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Après le dégel, la débâcle

zinziver victor slpentchouk

« En vérité, tout cela était dans le plus pur style russe : le héros invaincu au champ d’honneur termine finalement sa vie dans un monastère ou bien, en glissant sur un sol plat, il se fracasse le crâne contre un rocher. » Mitia Slezkine, le personnage du Zinziver de Slipentchouk, est à l’image des grands archétypes de la littérature russe, l’égal d’un Mychkine ou du Kovaliov du Nez. Il en est l’égal grotesque, et il le sait. Pour cet obscur poète du fin fond de la Sibérie, vivotant aux crochets de la société cultivée locale, l’aventure commence quand Rozotchka, avec qui il filait le parfait amour bohème, le quitte, comme sont quittés par leurs femmes tous les misérables écrivaillons de la terre persuadés qu’on peut vivre d’eau fraîche et de vers géniaux. Mais que l’on soit sous Alexandre III ou, comme dans ce roman, à la fin de la « perestroïka », c’est un point de vue que ne partage aucune femme. Et Mitia, s’il l’apprend à ses dépens dans ce livre lourd d’un comique à la Falstaff, se révèle surtout comme la figure paroxystique d’une période qui ne l’est pas moins. Pas moins comique et pas moins paroxystique.[access capability= »lire_inedits »] Autour de Mitia se délite un empire de mille ans, celui des tsars, de Lénine et de Staline, tandis que la médiocrité soviétique (que s’apprête à remplacer un spécimen de la plus clinquante médiocrité libérale) devient la scène idéale où déployer cette tragi-comédie provinciale qui se rêve éternellement comme le centre du monde et qu’on appelle la Russie.

Victor Slipentchouk, né en 1941 en URSS, a la morgue d’un Stendhal et le CV d’un London (il fut pêle-mêle marin, ouvrier, technicien dans un zoo, pisciculteur, journaliste, etc…). C’est dire si cet homme aux cents métiers parvient à rendre universelle l’époque de la chute de l’URSS. Son roman ébranle les rouages d’une époque (celle de la perestroïka) aujourd’hui figée dans les livres d’Histoire et, partant, parvient à rendre lisible l’iconostase contemporaine de la politique russe. Ni nostalgique ni satisfait, l’auteur réalise le rêve secret de tout romancier : allégoriser un moment précis.

Grâce à la patience et au travail acharné de l’immense Dimitrijevic, récemment disparu, des éditions de L’Âge d’Homme, et de l’éminent traducteur Gérard Conio, les Français font enfin la connaissance de Mitia Slezkine. Nul doute que ce personnage ne finisse par s’imposer chez nous comme le Frédéric Moreau des années 1990 du bloc de l’Est.[/access]

Zinziver, de Victor Slipentchouk, traduction de Gérard Conio (L’Âge d’Homme), 461 p., 23 euros.

*Photo : locis/ wikipedia russe.

Spiderman est mort !

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spiderman

Nous avons eu de nombreux deuils en cette année 2012 : les disparitions de Chris Marker,  de Félicien Marceau ou de Thierry Roland, entre autres et dans des genres de beauté assez différents. Sans compter d’autres disparitions tout aussi douloureuses : mort de l’idée que les socialistes soient de gauche ou que les super-riches aient encore l’idée d’appartenir à une nation et non à une hyperclasse hors-sol.

Il convient d’y ajouter l’annonce d’une nouvelle perte, et non des moindres. Spiderman ne viendra plus enchanter la triste sexualité de l’ado mâle dans sa peau. Dans le 700ème numéro du comics paru mercredi dernier qui porte son nom, Spiderman perd son ultime combat contre le docteur Octopus, son ennemi de toujours. Spiderman, alias Peter Parker, malheureux en amour, était en activité depuis 1962 et avait toujours vingt ans,  incarnant une manière de Tanguy américain avec un goût suspect pour le travestissement.

Nous l’avions pour notre part découvert à la fois en lisant Strange dans les années 70 et en regardant un dessin animé dont le générique était énervant car à peine quelques notes entendues, il vous restait toute la journée dans la tête : « L’araignée, l’araignée, est un être bien singulier… ». Il nous énervait un peu, à vrai dire, faisant preuve d’une niaiserie sentimentale assez proche de celle du Surfer d’argent. D’ailleurs les garçons qui étaient fans de l’Araignée et du Surfer d’argent étaient plutôt immatures en général. Souvenez-vous, par exemple, que Dans À bout de souffle made in USA, l’excellent remake de Godard par Jim Mc bride, alors que la fille jouée par Valérie Kaprisky lit Faulkner (qui n’est pas un super héros), son amoureux petit truand traqué par la police incarné par Richard Gere, ne lit que le Surfer d’argent et se voit comme une âme pure exilée dans le cosmos : on voit le niveau.

Alors que nous, nous préférions des super héros sérieux comme Iron-Man, un milliardaire de l’armement, probable électeur de Barry Goldwater, un prométhéen qui en avait et qui s’était transformé en surhomme avec une armure high-tech à réacteurs pour casser du Rouge.

On avait aussi une très vive sympathie pour Daredevil, aveugle, avocat pour les pauvres qui malgré son handicap enfilait son collant rouge et se débrouillait mieux que les voyants pour punir les méchants. En plus Daredevil avait une manière de relation amoureuse à la limite du SM avec La Veuve Noire, une espionne soviétique moulée dans une combinaison anthracite qui lui faisait des seins inoubliables, vraiment inoubliables.

Oui, chaque adolescent aimait voir sa faiblesse transformée en force au travers des super héros. Par exemple, moi j’étais très myope et j’avais des relations compliquées avec les filles à gros seins, même communistes, même brunes. Dardevil était donc logiquement  mon super héros d’élection.

C’est pour cela que je ne voudrais pas faire de peine aux fans de Spiderman mais le problème de Peter Parker s’explique de façon très claire : c’est un éjaculateur précoce comme le montre très bien l’adaptation cinématographique par Sam Raimi, où le personnage joué par Tobey Maguire a un mal fou, une fois qu’il a été piqué par l’araignée radioactive, à contrôler la sécrétion blanchâtre de la toile qui lui sort des …poignets, poignets dont on connaît par ailleurs le rôle primordial dans la masturbation. Vous vous étonnerez après que sa vie sentimentale fasse passer celle de Woody Allen pour une promenade de santé donjuanesque.

En même temps, on sait bien ce qui se passe quand on tue un super héros, même aussi défaillant sexuellement que Peter Parker. Les fans hurlent à la trahison. C’est ainsi que Conan Doyle après avoir tué Sherlock Holmes dans Le dernier problème fut obligé de le ressusciter, la colère des accros du détective étant allée, pour certains d’entre eux, jusqu’à envoyer des lettres de menaces. Et pourtant, il en avait assez de son encombrant héros cryptohomo et cocaïnomane.

Que tous les garçons à la sexualité inquiète se rassurent. L’Araignée va revenir, un jour ou l’autre.

Toujours aussi nul avec les filles.

Français qui chôment, joueurs qui grattent

Ils ont fait péter la banque en 2012, feront-ils mieux en 2013 ?

La Française des Jeux, célèbre organisme de charité, a réalisé un chiffre d’affaires record cette année : 12,1 milliards d’euros, un milliard par mois. Outre qu’elle en  a redistribué  une partie aux différents perdants, le grand gagnant a été l’Etat français avec un gros lot de trois milliards, chers amis joueurs.

Ne jetons pas la pierre à ces millions de crédules, il m’arrive aussi parfois de faire un loto et de perdre immanquablement. La présence dans l’année écoulée de trois vendredis treize, d’un 12/12/12, des JO de Londres et d’une fin du monde ne suffisent pas à expliquer cet engouement, d’autant que les attrape-couillons se multiplient, grattage et cochage sont les deux mamelles de la farce…

Vous êtes de plus en plus pauvres et vous croyez au Père Noël de la FDJ ? Vous avez raison, nul besoin pour le gouvernement d’augmenter ou de créer de nouveaux impôts. Il lui suffit d’encourager l’esprit ludique et l’appât du gain sans effort : allez, chers gouvernants, encore un effort, imaginez des paris sur le nombre de chômeurs, l’espérance de vie, la hausse du smic, la baisse des cotisations patronales, la cote de popularité des ministres, le tour de taille de Gérard Depardieu de retour de Belgique, les dividendes des actionnaires d’Arcelor Mittal, ou le nombre de parieurs déçus qui jurent que jamais plus…

 

Commencez l’année avec Martine Carol et Paul Meurisse

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caroline cherie carne

Pendant la trêve des confiseurs, le cinéma français a quitté les pages « Culture » de nos quotidiens pour se réfugier à la rubrique « Fiscalité ». Cet exil comico-tragique traduit nos fêlures identitaires. Peu à peu, jour après jour, notre art de vivre à la française, cette exception culturelle qui nous faisait bomber le torse lors des réunions internationales n’est plus qu’une vieille pelisse usée jusqu’à la corde, même notre fameux « vivre ensemble » a du plomb dans l’aile. La mondialisation nous a gobés tout cru. Haché menu, segmenté, étiqueté, communautarisé, le français erre dans une société hyper-marchande sans but ni espoir. Il ne croit plus en rien, il n’a plus le temps, trop occupé à survivre. « Le ciel redevenait sauvage, le béton bouffait l’paysage » comme le chantait Serge Reggiani. Les hommes politiques ont beau gesticuler, les experts nous alarmer, les patrons nous accabler, l’Europe nous désoler, le quidam se fout de ce grand cirque médiatique. Il s’est mué en petit individualiste, en petite frappe qui protégera (coûte que coûte) sa famille, son clan, son écran plat et advienne que pourra.

Lino Ventura dans L’Aventure, c’est l’Aventure faisait déjà ce constat accablant et prémonitoire en 1972 : « Le Capital, c’est foutu, la société de consommation, c’est foutu, les voitures, c’est foutu, la Vème, c’est foutu… ». Au moins, il y a quarante ans, on s’amusait de nos contradictions et de nos peurs. Le rire avait une vertu essentielle : dégoupiller nos frustrations. Ces derniers jours, le cinéma s’est résumé à un lexique du rentier en goguette. Les mots « dialogue », « scénario », « jeu » ont été remplacés par « gestion », « patrimoine », « succession » et même l’incongru « passeport » a joué les vedettes américaines. C’est bientôt Noël alors tentons de résister à cette sinistre blague belge. Pour cela, les films des années 50/60 sont un excellent baume au cœur, ils apaisent, ils cajolent et surtout, ils aèrent l’esprit. Ils sont, en effet, aussi légers que la plume des hussards, élégants que Kiki Caron à la piscine Deligny, sensuels que Geneviève Page tournant pour Luis Buñuel, potelés qu’une Renault Dauphine et académiques qu’un édito de François Mauriac. Ils sont un extrait d’insouciance, un parfum de bonheur perdu. Ne cherchez pas en eux le germe de la provocation, ils sont politiquement corrects et pourtant, sous leur apparente innocuité, ils sont redoutablement addictifs. J’ai choisi deux acteurs vintage pour illustrer cet étrange phénomène d’attraction. À ’approche des fêtes, Martine Carol et Paul Meurisse ressuscitent en DVD*. Les cinéphiles sont aux anges !

Martine n’était pas seulement la plus belle poitrine de cinéma d’après-guerre mais l’actrice du désamour. Contrairement à ce qu’on a trop souvent dit et écrit sur elle, son corps de rêve ne l’empêchait pas d’émouvoir; bien au contraire, c’est parce qu’elle était atrocement belle et désirable que son visage portait en lui, la tragédie des êtres seuls, inconsolables et inadaptés au monde. Grâce à la série des Caroline Chérie, Martine Carol a connu une gloire éphémère puisqu’elle disparaîtra en 1967 à seulement 47 ans. Elle ouvrit la voie à BB, rencontra Pierrot le fou, subjugua John Ringling, le propriétaire du cirque Barnum ou René Coty. Elle fut, en somme, notre plus belle ambassadrice de charme.

