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Du syncrétisme au crétinisme…

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valsaintes new age

Les lieux respirent la majesté des plus beaux sites cisterciens ; au bout d’une route du bout du monde, au cœur d’une vaste vallée où alternent oliveraies et champs de lavande, à quelques kilomètres de Simiane-la-Rotonde, remarquable village perché médiéval aux confins des Alpes-de-Haute-Provence et du Vaucluse, se dresse le magnifique « oppidum de Boulinette ». Ce coin perdu dans une région où les citadins fortunés aiment prendre leurs quartiers d’été présente l’avantage non négligeable d’être quasiment désert. Rien ne rebute plus le touriste que les autres touristes.

Le vacancier catho qui refuse de bronzer idiot s’attend à découvrir un véritable trésor spirituel. Si les guides ne parlent guère de l’abbaye de Valsaintes, l’office de tourisme du coin la présente comme une abbaye cistercienne, « depuis 1180 » : aux portes du Luberon, « la sœur provençale oubliée du Thoronet, de Silvacane et de Sénanque ». Rien que ça. On a hâte d’y être.

Malheureusement, une fois à l’intérieur du site, le plus naïf des convertis perd vite ses illusions. Après avoir été délesté de 6 euros, qu’il donne cependant d’un cœur encore léger à l’idée − saugrenue − qu’ils contribueront à maintenir une vie monastique authentique au cœur de ce désert, il est en effet accueilli par une curieuse colonne rocheuse, qui aurait plus sa place à Carnac qu’au cœur d’une abbaye romane.[access capability= »lire_inedits »] C’est une sculpture en « granit de Mauritanie » en forme d’aiguille, de plusieurs mètres de haut, vers laquelle, d’après la brochure gracieusement vendue 5 autres euros dans la boutique du site, sont censés converger tous les soleils des quatre saisons, au moment des équinoxes et des solstices, mais aussi au moment des Imbolc, et autres Samhain, sans oublier les Beltaine et les Lugnasad, fêtes celtiques d’un catholicisme qui paraîtra douteux au plus ignare des baptisés. Plus loin, une statue vaguement christique mais d’un kitsch achevé, avec gourdin de pèlerin et brebis égarable sur l’épaule, est platement intitulée « Le Berger ». Étrange. Plus bizarre encore, le chemin serpente jusqu’à un vaste rocher, dont on nous apprend qu’il s’agit d’un « dragon de pierre », posé à l’endroit même − les choses sont bien faites − où « le dragon du ciel et le dragon de la terre s’unissent ». Sans blague ? J’ai l’impression d’entendre saint Bernard tonner dans sa tombe. Mais ce ne sont que quelques badauds qui ricanent grassement devant un panneau : ils ont découvert l’ « espace de fertilité », une zone herbeuse délimitée par des espèces de dents de pierre, à l’intérieur de laquelle pousse un chêne, souverainement indifférent aux élucubrations des propriétaires du lieu. « C’est sans doute là que les curés tripotent les petits garçons », persifle derrière moi un quidam en tongs.

Je me tourne en hâte vers l’église : on m’a promis un portail roman du XIIe siècle. Il est là, sobre et magnifique, transporté ici au XVIIe. C’est un « monument historique » depuis 1979. Mais à l’intérieur, le cauchemar reprend. Les vitraux figurent les quatre éléments symboliques « dont toute la création matérielle et immatérielle est composée » − la terre, l’air, l’eau et le feu. J’apprends, toujours dans ma brochure,  encore, que « nombre des premiers cisterciens  » étaient en fait des disciples d’Arius, ce prêtre qui « mit en cause la divinité de la personne de Jésus-Christ ». Saint Bernard, pardonne-leur, même si j’ai peur qu’ils sachent parfaitement ce qu’ils font. Je relève la tête pour constater que pas une seule fois, le nom ou la figure du Christ n’apparaît dans cette « église » où la cérémonie la plus sacrée ne célèbre pas Noël ou Pâques, mais le solstice d’hiver. À 12 euros l’entrée, elle affiche complet longtemps à l’avance. Il semble qu’aucune cérémonie catholique n’ait jamais eu lieu dans l’« église » restaurée. Un ou deux prêtres sont, paraît-il, venus, sans doute pour constater l’ampleur des dégâts, et sont repartis pour ne jamais revenir. Le 21 décembre, on y fêtera, au son d’une harpe celtique, « la lumière solaire [qui] passant par l’oculus adombre le centre de l’autel, tel l’Esprit-Saint couvrant de sa divine bonté tout être de bonne volonté ». Une affiche dans un coin sombre de la nef nous apprend en passant que « la naissance de l’enfant Jésus, au soir du 24 décembre à minuit, découle de cette mythologie solaire issue de la nuit des temps »… L’« enfant Jésus » qui découle d’une « mythologie solaire », voilà donc ce qu’ils avaient fait de mon Dieu…

Faut-il vraiment s’émouvoir de la profanation sacralisante d’un tel lieu ? Après tout, l’abbaye était abandonnée depuis près de deux siècles lorsque les propriétaires actuels se sont installés pour restaurer un bâtiment en ruine. En outre, le New Age, sous une forme ou sous une autre, est un mouvement parareligieux qui jouit d’une certaine influence dans la France contemporaine et, à ce simple et seul titre, ne mérite-t-il pas d’être respecté, comme méritent d’être respectés ses adeptes ? Enfin, si les occupants font vivre à leur façon un lieu depuis longtemps abandonné, à la fois par l’Église et par l’État, où est le problème?

Le problème, c’est que ces gens s’appuient sans vergogne sur une histoire religieuse vieille de huit siècles pour nous vendre leur galimatias paganisant. Le problème, c’est aussi que tout ce petit monde qui trône à Valsaintes entre « géométrie sacrée » et « guérison holistique » fait de moins en moins figure d’excentrique et de plus en plus figure de notable. Le jardinier de la roseraie du lieu tient sa chronique hebdomadaire de jardinage sur la station France Bleue Provence. Le « directeur et fondateur de l’abbaye de Valsaintes » (sic) a reçu, le 14 juillet 2005, des mains de Léon Bertrand, ministre délégué au Tourisme, et en présence de Jean-Louis Bianco, président du Conseil général des Alpes-de-Haute-Provence, la médaille d’argent du tourisme. Et, last but not least, la communauté touche au total et au bas mot, outre les subventions liées à la restauration du site dont je ne connais pas les montants, des dizaines de milliers d’euros de subventions de la région PACA et, surtout, de l’Union européenne, au titre d’une faraude « innovation en milieu rural : partage de vie à l’abbaye », dans le cadre du « Fonds européen de développement régional ».

Je me demande ce qu’en pensent les vénérables moines de Notre-Dame de Sénanque, à l’autre bout du Luberon, qui, en tant que congrégation religieuse, ne peuvent recevoir aucune subvention mais qui, en partageant leur existence à l’abbaye selon une règle presque intangible, innovent néanmoins en milieu rural, chaque jour que Dieu fait, depuis seulement huit siècles et demi.[/access]

*Photo : Jardin de l’Abbaye de Valsaintes (FlickrDelusions).

Euthanasie : un Homme, combien d’éléphants ?

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euthanasie hollande ps

Mardi matin, la commission présidée par le Professeur Didier Sicard remettait au Président Hollande ses conclusions concernant le traitement de la fin de vie. Curieux rapport que celui-là, qui écarte l’euthanasie dite active car elle franchirait « la barrière d’un interdit » mais qui propose qu’une sédation terminale puisse être administrée par les médecins aux patients qui l’auraient demandé de façon réitérée. On se demande où est la différence. La mission Sicard propose en outre une réflexion sur le suicide assisté, soit la possibilité laissée à un malade incurable d’absorber un produit létal.

Puisque le législateur de cette mandature semble avoir fondé la toute puissance de la loi sur la suprématie de la volonté individuelle, il semble malheureusement bien vain d’aller expliquer aux partisans de l’euthanasie que le socle du contrat social repose sur la protection de l’homme contre les autres mais aussi contre lui-même. En légiférant contre ce qui fait son objet, la société signe elle aussi son arrêt de mort. On peut bien prétendre au nom de la doctrine existentialiste que personne ne peut décider à la place de l’autre et que par conséquent il revient à chacun de faire ce choix en âme et conscience. Mais on sait bien que la fonction de la loi, c’est de normaliser, voire d’universaliser. Or en posant le droit à l’euthanasie, on fait du choix de certains une norme générale et impersonnelle, valable non seulement pour soi-même mais pour tout le monde. Comme le passage à le mort est bien un des seuls états où chacun se retrouve seul avec soi-même, il faudrait plutôt le préserver de toute structure imposée et laisser chacun faire le choix de sa propre existence.

Osons avancer une hypothèse dérangeante : et si l’euthanasie était à notre société moderne ce que furent les machines à la société industrielle ? Acceptée comme un outil d’apaisement aux souffrances, elle deviendrait un outil de régulation des populations inutiles ou coûteuses ? L’utilité économique comme passe-droit à la transgression la plus ultime, c’est ce que défendaient le juriste Karl Binding et le médecin Alfred Hoche dans l’Allemagne nazie, soucieux de tuer les coûts d’une médecine impuissante devant   les « vies sans valeur », les « existences superflues », les « esprits morts», les « enveloppes humaines vides » et utilisant une sémantique qui rappelle curieusement celle d’aujourd’hui : « aide aux mourants », « libération par la mort », « euthanasie », « action caritative ». En octobre 1939, Adolf Hitler  enjoindra ainsi aux médecins « d’accorder une mort miséricordieuse aux malades qui auront été jugés incurables selon une appréciation aussi rigoureuse que possible ».

Mardi matin, au moment même où le Professeur Sicard remettait son rapport, on apprenait que la décision d’euthanasier deux éléphantes tuberculeuses appartenant au cirque Pinder était suspendue. L’annonce de leur abattage avait provoqué un tollé  et la grâce présidentielle avait même été sollicitée tandis qu’une pétition rassemblait plus de 15 000 signatures. Qui ne s’est jamais vu proposer au Maghreb d’échanger sa dulcinée contre des milliers de chameaux ? En France, toute une population ne vaut même pas deux éléphants.

*Photo : Sanofi Pasteur.

L’Apocalypse, c’est pas la fin du monde !

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apocalypse maya

Il n’aura échappé à personne que la fin du monde est programmée pour aujourd’hui selon la datation établie par le calendrier maya. Outre le caractère plus ou moins fantaisiste de cette prédiction, le motif de la fin du monde est beaucoup plus intéressant puisqu’il touche désormais tous les continents. Il est en quelque sorte devenu le premier événement mondial qui, à défaut de se réaliser dans le cours de l’histoire, a déjà eu lieu dans l’imaginaire culturel du globe. À chacun son apocalypse, pourrait-on dire, jusqu’à la déflagration finale que les physiciens ont programmée dans une centaine de milliers d’années. En attendant, l’urgence est bien là, car les hommes, eux, ne vivent qu’une petite centaine d’années, et prévoient déjà de s’en aller vers d’autres cieux.

Or, il existe autant de nouveaux cieux que de fins du monde. Aussi voudrions-nous explorer quelques-uns de ces récits apocalyptiques pour que chacun ait le loisir de retenir la formule qui lui sied le mieux et puisse ainsi entrevoir sa propre mort au travers de l’humanité entière. Partons du plus connu, le calendrier maya, en commençant par le réinscrire dans son creuset original : la mexicanité. En effet, les Mexicains n’ont pas attendu le film 2012 pour se pencher sur un patrimoine aussi glorieux que mystérieux. Et ils en ont tiré une lecture tout à fait singulière puisque la mexicanité renvoie à une « race primordiale et supérieure » qui doit resurgir, sous la forme d’illustres ancêtres (Aztèques, Toltèques, Incas, etc.), à la fin de ce cycle. Très loin de l’acculturation qu’a subi le calendrier maya, cette interprétation s’inscrit dans un revivalisme identitaire qui se mêle très souvent à des syncrétismes locaux.

Notons que cette première fin du monde ne se traduit pas par une catastrophe générale, mais par l’effusion progressive d’un nouvel esprit, comme un saut de conscience, qui s’apparenterait au retour glorieux de l’harmonie précolombienne. Pour ceux qui se sentiraient perdus dans l’archéohistoire de la Mésoamérique, il est toujours possible de se reporter sur la variante scientiste de l’apocalypse maya, à savoir la croyance dans un « alignement galactique » de la terre, du soleil et de l’univers. Ce qui reviendrait à modifier l’axe de rotation de la terre dans son mouvement universel, phénomène qui se produirait tous les 25 000 ans selon certains astronomes et qui tomberaient justement dans la période de notre solstice d’hiver. Rappelez-vous, la disparition des dinosaures, l’engloutissement de l’Atlantide, la fin de la civilisation aztèque, etc. Pour ceux qui choisiraient cette option, ne pas hésiter à se passer en boucle Mélancholia de Lars von Trier.

