Accueil Site Page 2737

La drôle de campagne du président Sarkozy

Depuis ce week-end, les gazettes rivalisent d’imagination pour juger le début de campagne du président sortant. La poussée dans les sondages escomptée dans les rangs de l’UMP ne s’étant visiblement pas produite, la plupart des observateurs autorisés – ceux que moquaient Coluche il y a déjà trente ans – parlent d’entrée en campagne désastreuse, voire d’un combat perdu d’avance.

On les comprend. Mais il y a plus intéressant que de jouer au bonneteau avec les bulletins de vote présidentiels en pariant sur les chances de tel ou tel poulain. A suivre l’animation médiatique de la campagne de Sarkozy, on donne raison au Guy Debord des Commentaires sur la société du spectacle : « cette démocratie si parfaite (…) veut en effet être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ».

Voilà qui explique notre pain quotidien : polémiques/réactions outrées de la gauche/contre-feux de l’UMP/ nouvelle phase d’indignation. Immigration, halal, fiscalité, services publics : peu importe le parfum, pourvu qu’on ait l’ivresse de la communication politique, l’affrontement Sarkhollande entre chiens de Pavlov interposés bat son plein.

Le message de Sarkozy est clair : « Hollande, c’est moi en pire » ! Sur le plan symbolique (et dérisoire), la présence à la cérémonie des Césars vaut largement une soirée animée au Fouquet’s avec des amis multimillionnaires et des patrons de presse pour célébrer une victoire présidentielle. Hollande bling-bling et ami du chanteur boboïde Benjamin Biolay, vendu !

Economiquement, la création d’une tranche supplémentaire de taxation à 75 % des revenus qui dépassent le million d’euros par an, touchant quelques milliers de contribuables vaut à Hollande l’opprobre de l’UMP. Plus dispendieux que Sarkozy, qui a creusé une dette abyssale, le candidat PS ? C’est en tout cas la légende urbaine que la droite parlementaire s’attelle à propager, oubliant que si Jospin, Raffarin, Villepin et Sarkozy avaient conservé le taux de prélèvements obligatoires de 1999, le niveau de la dette par rapport au PIB serait de 20 points inférieur à ce qu’il est actuellement.

On accuse le chef de l’Etat de dérive autoritaire et centralisatrice ? Qu’à cela ne tienne, il sort l’arme fatale du référendum ! Harlem Désir et Delphine Batho ont beau s’égosiller à dénoncer un dangereux virage populiste, sonder le ventre encore fécond d’une bête immonde que l’on ressort régulièrement du placard n’a jamais rapporté une seule voix à l’extérieur du périphérique parisien. Peu importe que Sarkozy et Fillon traitent les consultations populaires comme les effectifs de police et d’enseignants, les chiens antipopulistes aboient, la caravane des promesses passe.

Car le point nodal de la stratégie de différentiation sarkozyenne, ce sont les « valeurs », le « régalien », suivant le nom que l’on donne au papier cadeau qui emballe les effets d’annonce à droite (plus de sécurité mais moins de flics) ou à gauche (le vote des étrangers, une République décentralisée, un Etat impartial qui fait la chasse aux sorcières UMP…). Et sur ce point, force est de constater l’habileté tactique d’un président qui essaie de faire oublier son bilan en pointant les incohérences de la gauche. Défaite annoncée ou pas, les troupes présidentielles ne remercieront jamais assez le PS de l’avoir sortie de l’ornière du communautarisme en s’arrogeant le vote des étrangers, la régularisation partielle des sans-papiers ou en louvoyant autour des questions de laïcité. L’équipe de Hollande surfant sur des sondages mirobolants, elle peut se permettre une sacrée dose d’irénisme sociétal qui compense ses errements économiques (on caresse la City dans le sens du poil avant d’improviser une taxe anti-riches que je serais bien surpris de voir appliquée d’ici 2017). Quitte à donner des gages « régaliens » à une UMP qui slalome d’un jour à l’autre entre les points noirs de son bilan et dont la dernière trouvaille consiste à étiqueter une industrie halal dont elle prétendait, il y a une semaine encore, qu’elle n’existait pas.

Tout cela laisse croire que Nicolas Sarkozy place ses derniers espoirs de succès dans la force de son adversaire. Pour un ancien pourfendeur du judo, quelle ironie…

Poutine, Hollande et Sarkozy

42

« Inégalité flagrante des temps d’antenne », « disproportion des moyens financiers », « opposants empêchés de se présenter » sans oublier bien sûr l’inqualifiable «  parti pris systématique des grands médias », le tout aboutissant à un « scrutin joué d’avance ». Voilà pourquoi, nous expliquent nos radios et chaines d’infos, l’élection de Vladimir Poutine à la tête de la République de Russie ne saurait être qu’une gigantesque escroquerie.

On ne demande qu’à les croire, d’autant plus que ces critiques virulentes sont étayés par les protestations de certains dirigeants de l’opposition, ce qui leur donne une valeur scientifique irréfutable. Et pour les sceptiques indécrottables, on trouvera un peu partout des interviews de citoyens lambda mécontents de leur système politique –une denrée qui fort heureusement n’existe pas par chez nous.

C’est bien dommage d’ailleurs, parce que s’il existait de tels mécontents en France, leurs « éléments de langage » seraient tout trouvés : « inégalité flagrante des temps d’antenne », « disproportion des moyens financiers », « opposants empêchés de se présenter » sans oublier bien sûr l’inqualifiable « parti pris systématique des grands médias », le tout aboutissant à un « scrutin joué d’avance. »

Ne criez pas, je sais bien que je déforme le trait rien que pour le plaisir de me moquer. Et ce n’est pas moi qui nierai qu’en Russie et en France, les situations sont radicalement différentes. En Russie, il y avait un seul candidat élu d’avance. Chez nous, on a le choix entre deux.

Un souvenir français

C’est un souvenir français, c’est un souvenir d’enfance. Je dois avoir 10 ou 11 ans. C’est un vendredi ou un samedi soir des années 1970. Disons peu de temps après l’élection de Giscard. On dit souvent que Giscard a marqué une rupture dans la fonction présidentielle par une manière de modernité. Il serait celui qui a su en finir avec les chichis des chefs de l’État à l’ancienne, leur culture classique, leurs références, leurs façons du monde d’avant. C’était le premier énarque à devenir Président. Désormais on allait avoir maintenant un technicien compétent qui dessinerait des courbes pour nous expliquer les effets de la crise. Ça nous changerait de Pompidou qui citait Éluard au moment de l’affaire Gabrielle Russier ou de de Gaulle qui était le meilleur écrivain latin de langue française.

Évidemment, ce n’était pas vrai. Giscard, c’était un genre qu’il se donnait. Il était lui aussi, évidemment, pétri de culture. On l’a bien vu dans le film de Depardon, Une Partie de campagne, qui raconte son élection de 1974 et qui a été autorisé à la diffusion seulement en 2002. Cette scène où, le soir du deuxième tour, il attend seul les résultats : il a tiré un fauteuil Voltaire sur une terrasse du Louvre où se trouve encore le ministère des Finances ; il lit Guerre et paix dans la fin d’après-midi lumineuse de mai ; il écoute une symphonie de Mahler sur une chaîne hi-fi.
De toute façon, tout le monde était plus cultivé dans les années 1970. Et je reviens à mon souvenir d’enfance. Mon père était médecin généraliste. Son meilleur ami était professeur agrégé d’histoire-géographie. Les couples se voyaient souvent pour dîner, les samedis soir. À cette époque-là, les parents envoyaient les enfants se coucher pour laisser les adultes passer une soirée sans être obligés de bêtifier en faisant semblant de s’intéresser aux premiers pas du petit dernier ou de s’extasier sur le récit inintéressant de la semaine d’un môme de 11 ans. On ne faisait pas d’histoire, d’ailleurs, on allait se coucher.

Et ce n’était pas plus mal puisque, dans nos chambres sans téléviseur, sans ordinateur, on lisait à s’en user les yeux.[access capability= »lire_inedits »] Bon, c’est vrai, parfois, on redescendait à pas de loup, on évitait de faire craquer les marches, on se nichait dans un recoin d’ombre de l’escalier et on écoutait ce que pouvaient bien raconter les « grands », ce que pouvait bien raconter un médecin généraliste et un professeur agrégé d’histoire-géographie vers 1974, dans une belle ville de l’Ouest, gothique et pluvieuse.
Ce soir-là, pour l’essentiel, ils parlèrent… de Nabokov. Et parce que la beauté du titre me marqua pour toujours et ne doit pas être étrangère à la passion que j’entretiens encore aujourd’hui pour le génial écrivain russe, ils parlèrent d’Ada ou l’ardeur. Je ne compris évidemment pas, sur le coup, toutes les subtilités de la conversation, mais je me souviens d’une certaine passion dans les voix, comme s’il n’y avait rien de plus important pour ces hommes qui avaient passé la journée, l’un à soigner des grippes et l’autre à corriger des copies sur la chute de l’Empire romain, que de discuter des mérites de ce qui serait le dernier grand roman de Nabokov.

