nous hâter. Nous hâter d’évacuer ces territoires.

Avec ces centaines de milliers d’Israéliens qui s’y accrochent ?

Pour ma part, j’ai avancé dans le passé la possibilité qu’une minorité juive puisse demeurer dans la future Palestine.

Hypothèse bien hasardeuse. Êtes-vous sérieux ?

Oui, absolument. Pourquoi en doutez-vous?

Parce que le fossé, la haine n’ont fait que croître au cours des dernières années…

La haine existe parce que les uns sont les maîtres, et les autres les subordonnés. Mais le jour où un policier palestinien contrôlera, selon les procédures d’une loi égale pour tous, un automobiliste colon, cet état de choses changera : il n’y aura plus un maître et un sujet de seconde zone. Après tout, aujourd’hui même, une coopération sécuritaire existe déjà entre Israéliens et Palestiniens dans les territoires. Je crois qu’une infime partie des colons, la frange la plus extrémiste, disons « idéologique », hait les Palestiniens. Une majorité d’entre eux est plutôt laïque, celle qui réside dans les agglomérations le long de l’ancienne « Ligne verte ». Ceux qui voudront rester, qu’ils  y restent…

Et vous imaginez Israël renoncer à sa responsabilité sur cette population, l’armée l’abandonner ?

L’armée y demeurera cantonnée, de toute façon, pas comme une armée d’occupation mais pour veiller sur le Jourdain, empêcher que des missiles soient lancés sur le territoire israélien ou paralysent l’aéroport Ben-Gourion qui se trouve à portée de tir. Qu’est-ce qui empêchera ces colons d’aller travailler à Tel Aviv, avec toutes les routes déjà ouvertes ?

Scénario pour scénario : et si le Hamas prenait le pouvoir en Cisjordanie ? Hypothèse pas du tout invraisemblable…

Moi, je me souviens surtout de l’époque où l’OLP était le mercenaire de l’URSS dans nos parages… L’organisation de Yasser Arafat a été la première à commettre des attentats au coeur des villes israéliennes, des détournements d’avions, la tuerie de Munich, etc. L’OLP « laïque » ! Pourquoi tout imputer à l’islam ? Je ne dis pas que nous devons négocier avec les fanatiques − au passage, nous avons aussi les nôtres. Mais laissons les Palestiniens avoir leur État, leurs ambassadeurs, forger avec nous des liens économiques puissants…

Tout cela est bel et bon, mais la Palestine à naître ne dispose que d’un territoire réduit à l’état de cantons…

Les colonies stricto sensu n’accaparent concrètement qu’environ 5% à 6 % des terres palestiniennes [à l’exclusion des bases et zones militaires, des réserves naturelles etc, sous législation israélienne].  De plus, n’oubliez pas que tous les accords de paix qui se sont succédé au fil des années prévoient des échanges de territoires sur la base d’un pour un entre Israël et la Palestine. N’oubliez pas, non plus, que plus d’1,5 million des citoyens d’Israël sont des Palestiniens restés en 1948 et leurs descendants.[/access]

Retrouvez la seconde partie de l’entretien ici

Rétrospective, A.B. Yehoshua (Grasset/Calmann-Lévy), 22 euros.

*Photo : mtkr.

Affaire Depardieu : comment sait-on qu’un homme paie trop d’impôts ?

22

L’importance historique de l’impôt tient tout en entier dans l’absolue incapacité des hommes politiques à en déterminer le juste montant. On ne compte plus les frondes nobiliaires et les révolutions bourgeoises qu’une telle incapacité a suscitées. L’impôt est, bien davantage que la lutte des classes, le fil rouge de l’Histoire. Cette incapacité n’est pas le résultat d’une défaite de l’intelligence, pas même d’un cafouillage administratif. Elle est consubstantielle à son objet : l’argent. Ou pour mieux dire, l’argent que l’on garde pour soi. Ou pour mieux dire : l’argent que l’on garde pour soi afin d’en jouir – que Gérard Depardieu me pardonne cette expression – de tout son saoul.