En matière de charme, Paul Meurisse n’était pas en reste non plus. Succulente scansion, maintien aristocratique, œil frisant, qu’il soit chef de réseau dans L’Armée des ombres ou Commandant Théobald Dromard dans la série des Monocle, au théâtre français ou dans les cabarets de la rue Arsène Houssaye du temps de la môme Piaf, Meurisse était partout où il se trouvait : un prince. On aimerait qu’à la ville, certains acteurs d’aujourd’hui s’expriment ainsi : « Il se peut que mon allure ait quelque chose de légèrement démonstratif, très français » ou « Je compose pour les mélomanes pas pour les juke-boxes ».

Coffret DVD Caroline Chérie – La trilogie – Réalisateurs : Richard Pottier & Jean Devaivre – Studio Gaumont

DVD Du mouron pour les petits oiseaux – Marcel Carné – Studio Gaumont

 

Pas de réchauffement climatique ?

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climat pollution industrie

« Qu’il n’y a pas de réchauffement climatique » pourrait être le titre d’une des antiennes les plus chères aux néo-réacs. Toute personne s’inquiétant de la montée des eaux, de la disparition des glaciers, des gros bouts de banquise qui se font la malle, des pics de pollution, des tempêtes tropicales toujours plus fréquentes, toujours plus violentes, de la perspective prochaine de guerres de l’eau, est traitée de « réchauffiste ».
Les réchauffistes, par une mystérieuse alchimie idéologique, sont très vite assimilés aux partisans du mariage pour tous, de la régularisation des sans-papiers, de l’appropriation collective des moyens de productions, du goulag, voire aux antisémites complotistes comme le laisserait entendre le titre de la dernière brève de l’ami Marc.

Que les plus grandes nations du monde aient jugé bon de se réunir pour parler de ce problème ne change semble-t-il rien à la donne. Des dizaines, que dis-je des centaines de dirigeants sont tous des imbéciles manipulés par des incompétents malintentionnés du GIEC. Et les scientifiques qui s’opposent à cette thèse du réchauffement sont bien évidemment des dissidents persécutés par la bien-pensance, et les pays qui claquent la porte d’une conférence internationale pour des raisons tactiques de géopolitique régionale, sont des avant-gardes éclairées qui ont compris avant tous ces écolos bêtas que forcément tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que notre mode de développement hérité de la révolution industrielle ne pose pas le moindre problème.

Toujours plus de centrales nucléaires dont on sait que les déchets sont de plus en plus encombrants, toujours plus d’utilisation des énergies fossiles même si elles sont polluantes, même si elles s’épuisent….
De toute façon, s’il n’y a plus de pétrole, il y aura du gaz de schiste. Et ceux qui s’opposent à cette énergie dont on estime qu’elle durera moins d’un siècle sont d’affreux rétrogrades. Une subtile campagne de presse nous explique déjà, après le rapport Gallois, que les USA, par exemple, qui ne sont pas signataires de Kyoto car eux sont intelligents, vont bientôt être indépendants du pétrole saoudien grâce à ce fameux gaz de schiste. Alors pourquoi pas nous, hein, on vous le demande ? C’est très polluant ? Et alors ? La réponse est simple, laissons faire le marché ! Son génie intrinsèque, sa mystérieuse main invisible, ses belles harmonies spontanées, sa grandeur prométhéenne nous permettront de trouver des méthodes nouvelles pour l’exploiter. Et quand il n’y aura plus de gaz de schiste ? Eh bien, on trouvera autre chose. Comme dans ce roman de Romain Gary, Charge d’âmes, où l’écrivain imagine en 1977, en plein choc pétrolier, que l’âme des morts devient un extraordinaire carburant de substitution. Mais de grâce, encore une fois, laissons faire, laissons passer !

Bon, si on arrêtait de se mentir ? Les adversaires de la thèse du réchauffement climatique sont avant tout ceux, idéologiquement, qui ont intérêt à ce que perdure le capitalisme et le mode de production qu’il suppose. Une exploitation infinie d’une planète finie et un court-termisme à la fois terrifiant et stupéfiant. Terrifiant par l’égoïsme prédateur qu’il sous-entend et stupéfiant car ce sont les mêmes qui culpabilisent le moindre assuré social en lui parlant de la dette qu’il va laisser à ses enfants qui veulent ignorer absolument l’environnement qu’ils vont lui laisser, à ce môme.

Et ce, en continuant à se comporter avec la nature aujourd’hui comme ils le faisaient hier : en la traitant comme une force hostile qu’il s’agit de dominer pour assurer la survie de l’humanité et non comme l’organisme exténué qu’elle est. Je ne sais pas si le réchauffement climatique est réel ou pas, s’il est dû à l’activité humaine ou pas. Néanmoins, j’ai le droit d’être troublé quand les services secrets des USA, ce pays archétype de l’optimisme marchand, publient un rapport il y a quelque jours sur le monde en 2030 en indiquant qu’il faudra prendre un compte « les sécheresses consécutives au réchauffement climatique ». Réchauffement climatique, qui évidemment, n’existe pas…

Alors, comme cela arrive souvent, c’est chez Marx, qui a vanté la force révolutionnaire du premier capitalisme mais qui sait aussi penser la contradiction, que les limites de ce rapport de l’homme à la nature sont pensées avec une précision prophétique : « L’homme vit de la nature signifie : la nature est son corps avec lequel il doit maintenir un processus constant pour ne pas mourir. Dire que la vie physique et intellectuelle de l’homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est indissolublement liée avec elle-même, car l’homme est une partie de la nature.»

Une partie de la nature, donc. Pas son propriétaire, et encore moins son bourreau avide.

*Photo : drurydrama (Len Radin).

Orwell, connais pas !

orwell le monde

Une carte est souvent moins intéressante par ce qu’elle montre que par ce qu’elle cache et, sur une mappemonde ancienne, le curieux négligera les côtes aux contours précis pour scruter le rose tendre des terres inconnues ou le bleu vide de l’océan, là où devraient figurer des îles ou des continents. Ce qui happe le regard, ce ne sont pas les pleins, mais les creux et les trous.

Tel est précisément le cas de l’Atlas des utopies, numéro hors-série du Monde qui vient de sortir en librairie, faisant suite à quelques opus mémorables, comme les Atlas des religions, des migrations ou des civilisations. Un Atlas qui, en outre, s’amuse à jouer sur les mots, l’utopie étant étymologiquement le « lieu qui n’est pas ». Sauf que, bien entendu, elle n’est pas que cela. Dès l’origine, en effet, dès le livre de l’humaniste anglais Thomas More qui, en 1516, donne son nom au genre, se dévoile l’oscillation qui en constitue l’essence : le balancement entre rêve et projet, entre l’espoir et le souhait, entre u-topie, le lieu qui n’est pas,  et eu-topie, le pays du bien, la république parfaite. Trois siècles plus tard, le Dictionnaire de l’Académie, qui consacre l’entrée dans la langue française de ce qui est devenu un nom commun, définit l’utopie comme « un plan de gouvernement imaginaire où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun ». Ce qui se cartographie, ce sont donc ces projets imaginaires − lesquels supposent que l’on peut passer du rêve à la réalité et que par ses propres forces, par la technique et par la science, l’homme est en mesure de construire une société parfaite, réunifiée, réconciliée. À cet égard, l’Atlas des utopies offre aux lecteurs un panorama qui, au premier abord, semble presque exhaustif, évoquant aussi bien  les sources de la pensée utopique que les « utopies en marche » des XIXe et XXe siècles, ou les « utopies de demain ». Bref, de quoi alimenter en sujets divertissants les longues soirées d’hiver et les dîners où l’on s’ennuie. Pourtant, le plus intéressant est sans doute ailleurs : dans les trous de la carte. Dans les sujets qui n’ont pas été abordés ou à peine, et qui, au fond, nous en disent plus que les articles des « experts » réunis pour l’occasion.[access capability= »lire_inedits »]

Car ce qui étonne, dans cet Atlas, c’est la place limitée faite aux questions politiques − alors que l’État et la société constituent pourtant l’objet ordinaire du récit ou du projet utopique. Sans doute, comme le soulignait le philosophe Miguel Abensour, existe-t-il, à côté d’utopies « hantées par la recherche de la Constitution parfaite », d’autres utopies qui, « à l’inverse, se déprennent du désir de l’État »[1. M. Abensour, Le Procès des maîtres rêveurs, Arles, Sulliver, 2000, p. 42.] et qui, s’engageant sur des sentiers qui bifurquent, proposent des approches libertaires, éclatées, en rupture avec l’ambition habituelle de construire le paradis terrestre. Cependant, ces dernières ont toujours été très marginales, pratiquement dépourvues de lecteurs et d’impact. L’utopie, fondamentalement, n’est pas un beau rêve portant sur tout et n’importe quoi, ni la mise en forme d’une chimère quelconque, mais bien la projection de l’idée de perfection dans l’ordre politique. C’est d’ailleurs ce qui lui confère une consistance conceptuelle tout en l’inscrivant, comme cet Atlas est supposé le montrer, dans l’espace et le temps, dans l’histoire et dans la géographie.

Or, cette dimension politique semble bien peu présente : un peu comme si l’Atlas des religions avait délibérément évité de parler de Dieu. Le plus gênant, en effet, est la manière dont cet Atlas occulte la dimension foncièrement totalitaire de l’utopie.

Vers la fin des années 1970, en effet, des penseurs à la mode, relayés par la grande presse[2. 2. Cf « L’utopie, c’est le goulag ! », Magazine littéraire, juillet 1978.], ont cru découvrir ce que les grandes contre-utopies − celles de Zamiatine, d’Huxley, voire d’Orwell ou d’Halévy −, dénonçaient avec une violence tragique depuis plus d’un demi-siècle : le fait qu’en prétendant imposer le paradis sur terre, on finit toujours par instaurer l’enfer : qui veut faire l’ange, fait la bête. Si l’utopie se propose d’établir une société parfaite, elle est amenée, par définition, à remodeler dans son ensemble une réalité qui ne l’est pas : et donc, à rééduquer ceux dont elle veut faire des « hommes nouveaux », puis à les contrôler en permanence afin de prévenir toute rechute. Et bien sûr, à éliminer tout (et tous ceux) qui pourrai(en)t faire obstacle à la réalisation accélérée du paradis. Comme l’écrit Boris Cyrulnik dans son article de l’Atlas, « les utopies sont meurtrières, en toute innocence ». Pire : elles le sont en toute (bonne) conscience, convaincues que la sublimité des buts qu’elles se proposent − le bonheur, la vertu, l’égalité et l’émancipation − légitiment toutes les mesures nécessaires, jusqu’aux plus sanguinaires, génocide inclus. La fin justifie les moyens. Pour la plus grande fureur de certains, le catalogue de la grande exposition sur l’utopie organisée en 2000 par la BNF et la New York Public Library n’avait d’ailleurs pas hésité à ranger le nazisme et le stalinisme du côté de l’utopie, à exposer des photos du goulag et du congrès de Nuremberg, ou à rappeler que Mussolini, huit ans à peine avant la marche sur Rome, avait fondé une revue intitulée Utopia.

