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Soyons rosses avec les Russes !

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Tous les observateurs l’ont remarqué : la trentième rencontre bilatérale entre l’Europe et la Russie, qui s’est tenue jeudi et vendredi dernier à Bruxelles, a été marqué par une nette détérioration du climat entre les deux parties concernées

En fait, c’est surtout de nos contrées civilisées et tempérées que souffle le vent froid, comme s’en réjouit l’édito de politique étrangère publié par le Monde à l’occasion de cette rencontre. L’édito en question, on s’en félicitera, était conforme aux meilleures traditions européennes du journal, et à ses lointaines ascendances démo-chrétiennes : passablement chiant, peu informé et aligné au micron près sur la ligne officielle de Bruxelles.

Ne chargeons trop, cependant, l’éditorialiste anonyme qui s’est collé à ce pensum. Il sait, par exemple que Léonid Brejnev n’est plus aux manettes à Moscou. Mais il voit mal ce que ça change à l’arrivée: « La Russie n’est pas une dictature, une prison avec des miradors, plutôt un marais livré au cynisme. On peut en sortir en s’exilant ou s’y enfoncer ».

Du coup, haro sur les salopards et les cyniques qui prétendent que la Russie est à partenaire à ne pas mépriser : « Les partisans d’un rapprochement entre l’UE et la Russie mettent en exergue les intérêts communs, la collaboration énergétique, les investissements croisés, la proximité culturelle. Ils feignent d’ignorer le gouffre qui se creuse entre les deux ensembles sur le plan des valeurs ».

Voui voui les amis, c’est Le Monde qui vous le dit : face à Poutine, seule la force peut payer, et quoiqu’il nous en coûte. Soutien total, donc aux eurodiplomates qui ont longuement expliqué ce week-end à leurs interlocuteurs russes que le dégel, c’était fini : « Les droits de l’homme reviennent dans les relations entre l’Occident et Moscou, par le biais de sanctions individuelles – gel des avoirs, interdiction de visas – contre les responsables russes qui les bafouent. »

Voilà une ligne que tout ami des droits de l’Homme ne peut qu’applaudir. Après tout nous n’avons pas besoin de commercer avec des pays qui comme la Russie (ou la Chine) piétinent allègrement nos valeurs les plus sacrées.

Après tout, de l’Arabie Saoudite au Gabon en passant par nos bons amis algériens, il y a tant de pays à qui on peut vendre des armes et acheter du pétrole sans se salir les mains…

Euthanasie : la société doit savoir ce qu’elle veut

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euthanasie hopital sante

Dans son article « Euthanasie : un Homme, combien d’éléphants ? » publié dans nos colonnes vendredi , Théophane Le Méné avance une hypothèse dérangeante : et si derrière le projet affiché de permettre à certains malades de “mourir dans la dignité”, se cachait la volonté d’« arrêter les frais »  lorsque certaines vies  coûteuses sont jugées pire que la mort ? Formulée ainsi, la question du « coût de la vie » ou plus exactement du coût du maintien en vie, choque.  À la réflexion, elle mérite pourtant d’être posée, avancée et débattue. Aussi difficile à admettre que cela puisse paraître, la vie a un prix et puisque nous vivons dans un monde où les ressources sont limitées le terme « prix » n’évoque pas un vulgaire chiffre qu’on peut traiter par le mépris mais pose la question de l’alternative : à quoi renonce-t-on quand on fait un choix quelconque ? Dans le contexte de la politique de santé, cette question sera formulée ainsi : les moyens consacrés à maintenir un malade en grande souffrance et sans espoir de guérison ne pourront pas être investis ailleurs pour soigner ou sauver quelqu’un d’autre.

En politique comme en économie, nous gérons des ressources limitées. Faute de moyens disponibles pour tout le monde, il faut réguler : par le libre consentement, la coercition, la contrainte du prix ou de l’attente, le tout est de décider qui obtiendra quoi et quand. Tout en n’étant pas un produit comme un autre, la santé n’échappe pas à cette règle. Il existe donc une politique et une économie de la santé, donc de la vie. À l’examen, l’adage « la vie n’a pas prix » s’avère donc faux. Le problème est d’un autre ordre : alors que la personne concernée par l’euthanasie est assez facilement identifiable, le malade qui paiera le prix de la prolongation de cette vie est inconnue, c’est une abstraction. On ne saura jamais qui aurait pu être opérée si l’argent consacrée à la prolongation d’une vie avait été investi dans d’autres services. La surmortalité causée par la fermeture de certaines maternités en régions nous offre un parfait exemple des conséquences des choix opérés par notre politique de santé publique.

Ainsi, la décision politico-économique que nous aurons à prendre sur la question de l’euthanasie nous rendra aussi responsables de ces vies-là . Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas le droit de rejeter en bloc l’idée même d’euthanasie, mais que nous devons nous prononcer en connaissance de cause en assumant la responsabilité de nos choix.

*Photo : Fotos Gov/Ba.

L’Eglise new-look, c’est pas cool

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eglise cure bourgogne

L’autre jour, dans mon village bourguignon, nous avons enterré un pote.

Et mon curé n’a pas souhaité célébrer l’office des funérailles. (Quand je dis « mon curé », c’est façon de parler. Fils impénitent, bien qu’intermittent, de la « maison mère », bref, du tronc qui a engendré le rameau du Christ, du « verus verus Israël » légitimé, après des siècles, par l’Église, je n’en tiens pas moins, dur comme fer, au curé de la paroisse.)

Mon curé, je peux le comprendre : par ces temps de pénurie des vocations, il doit courir d’une paroisse à l’autre pour pourvoir aux services spirituels de tout un canton.

Mais non, ce n’est pas la véritable raison. Mon curé, jeune prêtre frais émoulu du séminaire, fort docte au demeurant, redoutable dialecticien, préfère « l’Église de la vie », non « l’Église self-service », selon ses termes.[access capability= »lire_inedits »]

Du coup, on a tiré de sa retraite le vieux curé, plus que nonagénaire, qui s’est acquitté de son sacerdoce avec une bonne volonté digne d’éloges.

Non que mon pote fût particulièrement dévot, et même, je me souviens de tirades fort peu chrétiennes dans sa bouche. Mais baptisé il fut, baptisé donc, il mourut. Ce que le sage prêtre eut l’ingéniosité d’avancer pour se tirer d’un éloge funèbre un peu compliqué (ce qui me mit en mémoire la ritournelle de plus d’un rabbin, maintes fois entendue : « Je n’ai pas connu le défunt, mais, à en juger par la foule qui l’entoure pour son dernier voyage, c’était un homme de bien… » Ça ne mange pas de pain, et ça fait toujours plaisir aux survivants.)

La foule qui accompagnait mon pote, famille, amis, habitants du village, elle aussi, avait besoin de ce rite immémorial. Certains signes de croix ne trompent pas. On naît, on est baptisé, on fait sa communion (le cas échéant), on se marie (de moins en moins souvent) et on meurt dans l’église de son coin. Qu’on appelle cela « christianisme sociologique » ou non, il tient encore au corps de la France.

Pour ma part, outre l’hommage rendu à un ami, j’aime beaucoup les célébrations d’église. Rien de pervers là-dedans, pour peu que l’Église sache me renvoyer l’écho des siècles de beauté qu’elle a su dispenser. Oui, je l’avoue, ses ors et ses pompes me plaisent.

Patatras ! La nouvelle liturgie est un tue-l’amour théologique, esthétique, émotionnel. Ainsi, depuis que le curé sert la messe face aux fidèles, les nouveaux autels sont d’une laideur effarante : le plus souvent, du teck-torturé-biscornu-moderne-kitsch-accueillant-non-clivant… Du Le Corbusier mal dégluti. Du vintage années 1970, même pas digne d’une sous-FIAC ecclésiastique.

Quant à l’office… Voix aigrelettes de chaisières essoufflées, textes anémiques en français sur des airs de colonies de vacances et, pis, le massacre du « Notre Père ». Passe encore pour le tutoiement… Mais pourquoi, diable (pardon !), avoir changé le « vienne » en « arrive », le « pain quotidien » en « pain de ce jour » ? Et être « soumis à la tentation » est-il plus hype que « succomber à la tentation » ?

Le coup de grâce (si j’ose dire) : le chant Ce n’est n’est qu’un au-revoir, mon frère, entonné au moment du départ de la bière vers le cimetière. Soudain, je me suis revu, en culottes courtes, foulard au cou, chapeau de brousse sur le crâne, dans un lointain jamboree scout où nous bramions cet hymne, les larmes aux yeux.

La tradition catholique a-t-elle produit tant de chefs-d’œuvre pour voir son répertoire réduit à ces mômeries ? Décidément, à force de vouloir rattraper son siècle, l’Église a liquidé ceux, glorieux, de son histoire.

Et encore, je n’évoque pas ici la querelle lilliputienne des cloches qui a agité, cet été, notre village. Une nouvelle arrivante, se disant incommodée par leur sonnerie matinale, a réussi à les faire taire, avec l’agrément de notre nouveau curé (« Les cloches sont faites pour rassembler, non pour diviser », s’est-il dédouané benoîtement en abandonnant la décision au maire). Nous n’avons dû qu’à un début de jacquerie de la population, athées et mécréants en tête, le rétablissement de nos chères cloches.

Le marketing new age, pop voire hip-hop, convivial, et l’éloge insatiable du « partage » ne sauveront pas l’Église. En l’occurrence, c’est comme au football : pour gagner, pour ne pas être relégué dans une division inférieure, il faut s’en tenir aux fondamentaux.[/access]

*Photo : Bourguiboeuf.

