Le triomphe des enquêtes statistiques devrait nous assurer une vie après la mort. Ceux d’entre nous qui mourront d’une hépatite B entreront dans les statistiques sur l’hépatite B, et ceux qui mourront suite à la chute d’un pot de fleurs viendront gonfler les statistiques sur les morts malencontreuses. Une telle postérité n’a rien d’attrayant, je suis d’accord. On pourrait rêver mieux. On a d’ailleurs rêvé mieux. Le catholicisme nous propose une vision du paradis autrement plus joyeuse, sans parler des fameuses donzelles promises aux islamistes méritants.

Pour ceux qui ne pourraient jamais actionner une ceinture d’explosifs, et qui se dirigent vers la mort d’un pas perplexe, si ce n’est tremblant, la récompense sera plus modeste. La postérité est indifférente à la vertu des gens ordinaires, et ceux qui se comportent moralement risquent fort d’être déçus. Le plus sûr moyen de survivre à l’oubli consiste à tuer son voisin. Lui parler du beau temps est inutile. Les paroles passent, le crime demeure. C’est ce qui explique le succès de Staline.

Prétendre que la postérité et la vertu d’un homme sont inversement proportionnelles n’a rien d’abusif. Comme dit le chevalier de Saint Ange dans Isabelle, princesse des cœurs : « Dépêchons-nous de faire le mal tant qu’il est encore temps, car après, il sera trop tard. » C’est une parole censée, quoique troublante. Elle semble heurter ce qu’il y a de moral en nous, bien qu’elle soit conforme à la seule loi de l’Histoire qui n’ait pas changé au cours des époques : la récompense par le crime.

Si la société aime beaucoup les gens normaux, il n’en va pas de même pour la postérité, de sorte que se comporter moralement est le plus sûr moyen de sombrer dans l’oubli. Serons-nous jamais en mesure de corriger cette singulière anomalie ? C’est peu probable. Rester dans la mémoire des hommes n’est pas une chose facile, et, aujourd’hui comme hier, seuls les grands criminels s’en sortiront bien.

Lire la suite