Quelques décennies plus tard, il m’arrive, parce que je ne veux pas passer pour un ours arrogant, de participer à des dîners où la sociologie des invités est assez ressemblante à celle de ces soirées dans la maison parentale. Des profs, des médecins, des cadres. Les conversations y sont simplement affligeantes. Ça parle voiture, sport, télé, travaux dans la maison, enfants. Parfois, et très rarement, de politique, mais sans réelle passion. Pour ce qui est des livres, du cinéma, des expositions ou des concerts, disons que, dans le meilleur des cas, très rarement, quelques mots seront échangés sur ce qui est recommandé par Télérama. Et encore, pas trop longtemps : il ne faudrait pas ennuyer, ou paraître prétentieux.
Je ne sais pas ce qui s’est passé en moins de quarante ans, mais ce dont je suis certain, c’est qu’on a perdu quelque chose en route, qu’on a changé de civilisation et que la suppression de la culture générale dans nombre de concours n’est pas une attaque concertée contre celle-ci. Elle ne fait que constater un fait.

Comme on constate un décès.[/access]

Iran : un tiers d’abstention, ça va, deux tiers, bonjour les mollah !

0

Les élections législatives iraniennes de vendredi dernier se sont déroulées d’une manière exemplaire, du moins selon le ministère de l’Intérieur iranien. Et puisque, comme c’est le cas dans l’autre grand pays du caviar qui a voté hier, le choix des candidats a été soigneusement préparé par le pouvoir, le seul véritable choix qui restait à l’électeur était de voter ou de rester chez soi.

On peut comprendre l’angoisse du régime qui exhortait les quelques 48 millions d’Iraniennes et d’Iraniens à accomplir leur devoir civique et en l’occurrence religieux (pourquoi se priver de la peur de l’enfer) et démontrer ainsi à l’Occident que le peuple reste toujours fidèle à la République islamique et aux légitimes héritiers de la révolution de 1979.

C’est donc avec un mélange de satisfaction et de soulagement que le ministère de l’intérieur a annoncé le taux de participation qui s’est élevé à 64% ! Un exploit si on se souvient que plusieurs Iraniens en âge de voter sont actuellement occupés en Syrie dans une mission urgente et démocratique, et qu’un grand nombre des citoyens sont pratiquement ruinés par une inflation aussi évidente que farouchement niée par les mollahs.

Hélas, la fête démocratique et nationale a été quelque peu gâchée par un petit incident. Dans une interview à la télévision iranienne, M. Solat Mortazavi, vice-ministre de l’intérieur chargé des élections, a eu un magnifique lapsus : avant de se rattraper – avec beaucoup de sang froid, il faut le reconnaitre – le haut responsable avait annoncé un taux de participation de… 34%.

Pour Fillon, le bilan est excellent !

Jeudi soir, François Fillon était de passage à Besançon dans le cadre de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Une belle affluence, à vrai dire, puisque la salle prévue pour 1200 personnes débordait et qu’un écran avait été installé dans les couloirs pour que quelques dizaines de personnes supplémentaires puissent suivre la réunion. Formidable rajeunissement pour ma pomme puisque, si l’on excepte la trentaine de jeunes en ticheurtes placés près de la scène pour mettre l’ambiance, j’avais bien l’impression d’être le moins âgé de la salle.

Avant le Premier ministre, trois députés locaux interviennent brièvement à la tribune dont le sémillant Joyandet, ancien ministre viré pour cause de présence récurrente dans un journal satirique paraissant le mercredi. François Fillon est également accompagné de Jérôme Chartier qui joue le rôle de vedette américaine. Il ne parviendra guère à chauffer la salle en clamant son admiration devant la réussite de Nicolas Sarkozy en matière d’emploi industriel et en lançant une diatribe contre « le haut-fonctionnaire Hollande », « monsieur zéro risque ». Sans doute l’assistance était-elle parfaitement au courant des états de services professionnels de Fillon lui-même.

C’est donc au tour du Premier Ministre de prendre la parole pour annoncer tout de go un scoop international aux militants UMP de Besançon : « La monnaie unique est sauvée ». François Fillon poursuit et règle son compte au premier tour de l’élection présidentielle :« il n’y a que nous et les socialistes. Tout le reste est secondaire. » S’il pointe avec raison l’indécision de François Hollande sur la place de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, l’orateur fait preuve d’un culot d’acier lorsqu’il frappe d’indignité l’abstention des députés PS sur le Mécanisme Européen de Stabilité. « On peut voter oui ou non mais s’abstenir, on n’a pas le droit ». Afin de poursuivre ce reportage et ne pas être reconduit vers la sortie par un service d’ordre que j’imagine fort bien organisé, je ne gueulerai pas « 23 juin 1992 », date à laquelle François Fillon lui-même s’était abstenu à Versailles sur la révision constitutionnelle préalable à la ratification du Traité de Maastricht.

Fillon revêt ensuite le costume d’Antoine Pinay qui fait horreur à Henri Guaino et nous prévient :« il n’y aura pas de retour à l’âge d’or ». C’est clair : on va en chier. Mais il ajoute aussitôt, pour rassurer la salle : « je ne prends aucun plaisir à jouer le trouble-fête ». On se prend à en douter. Pas sûr que tout ceci soit bien raccord avec les discours du candidat Sarkozy. Ce qui va suivre ne le sera pas davantage : le chef de gouvernement se lance dans une longue défense du bilan du quinquennat. « Cette page ne doit pas être une parenthèse, nous devons continuer à l’écrire ! » conclut-il.

Voilà l’enseignement principal de cette réunion publique : alors que Nicolas Sarkozy a évité, lors de ses trois premiers meetings, de causer bilan ou en tout cas très peu, Fillon, lui, y consacre l’essentiel de son discours. Tandis que le candidat en est à nous proposer de nouvelles ruptures – y compris avec lui-même – son principal « collaborateur » fait quant à lui vibrer la corde de la continuité.

Intrigué par cette double-campagne, je décide d’interroger un « jeune pop » le discours terminé. Pourquoi un jeune ? Parce que les autres filent déjà vers leurs voitures et qu’ils sont, en général, beaucoup moins loquaces. Maxime m’explique qu’il ne voit aucune friture sur la ligne Elysée-Matignon. D’après ce militant fort dynamique, « il est logique que le chef du gouvernement défende le bilan de son gouvernement et que le candidat, lui, se projette vers l’avenir ». Que répondre à ce trésor de rhétorique ? Que tout cela se traduit par un manque de lisibilité dans la campagne ? Il ne semble pas être convaincu par l’argument. Du reste, je ne semble pas être tombé -manque d’expérience dans le reportage, très certainement- sur le militant UMP le plus représentatif : après quelques minutes de dialogue, il m’explique que nous sommes « européens avant d’être français ». « Penser le contraire, poursuit-il, c’est du nationalisme ». Je ne suis pourtant ni à une réunion d’Eva Joly ni sortant d’un meeting de Bayrou (lequel, d’ailleurs, ne cause plus beaucoup d’Europe). A près de quatre-cents kilomètres de Paris, j’entends alors Patrick Buisson s’étrangler.

Pendant la réunion, j’apprenais aussi que le sondage quotidien IFOP-Paris-Match montrait que l’écart entre Hollande et Sarkozy s’était creusé, passant à 3.5 points alors que l’entrée en campagne du second avait permis de le réduire à 1 au début de la semaine. Les fameuses courbes ont-elles seulement une chance de se croiser dans les prochaines semaines ? Ce n’est pas cette soirée bisontine qui nous en convaincra le plus facilement.

Autobulle

Depuis quelques mois, la ville de Paris se prête à une expérience particulièrement innovante. Après avoir implanté avec succès le service de location de vélocipèdes dénommé Vélib’, qui permet aux parisiens de s’encrasser plus sûrement les bronches et de visiter plus régulièrement les services des urgences de la capitale, la mairie de Paris a donné le feu vert à l’installation des bornes Autolib’.