Depardieu en Cyrano ? À vue de nez, ça m’étonnerait

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depardieu kaplan cyrano

Le problème, avec les références littéraires, c’est qu’elles sont à manier avec précaution, comme la nitroglycérine ou les statistiques données par les économistes libéraux. Notre ami Kaplan, empressé à défendre Gérard Depardieu et son comportement minable (pour une fois que Jean-Marc Ayrault avait un mot juste) veut en trouver l’antithèse dans Cyrano de Bergerac. Gérard Depardieu, à l’époque où il était encore un peu lui- a en effet incarné dans un film potable de Rappeneau, un Cyrano de Bergerac tel que l’imaginaire national l’aime. Héroïque, épris de liberté et de panache, en un mot français.

Le succès phénoménal de la pièce d’Edmond Rostand a donné à ce personnage qui a réellement existé au XVIIème siècle une dimension profondément politique. Seulement, ce n’est pas tout a fait celle que Kaplan cherche à lui donner ; c’est même un contresens que seule explique la hâte de sa récupération pour montrer à quel point un exilé fiscal c’est beau, c’est un symbole de la liberté face à des envieux pétris de ressentiment,  à des assistés économiquement faibles, à de minables acteurs qui ne lui arrivent pas à la cheville.

Le problème, c’est que Cyrano de Bergerac est avant tout une pièce patriotique. Sa première représentation date de la fin du XIXème siècle. Le succès est immense parce que la France est en proie au doute, et même un peu plus que ça. Elle se remet à peine du traumatisme de 1870, de la perte de l’Alsace-Lorraine, de la Commune et des difficultés de la République à s’installer définitivement. Cyrano devient donc un symbole, et certainement pas celui d’une liberté qui s’affranchirait des frontières, surtout pour des raisons telles que l’abus de pognon qui comme celui d’alcool, nuit à la santé.

Cyrano de Bergerac, pour Rostand, c’est la France contre l’Allemagne (tiens, tiens), c’est la capacité de transcender la disgrâce par le verbe, (la fameuse scène du balcon avec Roxane), c’est encore la prise en compte du plus faible (sauver des soldats affamés à Arras contre toute logique stratégique), c’est aussi savoir que l’on peut avoir raison à un contre cent, et là je retourne la proposition implicite de Kaplan,  ce n’est pas Depardieu qui est à un contre cent, c’est ceux qui pensent que le partage et la solidarité valent mieux que l’égoïsme, même théorisé par la romancière à thèse la plus lourdingue du XXème siècle, Ayn Rand.

Mais ce n’est pas tout, si l’on décide de s’intéresser au Cyrano ayant réellement existé, nous allons sombrer dans le cauchemar pour n’importe quel libéral : Cyrano de Bergerac est en effet, parmi tant d’autres choses, l’auteur d’une utopie en deux parties racontant un Voyage dans les états et empires de la lune puis du soleil.  Considéré comme le premier roman de science-fiction, d’une poésie merveilleuse, ce texte révèle la véritable personnalité de l’auteur, ses aspirations profondes. Pour aller vite, il est bisexuel, écologiste, et rêve d’une société où l’individu émancipé peut choisir le genre qui lui convient  tout au cours de sa vie. Un vrai bobo, Cyrano.

Mais il y a mieux : dans ce livre, Cyrano met en avant les valeurs exactement inverses à celles de Kaplan et à sa nouvelle idole. Cyrano prône les allocations familiales : « Quand une famille a plus d’enfant qu’elle n’en peux nourrir, la République les entretient ».  Comme Rosa Luxembourg ou les trotskistes, il prône la révolution permanente  et le conseillisme: « Chaque semaine le roi tient les Etats. S’il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il est dépossédé et l’on procède à une nouvelle élection ».

Mais surtout, coup de grâce pour notre ami Kaplan, Cyrano aime la liberté mais il sait qu’elle ne peut s’exercer que dans l’égalité :  « La première loi […] pour la manutention de la République, c’est l’égalité »

Alors voilà, il ne s’agit pas seulement, cher  Georges, d’une image d’Epinal employée à contresens, mais tout simplement une conception différente, opposée de ce que recouvre le mot liberté. L’idée que la force de Cyrano, sa merveilleuse désinvolture, son courage lui confèrent plus de responsabilités et de devoirs vis-à-vis des autres que de droits.

Son individualisme n’est pas celui du trouillard poujadiste qui craint pour son bas de laine, c’est celui, aristocratique et libertaire, chevaleresque, de l’homme d’honneur qui se doit à lui-même.

Et aux autres.

*Photo : Luca Ciriani.

Dr Schnock ausculte les Trente Glorieuses

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schnock pere noel

Sous la plume de Jérôme Leroy, d’Arnaud Le Guern et de votre serviteur, nous avons déjà écrit tout le bien que nous pensons de Schnock, « la revue des Vieux de 27 à 87 ans ». Heureusement, pas besoin d’avoir atteint cet âge canonique  pour apprécier les numéros sur Jean-Pierre Marielle, Amanda Lear, Jean Yanne et Daniel Prévost. De la bande du « Petit Rapporteur » à l’équipe du Splendid, il n’y a d’ailleurs qu’un pas que Schnock franchit allègrement avec ce cinquième opus consacré aux trente ans du Père Noël est une ordure ![access capability= »lire_inedits »] Grâce  aux investigations poussées de nos amis schnockards, vous pourrez briller dans les dîners mondains après avoir potassé l’origine des gloubitchous et de la cultissime réplique du pharmacien Jacques François devant sa blouse blanche maculée de kloug : « C’est de la merde ? ».

Entre une enquête nostalgique sur les dames pipi, une interview de l’éternel second rôle maigrichon Michel Crémadès, un beau portrait du regretté Maurice Ronet et un dossier poussé sur les Jeunes Giscardiens (si, si, ils ont existé, entre le néolithique et aujourd’hui), c’est  toute une certaine France des Trente Glorieuses qui revit. Vous savez, l’époque bénie des Dieux  par Jérôme Leroy, où les communistes et les gaullistes faisaient semblant de s’étriper pour mieux conforter le compromis  social et moral issu de l’après-guerre.

Les comédiens du Splendid ont incarné la génération qui a eu vingt ans entre Mai-68 et mai 81, une ère « décontractée du gland », comme le disait Patrick Dewaere dans Les Valseuses. Avec le plein-emploi, l’illusion lyrique du progrès pensait avoir de beaux jours devant elle, la gauche promise à une opposition  perpétuelle se payait même le luxe de critiquer un capitalisme national  qu’elle ne songe même plus à ressusciter  en ces temps de mondialisation heureuse. Et si on s’exclamait avec Jean- Marie Poiré, le réalisateur du Père Noël : « Je suis pour la France de Louis VI le Gros » ? Ne soyons passchnock, voyons ![/access]

Schnock n°5, « 30 ans toujours une ordure ! Le Père Noël » (La Tengo Editions)

Cinquante nuances de plaisir

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theodeme godard aucourt

On savait l’Amérique au bord de la crise de nerfs. Grand pays infantile où le moindre téton turgescent dévoilé à la télévision provoque l’hystérie des mères de famille. À observer leurs mœurs rétrogrades, on est partagé entre le sourire et l’accablement. Puis, âme charitable, on les plaint de vivre dans cette schizophrénie perpétuelle, cette affreuse confusion mentale faite de puritanisme et d’exhibitionnisme. Pays à la fois de la fesse triste et de l’industrie pornographique florissante, l’Amérique ne sait plus à quel sein se vouer. La sortie planétaire  de Cinquante nuances de Gris, le roman de EL James en est une pathétique illustration. Que retrouve-t-on dans cette œuvre censée raviver la sexualité des femmes mariées ? Un anti-manuel du petit bricoleur érotique, cravache, gode, menottes et fessée à l’usage des épouses en manque d’orgasmes. L’Amérique ne nous déçoit jamais dans sa représentation grotesque et attardée des rapports intimes, du plaisir, de la place des femmes et de son inévitable apologie de la société marchande. C’est aussi réactionnaire que risible. Ne parlons même pas ici du style, négation totale de l’acte littéraire, simplification à outrance du discours et de la pensée, nous assistons à la naissance du « junk-book ». Alors, par souci d’information et d’émancipation, nous aimerions enlever la camisole de force qui drape l’honneur d’une Amérique aussi peu experte sur les choses de l’amour. Il serait bon que les américains (re)découvrent les vertus de l’irrévérence, de la transgression, du raffinement et tout simplement de la liberté. Pour les éclairer sur les tourments et les délices de la chair, nous leur conseillons vivement la lecture d’un court roman libertin paru en 1745 et republié cet automne par la collection de poche des éditions de la Table Ronde, La Petite Vermillon.

Thémidore ou Mon histoire & celle de ma maîtresse est l’œuvre d’un certain Godard d’Aucourt né à Langres en 1716 qui fut fermier général, puis receveur général des finances à Alençon. Guy de Maupassant qualifia ce roman de chef d’œuvre, il écrira même que Thémidore est « un vrai miroir enfin de la débauche spirituelle, élégante, bien née et bien portée de cette fin de siècle amoureuse ». EL James peut remballer sa quincaillerie et son fatras idéologiques. Godard d’Aucourt place le plaisir au pinacle. Chez lui, les femmes ne sont pas des instruments dociles mais de véritables dévotes de l’amour physique. Les honnêtes hommes qui ont le cœur noble reconnaissent en elles des âmes pures, les seules capables de déclencher les abandons sincères et les jouissances extrêmes. Godard d’Aucourt vous évitera les descriptions anatomiques, absurdes et indélicates, de l’acte en lui-même, le garçon a des lettres et un style « grand siècle », tournures suaves où la profondeur des sentiments et des opinions crépitent sur plus de cent cinquante pages. Le charme de d’Aucourt réside dans son art de la périphrase, il effleure, il contourne, il suggère sans jamais se perdre dans la banalité friponne. C’est un exploit littéraire que de retenir son souffle sans faire suffoquer le lecteur.