En revanche, à ceux qui se sentent un peu plus franchouillards, nous conseillerons la version « Illuminés de Bugarach ». Ce petit village de l’Aude peuplé de 400 âmes, dont plus de la moitié sont aujourd’hui des néo-ruraux en quête de la fin du monde, est situé dans le territoire des anciens Cathares, du trésor de Rennes-le-Château et autres mystères irrésolus. Dans ce contexte, le col de Bugarach (1200 mètres) se présente comme une montagne renversée dont le sous-sol géologique (très riche) est appelé à remonter à la surface terrestre à l’approche du 21 décembre. En plus de profiter de la richesse énergétique du lieu, il appartient à chacun de choisir son canal préféré – en fonction des nombreuses spécialités de Bugarach : médecine chinoise, astrologie, spiritisme, néo-hippisme, etc. – pour entrer en contact avec le monde qui vient.

Pour ceux qui se piquent de géopolitique et qui veulent absolument entrevoir la fin du monde sous la lumière des révélations, il vaut mieux se tourner du côté des apocalypses iranienne et américaine. La première a entrepris de réinterpréter le mythe de l’imam caché (mahdisme) pour en faire l’objet d’un endoctrinement systématique. Ainsi, le Mahdi (le « bien guidé ») est convié à un retour précipité afin de prendre en main le gouvernement spirituel du monde et de préparer le Jugement dernier. Notons que cette version marketing de l’imam caché a fait l’objet d’une telle publicité intensive qu’une majorité d’iraniens se prépare à son retour imminent. Le phénomène est identique aux États-Unis, quoique dans des proportions moins importantes, avec les chrétiens sionistes qui s’inscrivent dans la filiation de John Nelson Darby. Selon une interprétation littérale des prophéties bibliques, nous sommes entrés dans la dernière phase, dite de « dispensation », qui doit se clôturer avec la retour du peuple d’Israël en Terre Sainte, et la descente du Christ pour le Jugement dernier. La fin de l’année 2012 marque, aussi bien pour les Mahdistes que pour les Dispensationalistes, le terme d’une lutte universel entre le Bien et le Mal. A chacun, donc, de choisir son camp.

Enfin, pour ceux qui se sentent bien dans la modernité conquérante, il est toujours possible de choisir l’apocalypse digitale que nous promet le projet WebBot. Il en coûtera un peu d’argent, mais les multiples catastrophes annoncées – dont la crise bancaire ! – finiront de nous persuader que non seulement nous sommes dans la dernière ligne droite, mais que nous appartenons aussi à ces « élus » qui  voient bien plus loin que les autres. Tout du moins jusqu’au 21 décembre… L’avantage avec le numérique, c’est que les concepteurs du WebBot ont réussi à programmer tout le répertoire lexical de la fin du monde pour en proposer une version définitive : les Mayas, l’Atlantide, les Supérieurs Inconnus, les religions orientales, l’énergie cosmique, l’alignement galactique, etc. Rassurez-vous : tout y est. Autrement dit, on en a pour son argent.

Enfin, pour ceux qui craignent d’être encore là après le 21 décembre, nous leur conseillerons juste de se préparer un café bien fort, éventuellement une ou deux aspirines, et de reprendre la route jusqu’au 24 au soir, où nous attend une autre fin du monde : la venue du père Noël.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Photo : Nomadic Lass.

UMP : « Et maintenant que vais-je faire ? »

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ayrault ump cope

Pour l’UMP, les beaux jours sont terminés. La rigolade, les amusettes, la guerre des boutons, ça n’a qu’un temps.
Parce que, l’air de rien, une bonne petite guerre civile de plusieurs semaines, ça permet de procrastiner en paix : on amuse le tapis médiatique avec des rebondissements shakespeariens, c’est-à-dire à la fois tragique et bouffons,  une guerre des chefs, des conjurations de couloirs, des déjeuners secrets, des anciens premiers ministres et même un ex président de la république qui y perd la moitié de son crédit au passage, des berlines aux vitres fumées, des mâchoires crispées, de vraies-fausses scissions.

Et puis voilà, il faut bien que ça s’arrête.
On sentait bien, comme dans ces séries américaines genre Dexter ou Six Pieds sous terre que le concept avait beau être intéressant, nouveau, fascinant (tueur en série gentil, vie familiale d’une entreprise de pompes funèbres ou deux groupes parlementaires pour un même parti), au bout de trois ou quatre saisons, l’attention du spectateur faiblit, il a compris le procédé, l’effet de surprise est passé, l’audience baisse.

Alors quoi ? Alors maintenant il faut faire face, qu’on s’appelle Copé, Fillon pour les plus abîmés. Ou NKM, Bertrand, Le Maire pour les jeunes pleins d’espoir et de crainte mêlés. Faire face à la sinistre réalité pour un parti de droite : être dans l’opposition à un gouvernement de droite.

Aussi à droite que lui, voire plus. On peut essayer de trouver des dérivatifs, des biais, des pseudos marqueurs droite-gauche, mais ça ne prend pas vraiment. Tiens, si on attaquait les socialistes qui veulent marier les gays et qui n’aiment pas le talent, le courage, le génie, la délicatesse des entrepreneurs en général et de Gérard Depardieu en particulier ? Oui, mais tout le monde voit bien que c’est un peu court. Les sondages sur Depardieu semblent indiquer que les Français, plus souvent soumis au RSA qu’à la tranche à 75%, trouvent eux aussi, majoritairement, qu’il s’agit d’un comportement minable un peu, beaucoup, à la folie.

Alors, hélas, il faut se résoudre désormais pour l’UMP bicéphale comme la défunte monarchie austro-hongroise, à s’opposer sur l’essentiel. Sur le lourd. Sur l’économique, le politique, le social. Et là, problème : c’est que l’UMP ne sait pas trop sur quel front attaquer sans paraître ridicule, façon « Je dirais même plus ».

La compétitivité et la flexibilité ? Ayrault a accepté 80% du rapport Gallois et le PS parle de flexisécurité comme si ça allait de soi. Et puis on donne vingt milliards pour baisser les charges afin de favoriser l’embauche, politique que la droite a toujours menée et recommandée.

L’embauche de fonctionnaires et de politiques publiques qui aggraveraient les déficits ?  Matignon vient de lancer la MAP, la modernisation de l’action publique, qui ressemble à s’y méprendre à une bonne vieille RGPP des familles. Et qui dit à demi mot qu’il va falloir quand même tailler au hachoir austéritaire dans les politiques du logement, de la famille et de la formation professionnelle.

Le Smic ? La courbe de sa revalorisation horaire suit celle de l’inflation comme un danseur de Merengue suit celle de sa partenaire. Sauf que c’est moins dansant  de travailler avec 9, 43 euros de l’heure, à temps partiel imposé. Surtout quand aucun blocage n’est opposé aux augmentations de « rattrapage » du gaz et de l’électricité.

Le livret A, le placement des locdus qui veulent  une petite poire pour la soif ? On va voir, si on peut pas baisser un peu le taux d’intérêt pour qu’ils consomment malgré eux, ces salauds de pauvres.

Tiens, puisqu’on parle des banques, le gouvernement renonce finalement en rase campagne à séparer les activités de dépôt des activités spéculatives. On fait juste semblant de les obliger à créer des filiales quand elles veulent jouer au casino, ce qui d’après l’organisation Finance Watch, est un filet de sécurité  dérisoire pour le client de base.

Il n’y a pas jusqu’à Peillon qui ne parle pas des profs comme en parlait jadis Sarkozy : « J’ai envie de vous augmenter mais en échange, votre statut de glandeur, il va falloir vous asseoir dessus. Vos missions ont changé, et patati et patata. »

Pauvre UMP ! La schizophrénie la guette ! La droite est aux affaires et il lui faut s’opposer à cette droite-là. En faisant croire que c’est la gauche… Bon courage, les amis !

*Photo : Partis socialiste.

Prie et tais-toi !

eglise roms peguy

« Ensemble, et d’un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus ! » Cette déclaration grandiloquente fut prononcée le 8 novembre 1906 par René Viviani, ministre du Travail et de la Prévoyance sociale sous Clémenceau, dans un discours à la Chambre des députés célébrant l’œuvre de la campagne anticléricale du Bloc des gauches. Le cofondateur de L’Humanité imaginait-il un seul instant que, plus d’un siècle plus tard, ce discours apparaîtrait comme une prophétie ?

Deux mille ans après la naissance du Christ, et alors que le christianisme fut pendant une majeure partie de ces années à la tête de l’hégémonie culturelle, il ne fait plus bon revendiquer son christianisme ou sa catholicité pour prétendre participer au débat intellectuel.[access capability= »lire_inedits »] Pis encore, toute accointance ou sympathie éprouvée à l’égard de cette religion constitue le meilleur bâillon pour faire taire ceux qui édifient le « tombeau de l’intelligence, de la pensée, du cerveau », selon la formule du socialiste révolutionnaire Louis-Auguste Blanqui.

Sur tous les sujets qui offensent aujourd’hui la pensée dominante − bioéthique, valeurs sociétales − , les catholiques sont exclus du débat au prétexte qu’ils sont catholiques. Il n’est qu’à voir la façon dont se font fréquemment rembarrer évêques et consorts, scientifiques, professeurs et philosophes du « camp » chrétien dès lors qu’ils osent donner leur avis, s’ils ne sont pas tout simplement superbement méprisés, voire écartés volontairement de telle tribune, de telle émission ou de telle commission chargée de réfléchir et d’interroger les spécialistes.

Mais, plus zélés que les censeurs, il y a désormais les auto-censeurs et autres Ponce-Pilate, comme si, dans une forme d’extrême sagesse socratique, il valait mieux s’administrer de la ciguë plutôt que d’offenser la Cité. Ainsi voit-on régulièrement défiler des mines triomphantes, trop heureuses d’expliquer qu’après s’être enfermées dans une Église obscurantiste, elles recouvrent enfin l’intelligence et la liberté de penser, et de se conformer immédiatement à la bien-pensance du moment. Et c’est ainsi qu’on entend le coq chanter trois fois.

Cette obstination des censeurs à refuser à la catholicité la moindre forme d’autonomie intellectuelle, ou même la moindre parcelle de raison, trahit une véritable malhonnêteté. Oubliés Saint Thomas d’Aquin et Saint Augustin ? Sombres abrutis, Paul Ricœur, Teilhard de Chardin, Simone Weil ou Joseph Ratzinger ? Imbéciles, ces chefs-d’œuvre architecturaux qui quadrillent la France et l’Europe et rendent hommage au Christ ? On aimerait confronter le culot d’un Blanqui au génie d’un Saint Augustin et voir si, pour une fois, le ridicule ne tue pas, au moins un tout petit peu.

Plus sérieusement, l’Église catholique a toujours construit le développement du mystère de la foi sur le fondement de la raison, laquelle ne se gagne pas à la ferveur d’oraisons, mais constitue le propre de l’Homme. Rien de plus logique que cela, puisque le catholicisme considère que l’Homme a été créé à l’image de Dieu, et qu’il serait difficile de nier à ce dernier la raison, même s’il existe ici un rapport dimensionnel tout à fait différent. Là où elle s’aventure bien plus loin, c’est lorsqu’elle observe la dépendance de la foi à la raison, ainsi que l’indique le titre l’encyclique de Jean Paul II, Fides et ratio, publiée en 1998 : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. »

La raison, ce par quoi l’homme cherche à comprendre le sens du monde et de la vie, ce par quoi l’homme cherche à expliquer ce qui se heurte à la compréhension instinctive, doit-elle subitement s’annihiler devant les grands mystères de l’humanité ? D’où vient-on ? Où va-t-on après la mort ? Peut-on se contenter de croire que l’essence de notre existence réside dans nos actes mais accepter, dans le même temps, le déterminisme qui signe notre apparition et notre disparition ? Là où la raison s’arrête parfois, la foi prend le relais.

Alors oui, on est libre de ne pas y croire, à toutes ces histoires : au prologue de Saint Jean, à la Sainte Trinité, à la Résurrection et à tant d’autres choses. Mais elles ont le mérite de proposer des réponses à des questions auxquelles jamais personne n’a su répondre autrement qu’en émettant des hypothèses tout aussi peu rationnelles, et qui d’ailleurs répondent plus sur le moyen que sur le sens.

Alors oui, un catholique qui s’exprime est d’abord un être doué de raison et, si on l’écoutait au lieu de lui prêter un fidéisme aveugle, on entendrait des arguments qui tiennent à la raison et seulement à elle. On l’entend d’ailleurs parfois, mais uniquement lorsque cela est conforme à l’air du temps. Le cardinal André Vingt-Trois est célébré lorsqu’il prend la défense des Roms, conspué lorsqu’il explique que tout enfant a le droit à un père et une mère. Un coup, c’est la raison, une autre la foi ?

Dans un monde qui nous vante sans cesse les mérites de la diversité et de la diversité des vérités, dans un monde qui jure égalité parfaite et relativité absolue, comment ne pas se révolter du musèlement des catholiques au nom de ce qu’ils sont, du déni de leur raison, parce qu’ils proposent, grâce à elle, un certain déchiffrement des mystères qui nous entourent ?

« C’est la première fois depuis que le monde existe qu’un romantique nous présente comme magnifique un geste qui consiste à éteindre les lumières », disait Charles Péguy en réponse à l’envolée de René Viviani. Péguy, encore un abruti…[/access]

*Photo : gmcmullen.