Ce service de location de véhicules individuels électriques et écologiques offre la possibilité d’échapper aux contraventions, aux dégradations et aux longues errances en quête d’un espace de stationnement qui affligent nécessairement tout conducteur parisien. Ainsi, un peu partout sur les trottoirs de Paris, ont éclos de petits abris en verre et en métal aux formes bulbeuses et sympathiques renfermant le système d’accès au service de location des Bluecar, les petites voitures électriques sagement garées tout autour de la borne d’emprunt, le long des trottoirs.

On pourrait penser que cette initiative innovante laisserait, dans un souci d’avant-gardisme et de modernité, toute latitude au consommateur pour accomplir les opérations nécessaires à la location d’une Bluecar, grâce à une interface informatique à la fois ergonomique, ingénieuse et fun. Ce serait malheureusement faire peu de cas de l’indécrottable passéisme de l’homme de la rue, si démuni et si désorienté par la modernité ludique de toute initiative un tant soit peu innovante.

Il a donc fallu conserver une place, certes réduite mais encore importante, au facteur humain, et c’est donc pour éviter que l’usager potentiel n’ait pour seul interlocuteur qu’une machine, que l’on a intégré à chaque borne, sous chaque bulle de verre, en plus de l’interface automatisée, de l’écran digital, du clavier et de la porte coulissante, un préposé dont la périlleuse mission est d’aider l’utilisateur encore néophyte à faire ses premiers tours de roues dans le monde d’Autolib sans que rien de fâcheux ne vienne remettre en question la légitime satisfaction qu’il pourra retirer de cette nouvelle forme de consommation durable.

Pour le moment, le facteur humain que j’observe dans sa petite guérite Autolib, depuis le trottoir d’en face, se gratte le nez et semble bien seul, aucun usager potentiel ne s’étant encore manifesté. Intrigué par la vue de ce petit édifice en verre et en métal apparu dans cette rue que je traverse fréquemment, je me suis arrêté pour observer quelques minutes les faits et gestes du préposé Autolib affecté à ce poste et tenter de comprendre le rôle assigné au facteur humain dans cette nouvelle entreprise.

Dans un premier temps, je suis forcé de reconnaître que mon préposé ressemble à un facteur : il est vêtu d’une veste d’un bleu postal, dont l’aspect officiel se trouve rehaussé par quelques bandes réfléchissantes. A la rigueur, son costume pourrait se rapprocher de celui, rouge mais également garni de bandes réfléchissantes, des agents de la RATP qui, sur l’infâme ligne 13, doivent veiller au bon empaquetage des travailleurs pendulaires dans les rames de métro aux heures de pointe.

Lui en revanche, n’empaquette personne, mais est enfermé, chargé d’attendre les clients qu’il devra guider à travers les méandres de la réservation automatisée. Enclos dans sa petite bonbonnière de verre et de métal, doucement éclairée par un néon bleuâtre, il se gratte toujours le nez, tourne un peu le visage en biais vers les passants à travers la vitre puis se saisit d’un exemplaire de journal sur une pile qui a été disposée là à l’usage…à l’usage de qui d’ailleurs à part le sien ? Le journal l’intéresse peu et il le remet sur la pile après un examen dubitatif d’une dizaine de secondes de la première page.

Il a l’air un peu triste, un peu désoeuvré, il tourne en rond, c’est-à dire sur lui-même dans l’espace étroit qui lui est alloué. De temps à autre, il regarde à nouveau à l’extérieur de sa bulle de verre les gens qui passent et qui pourraient être des clients mais qui pour le moment restent des passants. Lui-même ne sort pas et demeure dans son petit enclos, reprenant inlassablement le fil de ses micro-pérégrinations solitaires et circulaires. A un moment, ayant achevé sa minuscule circumnavigation à l’intérieur de sa cabine, il sort un téléphone de sa poche, dont il consulte d’un air tout aussi peu convaincu l’écran luminescent, avant de le ranger, puis de le ressortir à nouveau à la hâte pour pianoter des ordres ou un appel au secours à destination d’un correspondant mystérieux.

Je remarque que l’ergonomie des lieux ne tolère pas l’avachissement – un coin de métal poli et surélevé qui permet de poser des journaux, de menus objets ou un quart de fesse -, notre homme est donc condamné à la station debout ou peut à la rigueur se jucher sur le socle métallique en laissant pendre ses jambes dans le vide. L’homme est un peu corpulent et porte une paire de lunettes qu’il rehausse de temps à autre d’un geste inconscient. Ainsi perché sur le petit remblais de métal avec ses pieds qui battent l’air, son dos arrondi et son air maussade, il offre le spectacle touchant d’un gros enfant qu’on a mis au coin pour avoir piqué une fois de trop dans le pot de confiture. Pour un peu, j’irai le voir pour lui proposer de faire une partie de billes en douce. Mais il me prendrait sans doute pour un demeuré, ou pire, pour un client.

C’est un peu comme si on avait disposé sur le trottoir un bocal contenant un gros type maussade habillé en postier en guise de poisson rouge. A travers ce gros téléviseur, je deviens moi-même le spectateur d’une nouvelle émission de télé-réalité diffusée en pleine rue. Adossé sur un rebord de fenêtre dans la même position que mon préposé Autolib, je le regarde avec fascination ne rien faire et attendre l’heure de sa délivrance, dans sa bulle, offert au regard de tous, mais tout de même soustrait au temps humain par une mince paroi de verre. Je deviens moi aussi graduellement prisonnier et j’attends sans rien faire qu’il se passe quelque chose dans le petit royaume du préposé Autolib. Mais il n’arrive rien, décidément, et il commence à pleuvoir. Alors je change de chaîne et je m’en vais. A pied.

Qui a tué le gaullisme ?

Jean Charbonnel est l’un des rares anciens ministres du général de Gaulle encore de ce monde. Et comme, de surcroît, il se définit comme un gaulliste de gauche, le livre d’entretiens qu’il publie avec Laurent de Boissieu, journaliste à La Croix et excellent connaisseur de l’histoire de la Ve République en général et des mouvements gaullistes en particulier, ne peut qu’intéresser tous ceux qui se réclament de ce double héritage.

Comme pour tous les membres de cette branche minoritaire, 1974 est une année-charnière. Jusque-là, ils sont pris en considération, notamment par le Général. Ensuite, cela devient beaucoup plus compliqué. Si Charbonnel ménage Giscard, il n’a pas de mots assez durs pour Jacques Chirac qu’il décrit, impitoyablement mais avec une certaine lucidité, comme le fossoyeur en chef du gaullisme.[access capability= »lire_inedits »] L’ancien maire de Brive en voulait tellement à Chirac qu’il a soutenu Barre en 1988, Balladur en 1995 et Sarkozy en 2007.

Aussi justifiées soient ses critiques, on peut se demander si cet anti-chiraquisme virulent suffisait à fonder une ligne politique. D’autant que Charbonnel n’a pas toujours fait preuve de la cohérence idéologique qui a fait défaut à Chirac.
Il peine à particulièrement convaincre lorsqu’il explique ses choix en matière européenne. Après avoir défendu Maastricht, il s’oppose au TCE pour, finalement, approuver le traité de Lisbonne ! Quand on ajoute qu’en 2002, il soutenait Jean-Pierre Chevènement, on se demande où est la logique de ce parcours.

Reste que la lecture de cet ouvrage est un passionnant voyage dans la politique française. De cela, il faut remercier Jean Charbonnel mais aussi Laurent de Boissieu, qui n’oublie aucune des questions que j’aurais voulu poser.

Jean Charbonnel et Laurent de Boissieu, Pour l’honneur du gaullisme, Contre-enquête sur un héritage, Editions Riveneuve.[/access]

Avez-vous lu Karl Kraus ?

3

Avoir une mère viennoise comporte quelques avantages, notamment celui d’avoir pu lire Karl Kraus à l’âge où mes camarades lausannois s’emballaient pour Albert Camus ou Jean-Paul Sartre. Karl Kraus leur était totalement étranger, alors qu’il coulait dans mon sang.

J’ai appris très vite grâce à lui que si « la représentation de la femme est confortable », « sa réalité l’est beaucoup moins. » J’aime bien monologuer avec une femme, disait-il, mais je trouve plus stimulant de dialoguer avec moi-même. »

J’avais déjà observé que la plupart des femmes aiment rêver des hommes sans coucher avec eux. Il conseillait d’attirer expressément leur attention sur le caractère impossible de ce projet, ce qui m’a valu quelques déboires.

Mais ce qui m’a le plus marqué est le caractère incroyablement profond de cette réflexion : « Les femmes sont souvent un obstacle à la satisfaction sexuelle, mais de ce fait érotiquement exploitables. « Il m’a fallu des années pour le comprendre et le mettre en pratique ».