Au contraire, on suit avec passion les aventures de Thémidore, un  jeune conseiller au Parlement qui s’éprend de Rozette, une adorable libertine. Son père qui désapprouve cette chamade, fait enfermer la belle au couvent de Sainte-Pélagie, se met alors en place un roman d’espionnage pour la faire libérer. Quiproquos, déguisements, mensonges, conquêtes à la hussarde, Thémidore use de toutes les malices pour arriver à ses fins. C’est joliment écrit, habilement emmené et sur le fond, féroce de lucidité sur les mœurs de l’époque. Les ecclésiastiques ne sont pas épargnés à l’image de M. le Doux, confesseur ordinaire du père de Thémidore : « il tire beaucoup d’argent de mon père pour les pauvres, entre lesquels je crois qu’il se met au premier rang, et pour plus d’une part ». Superbe démonstration d’équilibre et de persiflage. La noblesse en prend également pour son grade à propos d’une intrusion chez l’habitant en pleine nuit : « c’est la première fois qu’une visite de gens de robe ait apporté de l’argent dans un logis ». Godard d’Aucourt n’a pas son pareil pour railler les puissants et surtout insuffler la passion amoureuse : « De la morale au plaisir, il n’est souvent qu’un pas » ou « Pourquoi la nature a-t-elle borné nos forces, et étendu si loin nos désirs ? ». Quant au portrait de sa tendre amie : « Prude par accès, tendre par caractère, dans un moment son caprice vous désespère ; dans un autre sa passion vous enivre des idées les plus délicieuses », comment ne pas tomber sous le charme ? Vous comprendrez que l’on préfère la compagnie de Rozette sous Louis XV à celle d’une héroïne américaine formatée sous Obama.

Thémidore ou Mon histoire & celle de ma maîtresse, Godard d’Aucourt (La petite vermillon)

Mariage gay : la fin de toutes les contradictions existantes

Au risque de choquer mes confrères mal-pensants, j’applaudis des deux mains la pétition lancée par Harlem Désir en faveur du mariage et de l’adoption pour tous. Puisqu’il n’y a plus ni cause ni peuple, à quoi bon faire semblant ? À la différence de son frère ennemi Cambadélis, le Premier Secrétaire du PS n’a plus rien à prouver pour se tailler une parfaite conscience morale de gauche. Comme Jacques Brel dans L’Aventure c’est l’aventure, à qui l’on doit la formule mémorable : « de Marx nous avons surtout retenu la notion de capital », Désir souhaite hâter la chute de la société libérale en accélérant son développement. Du marxisme, le fondateur de SOS Racisme a surtout retenu la fin de toutes les contradictions existantes, tel un Badiou détournant le message de Saint Paul à des fins totalitaires.

Ainsi, bientôt,  il n’y aura plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. Nous serons tous des transgenres cosmopolites au vote universel. Lorsque le mot race aura été supprimé de la Constitution, la Procréation médicalement assistée ajoutée aux droits fondamentaux du citoyen, le bonheur pourra enfin advenir ici-bas.

Mais ne riez pas. Si la Gestation Pour Autrui fait encore débat à gauche, il n’y a guère qu’une petite trentaine de députés réactionnaires encartés au PS pour refuser de voter la PMA , au prétexte qu’on ne badine pas avec le vivant et la parentalité.

En attendant les jours où PMA et GPA assureront l’égalité de tous – vite, un ventre, je veux un enfant ! – vous pouvez vous créer une identité sexuelle transitoire avec les accessoires disponibles sur le marché. Voilà ce qu’avaient imaginé il y a quelques années les scénaristes de la série Le Bureau, adaptation française de The Office, sur Canal + :

J’aperçois votre regard consterné. Oui, c’est fin et ça se mange sans faim. Comme l’innocence perdue d’un enfant sans père, ni mère…

Mon curé chez les Rmistes

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montfermeil eglise banlieues

Tous les catholiques ne sont pas des sosies des Le Quesnoy, la famille bourgeoise et coincée du film La Vie est un long fleuve tranquille. Et on sait ce que les Évangiles disent des riches, des chameaux, des aiguilles et du royaume des cieux. Pourtant, certains continuent à faire un usage abondant du rassurant cliché qui assimile le (méchant) catho au (méchant) riche.

Ces préjugés bien ancrés font oublier qu’il y aussi des catholiques dans les milieux populaires – y compris dans les banlieues dites « sensibles ». Au demeurant, d’après un sondage IFOP/JDD datant d’avril 2011, les prolétaires sont aussi pratiquants que les bourgeois. Selon cette étude, 10% des cadres et professions libérales se disent catholiques pratiquants, proportion que l’on retrouve chez les employés et qui faiblit à peine chez les ouvriers cathos, dont 8 % se disent cathos pratiquants. Sans surprise, c’est parmi les retraités que le niveau de pratique est le plus élevé (25 %).

Reste à savoir s’il est facile d’être un catho de banlieue, en particulier dans ces villes où l’islam est devenu la première religion. En première ligne, on trouve évidemment les prêtres.[access capability= »lire_inedits »] Le père Thomas Binet, 48 ans, ordonné en 1997, est le curé de Montfermeil depuis 2007. Il est membre de la Fraternité missionnaire pour les villes, qui organise des groupes de prêtres pour prêter main forte aux paroisses de banlieue parisienne. Pour lui, être catholique à Neuilly ou à Montfermeil, ça ne fait pas une grande différence : « Les problèmes que rencontre l’être humain sont les mêmes partout. » Admettons.  Le père Gilles de Raucourt, 51 ans, ordonné en 1997, est, lui, curé de la paroisse Sainte-Claire, dans le 19e arrondissement de Paris, du côté de la porte de Pantin. Il est également membre du mouvement Résurrection de la communauté Aïn Karem et s’occupe depuis quinze ans d’un groupe d’évangélisation à Sarcelles. Installés à un point fixe en ville, des bénévoles discutent religion avec les passants.

Ce groupe sarcellois est « né d’une rencontre, il y a vingt ans, entre le père Gitton, fondateur d’Aïn Karem, et des jeunes à la dérive », raconte le prêtre. Porter le message religieux dans une ville multiculturelle comme Sarcelles, est-ce mission impossible ? « Il est plus facile d’évangéliser à Sarcelles qu’au Quartier latin », répond le père de Raucourt.

On attribue souvent la force politique des mouvements religieux à leur activisme social et à leur capacité de constituer des réseaux d’entraide où on se donne un coup de main pour obtenir un emploi ou un quelconque avantage. Ce n’est pas l’avis du prêtre : « L’intérêt matériel n’est pas la première motivation. Il y a une aspiration plus mystérieuse, plus profonde. » Il observe même que les milieux bourgeois adoptent plus souvent, face à l’Église, une attitude de consommateurs : « Du coup, ils sont plus facilement critiques sur l’Église et ses positions morales. »

Évidemment, il est plus facile de recueillir des dons à Versailles que dans le « 9-3 ». Plus facile aussi d’y recruter des cadres laïcs. Pour permettre une certaine péréquation, les diocèses de Nanterre ou Paris aident les diocèses plus pauvres d’Île-de-France. Le père Binet préfère se situer « dans une autre échelle de valeurs que celle de la rentabilité : peu importe la précarité des moyens, on y gagne en richesse humaine. » Originaire de Vaucresson et issu d’un milieu « très aisé », il était auparavant curé de Garches et, lorsque l’évêque de Saint-Denis a demandé de l’aide, il a répondu présent. Pour « comprendre de l’intérieur ». Ce n’est pas toujours simple. Le catholicisme de banlieue est un catholicisme de pauvres. Et d’émigrés, venus d’anciennes colonies françaises où les chrétiens demeurent majoritaires (Congo, Cameroun, Bénin…). Comment faire prier ensemble des gens d’origines aussi différentes ? Le père Thomas Binet se dit « très soucieux de penser l’Église de façon universelle ».

Mais le sujet sensible, c’est le rapport avec les autres religions, en particulier – mais pas seulement –  avec l’islam. À Montfermeil, le père Binet note que le dialogue interreligieux « fonctionne très bien entre responsables religieux qui veulent que ça fonctionne ». Entre hommes d’Église, on se comprend. Les difficultés surviennent plutôt sur le terrain, où les appartenances communautaires priment sur tout le reste. Quand les chrétiens d’Égypte ou d’Irak sont persécutés, les relations se tendent entre musulmans et orthodoxes. Par ailleurs, le maire Xavier Lemoine (PCD) qui est connu pour tenir un langage de fermeté à l’égard de l’islam militant, est en conflit avec une partie des musulmans de sa ville. Du côté de la porte de Pantin, le père de Raucourt déplore qu’il soit « extrêmement difficile d’avoir un interlocuteur musulman » du fait des divisions de la communauté entre Marocains, Algériens, Africains… et pointe aussi les Loubavitch juifs « qui ne cherchent pas le contact ». Ici ou là, on raconte que des familles chrétiennes sont « travaillées » pour se convertir à l’islam, mais dans l’ensemble les deux « curés de banlieue » ne notent pas de graves problèmes entre communautés. À Sarcelles, les bénévoles qui font de  l’évangélisation de rue n’ont jamais eu de problèmes. En tout cas, les églises de banlieue ont toujours leurs fidèles. Question de foi.[/access]

*Photo : Uolir.

La fin du monde, c’est maintenant

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apocalypse fin monde

À l’heure où vous lisez cette chronique, nous sommes le vendredi 21 décembre et la fin du monde a eu lieu ou est en cours si on en croit les Mayas. En même temps, les Mayas n’ont même pas été fichus d’inventer la roue, les moules-frites et le marxisme, alors, bon, leurs prévisions, hein…

Mais admettons qu’ils aient raison. Que faire ? comme disait Lénine en 1902 et ma mère devant un rôti resté trop longtemps au four.

