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Cesars et Oscars : Putain de cérémonies !

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« Putain », ils ont que ça à la bouche avec « Merci ». Entre un Omar Sy qui salue son sacre de meilleur acteur par un « Putain j’ai envie de dire putain » avant de se lancer dans la série incontournable de remerciements éprouvants et un Jean Dujardin qui exulte tellement d’avoir été adoubé par Hollywood qu’il ne peut pas s’empêcher de s’écrier : « Ouah, putain, génial, merci », comme le ferait un vulgaire djeun (ou plutôt un djeun vulgaire) devant sa réussite au bac, « putain » semble être le seul mot de la langue française capable d’exprimer la joie absolue.

Putain ne souille donc plus mais complimente, il n’humilie pas mais consacre. Putain c’est l’injure suprême devenue réflexe élogieux. L’entrée tonitruante des Frenchies au panthéon des acteurs oscarsisés (pour les Césars, il y a heureusement moins de concurrence étrangère) s’accompagne donc par une ode obligée à l’esclavage sexuel. Les étoiles de Broadway dégagent soudainement une drôle d’odeur.

Devant cette pathétique inversion, il est surprenant de constater que les féministes, pourtant si sourcilleuses des usages langagiers supposément sexistes ou dégradants n’ont pas poussé leurs hurlements coutumiers.

Les amateurs de circonstances atténuantes, pourront arguer que Jean Dujardin aura pastiché jusqu’au bout Hollywood en en imitant le meilleur comme le pire, en passant de la grâce virtuose de Fred Astaire à la vulgarité mécanique du « Fuck !» qui constelle mécaniquement les dialogues des pires buddy movies.

Facebook-Mayflower, même combat

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Photo : dfb

Facebook, on le sait déjà, révéle la formidable blessure narcissique dont souffre l’homme occidental depuis qu’un juif viennois, un certain Freud, lui a indiqué qu’il n’était pas maître et souverain de lui-même et qu’il avait un inconscient. Alors, pour retrouver la toute-puissance qu’il croyait avoir enfant, il se surexpose en espérant redevenir le centre d’intérêt du monde entier grâce à des amis virtuels qui s’extasieront sur le moindre petit événement de sa vie[1. On lira à ce propos Enjoy de Solange Bied-Charreton (Stock) dont Isabelle Marchandier a rendu compte dans nos colonnes.].

On savait aussi que ce réseau social est potentiellement le meilleur allié des recruteurs humanistes et autres chasseurs de têtes qui n’ont plus besoin d’entretiens compliqués puisqu’ils peuvent aller se servir à une source où le gibier indique de lui-même s’il est à poil ou à plume. Facebook représente aussi ce qu’aucune police politique ou service de renseignements n’auraient osé imaginer : une population qui représente un état de plusieurs centaines de millions d’habitants qui s’auto-fichent joyeusement et ajoutent un chapitre aussi inédit qu’inattendu au Discours de la servitude volontaire de La Boétie.

On avait aussi oublié que Facebook était la création d’un adolescent étasunien, c’est-à-dire ce qui peut se faire de pire en matière d’explosion hormonale impitoyablement refoulée par les fantômes des pèlerins du Mayflower. C’est d’ailleurs l’alchimie hypocrite d’une pornographie virtuelle abjecte et d’une vie réelle fondée sur la misère sexuelle des dépucelages obligés sur les banquettes arrière des bals de fin d’année qui explique que le serial killer soit d’abord, à l’origine, une spécialité américaine comme vous l’expliquerait très bien Robert Ressler, l’agent du FBI qui fut le pionnier du profilage. Et l’exemple même de ce puritanisme parpaillot délirant et schizophrène vient de frapper de nouveau sur Facebook : il y a désormais interdiction de la représentation de l’allaitement maternel dans les albums photos des utilisateurs. Sonia Flynn, une des responsables de Facebook justifie ainsi l’interdiction : « Nous sommes d’accord, l’allaitement maternel est quelque chose de naturel, et nous sommes fiers que de nombreuses mères choisissent de partager cette expérience sur Facebook. Cependant nos règles sont basées sur les mêmes standards qui s’appliquent pour la télévision et les journaux, et elles sont conçues pour répondre au besoin d’une communauté de 845 millions de membres qui inclut des utilisateurs de 13 ans ». Je me trompe peut-être mais je ne vois pas comment une mère allaitant son enfant peut en quoi que ce soit éveiller la libido de qui que ce soit. Sauf cas pathologique. Et c’est l’aîné de deux sœurs qui vous le dit.

A moins que ce ne soit mon inconscient scandaleusement catholique qui fasse que je me hérisse devant cette dernière hypocrisie facebookienne, presque aussi monstrueuse et pinailleuse que ne le fut le code Hays pour le cinéma à Hollywood. Hays, ce sénateur qui fit régner les censures de toute sortes pendant trente bonnes années, jusqu’au milieu des sixties : il ne voulait pas voir de poitrines dénudées, de relations interraciales, de relations homosexuelles et, oh coïncidence !, proscrivait la représentation de l’accouchement, même suggérée, comme un comble d’obscénité.
Que voulez-vous, j’appartiens à une vieille civilisation. Je suis habitué à voir l’image fragile et émouvante de la vie dans ces Vierges à l’enfant du Titien, de Vinci, de Pisanello que l’on contemple dans les musées ou même, tout simplement, quand je rencontre au hasard de nos églises romanes perdues au cœur du vieux pays ces statues de bois polychromes aux seins nus, naïves et charmantes.

Je n’irai donc toujours pas m’inscrire sur Facebook puisque je ne pourrais pas avoir pour amis les primitifs flamands, les peintres de la Renaissance ou même Marx Ernst et sa célèbre Vierge corrigeant l’enfant Jésus : elle représente une mère fessant son enfant nu, ce qui pourrait me faire tomber assez vite pour masochisme et recel de pornographie infantile.
Et j’ai déjà assez d’ennuis comme ça.

Poutou, le frivole et le sérieux

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Philippe Poutou sur le plateau d'On n'est pas couché

Samedi soir, deux candidats à la présidentielle étaient conviés chez Ruquier. Le premier est un ancien chef de gouvernement reconverti dans l’antisarkozysme de salon et le gaullisme incantatoire. Vous séchez ? Dominique de Villepin, d’une humeur badine ce soir-là, comme s’il savait que sa candidature de témoignage allait s’arrêter devant les grilles du Conseil Constitutionnel, chargé de réceptionner et de vérifier la validité des indispensables 500 parrainages d’élus. Pas grand-chose à signaler dans cette première partie, sinon une question vacharde de Natacha Polony sur la conception toute personnelle et esthétique que Villepin cultive du gaullisme suivie d’une défense désespérée de son bilan à Matignon, dont le premier bouclier fiscal, le CNE et le CPE n’ont rien à envier au libéralisme de Sarkozy.

Mais l’intérêt de la séquence politique du soir était ailleurs. Après la parenthèse Villepin, qui a rempli son temps de parole en nostalgie chiraquienne, c’était au tour du dauphin d’Olivier Besancenot de descendre les marches du plateau d’On n’est pas couché pour affronter le si rédouté tandem Pulvar-Polony. Philippe Poutou n’est pas (entièrement) un inconnu en la demeure. Il y a quelques mois, bien avant que le CSA impose l’équité du temps de parole au service public, Laurent Ruquier avait choisi de l’inviter tout en boudant Marine Le Pen, estimant qu’hors campagne électorale il était de son bon droit de privilégier tel ou tel candidat à l’infotainment. Dans son petit opuscule de campagne Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule, Poutou revient d’ailleurs sur cette émission que nombre de ses amis « prolos » ont vécu comme une humiliation. Bienveillant à la limite de la condescendance, Ruquier avait alors déroulé le tapis rouge au candidat désigné du NPA, quitte à lui souffler des « trucs » de communication et à lui accorder un traitement de faveur que d’aucuns ont pris comme un insulte paradoxale. A la décharge de l’animateur vedette, l’ectoplasme médiatique Poutou n’a ni la gouaille militante d’Alain Krivine, ni la puissance intellectuelle de Daniel Bensaïd, ni le culot monstre d’Olivier Besancenot. Et c’est sans doute un mélange d’empathie et de mauvaise conscience bourgeoise qui poussèrent Ruquier à « chouchouter » Poutou durant leur première rencontre.

Or, ce second round a révélé un candidat un peu moins bancal, maîtrisant davantage sa maladresse pour en faire un argument de campagne ouvriériste – bien que l’électorat du NPA (ou ce qu’il en reste) se concentre avant tout dans la fonction publique et dans la petite bourgeoisie urbaine. Un esprit retors soulignerait la proximité de ses techniques oratoires avec celles de la très rodée Marine Le Pen : victimisation à outrance, sketch du Caliméro, attaques contre le système médiatique dès qu’une question vous met en difficulté… Bien sûr, alors même qu’Audrey Pulvar et Natacha Polony fustigent les délocalisations industrielles, la désertification des campagnes et la paupérisation relative qui atteint nos pays développés, elles n’en ont pas moins épluché le programme du NPA au peigne fin. De Villepin à Poutou, on passe allègrement d’une phraséologie l’autre, le premier singeant De Gaulle comme le second récite Marx. Ainsi, l’ouverture générale des frontières prétendrait dépasser le capitalisme sur son flanc mondial, comme le défendent Hart et Negri dans leur manifeste antimondialiste Empire. Ainsi, la bonne vieille critique marxienne de la démocratie formelle se satisferait d’un lendemain qui chante fait de soviets populaires et de démocratie à la base, sans passer par le piège du gouvernement représentatif. Ainsi, l’expropriation des grandes entreprises, l’interdiction des licenciements et le non-paiement des créances dues aux banques se feraient d’un claquement de doigts, la sécurité sociale devant par ailleurs réserver un fonds d’aide aux PME ne pouvant plus débaucher. A toutes ces quadratures du cercle, Poutou oppose un « Vous croyez vraiment que le système actuel est meilleur ? », telle Marine Le Pen qui botte en touche lorsqu’on l’interroge sur certains impensés de sa politique. Le souligner n’équivaut pas à reconnaître l’existence d’un complot rouge-brun ni à discréditer l’ensemble de l’opposition extra-parlementaire.