J’en profite pour remercier Pierre Deshusses de nous livrer une nouvelle version française des Aphorismes de Karl Kraus qu’il a traduite et préfacée dans l’excellente Bibliothèque Rivages dirigée par Lidia Breda.

Le nietzschéen progressiste est mal barré

Il est temps de procéder au nettoyage sémantique des termes de ressentiment et de nihilisme utilisés à tort et à travers par les béotiens qui se piquent de nietzschéisme. C’est principalement dans La généalogie de la morale (1887) que Nietzsche développe la notion de ressentiment et explicite celle de nihilisme. Il y explique que le ressentiment ressortit à une pathologie ethnique. Il est une passion mortelle pour les grandes civilisations fondées sur la conquête et l’esclavage, passion qui infecte le monde depuis l’Antiquité. C’est la haine que vouèrent à leurs maîtres successifs les Juifs dominés, humiliés, persécutés. Comme cette haine manquait de la vitalité physique qui l’aurait mue en une saine violence, elle s’exprima sous la forme sublimée d’une morale subversive.

Faute de devenir un peuple de guerriers, les Juifs, par lâcheté et par ruse, se firent prêtres. C’est ainsi que le plus vil instinct de revanche devint la plus sophistiquée des spiritualités, la culpabilisation l’arme la plus redoutable. Les forts et les nobles qui autocélébraient en toute innocence leur brutalité, leur cruauté, leur égoïsme de caste dominante, eurent à affronter, venant de leurs esclaves, des discours venimeux leur reprochant de servir le Mal et, par là, d’être, en raison même de leur supériorité sociale, humainement inférieurs aux faibles, aux difformes, aux pauvres, aux minables en qui s’incarne le Bien. Ces maîtres sans autres états d’âmes moraux que leurs désirs d’affirmer leur volonté de puissance et qui, pour cela même, se pensaient Bons, Beaux et Grands, finirent par se sentir coupables et par épouser les valeurs qu’ils méprisaient allégrement : la compassion, le souci de l’égalité, le renoncement à la violence. Ils se laissèrent enjuiver — et/ou christianiser, le christianisme étant pour Nietzsche la forme la plus toxique du judaïsme.

« Tout ce qui sur terre a été entrepris contre les « nobles », les ”puissants”, les ”maîtres”, le ”pouvoir”, n’entre pas en ligne de compte, si on le compare à ce que les Juifs ont fait : les Juifs, ce peuple sacerdotal qui a fini par ne pouvoir trouver satisfaction contre ses ennemis et ses dominateurs que par une radicale transmutation de toutes les valeurs, c’est-à-dire par un acte de vindicte essentiellement spirituel. Seul un peuple de prêtres pouvait agir ainsi, ce peuple qui vengeait d’une façon sacerdotale sa haine rentrée. Ce sont les Juifs, qui, avec une formidable logique, ont osé le renversement de l’aristocratique équation des valeurs (bon, noble, puissant, beau, heureux, aimé de Dieu.) Ils ont maintenu ce renversement avec l’acharnement d’une haine sans borne (la haine de l’impuissance) et ils ont affirmé : ”Les misérables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les petits seuls sont les bons ; ceux qui souffrent, les nécessiteux, les malades, les difformes sont aussi les seuls pieux, les seuls bénis de Dieu; c’est à eux seuls qu’appartiendra la béatitude — par contre, vous autres, vous qui êtes nobles et puissants, vous êtes de toute éternité les mauvais, les cruels, les avides, les insatiables, les impies, et, éternellement, vous demeurerez aussi les réprouvés, les maudits, les damnés !”»[GM, I, 7].
« On sait qui a recueilli l’héritage de cette dépréciation judaïque […] », poursuit Nietzsche, désignant par là la philosophie des Lumières et la Révolution française, les mouvements démocratiques, égalitaristes, socialistes, anarchistes. Je rappelle au passage que le sous-titre de la Généalogie de la morale est Écrit polémique.

Or, c’est « […] à propos de l’initiative monstrueuse et néfaste au-delà de toute expression que les Juifs ont prise par cette déclaration de guerre radicale entre toutes », que Nietzsche forge sa notion de nihilisme. Nihiliste, pour Nietzsche, est toute forme de pensée charitable, solidaire, éprise de justice et d’égalité, féministe, compassionnelle, en un mot humaniste qui, par ressentiment, ou au nom du Bien — c’est la même chose —, nie et condamne la volonté de puissance telle que, précisément, la concevaient et l’exerçaient joyeusement et sans remords les « fauves », les « prédateurs », les « brutes blondes », bref, les races appelées à commander et fonder des civilisations.

Telle est la conception du ressentiment et du nihilisme selon Nietzsche et il n’en a jamais eu une autre — ce fut même son thème obsessionnel. En faire un penseur de la démocratie, un intellectuel de gauche avant l’heure, relève purement et simplement de la confusion mentale ou de l’escroquerie — l’une n’empêchant pas l’autre.

La petite souris réac contre l’éléphant

30

Au fond, quand j’ai fondé le Parti de l’In-nocence, il y a dix ans, j’aurais peut-être dû l’appeler « Parti réactionnaire ». J’y avais d’ailleurs songé. En tout cas, cela simplifierait joliment la tâche des malheureux qui s’épuisent auprès de maires ruraux, en ce moment même, à leur arracher des promesses de parrainage pour ma candidature à la présidentielle. « Parti de l’In-noquoi ? », s’entendent-ils demander régulièrement. Tandis que réactionnaire, tout le monde comprend tout de suite. Ou du moins comprend quelque chose. Sans compter que réac, ainsi que l’abrège en gros caractères la couverture du livre d’Ivan Rioufol, De l’urgence d’être réactionnaire, prête à toutes sortes de jolies anagrammes approximatives : écart, racé, arqué, arkhé, carré, sans parler de Ceyrat, commune du Puy-de-Dôme (tiens, je me demande si on leur a demandé, à ceux-là…). Je laisse de côté âcre, race et même le care, cher naguère à Florence Nightingale Aubry…[access capability= »lire_inedits »]

Rioufol est d’une espèce trop rare, et il nous est trop précieux pour que je puisse me permettre de le critiquer − je n’en ai d’ailleurs nulle envie, et n’en aurais guère l’occasion (quelques y qui traînent après des dans, comme d’autres laissent ramper des dont après des de : « Dans certains quartiers des cités françaises, la police y est vue… » : distraction de correcteurs (des PUF, tout de même…). Il lui arrive, derrière Laurent Joffrin, d’estimer à quatre, oui, quatre (« Alain Finkielkraut, Éric Zemmour, Élisabeth Lévy, Ivan Rioufol »), le nombre des publicistes et intellectuels qui tiennent tête à eux seuls à l’unanimité actionnaire, comme disait Muray, de trente-sept mille journalistes. Il me semble qu’on pourrait aller jusqu’à dix ou quinze, dont quelques-uns dans cette maison. N’empêche, c’est la petite souris contre l’éléphant. Les pattes serrées sur son tabouret, l’éléphant barrit d’exaspération et soutient que la petite souris est partout ; qu’on ne voit qu’elle, n’entend qu’elle et ne peut ouvrir un journal sans tomber sur elle (les éléphants ont un système de perception très différent du nôtre).

Notre réac’chef est d’ailleurs très optimiste. La petite souris va faire le printemps, à son avis (elle ferait bien de se dépêcher un peu…). Lui compte beaucoup sur le peuple : « …il revient à ceux d’en bas, pourtant théoriquement abrutis par un environnement ludique, un consumérisme téléguidé et une école décérébrée [ça commence mal…] de voir et de penser plus loin que ceux d’en haut. » Mais du peuple, il se fait une idée un peu abstraite, en bon ayant-droit qu’il est malgré tout des Lumières, où il voit le plus précieux de l’héritage national. Ainsi « ce n’est pas la multi-ethnicité qui est le problème », selon lui, « c’est le multiculturalisme ». Sans doute, mais le multiculturalisme a peut-être bien un petit quelque chose à voir avec la multi-ethnicité, non ? À réac, réac et demi. C’est d’abord la culture qui peut intégrer des individus mais pas des peuples.

Pas étonnant dans ces conditions qu’il soit « de ceux qui veulent croire encore en la compatibilité de l’islam avec une forme de démocratie » ; et qu’il juge « irréaliste et inutile [l’] immigration zéro ». En revanche, il estime déjà que « quant à l’intérêt d’une démographie en constante augmentation, il mériterait d’être étudié de plus près ». C’est dire s’il est sur le bon chemin. Allons, Ivan Rioufol, encore un effort pour être tout à fait réac…[/access]

Yvan Rioufol, De l’urgence d’être réactionnaire, PUF.