Il semble indispensable d’éteindre le gaz. D’abord parce qu’il a terriblement augmenté et qu’il est inutile d’alourdir la facture.

Vous pouvez également annuler vos rendez-vous que vous avez eu tellement de mal à obtenir avec vos dentistes, vos ophtalmos, vos rhumatologues : vous éviterez ainsi leurs dépassements d’honoraires, ils seront bien eus. Quant à vous, rassurez-vous, on oublie vite qu’on a mal aux dents quand les zombies cernent votre maison.

Pensez également à préparer une liste des personnes que vous aimeriez bien éliminer vous-même avant que l’apocalypse ne s’en charge. Vous me  direz, à quoi ça sert, on va tous y passer ? Mais si, je vous assure, survivre de quelques heures aux affreux, aux méchants et aux salauds qui vous ont pourri la vie sera un plaisir incomparable.

Les caissières à temps partiel imposé payées au smic horaire et qui viennent d’être augmentée de 3 centimes par heure pourront ainsi étrangler elles-mêmes le patron, pardon le manager, du magasin avec des rouleaux de tickets de caisse avant de se servir dans les rayons d’épicerie fine et de rapporter de quoi faire enfin une vraie bonne bouffe de Noël dans leur quartier.

N’écoutez surtout pas la télé pendant la fin du monde. Vous risqueriez de tomber sur les mêmes journalistes, un peu plus pâles, qui ne vous informeront pas mais passeront les mêmes images en boucle que vous aurez déjà vues dans les films catastrophes car rien ne ressemble plus à une fin du monde qu’une autre fin du monde. Quand aux éditorialistes économiques, ils vous expliqueront que la fin du monde, c’est la faute aux déficits, que nous avons été trop dépensiers, que les Français n’ont jamais bien compris les nécessité de la rigueur et que si le travail avait été flexibilisé, on n’en serait pas là. Que maintenant, avec les chutes de météorites géantes, ça va favoriser l’évasion fiscale et dissuader les investisseurs. Arnaud Montebourg passera pour dire qu’il n’y a pas de fatalité et qu’il suffit de nationaliser lesdites météorites en attendant de retrouver des repreneurs avant que Jean-Marc Ayrault ne le démente en annonçant qu’il est préférable de demander aux météorites de reconsidérer leur position et d’envisager un plan social où elles s’écraseront équitablement sur les pauvres, les classes moyennes et les riches. François Hollande commencera un discours solennel depuis l’Elysée en annonçant « la fin du monde, c’est maintenant » avant que les programmes ne cessent définitivement.

Donc, vous voyez bien, la télé, oubliez-là.

J’en reviens à l’attaque de zombies.

C’est l’hypothèse la plus probable car une bonne partie de la population est déjà zombifiée.

Si, si.

Peuvent être ainsi classés dans la catégorie des zombies, par exemple, les jeunes qui restent derrière leurs consoles de jeux pendant plus de dix-huit heures d’affilée, (pire qu’un travailleur chinois) ou encore cette partie des pauvres qui approuvent l’exil fiscal de Depardieu parce qu’après tout « il fait ce qu’il veut avec son argent ».

D’après les films que j’ai vus sur la question, les zombies, il faut leur tirer des balles dans la tête pour les stopper ou alors se sauver. Mais comme vous êtes en France, vous n’avez pas forcément d’armes sous la main, ce qui vous évite de tuer vingt six personnes dont vingt mômes en bas âge et que même après ça, on vous explique que légiférer sur les flingues, c’est atteindre à la liberté individuelle.

Donc, il vous reste une solution, vous sauver.

Pour ma part, c’est ce que je ferai. Du côté de Tarnac ou Notre Dame des Landes. Par-là, il y a des chances qu’ils survivent car ça fait un bout de temps qu’ils pensent à la fin du monde capitaliste, (ou plutôt à son suicide) et comment s’auto-organiser sur des bases différentes où la coopération prime sur la compétition.

Comme ça, dans les ruines fumantes de l’ancien monde, j’aurai peut-être enfin la chance de voir se construire une société enfin réellement communiste.

*Photo : Chad Palomino.

Commencer par la fin du monde

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fin du monde

À la question « craignez-vous la fin du monde le 21 décembre ? », j’ai répondu  « oui ». Il fallait que je réponde « oui ». D’abord parce que par une glorieuse pente masochiste, je tiens démesurément à rembourser mon prêt étudiant avant que le ciel se déchire et que le craquement du sol commence son vrombissement. Ensuite, parce que les 13% des sondés qui ont répondu « oui » m’étonnent plus encore que la fin du monde elle-même. Non pas que leur méprise sur le jour et l’heure ait une quelconque importance, mais la signification même de leur crainte recèle des fonds métaphysiques.

De fait, craindre la fin du monde,  alors que le monde lui-même n’est plus qu’une vaste ruine où le chiendent même se refuse à percer, voilà qui est étonnant. S’accrocher à la Terre, ce cul-de-sac, rompue de désillusions, fendue d’impasses, et surtout grosse du vide de son époque, voici qui est surprenant.

L’étonnant est là : continuer de chanter la beauté du monde face contre terre. Accueillir la fleur et son fumier avec. Alors bien sûr, dans le lot, il y a celle qui regrette ses cours de tai-chi. Le véreux spéculateur qui ne se remet pas de la vanité de son flouze, peau de balle désormais ; et le philanthrope, s’écriant volontiers que le monde est beau mais qui, avant l’obscurcissement du ciel, aurait bien abattu les gars du camion poubelle …Ceux-là craignent la fin du monde, certes, mais comme l’heure qui va les déposséder d’eux-mêmes, insidieuse minute minant les certitudes, voleur fameux dans la nuit épaisse. Ils ont réussi, sans nul doute, et c’est pour cela même que la fin leur arrive atroce en plein cœur.

Mais que dire de ceux qui, en revanche, ayant goûté du Sauternes, simplement, et trouvé dans la robe d’or une échancrure par laquelle passe une autre lumière,  ont estimé que c’était assez pour voter « oui » ?  Que penser de ceux qui, blessés par la beauté d’une fleur, ne voulant pas perdre l’éclair de cette rencontre, ont craint la fin ? Enfin l’homme qui, déstabilisé par la course d’un enfant, la couleur qu’après la pluie le ciel jette contre les murs, ou bien l’inflexion de voix d’un passant, a la gorge nouée et veut continuer de vivre ?

Et tout d’un coup, la fin du monde n’est plus une hypothèse qui fleure bon le marronnier, mais cette évidence qui précipite nos conversions. Elle est une imminence non datée, la seule vérité du jour, puisque elle est seule capable de rehausser chaque chose en la cerclant d’un mystère unique. Aussi nous est-il toujours permis d’y aller de notre confortable snobisme, raillant l’obscur illuminé claustré dans son abri antiatomique. Et sans doute n’avons-nous pas tout à fait tort. Mais notre ironie peut nourrir l’erreur contraire, vider le réel de son urgence et de sa pesanteur. L’illuminé se leurre grossièrement, prête au réel un spectaculaire niais, mais son persifleur se préserve de vivre à hauteur de mort, camoufle sa peur en assurance. Gustave Thibon  résume cette dernière posture en une phrase sublime de son et de sens : « Nous voyons poindre l’aurore douteuse et bâtarde d’une civilisation où le souci stérilisant d’échapper à la mort conduira les hommes à l’oubli de la vie ».

Et le sondage, avec tout ce qu’il contient d’incrédulité et de dédain, recouvre sa vocation première. Le mot vient frapper l’oreille et s’enferrer en nous de tout son sens. C’est autre chose, tout d’un coup, que la purée Mousseline, le saucisson ou le thé aux fruits rouges des habituels sondeurs. « Craignez-vous la fin du monde ? » relève d’une mystique autrement plus concrète : « Aimez-vous voir passer les nuages dans le ciel, et si « oui », cela vous déchire-t-il l’âme en deux ? », ou bien encore « Votre parquet retient les pas singuliers de votre mère, de votre sœur, de votre chien, et cela vous atteint au ventre comme un coup de lame ? ».

À la fin du monde,  c’est une vraie partie de chair : les yeux scrutent pour la dernière fois le réel, et pour la première fois peut-être les couleurs leur adviennent dans leur simplicité violente. Voilà que je me surprends à regarder plus longuement l’étrangeté d’une flaque d’eau. L’esthète peut s’émerveiller d’un monochrome sans que cela soit une pose. Les narines se gonflent et l’odeur d’un moteur froid peut nous faire pleurer. Mozart est frappé de vanité, mais il vient habiter les silences autrement. Et que dire de nos mains, rideaux ridés qu’ouvrent sur le monde l’ordure comme la soie, la barre moite d’une rame de métro ou la joue de ma fiancée. Avant de reprendre une hiérarchie que le mépris ne saurait ravir, toutes choses se valent ; mais c’est pour apparaître l’instant d’après, en une aveuglante mesure, à leur juste place.

Vers la fin du Voyage au bout de la nuit, Bardamu discute avec l’abbé Protiste, le curé de la Garenne-Rancy : « il faudra mourir […] plus copieusement qu’un chien et on mettra mille minutes à crever et chaque minute sera neuve, quand même […]. » C’est le problème avec la fin. Les choses se dilatent et commencent, et par leur source nous débordent du dedans, surtout quand il faut crever. Oh ! je voudrais si bien me draper d’indifférence devant la fin du monde, et pourtant, la merveille de ces banalités, le timbre unique d’une voix, l’éclair sombre et fugitif de ton regard, la fraîcheur des mains sur un front brûlant, et même, enfin, l’heure élue où par un dur labeur je suis né; tout cela de me faire trembler devant leur possible fin. Et cette fin vient nous frapper de vanité, certes, mais pourvu que nous commencions quelque chose !

*Photo : PhotoGraham.

Soyons rosses avec les Russes !