On comprend pourquoi les initiateurs de l’Atlas des utopies ont préféré se boucher pudiquement les oreilles, et récuser une assimilation qui risquait d’assombrir quelque peu le tableau enchanté qu’ils proposent aux lecteurs. « En pleine crise de croissance et de sens, soulignent-ils ainsi dans l’éditorial qui ouvre l’Atlas, avons-nous perdu notre capacité à rêver collectivement et à nous imaginer ailleurs, autrement, demain ? Ce serait fort triste ». Et d’appeler à la rescousse, pour guérir le malaise, le docteur subtil de la réhabilitation utopique, Miguel Abensour, chargé de donner le ton à l’ensemble dans une introduction où il déclare que l’utopie fut et demeure « une nécessaire technique de réveil ». Le rêve comme technique de réveil ? Seuls des butors, claironne Abensour depuis trente ans, seuls des esprits obtus, des petites têtes, des écoliers en droit, des équarrisseurs de concepts pourraient être assez sots, ignorants et balourds pour ne pas le comprendre. Et pour se laisser piéger par des analogies, des échos, des répétitions, au point d’affirmer que le totalitarisme est utopique, et l’utopie totalitaire. Ce qui est faux, rappelle doctement Abensour, vu que le totalitarisme enferme quand l’utopie émancipe, et que ce qui fait pencher parfois cette dernière du mauvais côté est précisément ce qui, en elle, n’est pas utopique.

Voilà pourquoi votre fille est muette, et voilà comment la méthode Coué permet d’évacuer à bon compte un constat qui risquait effectivement de casser l’ambiance, celle qu’annoncent les éditeurs dans leur éditorial susmentionné : « Heureux les utopistes ! » Car sans ce tour de passe-passe, sans cet oubli volontaire, il aurait fallu ajouter à ce titre optimiste une précision d’importance, et qui l’est est un peu moins : heureux les utopistes, mais malheureuses, en revanche, les innombrables victimes de leurs rêves, passés, présents et à venir. Mais cela aurait été « trop triste ».[/access]

Atlas des utopies, numéro hors-série Le Monde / La Vie, 188 p., 12 euros.

Charlie Hebdo : Charb catéchiste

Charb est une sorte de musulman, nous l’avions écrit il y a quelques mois, et apparemment nous avions raison. Il ne nous appartient pas de savoir s’il a fait sa chahada-bada, c’est-à-dire prononcé les paroles de foi en Allah et son prophète. Pourtant, c’est une évidence que le bonhomme demeure fasciné par ce personnage qui lui a assuré la fortune médiatique depuis les premières caricatures qu’il lui a consacrées. Nous avions encore écrit que 2013 serait l’année sans affaire, annonçant d’étranges réconciliations et ralliements. Il faut croire que nous n’étions pas non plus très loin de la vérité. Que Charb, après avoir emboîté le pas aux Danois en représentant Mahomet cul par dessus tête, ait souhaité de montrer ensuite aux musulmans qu’il n’était pas que le diable sacrilège, c’est fort bon. Mais qu’il se croie obligé d’en rajouter dans le « halal », mot barbare qui doit se traduire en bon français par conformité aux lois, religieuses cela va sans dire, voilà qui le révèle définitivement pour un conformiste, à qui en aurait encore douté.

L’affaire était d’ailleurs si grave que le porte-parole du gouvernement soi-même, mademoiselle Vallaud-Belkacem, s’est cru obligé de féliciter publiquement notre Caran-d’Ache du XXIème siècle pour sa modération. C’est tout juste si on a évité la guerre avec l’Allemagne. On respire. Il ferait beau voir que les bouffons osent dire que le roi est nu. Les pitres d’hier seront les dames-patronnesses de demain, qu’on se le dise : « À partir du moment où ce n’est pas pour ridiculiser Mahomet, nous confie le palinode, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas lire ce livre comme on lit au catéchisme des histoires de la vie de Jésus ». Le XIXème siècle avait ses démonologues contrits, comme Huysmans. Nous aurons les caricaturistes théologiens. Figaro taillait des barbes, Charb les fait pousser. On n’arrête pas le progrès.

Chacun pour soi

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haiti humanitaire etat

« Pour donner 1 euro à la Croix-Rouge française, envoyez HAITI au 80 222 ; pour donner 1 euro Secours Populaire, envoyez HAITI au 80 333 ; pour donner 1 euro au Secours Catholique, envoyez HAITI au 80 444. »

15 janvier 2010, trois jours après le séisme meurtrier qui avait ravagé Haïti, les opérateurs de téléphonie mobile français s’étaient inspirés de l’opération organisée aux États-Unis par mGive et la Croix Rouge (« Text HAITI to 90999 ») qui permettait aux américains de donner $10 avec un simple SMS. Alors que nos opérateurs nationaux lançaient leur propre collecte à raison d’un euro le SMS, mGive annonçait sur son blog avoir déjà franchi le cap des 8,5 millions de dollars de donations.

J’ai envoyé quelques SMS.

Oh, n’allez pas croire que je m’en vante. Au regard de mes revenus de l’époque, ces quelques euros ne représentaient pas grand chose. C’était une petite somme ; une goutte d’eau qui ne tarderait pas à rejoindre le fleuve des dons privés qui se déversait du monde entier sur l’île meurtrie. Si tout le monde faisait comme moi, me disais-je, ce seraient des millions d’euros qui viendraient de France. Je n’ai aucun mérite ; j’ai fait ce qu’il fallait ; assez pour ne pas avoir honte de moi, trop peu pour en éprouver une quelconque fierté. Là n’est donc pas mon propos.

Ce qui m’a marqué ce jour-là, c’est la réaction d’une de mes voisines, nous l’appellerons Caroline, quand je lui ai fait part de l’opération. « Avec les impôts qu’on paye, me dit-elle, c’est à l’État de faire des dons. »

Les bras m’en sont tombés. Il faut que je précise ici que Caroline est réellement une femme formidable, le cœur sur la main, toujours prête à donner un coup de main et à se plier en quatre pour distribuer du bonheur autour d’elle. Caroline a une âme d’enfant ; c’est une épouse aimante, une mère extraordinaire et – ma femme en est témoin – une amie des plus fidèles. C’est vraiment quelqu’un de bien. Mais ce jour-là, à ma grande surprise, elle estimait que le montant des impôts qu’on lui réclamait au titre, notamment, de la solidarité la dégageait de tout devoir moral vis-à-vis des Haïtiens.

Dans les jours qui ont suivit, j’ai tendu l’oreille. Alors que la presse internationale célébrait ce gigantesque mouvement de générosité qui, de Tiger Woods (3 millions à lui seul) à Starbucks, avait permis de collecter des centaines de millions de dollars en quelques jours, il y avait, dans notre presse hexagonale et dans les commentaires que l’on pouvait lire sur internet, une sorte de mépris arrogant teinté de méfiance ; on fustigeait l’hégémonie américaine dans les opérations de secours, on suspectait les ONG de malversations, on accusait les gros donateurs de vouloir se donner bonne conscience.

En fait, on se cherchait une bonne raison pour ne surtout pas donner de sa propre poche : c’est à l’État de s’occuper de solidarité, c’est à l’État de distribuer des dons et, de préférence, en faisant payer ceux qui en ont les moyens, c’est-à-dire les autres. De fait, quelques semaines après le séisme, l’opération française avait permis de collecter un peu plus d’un million d’euros… là où celle de mGive dépassait allègrement les 37 millions de dollars : rapportés au nombre d’habitants, les dons américains se sont révélés cinq fois et demi plus élevés que ceux des français !

Et voilà, au-delà des grands discours et des mots ronflants, le véritable visage de ce que nous appelons solidarité. La triste vérité, c’est qu’à force de collectivisme, nous sommes devenus un peuple profondément égoïste ; un peuple qui a remplacé l’empathie, la générosité et la solidarité véritable par un simulacre sordide de justice sociale qui n’a pas d’autre objet que d’organiser le pillage de ceux qui produisent au profit de ceux qui réclament.

*Photo : Brent Gambrell.

Fin de vie : hâtons-nous lentement !

sicard euthanasie hollande

Le rapport Sicard sur la fin de vie, à peine remis au président de la République, est déjà devenu un abcès de fixation, suscitant d’interminables polémiques autour de thèmes qui n’en constituent pourtant pas le suc : l’euthanasie et le suicide assisté. Qu’y a-t-il donc dans ce fameux rapport, que personne ne semble avoir lu et qui suscite tant d’inquiétudes, par ailleurs légitimes ?

Le préambule de ce texte qui actualise la loi Leonetti se révèle purement statistique. Il nous apprend deux choses essentielles : personne ne souhaite mourir; et si cela devait arriver ce devrait être sans douleur. D’où il ressort que 58% des gens se déclarent favorables au suicide assisté, ce qui a justifié l’engouement du candidat Hollande et la commande dudit rapport au professeur Sicard. Une première partie du texte résume les approches sociétales, à savoir : le vieillissement de la population, les inquiétudes face au cancer, à la maladie d’Alzheimer  et  à la mort sociale de ceux qui deviennent un fardeau pour leurs proches ; les inégalité géographiques etc.

Qu’il nous soit permis d’émettre quelques réserves. Primo, Sicard oublie le jeunisme ambiant et le refus de la finitude même s’il pointe les stratégies d’esquive de la mort à travers l’usage de l’euthanasie. Secundo, le « choix libre et informé depuis 65 ans » qu’il évoque nous fait bien rire car le changement de notre rapport à la médecine dissimule mal le passage du paternalisme au consumérisme. Tertio, Sicard omet d’évoquer la crise économique et ses conséquences sur les politiques de santé publique, bien qu’il souligne avec raison le désordre institutionnel endémique : Etat, sécurité sociale, collectivités et l’absence criante de concertation entre ces différentes strates administratives aboutissent à un regrettable gâchis financier et humain.

Dans un deuxième temps,  il dresse le bilan de la loi Leonetti; et plus particulièrement de sa non-application en dehors des soins palliatifs. En lieu et place des directives anticipées qui ne sont qu’un avis, Sicard appelle de ses vœux la mise en place d’un véritable testament biologique et entend passer d’une suggestion à un impératif. La non-reconnaissance des diplômes de Soins Palliatifs et Douleur entraîne un déficit de vocations. Cette survalorisation de l’acte par rapport au service engendre un déficit de financement pour l’accompagnement non technique aux malades. Sicard fustige également des pratiques d’obstination déraisonnable (le fameux acharnement thérapeutique), particulièrement dans les services d’urgence.  Ajoutons qu’il faudrait revoir les critères d’admissibilité en soins palliatifs. Il arrive encore trop souvent que des sédations terminales soient décidées à l’insu des familles. Sicard déplore par ailleurs le nombre insuffisant d’unités mobiles de soins palliatifs  (un médecin, deux infirmières, un demi-psychologue par exemple) tout en se félicitant de la transversalité de leurs missions.  Il serait pourtant  plus efficace que l’équipe en question s’investisse à plein temps dans les conseils et dans les soins jusqu’au mieux-aller des malades. Les comités d’annonce fonctionnent mal, le patient est laissé au milieu du gué lorsqu’il apprend qu’il ne guérira pas.

Dans un troisième temps, Sicard élargit son enquête à quatre pays : trois qui autorisent à la fois l’euthanasie active et le suicide assisté, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse et enfin l’Oregon (Etats-Unis) où ne se pratique que ce dernier. En l’occurrence, le bilan est très mitigé. Notons qu’en Oregon, 50% des « patients » ne prennent pas le comprimé prescrit pour mourir, sachant que son effet létal diffère en fonction des individus : vous pouvez décéder en un quart d’heure comme en vingt-quatre, voire survivre !

Plus fondamentalement, Sicard rappelle un certain nombre de principes, comme l’interdit fondateur de tuer (dont la mise en cause supposerait un changement de civilisation), le serment d’Hippocrate  (précepte essentiel de la médecine :  primum non nocere : d’abord ne pas nuire). Rappelons que la  parution du best-seller de Claude Guillon et Yves le Bonniec, Suicide mode d’emploi (1982),  allait aboutir cinq ans plus tard à la loi définissant le délit de provocation au suicide. Il y a quelques années, la loi Leonetti se fixait pour but de soulager la douleur en préservant la liberté de soigner contre l’impératif d’en finir. Cette tension souligne les tiraillements du malade entre désespoir et envie de vivre jusqu’au bout.