La drôle de campagne du président Sarkozy

25

Depuis ce week-end, les gazettes rivalisent d’imagination pour juger le début de campagne du président sortant. La poussée dans les sondages escomptée dans les rangs de l’UMP ne s’étant visiblement pas produite, la plupart des observateurs autorisés – ceux que moquaient Coluche il y a déjà trente ans – parlent d’entrée en campagne désastreuse, voire d’un combat perdu d’avance.

On les comprend. Mais il y a plus intéressant que de jouer au bonneteau avec les bulletins de vote présidentiels en pariant sur les chances de tel ou tel poulain. A suivre l’animation médiatique de la campagne de Sarkozy, on donne raison au Guy Debord des Commentaires sur la société du spectacle : « cette démocratie si parfaite (…) veut en effet être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ».

Voilà qui explique notre pain quotidien : polémiques/réactions outrées de la gauche/contre-feux de l’UMP/ nouvelle phase d’indignation. Immigration, halal, fiscalité, services publics : peu importe le parfum, pourvu qu’on ait l’ivresse de la communication politique, l’affrontement Sarkhollande entre chiens de Pavlov interposés bat son plein.

Le message de Sarkozy est clair : « Hollande, c’est moi en pire » ! Sur le plan symbolique (et dérisoire), la présence à la cérémonie des Césars vaut largement une soirée animée au Fouquet’s avec des amis multimillionnaires et des patrons de presse pour célébrer une victoire présidentielle. Hollande bling-bling et ami du chanteur boboïde Benjamin Biolay, vendu !

Economiquement, la création d’une tranche supplémentaire de taxation à 75 % des revenus qui dépassent le million d’euros par an, touchant quelques milliers de contribuables vaut à Hollande l’opprobre de l’UMP. Plus dispendieux que Sarkozy, qui a creusé une dette abyssale, le candidat PS ? C’est en tout cas la légende urbaine que la droite parlementaire s’attelle à propager, oubliant que si Jospin, Raffarin, Villepin et Sarkozy avaient conservé le taux de prélèvements obligatoires de 1999, le niveau de la dette par rapport au PIB serait de 20 points inférieur à ce qu’il est actuellement.

On accuse le chef de l’Etat de dérive autoritaire et centralisatrice ? Qu’à cela ne tienne, il sort l’arme fatale du référendum ! Harlem Désir et Delphine Batho ont beau s’égosiller à dénoncer un dangereux virage populiste, sonder le ventre encore fécond d’une bête immonde que l’on ressort régulièrement du placard n’a jamais rapporté une seule voix à l’extérieur du périphérique parisien. Peu importe que Sarkozy et Fillon traitent les consultations populaires comme les effectifs de police et d’enseignants, les chiens antipopulistes aboient, la caravane des promesses passe.

Car le point nodal de la stratégie de différentiation sarkozyenne, ce sont les « valeurs », le « régalien », suivant le nom que l’on donne au papier cadeau qui emballe les effets d’annonce à droite (plus de sécurité mais moins de flics) ou à gauche (le vote des étrangers, une République décentralisée, un Etat impartial qui fait la chasse aux sorcières UMP…). Et sur ce point, force est de constater l’habileté tactique d’un président qui essaie de faire oublier son bilan en pointant les incohérences de la gauche. Défaite annoncée ou pas, les troupes présidentielles ne remercieront jamais assez le PS de l’avoir sortie de l’ornière du communautarisme en s’arrogeant le vote des étrangers, la régularisation partielle des sans-papiers ou en louvoyant autour des questions de laïcité. L’équipe de Hollande surfant sur des sondages mirobolants, elle peut se permettre une sacrée dose d’irénisme sociétal qui compense ses errements économiques (on caresse la City dans le sens du poil avant d’improviser une taxe anti-riches que je serais bien surpris de voir appliquée d’ici 2017). Quitte à donner des gages « régaliens » à une UMP qui slalome d’un jour à l’autre entre les points noirs de son bilan et dont la dernière trouvaille consiste à étiqueter une industrie halal dont elle prétendait, il y a une semaine encore, qu’elle n’existait pas.

Tout cela laisse croire que Nicolas Sarkozy place ses derniers espoirs de succès dans la force de son adversaire. Pour un ancien pourfendeur du judo, quelle ironie…

Poutine, Hollande et Sarkozy

42

« Inégalité flagrante des temps d’antenne », « disproportion des moyens financiers », « opposants empêchés de se présenter » sans oublier bien sûr l’inqualifiable «  parti pris systématique des grands médias », le tout aboutissant à un « scrutin joué d’avance ». Voilà pourquoi, nous expliquent nos radios et chaines d’infos, l’élection de Vladimir Poutine à la tête de la République de Russie ne saurait être qu’une gigantesque escroquerie.

On ne demande qu’à les croire, d’autant plus que ces critiques virulentes sont étayés par les protestations de certains dirigeants de l’opposition, ce qui leur donne une valeur scientifique irréfutable. Et pour les sceptiques indécrottables, on trouvera un peu partout des interviews de citoyens lambda mécontents de leur système politique –une denrée qui fort heureusement n’existe pas par chez nous.

C’est bien dommage d’ailleurs, parce que s’il existait de tels mécontents en France, leurs « éléments de langage » seraient tout trouvés : « inégalité flagrante des temps d’antenne », « disproportion des moyens financiers », « opposants empêchés de se présenter » sans oublier bien sûr l’inqualifiable « parti pris systématique des grands médias », le tout aboutissant à un « scrutin joué d’avance. »

Ne criez pas, je sais bien que je déforme le trait rien que pour le plaisir de me moquer. Et ce n’est pas moi qui nierai qu’en Russie et en France, les situations sont radicalement différentes. En Russie, il y avait un seul candidat élu d’avance. Chez nous, on a le choix entre deux.

Un souvenir français

18

C’est un souvenir français, c’est un souvenir d’enfance. Je dois avoir 10 ou 11 ans. C’est un vendredi ou un samedi soir des années 1970. Disons peu de temps après l’élection de Giscard. On dit souvent que Giscard a marqué une rupture dans la fonction présidentielle par une manière de modernité. Il serait celui qui a su en finir avec les chichis des chefs de l’État à l’ancienne, leur culture classique, leurs références, leurs façons du monde d’avant. C’était le premier énarque à devenir Président. Désormais on allait avoir maintenant un technicien compétent qui dessinerait des courbes pour nous expliquer les effets de la crise. Ça nous changerait de Pompidou qui citait Éluard au moment de l’affaire Gabrielle Russier ou de de Gaulle qui était le meilleur écrivain latin de langue française.

Évidemment, ce n’était pas vrai. Giscard, c’était un genre qu’il se donnait. Il était lui aussi, évidemment, pétri de culture. On l’a bien vu dans le film de Depardon, Une Partie de campagne, qui raconte son élection de 1974 et qui a été autorisé à la diffusion seulement en 2002. Cette scène où, le soir du deuxième tour, il attend seul les résultats : il a tiré un fauteuil Voltaire sur une terrasse du Louvre où se trouve encore le ministère des Finances ; il lit Guerre et paix dans la fin d’après-midi lumineuse de mai ; il écoute une symphonie de Mahler sur une chaîne hi-fi.
De toute façon, tout le monde était plus cultivé dans les années 1970. Et je reviens à mon souvenir d’enfance. Mon père était médecin généraliste. Son meilleur ami était professeur agrégé d’histoire-géographie. Les couples se voyaient souvent pour dîner, les samedis soir. À cette époque-là, les parents envoyaient les enfants se coucher pour laisser les adultes passer une soirée sans être obligés de bêtifier en faisant semblant de s’intéresser aux premiers pas du petit dernier ou de s’extasier sur le récit inintéressant de la semaine d’un môme de 11 ans. On ne faisait pas d’histoire, d’ailleurs, on allait se coucher.

Et ce n’était pas plus mal puisque, dans nos chambres sans téléviseur, sans ordinateur, on lisait à s’en user les yeux.[access capability= »lire_inedits »] Bon, c’est vrai, parfois, on redescendait à pas de loup, on évitait de faire craquer les marches, on se nichait dans un recoin d’ombre de l’escalier et on écoutait ce que pouvaient bien raconter les « grands », ce que pouvait bien raconter un médecin généraliste et un professeur agrégé d’histoire-géographie vers 1974, dans une belle ville de l’Ouest, gothique et pluvieuse.
Ce soir-là, pour l’essentiel, ils parlèrent… de Nabokov. Et parce que la beauté du titre me marqua pour toujours et ne doit pas être étrangère à la passion que j’entretiens encore aujourd’hui pour le génial écrivain russe, ils parlèrent d’Ada ou l’ardeur. Je ne compris évidemment pas, sur le coup, toutes les subtilités de la conversation, mais je me souviens d’une certaine passion dans les voix, comme s’il n’y avait rien de plus important pour ces hommes qui avaient passé la journée, l’un à soigner des grippes et l’autre à corriger des copies sur la chute de l’Empire romain, que de discuter des mérites de ce qui serait le dernier grand roman de Nabokov.