Le réquisitoire du cofondateur du Parti de Gauche contre Jean-Luc Mélenchon

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Après l’avoir cofondé avec Jean-Luc Mélenchon, le député du Nord, Marc Dolez, issu lui aussi du PS, vient de quitter, assez brutalement , le Parti de Gauche.

Un départ que Marc Dolez a longuement explicité hier dans les colonnes de Libé, tout en réaffirmant son attachement au Front de Gauche (la coalition qui réunit le PCF, le PG, et une myriade de plus petites formations) .

Pour aller vite, Dolez reproche surtout à Mélenchon un antisocialisme primaire et improductif : « Le Front de gauche stagne. La baisse du PS ne nous profite pas. »

Et il enfonce le clou en allant dans le détail, disant tout haut ce que de nombreux militants de base, voire certains responsables du PCF reprochent tout bas à Mélenchon. Ainsi Dolez n’a pas peur de dire que « l’acquis de la belle campagne présidentielle a été dilapidé dès les législatives, avec la catastrophique campagne d’Hénin-Beaumont » ou d’expliquer que «nos propositions sont rendues souvent inaudibles à cause de l’outrance du verbe. »

Tout cela est marqué au sceau du bon sens, mais à titre personnel, j’avoue avoir été particulièrement réjoui que Marc Dolez avoue ressentir une grande perplexité quant à la surenchère écologique issue des assises pour « l’écosocialisme ».  Surenchère écolo qui d’après Dolez « se fait au détriment de la question sociale. »

Les esprits taquins remarqueront que la gauche du PS dit exactement la même chose à propos de la surenchère d’Harlem Désir sur le mariage gay…

 

Affaire Depardieu : Lettre à Cyrano

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gerard depardieu fisc cyrano

Mon cher Cyrano,

Bon Dieu ! Ils ne t’ont pas épargné ! Je sais bien que l’attaque en meute, à dix contre un, est une de leurs sales habitudes mais là, ils n’y sont pas allés de main morte.

Tu as eu droit à la longue litanie des signes de ta prétendue « déchéance personnelle ». Ils t’ont accusé d’être querelleur, bagarreur même parfois, de trop aimer la bonne chaire et de ne pas boire avec suffisamment de modération. Aidons-les à compléter la liste, veux-tu ? Tu aimes aussi les femmes – surtout les plus belles –, tu es un ami fidèle, un père aimant qui protège son enfant envers et contre tout, un créateur et un poète dans l’âme, un entrepreneur audacieux et – pour parfaire le tableau – tu es un homme libre. En somme, tu es un français selon notre cœur ; c’est pour ça qu’ils te détestent et c’est pour ça que nous, tes compatriotes, nous t’aimons.

Mais le pire, sans doute, c’est qu’ils t’ont accusé de trahir ton pays. J’enrage ! Toi, Cyrano, un traître ? Toi qui as si bien su  faire rimer notre belle langue ? Toi qui as si magnifiquement incarné notre histoire ? Toi qui as tant donné, sans même évoquer les impôts qu’ils te soutirent depuis tant d’années, à notre beau pays ? Je fulmine ! Il est vrai que tu aurais pu, à l’image de la meute des journalistes qui s’acharne contre toi, monnayer subsides et avantages fiscaux contre quelques mots de soutien à l’équipe en place. Mais tu n’es pas de ces hommes qu’on achète ; tu es trop libre, trop fier, trop droit pour t’abaisser à des manœuvres de larbin. Alors, quand la situation t’est devenue insupportable, tu en as tiré la seule conclusion qui s’imposait : la mort dans l’âme, tu as choisi l’exil.

L’exil. Mon Dieu ! Comment ne pas mesurer ce qu’une telle décision a dû te coûter mon vieux Cyrano ? Toi qui aimes tant ce pays et qui, comme nous autres, crèves de le voir chaque jour s’enfoncer un peu plus dans la fange. Quand tu as annoncé ton départ, pas un seul de ces imbéciles n’a imaginé que le choix d’un pays cousin et, plus encore, d’un village situé à quelques encablures de nos frontières était avant tout la marque de ton amour pour cette terre qui t’a vu naître : l’exil oui, mais pas trop loin. Faut-il qu’ils se moquent de leur pays pour ne pas comprendre le déchirement, le déracinement de celui qui fait un tel choix ?

Mais le summum de l’infamie a été atteint quand ils ont voulu te déchoir de ta nationalité. La peste soit du fat qui a osé ! Qui est donc ce fâcheux qui se croit autorisé à manier de telles menaces ? Ont-ils oublié que le dernier à l’avoir fait n’était autre que le sinistre Pétain ? Ont-ils oublié qu’à l’époque, les « traîtres » étaient ces hommes courageux qui pensaient que l’honneur était à Londres ? Ah les rats ! Les parasites ! Ils sentent que le bateau coule et, plutôt que de cesser de ronger la coque, ils préfèrent jeter le capitaine en pâture aux requins.

Maintenant, je dois bien te l’avouer, j’ai bien cru que tu allais te laisser faire. J’ai cru, un traître instant, que tu subirais l’affront sans mot dire ; que comme un vieux lion trop fatigué, tu partirais la queue entre les jambes. Mais quel démenti ! Quel panache ! Ce dimanche matin, j’ai retrouvé mon Cyrano ; chargeant sabre au clair ; à un contre cent – que dis-je cent – ils étaient mille !

Mais aujourd’hui, tu dois te sentir bien seul mon vieux Cyrano. Je ne sais pas si cette lettre te trouvera mais je devine d’ici le vide béant qui s’est ouvert dans ton cœur, la boule qui te noue l’estomac. Aussi, même si cela ne suffira sans doute pas à te remonter le moral, il est deux ou trois petites choses que je veux te dire.

La première chose, c’est que du dois partir la tête haute. Tu n’as pas démérité ; bien au contraire. Chaque centime que tu as gagné, au cours de ces quarante-cinq longues années de carrière, tu l’as mérité. C’est nous, tes compatriotes, qui te le disons : cet argent est le tien, c’est le fruit de ton travail, de ton talent et des risques que tu as pris ; c’est la mesure exacte du bonheur que tu nous as donné pendant toutes ces années ; tu ne nous dois rien, nous sommes quittes, mille fois quittes. Ils instruisent contre toi un procès en immoralité parce que tu refuses que l’on te vole plus que tu ne l’as déjà été ? La belle affaire ! Qu’ils nous expliquent quelle sorte de moralité il y a à vouloir vivre aux dépens d’un autre homme.

Aussi, tu dois savoir que ton départ est pour nous tous une bonne chose. Oh, bien sûr, tu vas nous manquer et je sais bien que, toi parti, c’est nous qu’ils vont essayer de tondre. Mais rappelle toi ce que je te disais plus haut : c’est gens-là sont des parasites, des sangsues qui ne vivent et prospèrent qu’en suçant notre sang. En les privant de subsistance – et Dieu sait qu’ils ont faim, les bougres ! – tu hâtes leur déclin et, à terme, tu nous auras finalement rendu un fier service. Aussi, je t’en conjure Cyrano : ne leur laisse pas une miette, nettoie tout derrière toi et tiens-toi hors de portée. Laisse donc les matons agiter leurs sébiles et vouer aux gémonies les évadés fiscaux de leur prison fiscale ; profite de la vie et ne t’inquiète pas pour nous.

Enfin, si le sort t’a désigné pour être le symbole de notre colère, sache que tu n’es pas seul. Quoiqu’ils disent et quoiqu’ils fassent, tu es et tu resteras l’un des nôtres.  » Où réside la Liberté, écrivait Benjamin Franklin, Voilà notre patrie » mon cher Cyrano ! C’est de cette France-là que nous – toi, moi et tant d’autres – sommes les citoyens ; cette France de 1789, une nation d’hommes libres qui goûtent fort peu les abus du pouvoir – notamment en matière fiscale. Peu importe ces bouts de papiers dont ils menacent de te priver et que tu te proposes de leur jeter au visage : tu es, je le répète, et tu resteras notre compatriote.

Allons mon vieux Cyrano, j’en ai déjà trop dit. Haut les cœurs ! Disons nous adieu, au sens que ce mot revêtait autrefois, en espérant que nous n’aurons pas à attendre jusque là pour pouvoir revivre ensemble dans le pays de nos pères. D’ici là, porte toi bien, fais donc un régime et n’oublie pas ceux qui sont restés. À ta santé !

De la violence en Amérique

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raufer armes newtown

Gil Mihaely : La récente tuerie dans l’école primaire de Newtown relance le débat sur le contrôle des armes à feu. La disponibilité de ces armes, notamment des armes de guerre, explique-t-elle ces épisodes meurtriers ?

Xavier Raufer : La dernière tuerie en date n’a « relancé le débat sur le contrôle des armes à feu » que dans les médias et, de façon factice, chez des politiciens américains incapables de résoudre ce problème. À ce propos, il est inquiétant que sans exception, les grands médias d' »information », quotidiens, radios, télés, énoncent ensemble, au même instant et sans nulle nuance, précisément la même idée, formant ainsi une vaste Pravda collective.

GM : Même si certains médias le manipulent, le problème existe…  

XR : Oui, et pas seulement aux Etats-Unis ! Mais pour les médias c’est toujours la même rengaine : les tueries entre gangsters à Marseille ? Les Kalachnikov ! On n’en sort pas. Les massacres de masse aux Etats-Unis : les armes ! Rien d’autre. Or les armes ne tuent jamais – une kalachnikov posée sur la table prend juste la poussière – ce sont ceux qui en usent : gangsters à Marseille, bombes humaines aux Etats-Unis, qui posent problème. Mais non : la fascination médiatique pour la quincaillerie est absolue.

 GM :  Des lois plus restrictives voire la « prohibition » des armes à feu ne feraient-elles pas baisser le nombre de tueries aux Etats-Unis ?

XR : Dans l’affaire des massacres de masse aux Etats-Unis, le paramètre des armes n’est ni l’explication, ni la solution. Que les médias d’information s’interrogent : pourquoi n’y a-t-il absolument aucun massacre de masse au Brésil et au Mexique, qui comptent vingt fois plus d’armes incontrôlées que les Etats-Unis ? Un autre phénomène devrait nous interroger : des massacres dans des écoles surviennent parfois en Chine – mais sans armes à feu, plutôt avec des explosifs ou des armes blanches.

GM :  Certes, mais la disponibilité des armes à feu n’augmente-t-elle pas la gravité des autres crimes ?

XR : Bien sûr. Dans West Side Story, les bandes s’expliquent à coups de couteaux. Que ce soit désormais à l’arme de guerre ne fait aucun bien aux statistiques criminelles.

GM : Si ce n’est pas la disponibilité des armes, quel est donc le facteur déterminant dans les tueries de masse aux Etats-Unis ?

XR : Ce qui provoque ces massacres aux Etats-Unis ne tient pas à l’accessibilité des armes – qui est à l’évidence, un facteur aggravant – mais à l’essence de la société américaine en général, au psychisme de quelques individus en particulier. Esquissons une comparaison avec un drame psycho-social français : l’alcoolisme. Ce phénomène est très profondément enraciné, terriblement long et difficile à réduire. Pour autant, l’alcoolisme est-il réductible à la seule accessibilité de l’alcool ? Vous avez vu, les Etats-Unis et la prohibition ? Voilà ce qu’il faut méditer, au lieu de s’hypnotiser sur des outils homicides.

GM : L’existence de bombes humaines désocialisées comme Adam Lanza, le tueur de Newtown, est-elle un phénomène spécifiquement américain ?

XR : Là est le sujet. Pratiqué par des solitaires frustrés ou enragés, éduqués mais coupés de la société, le massacre de masse peut s’appuyer sur un prétexte idéologique ou millénariste. Certains vont aussi prendre pour objet phobique une école, des minorités, etc.

Mais l’origine psychologique n’est pas garantie : parfois, la biologie s’en mêle. Le premier massacre de masse moderne – 15 morts, 32 blessés – est perpétré en août 1966 à l’Université d’Austin (Texas) par Charles Whitman, 25 ans. Abattu par la police, Whitman évoque dans son testament d’étranges élans homicides. Son autopsie révèle une grosse tumeur dans un secteur cérébral régulant l’agressivité.

À ce jour, ces massacres de masse prennent l’ampleur d’un phénomène de société dans des pays riches marqués par un « protestantisme sociologique » provoquant un conformisme et une bienséance insupportables. Toute expression forte ou dissidente y fait horreur. Toute négativité en est bannie : les églises n’y montrent plus le Christ crucifié – odieuse vision d’une incorrecte torture. Exemple : l’Amérique blanche suburbaine du Colorado où, en 1999, deux élèves du lycée Columbine abattent 13 de leurs condisciples et en blessent 32, avant de se suicider. Désormais, Newtown.

GM : Une société trop policée est donc criminogène ?

XR : Evidemment ! L’être humain n’est pas un robot. L’homme jeune est aventureux, souvent outrancier de propos ou d’actes (« il faut bien que jeunesse se passe »…). Etouffez-le dans le politically correct et la bienséance gnan-gnan – vous aurez inévitablement 999 moutons bêlants – et une bombe humaine. Tout ca est su depuis des siècles – Pascal : « Qui veut faire l’ange, fait la bête » – mais plus présent dans la culture catholique que protestante – sans doute l’une des origines profondes de toute l’affaire.