Car, qu’on l’aime ou pas, à la différence du Front National, le NPA et son candidat ne prétendent pas le gouverner la France. Cantonnées à 1% des voix, leurs vieilles lunes post-révolutionnaires n’effraient même plus les grandes bourgeoises de l’Ouest parisien. Au terme de son temps de parole, Philippe Poutou s’est mis à regarder l’heure comme le perdant d’un contre-la-montre. Peu importe qu’il cherche ses mots et louvoie sur tous les points stratégiques, lorsque le compteur de l’émission égrenait les dernières secondes lui étant imparties, craignant de ne respecter la parole donnée, il se lança dans un sprint final pour soutenir les principaux mouvements de lutte contre les plans sociaux, licenciements postaux et autres délocalisations sauvages. Dans ces quelques instants de sincérité, le regard sympathique de Philippe Poutou disait toute l’absurdité de la comédie du pouvoir. L’espace de quelques secondes, l’on discerna l’insondable vérité : dans le grand guignol audiotélévisuel, du vrai-faux « dérapage » à l’authentique détresse sociale, tout est égal, et donc indifférent.

Adios, Old England !

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Photo : http://4.bp.blogspot.com

Closed ! Rideau ! Le magasin Old England fermera ses portes à la fin du mois de mars. L’Union Jack ne flottera plus sur le gros paquebot en bois du boulevard des Capucines. Depuis plus d’un siècle, entre l’église de la Madeleine et l’Opéra Garnier, dans le IXème arrondissement de la capitale, la civilisation britannique avait son ambassade du vêtement. Après le rachat de Jaguar par l’indien Tata et le mariage de William avec une roturière, c’est un nouveau coup dur pour les adorateurs du style british. La fin d’un monde où l’élégance venait d’outre-manche, où les cravates étaient forcément « club », où les trenchs croisés portaient le nom d’un certain Thomas Burberry, fournisseur officiel du roi Edouard VII et où les pulls Navy faisaient de vous un redoutable loup des mers.

Que l’Angleterre était jolie dans ces années-là ! Cette île était diablement attirante pour des petits français partis à sa conquête durant deux ou trois semaines de séjour linguistique. A cette époque-là, nous ne traversions pas The Channel pour ânonner maladroitement quelques verbes irréguliers mais pour découvrir un monde à part, excentrique, iconoclaste, pétillant de liberté et d’audace. Dans cet univers baroque, tout nous plaisait, les livraisons de lait au petit matin, les sandwichs au concombre, les Craven A, le fish and chips, le Pim’s et les bonbons Smith Kendon. Nous nous étions même pris d’affection pour le basset Hound. Le moindre détail de la vie quotidienne des sujets de sa Majesté nous mettait en joie. La vie était décidément plus folle et élégante dans cette Albion que nous ne trouvions pas le moins du monde perfide. Les filles étaient aussi légères que leurs jupes. Mary Quant avait décoincé cette vieille Angleterre puritaine. Quel souvenir que ce premier ballet de jambes dénudées aperçu à la sauvette du côté de Piccadilly Circus.

Un choc émotionnel aussi durable que la première Jaguar Type E dont le capot ne finissait pas de s’allonger sur Regent Street. Et que dire de ces Mods en costume sur-mesure sillonnant l’île sur leurs étincelantes motocyclettes italiennes. Chez nous, les ouvriers roulaient encore en mobylette bleue et les bourgeois de province n’avaient pas le chic des gentlemen de Savile Row, melon sur la tête et costume rayé de rigueur. Après avoir goûté à ce monde presque irréel où les hommes ressemblaient tous un peu à David Niven, nous n’avions qu’une envie : les imiter. Nous avions attrapé le virus de l’anglomanie. Désormais, nous ne verrions plus la vie qu’à travers un épais fog.

A Paris, à deux pas de l’Olympia, nous pouvions retrouver ce monde parallèle et cette météo des sentiments enfouis. Il nous suffisait de franchir la porte de Old England pour goûter aux délices des fauteuils club et s’enivrer d’une atmosphère hors du temps, hors de la vulgarité marchande ambiante. Grimper le monumental escalier en bois était un plaisir auquel beaucoup d’alpinistes de la fripe s’adonnaient, chaque année, à l’occasion des soldes. Quel plaisir de se retrouver nez-à-nez devant des piles de pulls en cachemire, des montagnes d’écharpes en laine d’Ecosse ou de fixer pendant de longues minutes ces dizaines de souliers à la parade aussi bien rangés et disciplinés que la relève de la garde. Nos économies ne résistaient pas longtemps à cette caverne d’Ali Baba. Combien d’entre nous ont épargné plusieurs mois avant de s’acheter une paire de Church’s qui marquait la fin d’une adolescence boutonneuse ? Aux premiers frimas de l’hiver, nous voulions tous porter un douillet duffle-coat avec des boutons en bois ou en corne et, à l’ouverture de la chasse, nous rêvions d’une veste en coton égyptien abondamment graissée.

Ce magasin recelait mille trésors et mille attentions. Il n’aurait pas eu en fait autant de charme sans son indispensable personnel. Admirables vendeurs et vendeuses à la science encyclopédique du vêtement qui nous conseillaient avec tact et gentillesse. Un savoir-faire qui n’existe plus guère à l’heure des services marketés et calibrés. Chez Old England, l’espace d’un instant, nous étions accueillis comme Lord Mountbatten ou Jim Clark. Tous ces petits bonheurs ne seront bientôt que du passé. Qui se souviendra de ce monde-là ? Cette boutique d’antan sera remplacée par le plus grand magasin de montres du monde. La civilisation anglaise était pourtant là, à quelques stations de métro de la Tour Eiffel et du Moulin Rouge. Pour beaucoup d’entre nous, l’Angleterre n’était pas uniquement la terre du thatchérisme, le royaume où l’on sacrifie la classe ouvrière sur l’autel de la City, non, l’Angleterre, c’était aussi ce ponton avancé en plein cœur de Paris qui donnait du style et un certain grain de folie à notre vie.

La faune du Flore

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Photo : DarkB4Dawn

Les choses de la vie sont compliquées pour Marius de Vizy. Chroniqueur littéraire tendance catholique branché, aristocrate haut-savoyard de Paris, il doit organiser un dîner en l’honneur de Michel Houellebecq avec, évidemment, d’affriolantes donzelles pour égayer la nuit. Sa carte de visite – « Marius de Vizy, de la Revue des deux Mondes » – n’ouvre pas beaucoup de portes. Marius appelle Frédéric Beigbeder, bon garçon de talent. Des filles de l’Est, des filles de bonne famille, des filles délurées : tout sera bon pour Houellebecq et les quelques autres invités choisis. Iggy Pop lui-même sera de la partie. Dans le club passe Lolita Pille, « boudeuse et gentille à la fois, comme Sagan », qui traîne son spleen et le prochain roman qu’elle tarde à écrire. Sur un canapé, un critique paresse, un autre embrasse une attachée de presse. À propos du texte d’une romancière, une phrase fuse : « Une histoire de concombre surgelé fourré au loukoum tiède ». Tous n’ont qu’une idée en tête : en être ou ne pas être et, pour ceux qui écrivent, avoir le Goncourt.[access capability= »lire_inedits »]

Dès la mise en bouche de Mémoires d’un snobé, on est prévenu : « Pour des raisons de confort, l’action se déroule principalement dans le 6e arrondissement de Paris. Une usine d’abattage de poulets aurait aussi fait l’affaire. » Chaque page du roman de Marin de Viry tient cette ligne de style : une drôlerie froide et dilettante, nimbée d’un voile de mélancolie.
Derrière la satire parfaite du milieu de l’édition et des dialogues de pétroleur de l’humour, on sent l’angoisse au coeur. Un moderne Rastignac tremble de ne pas être vu, reconnu, lu et aimé. Entre le prix de Flore et des fêtes sous vodka, il n’est jamais à l’abri d’une moquerie, des humiliations d’un directeur littéraire, d’un agent sans scrupules, d’un SMS fielleux ou d’un coup de foudre.

On a beau être marié, on n’en est pas moins amoureux de la même femme fatale depuis des années. L’héroïne à la langue affutée s’appelle Caroline: « Tu penses que nous aurions été heureux si tu avais eu des couilles, à l’époque ? » On parle d’elle à un oncle de province, qui ne comprend rien. On en parle à des amis, qui se bidonnent. On en parle à son épouse, qui répond : « Embrasse-la pour moi. » Séduit par l’idée, le moraliste peut alors noter dans son carnet : « Un sale type marié à une catholique incandescente pourrait même utiliser l’examen de conscience comme alibi pour un adultère. »
Au petit matin, le temps des éclats de rire et des caresses passé, la chair ne cache pas sa tristesse. Il est l’heure de se parer de noir pour assister à un enterrement. Peut-être celui des illusions perdues, sur un air de Boris Vian : « J’suis snob / Encore plus snob que tout à l’heure / Et quand je serai mort / J’veux un suaire de chez Dior. »[/access]

Marin de Viry, Mémoires d’un snobé, Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

Les « Nanars » à l’honneur à la Cinémathèque !