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Tous les observateurs l’ont remarqué : la trentième rencontre bilatérale entre l’Europe et la Russie, qui s’est tenue jeudi et vendredi dernier à Bruxelles, a été marqué par une nette détérioration du climat entre les deux parties concernées

En fait, c’est surtout de nos contrées civilisées et tempérées que souffle le vent froid, comme s’en réjouit l’édito de politique étrangère publié par le Monde à l’occasion de cette rencontre. L’édito en question, on s’en félicitera, était conforme aux meilleures traditions européennes du journal, et à ses lointaines ascendances démo-chrétiennes : passablement chiant, peu informé et aligné au micron près sur la ligne officielle de Bruxelles.

Ne chargeons trop, cependant, l’éditorialiste anonyme qui s’est collé à ce pensum. Il sait, par exemple que Léonid Brejnev n’est plus aux manettes à Moscou. Mais il voit mal ce que ça change à l’arrivée: « La Russie n’est pas une dictature, une prison avec des miradors, plutôt un marais livré au cynisme. On peut en sortir en s’exilant ou s’y enfoncer ».

Du coup, haro sur les salopards et les cyniques qui prétendent que la Russie est à partenaire à ne pas mépriser : « Les partisans d’un rapprochement entre l’UE et la Russie mettent en exergue les intérêts communs, la collaboration énergétique, les investissements croisés, la proximité culturelle. Ils feignent d’ignorer le gouffre qui se creuse entre les deux ensembles sur le plan des valeurs ».

Voui voui les amis, c’est Le Monde qui vous le dit : face à Poutine, seule la force peut payer, et quoiqu’il nous en coûte. Soutien total, donc aux eurodiplomates qui ont longuement expliqué ce week-end à leurs interlocuteurs russes que le dégel, c’était fini : « Les droits de l’homme reviennent dans les relations entre l’Occident et Moscou, par le biais de sanctions individuelles – gel des avoirs, interdiction de visas – contre les responsables russes qui les bafouent. »

Voilà une ligne que tout ami des droits de l’Homme ne peut qu’applaudir. Après tout nous n’avons pas besoin de commercer avec des pays qui comme la Russie (ou la Chine) piétinent allègrement nos valeurs les plus sacrées.

Après tout, de l’Arabie Saoudite au Gabon en passant par nos bons amis algériens, il y a tant de pays à qui on peut vendre des armes et acheter du pétrole sans se salir les mains…

Euthanasie : la société doit savoir ce qu’elle veut

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euthanasie hopital sante

euthanasie hopital sante

Dans son article « Euthanasie : un Homme, combien d’éléphants ? » publié dans nos colonnes vendredi , Théophane Le Méné avance une hypothèse dérangeante : et si derrière le projet affiché de permettre à certains malades de “mourir dans la dignité”, se cachait la volonté d’« arrêter les frais »  lorsque certaines vies  coûteuses sont jugées pire que la mort ? Formulée ainsi, la question du « coût de la vie » ou plus exactement du coût du maintien en vie, choque.  À la réflexion, elle mérite pourtant d’être posée, avancée et débattue. Aussi difficile à admettre que cela puisse paraître, la vie a un prix et puisque nous vivons dans un monde où les ressources sont limitées le terme « prix » n’évoque pas un vulgaire chiffre qu’on peut traiter par le mépris mais pose la question de l’alternative : à quoi renonce-t-on quand on fait un choix quelconque ? Dans le contexte de la politique de santé, cette question sera formulée ainsi : les moyens consacrés à maintenir un malade en grande souffrance et sans espoir de guérison ne pourront pas être investis ailleurs pour soigner ou sauver quelqu’un d’autre.

En politique comme en économie, nous gérons des ressources limitées. Faute de moyens disponibles pour tout le monde, il faut réguler : par le libre consentement, la coercition, la contrainte du prix ou de l’attente, le tout est de décider qui obtiendra quoi et quand. Tout en n’étant pas un produit comme un autre, la santé n’échappe pas à cette règle. Il existe donc une politique et une économie de la santé, donc de la vie. À l’examen, l’adage « la vie n’a pas prix » s’avère donc faux. Le problème est d’un autre ordre : alors que la personne concernée par l’euthanasie est assez facilement identifiable, le malade qui paiera le prix de la prolongation de cette vie est inconnue, c’est une abstraction. On ne saura jamais qui aurait pu être opérée si l’argent consacrée à la prolongation d’une vie avait été investi dans d’autres services. La surmortalité causée par la fermeture de certaines maternités en régions nous offre un parfait exemple des conséquences des choix opérés par notre politique de santé publique.

Ainsi, la décision politico-économique que nous aurons à prendre sur la question de l’euthanasie nous rendra aussi responsables de ces vies-là . Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas le droit de rejeter en bloc l’idée même d’euthanasie, mais que nous devons nous prononcer en connaissance de cause en assumant la responsabilité de nos choix.

*Photo : Fotos Gov/Ba.

L’Eglise new-look, c’est pas cool

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eglise cure bourgogne

eglise cure bourgogne

L’autre jour, dans mon village bourguignon, nous avons enterré un pote.

Et mon curé n’a pas souhaité célébrer l’office des funérailles. (Quand je dis « mon curé », c’est façon de parler. Fils impénitent, bien qu’intermittent, de la « maison mère », bref, du tronc qui a engendré le rameau du Christ, du « verus verus Israël » légitimé, après des siècles, par l’Église, je n’en tiens pas moins, dur comme fer, au curé de la paroisse.)

Mon curé, je peux le comprendre : par ces temps de pénurie des vocations, il doit courir d’une paroisse à l’autre pour pourvoir aux services spirituels de tout un canton.

Mais non, ce n’est pas la véritable raison. Mon curé, jeune prêtre frais émoulu du séminaire, fort docte au demeurant, redoutable dialecticien, préfère « l’Église de la vie », non « l’Église self-service », selon ses termes.[access capability= »lire_inedits »]

Du coup, on a tiré de sa retraite le vieux curé, plus que nonagénaire, qui s’est acquitté de son sacerdoce avec une bonne volonté digne d’éloges.

Non que mon pote fût particulièrement dévot, et même, je me souviens de tirades fort peu chrétiennes dans sa bouche. Mais baptisé il fut, baptisé donc, il mourut. Ce que le sage prêtre eut l’ingéniosité d’avancer pour se tirer d’un éloge funèbre un peu compliqué (ce qui me mit en mémoire la ritournelle de plus d’un rabbin, maintes fois entendue : « Je n’ai pas connu le défunt, mais, à en juger par la foule qui l’entoure pour son dernier voyage, c’était un homme de bien… » Ça ne mange pas de pain, et ça fait toujours plaisir aux survivants.)

La foule qui accompagnait mon pote, famille, amis, habitants du village, elle aussi, avait besoin de ce rite immémorial. Certains signes de croix ne trompent pas. On naît, on est baptisé, on fait sa communion (le cas échéant), on se marie (de moins en moins souvent) et on meurt dans l’église de son coin. Qu’on appelle cela « christianisme sociologique » ou non, il tient encore au corps de la France.

Pour ma part, outre l’hommage rendu à un ami, j’aime beaucoup les célébrations d’église. Rien de pervers là-dedans, pour peu que l’Église sache me renvoyer l’écho des siècles de beauté qu’elle a su dispenser. Oui, je l’avoue, ses ors et ses pompes me plaisent.

Patatras ! La nouvelle liturgie est un tue-l’amour théologique, esthétique, émotionnel. Ainsi, depuis que le curé sert la messe face aux fidèles, les nouveaux autels sont d’une laideur effarante : le plus souvent, du teck-torturé-biscornu-moderne-kitsch-accueillant-non-clivant… Du Le Corbusier mal dégluti. Du vintage années 1970, même pas digne d’une sous-FIAC ecclésiastique.

Quant à l’office… Voix aigrelettes de chaisières essoufflées, textes anémiques en français sur des airs de colonies de vacances et, pis, le massacre du « Notre Père ». Passe encore pour le tutoiement… Mais pourquoi, diable (pardon !), avoir changé le « vienne » en « arrive », le « pain quotidien » en « pain de ce jour » ? Et être « soumis à la tentation » est-il plus hype que « succomber à la tentation » ?

Le coup de grâce (si j’ose dire) : le chant Ce n’est n’est qu’un au-revoir, mon frère, entonné au moment du départ de la bière vers le cimetière. Soudain, je me suis revu, en culottes courtes, foulard au cou, chapeau de brousse sur le crâne, dans un lointain jamboree scout où nous bramions cet hymne, les larmes aux yeux.

La tradition catholique a-t-elle produit tant de chefs-d’œuvre pour voir son répertoire réduit à ces mômeries ? Décidément, à force de vouloir rattraper son siècle, l’Église a liquidé ceux, glorieux, de son histoire.

Et encore, je n’évoque pas ici la querelle lilliputienne des cloches qui a agité, cet été, notre village. Une nouvelle arrivante, se disant incommodée par leur sonnerie matinale, a réussi à les faire taire, avec l’agrément de notre nouveau curé (« Les cloches sont faites pour rassembler, non pour diviser », s’est-il dédouané benoîtement en abandonnant la décision au maire). Nous n’avons dû qu’à un début de jacquerie de la population, athées et mécréants en tête, le rétablissement de nos chères cloches.

Le marketing new age, pop voire hip-hop, convivial, et l’éloge insatiable du « partage » ne sauveront pas l’Église. En l’occurrence, c’est comme au football : pour gagner, pour ne pas être relégué dans une division inférieure, il faut s’en tenir aux fondamentaux.[/access]

*Photo : Bourguiboeuf.