Nous nous donnons beaucoup de mal pour faire entrer cette jouissance dans le language apparemment rationnel du calcul. Voyez comme la notion de « juste répartition » semble accréditer l’hypothèse qu’une sorte de symétrie naturelle donnerait au Président de savoir qui doit payer quoi. N’est-ce pas ainsi qu’un homme de gauche se fait élire ? N’est-ce pas en contestant cette répertation qu’un homme de droite gagne en popularité ? Et chacun de sortir sa calculette, sûr de son bon droit.

Il est étrange de se dire que l’Histoire repose sur une comptabilité impossible. Nous pouvons nous indigner moralement contre les exilés fiscaux, et nous aurons probablement raison de le faire. Mais le langage de la vertu n’effacera jamais le caractère irrationnel de notre société. Mathématiciens obsessionnels d’un calcul imaginaire, nous avons inventé le compte qui n’est jamais bon, le calcul qui ne satisfait personne.

Beppe Grillo : Ciao Monti, mais Berlu, non merci

4
grillo monti berlusconi

grillo monti berlusconi

Ceci est la traduction de l’éditorial de l’article que le leader populiste italien Beppe Grillo a publié sur son blog le 10 décembre 2012.

Nous sommes nous et vous, vous n’êtes rien.
Avec la démission de Rigor Montis, le miroir sombre du pays a éclaté en mille morceaux et chaque italien peut désormais apercevoir la dissolution de l’Etat dans le bris de verre dont il est le plus proche. Un saut dans l’inconnu. Ça n’est pas encore Caporetto[1. Actuellement en Slovénie. Du 24 octobre au 9 novembre 1917, défaite de l’armée italienne devant l’armée austro-allemande du général Otto Von Below.], ça n’est pas encore le 8 septembre de Badoglio[2. Capitulation de l’Italie le 8 septembre 1943.], mais ça y ressemble. Que tous ceux qui le peuvent embarquent dans des canots de sauvetage. Quand il en avait la possibilité, Monti ne parlait pas aux citoyens ni au grand public pour se libérer du contrôle des partis. Il s’est montré avec le courage de Don Abbondio dans le roman Les fiancés de Manzoni[3. Dans ce roman, Don Abbondio est le curé du village de Renzo.]. Et il en paie aujourd’hui les conséquences. L’image du « montisme » qui restera dans la mémoire des italiens sera la photo publiée sur Twitter, montrant Casini, Bersani et Alfano, au palais Chigi[4. Palais Chigi : palais de la présidence du conseil des ministres. Casini : député centriste, président de la Chambre des députés de 2001 à 2006.  Bersani : ancien communiste, secrétaire du PDI, plusieurs fois ministre. Alfano : Angelino, juriste sicilien, ministre de la justice de 2008 à 2011, proche de Berlusconi, auteur de la fameuse loi instaurant l’immunité, abrogée en 2009 pour cause d’inconstitutionnalité.], tous trois assis sur des fauteuils de velours, riant et sirotant du thé avec le fier efflanqué Monti derrière eux. Ils semblaient dire : « Regardez nous. Nous sommes nous et vous, vous n’êtes rien ! ».

La participation du peuple aux décisions fondamentales de la Nation a été jetée aux orties par les partis puis par les technocrates. La volonté des Italiens est devenue une variable indépendante du système politique qu’on méprise sous le nom de « populisme ». J’ai envoyé cette lettre ouverte à Monti le 24 novembre 2011 et je n’ai pas encore reçu de réponse :

