Depuis ce week-end, les gazettes rivalisent d’imagination pour juger le début de campagne du président sortant. La poussée dans les sondages escomptée dans les rangs de l’UMP ne s’étant visiblement pas produite, la plupart des observateurs autorisés – ceux que moquaient Coluche il y a déjà trente ans – parlent d’entrée en campagne désastreuse, voire d’un combat perdu d’avance.

On les comprend. Mais il y a plus intéressant que de jouer au bonneteau avec les bulletins de vote présidentiels en pariant sur les chances de tel ou tel poulain. A suivre l’animation médiatique de la campagne de Sarkozy, on donne raison au Guy Debord des Commentaires sur la société du spectacle : « cette démocratie si parfaite (…) veut en effet être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ».

Voilà qui explique notre pain quotidien : polémiques/réactions outrées de la gauche/contre-feux de l’UMP/ nouvelle phase d’indignation. Immigration, halal, fiscalité, services publics : peu importe le parfum, pourvu qu’on ait l’ivresse de la communication politique, l’affrontement Sarkhollande entre chiens de Pavlov interposés bat son plein.

Le message de Sarkozy est clair : « Hollande, c’est moi en pire » ! Sur le plan symbolique (et dérisoire), la présence à la cérémonie des Césars vaut largement une soirée animée au Fouquet’s avec des amis multimillionnaires et des patrons de presse pour célébrer une victoire présidentielle. Hollande bling-bling et ami du chanteur boboïde Benjamin Biolay, vendu !

Economiquement, la création d’une tranche supplémentaire de taxation à 75 % des revenus qui dépassent le million d’euros par an, touchant quelques milliers de contribuables vaut à Hollande l’opprobre de l’UMP. Plus dispendieux que Sarkozy, qui a creusé une dette abyssale, le candidat PS ? C’est en tout cas la légende urbaine que la droite parlementaire s’attelle à propager, oubliant que si Jospin, Raffarin, Villepin et Sarkozy avaient conservé le taux de prélèvements obligatoires de 1999, le niveau de la dette par rapport au PIB serait de 20 points inférieur à ce qu’il est actuellement.

On accuse le chef de l’Etat de dérive autoritaire et centralisatrice ? Qu’à cela ne tienne, il sort l’arme fatale du référendum ! Harlem Désir et Delphine Batho ont beau s’égosiller à dénoncer un dangereux virage populiste, sonder le ventre encore fécond d’une bête immonde que l’on ressort régulièrement du placard n’a jamais rapporté une seule voix à l’extérieur du périphérique parisien. Peu importe que Sarkozy et Fillon traitent les consultations populaires comme les effectifs de police et d’enseignants, les chiens antipopulistes aboient, la caravane des promesses passe.

Car le point nodal de la stratégie de différentiation sarkozyenne, ce sont les « valeurs », le « régalien », suivant le nom que l’on donne au papier cadeau qui emballe les effets d’annonce à droite (plus de sécurité mais moins de flics) ou à gauche (le vote des étrangers, une République décentralisée, un Etat impartial qui fait la chasse aux sorcières UMP…). Et sur ce point, force est de constater l’habileté tactique d’un président qui essaie de faire oublier son bilan en pointant les incohérences de la gauche. Défaite annoncée ou pas, les troupes présidentielles ne remercieront jamais assez le PS de l’avoir sortie de l’ornière du communautarisme en s’arrogeant le vote des étrangers, la régularisation partielle des sans-papiers ou en louvoyant autour des questions de laïcité. L’équipe de Hollande surfant sur des sondages mirobolants, elle peut se permettre une sacrée dose d’irénisme sociétal qui compense ses errements économiques (on caresse la City dans le sens du poil avant d’improviser une taxe anti-riches que je serais bien surpris de voir appliquée d’ici 2017). Quitte à donner des gages « régaliens » à une UMP qui slalome d’un jour à l’autre entre les points noirs de son bilan et dont la dernière trouvaille consiste à étiqueter une industrie halal dont elle prétendait, il y a une semaine encore, qu’elle n’existait pas.

Tout cela laisse croire que Nicolas Sarkozy place ses derniers espoirs de succès dans la force de son adversaire. Pour un ancien pourfendeur du judo, quelle ironie…