De leur côté, François  Hollande et sa ministre Marisol Touraine préconisent une forme de suicide assisté à la française, supervisée par un médecin prescripteur et un accompagnateur, qu’encadreraient des associations chapeautées par l’Etat. La question sera débattue en juin 2013. Quant au professeur Sicard, il adopte une position critique et considère l’euthanasie comme impensable. Son rapport est une excellente mise à jour de la loi Leonetti, qui dresse un état des lieux lucide du désastre médical en matière de fin de vie. On peut toutefois lui reprocher de pas écorner les politiques de santé publique et d’ignorer (sciemment ?) les mobiles économiques qui sous-tendent la promotion du suicide assisté.  Pour l’exprimer crûment : mourir c’est faire des économies.

*Photo : Ed Yourdon.

Les électeurs risquent d’imposer des ententes FN-UMP

cohen fn ump lepen

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

ÉL. Arrêtons-nous sur la « question antisémite ». Si on vous lit bien, Le Pen exprime le vieil antisémitisme français qui n’a rien à voir avec l’antisémitisme exterminationniste hitlérien. Mais pour nous être plus familier, est-il plus acceptable ?

J’ai toujours été très frappé par la phrase formidable de Bernanos, qu’aime à citer Finkielkraut : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ». Cet antisémitisme déshonoré par Hitler – qui n’a pas empêché certains de ses adeptes de sauver des juifs – correspond à peu près à celui de Le Pen, rescapé de l’entre-deux-guerres, qui se poursuit et qui, jusqu’à aujourd’hui, reste partagé par une partie de la bourgeoisie et de la grande bourgeoisie françaises. Est-il plus acceptable ? Encore une fois, ce n’est pas notre propos, c’est un antisémitisme d’une autre nature, voilà tout.

ÉL. Reste qu’on vous sent hésitants. Tout en citant des témoignages de l’antisémitisme obsessionnel de Le Pen, vous avancez  qu’il renvoie à la formule de Clermont-Tonnerre : il serait hostile à la nation juive, mais pas aux individus. Ce passage a violemment choqué le directeur de Marianne. 

La formulation est peut-être maladroite ou incomplète. En tout cas, elle ne dit pas : Le Pen est un homme aussi respectable que Clermont-Tonnerre, ni même son héritier. Ce qui est certain, c’est que Le Pen ne cesse de clamer qu’il n’a absolument rien contre les individus, mais tout contre le « lobby » juif. Alors, on sait bien que l’antisémitisme contemporain se camoufle volontiers derrière le « lobby juif ». Mais rapporter sa rhétorique n’est pas l’approuver ou la justifier.[access capability= »lire_inedits »]

ÉL. On a tout de même l’impression, surtout depuis le scandale du « point de détail », que les individus l’indisposent autant que le « lobby », ce qui ne l’a pas empêché de déclarer, en 2002, que les trois journalistes libres de ce pays étaient Éric Zemmour, Serge Moati et… votre servante. Pour ma part, je me demande s’il n’entre pas dans son antisémitisme une part d’envie pour un peuple qui reste un peuple.

C’est plus que de l’envie puisqu’il a pensé s’engager dans l’armée israélienne en 1956, au moment de l’affaire de  Suez. En répertoriant les dérapages antisémites successifs de Le Pen, on a montré qu’ils se plaçaient dans des registres différents. Ce n’est pas un antisémitisme à la Drumont, centré sur l’idée que les juifs détiennent le pouvoir, l’argent, les banques. C’est un corpus très hétérogène sans thématique centrale. La plupart de ses saillies antisémites se situent après l’affaire du « détail », comme s’il voulait se venger de ce « lobby juif » qui, selon lui, l’a empêché de devenir un homme politique respectable.

ÉL. Il se vengerait sur les juifs de ses propres fautes… Un peu comme Raymond Barre dont l’antisémitisme s’est fortement aggravé après son épouvantable lapsus sur les « Français innocents » tués rue Copernic…

Exactement ! Dans le chapitre consacré à l’affaire et intitulé « Le jour où Le Pen est devenu Le Pen », nous reproduisons le verbatim exact de l’émission de RTL au cours de laquelle il a fait sa fameuse sortie. Pendant et après l’émission, il a plusieurs occasions de s’en sortir, mais il ne fait que s’enfoncer. Pourquoi ? Certains avanceront que c’est parce qu’il est un antisémite invétéré, qu’il a été incapable de reculer ; d’autres diront que ce Breton têtu ne veut jamais plier quelles que soient les circonstances. Il peut y avoir un peu des deux…

ÉL. Quoi qu’il en soit, quand Le Pen remet en cause la centralité de la Shoah, il suscite le scandale et n’est défendu par personne à part quelques vieux crabes négationnistes. Autrement dit, les horreurs qu’il pense ou prétend penser n’ont guère d’influence dans la société. Mais s’il n’y a pas de danger réel, qu’est-ce qui explique encore aujourd’hui le caractère inflammable du sujet, alors même que le fondateur du FN a pris sa retraite et passé le relais à sa fille ?

Je n’ai pas de réponse définitive, mais j’émettrai une hypothèse. Toute une gauche, notamment médiatique, a peu à peu abandonné tout ce qui faisait l’identité de la gauche : l’émancipation sociale, un projet économique vraiment distinct du capitalisme, une critique de la société de consommation et de l’aliénation qu’elle construit. Finalement, son idéologie se réduit aux acquêts antifascistes et antiracistes. Pour cette gauche-là, l’anti-lepénisme moral constitue le noyau dur identitaire. Je le répète, nous ne demandons rien d’autre qu’un examen dépassionné et rationnel de cet antifascisme : a-t-il été raisonnable et efficace ? Ce débat-là semble insupportable à ceux qui se sont forgé une identité politique essentielle autour de l’antilepénisme depuis les années 1980 jusqu’en 2002. Si Michel Field, Éric Naulleau, Franz-Olivier Giesbert et d’autres ont apprécié notre livre, c’est sans doute qu’ils jugent utile d’initier ce débat-là.

ÉL. Tu admettras qu’il est difficile de choquer FOG – à part, peut-être, en prônant l’accroissement de la dette…

En vérité, ils sont plusieurs à regretter d’avoir contribué à la diabolisation, et FOG n’est peut-être pas le dernier, comme il me l’a d’ailleurs confié. Après coup, il s’est trouvé ridicule d’avoir craché sur Le Pen comme il l’a fait quand il était face à lui à la télévision. Dès lors, il a considéré qu’on devait traiter Le Pen comme n’importe quel homme politique. Sur cette question, la classe journalistique française est aujourd’hui coupée en deux : sur une radio, une journaliste s’est scandalisée que notre livre « montre des photos de Le Pen comme si c’était n’importe quel homme politique » ! Une autre partie considère au contraire que, pour pouvoir faire reculer les idées des Le Pen, il faut les traiter normalement. Ce qui est dommage, c’est que la guerre d’anathèmes, la traque des soi-disant « blanchisseurs » d’idées du FN, occulte ce débat.

ÉL. Philippe Muray aimait commenter les propos d’un Serge July affirmant que la disparition de Le Pen serait une « catastrophe » pour la gauche française. Dans cette logique, on dirait bien que le procès en « blanchiment » est le dernier tour de piste des antifascistes professionnels…

La phrase de Serge July est d’autant plus succulente qu’elle a été écrite en pleine bagarre Mégret-Le Pen. Renaud Dély, qui suivait le FN pour Libération, signe alors une série de papiers qui font plutôt la part belle à Mégret, et July le recadre en lui expliquant que Mégret est plus dangereux que Le Pen et qu’il vaut mieux contribuer au maintien de Le Pen à la tête du FN.

ÉL. Dans le jeu, et hors-jeu en même temps. Et vous montrez bien que la diabolisation est une coproduction de Le Pen et de ses ennemis. Mais si Le Pen n’avait pas existé, resterait-il une extrême droite en France ?

Je pense qu’il existerait de toute façon un national-populisme. Les thématiques qui font le succès électoral du FN depuis vingt-cinq ans ne viennent pas de l’habileté de l’extrême droite, mais plutôt de l’abandon par la gauche d’un certain nombre de sujets, de la montée du chômage, de l’incapacité des politiques de droite et de gauche à enrayer la crise, etc.

DB. Je décèle comme une contradiction dans votre livre. Vous décrivez méthodiquement la façon dont  l’insécurité et l’immigration  sont devenues des sujets interdits, en grande partie à cause de Le Pen, mais vous lui reconnaissez néanmoins un rôle de « klaxon » et de signal d’alarme des politiques sur ces questions épineuses. 

C’est en effet un coup de klaxon… qui s’est avéré totalement stérile ! La diabolisation fonctionne à trois niveaux. On diabolise Le Pen, puis on diabolise ses thèmes : même Montebourg s’est fait taxer de « xénophobe » parce qu’il attaquait Mittal ou qu’il défendait le recours à des PME françaises par la région Ile-de-France. Enfin, les médias bien-pensants diabolisent aussi les électeurs frontistes en les traitant de « beaufs ». Cette attitude a formidablement servi Le Pen. On n’en est que partiellement sorti : depuis dix ans, la sécurité a été prise à bras-le-corps par le PS, et une partie de la gauche soutient une régulation de l’immigration. Mais pour certains médias, Le Pen continue à être celui qui a purement et simplement inventé ces problèmes qui n’ont aucune importance.

ÉL. Le FN est-il devenu un parti de gouvernement ?

C’est un curieux paradoxe. En 1986, les programmes du RPR et du FN sont quasi identiques : ils ont d’ailleurs les mêmes rédacteurs, passés d’un camp à l’autre. L’alliance ne pose alors aucun problème politique. Elle n’avait d’ailleurs pas besoin d’être formalisée, un simple report électoral aurait suffi. Cette perspective a été cassée par l’affaire du « détail », donc par Le Pen lui-même, et par les manœuvres de Mitterrand. Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Il y a une force d’attractivité qui pousse à la fusion des deux électorats, comme l’analyse Gaël Brustier. Mais le FN est devenu anti-européen et protectionniste, ce qui complique considérablement les choses au niveau de la compatibilité des programmes.

DB. De la fusion des électorats à l’alliance, il n’y a qu’un pas… Sera-t-il bientôt franchi ?

Je ne vois pas d’accord possible entre les partis. Mais je crois que les élections locales offrent un terrain très propice pour que les états-majors des partis de droite se laissent déborder par leurs électeurs, voire par les élus locaux. Par leur vote, les électeurs risquent d’imposer des ententes locales.

ÉL. Le Pen vous menace d’un procès, Marianne vous a intenté un procès en sorcellerie : en te lançant sur la trace de Le Pen, cherchais-tu à faire scandale ?

Quoi qu’en disent certains, je reste de gauche et je pense que la gauche ne peut pas évoluer sans un regard lucide sur ses errements de ces  trente dernières années. Tout ce qui peut aider à démonter les mythologies qu’elle s’est construites me paraît donc utile, non seulement à la gauche mais à toute la société. Même si cela est pénible pour les auteurs que nous sommes : au moment de la parution de La Face cachée du Monde, nous avions été encore plus stigmatisés ! Et Le Monde a fini par changer…[/access]

Jean-Marie Le Pen, une histoire française, Philippe Cohen et Pierre Péan (Robert Laffont).

*Photo : Droits réservés.