Quelques décennies plus tard, il m’arrive, parce que je ne veux pas passer pour un ours arrogant, de participer à des dîners où la sociologie des invités est assez ressemblante à celle de ces soirées dans la maison parentale. Des profs, des médecins, des cadres. Les conversations y sont simplement affligeantes. Ça parle voiture, sport, télé, travaux dans la maison, enfants. Parfois, et très rarement, de politique, mais sans réelle passion. Pour ce qui est des livres, du cinéma, des expositions ou des concerts, disons que, dans le meilleur des cas, très rarement, quelques mots seront échangés sur ce qui est recommandé par Télérama. Et encore, pas trop longtemps : il ne faudrait pas ennuyer, ou paraître prétentieux.
Je ne sais pas ce qui s’est passé en moins de quarante ans, mais ce dont je suis certain, c’est qu’on a perdu quelque chose en route, qu’on a changé de civilisation et que la suppression de la culture générale dans nombre de concours n’est pas une attaque concertée contre celle-ci. Elle ne fait que constater un fait.

Comme on constate un décès.[/access]

Iran : un tiers d’abstention, ça va, deux tiers, bonjour les mollah !

0

Les élections législatives iraniennes de vendredi dernier se sont déroulées d’une manière exemplaire, du moins selon le ministère de l’Intérieur iranien. Et puisque, comme c’est le cas dans l’autre grand pays du caviar qui a voté hier, le choix des candidats a été soigneusement préparé par le pouvoir, le seul véritable choix qui restait à l’électeur était de voter ou de rester chez soi.

On peut comprendre l’angoisse du régime qui exhortait les quelques 48 millions d’Iraniennes et d’Iraniens à accomplir leur devoir civique et en l’occurrence religieux (pourquoi se priver de la peur de l’enfer) et démontrer ainsi à l’Occident que le peuple reste toujours fidèle à la République islamique et aux légitimes héritiers de la révolution de 1979.

C’est donc avec un mélange de satisfaction et de soulagement que le ministère de l’intérieur a annoncé le taux de participation qui s’est élevé à 64% ! Un exploit si on se souvient que plusieurs Iraniens en âge de voter sont actuellement occupés en Syrie dans une mission urgente et démocratique, et qu’un grand nombre des citoyens sont pratiquement ruinés par une inflation aussi évidente que farouchement niée par les mollahs.

Hélas, la fête démocratique et nationale a été quelque peu gâchée par un petit incident. Dans une interview à la télévision iranienne, M. Solat Mortazavi, vice-ministre de l’intérieur chargé des élections, a eu un magnifique lapsus : avant de se rattraper – avec beaucoup de sang froid, il faut le reconnaitre – le haut responsable avait annoncé un taux de participation de… 34%.

Pour Fillon, le bilan est excellent !

46

Jeudi soir, François Fillon était de passage à Besançon dans le cadre de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Une belle affluence, à vrai dire, puisque la salle prévue pour 1200 personnes débordait et qu’un écran avait été installé dans les couloirs pour que quelques dizaines de personnes supplémentaires puissent suivre la réunion. Formidable rajeunissement pour ma pomme puisque, si l’on excepte la trentaine de jeunes en ticheurtes placés près de la scène pour mettre l’ambiance, j’avais bien l’impression d’être le moins âgé de la salle.

Avant le Premier ministre, trois députés locaux interviennent brièvement à la tribune dont le sémillant Joyandet, ancien ministre viré pour cause de présence récurrente dans un journal satirique paraissant le mercredi. François Fillon est également accompagné de Jérôme Chartier qui joue le rôle de vedette américaine. Il ne parviendra guère à chauffer la salle en clamant son admiration devant la réussite de Nicolas Sarkozy en matière d’emploi industriel et en lançant une diatribe contre « le haut-fonctionnaire Hollande », « monsieur zéro risque ». Sans doute l’assistance était-elle parfaitement au courant des états de services professionnels de Fillon lui-même.

C’est donc au tour du Premier Ministre de prendre la parole pour annoncer tout de go un scoop international aux militants UMP de Besançon : « La monnaie unique est sauvée ». François Fillon poursuit et règle son compte au premier tour de l’élection présidentielle :« il n’y a que nous et les socialistes. Tout le reste est secondaire. » S’il pointe avec raison l’indécision de François Hollande sur la place de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, l’orateur fait preuve d’un culot d’acier lorsqu’il frappe d’indignité l’abstention des députés PS sur le Mécanisme Européen de Stabilité. « On peut voter oui ou non mais s’abstenir, on n’a pas le droit ». Afin de poursuivre ce reportage et ne pas être reconduit vers la sortie par un service d’ordre que j’imagine fort bien organisé, je ne gueulerai pas « 23 juin 1992 », date à laquelle François Fillon lui-même s’était abstenu à Versailles sur la révision constitutionnelle préalable à la ratification du Traité de Maastricht.

Fillon revêt ensuite le costume d’Antoine Pinay qui fait horreur à Henri Guaino et nous prévient :« il n’y aura pas de retour à l’âge d’or ». C’est clair : on va en chier. Mais il ajoute aussitôt, pour rassurer la salle : « je ne prends aucun plaisir à jouer le trouble-fête ». On se prend à en douter. Pas sûr que tout ceci soit bien raccord avec les discours du candidat Sarkozy. Ce qui va suivre ne le sera pas davantage : le chef de gouvernement se lance dans une longue défense du bilan du quinquennat. « Cette page ne doit pas être une parenthèse, nous devons continuer à l’écrire ! » conclut-il.

Voilà l’enseignement principal de cette réunion publique : alors que Nicolas Sarkozy a évité, lors de ses trois premiers meetings, de causer bilan ou en tout cas très peu, Fillon, lui, y consacre l’essentiel de son discours. Tandis que le candidat en est à nous proposer de nouvelles ruptures – y compris avec lui-même – son principal « collaborateur » fait quant à lui vibrer la corde de la continuité.

Intrigué par cette double-campagne, je décide d’interroger un « jeune pop » le discours terminé. Pourquoi un jeune ? Parce que les autres filent déjà vers leurs voitures et qu’ils sont, en général, beaucoup moins loquaces. Maxime m’explique qu’il ne voit aucune friture sur la ligne Elysée-Matignon. D’après ce militant fort dynamique, « il est logique que le chef du gouvernement défende le bilan de son gouvernement et que le candidat, lui, se projette vers l’avenir ». Que répondre à ce trésor de rhétorique ? Que tout cela se traduit par un manque de lisibilité dans la campagne ? Il ne semble pas être convaincu par l’argument. Du reste, je ne semble pas être tombé -manque d’expérience dans le reportage, très certainement- sur le militant UMP le plus représentatif : après quelques minutes de dialogue, il m’explique que nous sommes « européens avant d’être français ». « Penser le contraire, poursuit-il, c’est du nationalisme ». Je ne suis pourtant ni à une réunion d’Eva Joly ni sortant d’un meeting de Bayrou (lequel, d’ailleurs, ne cause plus beaucoup d’Europe). A près de quatre-cents kilomètres de Paris, j’entends alors Patrick Buisson s’étrangler.

Pendant la réunion, j’apprenais aussi que le sondage quotidien IFOP-Paris-Match montrait que l’écart entre Hollande et Sarkozy s’était creusé, passant à 3.5 points alors que l’entrée en campagne du second avait permis de le réduire à 1 au début de la semaine. Les fameuses courbes ont-elles seulement une chance de se croiser dans les prochaines semaines ? Ce n’est pas cette soirée bisontine qui nous en convaincra le plus facilement.

Autobulle

2

Depuis quelques mois, la ville de Paris se prête à une expérience particulièrement innovante. Après avoir implanté avec succès le service de location de vélocipèdes dénommé Vélib’, qui permet aux parisiens de s’encrasser plus sûrement les bronches et de visiter plus régulièrement les services des urgences de la capitale, la mairie de Paris a donné le feu vert à l’installation des bornes Autolib’.