GM : Dans les exemples que vous avez cités plus haut, les tueurs sont de jeunes hommes blancs. Peut-on établir le un profil de ces « loups solitaires » et des communautés ou des lieux qu’ils risquent de prendre pour cibles ?

XR : Impossible. Le FBI  essaie depuis vingt ans d’établir un profil dans l’ »active Shooter phenomenon » sans que cela ne donne rien. Des individus solitaires, d’apparence sombre et mutique, blancs, mâles et jeunes – il y en a  vingt millions aux Etats-Unis, pouvant aussi bien être sujets à une sévère rage de dents, à une psychose homicide ou à un chagrin d’amour…

GM : Outre Atlantique, les faits divers, la télévision et le cinéma semblent illustrer une certaine obsession américaine pour le meurtre. Comme l’expliquez-vous ?

XR : L’acte fondateur des Etats-Unis, c’est la Guerre de sécession. Or, loin des superbes batailles bien rangées, des charges de cavalerie du général Lee, ce fut à 90% une atroce guerre de voisinage, terriblement sanglante et durable. Songez qu’elle s’achève en 1865 et qu’en 1882 encore, le soldat sudiste Jesse James braque toujours des banques, explicitement au nom de la « Lost Cause« [1. La cause perdue] (sudiste) !

Avant cette guerre, il n’y avait que peu d’armes aux Etats-Unis. Le nécessaire pour les ours, les pumas – ou les Indiens. Que vos lecteurs anglophones lisent les deux fascinants livres mentionnés ci-après, ils seront édifiés[2. Daniel E. Sutherland, « A savage conflict », UNC Press NC, USA 2009 et T.J. Stiles, « Jesse James, last rebel of the Civil War », Vintage, NY, USA, 2007]. Ces massacres ont donc pour origine un séculaire traumatisme originel. L’arme à feu, la mort, sont enfouis au plus profond de la psyché américaine. Réduire ce drame à une simple affaire de quincaillerie est quand même désolant.

Du Christ en croix au pape qui twitte…

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benoit XVI twitter pape

L’image a fait sourire le monde entier. Sa sainteté le pape Benoit XVI entouré de collègues ensoutanés, appuyant d’une main tremblante sur une tablette numérique pour envoyer son premier tweet à des millions de fidèles « followers », sous les flashes des journalistes et les applaudissements d’une foule en délire devant l’événement.

Ma première réaction ne fut pas le rire, mais un sursaut d’horreur et de pitié face à ce que j’identifiais à une tragédie grotesque.En effet, comment ne pas frémir devant cette vision parousiaque d’un contact entre l’héritier de St Pierre , chef de l’Eglise universelle et incarnation du « point d’infaillibilité » (Maistre) sur terre, et les simagrées futiles et contingentes du réseau, cette compromission ridicule de l’intemporalité  à la mondanité, qui plus est à travers l’odieux symbole du monde capitalo-consumériste qu’est l’Ipad.

Quoi ! Le message unique, absolu, métaphysique de l’évangile, passer par un gazouillis digital ?!  La bénédiction papale, se répandre, comme une onde parmi les ondes, dans les méandres du web 2.0 ! L’éternité du dogme se plier aux exigences de la révolution numérique !

J’ai alors tout de suite pensé au scénario inventé par Gide dans Les caves du Vatican, où il imagine l’histoire abracadabrante d’un pape enlevé et remplacé par une marionnette aux ordres des francs-maçons, songeant avec terreur que l’Apocalypse étant proche, l’Eglise elle-même était peut être en train de tomber dans les mains du prince de ce monde. Le doigt du pape sur l’écran digital m’apparut alors, comme l’or du Vatican, les bagues des cardinaux  et la luxure des Borgia, une concession de l’Eglise au « monde »,  emportée une fois de plus par les affres du temporel.

Et puis, après ce moment d’indignation et de révolte, je me suis souvenue de ce qu’était le catholicisme. Et j’ai compris que l’image de ce pape vieillissant envoyant ce tweet à ses fidèles était l’image même d’une religion qui est par essence religion de la médiation.

Car le catholicisme n’est pas la religion d’un dieu hors du monde qui laisse courir les hommes tout seuls à leur perte ou à leur salut. Ni une religion temporelle au sens où le serait l’orthodoxie rêvée par Dostoïevski ou un islam politique qui fondent l’Eglise dans l’Etat. L’Eglise n’est pas le royaume des cieux. Elle n’est pas non plus le Vatican. Elle est cette institution médiatrice, entre temporel et spirituel, Dieu et les hommes. Elle est à la fois humaine et divine, faillible dans ses actes, et infaillible dans ses sacrements, dans le monde et hors du monde.

L’Eglise, c’est à la fois la splendeur des cathédrales et le tintement des pièces de la quête pendant la messe,  les chants grégoriens et les gardes suisses, les stigmates des mystiques et la casuistique jésuite, la foi et le rite, la nécessité du dogme et la contingence des hommes. Le pape qui tweete, ce n’est donc pas le signe d’une Eglise décadente qui s’adapte à son temps en tremblant, mais le symbole même de cette médiation universelle entre Dieu et les hommes dont l’Eglise est le moyen terme.

En ces temps où l’absence de (re)pères se fait cruellement sentir dans des débats déboussolés sur des questions « sociétales » comme le mariage pour tous ou l’euthanasie, la place de l’Eglise est plus que jamais nécessaire dans « le monde », comme une des seules puissances qui croit encore à l’unicité et à l’universalité de la vérité.

Du Christ en croix au pape qui tweete, de Rerum novarum à Vatican II,  c’est la même histoire, celle d’une religion médiatisée, incarnéepar la révélation, qui doit donc dialoguer avec le temporel et y ajuster sa forme, sans pour autant céder aux sirènes du progressisme en tiédissant le contenu de son message.

*Image : compte twitter de Benoit XVI.

Ni intégrisme, ni intégration

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laicite eglise modernite

C’est une longue histoire, qui n’a toujours pas été réglée. D’ailleurs, elle ne le sera sans doute jamais : l’histoire des catholiques avec le monde, et plus particulièrement avec la France, et plus particulièrement avec la République. L’histoire d’une communauté qui ne voulait pas en être une. L’histoire d’une universalité qui n’arrivait pas à en être une.

Elle est plus complexe intrinsèquement que celle de ces autres religions qu’on a coutume de voir sous nos cieux. Le rapport des juifs avec le reste du monde, même s’ils l’ont renouvelé récemment avec la création d’Israël, est depuis quelques millénaires assez simple : tu en nais ou tu n’en es pas. Chez les musulmans, il est relativement basique, là encore, car le monde se divise en deux catégories, comme dirait Sergio Leone : celui des soumis, celui des infidèles. Et la politique suivra.

Chez les catholiques, si l’on peut se permettre un rapide cours d’histoire qui n’a aucune vocation universitaire, c’est-à-dire cuistre, le pouvoir est toujours plus haïssable que désirable.[access capability= »lire_inedits »] C’est-à-dire que, lorsqu’il se présente tombé tout cuit, par exemple des mains d’un Empire romain agonisant, il s’agit de s’en débarrasser au plus vite en le remettant aux mains d’un roi barbare qui passait par là. Mais sans oublier jamais de lui rappeler de qui il tient ce pouvoir, c’est-à-dire de l’Église, c’est-à-dire de Dieu. Ne pas l’exercer directement ne veut pas dire que l’on n’en est pas l’auteur et, comme disait l’autre − Althusius, je crois − qui le délègue est supérieur à qui le reçoit. De cet imbroglio naîtront des siècles de Querelle des investitures, de Canossa, de soufflets, de bulles Unam Sanctam et d’articles gallicans, bref une chrétienté. Une chrétienté est déjà en soi un problème, politique autant que théologique, parce que personne ne sait vraiment qui commande, qui gouverne, qui se soumet, qui nomme, qui révoque, qui défend, qui bénit, qui condamne, qui absout, qui sacre et qui jette l’interdit. Cependant, l’avantage d’une chrétienté, d’un point de vue chrétien, c’est qu’on reste entre soi, même si, pour cela, il faut inventer des dictons aussi totalitaires que cujus regio ejus religio, pour régler des problèmes annexes. Le peuple est catholique, l’État est catholique, l’Église elle-même est catholique. L’adéquation est parfaite.

Bref, alors que tout allait bien, survient la Révolution qui entreprend de mettre à bas le bel édifice des siècles. Non pas que la première République ait d’ailleurs été « laïque » − il n’y a que les incultes pour croire ça − mais qu’au contraire, avec sa constitution civile du clergé, elle ait cherché à assujettir à son pouvoir terrifiant l’Église de France dans des liens que Bossuet soi-même n’aurait osé imaginer dans les plus merveilleux de ses rêves. La République n’est donc pas du tout « laïcarde » dans ses origines, seulement dominatrice et étouffante, et ce que les pontifes romains avaient subi et plus ou moins admis de la part de quarante rois depuis mille cinq cents ans, un pape pourtant pusillanime le refuse à une jeune institution vaillante. Ce paradoxe ne s’explique pas si l’on ne comprend ceci, qui est le fond du problème : pour les catholiques, peu importe la forme du gouvernement pourvu que l’origine divine du pouvoir soit reconnue, d’une manière ou d’une autre, et même du bout des lèvres. Or la République, c’était son grand tort d’un point de vue romain, ne se connaissait d’autre naissance qu’elle-même, c’est-à-dire rien que le peuple coalisé bon gré mal gré.

Où nous arrivons enfin au vif du sujet : devant cette situation neuve faite à leur religion, les catholiques ont schématiquement réagi de deux manières qui, diamétralement opposées, avaient pourtant chacune le grand avantage d’espérer ajourner la communautarisation qui les guettait. La première, c’est le légitimisme dans tous les sens du terme, qui commence avec de Maistre et finit avec Bernard Antony, c’est-à-dire nulle part. Cette méthode, qui a pourtant produit une admirable critique de la modernité, était très simple : puisque c’était le catholicisme qui avait fait la France, ou celle-ci mourait ou elle se reconnaissait à nouveau comme catholique. Et comme selon toute apparence, la France continuait, tout ce qui n’était pas catholique relevait notoirement de l’anti-France. Sa simplicité biblique lui a conféré une longévité certaine, comme un grand chêne qui étend ses ramures, jusqu’au jour où ses fruits devenus hermétiques à la réalité terreuse ne parviennent plus à l’ensemencer. Car si le gland ne meurt, il reste gland.

L’autre manière fut d’inventer la démocratie-chrétienne qui postulait, comme son nom l’indique, que la République pouvait être christianisée de l’intérieur. Elle ne remonte pas seulement, comme l’on croit souvent, à la Dernière guerre, mais beaucoup plus lointainement à Lamennais, Ozanam et Lacordaire. Elle a inspiré de grands papes, comme Léon XIII ou Jean Paul II, et elle aurait pu réussir si elle ne s’était égarée dans les marais d’un socialisme déchu.

Les deux tentatives ont donc échoué, et ainsi ne se réalisait pas la parole prophétique de Maritain qui tenait qu’une voie nouvelle serait ouverte au catholicisme en France quand il aurait réussi à refaire son unité en liant de Maistre et Lamennais.

Restent donc une France entièrement « laïcisée » et des catholiques qui en sont les citoyens paradoxaux, semblables aux autres et pourtant privilégiés en tant que la culture du pays dans ses modes les plus infimes, comme le jour de repos hebdomadaire, continue d’être la leur. Or, il n’est jamais bon d’être le citoyen privilégié d’une nation, même malgré soi : cela vous attire les pires ennuis. Notamment celui-ci, qu’on croit pouvoir vous moquer sans gêne pour ce que vous seriez majoritaire. Ce qui est de toute évidence faux aujourd’hui : si pas moins de 60% des Français sont toujours baptisés, le taux tombe très bas si l’on considère l’adhésion volontaire à la foi qui seule indique le catholique. Selon un sondage réalisé il y a quelques années par le magazine Famille chrétienne, à peine 20% de nos concitoyens reconnaissent croire dans les dogmes de base de l’Église, comme le fait que Jésus est le fils de Dieu.

C’est de là que se manifestent de nouvelles scissions dans les rangs des fidèles : les anciens légitimistes tiennent de plus en plus pour un communautarisme qui leur assurerait une influence de lobby. D’autres penchent pour un genre d’enfouissement au milieu des gentes où la vie chrétienne se déploierait en toute quiétude, enfin libérée des turpitudes du pouvoir. D’autres enfin, comme la majorité des évêques, balancent entre indépendance et place éminente, au nom de l’ancienneté et de la culture. Chacun de ces exercices est périlleux, et répond aussi à un mode psychologique de rapport au monde. La position idéale n’a toujours pas été trouvée, mais sans doute faut-il qu’elle ne le soit jamais.[/access]

*Photo : srqpix.