Après le dégel, la débâcle

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zinziver victor slpentchouk

zinziver victor slpentchouk

« En vérité, tout cela était dans le plus pur style russe : le héros invaincu au champ d’honneur termine finalement sa vie dans un monastère ou bien, en glissant sur un sol plat, il se fracasse le crâne contre un rocher. » Mitia Slezkine, le personnage du Zinziver de Slipentchouk, est à l’image des grands archétypes de la littérature russe, l’égal d’un Mychkine ou du Kovaliov du Nez. Il en est l’égal grotesque, et il le sait. Pour cet obscur poète du fin fond de la Sibérie, vivotant aux crochets de la société cultivée locale, l’aventure commence quand Rozotchka, avec qui il filait le parfait amour bohème, le quitte, comme sont quittés par leurs femmes tous les misérables écrivaillons de la terre persuadés qu’on peut vivre d’eau fraîche et de vers géniaux. Mais que l’on soit sous Alexandre III ou, comme dans ce roman, à la fin de la « perestroïka », c’est un point de vue que ne partage aucune femme. Et Mitia, s’il l’apprend à ses dépens dans ce livre lourd d’un comique à la Falstaff, se révèle surtout comme la figure paroxystique d’une période qui ne l’est pas moins. Pas moins comique et pas moins paroxystique.[access capability= »lire_inedits »] Autour de Mitia se délite un empire de mille ans, celui des tsars, de Lénine et de Staline, tandis que la médiocrité soviétique (que s’apprête à remplacer un spécimen de la plus clinquante médiocrité libérale) devient la scène idéale où déployer cette tragi-comédie provinciale qui se rêve éternellement comme le centre du monde et qu’on appelle la Russie.

Victor Slipentchouk, né en 1941 en URSS, a la morgue d’un Stendhal et le CV d’un London (il fut pêle-mêle marin, ouvrier, technicien dans un zoo, pisciculteur, journaliste, etc…). C’est dire si cet homme aux cents métiers parvient à rendre universelle l’époque de la chute de l’URSS. Son roman ébranle les rouages d’une époque (celle de la perestroïka) aujourd’hui figée dans les livres d’Histoire et, partant, parvient à rendre lisible l’iconostase contemporaine de la politique russe. Ni nostalgique ni satisfait, l’auteur réalise le rêve secret de tout romancier : allégoriser un moment précis.

Grâce à la patience et au travail acharné de l’immense Dimitrijevic, récemment disparu, des éditions de L’Âge d’Homme, et de l’éminent traducteur Gérard Conio, les Français font enfin la connaissance de Mitia Slezkine. Nul doute que ce personnage ne finisse par s’imposer chez nous comme le Frédéric Moreau des années 1990 du bloc de l’Est.[/access]

Zinziver, de Victor Slipentchouk, traduction de Gérard Conio (L’Âge d’Homme), 461 p., 23 euros.

*Photo : locis/ wikipedia russe.

Spiderman est mort !

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spiderman

spiderman

Nous avons eu de nombreux deuils en cette année 2012 : les disparitions de Chris Marker,  de Félicien Marceau ou de Thierry Roland, entre autres et dans des genres de beauté assez différents. Sans compter d’autres disparitions tout aussi douloureuses : mort de l’idée que les socialistes soient de gauche ou que les super-riches aient encore l’idée d’appartenir à une nation et non à une hyperclasse hors-sol.

Il convient d’y ajouter l’annonce d’une nouvelle perte, et non des moindres. Spiderman ne viendra plus enchanter la triste sexualité de l’ado mâle dans sa peau. Dans le 700ème numéro du comics paru mercredi dernier qui porte son nom, Spiderman perd son ultime combat contre le docteur Octopus, son ennemi de toujours. Spiderman, alias Peter Parker, malheureux en amour, était en activité depuis 1962 et avait toujours vingt ans,  incarnant une manière de Tanguy américain avec un goût suspect pour le travestissement.

Nous l’avions pour notre part découvert à la fois en lisant Strange dans les années 70 et en regardant un dessin animé dont le générique était énervant car à peine quelques notes entendues, il vous restait toute la journée dans la tête : « L’araignée, l’araignée, est un être bien singulier… ». Il nous énervait un peu, à vrai dire, faisant preuve d’une niaiserie sentimentale assez proche de celle du Surfer d’argent. D’ailleurs les garçons qui étaient fans de l’Araignée et du Surfer d’argent étaient plutôt immatures en général. Souvenez-vous, par exemple, que Dans À bout de souffle made in USA, l’excellent remake de Godard par Jim Mc bride, alors que la fille jouée par Valérie Kaprisky lit Faulkner (qui n’est pas un super héros), son amoureux petit truand traqué par la police incarné par Richard Gere, ne lit que le Surfer d’argent et se voit comme une âme pure exilée dans le cosmos : on voit le niveau.

Alors que nous, nous préférions des super héros sérieux comme Iron-Man, un milliardaire de l’armement, probable électeur de Barry Goldwater, un prométhéen qui en avait et qui s’était transformé en surhomme avec une armure high-tech à réacteurs pour casser du Rouge.

On avait aussi une très vive sympathie pour Daredevil, aveugle, avocat pour les pauvres qui malgré son handicap enfilait son collant rouge et se débrouillait mieux que les voyants pour punir les méchants. En plus Daredevil avait une manière de relation amoureuse à la limite du SM avec La Veuve Noire, une espionne soviétique moulée dans une combinaison anthracite qui lui faisait des seins inoubliables, vraiment inoubliables.

Oui, chaque adolescent aimait voir sa faiblesse transformée en force au travers des super héros. Par exemple, moi j’étais très myope et j’avais des relations compliquées avec les filles à gros seins, même communistes, même brunes. Dardevil était donc logiquement  mon super héros d’élection.

C’est pour cela que je ne voudrais pas faire de peine aux fans de Spiderman mais le problème de Peter Parker s’explique de façon très claire : c’est un éjaculateur précoce comme le montre très bien l’adaptation cinématographique par Sam Raimi, où le personnage joué par Tobey Maguire a un mal fou, une fois qu’il a été piqué par l’araignée radioactive, à contrôler la sécrétion blanchâtre de la toile qui lui sort des …poignets, poignets dont on connaît par ailleurs le rôle primordial dans la masturbation. Vous vous étonnerez après que sa vie sentimentale fasse passer celle de Woody Allen pour une promenade de santé donjuanesque.

En même temps, on sait bien ce qui se passe quand on tue un super héros, même aussi défaillant sexuellement que Peter Parker. Les fans hurlent à la trahison. C’est ainsi que Conan Doyle après avoir tué Sherlock Holmes dans Le dernier problème fut obligé de le ressusciter, la colère des accros du détective étant allée, pour certains d’entre eux, jusqu’à envoyer des lettres de menaces. Et pourtant, il en avait assez de son encombrant héros cryptohomo et cocaïnomane.

Que tous les garçons à la sexualité inquiète se rassurent. L’Araignée va revenir, un jour ou l’autre.

Toujours aussi nul avec les filles.

Français qui chôment, joueurs qui grattent

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Ils ont fait péter la banque en 2012, feront-ils mieux en 2013 ?

La Française des Jeux, célèbre organisme de charité, a réalisé un chiffre d’affaires record cette année : 12,1 milliards d’euros, un milliard par mois. Outre qu’elle en  a redistribué  une partie aux différents perdants, le grand gagnant a été l’Etat français avec un gros lot de trois milliards, chers amis joueurs.

Ne jetons pas la pierre à ces millions de crédules, il m’arrive aussi parfois de faire un loto et de perdre immanquablement. La présence dans l’année écoulée de trois vendredis treize, d’un 12/12/12, des JO de Londres et d’une fin du monde ne suffisent pas à expliquer cet engouement, d’autant que les attrape-couillons se multiplient, grattage et cochage sont les deux mamelles de la farce…

Vous êtes de plus en plus pauvres et vous croyez au Père Noël de la FDJ ? Vous avez raison, nul besoin pour le gouvernement d’augmenter ou de créer de nouveaux impôts. Il lui suffit d’encourager l’esprit ludique et l’appât du gain sans effort : allez, chers gouvernants, encore un effort, imaginez des paris sur le nombre de chômeurs, l’espérance de vie, la hausse du smic, la baisse des cotisations patronales, la cote de popularité des ministres, le tour de taille de Gérard Depardieu de retour de Belgique, les dividendes des actionnaires d’Arcelor Mittal, ou le nombre de parieurs déçus qui jurent que jamais plus…

 

Commencez l’année avec Martine Carol et Paul Meurisse

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caroline cherie carne

caroline cherie carne

Pendant la trêve des confiseurs, le cinéma français a quitté les pages « Culture » de nos quotidiens pour se réfugier à la rubrique « Fiscalité ». Cet exil comico-tragique traduit nos fêlures identitaires. Peu à peu, jour après jour, notre art de vivre à la française, cette exception culturelle qui nous faisait bomber le torse lors des réunions internationales n’est plus qu’une vieille pelisse usée jusqu’à la corde, même notre fameux « vivre ensemble » a du plomb dans l’aile. La mondialisation nous a gobés tout cru. Haché menu, segmenté, étiqueté, communautarisé, le français erre dans une société hyper-marchande sans but ni espoir. Il ne croit plus en rien, il n’a plus le temps, trop occupé à survivre. « Le ciel redevenait sauvage, le béton bouffait l’paysage » comme le chantait Serge Reggiani. Les hommes politiques ont beau gesticuler, les experts nous alarmer, les patrons nous accabler, l’Europe nous désoler, le quidam se fout de ce grand cirque médiatique. Il s’est mué en petit individualiste, en petite frappe qui protégera (coûte que coûte) sa famille, son clan, son écran plat et advienne que pourra.

Lino Ventura dans L’Aventure, c’est l’Aventure faisait déjà ce constat accablant et prémonitoire en 1972 : « Le Capital, c’est foutu, la société de consommation, c’est foutu, les voitures, c’est foutu, la Vème, c’est foutu… ». Au moins, il y a quarante ans, on s’amusait de nos contradictions et de nos peurs. Le rire avait une vertu essentielle : dégoupiller nos frustrations. Ces derniers jours, le cinéma s’est résumé à un lexique du rentier en goguette. Les mots « dialogue », « scénario », « jeu » ont été remplacés par « gestion », « patrimoine », « succession » et même l’incongru « passeport » a joué les vedettes américaines. C’est bientôt Noël alors tentons de résister à cette sinistre blague belge. Pour cela, les films des années 50/60 sont un excellent baume au cœur, ils apaisent, ils cajolent et surtout, ils aèrent l’esprit. Ils sont, en effet, aussi légers que la plume des hussards, élégants que Kiki Caron à la piscine Deligny, sensuels que Geneviève Page tournant pour Luis Buñuel, potelés qu’une Renault Dauphine et académiques qu’un édito de François Mauriac. Ils sont un extrait d’insouciance, un parfum de bonheur perdu. Ne cherchez pas en eux le germe de la provocation, ils sont politiquement corrects et pourtant, sous leur apparente innocuité, ils sont redoutablement addictifs. J’ai choisi deux acteurs vintage pour illustrer cet étrange phénomène d’attraction. À ’approche des fêtes, Martine Carol et Paul Meurisse ressuscitent en DVD*. Les cinéphiles sont aux anges !

Martine n’était pas seulement la plus belle poitrine de cinéma d’après-guerre mais l’actrice du désamour. Contrairement à ce qu’on a trop souvent dit et écrit sur elle, son corps de rêve ne l’empêchait pas d’émouvoir; bien au contraire, c’est parce qu’elle était atrocement belle et désirable que son visage portait en lui, la tragédie des êtres seuls, inconsolables et inadaptés au monde. Grâce à la série des Caroline Chérie, Martine Carol a connu une gloire éphémère puisqu’elle disparaîtra en 1967 à seulement 47 ans. Elle ouvrit la voie à BB, rencontra Pierrot le fou, subjugua John Ringling, le propriétaire du cirque Barnum ou René Coty. Elle fut, en somme, notre plus belle ambassadrice de charme.