Quand il a lancé la « Cinémathèque » au milieu des années 30, l’opulent Henri Langlois aurait-il imaginé que son institution – plus de 70 ans après sa fondation – proposerait aux amoureux de cinéma des soirées thématiques facétieuses et interlopes dédiées aux « mauvais films sympathiques », autrement appelés « Nanars »… C’est pourtant ce qui va se passer tout bientôt à l’occasion d’une fracassante « 8ème Nuit excentrique » , avec la collaboration du site Nanarland.com, et pour le plus grand bonheur des cinéphiles authentiques, le 31 mars prochain dans le sublime édifice dessiné par l’architecte Frank Gehry, en plein parc de Bercy, Paris, face à la BNF, sur les rives de Sa Majesté la Seine.

Entrons dans le détail. D’abord aimez-vous Hitler ? Qui n’aime pas Hitler au cinéma ? L’improbable long-métrage de Philippe Clair, de 1974, Le Führer en folie vous fera découvrir Satanas sous un angle nouveau. Le comédien et fantaisiste, Henri Tisot, habitué des imitations de cabaret du Général de Gaulle, endosse le costume nazi sans complexe, et – avec la complicité criminelle d’Alice Sapritch, de Patrick Topaloff, de Luis Régo et de Michel Galabru – nous démontre qu’il est possible de rire de tout avec n’importe qui, n’importe comment, même mal, et de n’importe quoi. Le pitch parle de lui- À la suite d’un malentendu, Adolf Hitler engage trois soldats français qu’il pense être des sportifs professionnels. Ils sont contraints de jouer contre leur propre pays, alors même qu’un match de football va décider de l’issue de la Seconde Guerre mondiale. » Là on pense, les yeux plein de larmes, au mystérieux producteur qui – entendant ça – a dit : « Banco, j’achète ! »

Une nuit « Nanar » au cours de laquelle il nous sera donné, également, de voir l’immortelle Ilsa, gardienne du harem de Don Edmonds, 1978. Sombre histoire – lourdement connotée sexuellement – de traite de blanches… « Ilsa travaille pour un Sheik arabe en l’aidant à importer des jeunes femmes pour les transformer en véritables esclaves sexuelles. Mais l’intrépide Adam (joué par l’immortel et complètement… nul… Max Thayer) veille. » Deux stimulantes valeurs sûres du Nanar, qui seront accompagnées par deux charmants longs-métrages, dont il ne faudrait pas négliger le potentiel indirectement comique… Le Sadique à la tronçonneuse de Juan Piquer Simón, 1983 : « Boston, 1942. Un jeune garçon décapite sa mère après une dispute. Quarante ans plus tard, des meurtres abjects sont commis dans une université. Des femmes sont, en effet, découpées en petits morceaux. » C’est à la minceur des épluchures que l’on reconnait la grandeur des nations, comme disait Jacques Brel. On se délectera aussi du Gang des crapules (Ninja in Action) de Godfrey Ho, 1989. Une délicieusement poussive histoire de ninja – les histoires de ninja sont toujours particulièrement jouissives… – qui rendra cette 8ème nuit Excentrique bien plus belle, encore, que vos jours…

On se dépêche car les billets sont en vente dès le samedi 3 mars sur le site web de la Cinémathèque, et sur place ! On précise, au surplus, que des sandwichs et des boissons seront en vente sur place durant toute la nuit. Et qu’il n’est pas impossible qu’à travers la célébration des « mauvais films sympathiques » vous accédiez à l’amour vrai d’un certain cinéma.

C’est vous qui voyez.

Ballade des demoiselles du temps jadis

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C’est peut-être cela qui coûtera à Nicolas Sarkozy sa victoire. On aurait pu penser que ce serait le renoncement aux promesses sur le pouvoir d’achat, l’image de « président des riches » selon l’expression des sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, le népotisme avec le fiston que l’on voulait nommer à l’Epad, la retraite portée à 62 ans…
Mais le démon de la défaite se niche dans les détails et qui sait si le coup de trop porté à la France d’avant n’est pas dans cette circulaire issue des services du Premier Ministre entrée en vigueur la semaine dernière. Les « mademoiselles » ont disparu des formulaires administratifs, définitivement.

On se souvient de la récente offensive féministe sur la question, qui comme toute offensive féministe se révèle, par une de ces ruses vachardes de la raison, profondément rétrograde. C’est grâce, par exemple, aux criailleries sur l’égalité au travail que les féministes ont été prises au mot par le patronat. Pas sur les salaires, il ne faut pas rêver mais tout bêtement sur le travail de nuit. Il fut longtemps réservé pour les femmes travaillant dans le milieu hospitalier mais, du temps où Jospin gouvernait façon Guardian, par le biais d’une loi votée sur l’égalité professionnelle en novembre 2000, l’interdiction du travail de nuit pour les femmes bossant dans l’industrie fut levée. Et c’est ainsi que Josyane qui n’a pas été encore délocalisée dans son usine textile du Pas-de-Calais remercie vers 3 heures du matin Marie-Solène, féministe du VIème arrondissement, pour le progrès décisif apporté à sa cause.

Donc, maintenant, les mademoiselles qui faisaient partie, comme les cabines téléphoniques et les œufs sur les comptoirs des bistrots, des charmes du monde d’avant, ont donc disparu. Et ça, on va être un certain nombre, je le répète, à ne pas le pardonner au sarkozysme.
D’abord, mademoiselle, dans les formulaires administratifs, ça vous avait tout de suite un petit air poétique, giralducien pour tout dire. On imaginait les épaules nues et bronzées de Suzanne sur son île du Pacifique ou la silhouette flexible et coquine de la Mam’zelle Clio de Trenet, celle qu’on rencontre chez des amis idiots et dont le corps charmant se donne à minuit dans un petit hôtel de la rue Delambre.

Non, c’est bien sèchement que Matignon a fait savoir à ses préfets qu’il avait cédé en rase campagne à l’offensive des Chiennes de Garde et qu’il avait donné instruction aux administrations « d’éliminer autant que possible de leurs formulaires et correspondances les termes ‘mademoiselle, nom de jeune fille, nom patronymique, nom d’épouse et nom d’époux. » On voit bien que c’est terriblement logique, tout ça, plus de demoiselles, plus de jeunes filles, plus de ces appellations machistes qui désignaient pourtant dans une grande indifférence démocratique et érotique la lolita et la vieille fille, le tendron et la rosière.

Las, cette mesure sociétale, comme toutes les mesures sociétales, ne coûte pas cher, surtout si l’on en juge par la radinerie explicite de la circulaire qui sent bon les économies de bout de chandelle par temps de crise : il est en effet recommandé aux administrations d’utiliser les imprimés portant l’infamante mention « mademoiselle » « jusqu’à épuisement des stocks. » Recommandons donc à toutes les demoiselles de se précipiter le plus vite possible pour refaire passeports, cartes d’identités ou permis de conduire car le plaisir de cocher la case interdite était aussi celui de se définir comme quelque chose qui devait autant à la poésie qu’à l’administratif.

Et puisqu’on est en si bon chemin, il va falloir très vite une circulaire pour retirer des bibliothèques un certain nombres d’ouvrages qui témoignent de ce temps rétrograde des demoiselles : Mademoiselle Else de Schnitzler, Mademoiselle Julie de Strindberg, Mademoiselle Fifi de Maupassant et Mademoiselle de Maupin de Gautier (ces deux derniers seront peut-être sauvés, ils racontent des histoires transgenres très LGBT).
Mais aucune chance que survivent les délicieux Mademoiselle Irnois de Gobineau et Appelez-moi mademoiselle de Félicien Marceau, deux fieffés réactionnaires.

Quant aux Demoiselles d’Avignon de Picasso, oh bonheur, pour l’instant elles ne risquent rien des efforts conjugués du Premier Ministre et de Osez le féminisme puisqu’elles sont en sécurité au MOMA de New-York.
Enfin, on l’espère…

Les déliaisons dangereuses

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Photo : DR

Perruque poudrée et visage fardé, il avance masqué, poussé par le désir irrésistible d’emporter la victoire escomptée. Il fait encore un pas, il lui suffit encore d’un souffle, d’un mot et le corps désiré, drapé dans la vertu, s’effondre pourtant dans un élan de faiblesse amoureuse. C’est le triomphe du libertin. Prise dans les insoupçonnables et fatals stratagèmes de la manipulation sentimentale, sa victime est conquise. Ce ballet des corps qui se retiennent ou qui se livrent, qui composent ou qui se décomposent, qui dominent ou qui s’abandonnent, dans un froissement de tissus ou suivant le tracé d’une plume sulfureuse, revient hanter la mémoire du spectateur qui avait été séduit par la virtuosité du duo Glenn Close et John Malkovich, interprétant le couple de libertins le plus célèbre de la littérature : la machiavélique Marquise de Merteuil et le redoutable Vicomte de Valmont.