Du syncrétisme au crétinisme…

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valsaintes new age

valsaintes new age

Les lieux respirent la majesté des plus beaux sites cisterciens ; au bout d’une route du bout du monde, au cœur d’une vaste vallée où alternent oliveraies et champs de lavande, à quelques kilomètres de Simiane-la-Rotonde, remarquable village perché médiéval aux confins des Alpes-de-Haute-Provence et du Vaucluse, se dresse le magnifique « oppidum de Boulinette ». Ce coin perdu dans une région où les citadins fortunés aiment prendre leurs quartiers d’été présente l’avantage non négligeable d’être quasiment désert. Rien ne rebute plus le touriste que les autres touristes.

Le vacancier catho qui refuse de bronzer idiot s’attend à découvrir un véritable trésor spirituel. Si les guides ne parlent guère de l’abbaye de Valsaintes, l’office de tourisme du coin la présente comme une abbaye cistercienne, « depuis 1180 » : aux portes du Luberon, « la sœur provençale oubliée du Thoronet, de Silvacane et de Sénanque ». Rien que ça. On a hâte d’y être.

Malheureusement, une fois à l’intérieur du site, le plus naïf des convertis perd vite ses illusions. Après avoir été délesté de 6 euros, qu’il donne cependant d’un cœur encore léger à l’idée − saugrenue − qu’ils contribueront à maintenir une vie monastique authentique au cœur de ce désert, il est en effet accueilli par une curieuse colonne rocheuse, qui aurait plus sa place à Carnac qu’au cœur d’une abbaye romane.[access capability= »lire_inedits »] C’est une sculpture en « granit de Mauritanie » en forme d’aiguille, de plusieurs mètres de haut, vers laquelle, d’après la brochure gracieusement vendue 5 autres euros dans la boutique du site, sont censés converger tous les soleils des quatre saisons, au moment des équinoxes et des solstices, mais aussi au moment des Imbolc, et autres Samhain, sans oublier les Beltaine et les Lugnasad, fêtes celtiques d’un catholicisme qui paraîtra douteux au plus ignare des baptisés. Plus loin, une statue vaguement christique mais d’un kitsch achevé, avec gourdin de pèlerin et brebis égarable sur l’épaule, est platement intitulée « Le Berger ». Étrange. Plus bizarre encore, le chemin serpente jusqu’à un vaste rocher, dont on nous apprend qu’il s’agit d’un « dragon de pierre », posé à l’endroit même − les choses sont bien faites − où « le dragon du ciel et le dragon de la terre s’unissent ». Sans blague ? J’ai l’impression d’entendre saint Bernard tonner dans sa tombe. Mais ce ne sont que quelques badauds qui ricanent grassement devant un panneau : ils ont découvert l’ « espace de fertilité », une zone herbeuse délimitée par des espèces de dents de pierre, à l’intérieur de laquelle pousse un chêne, souverainement indifférent aux élucubrations des propriétaires du lieu. « C’est sans doute là que les curés tripotent les petits garçons », persifle derrière moi un quidam en tongs.

Je me tourne en hâte vers l’église : on m’a promis un portail roman du XIIe siècle. Il est là, sobre et magnifique, transporté ici au XVIIe. C’est un « monument historique » depuis 1979. Mais à l’intérieur, le cauchemar reprend. Les vitraux figurent les quatre éléments symboliques « dont toute la création matérielle et immatérielle est composée » − la terre, l’air, l’eau et le feu. J’apprends, toujours dans ma brochure,  encore, que « nombre des premiers cisterciens  » étaient en fait des disciples d’Arius, ce prêtre qui « mit en cause la divinité de la personne de Jésus-Christ ». Saint Bernard, pardonne-leur, même si j’ai peur qu’ils sachent parfaitement ce qu’ils font. Je relève la tête pour constater que pas une seule fois, le nom ou la figure du Christ n’apparaît dans cette « église » où la cérémonie la plus sacrée ne célèbre pas Noël ou Pâques, mais le solstice d’hiver. À 12 euros l’entrée, elle affiche complet longtemps à l’avance. Il semble qu’aucune cérémonie catholique n’ait jamais eu lieu dans l’« église » restaurée. Un ou deux prêtres sont, paraît-il, venus, sans doute pour constater l’ampleur des dégâts, et sont repartis pour ne jamais revenir. Le 21 décembre, on y fêtera, au son d’une harpe celtique, « la lumière solaire [qui] passant par l’oculus adombre le centre de l’autel, tel l’Esprit-Saint couvrant de sa divine bonté tout être de bonne volonté ». Une affiche dans un coin sombre de la nef nous apprend en passant que « la naissance de l’enfant Jésus, au soir du 24 décembre à minuit, découle de cette mythologie solaire issue de la nuit des temps »… L’« enfant Jésus » qui découle d’une « mythologie solaire », voilà donc ce qu’ils avaient fait de mon Dieu…

Faut-il vraiment s’émouvoir de la profanation sacralisante d’un tel lieu ? Après tout, l’abbaye était abandonnée depuis près de deux siècles lorsque les propriétaires actuels se sont installés pour restaurer un bâtiment en ruine. En outre, le New Age, sous une forme ou sous une autre, est un mouvement parareligieux qui jouit d’une certaine influence dans la France contemporaine et, à ce simple et seul titre, ne mérite-t-il pas d’être respecté, comme méritent d’être respectés ses adeptes ? Enfin, si les occupants font vivre à leur façon un lieu depuis longtemps abandonné, à la fois par l’Église et par l’État, où est le problème?

Le problème, c’est que ces gens s’appuient sans vergogne sur une histoire religieuse vieille de huit siècles pour nous vendre leur galimatias paganisant. Le problème, c’est aussi que tout ce petit monde qui trône à Valsaintes entre « géométrie sacrée » et « guérison holistique » fait de moins en moins figure d’excentrique et de plus en plus figure de notable. Le jardinier de la roseraie du lieu tient sa chronique hebdomadaire de jardinage sur la station France Bleue Provence. Le « directeur et fondateur de l’abbaye de Valsaintes » (sic) a reçu, le 14 juillet 2005, des mains de Léon Bertrand, ministre délégué au Tourisme, et en présence de Jean-Louis Bianco, président du Conseil général des Alpes-de-Haute-Provence, la médaille d’argent du tourisme. Et, last but not least, la communauté touche au total et au bas mot, outre les subventions liées à la restauration du site dont je ne connais pas les montants, des dizaines de milliers d’euros de subventions de la région PACA et, surtout, de l’Union européenne, au titre d’une faraude « innovation en milieu rural : partage de vie à l’abbaye », dans le cadre du « Fonds européen de développement régional ».

Je me demande ce qu’en pensent les vénérables moines de Notre-Dame de Sénanque, à l’autre bout du Luberon, qui, en tant que congrégation religieuse, ne peuvent recevoir aucune subvention mais qui, en partageant leur existence à l’abbaye selon une règle presque intangible, innovent néanmoins en milieu rural, chaque jour que Dieu fait, depuis seulement huit siècles et demi.[/access]

*Photo : Jardin de l’Abbaye de Valsaintes (FlickrDelusions).

Euthanasie : un Homme, combien d’éléphants ?

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euthanasie hollande ps

euthanasie hollande ps

Mardi matin, la commission présidée par le Professeur Didier Sicard remettait au Président Hollande ses conclusions concernant le traitement de la fin de vie. Curieux rapport que celui-là, qui écarte l’euthanasie dite active car elle franchirait « la barrière d’un interdit » mais qui propose qu’une sédation terminale puisse être administrée par les médecins aux patients qui l’auraient demandé de façon réitérée. On se demande où est la différence. La mission Sicard propose en outre une réflexion sur le suicide assisté, soit la possibilité laissée à un malade incurable d’absorber un produit létal.

Puisque le législateur de cette mandature semble avoir fondé la toute puissance de la loi sur la suprématie de la volonté individuelle, il semble malheureusement bien vain d’aller expliquer aux partisans de l’euthanasie que le socle du contrat social repose sur la protection de l’homme contre les autres mais aussi contre lui-même. En légiférant contre ce qui fait son objet, la société signe elle aussi son arrêt de mort. On peut bien prétendre au nom de la doctrine existentialiste que personne ne peut décider à la place de l’autre et que par conséquent il revient à chacun de faire ce choix en âme et conscience. Mais on sait bien que la fonction de la loi, c’est de normaliser, voire d’universaliser. Or en posant le droit à l’euthanasie, on fait du choix de certains une norme générale et impersonnelle, valable non seulement pour soi-même mais pour tout le monde. Comme le passage à le mort est bien un des seuls états où chacun se retrouve seul avec soi-même, il faudrait plutôt le préserver de toute structure imposée et laisser chacun faire le choix de sa propre existence.

Osons avancer une hypothèse dérangeante : et si l’euthanasie était à notre société moderne ce que furent les machines à la société industrielle ? Acceptée comme un outil d’apaisement aux souffrances, elle deviendrait un outil de régulation des populations inutiles ou coûteuses ? L’utilité économique comme passe-droit à la transgression la plus ultime, c’est ce que défendaient le juriste Karl Binding et le médecin Alfred Hoche dans l’Allemagne nazie, soucieux de tuer les coûts d’une médecine impuissante devant   les « vies sans valeur », les « existences superflues », les « esprits morts», les « enveloppes humaines vides » et utilisant une sémantique qui rappelle curieusement celle d’aujourd’hui : « aide aux mourants », « libération par la mort », « euthanasie », « action caritative ». En octobre 1939, Adolf Hitler  enjoindra ainsi aux médecins « d’accorder une mort miséricordieuse aux malades qui auront été jugés incurables selon une appréciation aussi rigoureuse que possible ».

Mardi matin, au moment même où le Professeur Sicard remettait son rapport, on apprenait que la décision d’euthanasier deux éléphantes tuberculeuses appartenant au cirque Pinder était suspendue. L’annonce de leur abattage avait provoqué un tollé  et la grâce présidentielle avait même été sollicitée tandis qu’une pétition rassemblait plus de 15 000 signatures. Qui ne s’est jamais vu proposer au Maghreb d’échanger sa dulcinée contre des milliers de chameaux ? En France, toute une population ne vaut même pas deux éléphants.

*Photo : Sanofi Pasteur.

L’Apocalypse, c’est pas la fin du monde !

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apocalypse maya

apocalypse maya

Il n’aura échappé à personne que la fin du monde est programmée pour aujourd’hui selon la datation établie par le calendrier maya. Outre le caractère plus ou moins fantaisiste de cette prédiction, le motif de la fin du monde est beaucoup plus intéressant puisqu’il touche désormais tous les continents. Il est en quelque sorte devenu le premier événement mondial qui, à défaut de se réaliser dans le cours de l’histoire, a déjà eu lieu dans l’imaginaire culturel du globe. À chacun son apocalypse, pourrait-on dire, jusqu’à la déflagration finale que les physiciens ont programmée dans une centaine de milliers d’années. En attendant, l’urgence est bien là, car les hommes, eux, ne vivent qu’une petite centaine d’années, et prévoient déjà de s’en aller vers d’autres cieux.

Or, il existe autant de nouveaux cieux que de fins du monde. Aussi voudrions-nous explorer quelques-uns de ces récits apocalyptiques pour que chacun ait le loisir de retenir la formule qui lui sied le mieux et puisse ainsi entrevoir sa propre mort au travers de l’humanité entière. Partons du plus connu, le calendrier maya, en commençant par le réinscrire dans son creuset original : la mexicanité. En effet, les Mexicains n’ont pas attendu le film 2012 pour se pencher sur un patrimoine aussi glorieux que mystérieux. Et ils en ont tiré une lecture tout à fait singulière puisque la mexicanité renvoie à une « race primordiale et supérieure » qui doit resurgir, sous la forme d’illustres ancêtres (Aztèques, Toltèques, Incas, etc.), à la fin de ce cycle. Très loin de l’acculturation qu’a subi le calendrier maya, cette interprétation s’inscrit dans un revivalisme identitaire qui se mêle très souvent à des syncrétismes locaux.

Notons que cette première fin du monde ne se traduit pas par une catastrophe générale, mais par l’effusion progressive d’un nouvel esprit, comme un saut de conscience, qui s’apparenterait au retour glorieux de l’harmonie précolombienne. Pour ceux qui se sentiraient perdus dans l’archéohistoire de la Mésoamérique, il est toujours possible de se reporter sur la variante scientiste de l’apocalypse maya, à savoir la croyance dans un « alignement galactique » de la terre, du soleil et de l’univers. Ce qui reviendrait à modifier l’axe de rotation de la terre dans son mouvement universel, phénomène qui se produirait tous les 25 000 ans selon certains astronomes et qui tomberaient justement dans la période de notre solstice d’hiver. Rappelez-vous, la disparition des dinosaures, l’engloutissement de l’Atlantide, la fin de la civilisation aztèque, etc. Pour ceux qui choisiraient cette option, ne pas hésiter à se passer en boucle Mélancholia de Lars von Trier.