Depardieu en Cyrano ? À vue de nez, ça m’étonnerait

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depardieu kaplan cyrano

depardieu kaplan cyrano

Le problème, avec les références littéraires, c’est qu’elles sont à manier avec précaution, comme la nitroglycérine ou les statistiques données par les économistes libéraux. Notre ami Kaplan, empressé à défendre Gérard Depardieu et son comportement minable (pour une fois que Jean-Marc Ayrault avait un mot juste) veut en trouver l’antithèse dans Cyrano de Bergerac. Gérard Depardieu, à l’époque où il était encore un peu lui- a en effet incarné dans un film potable de Rappeneau, un Cyrano de Bergerac tel que l’imaginaire national l’aime. Héroïque, épris de liberté et de panache, en un mot français.

Le succès phénoménal de la pièce d’Edmond Rostand a donné à ce personnage qui a réellement existé au XVIIème siècle une dimension profondément politique. Seulement, ce n’est pas tout a fait celle que Kaplan cherche à lui donner ; c’est même un contresens que seule explique la hâte de sa récupération pour montrer à quel point un exilé fiscal c’est beau, c’est un symbole de la liberté face à des envieux pétris de ressentiment,  à des assistés économiquement faibles, à de minables acteurs qui ne lui arrivent pas à la cheville.

Le problème, c’est que Cyrano de Bergerac est avant tout une pièce patriotique. Sa première représentation date de la fin du XIXème siècle. Le succès est immense parce que la France est en proie au doute, et même un peu plus que ça. Elle se remet à peine du traumatisme de 1870, de la perte de l’Alsace-Lorraine, de la Commune et des difficultés de la République à s’installer définitivement. Cyrano devient donc un symbole, et certainement pas celui d’une liberté qui s’affranchirait des frontières, surtout pour des raisons telles que l’abus de pognon qui comme celui d’alcool, nuit à la santé.

Cyrano de Bergerac, pour Rostand, c’est la France contre l’Allemagne (tiens, tiens), c’est la capacité de transcender la disgrâce par le verbe, (la fameuse scène du balcon avec Roxane), c’est encore la prise en compte du plus faible (sauver des soldats affamés à Arras contre toute logique stratégique), c’est aussi savoir que l’on peut avoir raison à un contre cent, et là je retourne la proposition implicite de Kaplan,  ce n’est pas Depardieu qui est à un contre cent, c’est ceux qui pensent que le partage et la solidarité valent mieux que l’égoïsme, même théorisé par la romancière à thèse la plus lourdingue du XXème siècle, Ayn Rand.

Mais ce n’est pas tout, si l’on décide de s’intéresser au Cyrano ayant réellement existé, nous allons sombrer dans le cauchemar pour n’importe quel libéral : Cyrano de Bergerac est en effet, parmi tant d’autres choses, l’auteur d’une utopie en deux parties racontant un Voyage dans les états et empires de la lune puis du soleil.  Considéré comme le premier roman de science-fiction, d’une poésie merveilleuse, ce texte révèle la véritable personnalité de l’auteur, ses aspirations profondes. Pour aller vite, il est bisexuel, écologiste, et rêve d’une société où l’individu émancipé peut choisir le genre qui lui convient  tout au cours de sa vie. Un vrai bobo, Cyrano.

Mais il y a mieux : dans ce livre, Cyrano met en avant les valeurs exactement inverses à celles de Kaplan et à sa nouvelle idole. Cyrano prône les allocations familiales : « Quand une famille a plus d’enfant qu’elle n’en peux nourrir, la République les entretient ».  Comme Rosa Luxembourg ou les trotskistes, il prône la révolution permanente  et le conseillisme: « Chaque semaine le roi tient les Etats. S’il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il est dépossédé et l’on procède à une nouvelle élection ».

Mais surtout, coup de grâce pour notre ami Kaplan, Cyrano aime la liberté mais il sait qu’elle ne peut s’exercer que dans l’égalité :  « La première loi […] pour la manutention de la République, c’est l’égalité »

Alors voilà, il ne s’agit pas seulement, cher  Georges, d’une image d’Epinal employée à contresens, mais tout simplement une conception différente, opposée de ce que recouvre le mot liberté. L’idée que la force de Cyrano, sa merveilleuse désinvolture, son courage lui confèrent plus de responsabilités et de devoirs vis-à-vis des autres que de droits.

Son individualisme n’est pas celui du trouillard poujadiste qui craint pour son bas de laine, c’est celui, aristocratique et libertaire, chevaleresque, de l’homme d’honneur qui se doit à lui-même.

Et aux autres.

*Photo : Luca Ciriani.

Dr Schnock ausculte les Trente Glorieuses

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schnock pere noel

schnock pere noel

Sous la plume de Jérôme Leroy, d’Arnaud Le Guern et de votre serviteur, nous avons déjà écrit tout le bien que nous pensons de Schnock, « la revue des Vieux de 27 à 87 ans ». Heureusement, pas besoin d’avoir atteint cet âge canonique  pour apprécier les numéros sur Jean-Pierre Marielle, Amanda Lear, Jean Yanne et Daniel Prévost. De la bande du « Petit Rapporteur » à l’équipe du Splendid, il n’y a d’ailleurs qu’un pas que Schnock franchit allègrement avec ce cinquième opus consacré aux trente ans du Père Noël est une ordure ![access capability= »lire_inedits »] Grâce  aux investigations poussées de nos amis schnockards, vous pourrez briller dans les dîners mondains après avoir potassé l’origine des gloubitchous et de la cultissime réplique du pharmacien Jacques François devant sa blouse blanche maculée de kloug : « C’est de la merde ? ».

Entre une enquête nostalgique sur les dames pipi, une interview de l’éternel second rôle maigrichon Michel Crémadès, un beau portrait du regretté Maurice Ronet et un dossier poussé sur les Jeunes Giscardiens (si, si, ils ont existé, entre le néolithique et aujourd’hui), c’est  toute une certaine France des Trente Glorieuses qui revit. Vous savez, l’époque bénie des Dieux  par Jérôme Leroy, où les communistes et les gaullistes faisaient semblant de s’étriper pour mieux conforter le compromis  social et moral issu de l’après-guerre.

Les comédiens du Splendid ont incarné la génération qui a eu vingt ans entre Mai-68 et mai 81, une ère « décontractée du gland », comme le disait Patrick Dewaere dans Les Valseuses. Avec le plein-emploi, l’illusion lyrique du progrès pensait avoir de beaux jours devant elle, la gauche promise à une opposition  perpétuelle se payait même le luxe de critiquer un capitalisme national  qu’elle ne songe même plus à ressusciter  en ces temps de mondialisation heureuse. Et si on s’exclamait avec Jean- Marie Poiré, le réalisateur du Père Noël : « Je suis pour la France de Louis VI le Gros » ? Ne soyons passchnock, voyons ![/access]

Schnock n°5, « 30 ans toujours une ordure ! Le Père Noël » (La Tengo Editions)

Cinquante nuances de plaisir

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theodeme godard aucourt

theodeme godard aucourt

On savait l’Amérique au bord de la crise de nerfs. Grand pays infantile où le moindre téton turgescent dévoilé à la télévision provoque l’hystérie des mères de famille. À observer leurs mœurs rétrogrades, on est partagé entre le sourire et l’accablement. Puis, âme charitable, on les plaint de vivre dans cette schizophrénie perpétuelle, cette affreuse confusion mentale faite de puritanisme et d’exhibitionnisme. Pays à la fois de la fesse triste et de l’industrie pornographique florissante, l’Amérique ne sait plus à quel sein se vouer. La sortie planétaire  de Cinquante nuances de Gris, le roman de EL James en est une pathétique illustration. Que retrouve-t-on dans cette œuvre censée raviver la sexualité des femmes mariées ? Un anti-manuel du petit bricoleur érotique, cravache, gode, menottes et fessée à l’usage des épouses en manque d’orgasmes. L’Amérique ne nous déçoit jamais dans sa représentation grotesque et attardée des rapports intimes, du plaisir, de la place des femmes et de son inévitable apologie de la société marchande. C’est aussi réactionnaire que risible. Ne parlons même pas ici du style, négation totale de l’acte littéraire, simplification à outrance du discours et de la pensée, nous assistons à la naissance du « junk-book ». Alors, par souci d’information et d’émancipation, nous aimerions enlever la camisole de force qui drape l’honneur d’une Amérique aussi peu experte sur les choses de l’amour. Il serait bon que les américains (re)découvrent les vertus de l’irrévérence, de la transgression, du raffinement et tout simplement de la liberté. Pour les éclairer sur les tourments et les délices de la chair, nous leur conseillons vivement la lecture d’un court roman libertin paru en 1745 et republié cet automne par la collection de poche des éditions de la Table Ronde, La Petite Vermillon.

Thémidore ou Mon histoire & celle de ma maîtresse est l’œuvre d’un certain Godard d’Aucourt né à Langres en 1716 qui fut fermier général, puis receveur général des finances à Alençon. Guy de Maupassant qualifia ce roman de chef d’œuvre, il écrira même que Thémidore est « un vrai miroir enfin de la débauche spirituelle, élégante, bien née et bien portée de cette fin de siècle amoureuse ». EL James peut remballer sa quincaillerie et son fatras idéologiques. Godard d’Aucourt place le plaisir au pinacle. Chez lui, les femmes ne sont pas des instruments dociles mais de véritables dévotes de l’amour physique. Les honnêtes hommes qui ont le cœur noble reconnaissent en elles des âmes pures, les seules capables de déclencher les abandons sincères et les jouissances extrêmes. Godard d’Aucourt vous évitera les descriptions anatomiques, absurdes et indélicates, de l’acte en lui-même, le garçon a des lettres et un style « grand siècle », tournures suaves où la profondeur des sentiments et des opinions crépitent sur plus de cent cinquante pages. Le charme de d’Aucourt réside dans son art de la périphrase, il effleure, il contourne, il suggère sans jamais se perdre dans la banalité friponne. C’est un exploit littéraire que de retenir son souffle sans faire suffoquer le lecteur.