Même si John Malkovich répète que ça fait plus de vingt ans qu’il n’a pas vu le film de Stephen Frears, il semble pourtant avoir été à tout jamais marqué par la scène finale où la Marquise démasquée, publiquement humiliée, se démaquille devant son miroir, laissant couler sur son visage, pas encore défiguré par la petite vérole, les larmes de son orgueil bafoué. Ce geste d’effacement, rendu inoubliable par la tension palpable que seule la présence charismatique de Glenn Close était parvenue à faire ressentir, a visiblement frappé John Malkovich. Lui aussi, il démaquille la blancheur du masque hypocrite, mais moins pour dissimuler la noirceur du vice que pour peinturlurer d’un rouge clownesque le visage des acteurs de cette tragédie devenue, sous sa direction, une caricature outrancière et faussement subversive du jeu libertin.
Comme la guerre en dentelle est bien trop ringarde pour être encore jouée en costume d’époque, Malkovich met en scène, sur les planches du Théâtre de l’Atelier, une version kitch des Liaisons dangereuses qui repose sur les techniques éculées du théâtre contemporain avec un anachronisme qui dépoussière et un grotesque qui ridiculise.

Ainsi, les loques disparates du style vestimentaire du XVIIIe siècle se greffent sur des déguisements dignes des pires soirées à thème. Un Valmont, accoutré comme le cow boy des anciennes publicités Marlboro et une Merteuil, au look d’une entraîneuse de boite échangiste, paradent, comme s’il s’agissait d’un défilé du « libertin pride ». Toutefois, cette amazone du cul n’a ni fouet ni menotte. Elle porte simplement un jean noir recouvert par le panier de la robe sans la robe dont la structure est incomplète.
Parce que Malkovich préfère déstructurer au lieu de transposer. Il prend plaisir à s’enfoncer dans le délire du mélangisme bigarré d’un no man’s land historique, où l’esprit cool du modernisme libertaire avilit l’esthétisme aristocratique. Ainsi, le Chevalier de Danceny, en vrai djeune, a droit au gilet brodé et au bonnet de rappeur. Puis, pour rajouter au mauvais goût, Malkovich verse dans le « pan pan cucu », mais sans chapeau pointu, en s’amusant à jouer avec d’absurdes stéréotypes bien trop prévisibles pour y voir une once d’originalité. Ainsi, l’ingénue Cécile de Volange ne peut que faire virevolter son tutu rose, la sucette Chupa-chups n’étant pas très loin !

Mais alors qu’on s’attendrait à entendre la voix aigue de Madonna s’égosillant à chanter Like a virgin, Malkovich se prend pour Jean-Luc Godard et la musique du Mépris s’élève religieusement dans la salle, comme si le remord de présenter une adaptation aussi médiocre retentissait dans la mélodie si élégiaque. Ou bien alors c’est à se demander si ce recours au dolorisme musical ne serait pas simplement utilisé pour faire ressentir l’émotion que les acteurs sont bien incapables de communiquer.
Enfin, le détail choc qui remporte la palme du n’importe quoi, c’est bien évidemment l’apparition de la sacro-sainte tablette Ipad. C’est la botte secrète de Malkovich dévoilée sur toutes les affiches de la pièce. Le papier est remplacé par l’écran, la lettre par l’email, le billet par le texto comme si l’immédiateté de la correspondance numérique ne bouleversait rien.

Mais le plus surprenant c’est que Malkovich semble confondre le suivi d’une correspondance qui implique l’échange avec un ou plusieurs destinataires avec la tenue personnelle d’un journal intime. Alors que Laclos établit un subtil parallélisme entre l’éducation sexuelle et l’art de correspondre, à aucun moment le spectateur ne voit Danceny et Cécile lire ou écrire. Seul Valmont fait joujou avec son Ipad. Certaines féministes y pourraient d’ailleurs voir le signe d’un phallocrate vindicatif souhaitant minimiser le rôle central de la Marquise l’ultime détentrice des filets de la manipulation perverse !Et au-delà de ce contresens s’ajoute la profanation puisqu’en infantilisant les armes de la séduction, Malkovich discrédite la puissance de l’écrit.

L’apparition de l’Ipad se fait au moment de l’entrée en scène de la courtisane, Émilie, qui débarque simplement revêtue d’un simple voile noir transparent. Double effet de surprise, double pseudo outrage ! C’est la fameuse scène où Valmont se sert du dos de sa maîtresse comme pupitre pour rédiger la lettre à Mme de Tourvel, où les élans de son cœur sont décrits avec les mêmes mots que les élans de son corps. L’érotisme des deux corps lovés, partiellement recouverts d’un drap dont les plis suggèrent l’ardeur de l’amour consommé, fait place à l’étalage vulgaire de la baise mécanique qui mériterait un Hot d’Or.

Malkovich a donc perdu toute la finesse de son rôle de séducteur pour adopter la lourdeur du metteur en scène contemporain, croyant heurter la pudibonderie d’apparat des bonnes âmes en faisant comme si la pudeur était toujours la norme dans notre société du déballage à tout va.

Poésie blanche à liseré rouge

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Francis Ponge. Photo : http://1.bp.blogspot.com

« Voilà pourquoi, malgré qu’on en ait, la poésie a beaucoup plus d’importance qu’aucun autre art, qu’aucune autre science. Voilà pourquoi la poésie n’a rien à voir avec ce qu’on trouve actuellement dans les collections poétiques. Elle est ce qui ne se donne pas pour poésie. Elle est dans les brouillons acharnés de quelques maniaques de la nouvelle étreinte. » En définissant ainsi la poésie, Francis Ponge la faisait sortir de toute définition restrictive et lui assignait son rôle paradoxal de clandestine lumineuse. On trouvera Francis Ponge dans le volume Mon beau navire/Ô ma mémoire qui rassemble un siècle de poésie française publiée par les éditions Gallimard pour fêter leur centenaire.[access capability= »lire_inedits »]

Gallimard, même pour l’amateur de littérature, est spontanément associé aux plus grands romans du siècle passé et notamment aux deux balises majeures Proust et Céline. Pourtant, la NRF, dès sa création sut donner une place éminente à la poésie au point que cette anthologie en présentant cent poèmes de cent poètes correspondant chacun à une année pourrait très bien aussi servir de manuel d’histoire littéraire. Quelques uns des noms les plus connus, de ceux qui ont enchanté notre cœur, sont évidemment au rendez-vous : Péguy avec Le Porche du mystère de la deuxième vertu, Apollinaire avec Le Voyageur, Breton avec L’union libre, un des poèmes les plus formidablement sensuels qui ait jamais été écrit sur la femme aimée ou encore René Char le thaumaturge et Saint-John Perse, le chantre des anabases géopolitiques.

Mais Mon beau navire/Ô ma mémoire vaut aussi pour nombre d’oublis réparés et aussi la mise en lumière de poètes contemporains trop peu lus.
Au chapitre des oubliés, souhaitons au lecteur de se laisser bercer, par exemple, par la mélancolie voyageuse de Louis Brauquier (1900-1976) : « Ces navires rayés du contrôle des flottes,/Ils voyagent toujours dans notre souvenir », d’affronter l’angoisse si contemporaine de Pierre Morhange (1901-1972) : « Je hais chaque jour/Je veux dormir/ J’aime seulement le sommeil. » ou de connaître l’envoutement de l’érotisme et du fantastique propre à André Pieyre de Mandiargues : « Elle sait bien que la salive d’un ver/Gaine jusqu’en haut ses cuisses nues. »

Et puis, découvrez pour finir les poètes d’aujourd’hui, ceux dont les recueils même vêtus de la prestigieuse couverture blanche au liseré rouge, s’écoulent seulement à quelques centaines d’exemplaires, dans le meilleur des cas : Philippe Delaveau, Paul de Roux, Hédi Kaddour, Guy Goffette ou Gérard Macé. Ils sont des compagnons indispensables et vous surprendront en démentant une des idées reçues les plus fréquentes sur la poésie de notre temps : elle serait réservée à une élite et s’enfermerait dans un hermétisme expérimental toujours plus grand. Rien n’est plus faux et pourquoi ne pas laisser pour vous en convaincre la parole au lumineux Xavier Bordes :

« Je parle avec la voix d’un dieu quotidien/
que nous reconstruisons ensemble. »[/access]

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630 millions de valises en carton

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630 millions de personnes sur Terre souhaitent émigrer dans l’année qui vient. Rassurons-nous, elles n’ont pas toutes l’intention de venir chez nous. On trouvera peut-être dommage de se priver de 630 millions de chances pour la France du côté de la gauche angélique, de 630 millions de bas salaires pour les employeurs qui font marner des travailleurs clandestins et de 630 millions d’arguments électoraux pour Claude Guéant.

Néanmoins, d’après l’enquête menée par l’Organisation Internationale des Migrations et l’institut de sondage Gallup depuis 2005, nous arrivons quand même juste après les Etats-Unis, le Canada et la Grande-Bretagne dans les pays les plus désirables, sans doute grâce à nos jolies femmes, nos fromages et quelques lambeaux d’Etat-providence qui flottent encore par-ci par-là.

Nous sommes devant l’Australie qui a pourtant de l’espace, des kangourous et a inspiré au regretté ADG un de ses derniers romans, Kangouroad movie[1. Gallimard, collection la Noire]. Nous sommes aussi devant l’Espagne qui doit plutôt faire office, elle, d’eldorado pour squatteurs étant donné le nombre de logements vides, notamment en bord de mer, restés en rade depuis l’éclatement de la bulle immobilière.

A elle seule, malgré tout, l’Union européenne est une destination souhaitée par 178 millions de personnes dont 36 millions viennent d’Europe elle-même, comme les Roms, par exemple qui sont devenus des spécialistes des allers-retours France-Roumanie. Mais qui, depuis quelques temps, sont suivis par les jeunes diplômés en informatique ou en droit, grecs ou portugais, qui font paraît-il, d’excellents serveurs berlinois ou vendeurs d’écharpes en cashmere chez Harrod’s.