Ce service de location de véhicules individuels électriques et écologiques offre la possibilité d’échapper aux contraventions, aux dégradations et aux longues errances en quête d’un espace de stationnement qui affligent nécessairement tout conducteur parisien. Ainsi, un peu partout sur les trottoirs de Paris, ont éclos de petits abris en verre et en métal aux formes bulbeuses et sympathiques renfermant le système d’accès au service de location des Bluecar, les petites voitures électriques sagement garées tout autour de la borne d’emprunt, le long des trottoirs.

On pourrait penser que cette initiative innovante laisserait, dans un souci d’avant-gardisme et de modernité, toute latitude au consommateur pour accomplir les opérations nécessaires à la location d’une Bluecar, grâce à une interface informatique à la fois ergonomique, ingénieuse et fun. Ce serait malheureusement faire peu de cas de l’indécrottable passéisme de l’homme de la rue, si démuni et si désorienté par la modernité ludique de toute initiative un tant soit peu innovante.

Il a donc fallu conserver une place, certes réduite mais encore importante, au facteur humain, et c’est donc pour éviter que l’usager potentiel n’ait pour seul interlocuteur qu’une machine, que l’on a intégré à chaque borne, sous chaque bulle de verre, en plus de l’interface automatisée, de l’écran digital, du clavier et de la porte coulissante, un préposé dont la périlleuse mission est d’aider l’utilisateur encore néophyte à faire ses premiers tours de roues dans le monde d’Autolib sans que rien de fâcheux ne vienne remettre en question la légitime satisfaction qu’il pourra retirer de cette nouvelle forme de consommation durable.

Pour le moment, le facteur humain que j’observe dans sa petite guérite Autolib, depuis le trottoir d’en face, se gratte le nez et semble bien seul, aucun usager potentiel ne s’étant encore manifesté. Intrigué par la vue de ce petit édifice en verre et en métal apparu dans cette rue que je traverse fréquemment, je me suis arrêté pour observer quelques minutes les faits et gestes du préposé Autolib affecté à ce poste et tenter de comprendre le rôle assigné au facteur humain dans cette nouvelle entreprise.

Dans un premier temps, je suis forcé de reconnaître que mon préposé ressemble à un facteur : il est vêtu d’une veste d’un bleu postal, dont l’aspect officiel se trouve rehaussé par quelques bandes réfléchissantes. A la rigueur, son costume pourrait se rapprocher de celui, rouge mais également garni de bandes réfléchissantes, des agents de la RATP qui, sur l’infâme ligne 13, doivent veiller au bon empaquetage des travailleurs pendulaires dans les rames de métro aux heures de pointe.

Lui en revanche, n’empaquette personne, mais est enfermé, chargé d’attendre les clients qu’il devra guider à travers les méandres de la réservation automatisée. Enclos dans sa petite bonbonnière de verre et de métal, doucement éclairée par un néon bleuâtre, il se gratte toujours le nez, tourne un peu le visage en biais vers les passants à travers la vitre puis se saisit d’un exemplaire de journal sur une pile qui a été disposée là à l’usage…à l’usage de qui d’ailleurs à part le sien ? Le journal l’intéresse peu et il le remet sur la pile après un examen dubitatif d’une dizaine de secondes de la première page.

Il a l’air un peu triste, un peu désoeuvré, il tourne en rond, c’est-à dire sur lui-même dans l’espace étroit qui lui est alloué. De temps à autre, il regarde à nouveau à l’extérieur de sa bulle de verre les gens qui passent et qui pourraient être des clients mais qui pour le moment restent des passants. Lui-même ne sort pas et demeure dans son petit enclos, reprenant inlassablement le fil de ses micro-pérégrinations solitaires et circulaires. A un moment, ayant achevé sa minuscule circumnavigation à l’intérieur de sa cabine, il sort un téléphone de sa poche, dont il consulte d’un air tout aussi peu convaincu l’écran luminescent, avant de le ranger, puis de le ressortir à nouveau à la hâte pour pianoter des ordres ou un appel au secours à destination d’un correspondant mystérieux.

Je remarque que l’ergonomie des lieux ne tolère pas l’avachissement – un coin de métal poli et surélevé qui permet de poser des journaux, de menus objets ou un quart de fesse -, notre homme est donc condamné à la station debout ou peut à la rigueur se jucher sur le socle métallique en laissant pendre ses jambes dans le vide. L’homme est un peu corpulent et porte une paire de lunettes qu’il rehausse de temps à autre d’un geste inconscient. Ainsi perché sur le petit remblais de métal avec ses pieds qui battent l’air, son dos arrondi et son air maussade, il offre le spectacle touchant d’un gros enfant qu’on a mis au coin pour avoir piqué une fois de trop dans le pot de confiture. Pour un peu, j’irai le voir pour lui proposer de faire une partie de billes en douce. Mais il me prendrait sans doute pour un demeuré, ou pire, pour un client.

C’est un peu comme si on avait disposé sur le trottoir un bocal contenant un gros type maussade habillé en postier en guise de poisson rouge. A travers ce gros téléviseur, je deviens moi-même le spectateur d’une nouvelle émission de télé-réalité diffusée en pleine rue. Adossé sur un rebord de fenêtre dans la même position que mon préposé Autolib, je le regarde avec fascination ne rien faire et attendre l’heure de sa délivrance, dans sa bulle, offert au regard de tous, mais tout de même soustrait au temps humain par une mince paroi de verre. Je deviens moi aussi graduellement prisonnier et j’attends sans rien faire qu’il se passe quelque chose dans le petit royaume du préposé Autolib. Mais il n’arrive rien, décidément, et il commence à pleuvoir. Alors je change de chaîne et je m’en vais. A pied.

Qui a tué le gaullisme ?

19

Jean Charbonnel est l’un des rares anciens ministres du général de Gaulle encore de ce monde. Et comme, de surcroît, il se définit comme un gaulliste de gauche, le livre d’entretiens qu’il publie avec Laurent de Boissieu, journaliste à La Croix et excellent connaisseur de l’histoire de la Ve République en général et des mouvements gaullistes en particulier, ne peut qu’intéresser tous ceux qui se réclament de ce double héritage.

Comme pour tous les membres de cette branche minoritaire, 1974 est une année-charnière. Jusque-là, ils sont pris en considération, notamment par le Général. Ensuite, cela devient beaucoup plus compliqué. Si Charbonnel ménage Giscard, il n’a pas de mots assez durs pour Jacques Chirac qu’il décrit, impitoyablement mais avec une certaine lucidité, comme le fossoyeur en chef du gaullisme.[access capability= »lire_inedits »] L’ancien maire de Brive en voulait tellement à Chirac qu’il a soutenu Barre en 1988, Balladur en 1995 et Sarkozy en 2007.

Aussi justifiées soient ses critiques, on peut se demander si cet anti-chiraquisme virulent suffisait à fonder une ligne politique. D’autant que Charbonnel n’a pas toujours fait preuve de la cohérence idéologique qui a fait défaut à Chirac.
Il peine à particulièrement convaincre lorsqu’il explique ses choix en matière européenne. Après avoir défendu Maastricht, il s’oppose au TCE pour, finalement, approuver le traité de Lisbonne ! Quand on ajoute qu’en 2002, il soutenait Jean-Pierre Chevènement, on se demande où est la logique de ce parcours.

Reste que la lecture de cet ouvrage est un passionnant voyage dans la politique française. De cela, il faut remercier Jean Charbonnel mais aussi Laurent de Boissieu, qui n’oublie aucune des questions que j’aurais voulu poser.

Jean Charbonnel et Laurent de Boissieu, Pour l’honneur du gaullisme, Contre-enquête sur un héritage, Editions Riveneuve.[/access]

Avez-vous lu Karl Kraus ?

3

Avoir une mère viennoise comporte quelques avantages, notamment celui d’avoir pu lire Karl Kraus à l’âge où mes camarades lausannois s’emballaient pour Albert Camus ou Jean-Paul Sartre. Karl Kraus leur était totalement étranger, alors qu’il coulait dans mon sang.

J’ai appris très vite grâce à lui que si « la représentation de la femme est confortable », « sa réalité l’est beaucoup moins. » J’aime bien monologuer avec une femme, disait-il, mais je trouve plus stimulant de dialoguer avec moi-même. »

J’avais déjà observé que la plupart des femmes aiment rêver des hommes sans coucher avec eux. Il conseillait d’attirer expressément leur attention sur le caractère impossible de ce projet, ce qui m’a valu quelques déboires.

Mais ce qui m’a le plus marqué est le caractère incroyablement profond de cette réflexion : « Les femmes sont souvent un obstacle à la satisfaction sexuelle, mais de ce fait érotiquement exploitables. « Il m’a fallu des années pour le comprendre et le mettre en pratique ».

