L’interminable enquête sur les sabotages de caténaires de la SNCF suscite des avis très partagés. Certains affirment que depuis presque trois ans et demi elle reste au point mort. D’autres pensent plutôt qu’elle piétine, qu’elle s’enlise, qu’elle s’empêtre toujours plus inextricablement. Que le juge Fragnoli et la SDAT (Sous-Direction Anti-Terroriste) ne font qu’enchaîner méthodiquement bourde sur bévue, sans négliger pour autant à aucun moment le registre de la gaffe, de la pignolade et du fiasco.

D’autres encore estiment que, partie du néant et de l’absence de toute preuve, l’enquête est cependant parvenue à reculer héroïquement à sauts de géant à chaque nouveau pas. Qu’elle s’embourbe à présent de manière décisive dans les marécages d’une sorte de proto-néant, de « matière noire » juridique dont nul ne soupçonnait jusque-là l’existence.

Quant aux milieux de l’art contemporain, ils saluent unanimement ce qu’ils ne considèrent pas comme une enquête réelle mais comme un happening sublime, un hommage foudroyant à Kafka et Beckett, une géniale parodie de parodie de justice, un geste artistique sulfureux osant enfin déconstruire de l’intérieur l’institution judiciaire.

Pourtant, ceux qui prétendent que le dossier contre les « dix de Tarnac » est vide se trompent. Il compte à présent des milliers et des milliers de pages. Depuis trois ans, le « contribuable français » (que je salue au passage, même si on se connaît à peine) paye les scribes héroïques qui ont patiemment retranscrit des heures de conversations téléphoniques suspectes au cours desquelles les Tarnacois s’entretiennent de manière très pointue de jardinage, de cuisine, de charpenterie et d’élevage de canards, sans évoquer une seule fois il est vrai le moindre projet de massacre ni le plus humble fer à béton.

Durant tout ce temps, les avocats de la défense n’ont cessé en revanche d’accumuler des preuves parfaitement tangibles démontrant l’incohérence radicale et les plus graves dysfonctionnements dans l’enquête et la procédure, sans que l’accusation ne juge nécessaire de leur apporter le moindre commencement de réfutation. Les avocats de la défense ont ainsi été amenés à porter plainte pour faux et usage de faux, subornation de témoins et interceptions téléphoniques illégales.
Nul n’a oublié l’époustouflant assaut qui a contraint Tarnac, l’irréductible village anarcho-autonome, à rendre les armes le 11 novembre 2008. Depuis lors, le cirque Fragnoli n’a pas chômé. Tous les quatre mois environ, il est de retour pour venir vous arrêter en pleine nuit, en étant dispensé par la procédure antiterroriste de fournir le moindre élément à charge contre vous. Au milieu de vos rêves, vous voyez surgir l’infatigable cirque Fragnoli avec sa nuée d’acrobates farceurs, de clowns anti-terroristes encagoulés et ses désopilants funambules pétomanes. Cette fois, c’est vous qui avez été choisi pour une superbe garde à vue de quatre jours en surclassement antiterroriste. Et c’est vous qui allez être relâché après 96 heures, comme tous les autres, sans aucune mise en examen et sans que rien ne soit retenu contre vous.
En dépit de toutes ces broutilles, la France aime le cirque Fragnoli. Elle est tombée sous le charme de ses reconstitutions bâclées, de ses horaires truqués et ses procès-verbaux sous ecstasy. Car avec Fragnoli, il n’y a pas que les témoins qui soient sous X. Le cirque Fragnoli est devenu le dernier rempart du peuple français contre la dépression collective. Son inventivité bouffonne semble inépuisable.

Et voici à présent que le cirque Fragnoli s’offre un dernier tour de piste. Cette fois, la SDAT frappe dans les abords de Rouen et met hors d’état de nuire un dangereux forgeron. Sans l’arrivée in extremis du cirque Fragnoli, il continuerait encore à aiguiser sa faucille, son marteau et ses fers à bétons en ricanant dans la pénombre de son antre. Plus inquiétant encore, son père s’est révélé, comme par hasard, être lui aussi forgeron ! La SDAT a immédiatement flairé une affaire de forgerons en bande organisée et s’est donc empressée de perquisitionner l’atelier du père.
Selon un témoin sous X qui refuse obstinément de me dire son nom, le juge Fragnoli – qui, on s’en rappelle, accorde un si grand prix aux témoignages sous X – aurait dirigé cette expédition rouennaise du haut d’une montgolfière. Aucun autre témoin oculaire n’a noté ce détail et n’a été en mesure de confirmer cette information.

Le cirque Fragnoli frappe une fois de plus au coin du bon sens : c’est en forgeant qu’on devient terroriste ! Et c’est en terrorisant qu’on devient forgeron ! La boucle est bouclée ! Mais pour un forgeron arrêté, combien d’autres courent encore les rues ? Cette opération d’intimidation suffira-t-elle à endiguer la menace que les forgerons osent faire porter sur la Nation en cette heure si difficile ?

S’il paraît probable que l’ensemble de la procédure contre les Tarnacois sera- enfin-entièrement annulée après la présidentielle, la prudence s’impose cependant. L’Histoire nous a en effet appris qu’une fragnolade peut en cacher une autre. Le juge Fragnoli pourrait nous stupéfier encore, en dégottant, pour la première fois depuis le début de l’enquête, un être réellement terrifiant, un terroriste enfin crédible. Nous offrira-t-il en guise de bouquet final l’arrestation, au milieu des tourbières tarnacoises, d’un muet avec un crochet à la place de la main ou d’un Chinois albinos au rictus dément ?

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Bruno Maillé
est un paria timide.Ecrivain fantôme en voie de matérialisation, il gravite depuis quinze ans entre diverses revues antimodernes, notamment  L’Atelier du roman.Depuis qu’il écrit à rebrousse-poil dans Causeur, sa conscience politique vient enfin de dépasser d’une courte tête celle de la limace ordinaire. 
Lire la suite