Cesars et Oscars : Putain de cérémonies !

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« Putain », ils ont que ça à la bouche avec « Merci ». Entre un Omar Sy qui salue son sacre de meilleur acteur par un « Putain j’ai envie de dire putain » avant de se lancer dans la série incontournable de remerciements éprouvants et un Jean Dujardin qui exulte tellement d’avoir été adoubé par Hollywood qu’il ne peut pas s’empêcher de s’écrier : « Ouah, putain, génial, merci », comme le ferait un vulgaire djeun (ou plutôt un djeun vulgaire) devant sa réussite au bac, « putain » semble être le seul mot de la langue française capable d’exprimer la joie absolue.

Putain ne souille donc plus mais complimente, il n’humilie pas mais consacre. Putain c’est l’injure suprême devenue réflexe élogieux. L’entrée tonitruante des Frenchies au panthéon des acteurs oscarsisés (pour les Césars, il y a heureusement moins de concurrence étrangère) s’accompagne donc par une ode obligée à l’esclavage sexuel. Les étoiles de Broadway dégagent soudainement une drôle d’odeur.

Devant cette pathétique inversion, il est surprenant de constater que les féministes, pourtant si sourcilleuses des usages langagiers supposément sexistes ou dégradants n’ont pas poussé leurs hurlements coutumiers.

Les amateurs de circonstances atténuantes, pourront arguer que Jean Dujardin aura pastiché jusqu’au bout Hollywood en en imitant le meilleur comme le pire, en passant de la grâce virtuose de Fred Astaire à la vulgarité mécanique du « Fuck !» qui constelle mécaniquement les dialogues des pires buddy movies.

Facebook-Mayflower, même combat

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Photo : dfb

Facebook, on le sait déjà, révéle la formidable blessure narcissique dont souffre l’homme occidental depuis qu’un juif viennois, un certain Freud, lui a indiqué qu’il n’était pas maître et souverain de lui-même et qu’il avait un inconscient. Alors, pour retrouver la toute-puissance qu’il croyait avoir enfant, il se surexpose en espérant redevenir le centre d’intérêt du monde entier grâce à des amis virtuels qui s’extasieront sur le moindre petit événement de sa vie[1. On lira à ce propos Enjoy de Solange Bied-Charreton (Stock) dont Isabelle Marchandier a rendu compte dans nos colonnes.].

On savait aussi que ce réseau social est potentiellement le meilleur allié des recruteurs humanistes et autres chasseurs de têtes qui n’ont plus besoin d’entretiens compliqués puisqu’ils peuvent aller se servir à une source où le gibier indique de lui-même s’il est à poil ou à plume. Facebook représente aussi ce qu’aucune police politique ou service de renseignements n’auraient osé imaginer : une population qui représente un état de plusieurs centaines de millions d’habitants qui s’auto-fichent joyeusement et ajoutent un chapitre aussi inédit qu’inattendu au Discours de la servitude volontaire de La Boétie.

On avait aussi oublié que Facebook était la création d’un adolescent étasunien, c’est-à-dire ce qui peut se faire de pire en matière d’explosion hormonale impitoyablement refoulée par les fantômes des pèlerins du Mayflower. C’est d’ailleurs l’alchimie hypocrite d’une pornographie virtuelle abjecte et d’une vie réelle fondée sur la misère sexuelle des dépucelages obligés sur les banquettes arrière des bals de fin d’année qui explique que le serial killer soit d’abord, à l’origine, une spécialité américaine comme vous l’expliquerait très bien Robert Ressler, l’agent du FBI qui fut le pionnier du profilage. Et l’exemple même de ce puritanisme parpaillot délirant et schizophrène vient de frapper de nouveau sur Facebook : il y a désormais interdiction de la représentation de l’allaitement maternel dans les albums photos des utilisateurs. Sonia Flynn, une des responsables de Facebook justifie ainsi l’interdiction : « Nous sommes d’accord, l’allaitement maternel est quelque chose de naturel, et nous sommes fiers que de nombreuses mères choisissent de partager cette expérience sur Facebook. Cependant nos règles sont basées sur les mêmes standards qui s’appliquent pour la télévision et les journaux, et elles sont conçues pour répondre au besoin d’une communauté de 845 millions de membres qui inclut des utilisateurs de 13 ans ». Je me trompe peut-être mais je ne vois pas comment une mère allaitant son enfant peut en quoi que ce soit éveiller la libido de qui que ce soit. Sauf cas pathologique. Et c’est l’aîné de deux sœurs qui vous le dit.

A moins que ce ne soit mon inconscient scandaleusement catholique qui fasse que je me hérisse devant cette dernière hypocrisie facebookienne, presque aussi monstrueuse et pinailleuse que ne le fut le code Hays pour le cinéma à Hollywood. Hays, ce sénateur qui fit régner les censures de toute sortes pendant trente bonnes années, jusqu’au milieu des sixties : il ne voulait pas voir de poitrines dénudées, de relations interraciales, de relations homosexuelles et, oh coïncidence !, proscrivait la représentation de l’accouchement, même suggérée, comme un comble d’obscénité.
Que voulez-vous, j’appartiens à une vieille civilisation. Je suis habitué à voir l’image fragile et émouvante de la vie dans ces Vierges à l’enfant du Titien, de Vinci, de Pisanello que l’on contemple dans les musées ou même, tout simplement, quand je rencontre au hasard de nos églises romanes perdues au cœur du vieux pays ces statues de bois polychromes aux seins nus, naïves et charmantes.

Je n’irai donc toujours pas m’inscrire sur Facebook puisque je ne pourrais pas avoir pour amis les primitifs flamands, les peintres de la Renaissance ou même Marx Ernst et sa célèbre Vierge corrigeant l’enfant Jésus : elle représente une mère fessant son enfant nu, ce qui pourrait me faire tomber assez vite pour masochisme et recel de pornographie infantile.
Et j’ai déjà assez d’ennuis comme ça.

Poutou, le frivole et le sérieux

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Philippe Poutou sur le plateau d'On n'est pas couché

Samedi soir, deux candidats à la présidentielle étaient conviés chez Ruquier. Le premier est un ancien chef de gouvernement reconverti dans l’antisarkozysme de salon et le gaullisme incantatoire. Vous séchez ? Dominique de Villepin, d’une humeur badine ce soir-là, comme s’il savait que sa candidature de témoignage allait s’arrêter devant les grilles du Conseil Constitutionnel, chargé de réceptionner et de vérifier la validité des indispensables 500 parrainages d’élus. Pas grand-chose à signaler dans cette première partie, sinon une question vacharde de Natacha Polony sur la conception toute personnelle et esthétique que Villepin cultive du gaullisme suivie d’une défense désespérée de son bilan à Matignon, dont le premier bouclier fiscal, le CNE et le CPE n’ont rien à envier au libéralisme de Sarkozy.

Mais l’intérêt de la séquence politique du soir était ailleurs. Après la parenthèse Villepin, qui a rempli son temps de parole en nostalgie chiraquienne, c’était au tour du dauphin d’Olivier Besancenot de descendre les marches du plateau d’On n’est pas couché pour affronter le si rédouté tandem Pulvar-Polony. Philippe Poutou n’est pas (entièrement) un inconnu en la demeure. Il y a quelques mois, bien avant que le CSA impose l’équité du temps de parole au service public, Laurent Ruquier avait choisi de l’inviter tout en boudant Marine Le Pen, estimant qu’hors campagne électorale il était de son bon droit de privilégier tel ou tel candidat à l’infotainment. Dans son petit opuscule de campagne Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule, Poutou revient d’ailleurs sur cette émission que nombre de ses amis « prolos » ont vécu comme une humiliation. Bienveillant à la limite de la condescendance, Ruquier avait alors déroulé le tapis rouge au candidat désigné du NPA, quitte à lui souffler des « trucs » de communication et à lui accorder un traitement de faveur que d’aucuns ont pris comme un insulte paradoxale. A la décharge de l’animateur vedette, l’ectoplasme médiatique Poutou n’a ni la gouaille militante d’Alain Krivine, ni la puissance intellectuelle de Daniel Bensaïd, ni le culot monstre d’Olivier Besancenot. Et c’est sans doute un mélange d’empathie et de mauvaise conscience bourgeoise qui poussèrent Ruquier à « chouchouter » Poutou durant leur première rencontre.

Or, ce second round a révélé un candidat un peu moins bancal, maîtrisant davantage sa maladresse pour en faire un argument de campagne ouvriériste – bien que l’électorat du NPA (ou ce qu’il en reste) se concentre avant tout dans la fonction publique et dans la petite bourgeoisie urbaine. Un esprit retors soulignerait la proximité de ses techniques oratoires avec celles de la très rodée Marine Le Pen : victimisation à outrance, sketch du Caliméro, attaques contre le système médiatique dès qu’une question vous met en difficulté… Bien sûr, alors même qu’Audrey Pulvar et Natacha Polony fustigent les délocalisations industrielles, la désertification des campagnes et la paupérisation relative qui atteint nos pays développés, elles n’en ont pas moins épluché le programme du NPA au peigne fin. De Villepin à Poutou, on passe allègrement d’une phraséologie l’autre, le premier singeant De Gaulle comme le second récite Marx. Ainsi, l’ouverture générale des frontières prétendrait dépasser le capitalisme sur son flanc mondial, comme le défendent Hart et Negri dans leur manifeste antimondialiste Empire. Ainsi, la bonne vieille critique marxienne de la démocratie formelle se satisferait d’un lendemain qui chante fait de soviets populaires et de démocratie à la base, sans passer par le piège du gouvernement représentatif. Ainsi, l’expropriation des grandes entreprises, l’interdiction des licenciements et le non-paiement des créances dues aux banques se feraient d’un claquement de doigts, la sécurité sociale devant par ailleurs réserver un fonds d’aide aux PME ne pouvant plus débaucher. A toutes ces quadratures du cercle, Poutou oppose un « Vous croyez vraiment que le système actuel est meilleur ? », telle Marine Le Pen qui botte en touche lorsqu’on l’interroge sur certains impensés de sa politique. Le souligner n’équivaut pas à reconnaître l’existence d’un complot rouge-brun ni à discréditer l’ensemble de l’opposition extra-parlementaire.