En matière de charme, Paul Meurisse n’était pas en reste non plus. Succulente scansion, maintien aristocratique, œil frisant, qu’il soit chef de réseau dans L’Armée des ombres ou Commandant Théobald Dromard dans la série des Monocle, au théâtre français ou dans les cabarets de la rue Arsène Houssaye du temps de la môme Piaf, Meurisse était partout où il se trouvait : un prince. On aimerait qu’à la ville, certains acteurs d’aujourd’hui s’expriment ainsi : « Il se peut que mon allure ait quelque chose de légèrement démonstratif, très français » ou « Je compose pour les mélomanes pas pour les juke-boxes ».

Coffret DVD Caroline Chérie – La trilogie – Réalisateurs : Richard Pottier & Jean Devaivre – Studio Gaumont

DVD Du mouron pour les petits oiseaux – Marcel Carné – Studio Gaumont

 

Pas de réchauffement climatique ?

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climat pollution industrie

climat pollution industrie

« Qu’il n’y a pas de réchauffement climatique » pourrait être le titre d’une des antiennes les plus chères aux néo-réacs. Toute personne s’inquiétant de la montée des eaux, de la disparition des glaciers, des gros bouts de banquise qui se font la malle, des pics de pollution, des tempêtes tropicales toujours plus fréquentes, toujours plus violentes, de la perspective prochaine de guerres de l’eau, est traitée de « réchauffiste ».
Les réchauffistes, par une mystérieuse alchimie idéologique, sont très vite assimilés aux partisans du mariage pour tous, de la régularisation des sans-papiers, de l’appropriation collective des moyens de productions, du goulag, voire aux antisémites complotistes comme le laisserait entendre le titre de la dernière brève de l’ami Marc.

Que les plus grandes nations du monde aient jugé bon de se réunir pour parler de ce problème ne change semble-t-il rien à la donne. Des dizaines, que dis-je des centaines de dirigeants sont tous des imbéciles manipulés par des incompétents malintentionnés du GIEC. Et les scientifiques qui s’opposent à cette thèse du réchauffement sont bien évidemment des dissidents persécutés par la bien-pensance, et les pays qui claquent la porte d’une conférence internationale pour des raisons tactiques de géopolitique régionale, sont des avant-gardes éclairées qui ont compris avant tous ces écolos bêtas que forcément tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que notre mode de développement hérité de la révolution industrielle ne pose pas le moindre problème.

Toujours plus de centrales nucléaires dont on sait que les déchets sont de plus en plus encombrants, toujours plus d’utilisation des énergies fossiles même si elles sont polluantes, même si elles s’épuisent….
De toute façon, s’il n’y a plus de pétrole, il y aura du gaz de schiste. Et ceux qui s’opposent à cette énergie dont on estime qu’elle durera moins d’un siècle sont d’affreux rétrogrades. Une subtile campagne de presse nous explique déjà, après le rapport Gallois, que les USA, par exemple, qui ne sont pas signataires de Kyoto car eux sont intelligents, vont bientôt être indépendants du pétrole saoudien grâce à ce fameux gaz de schiste. Alors pourquoi pas nous, hein, on vous le demande ? C’est très polluant ? Et alors ? La réponse est simple, laissons faire le marché ! Son génie intrinsèque, sa mystérieuse main invisible, ses belles harmonies spontanées, sa grandeur prométhéenne nous permettront de trouver des méthodes nouvelles pour l’exploiter. Et quand il n’y aura plus de gaz de schiste ? Eh bien, on trouvera autre chose. Comme dans ce roman de Romain Gary, Charge d’âmes, où l’écrivain imagine en 1977, en plein choc pétrolier, que l’âme des morts devient un extraordinaire carburant de substitution. Mais de grâce, encore une fois, laissons faire, laissons passer !

Bon, si on arrêtait de se mentir ? Les adversaires de la thèse du réchauffement climatique sont avant tout ceux, idéologiquement, qui ont intérêt à ce que perdure le capitalisme et le mode de production qu’il suppose. Une exploitation infinie d’une planète finie et un court-termisme à la fois terrifiant et stupéfiant. Terrifiant par l’égoïsme prédateur qu’il sous-entend et stupéfiant car ce sont les mêmes qui culpabilisent le moindre assuré social en lui parlant de la dette qu’il va laisser à ses enfants qui veulent ignorer absolument l’environnement qu’ils vont lui laisser, à ce môme.

Et ce, en continuant à se comporter avec la nature aujourd’hui comme ils le faisaient hier : en la traitant comme une force hostile qu’il s’agit de dominer pour assurer la survie de l’humanité et non comme l’organisme exténué qu’elle est. Je ne sais pas si le réchauffement climatique est réel ou pas, s’il est dû à l’activité humaine ou pas. Néanmoins, j’ai le droit d’être troublé quand les services secrets des USA, ce pays archétype de l’optimisme marchand, publient un rapport il y a quelque jours sur le monde en 2030 en indiquant qu’il faudra prendre un compte « les sécheresses consécutives au réchauffement climatique ». Réchauffement climatique, qui évidemment, n’existe pas…

Alors, comme cela arrive souvent, c’est chez Marx, qui a vanté la force révolutionnaire du premier capitalisme mais qui sait aussi penser la contradiction, que les limites de ce rapport de l’homme à la nature sont pensées avec une précision prophétique : « L’homme vit de la nature signifie : la nature est son corps avec lequel il doit maintenir un processus constant pour ne pas mourir. Dire que la vie physique et intellectuelle de l’homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est indissolublement liée avec elle-même, car l’homme est une partie de la nature.»

Une partie de la nature, donc. Pas son propriétaire, et encore moins son bourreau avide.

*Photo : drurydrama (Len Radin).

Orwell, connais pas !

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orwell le monde

orwell le monde

Une carte est souvent moins intéressante par ce qu’elle montre que par ce qu’elle cache et, sur une mappemonde ancienne, le curieux négligera les côtes aux contours précis pour scruter le rose tendre des terres inconnues ou le bleu vide de l’océan, là où devraient figurer des îles ou des continents. Ce qui happe le regard, ce ne sont pas les pleins, mais les creux et les trous.

Tel est précisément le cas de l’Atlas des utopies, numéro hors-série du Monde qui vient de sortir en librairie, faisant suite à quelques opus mémorables, comme les Atlas des religions, des migrations ou des civilisations. Un Atlas qui, en outre, s’amuse à jouer sur les mots, l’utopie étant étymologiquement le « lieu qui n’est pas ». Sauf que, bien entendu, elle n’est pas que cela. Dès l’origine, en effet, dès le livre de l’humaniste anglais Thomas More qui, en 1516, donne son nom au genre, se dévoile l’oscillation qui en constitue l’essence : le balancement entre rêve et projet, entre l’espoir et le souhait, entre u-topie, le lieu qui n’est pas,  et eu-topie, le pays du bien, la république parfaite. Trois siècles plus tard, le Dictionnaire de l’Académie, qui consacre l’entrée dans la langue française de ce qui est devenu un nom commun, définit l’utopie comme « un plan de gouvernement imaginaire où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun ». Ce qui se cartographie, ce sont donc ces projets imaginaires − lesquels supposent que l’on peut passer du rêve à la réalité et que par ses propres forces, par la technique et par la science, l’homme est en mesure de construire une société parfaite, réunifiée, réconciliée. À cet égard, l’Atlas des utopies offre aux lecteurs un panorama qui, au premier abord, semble presque exhaustif, évoquant aussi bien  les sources de la pensée utopique que les « utopies en marche » des XIXe et XXe siècles, ou les « utopies de demain ». Bref, de quoi alimenter en sujets divertissants les longues soirées d’hiver et les dîners où l’on s’ennuie. Pourtant, le plus intéressant est sans doute ailleurs : dans les trous de la carte. Dans les sujets qui n’ont pas été abordés ou à peine, et qui, au fond, nous en disent plus que les articles des « experts » réunis pour l’occasion.[access capability= »lire_inedits »]

Car ce qui étonne, dans cet Atlas, c’est la place limitée faite aux questions politiques − alors que l’État et la société constituent pourtant l’objet ordinaire du récit ou du projet utopique. Sans doute, comme le soulignait le philosophe Miguel Abensour, existe-t-il, à côté d’utopies « hantées par la recherche de la Constitution parfaite », d’autres utopies qui, « à l’inverse, se déprennent du désir de l’État »[1. M. Abensour, Le Procès des maîtres rêveurs, Arles, Sulliver, 2000, p. 42.] et qui, s’engageant sur des sentiers qui bifurquent, proposent des approches libertaires, éclatées, en rupture avec l’ambition habituelle de construire le paradis terrestre. Cependant, ces dernières ont toujours été très marginales, pratiquement dépourvues de lecteurs et d’impact. L’utopie, fondamentalement, n’est pas un beau rêve portant sur tout et n’importe quoi, ni la mise en forme d’une chimère quelconque, mais bien la projection de l’idée de perfection dans l’ordre politique. C’est d’ailleurs ce qui lui confère une consistance conceptuelle tout en l’inscrivant, comme cet Atlas est supposé le montrer, dans l’espace et le temps, dans l’histoire et dans la géographie.

Or, cette dimension politique semble bien peu présente : un peu comme si l’Atlas des religions avait délibérément évité de parler de Dieu. Le plus gênant, en effet, est la manière dont cet Atlas occulte la dimension foncièrement totalitaire de l’utopie.

Vers la fin des années 1970, en effet, des penseurs à la mode, relayés par la grande presse[2. 2. Cf « L’utopie, c’est le goulag ! », Magazine littéraire, juillet 1978.], ont cru découvrir ce que les grandes contre-utopies − celles de Zamiatine, d’Huxley, voire d’Orwell ou d’Halévy −, dénonçaient avec une violence tragique depuis plus d’un demi-siècle : le fait qu’en prétendant imposer le paradis sur terre, on finit toujours par instaurer l’enfer : qui veut faire l’ange, fait la bête. Si l’utopie se propose d’établir une société parfaite, elle est amenée, par définition, à remodeler dans son ensemble une réalité qui ne l’est pas : et donc, à rééduquer ceux dont elle veut faire des « hommes nouveaux », puis à les contrôler en permanence afin de prévenir toute rechute. Et bien sûr, à éliminer tout (et tous ceux) qui pourrai(en)t faire obstacle à la réalisation accélérée du paradis. Comme l’écrit Boris Cyrulnik dans son article de l’Atlas, « les utopies sont meurtrières, en toute innocence ». Pire : elles le sont en toute (bonne) conscience, convaincues que la sublimité des buts qu’elles se proposent − le bonheur, la vertu, l’égalité et l’émancipation − légitiment toutes les mesures nécessaires, jusqu’aux plus sanguinaires, génocide inclus. La fin justifie les moyens. Pour la plus grande fureur de certains, le catalogue de la grande exposition sur l’utopie organisée en 2000 par la BNF et la New York Public Library n’avait d’ailleurs pas hésité à ranger le nazisme et le stalinisme du côté de l’utopie, à exposer des photos du goulag et du congrès de Nuremberg, ou à rappeler que Mussolini, huit ans à peine avant la marche sur Rome, avait fondé une revue intitulée Utopia.