En revanche, à ceux qui se sentent un peu plus franchouillards, nous conseillerons la version « Illuminés de Bugarach ». Ce petit village de l’Aude peuplé de 400 âmes, dont plus de la moitié sont aujourd’hui des néo-ruraux en quête de la fin du monde, est situé dans le territoire des anciens Cathares, du trésor de Rennes-le-Château et autres mystères irrésolus. Dans ce contexte, le col de Bugarach (1200 mètres) se présente comme une montagne renversée dont le sous-sol géologique (très riche) est appelé à remonter à la surface terrestre à l’approche du 21 décembre. En plus de profiter de la richesse énergétique du lieu, il appartient à chacun de choisir son canal préféré – en fonction des nombreuses spécialités de Bugarach : médecine chinoise, astrologie, spiritisme, néo-hippisme, etc. – pour entrer en contact avec le monde qui vient.

Pour ceux qui se piquent de géopolitique et qui veulent absolument entrevoir la fin du monde sous la lumière des révélations, il vaut mieux se tourner du côté des apocalypses iranienne et américaine. La première a entrepris de réinterpréter le mythe de l’imam caché (mahdisme) pour en faire l’objet d’un endoctrinement systématique. Ainsi, le Mahdi (le « bien guidé ») est convié à un retour précipité afin de prendre en main le gouvernement spirituel du monde et de préparer le Jugement dernier. Notons que cette version marketing de l’imam caché a fait l’objet d’une telle publicité intensive qu’une majorité d’iraniens se prépare à son retour imminent. Le phénomène est identique aux États-Unis, quoique dans des proportions moins importantes, avec les chrétiens sionistes qui s’inscrivent dans la filiation de John Nelson Darby. Selon une interprétation littérale des prophéties bibliques, nous sommes entrés dans la dernière phase, dite de « dispensation », qui doit se clôturer avec la retour du peuple d’Israël en Terre Sainte, et la descente du Christ pour le Jugement dernier. La fin de l’année 2012 marque, aussi bien pour les Mahdistes que pour les Dispensationalistes, le terme d’une lutte universel entre le Bien et le Mal. A chacun, donc, de choisir son camp.

Enfin, pour ceux qui se sentent bien dans la modernité conquérante, il est toujours possible de choisir l’apocalypse digitale que nous promet le projet WebBot. Il en coûtera un peu d’argent, mais les multiples catastrophes annoncées – dont la crise bancaire ! – finiront de nous persuader que non seulement nous sommes dans la dernière ligne droite, mais que nous appartenons aussi à ces « élus » qui  voient bien plus loin que les autres. Tout du moins jusqu’au 21 décembre… L’avantage avec le numérique, c’est que les concepteurs du WebBot ont réussi à programmer tout le répertoire lexical de la fin du monde pour en proposer une version définitive : les Mayas, l’Atlantide, les Supérieurs Inconnus, les religions orientales, l’énergie cosmique, l’alignement galactique, etc. Rassurez-vous : tout y est. Autrement dit, on en a pour son argent.

Enfin, pour ceux qui craignent d’être encore là après le 21 décembre, nous leur conseillerons juste de se préparer un café bien fort, éventuellement une ou deux aspirines, et de reprendre la route jusqu’au 24 au soir, où nous attend une autre fin du monde : la venue du père Noël.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Photo : Nomadic Lass.

UMP : « Et maintenant que vais-je faire ? »

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ayrault ump cope

ayrault ump cope

Pour l’UMP, les beaux jours sont terminés. La rigolade, les amusettes, la guerre des boutons, ça n’a qu’un temps.
Parce que, l’air de rien, une bonne petite guerre civile de plusieurs semaines, ça permet de procrastiner en paix : on amuse le tapis médiatique avec des rebondissements shakespeariens, c’est-à-dire à la fois tragique et bouffons,  une guerre des chefs, des conjurations de couloirs, des déjeuners secrets, des anciens premiers ministres et même un ex président de la république qui y perd la moitié de son crédit au passage, des berlines aux vitres fumées, des mâchoires crispées, de vraies-fausses scissions.

Et puis voilà, il faut bien que ça s’arrête.
On sentait bien, comme dans ces séries américaines genre Dexter ou Six Pieds sous terre que le concept avait beau être intéressant, nouveau, fascinant (tueur en série gentil, vie familiale d’une entreprise de pompes funèbres ou deux groupes parlementaires pour un même parti), au bout de trois ou quatre saisons, l’attention du spectateur faiblit, il a compris le procédé, l’effet de surprise est passé, l’audience baisse.

Alors quoi ? Alors maintenant il faut faire face, qu’on s’appelle Copé, Fillon pour les plus abîmés. Ou NKM, Bertrand, Le Maire pour les jeunes pleins d’espoir et de crainte mêlés. Faire face à la sinistre réalité pour un parti de droite : être dans l’opposition à un gouvernement de droite.

Aussi à droite que lui, voire plus. On peut essayer de trouver des dérivatifs, des biais, des pseudos marqueurs droite-gauche, mais ça ne prend pas vraiment. Tiens, si on attaquait les socialistes qui veulent marier les gays et qui n’aiment pas le talent, le courage, le génie, la délicatesse des entrepreneurs en général et de Gérard Depardieu en particulier ? Oui, mais tout le monde voit bien que c’est un peu court. Les sondages sur Depardieu semblent indiquer que les Français, plus souvent soumis au RSA qu’à la tranche à 75%, trouvent eux aussi, majoritairement, qu’il s’agit d’un comportement minable un peu, beaucoup, à la folie.

Alors, hélas, il faut se résoudre désormais pour l’UMP bicéphale comme la défunte monarchie austro-hongroise, à s’opposer sur l’essentiel. Sur le lourd. Sur l’économique, le politique, le social. Et là, problème : c’est que l’UMP ne sait pas trop sur quel front attaquer sans paraître ridicule, façon « Je dirais même plus ».

La compétitivité et la flexibilité ? Ayrault a accepté 80% du rapport Gallois et le PS parle de flexisécurité comme si ça allait de soi. Et puis on donne vingt milliards pour baisser les charges afin de favoriser l’embauche, politique que la droite a toujours menée et recommandée.

L’embauche de fonctionnaires et de politiques publiques qui aggraveraient les déficits ?  Matignon vient de lancer la MAP, la modernisation de l’action publique, qui ressemble à s’y méprendre à une bonne vieille RGPP des familles. Et qui dit à demi mot qu’il va falloir quand même tailler au hachoir austéritaire dans les politiques du logement, de la famille et de la formation professionnelle.

Le Smic ? La courbe de sa revalorisation horaire suit celle de l’inflation comme un danseur de Merengue suit celle de sa partenaire. Sauf que c’est moins dansant  de travailler avec 9, 43 euros de l’heure, à temps partiel imposé. Surtout quand aucun blocage n’est opposé aux augmentations de « rattrapage » du gaz et de l’électricité.

Le livret A, le placement des locdus qui veulent  une petite poire pour la soif ? On va voir, si on peut pas baisser un peu le taux d’intérêt pour qu’ils consomment malgré eux, ces salauds de pauvres.

Tiens, puisqu’on parle des banques, le gouvernement renonce finalement en rase campagne à séparer les activités de dépôt des activités spéculatives. On fait juste semblant de les obliger à créer des filiales quand elles veulent jouer au casino, ce qui d’après l’organisation Finance Watch, est un filet de sécurité  dérisoire pour le client de base.

Il n’y a pas jusqu’à Peillon qui ne parle pas des profs comme en parlait jadis Sarkozy : « J’ai envie de vous augmenter mais en échange, votre statut de glandeur, il va falloir vous asseoir dessus. Vos missions ont changé, et patati et patata. »

Pauvre UMP ! La schizophrénie la guette ! La droite est aux affaires et il lui faut s’opposer à cette droite-là. En faisant croire que c’est la gauche… Bon courage, les amis !

*Photo : Partis socialiste.

Prie et tais-toi !

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eglise roms peguy

eglise roms peguy

« Ensemble, et d’un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus ! » Cette déclaration grandiloquente fut prononcée le 8 novembre 1906 par René Viviani, ministre du Travail et de la Prévoyance sociale sous Clémenceau, dans un discours à la Chambre des députés célébrant l’œuvre de la campagne anticléricale du Bloc des gauches. Le cofondateur de L’Humanité imaginait-il un seul instant que, plus d’un siècle plus tard, ce discours apparaîtrait comme une prophétie ?

Deux mille ans après la naissance du Christ, et alors que le christianisme fut pendant une majeure partie de ces années à la tête de l’hégémonie culturelle, il ne fait plus bon revendiquer son christianisme ou sa catholicité pour prétendre participer au débat intellectuel.[access capability= »lire_inedits »] Pis encore, toute accointance ou sympathie éprouvée à l’égard de cette religion constitue le meilleur bâillon pour faire taire ceux qui édifient le « tombeau de l’intelligence, de la pensée, du cerveau », selon la formule du socialiste révolutionnaire Louis-Auguste Blanqui.

Sur tous les sujets qui offensent aujourd’hui la pensée dominante − bioéthique, valeurs sociétales − , les catholiques sont exclus du débat au prétexte qu’ils sont catholiques. Il n’est qu’à voir la façon dont se font fréquemment rembarrer évêques et consorts, scientifiques, professeurs et philosophes du « camp » chrétien dès lors qu’ils osent donner leur avis, s’ils ne sont pas tout simplement superbement méprisés, voire écartés volontairement de telle tribune, de telle émission ou de telle commission chargée de réfléchir et d’interroger les spécialistes.

Mais, plus zélés que les censeurs, il y a désormais les auto-censeurs et autres Ponce-Pilate, comme si, dans une forme d’extrême sagesse socratique, il valait mieux s’administrer de la ciguë plutôt que d’offenser la Cité. Ainsi voit-on régulièrement défiler des mines triomphantes, trop heureuses d’expliquer qu’après s’être enfermées dans une Église obscurantiste, elles recouvrent enfin l’intelligence et la liberté de penser, et de se conformer immédiatement à la bien-pensance du moment. Et c’est ainsi qu’on entend le coq chanter trois fois.

Cette obstination des censeurs à refuser à la catholicité la moindre forme d’autonomie intellectuelle, ou même la moindre parcelle de raison, trahit une véritable malhonnêteté. Oubliés Saint Thomas d’Aquin et Saint Augustin ? Sombres abrutis, Paul Ricœur, Teilhard de Chardin, Simone Weil ou Joseph Ratzinger ? Imbéciles, ces chefs-d’œuvre architecturaux qui quadrillent la France et l’Europe et rendent hommage au Christ ? On aimerait confronter le culot d’un Blanqui au génie d’un Saint Augustin et voir si, pour une fois, le ridicule ne tue pas, au moins un tout petit peu.

Plus sérieusement, l’Église catholique a toujours construit le développement du mystère de la foi sur le fondement de la raison, laquelle ne se gagne pas à la ferveur d’oraisons, mais constitue le propre de l’Homme. Rien de plus logique que cela, puisque le catholicisme considère que l’Homme a été créé à l’image de Dieu, et qu’il serait difficile de nier à ce dernier la raison, même s’il existe ici un rapport dimensionnel tout à fait différent. Là où elle s’aventure bien plus loin, c’est lorsqu’elle observe la dépendance de la foi à la raison, ainsi que l’indique le titre l’encyclique de Jean Paul II, Fides et ratio, publiée en 1998 : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. »

La raison, ce par quoi l’homme cherche à comprendre le sens du monde et de la vie, ce par quoi l’homme cherche à expliquer ce qui se heurte à la compréhension instinctive, doit-elle subitement s’annihiler devant les grands mystères de l’humanité ? D’où vient-on ? Où va-t-on après la mort ? Peut-on se contenter de croire que l’essence de notre existence réside dans nos actes mais accepter, dans le même temps, le déterminisme qui signe notre apparition et notre disparition ? Là où la raison s’arrête parfois, la foi prend le relais.

Alors oui, on est libre de ne pas y croire, à toutes ces histoires : au prologue de Saint Jean, à la Sainte Trinité, à la Résurrection et à tant d’autres choses. Mais elles ont le mérite de proposer des réponses à des questions auxquelles jamais personne n’a su répondre autrement qu’en émettant des hypothèses tout aussi peu rationnelles, et qui d’ailleurs répondent plus sur le moyen que sur le sens.

Alors oui, un catholique qui s’exprime est d’abord un être doué de raison et, si on l’écoutait au lieu de lui prêter un fidéisme aveugle, on entendrait des arguments qui tiennent à la raison et seulement à elle. On l’entend d’ailleurs parfois, mais uniquement lorsque cela est conforme à l’air du temps. Le cardinal André Vingt-Trois est célébré lorsqu’il prend la défense des Roms, conspué lorsqu’il explique que tout enfant a le droit à un père et une mère. Un coup, c’est la raison, une autre la foi ?

Dans un monde qui nous vante sans cesse les mérites de la diversité et de la diversité des vérités, dans un monde qui jure égalité parfaite et relativité absolue, comment ne pas se révolter du musèlement des catholiques au nom de ce qu’ils sont, du déni de leur raison, parce qu’ils proposent, grâce à elle, un certain déchiffrement des mystères qui nous entourent ?

« C’est la première fois depuis que le monde existe qu’un romantique nous présente comme magnifique un geste qui consiste à éteindre les lumières », disait Charles Péguy en réponse à l’envolée de René Viviani. Péguy, encore un abruti…[/access]

*Photo : gmcmullen.