Car, qu’on l’aime ou pas, à la différence du Front National, le NPA et son candidat ne prétendent pas le gouverner la France. Cantonnées à 1% des voix, leurs vieilles lunes post-révolutionnaires n’effraient même plus les grandes bourgeoises de l’Ouest parisien. Au terme de son temps de parole, Philippe Poutou s’est mis à regarder l’heure comme le perdant d’un contre-la-montre. Peu importe qu’il cherche ses mots et louvoie sur tous les points stratégiques, lorsque le compteur de l’émission égrenait les dernières secondes lui étant imparties, craignant de ne respecter la parole donnée, il se lança dans un sprint final pour soutenir les principaux mouvements de lutte contre les plans sociaux, licenciements postaux et autres délocalisations sauvages. Dans ces quelques instants de sincérité, le regard sympathique de Philippe Poutou disait toute l’absurdité de la comédie du pouvoir. L’espace de quelques secondes, l’on discerna l’insondable vérité : dans le grand guignol audiotélévisuel, du vrai-faux « dérapage » à l’authentique détresse sociale, tout est égal, et donc indifférent.

Adios, Old England !

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Photo : http://4.bp.blogspot.com

Closed ! Rideau ! Le magasin Old England fermera ses portes à la fin du mois de mars. L’Union Jack ne flottera plus sur le gros paquebot en bois du boulevard des Capucines. Depuis plus d’un siècle, entre l’église de la Madeleine et l’Opéra Garnier, dans le IXème arrondissement de la capitale, la civilisation britannique avait son ambassade du vêtement. Après le rachat de Jaguar par l’indien Tata et le mariage de William avec une roturière, c’est un nouveau coup dur pour les adorateurs du style british. La fin d’un monde où l’élégance venait d’outre-manche, où les cravates étaient forcément « club », où les trenchs croisés portaient le nom d’un certain Thomas Burberry, fournisseur officiel du roi Edouard VII et où les pulls Navy faisaient de vous un redoutable loup des mers.

Que l’Angleterre était jolie dans ces années-là ! Cette île était diablement attirante pour des petits français partis à sa conquête durant deux ou trois semaines de séjour linguistique. A cette époque-là, nous ne traversions pas The Channel pour ânonner maladroitement quelques verbes irréguliers mais pour découvrir un monde à part, excentrique, iconoclaste, pétillant de liberté et d’audace. Dans cet univers baroque, tout nous plaisait, les livraisons de lait au petit matin, les sandwichs au concombre, les Craven A, le fish and chips, le Pim’s et les bonbons Smith Kendon. Nous nous étions même pris d’affection pour le basset Hound. Le moindre détail de la vie quotidienne des sujets de sa Majesté nous mettait en joie. La vie était décidément plus folle et élégante dans cette Albion que nous ne trouvions pas le moins du monde perfide. Les filles étaient aussi légères que leurs jupes. Mary Quant avait décoincé cette vieille Angleterre puritaine. Quel souvenir que ce premier ballet de jambes dénudées aperçu à la sauvette du côté de Piccadilly Circus.

Un choc émotionnel aussi durable que la première Jaguar Type E dont le capot ne finissait pas de s’allonger sur Regent Street. Et que dire de ces Mods en costume sur-mesure sillonnant l’île sur leurs étincelantes motocyclettes italiennes. Chez nous, les ouvriers roulaient encore en mobylette bleue et les bourgeois de province n’avaient pas le chic des gentlemen de Savile Row, melon sur la tête et costume rayé de rigueur. Après avoir goûté à ce monde presque irréel où les hommes ressemblaient tous un peu à David Niven, nous n’avions qu’une envie : les imiter. Nous avions attrapé le virus de l’anglomanie. Désormais, nous ne verrions plus la vie qu’à travers un épais fog.

A Paris, à deux pas de l’Olympia, nous pouvions retrouver ce monde parallèle et cette météo des sentiments enfouis. Il nous suffisait de franchir la porte de Old England pour goûter aux délices des fauteuils club et s’enivrer d’une atmosphère hors du temps, hors de la vulgarité marchande ambiante. Grimper le monumental escalier en bois était un plaisir auquel beaucoup d’alpinistes de la fripe s’adonnaient, chaque année, à l’occasion des soldes. Quel plaisir de se retrouver nez-à-nez devant des piles de pulls en cachemire, des montagnes d’écharpes en laine d’Ecosse ou de fixer pendant de longues minutes ces dizaines de souliers à la parade aussi bien rangés et disciplinés que la relève de la garde. Nos économies ne résistaient pas longtemps à cette caverne d’Ali Baba. Combien d’entre nous ont épargné plusieurs mois avant de s’acheter une paire de Church’s qui marquait la fin d’une adolescence boutonneuse ? Aux premiers frimas de l’hiver, nous voulions tous porter un douillet duffle-coat avec des boutons en bois ou en corne et, à l’ouverture de la chasse, nous rêvions d’une veste en coton égyptien abondamment graissée.

Ce magasin recelait mille trésors et mille attentions. Il n’aurait pas eu en fait autant de charme sans son indispensable personnel. Admirables vendeurs et vendeuses à la science encyclopédique du vêtement qui nous conseillaient avec tact et gentillesse. Un savoir-faire qui n’existe plus guère à l’heure des services marketés et calibrés. Chez Old England, l’espace d’un instant, nous étions accueillis comme Lord Mountbatten ou Jim Clark. Tous ces petits bonheurs ne seront bientôt que du passé. Qui se souviendra de ce monde-là ? Cette boutique d’antan sera remplacée par le plus grand magasin de montres du monde. La civilisation anglaise était pourtant là, à quelques stations de métro de la Tour Eiffel et du Moulin Rouge. Pour beaucoup d’entre nous, l’Angleterre n’était pas uniquement la terre du thatchérisme, le royaume où l’on sacrifie la classe ouvrière sur l’autel de la City, non, l’Angleterre, c’était aussi ce ponton avancé en plein cœur de Paris qui donnait du style et un certain grain de folie à notre vie.

La faune du Flore

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Photo : DarkB4Dawn

Les choses de la vie sont compliquées pour Marius de Vizy. Chroniqueur littéraire tendance catholique branché, aristocrate haut-savoyard de Paris, il doit organiser un dîner en l’honneur de Michel Houellebecq avec, évidemment, d’affriolantes donzelles pour égayer la nuit. Sa carte de visite – « Marius de Vizy, de la Revue des deux Mondes » – n’ouvre pas beaucoup de portes. Marius appelle Frédéric Beigbeder, bon garçon de talent. Des filles de l’Est, des filles de bonne famille, des filles délurées : tout sera bon pour Houellebecq et les quelques autres invités choisis. Iggy Pop lui-même sera de la partie. Dans le club passe Lolita Pille, « boudeuse et gentille à la fois, comme Sagan », qui traîne son spleen et le prochain roman qu’elle tarde à écrire. Sur un canapé, un critique paresse, un autre embrasse une attachée de presse. À propos du texte d’une romancière, une phrase fuse : « Une histoire de concombre surgelé fourré au loukoum tiède ». Tous n’ont qu’une idée en tête : en être ou ne pas être et, pour ceux qui écrivent, avoir le Goncourt.[access capability= »lire_inedits »]

Dès la mise en bouche de Mémoires d’un snobé, on est prévenu : « Pour des raisons de confort, l’action se déroule principalement dans le 6e arrondissement de Paris. Une usine d’abattage de poulets aurait aussi fait l’affaire. » Chaque page du roman de Marin de Viry tient cette ligne de style : une drôlerie froide et dilettante, nimbée d’un voile de mélancolie.
Derrière la satire parfaite du milieu de l’édition et des dialogues de pétroleur de l’humour, on sent l’angoisse au coeur. Un moderne Rastignac tremble de ne pas être vu, reconnu, lu et aimé. Entre le prix de Flore et des fêtes sous vodka, il n’est jamais à l’abri d’une moquerie, des humiliations d’un directeur littéraire, d’un agent sans scrupules, d’un SMS fielleux ou d’un coup de foudre.

On a beau être marié, on n’en est pas moins amoureux de la même femme fatale depuis des années. L’héroïne à la langue affutée s’appelle Caroline: « Tu penses que nous aurions été heureux si tu avais eu des couilles, à l’époque ? » On parle d’elle à un oncle de province, qui ne comprend rien. On en parle à des amis, qui se bidonnent. On en parle à son épouse, qui répond : « Embrasse-la pour moi. » Séduit par l’idée, le moraliste peut alors noter dans son carnet : « Un sale type marié à une catholique incandescente pourrait même utiliser l’examen de conscience comme alibi pour un adultère. »
Au petit matin, le temps des éclats de rire et des caresses passé, la chair ne cache pas sa tristesse. Il est l’heure de se parer de noir pour assister à un enterrement. Peut-être celui des illusions perdues, sur un air de Boris Vian : « J’suis snob / Encore plus snob que tout à l’heure / Et quand je serai mort / J’veux un suaire de chez Dior. »[/access]

Marin de Viry, Mémoires d’un snobé, Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

Les « Nanars » à l’honneur à la Cinémathèque !