On comprend pourquoi les initiateurs de l’Atlas des utopies ont préféré se boucher pudiquement les oreilles, et récuser une assimilation qui risquait d’assombrir quelque peu le tableau enchanté qu’ils proposent aux lecteurs. « En pleine crise de croissance et de sens, soulignent-ils ainsi dans l’éditorial qui ouvre l’Atlas, avons-nous perdu notre capacité à rêver collectivement et à nous imaginer ailleurs, autrement, demain ? Ce serait fort triste ». Et d’appeler à la rescousse, pour guérir le malaise, le docteur subtil de la réhabilitation utopique, Miguel Abensour, chargé de donner le ton à l’ensemble dans une introduction où il déclare que l’utopie fut et demeure « une nécessaire technique de réveil ». Le rêve comme technique de réveil ? Seuls des butors, claironne Abensour depuis trente ans, seuls des esprits obtus, des petites têtes, des écoliers en droit, des équarrisseurs de concepts pourraient être assez sots, ignorants et balourds pour ne pas le comprendre. Et pour se laisser piéger par des analogies, des échos, des répétitions, au point d’affirmer que le totalitarisme est utopique, et l’utopie totalitaire. Ce qui est faux, rappelle doctement Abensour, vu que le totalitarisme enferme quand l’utopie émancipe, et que ce qui fait pencher parfois cette dernière du mauvais côté est précisément ce qui, en elle, n’est pas utopique.

Voilà pourquoi votre fille est muette, et voilà comment la méthode Coué permet d’évacuer à bon compte un constat qui risquait effectivement de casser l’ambiance, celle qu’annoncent les éditeurs dans leur éditorial susmentionné : « Heureux les utopistes ! » Car sans ce tour de passe-passe, sans cet oubli volontaire, il aurait fallu ajouter à ce titre optimiste une précision d’importance, et qui l’est est un peu moins : heureux les utopistes, mais malheureuses, en revanche, les innombrables victimes de leurs rêves, passés, présents et à venir. Mais cela aurait été « trop triste ».[/access]

Atlas des utopies, numéro hors-série Le Monde / La Vie, 188 p., 12 euros.

Charlie Hebdo : Charb catéchiste

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Charb est une sorte de musulman, nous l’avions écrit il y a quelques mois, et apparemment nous avions raison. Il ne nous appartient pas de savoir s’il a fait sa chahada-bada, c’est-à-dire prononcé les paroles de foi en Allah et son prophète. Pourtant, c’est une évidence que le bonhomme demeure fasciné par ce personnage qui lui a assuré la fortune médiatique depuis les premières caricatures qu’il lui a consacrées. Nous avions encore écrit que 2013 serait l’année sans affaire, annonçant d’étranges réconciliations et ralliements. Il faut croire que nous n’étions pas non plus très loin de la vérité. Que Charb, après avoir emboîté le pas aux Danois en représentant Mahomet cul par dessus tête, ait souhaité de montrer ensuite aux musulmans qu’il n’était pas que le diable sacrilège, c’est fort bon. Mais qu’il se croie obligé d’en rajouter dans le « halal », mot barbare qui doit se traduire en bon français par conformité aux lois, religieuses cela va sans dire, voilà qui le révèle définitivement pour un conformiste, à qui en aurait encore douté.

L’affaire était d’ailleurs si grave que le porte-parole du gouvernement soi-même, mademoiselle Vallaud-Belkacem, s’est cru obligé de féliciter publiquement notre Caran-d’Ache du XXIème siècle pour sa modération. C’est tout juste si on a évité la guerre avec l’Allemagne. On respire. Il ferait beau voir que les bouffons osent dire que le roi est nu. Les pitres d’hier seront les dames-patronnesses de demain, qu’on se le dise : « À partir du moment où ce n’est pas pour ridiculiser Mahomet, nous confie le palinode, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas lire ce livre comme on lit au catéchisme des histoires de la vie de Jésus ». Le XIXème siècle avait ses démonologues contrits, comme Huysmans. Nous aurons les caricaturistes théologiens. Figaro taillait des barbes, Charb les fait pousser. On n’arrête pas le progrès.

Chacun pour soi

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haiti humanitaire etat

haiti humanitaire etat

« Pour donner 1 euro à la Croix-Rouge française, envoyez HAITI au 80 222 ; pour donner 1 euro Secours Populaire, envoyez HAITI au 80 333 ; pour donner 1 euro au Secours Catholique, envoyez HAITI au 80 444. »

15 janvier 2010, trois jours après le séisme meurtrier qui avait ravagé Haïti, les opérateurs de téléphonie mobile français s’étaient inspirés de l’opération organisée aux États-Unis par mGive et la Croix Rouge (« Text HAITI to 90999 ») qui permettait aux américains de donner $10 avec un simple SMS. Alors que nos opérateurs nationaux lançaient leur propre collecte à raison d’un euro le SMS, mGive annonçait sur son blog avoir déjà franchi le cap des 8,5 millions de dollars de donations.

J’ai envoyé quelques SMS.

Oh, n’allez pas croire que je m’en vante. Au regard de mes revenus de l’époque, ces quelques euros ne représentaient pas grand chose. C’était une petite somme ; une goutte d’eau qui ne tarderait pas à rejoindre le fleuve des dons privés qui se déversait du monde entier sur l’île meurtrie. Si tout le monde faisait comme moi, me disais-je, ce seraient des millions d’euros qui viendraient de France. Je n’ai aucun mérite ; j’ai fait ce qu’il fallait ; assez pour ne pas avoir honte de moi, trop peu pour en éprouver une quelconque fierté. Là n’est donc pas mon propos.

Ce qui m’a marqué ce jour-là, c’est la réaction d’une de mes voisines, nous l’appellerons Caroline, quand je lui ai fait part de l’opération. « Avec les impôts qu’on paye, me dit-elle, c’est à l’État de faire des dons. »

Les bras m’en sont tombés. Il faut que je précise ici que Caroline est réellement une femme formidable, le cœur sur la main, toujours prête à donner un coup de main et à se plier en quatre pour distribuer du bonheur autour d’elle. Caroline a une âme d’enfant ; c’est une épouse aimante, une mère extraordinaire et – ma femme en est témoin – une amie des plus fidèles. C’est vraiment quelqu’un de bien. Mais ce jour-là, à ma grande surprise, elle estimait que le montant des impôts qu’on lui réclamait au titre, notamment, de la solidarité la dégageait de tout devoir moral vis-à-vis des Haïtiens.

Dans les jours qui ont suivit, j’ai tendu l’oreille. Alors que la presse internationale célébrait ce gigantesque mouvement de générosité qui, de Tiger Woods (3 millions à lui seul) à Starbucks, avait permis de collecter des centaines de millions de dollars en quelques jours, il y avait, dans notre presse hexagonale et dans les commentaires que l’on pouvait lire sur internet, une sorte de mépris arrogant teinté de méfiance ; on fustigeait l’hégémonie américaine dans les opérations de secours, on suspectait les ONG de malversations, on accusait les gros donateurs de vouloir se donner bonne conscience.

En fait, on se cherchait une bonne raison pour ne surtout pas donner de sa propre poche : c’est à l’État de s’occuper de solidarité, c’est à l’État de distribuer des dons et, de préférence, en faisant payer ceux qui en ont les moyens, c’est-à-dire les autres. De fait, quelques semaines après le séisme, l’opération française avait permis de collecter un peu plus d’un million d’euros… là où celle de mGive dépassait allègrement les 37 millions de dollars : rapportés au nombre d’habitants, les dons américains se sont révélés cinq fois et demi plus élevés que ceux des français !

Et voilà, au-delà des grands discours et des mots ronflants, le véritable visage de ce que nous appelons solidarité. La triste vérité, c’est qu’à force de collectivisme, nous sommes devenus un peuple profondément égoïste ; un peuple qui a remplacé l’empathie, la générosité et la solidarité véritable par un simulacre sordide de justice sociale qui n’a pas d’autre objet que d’organiser le pillage de ceux qui produisent au profit de ceux qui réclament.

*Photo : Brent Gambrell.

Fin de vie : hâtons-nous lentement !

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sicard euthanasie hollande

sicard euthanasie hollande

Le rapport Sicard sur la fin de vie, à peine remis au président de la République, est déjà devenu un abcès de fixation, suscitant d’interminables polémiques autour de thèmes qui n’en constituent pourtant pas le suc : l’euthanasie et le suicide assisté. Qu’y a-t-il donc dans ce fameux rapport, que personne ne semble avoir lu et qui suscite tant d’inquiétudes, par ailleurs légitimes ?

Le préambule de ce texte qui actualise la loi Leonetti se révèle purement statistique. Il nous apprend deux choses essentielles : personne ne souhaite mourir; et si cela devait arriver ce devrait être sans douleur. D’où il ressort que 58% des gens se déclarent favorables au suicide assisté, ce qui a justifié l’engouement du candidat Hollande et la commande dudit rapport au professeur Sicard. Une première partie du texte résume les approches sociétales, à savoir : le vieillissement de la population, les inquiétudes face au cancer, à la maladie d’Alzheimer  et  à la mort sociale de ceux qui deviennent un fardeau pour leurs proches ; les inégalité géographiques etc.

Qu’il nous soit permis d’émettre quelques réserves. Primo, Sicard oublie le jeunisme ambiant et le refus de la finitude même s’il pointe les stratégies d’esquive de la mort à travers l’usage de l’euthanasie. Secundo, le « choix libre et informé depuis 65 ans » qu’il évoque nous fait bien rire car le changement de notre rapport à la médecine dissimule mal le passage du paternalisme au consumérisme. Tertio, Sicard omet d’évoquer la crise économique et ses conséquences sur les politiques de santé publique, bien qu’il souligne avec raison le désordre institutionnel endémique : Etat, sécurité sociale, collectivités et l’absence criante de concertation entre ces différentes strates administratives aboutissent à un regrettable gâchis financier et humain.

Dans un deuxième temps,  il dresse le bilan de la loi Leonetti; et plus particulièrement de sa non-application en dehors des soins palliatifs. En lieu et place des directives anticipées qui ne sont qu’un avis, Sicard appelle de ses vœux la mise en place d’un véritable testament biologique et entend passer d’une suggestion à un impératif. La non-reconnaissance des diplômes de Soins Palliatifs et Douleur entraîne un déficit de vocations. Cette survalorisation de l’acte par rapport au service engendre un déficit de financement pour l’accompagnement non technique aux malades. Sicard fustige également des pratiques d’obstination déraisonnable (le fameux acharnement thérapeutique), particulièrement dans les services d’urgence.  Ajoutons qu’il faudrait revoir les critères d’admissibilité en soins palliatifs. Il arrive encore trop souvent que des sédations terminales soient décidées à l’insu des familles. Sicard déplore par ailleurs le nombre insuffisant d’unités mobiles de soins palliatifs  (un médecin, deux infirmières, un demi-psychologue par exemple) tout en se félicitant de la transversalité de leurs missions.  Il serait pourtant  plus efficace que l’équipe en question s’investisse à plein temps dans les conseils et dans les soins jusqu’au mieux-aller des malades. Les comités d’annonce fonctionnent mal, le patient est laissé au milieu du gué lorsqu’il apprend qu’il ne guérira pas.

Dans un troisième temps, Sicard élargit son enquête à quatre pays : trois qui autorisent à la fois l’euthanasie active et le suicide assisté, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse et enfin l’Oregon (Etats-Unis) où ne se pratique que ce dernier. En l’occurrence, le bilan est très mitigé. Notons qu’en Oregon, 50% des « patients » ne prennent pas le comprimé prescrit pour mourir, sachant que son effet létal diffère en fonction des individus : vous pouvez décéder en un quart d’heure comme en vingt-quatre, voire survivre !