Le réquisitoire du cofondateur du Parti de Gauche contre Jean-Luc Mélenchon

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Après l’avoir cofondé avec Jean-Luc Mélenchon, le député du Nord, Marc Dolez, issu lui aussi du PS, vient de quitter, assez brutalement , le Parti de Gauche.

Un départ que Marc Dolez a longuement explicité hier dans les colonnes de Libé, tout en réaffirmant son attachement au Front de Gauche (la coalition qui réunit le PCF, le PG, et une myriade de plus petites formations) .

Pour aller vite, Dolez reproche surtout à Mélenchon un antisocialisme primaire et improductif : « Le Front de gauche stagne. La baisse du PS ne nous profite pas. »

Et il enfonce le clou en allant dans le détail, disant tout haut ce que de nombreux militants de base, voire certains responsables du PCF reprochent tout bas à Mélenchon. Ainsi Dolez n’a pas peur de dire que « l’acquis de la belle campagne présidentielle a été dilapidé dès les législatives, avec la catastrophique campagne d’Hénin-Beaumont » ou d’expliquer que «nos propositions sont rendues souvent inaudibles à cause de l’outrance du verbe. »

Tout cela est marqué au sceau du bon sens, mais à titre personnel, j’avoue avoir été particulièrement réjoui que Marc Dolez avoue ressentir une grande perplexité quant à la surenchère écologique issue des assises pour « l’écosocialisme ».  Surenchère écolo qui d’après Dolez « se fait au détriment de la question sociale. »

Les esprits taquins remarqueront que la gauche du PS dit exactement la même chose à propos de la surenchère d’Harlem Désir sur le mariage gay…

 

Affaire Depardieu : Lettre à Cyrano

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gerard depardieu fisc cyrano

gerard depardieu fisc cyrano

Mon cher Cyrano,

Bon Dieu ! Ils ne t’ont pas épargné ! Je sais bien que l’attaque en meute, à dix contre un, est une de leurs sales habitudes mais là, ils n’y sont pas allés de main morte.

Tu as eu droit à la longue litanie des signes de ta prétendue « déchéance personnelle ». Ils t’ont accusé d’être querelleur, bagarreur même parfois, de trop aimer la bonne chaire et de ne pas boire avec suffisamment de modération. Aidons-les à compléter la liste, veux-tu ? Tu aimes aussi les femmes – surtout les plus belles –, tu es un ami fidèle, un père aimant qui protège son enfant envers et contre tout, un créateur et un poète dans l’âme, un entrepreneur audacieux et – pour parfaire le tableau – tu es un homme libre. En somme, tu es un français selon notre cœur ; c’est pour ça qu’ils te détestent et c’est pour ça que nous, tes compatriotes, nous t’aimons.

Mais le pire, sans doute, c’est qu’ils t’ont accusé de trahir ton pays. J’enrage ! Toi, Cyrano, un traître ? Toi qui as si bien su  faire rimer notre belle langue ? Toi qui as si magnifiquement incarné notre histoire ? Toi qui as tant donné, sans même évoquer les impôts qu’ils te soutirent depuis tant d’années, à notre beau pays ? Je fulmine ! Il est vrai que tu aurais pu, à l’image de la meute des journalistes qui s’acharne contre toi, monnayer subsides et avantages fiscaux contre quelques mots de soutien à l’équipe en place. Mais tu n’es pas de ces hommes qu’on achète ; tu es trop libre, trop fier, trop droit pour t’abaisser à des manœuvres de larbin. Alors, quand la situation t’est devenue insupportable, tu en as tiré la seule conclusion qui s’imposait : la mort dans l’âme, tu as choisi l’exil.

L’exil. Mon Dieu ! Comment ne pas mesurer ce qu’une telle décision a dû te coûter mon vieux Cyrano ? Toi qui aimes tant ce pays et qui, comme nous autres, crèves de le voir chaque jour s’enfoncer un peu plus dans la fange. Quand tu as annoncé ton départ, pas un seul de ces imbéciles n’a imaginé que le choix d’un pays cousin et, plus encore, d’un village situé à quelques encablures de nos frontières était avant tout la marque de ton amour pour cette terre qui t’a vu naître : l’exil oui, mais pas trop loin. Faut-il qu’ils se moquent de leur pays pour ne pas comprendre le déchirement, le déracinement de celui qui fait un tel choix ?

Mais le summum de l’infamie a été atteint quand ils ont voulu te déchoir de ta nationalité. La peste soit du fat qui a osé ! Qui est donc ce fâcheux qui se croit autorisé à manier de telles menaces ? Ont-ils oublié que le dernier à l’avoir fait n’était autre que le sinistre Pétain ? Ont-ils oublié qu’à l’époque, les « traîtres » étaient ces hommes courageux qui pensaient que l’honneur était à Londres ? Ah les rats ! Les parasites ! Ils sentent que le bateau coule et, plutôt que de cesser de ronger la coque, ils préfèrent jeter le capitaine en pâture aux requins.

Maintenant, je dois bien te l’avouer, j’ai bien cru que tu allais te laisser faire. J’ai cru, un traître instant, que tu subirais l’affront sans mot dire ; que comme un vieux lion trop fatigué, tu partirais la queue entre les jambes. Mais quel démenti ! Quel panache ! Ce dimanche matin, j’ai retrouvé mon Cyrano ; chargeant sabre au clair ; à un contre cent – que dis-je cent – ils étaient mille !

Mais aujourd’hui, tu dois te sentir bien seul mon vieux Cyrano. Je ne sais pas si cette lettre te trouvera mais je devine d’ici le vide béant qui s’est ouvert dans ton cœur, la boule qui te noue l’estomac. Aussi, même si cela ne suffira sans doute pas à te remonter le moral, il est deux ou trois petites choses que je veux te dire.

La première chose, c’est que du dois partir la tête haute. Tu n’as pas démérité ; bien au contraire. Chaque centime que tu as gagné, au cours de ces quarante-cinq longues années de carrière, tu l’as mérité. C’est nous, tes compatriotes, qui te le disons : cet argent est le tien, c’est le fruit de ton travail, de ton talent et des risques que tu as pris ; c’est la mesure exacte du bonheur que tu nous as donné pendant toutes ces années ; tu ne nous dois rien, nous sommes quittes, mille fois quittes. Ils instruisent contre toi un procès en immoralité parce que tu refuses que l’on te vole plus que tu ne l’as déjà été ? La belle affaire ! Qu’ils nous expliquent quelle sorte de moralité il y a à vouloir vivre aux dépens d’un autre homme.

Aussi, tu dois savoir que ton départ est pour nous tous une bonne chose. Oh, bien sûr, tu vas nous manquer et je sais bien que, toi parti, c’est nous qu’ils vont essayer de tondre. Mais rappelle toi ce que je te disais plus haut : c’est gens-là sont des parasites, des sangsues qui ne vivent et prospèrent qu’en suçant notre sang. En les privant de subsistance – et Dieu sait qu’ils ont faim, les bougres ! – tu hâtes leur déclin et, à terme, tu nous auras finalement rendu un fier service. Aussi, je t’en conjure Cyrano : ne leur laisse pas une miette, nettoie tout derrière toi et tiens-toi hors de portée. Laisse donc les matons agiter leurs sébiles et vouer aux gémonies les évadés fiscaux de leur prison fiscale ; profite de la vie et ne t’inquiète pas pour nous.

Enfin, si le sort t’a désigné pour être le symbole de notre colère, sache que tu n’es pas seul. Quoiqu’ils disent et quoiqu’ils fassent, tu es et tu resteras l’un des nôtres.  » Où réside la Liberté, écrivait Benjamin Franklin, Voilà notre patrie » mon cher Cyrano ! C’est de cette France-là que nous – toi, moi et tant d’autres – sommes les citoyens ; cette France de 1789, une nation d’hommes libres qui goûtent fort peu les abus du pouvoir – notamment en matière fiscale. Peu importe ces bouts de papiers dont ils menacent de te priver et que tu te proposes de leur jeter au visage : tu es, je le répète, et tu resteras notre compatriote.

Allons mon vieux Cyrano, j’en ai déjà trop dit. Haut les cœurs ! Disons nous adieu, au sens que ce mot revêtait autrefois, en espérant que nous n’aurons pas à attendre jusque là pour pouvoir revivre ensemble dans le pays de nos pères. D’ici là, porte toi bien, fais donc un régime et n’oublie pas ceux qui sont restés. À ta santé !

De la violence en Amérique

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raufer armes newtown

raufer armes newtown

Gil Mihaely : La récente tuerie dans l’école primaire de Newtown relance le débat sur le contrôle des armes à feu. La disponibilité de ces armes, notamment des armes de guerre, explique-t-elle ces épisodes meurtriers ?

Xavier Raufer : La dernière tuerie en date n’a « relancé le débat sur le contrôle des armes à feu » que dans les médias et, de façon factice, chez des politiciens américains incapables de résoudre ce problème. À ce propos, il est inquiétant que sans exception, les grands médias d' »information », quotidiens, radios, télés, énoncent ensemble, au même instant et sans nulle nuance, précisément la même idée, formant ainsi une vaste Pravda collective.

GM : Même si certains médias le manipulent, le problème existe…  

XR : Oui, et pas seulement aux Etats-Unis ! Mais pour les médias c’est toujours la même rengaine : les tueries entre gangsters à Marseille ? Les Kalachnikov ! On n’en sort pas. Les massacres de masse aux Etats-Unis : les armes ! Rien d’autre. Or les armes ne tuent jamais – une kalachnikov posée sur la table prend juste la poussière – ce sont ceux qui en usent : gangsters à Marseille, bombes humaines aux Etats-Unis, qui posent problème. Mais non : la fascination médiatique pour la quincaillerie est absolue.

 GM :  Des lois plus restrictives voire la « prohibition » des armes à feu ne feraient-elles pas baisser le nombre de tueries aux Etats-Unis ?

XR : Dans l’affaire des massacres de masse aux Etats-Unis, le paramètre des armes n’est ni l’explication, ni la solution. Que les médias d’information s’interrogent : pourquoi n’y a-t-il absolument aucun massacre de masse au Brésil et au Mexique, qui comptent vingt fois plus d’armes incontrôlées que les Etats-Unis ? Un autre phénomène devrait nous interroger : des massacres dans des écoles surviennent parfois en Chine – mais sans armes à feu, plutôt avec des explosifs ou des armes blanches.

GM :  Certes, mais la disponibilité des armes à feu n’augmente-t-elle pas la gravité des autres crimes ?

XR : Bien sûr. Dans West Side Story, les bandes s’expliquent à coups de couteaux. Que ce soit désormais à l’arme de guerre ne fait aucun bien aux statistiques criminelles.

GM : Si ce n’est pas la disponibilité des armes, quel est donc le facteur déterminant dans les tueries de masse aux Etats-Unis ?

XR : Ce qui provoque ces massacres aux Etats-Unis ne tient pas à l’accessibilité des armes – qui est à l’évidence, un facteur aggravant – mais à l’essence de la société américaine en général, au psychisme de quelques individus en particulier. Esquissons une comparaison avec un drame psycho-social français : l’alcoolisme. Ce phénomène est très profondément enraciné, terriblement long et difficile à réduire. Pour autant, l’alcoolisme est-il réductible à la seule accessibilité de l’alcool ? Vous avez vu, les Etats-Unis et la prohibition ? Voilà ce qu’il faut méditer, au lieu de s’hypnotiser sur des outils homicides.

GM : L’existence de bombes humaines désocialisées comme Adam Lanza, le tueur de Newtown, est-elle un phénomène spécifiquement américain ?

XR : Là est le sujet. Pratiqué par des solitaires frustrés ou enragés, éduqués mais coupés de la société, le massacre de masse peut s’appuyer sur un prétexte idéologique ou millénariste. Certains vont aussi prendre pour objet phobique une école, des minorités, etc.

Mais l’origine psychologique n’est pas garantie : parfois, la biologie s’en mêle. Le premier massacre de masse moderne – 15 morts, 32 blessés – est perpétré en août 1966 à l’Université d’Austin (Texas) par Charles Whitman, 25 ans. Abattu par la police, Whitman évoque dans son testament d’étranges élans homicides. Son autopsie révèle une grosse tumeur dans un secteur cérébral régulant l’agressivité.

À ce jour, ces massacres de masse prennent l’ampleur d’un phénomène de société dans des pays riches marqués par un « protestantisme sociologique » provoquant un conformisme et une bienséance insupportables. Toute expression forte ou dissidente y fait horreur. Toute négativité en est bannie : les églises n’y montrent plus le Christ crucifié – odieuse vision d’une incorrecte torture. Exemple : l’Amérique blanche suburbaine du Colorado où, en 1999, deux élèves du lycée Columbine abattent 13 de leurs condisciples et en blessent 32, avant de se suicider. Désormais, Newtown.

GM : Une société trop policée est donc criminogène ?