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Quand il a lancé la « Cinémathèque » au milieu des années 30, l’opulent Henri Langlois aurait-il imaginé que son institution – plus de 70 ans après sa fondation – proposerait aux amoureux de cinéma des soirées thématiques facétieuses et interlopes dédiées aux « mauvais films sympathiques », autrement appelés « Nanars »… C’est pourtant ce qui va se passer tout bientôt à l’occasion d’une fracassante « 8ème Nuit excentrique » , avec la collaboration du site Nanarland.com, et pour le plus grand bonheur des cinéphiles authentiques, le 31 mars prochain dans le sublime édifice dessiné par l’architecte Frank Gehry, en plein parc de Bercy, Paris, face à la BNF, sur les rives de Sa Majesté la Seine.

Entrons dans le détail. D’abord aimez-vous Hitler ? Qui n’aime pas Hitler au cinéma ? L’improbable long-métrage de Philippe Clair, de 1974, Le Führer en folie vous fera découvrir Satanas sous un angle nouveau. Le comédien et fantaisiste, Henri Tisot, habitué des imitations de cabaret du Général de Gaulle, endosse le costume nazi sans complexe, et – avec la complicité criminelle d’Alice Sapritch, de Patrick Topaloff, de Luis Régo et de Michel Galabru – nous démontre qu’il est possible de rire de tout avec n’importe qui, n’importe comment, même mal, et de n’importe quoi. Le pitch parle de lui- À la suite d’un malentendu, Adolf Hitler engage trois soldats français qu’il pense être des sportifs professionnels. Ils sont contraints de jouer contre leur propre pays, alors même qu’un match de football va décider de l’issue de la Seconde Guerre mondiale. » Là on pense, les yeux plein de larmes, au mystérieux producteur qui – entendant ça – a dit : « Banco, j’achète ! »

Une nuit « Nanar » au cours de laquelle il nous sera donné, également, de voir l’immortelle Ilsa, gardienne du harem de Don Edmonds, 1978. Sombre histoire – lourdement connotée sexuellement – de traite de blanches… « Ilsa travaille pour un Sheik arabe en l’aidant à importer des jeunes femmes pour les transformer en véritables esclaves sexuelles. Mais l’intrépide Adam (joué par l’immortel et complètement… nul… Max Thayer) veille. » Deux stimulantes valeurs sûres du Nanar, qui seront accompagnées par deux charmants longs-métrages, dont il ne faudrait pas négliger le potentiel indirectement comique… Le Sadique à la tronçonneuse de Juan Piquer Simón, 1983 : « Boston, 1942. Un jeune garçon décapite sa mère après une dispute. Quarante ans plus tard, des meurtres abjects sont commis dans une université. Des femmes sont, en effet, découpées en petits morceaux. » C’est à la minceur des épluchures que l’on reconnait la grandeur des nations, comme disait Jacques Brel. On se délectera aussi du Gang des crapules (Ninja in Action) de Godfrey Ho, 1989. Une délicieusement poussive histoire de ninja – les histoires de ninja sont toujours particulièrement jouissives… – qui rendra cette 8ème nuit Excentrique bien plus belle, encore, que vos jours…

On se dépêche car les billets sont en vente dès le samedi 3 mars sur le site web de la Cinémathèque, et sur place ! On précise, au surplus, que des sandwichs et des boissons seront en vente sur place durant toute la nuit. Et qu’il n’est pas impossible qu’à travers la célébration des « mauvais films sympathiques » vous accédiez à l’amour vrai d’un certain cinéma.

C’est vous qui voyez.

Ballade des demoiselles du temps jadis

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C’est peut-être cela qui coûtera à Nicolas Sarkozy sa victoire. On aurait pu penser que ce serait le renoncement aux promesses sur le pouvoir d’achat, l’image de « président des riches » selon l’expression des sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, le népotisme avec le fiston que l’on voulait nommer à l’Epad, la retraite portée à 62 ans…
Mais le démon de la défaite se niche dans les détails et qui sait si le coup de trop porté à la France d’avant n’est pas dans cette circulaire issue des services du Premier Ministre entrée en vigueur la semaine dernière. Les « mademoiselles » ont disparu des formulaires administratifs, définitivement.

On se souvient de la récente offensive féministe sur la question, qui comme toute offensive féministe se révèle, par une de ces ruses vachardes de la raison, profondément rétrograde. C’est grâce, par exemple, aux criailleries sur l’égalité au travail que les féministes ont été prises au mot par le patronat. Pas sur les salaires, il ne faut pas rêver mais tout bêtement sur le travail de nuit. Il fut longtemps réservé pour les femmes travaillant dans le milieu hospitalier mais, du temps où Jospin gouvernait façon Guardian, par le biais d’une loi votée sur l’égalité professionnelle en novembre 2000, l’interdiction du travail de nuit pour les femmes bossant dans l’industrie fut levée. Et c’est ainsi que Josyane qui n’a pas été encore délocalisée dans son usine textile du Pas-de-Calais remercie vers 3 heures du matin Marie-Solène, féministe du VIème arrondissement, pour le progrès décisif apporté à sa cause.

Donc, maintenant, les mademoiselles qui faisaient partie, comme les cabines téléphoniques et les œufs sur les comptoirs des bistrots, des charmes du monde d’avant, ont donc disparu. Et ça, on va être un certain nombre, je le répète, à ne pas le pardonner au sarkozysme.
D’abord, mademoiselle, dans les formulaires administratifs, ça vous avait tout de suite un petit air poétique, giralducien pour tout dire. On imaginait les épaules nues et bronzées de Suzanne sur son île du Pacifique ou la silhouette flexible et coquine de la Mam’zelle Clio de Trenet, celle qu’on rencontre chez des amis idiots et dont le corps charmant se donne à minuit dans un petit hôtel de la rue Delambre.

Non, c’est bien sèchement que Matignon a fait savoir à ses préfets qu’il avait cédé en rase campagne à l’offensive des Chiennes de Garde et qu’il avait donné instruction aux administrations « d’éliminer autant que possible de leurs formulaires et correspondances les termes ‘mademoiselle, nom de jeune fille, nom patronymique, nom d’épouse et nom d’époux. » On voit bien que c’est terriblement logique, tout ça, plus de demoiselles, plus de jeunes filles, plus de ces appellations machistes qui désignaient pourtant dans une grande indifférence démocratique et érotique la lolita et la vieille fille, le tendron et la rosière.

Las, cette mesure sociétale, comme toutes les mesures sociétales, ne coûte pas cher, surtout si l’on en juge par la radinerie explicite de la circulaire qui sent bon les économies de bout de chandelle par temps de crise : il est en effet recommandé aux administrations d’utiliser les imprimés portant l’infamante mention « mademoiselle » « jusqu’à épuisement des stocks. » Recommandons donc à toutes les demoiselles de se précipiter le plus vite possible pour refaire passeports, cartes d’identités ou permis de conduire car le plaisir de cocher la case interdite était aussi celui de se définir comme quelque chose qui devait autant à la poésie qu’à l’administratif.

Et puisqu’on est en si bon chemin, il va falloir très vite une circulaire pour retirer des bibliothèques un certain nombres d’ouvrages qui témoignent de ce temps rétrograde des demoiselles : Mademoiselle Else de Schnitzler, Mademoiselle Julie de Strindberg, Mademoiselle Fifi de Maupassant et Mademoiselle de Maupin de Gautier (ces deux derniers seront peut-être sauvés, ils racontent des histoires transgenres très LGBT).
Mais aucune chance que survivent les délicieux Mademoiselle Irnois de Gobineau et Appelez-moi mademoiselle de Félicien Marceau, deux fieffés réactionnaires.

Quant aux Demoiselles d’Avignon de Picasso, oh bonheur, pour l’instant elles ne risquent rien des efforts conjugués du Premier Ministre et de Osez le féminisme puisqu’elles sont en sécurité au MOMA de New-York.
Enfin, on l’espère…

Les déliaisons dangereuses

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Photo : DR

Perruque poudrée et visage fardé, il avance masqué, poussé par le désir irrésistible d’emporter la victoire escomptée. Il fait encore un pas, il lui suffit encore d’un souffle, d’un mot et le corps désiré, drapé dans la vertu, s’effondre pourtant dans un élan de faiblesse amoureuse. C’est le triomphe du libertin. Prise dans les insoupçonnables et fatals stratagèmes de la manipulation sentimentale, sa victime est conquise. Ce ballet des corps qui se retiennent ou qui se livrent, qui composent ou qui se décomposent, qui dominent ou qui s’abandonnent, dans un froissement de tissus ou suivant le tracé d’une plume sulfureuse, revient hanter la mémoire du spectateur qui avait été séduit par la virtuosité du duo Glenn Close et John Malkovich, interprétant le couple de libertins le plus célèbre de la littérature : la machiavélique Marquise de Merteuil et le redoutable Vicomte de Valmont.