« Vous ne pouvez pas faire grand-chose, de votre propre chef ou secondé par une équipe de technocrates, sans le soutien du grand public. La lune de miel actuelle, due davantage à la sortie du berlusconisme qu’à vous-même, pourrait s’avérer de courte durée. Votre succès sera déterminé par vos actions, et par le soutien que ces actions obtiendront dans le pays réel, le pays des corporations et des associations, et certainement pas sous le régime des partis qui est un simulacre de démocratie. Souffrez que mes soutiens et moi-même, qui représentons tout de même la cinquième ou la sixième force électorale, puissions vous adresser quelques suggestions. Primo, respectez la volonté de ceux qui souhaitent l’abandon du nucléaire, luttent pour la préservation de l’eau et combattent l’inutile destruction du val de Suse. Secundo, donnez immédiatement l’exemple en coupant dans les dépenses inutiles au lieu de taxer la résidence principale, le patrimoine ou d’augmenter la TVA. Le peuple italien subit les taxes les plus élevées d’Europe et alimente une énorme évasion fiscale. Cela signifie que ce sont toujours les mêmes qui paient et portent sur leurs épaules le fardeau du bien nommé redressement. Vous avez deux fois de la chance, la première c’est que vous succédez à un scélérat et la seconde c’est que vous avez de grandes marges de manœuvre. Où que vous regardiez vous pourrez opérer des sauvetages ou des coupes à coût zéro. Coupez dans les provinces, le financement électoral, l’édition publique. Mettez un terme aux grandes machines publiques comme le TAV[5. TAV : train à grande vitesse (projet Lyon-Turin).], le contournement autoroutier de Gênes, l’exposition universelle de Milan en 2015. Vous savez mieux que moi que tout cela ne sert à rien. L’économie ne se développe pas avec du ciment. Remettez la gestion des autoroutes sous le contrôle de l’Etat, s’il y a des milliards à gagner, autant que cela profite à l’Etat plutôt qu’à Benetton et à ses associés. Vous avez étudié chez les jésuites, mais pour rester dans le registre religieux, vous devriez renouer avec les franciscains. Détachez-vous du monde de la finance dont vous êtes issu et tournez vous directement vers le peuple italien. Si vous ne pouvez le faire, je vous conseille de renoncer aux plus hautes fonctions. Reproduire les erreurs et les vilenies des politiciens qui vous ont précédé ne sera pas à votre honneur. »

Monti Annus Horribilis s’efface derrière ses conséquences désastreuses. Résultat : le pays a épuisé ses ressources sans qu’aucun de ses problèmes structurels, institutionnels, industriels, électoraux ou sociaux n’ait été résolu. Blocage. Vanité de ceux qui sont responsables de la destruction du pays, qu’il s’agisse des frères siamois du PDL[6. Il Popolo della Liberta : parti de Berlusconi.], du PD[7. Parti Démocrate, principale force de centre-gauche.] sans L, et de l’extrême droite qui a déjà constitué ses listes dans la moitié de l’Italie. Ceux ont causé le désastre actuel ne font que se lamenter sur eux-mêmes. Monti, quand tu partiras, éteins au moins la lumière. Mon mouvement « Cinq Etoiles » est dans une course contre la montre pour présenter ses listes. D’avril 2013 comme échéance électorale nous sommes passés à mars puis à février. Et ensuite ? Le président Napolitano appellera-t-il le peuple à se rendre aux urnes le mois prochain pour l’épiphanie quand la bonne sorcière (la Befana) viendra avec ses vieilles pantoufles usées ? Nos gouvernants font ce qu’ils veulent mais qu’ils prennent garde à la colère des siciliens. Dans tous les cas, à bientôt au parlement ! Ce sera un plaisir.

*Photo : Sebastiano Pitruzzello (aka gorillaradio)

Trop de démocratie nuit aux partis

8
royal aubry ps

royal aubry ps

À quelques années d’intervalle, les deux grands partis structurant la vie politique française se sont livrés à une foire d’empoigne homérique à l’occasion de la désignation de leur lider maximo. En 2008, le congrès de Reims du Parti socialiste désigna Martine Aubry comme première secrétaire, à l’issue d’un vote des militants où elle l’emporta d’un cheveu sur Ségolène Royal. On put constater, de part et d’autre, que des bourrages d’urnes dans des fédérations bien tenues par des barons locaux tout-puissants, notamment dans les Bouches-du-Rhône (pour Ségolène) et le Pas-de-Calais (pour Martine) n’étaient pas totalement étrangers au résultat final.[access capability= »lire_inedits »]
Le PS a survécu à la crise (il en avait vu d’autres au cours de sa longue histoire), mais les deux principales protagonistes de l’affrontement se sont brûlé les ailes devant les porter jusqu’à l’empyrée élyséen.