Au contraire, on suit avec passion les aventures de Thémidore, un  jeune conseiller au Parlement qui s’éprend de Rozette, une adorable libertine. Son père qui désapprouve cette chamade, fait enfermer la belle au couvent de Sainte-Pélagie, se met alors en place un roman d’espionnage pour la faire libérer. Quiproquos, déguisements, mensonges, conquêtes à la hussarde, Thémidore use de toutes les malices pour arriver à ses fins. C’est joliment écrit, habilement emmené et sur le fond, féroce de lucidité sur les mœurs de l’époque. Les ecclésiastiques ne sont pas épargnés à l’image de M. le Doux, confesseur ordinaire du père de Thémidore : « il tire beaucoup d’argent de mon père pour les pauvres, entre lesquels je crois qu’il se met au premier rang, et pour plus d’une part ». Superbe démonstration d’équilibre et de persiflage. La noblesse en prend également pour son grade à propos d’une intrusion chez l’habitant en pleine nuit : « c’est la première fois qu’une visite de gens de robe ait apporté de l’argent dans un logis ». Godard d’Aucourt n’a pas son pareil pour railler les puissants et surtout insuffler la passion amoureuse : « De la morale au plaisir, il n’est souvent qu’un pas » ou « Pourquoi la nature a-t-elle borné nos forces, et étendu si loin nos désirs ? ». Quant au portrait de sa tendre amie : « Prude par accès, tendre par caractère, dans un moment son caprice vous désespère ; dans un autre sa passion vous enivre des idées les plus délicieuses », comment ne pas tomber sous le charme ? Vous comprendrez que l’on préfère la compagnie de Rozette sous Louis XV à celle d’une héroïne américaine formatée sous Obama.

Thémidore ou Mon histoire & celle de ma maîtresse, Godard d’Aucourt (La petite vermillon)

Mariage gay : la fin de toutes les contradictions existantes

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Au risque de choquer mes confrères mal-pensants, j’applaudis des deux mains la pétition lancée par Harlem Désir en faveur du mariage et de l’adoption pour tous. Puisqu’il n’y a plus ni cause ni peuple, à quoi bon faire semblant ? À la différence de son frère ennemi Cambadélis, le Premier Secrétaire du PS n’a plus rien à prouver pour se tailler une parfaite conscience morale de gauche. Comme Jacques Brel dans L’Aventure c’est l’aventure, à qui l’on doit la formule mémorable : « de Marx nous avons surtout retenu la notion de capital », Désir souhaite hâter la chute de la société libérale en accélérant son développement. Du marxisme, le fondateur de SOS Racisme a surtout retenu la fin de toutes les contradictions existantes, tel un Badiou détournant le message de Saint Paul à des fins totalitaires.

Ainsi, bientôt,  il n’y aura plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. Nous serons tous des transgenres cosmopolites au vote universel. Lorsque le mot race aura été supprimé de la Constitution, la Procréation médicalement assistée ajoutée aux droits fondamentaux du citoyen, le bonheur pourra enfin advenir ici-bas.

Mais ne riez pas. Si la Gestation Pour Autrui fait encore débat à gauche, il n’y a guère qu’une petite trentaine de députés réactionnaires encartés au PS pour refuser de voter la PMA , au prétexte qu’on ne badine pas avec le vivant et la parentalité.

En attendant les jours où PMA et GPA assureront l’égalité de tous – vite, un ventre, je veux un enfant ! – vous pouvez vous créer une identité sexuelle transitoire avec les accessoires disponibles sur le marché. Voilà ce qu’avaient imaginé il y a quelques années les scénaristes de la série Le Bureau, adaptation française de The Office, sur Canal + :

J’aperçois votre regard consterné. Oui, c’est fin et ça se mange sans faim. Comme l’innocence perdue d’un enfant sans père, ni mère…

Mon curé chez les Rmistes

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montfermeil eglise banlieues

montfermeil eglise banlieues

Tous les catholiques ne sont pas des sosies des Le Quesnoy, la famille bourgeoise et coincée du film La Vie est un long fleuve tranquille. Et on sait ce que les Évangiles disent des riches, des chameaux, des aiguilles et du royaume des cieux. Pourtant, certains continuent à faire un usage abondant du rassurant cliché qui assimile le (méchant) catho au (méchant) riche.

Ces préjugés bien ancrés font oublier qu’il y aussi des catholiques dans les milieux populaires – y compris dans les banlieues dites « sensibles ». Au demeurant, d’après un sondage IFOP/JDD datant d’avril 2011, les prolétaires sont aussi pratiquants que les bourgeois. Selon cette étude, 10% des cadres et professions libérales se disent catholiques pratiquants, proportion que l’on retrouve chez les employés et qui faiblit à peine chez les ouvriers cathos, dont 8 % se disent cathos pratiquants. Sans surprise, c’est parmi les retraités que le niveau de pratique est le plus élevé (25 %).

Reste à savoir s’il est facile d’être un catho de banlieue, en particulier dans ces villes où l’islam est devenu la première religion. En première ligne, on trouve évidemment les prêtres.[access capability= »lire_inedits »] Le père Thomas Binet, 48 ans, ordonné en 1997, est le curé de Montfermeil depuis 2007. Il est membre de la Fraternité missionnaire pour les villes, qui organise des groupes de prêtres pour prêter main forte aux paroisses de banlieue parisienne. Pour lui, être catholique à Neuilly ou à Montfermeil, ça ne fait pas une grande différence : « Les problèmes que rencontre l’être humain sont les mêmes partout. » Admettons.  Le père Gilles de Raucourt, 51 ans, ordonné en 1997, est, lui, curé de la paroisse Sainte-Claire, dans le 19e arrondissement de Paris, du côté de la porte de Pantin. Il est également membre du mouvement Résurrection de la communauté Aïn Karem et s’occupe depuis quinze ans d’un groupe d’évangélisation à Sarcelles. Installés à un point fixe en ville, des bénévoles discutent religion avec les passants.

Ce groupe sarcellois est « né d’une rencontre, il y a vingt ans, entre le père Gitton, fondateur d’Aïn Karem, et des jeunes à la dérive », raconte le prêtre. Porter le message religieux dans une ville multiculturelle comme Sarcelles, est-ce mission impossible ? « Il est plus facile d’évangéliser à Sarcelles qu’au Quartier latin », répond le père de Raucourt.

On attribue souvent la force politique des mouvements religieux à leur activisme social et à leur capacité de constituer des réseaux d’entraide où on se donne un coup de main pour obtenir un emploi ou un quelconque avantage. Ce n’est pas l’avis du prêtre : « L’intérêt matériel n’est pas la première motivation. Il y a une aspiration plus mystérieuse, plus profonde. » Il observe même que les milieux bourgeois adoptent plus souvent, face à l’Église, une attitude de consommateurs : « Du coup, ils sont plus facilement critiques sur l’Église et ses positions morales. »

Évidemment, il est plus facile de recueillir des dons à Versailles que dans le « 9-3 ». Plus facile aussi d’y recruter des cadres laïcs. Pour permettre une certaine péréquation, les diocèses de Nanterre ou Paris aident les diocèses plus pauvres d’Île-de-France. Le père Binet préfère se situer « dans une autre échelle de valeurs que celle de la rentabilité : peu importe la précarité des moyens, on y gagne en richesse humaine. » Originaire de Vaucresson et issu d’un milieu « très aisé », il était auparavant curé de Garches et, lorsque l’évêque de Saint-Denis a demandé de l’aide, il a répondu présent. Pour « comprendre de l’intérieur ». Ce n’est pas toujours simple. Le catholicisme de banlieue est un catholicisme de pauvres. Et d’émigrés, venus d’anciennes colonies françaises où les chrétiens demeurent majoritaires (Congo, Cameroun, Bénin…). Comment faire prier ensemble des gens d’origines aussi différentes ? Le père Thomas Binet se dit « très soucieux de penser l’Église de façon universelle ».

Mais le sujet sensible, c’est le rapport avec les autres religions, en particulier – mais pas seulement –  avec l’islam. À Montfermeil, le père Binet note que le dialogue interreligieux « fonctionne très bien entre responsables religieux qui veulent que ça fonctionne ». Entre hommes d’Église, on se comprend. Les difficultés surviennent plutôt sur le terrain, où les appartenances communautaires priment sur tout le reste. Quand les chrétiens d’Égypte ou d’Irak sont persécutés, les relations se tendent entre musulmans et orthodoxes. Par ailleurs, le maire Xavier Lemoine (PCD) qui est connu pour tenir un langage de fermeté à l’égard de l’islam militant, est en conflit avec une partie des musulmans de sa ville. Du côté de la porte de Pantin, le père de Raucourt déplore qu’il soit « extrêmement difficile d’avoir un interlocuteur musulman » du fait des divisions de la communauté entre Marocains, Algériens, Africains… et pointe aussi les Loubavitch juifs « qui ne cherchent pas le contact ». Ici ou là, on raconte que des familles chrétiennes sont « travaillées » pour se convertir à l’islam, mais dans l’ensemble les deux « curés de banlieue » ne notent pas de graves problèmes entre communautés. À Sarcelles, les bénévoles qui font de  l’évangélisation de rue n’ont jamais eu de problèmes. En tout cas, les églises de banlieue ont toujours leurs fidèles. Question de foi.[/access]

*Photo : Uolir.

La fin du monde, c’est maintenant

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apocalypse fin monde

apocalypse fin monde

À l’heure où vous lisez cette chronique, nous sommes le vendredi 21 décembre et la fin du monde a eu lieu ou est en cours si on en croit les Mayas. En même temps, les Mayas n’ont même pas été fichus d’inventer la roue, les moules-frites et le marxisme, alors, bon, leurs prévisions, hein…

Mais admettons qu’ils aient raison. Que faire ? comme disait Lénine en 1902 et ma mère devant un rôti resté trop longtemps au four.