Même si John Malkovich répète que ça fait plus de vingt ans qu’il n’a pas vu le film de Stephen Frears, il semble pourtant avoir été à tout jamais marqué par la scène finale où la Marquise démasquée, publiquement humiliée, se démaquille devant son miroir, laissant couler sur son visage, pas encore défiguré par la petite vérole, les larmes de son orgueil bafoué. Ce geste d’effacement, rendu inoubliable par la tension palpable que seule la présence charismatique de Glenn Close était parvenue à faire ressentir, a visiblement frappé John Malkovich. Lui aussi, il démaquille la blancheur du masque hypocrite, mais moins pour dissimuler la noirceur du vice que pour peinturlurer d’un rouge clownesque le visage des acteurs de cette tragédie devenue, sous sa direction, une caricature outrancière et faussement subversive du jeu libertin.
Comme la guerre en dentelle est bien trop ringarde pour être encore jouée en costume d’époque, Malkovich met en scène, sur les planches du Théâtre de l’Atelier, une version kitch des Liaisons dangereuses qui repose sur les techniques éculées du théâtre contemporain avec un anachronisme qui dépoussière et un grotesque qui ridiculise.

Ainsi, les loques disparates du style vestimentaire du XVIIIe siècle se greffent sur des déguisements dignes des pires soirées à thème. Un Valmont, accoutré comme le cow boy des anciennes publicités Marlboro et une Merteuil, au look d’une entraîneuse de boite échangiste, paradent, comme s’il s’agissait d’un défilé du « libertin pride ». Toutefois, cette amazone du cul n’a ni fouet ni menotte. Elle porte simplement un jean noir recouvert par le panier de la robe sans la robe dont la structure est incomplète.
Parce que Malkovich préfère déstructurer au lieu de transposer. Il prend plaisir à s’enfoncer dans le délire du mélangisme bigarré d’un no man’s land historique, où l’esprit cool du modernisme libertaire avilit l’esthétisme aristocratique. Ainsi, le Chevalier de Danceny, en vrai djeune, a droit au gilet brodé et au bonnet de rappeur. Puis, pour rajouter au mauvais goût, Malkovich verse dans le « pan pan cucu », mais sans chapeau pointu, en s’amusant à jouer avec d’absurdes stéréotypes bien trop prévisibles pour y voir une once d’originalité. Ainsi, l’ingénue Cécile de Volange ne peut que faire virevolter son tutu rose, la sucette Chupa-chups n’étant pas très loin !

Mais alors qu’on s’attendrait à entendre la voix aigue de Madonna s’égosillant à chanter Like a virgin, Malkovich se prend pour Jean-Luc Godard et la musique du Mépris s’élève religieusement dans la salle, comme si le remord de présenter une adaptation aussi médiocre retentissait dans la mélodie si élégiaque. Ou bien alors c’est à se demander si ce recours au dolorisme musical ne serait pas simplement utilisé pour faire ressentir l’émotion que les acteurs sont bien incapables de communiquer.
Enfin, le détail choc qui remporte la palme du n’importe quoi, c’est bien évidemment l’apparition de la sacro-sainte tablette Ipad. C’est la botte secrète de Malkovich dévoilée sur toutes les affiches de la pièce. Le papier est remplacé par l’écran, la lettre par l’email, le billet par le texto comme si l’immédiateté de la correspondance numérique ne bouleversait rien.

Mais le plus surprenant c’est que Malkovich semble confondre le suivi d’une correspondance qui implique l’échange avec un ou plusieurs destinataires avec la tenue personnelle d’un journal intime. Alors que Laclos établit un subtil parallélisme entre l’éducation sexuelle et l’art de correspondre, à aucun moment le spectateur ne voit Danceny et Cécile lire ou écrire. Seul Valmont fait joujou avec son Ipad. Certaines féministes y pourraient d’ailleurs voir le signe d’un phallocrate vindicatif souhaitant minimiser le rôle central de la Marquise l’ultime détentrice des filets de la manipulation perverse !Et au-delà de ce contresens s’ajoute la profanation puisqu’en infantilisant les armes de la séduction, Malkovich discrédite la puissance de l’écrit.

L’apparition de l’Ipad se fait au moment de l’entrée en scène de la courtisane, Émilie, qui débarque simplement revêtue d’un simple voile noir transparent. Double effet de surprise, double pseudo outrage ! C’est la fameuse scène où Valmont se sert du dos de sa maîtresse comme pupitre pour rédiger la lettre à Mme de Tourvel, où les élans de son cœur sont décrits avec les mêmes mots que les élans de son corps. L’érotisme des deux corps lovés, partiellement recouverts d’un drap dont les plis suggèrent l’ardeur de l’amour consommé, fait place à l’étalage vulgaire de la baise mécanique qui mériterait un Hot d’Or.

Malkovich a donc perdu toute la finesse de son rôle de séducteur pour adopter la lourdeur du metteur en scène contemporain, croyant heurter la pudibonderie d’apparat des bonnes âmes en faisant comme si la pudeur était toujours la norme dans notre société du déballage à tout va.

Poésie blanche à liseré rouge

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Francis Ponge. Photo : http://1.bp.blogspot.com

« Voilà pourquoi, malgré qu’on en ait, la poésie a beaucoup plus d’importance qu’aucun autre art, qu’aucune autre science. Voilà pourquoi la poésie n’a rien à voir avec ce qu’on trouve actuellement dans les collections poétiques. Elle est ce qui ne se donne pas pour poésie. Elle est dans les brouillons acharnés de quelques maniaques de la nouvelle étreinte. » En définissant ainsi la poésie, Francis Ponge la faisait sortir de toute définition restrictive et lui assignait son rôle paradoxal de clandestine lumineuse. On trouvera Francis Ponge dans le volume Mon beau navire/Ô ma mémoire qui rassemble un siècle de poésie française publiée par les éditions Gallimard pour fêter leur centenaire.[access capability= »lire_inedits »]

Gallimard, même pour l’amateur de littérature, est spontanément associé aux plus grands romans du siècle passé et notamment aux deux balises majeures Proust et Céline. Pourtant, la NRF, dès sa création sut donner une place éminente à la poésie au point que cette anthologie en présentant cent poèmes de cent poètes correspondant chacun à une année pourrait très bien aussi servir de manuel d’histoire littéraire. Quelques uns des noms les plus connus, de ceux qui ont enchanté notre cœur, sont évidemment au rendez-vous : Péguy avec Le Porche du mystère de la deuxième vertu, Apollinaire avec Le Voyageur, Breton avec L’union libre, un des poèmes les plus formidablement sensuels qui ait jamais été écrit sur la femme aimée ou encore René Char le thaumaturge et Saint-John Perse, le chantre des anabases géopolitiques.

Mais Mon beau navire/Ô ma mémoire vaut aussi pour nombre d’oublis réparés et aussi la mise en lumière de poètes contemporains trop peu lus.
Au chapitre des oubliés, souhaitons au lecteur de se laisser bercer, par exemple, par la mélancolie voyageuse de Louis Brauquier (1900-1976) : « Ces navires rayés du contrôle des flottes,/Ils voyagent toujours dans notre souvenir », d’affronter l’angoisse si contemporaine de Pierre Morhange (1901-1972) : « Je hais chaque jour/Je veux dormir/ J’aime seulement le sommeil. » ou de connaître l’envoutement de l’érotisme et du fantastique propre à André Pieyre de Mandiargues : « Elle sait bien que la salive d’un ver/Gaine jusqu’en haut ses cuisses nues. »

Et puis, découvrez pour finir les poètes d’aujourd’hui, ceux dont les recueils même vêtus de la prestigieuse couverture blanche au liseré rouge, s’écoulent seulement à quelques centaines d’exemplaires, dans le meilleur des cas : Philippe Delaveau, Paul de Roux, Hédi Kaddour, Guy Goffette ou Gérard Macé. Ils sont des compagnons indispensables et vous surprendront en démentant une des idées reçues les plus fréquentes sur la poésie de notre temps : elle serait réservée à une élite et s’enfermerait dans un hermétisme expérimental toujours plus grand. Rien n’est plus faux et pourquoi ne pas laisser pour vous en convaincre la parole au lumineux Xavier Bordes :

« Je parle avec la voix d’un dieu quotidien/
que nous reconstruisons ensemble. »[/access]

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630 millions de valises en carton

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630 millions de personnes sur Terre souhaitent émigrer dans l’année qui vient. Rassurons-nous, elles n’ont pas toutes l’intention de venir chez nous. On trouvera peut-être dommage de se priver de 630 millions de chances pour la France du côté de la gauche angélique, de 630 millions de bas salaires pour les employeurs qui font marner des travailleurs clandestins et de 630 millions d’arguments électoraux pour Claude Guéant.

Néanmoins, d’après l’enquête menée par l’Organisation Internationale des Migrations et l’institut de sondage Gallup depuis 2005, nous arrivons quand même juste après les Etats-Unis, le Canada et la Grande-Bretagne dans les pays les plus désirables, sans doute grâce à nos jolies femmes, nos fromages et quelques lambeaux d’Etat-providence qui flottent encore par-ci par-là.

Nous sommes devant l’Australie qui a pourtant de l’espace, des kangourous et a inspiré au regretté ADG un de ses derniers romans, Kangouroad movie[1. Gallimard, collection la Noire]. Nous sommes aussi devant l’Espagne qui doit plutôt faire office, elle, d’eldorado pour squatteurs étant donné le nombre de logements vides, notamment en bord de mer, restés en rade depuis l’éclatement de la bulle immobilière.

A elle seule, malgré tout, l’Union européenne est une destination souhaitée par 178 millions de personnes dont 36 millions viennent d’Europe elle-même, comme les Roms, par exemple qui sont devenus des spécialistes des allers-retours France-Roumanie. Mais qui, depuis quelques temps, sont suivis par les jeunes diplômés en informatique ou en droit, grecs ou portugais, qui font paraît-il, d’excellents serveurs berlinois ou vendeurs d’écharpes en cashmere chez Harrod’s.