Plus fondamentalement, Sicard rappelle un certain nombre de principes, comme l’interdit fondateur de tuer (dont la mise en cause supposerait un changement de civilisation), le serment d’Hippocrate  (précepte essentiel de la médecine :  primum non nocere : d’abord ne pas nuire). Rappelons que la  parution du best-seller de Claude Guillon et Yves le Bonniec, Suicide mode d’emploi (1982),  allait aboutir cinq ans plus tard à la loi définissant le délit de provocation au suicide. Il y a quelques années, la loi Leonetti se fixait pour but de soulager la douleur en préservant la liberté de soigner contre l’impératif d’en finir. Cette tension souligne les tiraillements du malade entre désespoir et envie de vivre jusqu’au bout.

De leur côté, François  Hollande et sa ministre Marisol Touraine préconisent une forme de suicide assisté à la française, supervisée par un médecin prescripteur et un accompagnateur, qu’encadreraient des associations chapeautées par l’Etat. La question sera débattue en juin 2013. Quant au professeur Sicard, il adopte une position critique et considère l’euthanasie comme impensable. Son rapport est une excellente mise à jour de la loi Leonetti, qui dresse un état des lieux lucide du désastre médical en matière de fin de vie. On peut toutefois lui reprocher de pas écorner les politiques de santé publique et d’ignorer (sciemment ?) les mobiles économiques qui sous-tendent la promotion du suicide assisté.  Pour l’exprimer crûment : mourir c’est faire des économies.

*Photo : Ed Yourdon.

Les électeurs risquent d’imposer des ententes FN-UMP

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cohen fn ump lepen

cohen fn ump lepen

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

ÉL. Arrêtons-nous sur la « question antisémite ». Si on vous lit bien, Le Pen exprime le vieil antisémitisme français qui n’a rien à voir avec l’antisémitisme exterminationniste hitlérien. Mais pour nous être plus familier, est-il plus acceptable ?

J’ai toujours été très frappé par la phrase formidable de Bernanos, qu’aime à citer Finkielkraut : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ». Cet antisémitisme déshonoré par Hitler – qui n’a pas empêché certains de ses adeptes de sauver des juifs – correspond à peu près à celui de Le Pen, rescapé de l’entre-deux-guerres, qui se poursuit et qui, jusqu’à aujourd’hui, reste partagé par une partie de la bourgeoisie et de la grande bourgeoisie françaises. Est-il plus acceptable ? Encore une fois, ce n’est pas notre propos, c’est un antisémitisme d’une autre nature, voilà tout.

ÉL. Reste qu’on vous sent hésitants. Tout en citant des témoignages de l’antisémitisme obsessionnel de Le Pen, vous avancez  qu’il renvoie à la formule de Clermont-Tonnerre : il serait hostile à la nation juive, mais pas aux individus. Ce passage a violemment choqué le directeur de Marianne. 

La formulation est peut-être maladroite ou incomplète. En tout cas, elle ne dit pas : Le Pen est un homme aussi respectable que Clermont-Tonnerre, ni même son héritier. Ce qui est certain, c’est que Le Pen ne cesse de clamer qu’il n’a absolument rien contre les individus, mais tout contre le « lobby » juif. Alors, on sait bien que l’antisémitisme contemporain se camoufle volontiers derrière le « lobby juif ». Mais rapporter sa rhétorique n’est pas l’approuver ou la justifier.[access capability= »lire_inedits »]

ÉL. On a tout de même l’impression, surtout depuis le scandale du « point de détail », que les individus l’indisposent autant que le « lobby », ce qui ne l’a pas empêché de déclarer, en 2002, que les trois journalistes libres de ce pays étaient Éric Zemmour, Serge Moati et… votre servante. Pour ma part, je me demande s’il n’entre pas dans son antisémitisme une part d’envie pour un peuple qui reste un peuple.

C’est plus que de l’envie puisqu’il a pensé s’engager dans l’armée israélienne en 1956, au moment de l’affaire de  Suez. En répertoriant les dérapages antisémites successifs de Le Pen, on a montré qu’ils se plaçaient dans des registres différents. Ce n’est pas un antisémitisme à la Drumont, centré sur l’idée que les juifs détiennent le pouvoir, l’argent, les banques. C’est un corpus très hétérogène sans thématique centrale. La plupart de ses saillies antisémites se situent après l’affaire du « détail », comme s’il voulait se venger de ce « lobby juif » qui, selon lui, l’a empêché de devenir un homme politique respectable.

ÉL. Il se vengerait sur les juifs de ses propres fautes… Un peu comme Raymond Barre dont l’antisémitisme s’est fortement aggravé après son épouvantable lapsus sur les « Français innocents » tués rue Copernic…

Exactement ! Dans le chapitre consacré à l’affaire et intitulé « Le jour où Le Pen est devenu Le Pen », nous reproduisons le verbatim exact de l’émission de RTL au cours de laquelle il a fait sa fameuse sortie. Pendant et après l’émission, il a plusieurs occasions de s’en sortir, mais il ne fait que s’enfoncer. Pourquoi ? Certains avanceront que c’est parce qu’il est un antisémite invétéré, qu’il a été incapable de reculer ; d’autres diront que ce Breton têtu ne veut jamais plier quelles que soient les circonstances. Il peut y avoir un peu des deux…

ÉL. Quoi qu’il en soit, quand Le Pen remet en cause la centralité de la Shoah, il suscite le scandale et n’est défendu par personne à part quelques vieux crabes négationnistes. Autrement dit, les horreurs qu’il pense ou prétend penser n’ont guère d’influence dans la société. Mais s’il n’y a pas de danger réel, qu’est-ce qui explique encore aujourd’hui le caractère inflammable du sujet, alors même que le fondateur du FN a pris sa retraite et passé le relais à sa fille ?

Je n’ai pas de réponse définitive, mais j’émettrai une hypothèse. Toute une gauche, notamment médiatique, a peu à peu abandonné tout ce qui faisait l’identité de la gauche : l’émancipation sociale, un projet économique vraiment distinct du capitalisme, une critique de la société de consommation et de l’aliénation qu’elle construit. Finalement, son idéologie se réduit aux acquêts antifascistes et antiracistes. Pour cette gauche-là, l’anti-lepénisme moral constitue le noyau dur identitaire. Je le répète, nous ne demandons rien d’autre qu’un examen dépassionné et rationnel de cet antifascisme : a-t-il été raisonnable et efficace ? Ce débat-là semble insupportable à ceux qui se sont forgé une identité politique essentielle autour de l’antilepénisme depuis les années 1980 jusqu’en 2002. Si Michel Field, Éric Naulleau, Franz-Olivier Giesbert et d’autres ont apprécié notre livre, c’est sans doute qu’ils jugent utile d’initier ce débat-là.

ÉL. Tu admettras qu’il est difficile de choquer FOG – à part, peut-être, en prônant l’accroissement de la dette…

En vérité, ils sont plusieurs à regretter d’avoir contribué à la diabolisation, et FOG n’est peut-être pas le dernier, comme il me l’a d’ailleurs confié. Après coup, il s’est trouvé ridicule d’avoir craché sur Le Pen comme il l’a fait quand il était face à lui à la télévision. Dès lors, il a considéré qu’on devait traiter Le Pen comme n’importe quel homme politique. Sur cette question, la classe journalistique française est aujourd’hui coupée en deux : sur une radio, une journaliste s’est scandalisée que notre livre « montre des photos de Le Pen comme si c’était n’importe quel homme politique » ! Une autre partie considère au contraire que, pour pouvoir faire reculer les idées des Le Pen, il faut les traiter normalement. Ce qui est dommage, c’est que la guerre d’anathèmes, la traque des soi-disant « blanchisseurs » d’idées du FN, occulte ce débat.

ÉL. Philippe Muray aimait commenter les propos d’un Serge July affirmant que la disparition de Le Pen serait une « catastrophe » pour la gauche française. Dans cette logique, on dirait bien que le procès en « blanchiment » est le dernier tour de piste des antifascistes professionnels…

La phrase de Serge July est d’autant plus succulente qu’elle a été écrite en pleine bagarre Mégret-Le Pen. Renaud Dély, qui suivait le FN pour Libération, signe alors une série de papiers qui font plutôt la part belle à Mégret, et July le recadre en lui expliquant que Mégret est plus dangereux que Le Pen et qu’il vaut mieux contribuer au maintien de Le Pen à la tête du FN.

ÉL. Dans le jeu, et hors-jeu en même temps. Et vous montrez bien que la diabolisation est une coproduction de Le Pen et de ses ennemis. Mais si Le Pen n’avait pas existé, resterait-il une extrême droite en France ?

Je pense qu’il existerait de toute façon un national-populisme. Les thématiques qui font le succès électoral du FN depuis vingt-cinq ans ne viennent pas de l’habileté de l’extrême droite, mais plutôt de l’abandon par la gauche d’un certain nombre de sujets, de la montée du chômage, de l’incapacité des politiques de droite et de gauche à enrayer la crise, etc.

DB. Je décèle comme une contradiction dans votre livre. Vous décrivez méthodiquement la façon dont  l’insécurité et l’immigration  sont devenues des sujets interdits, en grande partie à cause de Le Pen, mais vous lui reconnaissez néanmoins un rôle de « klaxon » et de signal d’alarme des politiques sur ces questions épineuses. 

C’est en effet un coup de klaxon… qui s’est avéré totalement stérile ! La diabolisation fonctionne à trois niveaux. On diabolise Le Pen, puis on diabolise ses thèmes : même Montebourg s’est fait taxer de « xénophobe » parce qu’il attaquait Mittal ou qu’il défendait le recours à des PME françaises par la région Ile-de-France. Enfin, les médias bien-pensants diabolisent aussi les électeurs frontistes en les traitant de « beaufs ». Cette attitude a formidablement servi Le Pen. On n’en est que partiellement sorti : depuis dix ans, la sécurité a été prise à bras-le-corps par le PS, et une partie de la gauche soutient une régulation de l’immigration. Mais pour certains médias, Le Pen continue à être celui qui a purement et simplement inventé ces problèmes qui n’ont aucune importance.

ÉL. Le FN est-il devenu un parti de gouvernement ?

C’est un curieux paradoxe. En 1986, les programmes du RPR et du FN sont quasi identiques : ils ont d’ailleurs les mêmes rédacteurs, passés d’un camp à l’autre. L’alliance ne pose alors aucun problème politique. Elle n’avait d’ailleurs pas besoin d’être formalisée, un simple report électoral aurait suffi. Cette perspective a été cassée par l’affaire du « détail », donc par Le Pen lui-même, et par les manœuvres de Mitterrand. Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Il y a une force d’attractivité qui pousse à la fusion des deux électorats, comme l’analyse Gaël Brustier. Mais le FN est devenu anti-européen et protectionniste, ce qui complique considérablement les choses au niveau de la compatibilité des programmes.

DB. De la fusion des électorats à l’alliance, il n’y a qu’un pas… Sera-t-il bientôt franchi ?

Je ne vois pas d’accord possible entre les partis. Mais je crois que les élections locales offrent un terrain très propice pour que les états-majors des partis de droite se laissent déborder par leurs électeurs, voire par les élus locaux. Par leur vote, les électeurs risquent d’imposer des ententes locales.

ÉL. Le Pen vous menace d’un procès, Marianne vous a intenté un procès en sorcellerie : en te lançant sur la trace de Le Pen, cherchais-tu à faire scandale ?

Quoi qu’en disent certains, je reste de gauche et je pense que la gauche ne peut pas évoluer sans un regard lucide sur ses errements de ces  trente dernières années. Tout ce qui peut aider à démonter les mythologies qu’elle s’est construites me paraît donc utile, non seulement à la gauche mais à toute la société. Même si cela est pénible pour les auteurs que nous sommes : au moment de la parution de La Face cachée du Monde, nous avions été encore plus stigmatisés ! Et Le Monde a fini par changer…[/access]

Jean-Marie Le Pen, une histoire française, Philippe Cohen et Pierre Péan (Robert Laffont).

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