Il semble indispensable d’éteindre le gaz. D’abord parce qu’il a terriblement augmenté et qu’il est inutile d’alourdir la facture.

Vous pouvez également annuler vos rendez-vous que vous avez eu tellement de mal à obtenir avec vos dentistes, vos ophtalmos, vos rhumatologues : vous éviterez ainsi leurs dépassements d’honoraires, ils seront bien eus. Quant à vous, rassurez-vous, on oublie vite qu’on a mal aux dents quand les zombies cernent votre maison.

Pensez également à préparer une liste des personnes que vous aimeriez bien éliminer vous-même avant que l’apocalypse ne s’en charge. Vous me  direz, à quoi ça sert, on va tous y passer ? Mais si, je vous assure, survivre de quelques heures aux affreux, aux méchants et aux salauds qui vous ont pourri la vie sera un plaisir incomparable.

Les caissières à temps partiel imposé payées au smic horaire et qui viennent d’être augmentée de 3 centimes par heure pourront ainsi étrangler elles-mêmes le patron, pardon le manager, du magasin avec des rouleaux de tickets de caisse avant de se servir dans les rayons d’épicerie fine et de rapporter de quoi faire enfin une vraie bonne bouffe de Noël dans leur quartier.

N’écoutez surtout pas la télé pendant la fin du monde. Vous risqueriez de tomber sur les mêmes journalistes, un peu plus pâles, qui ne vous informeront pas mais passeront les mêmes images en boucle que vous aurez déjà vues dans les films catastrophes car rien ne ressemble plus à une fin du monde qu’une autre fin du monde. Quand aux éditorialistes économiques, ils vous expliqueront que la fin du monde, c’est la faute aux déficits, que nous avons été trop dépensiers, que les Français n’ont jamais bien compris les nécessité de la rigueur et que si le travail avait été flexibilisé, on n’en serait pas là. Que maintenant, avec les chutes de météorites géantes, ça va favoriser l’évasion fiscale et dissuader les investisseurs. Arnaud Montebourg passera pour dire qu’il n’y a pas de fatalité et qu’il suffit de nationaliser lesdites météorites en attendant de retrouver des repreneurs avant que Jean-Marc Ayrault ne le démente en annonçant qu’il est préférable de demander aux météorites de reconsidérer leur position et d’envisager un plan social où elles s’écraseront équitablement sur les pauvres, les classes moyennes et les riches. François Hollande commencera un discours solennel depuis l’Elysée en annonçant « la fin du monde, c’est maintenant » avant que les programmes ne cessent définitivement.

Donc, vous voyez bien, la télé, oubliez-là.

J’en reviens à l’attaque de zombies.

C’est l’hypothèse la plus probable car une bonne partie de la population est déjà zombifiée.

Si, si.

Peuvent être ainsi classés dans la catégorie des zombies, par exemple, les jeunes qui restent derrière leurs consoles de jeux pendant plus de dix-huit heures d’affilée, (pire qu’un travailleur chinois) ou encore cette partie des pauvres qui approuvent l’exil fiscal de Depardieu parce qu’après tout « il fait ce qu’il veut avec son argent ».

D’après les films que j’ai vus sur la question, les zombies, il faut leur tirer des balles dans la tête pour les stopper ou alors se sauver. Mais comme vous êtes en France, vous n’avez pas forcément d’armes sous la main, ce qui vous évite de tuer vingt six personnes dont vingt mômes en bas âge et que même après ça, on vous explique que légiférer sur les flingues, c’est atteindre à la liberté individuelle.

Donc, il vous reste une solution, vous sauver.

Pour ma part, c’est ce que je ferai. Du côté de Tarnac ou Notre Dame des Landes. Par-là, il y a des chances qu’ils survivent car ça fait un bout de temps qu’ils pensent à la fin du monde capitaliste, (ou plutôt à son suicide) et comment s’auto-organiser sur des bases différentes où la coopération prime sur la compétition.

Comme ça, dans les ruines fumantes de l’ancien monde, j’aurai peut-être enfin la chance de voir se construire une société enfin réellement communiste.

*Photo : Chad Palomino.

Commencer par la fin du monde

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fin du monde

fin du monde

À la question « craignez-vous la fin du monde le 21 décembre ? », j’ai répondu  « oui ». Il fallait que je réponde « oui ». D’abord parce que par une glorieuse pente masochiste, je tiens démesurément à rembourser mon prêt étudiant avant que le ciel se déchire et que le craquement du sol commence son vrombissement. Ensuite, parce que les 13% des sondés qui ont répondu « oui » m’étonnent plus encore que la fin du monde elle-même. Non pas que leur méprise sur le jour et l’heure ait une quelconque importance, mais la signification même de leur crainte recèle des fonds métaphysiques.

De fait, craindre la fin du monde,  alors que le monde lui-même n’est plus qu’une vaste ruine où le chiendent même se refuse à percer, voilà qui est étonnant. S’accrocher à la Terre, ce cul-de-sac, rompue de désillusions, fendue d’impasses, et surtout grosse du vide de son époque, voici qui est surprenant.

L’étonnant est là : continuer de chanter la beauté du monde face contre terre. Accueillir la fleur et son fumier avec. Alors bien sûr, dans le lot, il y a celle qui regrette ses cours de tai-chi. Le véreux spéculateur qui ne se remet pas de la vanité de son flouze, peau de balle désormais ; et le philanthrope, s’écriant volontiers que le monde est beau mais qui, avant l’obscurcissement du ciel, aurait bien abattu les gars du camion poubelle …Ceux-là craignent la fin du monde, certes, mais comme l’heure qui va les déposséder d’eux-mêmes, insidieuse minute minant les certitudes, voleur fameux dans la nuit épaisse. Ils ont réussi, sans nul doute, et c’est pour cela même que la fin leur arrive atroce en plein cœur.

Mais que dire de ceux qui, en revanche, ayant goûté du Sauternes, simplement, et trouvé dans la robe d’or une échancrure par laquelle passe une autre lumière,  ont estimé que c’était assez pour voter « oui » ?  Que penser de ceux qui, blessés par la beauté d’une fleur, ne voulant pas perdre l’éclair de cette rencontre, ont craint la fin ? Enfin l’homme qui, déstabilisé par la course d’un enfant, la couleur qu’après la pluie le ciel jette contre les murs, ou bien l’inflexion de voix d’un passant, a la gorge nouée et veut continuer de vivre ?

Et tout d’un coup, la fin du monde n’est plus une hypothèse qui fleure bon le marronnier, mais cette évidence qui précipite nos conversions. Elle est une imminence non datée, la seule vérité du jour, puisque elle est seule capable de rehausser chaque chose en la cerclant d’un mystère unique. Aussi nous est-il toujours permis d’y aller de notre confortable snobisme, raillant l’obscur illuminé claustré dans son abri antiatomique. Et sans doute n’avons-nous pas tout à fait tort. Mais notre ironie peut nourrir l’erreur contraire, vider le réel de son urgence et de sa pesanteur. L’illuminé se leurre grossièrement, prête au réel un spectaculaire niais, mais son persifleur se préserve de vivre à hauteur de mort, camoufle sa peur en assurance. Gustave Thibon  résume cette dernière posture en une phrase sublime de son et de sens : « Nous voyons poindre l’aurore douteuse et bâtarde d’une civilisation où le souci stérilisant d’échapper à la mort conduira les hommes à l’oubli de la vie ».

Et le sondage, avec tout ce qu’il contient d’incrédulité et de dédain, recouvre sa vocation première. Le mot vient frapper l’oreille et s’enferrer en nous de tout son sens. C’est autre chose, tout d’un coup, que la purée Mousseline, le saucisson ou le thé aux fruits rouges des habituels sondeurs. « Craignez-vous la fin du monde ? » relève d’une mystique autrement plus concrète : « Aimez-vous voir passer les nuages dans le ciel, et si « oui », cela vous déchire-t-il l’âme en deux ? », ou bien encore « Votre parquet retient les pas singuliers de votre mère, de votre sœur, de votre chien, et cela vous atteint au ventre comme un coup de lame ? ».

À la fin du monde,  c’est une vraie partie de chair : les yeux scrutent pour la dernière fois le réel, et pour la première fois peut-être les couleurs leur adviennent dans leur simplicité violente. Voilà que je me surprends à regarder plus longuement l’étrangeté d’une flaque d’eau. L’esthète peut s’émerveiller d’un monochrome sans que cela soit une pose. Les narines se gonflent et l’odeur d’un moteur froid peut nous faire pleurer. Mozart est frappé de vanité, mais il vient habiter les silences autrement. Et que dire de nos mains, rideaux ridés qu’ouvrent sur le monde l’ordure comme la soie, la barre moite d’une rame de métro ou la joue de ma fiancée. Avant de reprendre une hiérarchie que le mépris ne saurait ravir, toutes choses se valent ; mais c’est pour apparaître l’instant d’après, en une aveuglante mesure, à leur juste place.

Vers la fin du Voyage au bout de la nuit, Bardamu discute avec l’abbé Protiste, le curé de la Garenne-Rancy : « il faudra mourir […] plus copieusement qu’un chien et on mettra mille minutes à crever et chaque minute sera neuve, quand même […]. » C’est le problème avec la fin. Les choses se dilatent et commencent, et par leur source nous débordent du dedans, surtout quand il faut crever. Oh ! je voudrais si bien me draper d’indifférence devant la fin du monde, et pourtant, la merveille de ces banalités, le timbre unique d’une voix, l’éclair sombre et fugitif de ton regard, la fraîcheur des mains sur un front brûlant, et même, enfin, l’heure élue où par un dur labeur je suis né; tout cela de me faire trembler devant leur possible fin. Et cette fin vient nous frapper de vanité, certes, mais pourvu que nous commencions quelque chose !

*Photo : PhotoGraham.