XR : Evidemment ! L’être humain n’est pas un robot. L’homme jeune est aventureux, souvent outrancier de propos ou d’actes (« il faut bien que jeunesse se passe »…). Etouffez-le dans le politically correct et la bienséance gnan-gnan – vous aurez inévitablement 999 moutons bêlants – et une bombe humaine. Tout ca est su depuis des siècles – Pascal : « Qui veut faire l’ange, fait la bête » – mais plus présent dans la culture catholique que protestante – sans doute l’une des origines profondes de toute l’affaire.

GM : Dans les exemples que vous avez cités plus haut, les tueurs sont de jeunes hommes blancs. Peut-on établir le un profil de ces « loups solitaires » et des communautés ou des lieux qu’ils risquent de prendre pour cibles ?

XR : Impossible. Le FBI  essaie depuis vingt ans d’établir un profil dans l’ »active Shooter phenomenon » sans que cela ne donne rien. Des individus solitaires, d’apparence sombre et mutique, blancs, mâles et jeunes – il y en a  vingt millions aux Etats-Unis, pouvant aussi bien être sujets à une sévère rage de dents, à une psychose homicide ou à un chagrin d’amour…

GM : Outre Atlantique, les faits divers, la télévision et le cinéma semblent illustrer une certaine obsession américaine pour le meurtre. Comme l’expliquez-vous ?

XR : L’acte fondateur des Etats-Unis, c’est la Guerre de sécession. Or, loin des superbes batailles bien rangées, des charges de cavalerie du général Lee, ce fut à 90% une atroce guerre de voisinage, terriblement sanglante et durable. Songez qu’elle s’achève en 1865 et qu’en 1882 encore, le soldat sudiste Jesse James braque toujours des banques, explicitement au nom de la « Lost Cause« [1. La cause perdue] (sudiste) !

Avant cette guerre, il n’y avait que peu d’armes aux Etats-Unis. Le nécessaire pour les ours, les pumas – ou les Indiens. Que vos lecteurs anglophones lisent les deux fascinants livres mentionnés ci-après, ils seront édifiés[2. Daniel E. Sutherland, « A savage conflict », UNC Press NC, USA 2009 et T.J. Stiles, « Jesse James, last rebel of the Civil War », Vintage, NY, USA, 2007]. Ces massacres ont donc pour origine un séculaire traumatisme originel. L’arme à feu, la mort, sont enfouis au plus profond de la psyché américaine. Réduire ce drame à une simple affaire de quincaillerie est quand même désolant.

Du Christ en croix au pape qui twitte…

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benoit XVI twitter pape

benoit XVI twitter pape

L’image a fait sourire le monde entier. Sa sainteté le pape Benoit XVI entouré de collègues ensoutanés, appuyant d’une main tremblante sur une tablette numérique pour envoyer son premier tweet à des millions de fidèles « followers », sous les flashes des journalistes et les applaudissements d’une foule en délire devant l’événement.

Ma première réaction ne fut pas le rire, mais un sursaut d’horreur et de pitié face à ce que j’identifiais à une tragédie grotesque.En effet, comment ne pas frémir devant cette vision parousiaque d’un contact entre l’héritier de St Pierre , chef de l’Eglise universelle et incarnation du « point d’infaillibilité » (Maistre) sur terre, et les simagrées futiles et contingentes du réseau, cette compromission ridicule de l’intemporalité  à la mondanité, qui plus est à travers l’odieux symbole du monde capitalo-consumériste qu’est l’Ipad.

Quoi ! Le message unique, absolu, métaphysique de l’évangile, passer par un gazouillis digital ?!  La bénédiction papale, se répandre, comme une onde parmi les ondes, dans les méandres du web 2.0 ! L’éternité du dogme se plier aux exigences de la révolution numérique !

J’ai alors tout de suite pensé au scénario inventé par Gide dans Les caves du Vatican, où il imagine l’histoire abracadabrante d’un pape enlevé et remplacé par une marionnette aux ordres des francs-maçons, songeant avec terreur que l’Apocalypse étant proche, l’Eglise elle-même était peut être en train de tomber dans les mains du prince de ce monde. Le doigt du pape sur l’écran digital m’apparut alors, comme l’or du Vatican, les bagues des cardinaux  et la luxure des Borgia, une concession de l’Eglise au « monde »,  emportée une fois de plus par les affres du temporel.

Et puis, après ce moment d’indignation et de révolte, je me suis souvenue de ce qu’était le catholicisme. Et j’ai compris que l’image de ce pape vieillissant envoyant ce tweet à ses fidèles était l’image même d’une religion qui est par essence religion de la médiation.

Car le catholicisme n’est pas la religion d’un dieu hors du monde qui laisse courir les hommes tout seuls à leur perte ou à leur salut. Ni une religion temporelle au sens où le serait l’orthodoxie rêvée par Dostoïevski ou un islam politique qui fondent l’Eglise dans l’Etat. L’Eglise n’est pas le royaume des cieux. Elle n’est pas non plus le Vatican. Elle est cette institution médiatrice, entre temporel et spirituel, Dieu et les hommes. Elle est à la fois humaine et divine, faillible dans ses actes, et infaillible dans ses sacrements, dans le monde et hors du monde.

L’Eglise, c’est à la fois la splendeur des cathédrales et le tintement des pièces de la quête pendant la messe,  les chants grégoriens et les gardes suisses, les stigmates des mystiques et la casuistique jésuite, la foi et le rite, la nécessité du dogme et la contingence des hommes. Le pape qui tweete, ce n’est donc pas le signe d’une Eglise décadente qui s’adapte à son temps en tremblant, mais le symbole même de cette médiation universelle entre Dieu et les hommes dont l’Eglise est le moyen terme.

En ces temps où l’absence de (re)pères se fait cruellement sentir dans des débats déboussolés sur des questions « sociétales » comme le mariage pour tous ou l’euthanasie, la place de l’Eglise est plus que jamais nécessaire dans « le monde », comme une des seules puissances qui croit encore à l’unicité et à l’universalité de la vérité.

Du Christ en croix au pape qui tweete, de Rerum novarum à Vatican II,  c’est la même histoire, celle d’une religion médiatisée, incarnéepar la révélation, qui doit donc dialoguer avec le temporel et y ajuster sa forme, sans pour autant céder aux sirènes du progressisme en tiédissant le contenu de son message.

*Image : compte twitter de Benoit XVI.

Ni intégrisme, ni intégration

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laicite eglise modernite

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C’est une longue histoire, qui n’a toujours pas été réglée. D’ailleurs, elle ne le sera sans doute jamais : l’histoire des catholiques avec le monde, et plus particulièrement avec la France, et plus particulièrement avec la République. L’histoire d’une communauté qui ne voulait pas en être une. L’histoire d’une universalité qui n’arrivait pas à en être une.

Elle est plus complexe intrinsèquement que celle de ces autres religions qu’on a coutume de voir sous nos cieux. Le rapport des juifs avec le reste du monde, même s’ils l’ont renouvelé récemment avec la création d’Israël, est depuis quelques millénaires assez simple : tu en nais ou tu n’en es pas. Chez les musulmans, il est relativement basique, là encore, car le monde se divise en deux catégories, comme dirait Sergio Leone : celui des soumis, celui des infidèles. Et la politique suivra.

Chez les catholiques, si l’on peut se permettre un rapide cours d’histoire qui n’a aucune vocation universitaire, c’est-à-dire cuistre, le pouvoir est toujours plus haïssable que désirable.[access capability= »lire_inedits »] C’est-à-dire que, lorsqu’il se présente tombé tout cuit, par exemple des mains d’un Empire romain agonisant, il s’agit de s’en débarrasser au plus vite en le remettant aux mains d’un roi barbare qui passait par là. Mais sans oublier jamais de lui rappeler de qui il tient ce pouvoir, c’est-à-dire de l’Église, c’est-à-dire de Dieu. Ne pas l’exercer directement ne veut pas dire que l’on n’en est pas l’auteur et, comme disait l’autre − Althusius, je crois − qui le délègue est supérieur à qui le reçoit. De cet imbroglio naîtront des siècles de Querelle des investitures, de Canossa, de soufflets, de bulles Unam Sanctam et d’articles gallicans, bref une chrétienté. Une chrétienté est déjà en soi un problème, politique autant que théologique, parce que personne ne sait vraiment qui commande, qui gouverne, qui se soumet, qui nomme, qui révoque, qui défend, qui bénit, qui condamne, qui absout, qui sacre et qui jette l’interdit. Cependant, l’avantage d’une chrétienté, d’un point de vue chrétien, c’est qu’on reste entre soi, même si, pour cela, il faut inventer des dictons aussi totalitaires que cujus regio ejus religio, pour régler des problèmes annexes. Le peuple est catholique, l’État est catholique, l’Église elle-même est catholique. L’adéquation est parfaite.

Bref, alors que tout allait bien, survient la Révolution qui entreprend de mettre à bas le bel édifice des siècles. Non pas que la première République ait d’ailleurs été « laïque » − il n’y a que les incultes pour croire ça − mais qu’au contraire, avec sa constitution civile du clergé, elle ait cherché à assujettir à son pouvoir terrifiant l’Église de France dans des liens que Bossuet soi-même n’aurait osé imaginer dans les plus merveilleux de ses rêves. La République n’est donc pas du tout « laïcarde » dans ses origines, seulement dominatrice et étouffante, et ce que les pontifes romains avaient subi et plus ou moins admis de la part de quarante rois depuis mille cinq cents ans, un pape pourtant pusillanime le refuse à une jeune institution vaillante. Ce paradoxe ne s’explique pas si l’on ne comprend ceci, qui est le fond du problème : pour les catholiques, peu importe la forme du gouvernement pourvu que l’origine divine du pouvoir soit reconnue, d’une manière ou d’une autre, et même du bout des lèvres. Or la République, c’était son grand tort d’un point de vue romain, ne se connaissait d’autre naissance qu’elle-même, c’est-à-dire rien que le peuple coalisé bon gré mal gré.

Où nous arrivons enfin au vif du sujet : devant cette situation neuve faite à leur religion, les catholiques ont schématiquement réagi de deux manières qui, diamétralement opposées, avaient pourtant chacune le grand avantage d’espérer ajourner la communautarisation qui les guettait. La première, c’est le légitimisme dans tous les sens du terme, qui commence avec de Maistre et finit avec Bernard Antony, c’est-à-dire nulle part. Cette méthode, qui a pourtant produit une admirable critique de la modernité, était très simple : puisque c’était le catholicisme qui avait fait la France, ou celle-ci mourait ou elle se reconnaissait à nouveau comme catholique. Et comme selon toute apparence, la France continuait, tout ce qui n’était pas catholique relevait notoirement de l’anti-France. Sa simplicité biblique lui a conféré une longévité certaine, comme un grand chêne qui étend ses ramures, jusqu’au jour où ses fruits devenus hermétiques à la réalité terreuse ne parviennent plus à l’ensemencer. Car si le gland ne meurt, il reste gland.

L’autre manière fut d’inventer la démocratie-chrétienne qui postulait, comme son nom l’indique, que la République pouvait être christianisée de l’intérieur. Elle ne remonte pas seulement, comme l’on croit souvent, à la Dernière guerre, mais beaucoup plus lointainement à Lamennais, Ozanam et Lacordaire. Elle a inspiré de grands papes, comme Léon XIII ou Jean Paul II, et elle aurait pu réussir si elle ne s’était égarée dans les marais d’un socialisme déchu.

Les deux tentatives ont donc échoué, et ainsi ne se réalisait pas la parole prophétique de Maritain qui tenait qu’une voie nouvelle serait ouverte au catholicisme en France quand il aurait réussi à refaire son unité en liant de Maistre et Lamennais.

Restent donc une France entièrement « laïcisée » et des catholiques qui en sont les citoyens paradoxaux, semblables aux autres et pourtant privilégiés en tant que la culture du pays dans ses modes les plus infimes, comme le jour de repos hebdomadaire, continue d’être la leur. Or, il n’est jamais bon d’être le citoyen privilégié d’une nation, même malgré soi : cela vous attire les pires ennuis. Notamment celui-ci, qu’on croit pouvoir vous moquer sans gêne pour ce que vous seriez majoritaire. Ce qui est de toute évidence faux aujourd’hui : si pas moins de 60% des Français sont toujours baptisés, le taux tombe très bas si l’on considère l’adhésion volontaire à la foi qui seule indique le catholique. Selon un sondage réalisé il y a quelques années par le magazine Famille chrétienne, à peine 20% de nos concitoyens reconnaissent croire dans les dogmes de base de l’Église, comme le fait que Jésus est le fils de Dieu.

C’est de là que se manifestent de nouvelles scissions dans les rangs des fidèles : les anciens légitimistes tiennent de plus en plus pour un communautarisme qui leur assurerait une influence de lobby. D’autres penchent pour un genre d’enfouissement au milieu des gentes où la vie chrétienne se déploierait en toute quiétude, enfin libérée des turpitudes du pouvoir. D’autres enfin, comme la majorité des évêques, balancent entre indépendance et place éminente, au nom de l’ancienneté et de la culture. Chacun de ces exercices est périlleux, et répond aussi à un mode psychologique de rapport au monde. La position idéale n’a toujours pas été trouvée, mais sans doute faut-il qu’elle ne le soit jamais.[/access]

*Photo : srqpix.