J’en profite pour remercier Pierre Deshusses de nous livrer une nouvelle version française des Aphorismes de Karl Kraus qu’il a traduite et préfacée dans l’excellente Bibliothèque Rivages dirigée par Lidia Breda.

Le nietzschéen progressiste est mal barré

7

Il est temps de procéder au nettoyage sémantique des termes de ressentiment et de nihilisme utilisés à tort et à travers par les béotiens qui se piquent de nietzschéisme. C’est principalement dans La généalogie de la morale (1887) que Nietzsche développe la notion de ressentiment et explicite celle de nihilisme. Il y explique que le ressentiment ressortit à une pathologie ethnique. Il est une passion mortelle pour les grandes civilisations fondées sur la conquête et l’esclavage, passion qui infecte le monde depuis l’Antiquité. C’est la haine que vouèrent à leurs maîtres successifs les Juifs dominés, humiliés, persécutés. Comme cette haine manquait de la vitalité physique qui l’aurait mue en une saine violence, elle s’exprima sous la forme sublimée d’une morale subversive.

Faute de devenir un peuple de guerriers, les Juifs, par lâcheté et par ruse, se firent prêtres. C’est ainsi que le plus vil instinct de revanche devint la plus sophistiquée des spiritualités, la culpabilisation l’arme la plus redoutable. Les forts et les nobles qui autocélébraient en toute innocence leur brutalité, leur cruauté, leur égoïsme de caste dominante, eurent à affronter, venant de leurs esclaves, des discours venimeux leur reprochant de servir le Mal et, par là, d’être, en raison même de leur supériorité sociale, humainement inférieurs aux faibles, aux difformes, aux pauvres, aux minables en qui s’incarne le Bien. Ces maîtres sans autres états d’âmes moraux que leurs désirs d’affirmer leur volonté de puissance et qui, pour cela même, se pensaient Bons, Beaux et Grands, finirent par se sentir coupables et par épouser les valeurs qu’ils méprisaient allégrement : la compassion, le souci de l’égalité, le renoncement à la violence. Ils se laissèrent enjuiver — et/ou christianiser, le christianisme étant pour Nietzsche la forme la plus toxique du judaïsme.

« Tout ce qui sur terre a été entrepris contre les « nobles », les ”puissants”, les ”maîtres”, le ”pouvoir”, n’entre pas en ligne de compte, si on le compare à ce que les Juifs ont fait : les Juifs, ce peuple sacerdotal qui a fini par ne pouvoir trouver satisfaction contre ses ennemis et ses dominateurs que par une radicale transmutation de toutes les valeurs, c’est-à-dire par un acte de vindicte essentiellement spirituel. Seul un peuple de prêtres pouvait agir ainsi, ce peuple qui vengeait d’une façon sacerdotale sa haine rentrée. Ce sont les Juifs, qui, avec une formidable logique, ont osé le renversement de l’aristocratique équation des valeurs (bon, noble, puissant, beau, heureux, aimé de Dieu.) Ils ont maintenu ce renversement avec l’acharnement d’une haine sans borne (la haine de l’impuissance) et ils ont affirmé : ”Les misérables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les petits seuls sont les bons ; ceux qui souffrent, les nécessiteux, les malades, les difformes sont aussi les seuls pieux, les seuls bénis de Dieu; c’est à eux seuls qu’appartiendra la béatitude — par contre, vous autres, vous qui êtes nobles et puissants, vous êtes de toute éternité les mauvais, les cruels, les avides, les insatiables, les impies, et, éternellement, vous demeurerez aussi les réprouvés, les maudits, les damnés !”»[GM, I, 7].
« On sait qui a recueilli l’héritage de cette dépréciation judaïque […] », poursuit Nietzsche, désignant par là la philosophie des Lumières et la Révolution française, les mouvements démocratiques, égalitaristes, socialistes, anarchistes. Je rappelle au passage que le sous-titre de la Généalogie de la morale est Écrit polémique.

Or, c’est « […] à propos de l’initiative monstrueuse et néfaste au-delà de toute expression que les Juifs ont prise par cette déclaration de guerre radicale entre toutes », que Nietzsche forge sa notion de nihilisme. Nihiliste, pour Nietzsche, est toute forme de pensée charitable, solidaire, éprise de justice et d’égalité, féministe, compassionnelle, en un mot humaniste qui, par ressentiment, ou au nom du Bien — c’est la même chose —, nie et condamne la volonté de puissance telle que, précisément, la concevaient et l’exerçaient joyeusement et sans remords les « fauves », les « prédateurs », les « brutes blondes », bref, les races appelées à commander et fonder des civilisations.

Telle est la conception du ressentiment et du nihilisme selon Nietzsche et il n’en a jamais eu une autre — ce fut même son thème obsessionnel. En faire un penseur de la démocratie, un intellectuel de gauche avant l’heure, relève purement et simplement de la confusion mentale ou de l’escroquerie — l’une n’empêchant pas l’autre.

La petite souris réac contre l’éléphant

30

Au fond, quand j’ai fondé le Parti de l’In-nocence, il y a dix ans, j’aurais peut-être dû l’appeler « Parti réactionnaire ». J’y avais d’ailleurs songé. En tout cas, cela simplifierait joliment la tâche des malheureux qui s’épuisent auprès de maires ruraux, en ce moment même, à leur arracher des promesses de parrainage pour ma candidature à la présidentielle. « Parti de l’In-noquoi ? », s’entendent-ils demander régulièrement. Tandis que réactionnaire, tout le monde comprend tout de suite. Ou du moins comprend quelque chose. Sans compter que réac, ainsi que l’abrège en gros caractères la couverture du livre d’Ivan Rioufol, De l’urgence d’être réactionnaire, prête à toutes sortes de jolies anagrammes approximatives : écart, racé, arqué, arkhé, carré, sans parler de Ceyrat, commune du Puy-de-Dôme (tiens, je me demande si on leur a demandé, à ceux-là…). Je laisse de côté âcre, race et même le care, cher naguère à Florence Nightingale Aubry…[access capability= »lire_inedits »]

Rioufol est d’une espèce trop rare, et il nous est trop précieux pour que je puisse me permettre de le critiquer − je n’en ai d’ailleurs nulle envie, et n’en aurais guère l’occasion (quelques y qui traînent après des dans, comme d’autres laissent ramper des dont après des de : « Dans certains quartiers des cités françaises, la police y est vue… » : distraction de correcteurs (des PUF, tout de même…). Il lui arrive, derrière Laurent Joffrin, d’estimer à quatre, oui, quatre (« Alain Finkielkraut, Éric Zemmour, Élisabeth Lévy, Ivan Rioufol »), le nombre des publicistes et intellectuels qui tiennent tête à eux seuls à l’unanimité actionnaire, comme disait Muray, de trente-sept mille journalistes. Il me semble qu’on pourrait aller jusqu’à dix ou quinze, dont quelques-uns dans cette maison. N’empêche, c’est la petite souris contre l’éléphant. Les pattes serrées sur son tabouret, l’éléphant barrit d’exaspération et soutient que la petite souris est partout ; qu’on ne voit qu’elle, n’entend qu’elle et ne peut ouvrir un journal sans tomber sur elle (les éléphants ont un système de perception très différent du nôtre).

Notre réac’chef est d’ailleurs très optimiste. La petite souris va faire le printemps, à son avis (elle ferait bien de se dépêcher un peu…). Lui compte beaucoup sur le peuple : « …il revient à ceux d’en bas, pourtant théoriquement abrutis par un environnement ludique, un consumérisme téléguidé et une école décérébrée [ça commence mal…] de voir et de penser plus loin que ceux d’en haut. » Mais du peuple, il se fait une idée un peu abstraite, en bon ayant-droit qu’il est malgré tout des Lumières, où il voit le plus précieux de l’héritage national. Ainsi « ce n’est pas la multi-ethnicité qui est le problème », selon lui, « c’est le multiculturalisme ». Sans doute, mais le multiculturalisme a peut-être bien un petit quelque chose à voir avec la multi-ethnicité, non ? À réac, réac et demi. C’est d’abord la culture qui peut intégrer des individus mais pas des peuples.

Pas étonnant dans ces conditions qu’il soit « de ceux qui veulent croire encore en la compatibilité de l’islam avec une forme de démocratie » ; et qu’il juge « irréaliste et inutile [l’] immigration zéro ». En revanche, il estime déjà que « quant à l’intérêt d’une démographie en constante augmentation, il mériterait d’être étudié de plus près ». C’est dire s’il est sur le bon chemin. Allons, Ivan Rioufol, encore un effort pour être tout à fait réac…[/access]

Yvan Rioufol, De l’urgence d’être réactionnaire, PUF.