Le psychodrame que vit actuellement l’UMP est la réplique exacte, à droite, de la bataille de chiffonnières socialistes de 2008. Ses conséquences sur l’avenir de l’UMP risquent cependant d’être plus dévastatrices, car la droite française de la Ve République n’est pas accoutumée à régler en interne, au sein d’un parti, les conflits d’ambitions personnelles. Lorsque deux gaullistes briguent la charge suprême, comme ce fut le cas en 1995 avec Jacques Chirac et Édouard Balladur, ils demandent directement au peuple souverain de trancher, privant les membres du parti de la plus noble de leurs prérogatives : désigner démocratiquement le champion qui portera leurs couleurs dans la « mère de toutes les élections ».

Cette dépossession des militants au profit des sympathisants a été parachevée au PS par l’organisation − couronnée de succès − des « primaires » pour la désignation du candidat du parti à l’élection présidentielle de 2012. Une fois le pouvoir conquis, la désignation du chef du parti majoritaire donne lieu à un simulacre de démocratie et à de biens réelles manœuvres d’appareil aboutissant à la mise en place d’un Harlem Désir dont le destin présidentiel n’est pas évident. Il ne fera pas d’ombre aux futurs gladiateurs de l’échéance 2022.

La bagarre pour la conquête de l’appareil de l’UMP visait à obtenir la « pole position » pour la primaire ouverte de 2016 en vue de l’élection présidentielle de 2017. Ce fut une erreur majeure, les cadors n’ayant pas eu l’intelligence de s’entendre sur un homme − ou une femme − de paille qui garderait la maison avant la grande explication.

À quoi servent donc les partis politiques dans cette situation où le supporteur se substitue au militant comme faiseur de roi ? Jadis, ils remplissaient deux fonctions majeures : la production d’idées politiques et de programmes adaptant aux circonstances de l’heure un corpus idéologique hérité des fractures du passé ; et la sélection, au sein de la société civile, des élites locales et nationales pour occuper les postes électifs de la République. Or, jamais cette dernière n’a exigé des partis politiques qu’ils pratiquent en leur sein la démocratie qu’elle impose pour la conquête du pouvoir municipal, régional ou national. C’est ainsi qu’à droite comme à gauche, des formes d’organisation autoritaires, hiérarchisées, voire militarisées ont cohabité avec des structures où les militants avaient au moins l’illusion de peser sur les orientations de leur parti. L’oxymore du « centralisme démocratique » inventé par le communisme stalinien, sans doute la plus géniale arnaque conceptuelle du xxe siècle, en est la parfaite illustration, comme la conception transcendantale d’un parti issu d’un chef, et non l’inverse, incarnée par le gaullisme de la grande époque.

L’extension du domaine de la démocratie à la vie des partis s’est révélé plutôt un handicap qu’un atout dans la dernière période : le capharnaüm régnant chez les Verts avant leur conversion à la pratique ordinaire du clanisme et de la magouille en coulisse en a fourni une preuve éclatante. Le système politique institué par la Ve République, et l’accentuation de son caractère présidentiel depuis l’adoption du quinquennat, ont transformé les grands partis en conglomérats d’écuries présidentielles avançant masquées sous le nom de « courants », dont les différentiations idéologiques relèvent plus du positionnement marketing que de l’intime conviction de ceux qui les incarnent et les animent. Qu’ils s’arrangent entre eux pour nous faire, le moment donné, une proposition politique susceptible de réveiller notre passion citoyenne. La manière dont les candidats aux magistratures, petites et grandes, sont parvenus à l’emporter sur leurs concurrents m’importe peu, pourvu qu’ils ne confondent pas, une fois leur objectif atteint, le service de la nation avec celui de leurs obligés.[/access]

*Photo : Parti socialiste.