Accueil Site Page 2732

Deborah Mitford, la dernière sœur

Que serait Jules sans Edmond (Goncourt) ? Qui se souviendrait de Averell Dalton s’il n’était flanqué de ses trois épouvantables frangins ? Des sœurs Brontë si elles n’avaient été que voisines ? L’appartenance à une fratrie extraordinaire suffit à en faire entrer chacun de ses membres dans la légende. Une légende qui, au XXe siècle, auréole en particulier les six filles de Lord Redesdale, les célèbres sœurs Mitford.

« Ma femme est normale, je suis normal et nos filles sont toutes plus folles les unes que les autres ! », déclarait leur père, un peu interloqué d’avoir mis au monde une telle progéniture. Nancy, l’aînée, s’inspire pourtant largement de son géniteur pour écrire les romans qui la rendront célèbre.
Pamela, la seconde, n’est célèbre que parce qu’elle fut la seule normale dans cette tribu d’extravagantes. Diana, la numéro trois, se tourne vers le côté obscur de la force en devenant la maîtresse de Mosley, le fondateur du parti fasciste anglais, qu’elle finira par épouser en Allemagne en présence d’Adolf Hitler en personne. Hitler sera d’ailleurs la grande passion de la sœur numéro quatre, Unity.
Après la fasciste chic et la nazie amoureuse, la gauchiste : Jessica, s’engage avec son compagnon, le neveu de Churchill, dans les Brigades internationales. Plus tard, ils s’installeront aux États-Unis, où elle deviendra l’égérie du Parti communiste. Quant à la dernière, Deborah, née en 1920, elle épousera Lord Cavendish et c’est elle qui, dans un volume de souvenirs délicieux, Duchesse à l’anglaise, vient mettre une dernière touche à la légende des sœurs Mitford.[access capability= »lire_inedits »]

Deborah explique que si ses sœurs sont devenues célèbres, cela n’est pas à cause de leurs alliances ébouriffantes, ni de leur beauté, ni même de leurs talents littéraires, mais parce que toutes se sont fracassées sur la folie totalitaire de leur époque.
En 1933, Diana conduit sa jeune sœur Unity, alias « Bobo » , en Allemagne, où celle-ci va « s’ engouffrer dans le nazisme, avec une ferveur toute religieuse ». Unity, « la plus étrange » des six sœurs, selon Deborah, trouve dans la nouvelle Allemagne des certitudes monstrueuses et absolues. Au point d’être subjuguée par Hitler qu’elle poursuit de ses assiduités comme une véritable midinette: « Aujourd’hui, on l’arrêterait pour harcèlement. En février 1935, Hitler a fini par la remarquer, et a demandé à un membre de son entourage d’inviter Unity à sa table. Dès lors, le destin de ma sœur était scellé. » Unity tente de mêler sa mère et sa plus jeune sœur à cette passion : en 1937, alors que toutes trois se trouvent à Munich, le Führer les accueille et, très bourgeoisement, leur fait servir le thé dans un appartement que Deborah décrit comme « entièrement marron et blanc, vraiment laid et très ordinaire ».

Quatre ans plus tard, lors de l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, Unity se tire une balle en pleine tête dans un petit square de Munich. Le pire, c’est qu’elle survivra à cette tentative de suicide, sans que l’on puisse retirer la balle qui s’est logée dans son crâne.
À cette époque, Diana, Lady Mosley, qui allaite encore, est emprisonnée au motif qu’elle menace la sécurité nationale du Royaume-Uni. Convoquée le lendemain de l’arrestation par le Foreign Office, Nancy, la charmante romancière de La Poursuite de l’Amour, est interrogée sur les rapports entre Diana et les nazis. Elle répond que sa sœur est « une personne extrêmement dangereuse ». Trois ans plus tard, elle persiste et déclare aux services de renseignements que Diana désire sincèrement l’effondrement de l’Angleterre et qu’on ne doit la libérer sous aucun prétexte.

Unity, elle, est rapatriée à demi-morte en 1940, dans des conditions atroces et rocambolesques qui évoquent, sous la plume pourtant légère de Deborah, à un supplément au Voyage au bout de la nuit. Elle survivra huit ans, Walkyrie rayonnante transformée en spectre grisâtre, atteinte de démence précoce.
Un demi-siècle plus tard Deborah, de son château de Chattworth, raconte ces horreurs avec l’indulgence souriante d’une très grande dame qui a tout vu, n’a pas lu grand-chose, mais qui, au fond, n’a jamais cru qu’aux valeurs éternelles de la vieille Angleterre.[/access]

Deborah Devonshire, Duchesse à l’anglaise, traduction J.-N. Liaut, Payot, décembre 2011.

Duel ou duo ?

Plus que quarante-deux jours ! Peu de gens ont prêté attention au compte à rebours affiché sur nos écrans pour nous informer en continu du temps restant avant le premier tour de l’élection présidentielle. Sauf erreur de ma part, c’est la première fois que ce genre de gadget est utilisé dans le traitement de l’actualité politique. En revanche, cette éphéméride cathodique rappelle furieusement – que les moins de 30 ans me pardonnent – le suspense orchestré « pour nous faire aimer l’an 2000[1. « Nous allons vous faire aimer l’an 2000 » : Muray a abondamment commenté ce slogan terrifiant concocté par France Télécom à l’approche des festivités du millénaire.]», puis le matraquage insensé qui précéda les Jeux Olympiques de Pékin de 2008, célébrés avant d’avoir eu lieu comme une réussite planétaire par des médias alors en pleine sino-béatitude.

« Dans son rite, son déroulement,l’investissement des citoyens, une campagne présidentielle est d’abord une réactivation de l’imaginaire français », explique Stéphane Rozès dans Le Débat[2. « La présidentielle dans l’imaginaire politique français », Entretien avec Stéphane Rozès, Le Débat n° 168, janvier-février 2012]. En fait d’imaginaire, on a plutôt le sentiment d’assister à une course de chevaux – ou peut-être aux qualifications du concours de l’Eurovision. On est presque étonné de ne pas être invité à « taper 1 » sur sa zappette pour éliminer le candidat qui a fait la plus mauvaise semaine. La prochaine fois ? Bien sûr, j’exagère. Il faut être grincheux comme un réac pour accorder de l’importance à un détail aussi microscopique que deux petits chiffres incrustés sur des images de meeting aimablement fournies aux chaînes de télévision par les staffs des candidats – encore une innovation de nature à renforcer l’impression que la comédie qui se joue sous nos yeux sous le titre « Élysée 2012 » n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. Certes, les principaux acteurs ont incontestablement du talent, leurs textes, révisés tous les jours pour coller aux attentes du public, laissent échapper un parfum qui ressemble beaucoup à celui de la passion politique d’antan. D’ailleurs, ils remplissent les salles : tout en affirmant que la campagne faisait « pschitt », l’ami Philippe Cohen observait il y a quelques jours, sur le site de Marianne, que les meetings connaissaient une nouvelle jeunesse. Reste que même quand les candidats parlent « pour de vrai », et pas avec des messages de 140 signes maximum envoyés
sur ces « réseaux sociaux » dont on nous annonce depuis au moins cinq ans qu’ils vont révolutionner la politique, on dirait que Mémé n’accroche pas. Sans doute, comme l’indique Muriel Gremillet, parce qu’elle compte les sous qui lui restent pour finir la semaine. Mais pas seulement. « Quelque chose a changé », chantait Barbara. Et cette fois, nul homme n’apparaît à l’horizon pour ouvrir « le chemin vers un autre destin[3. Les paroles de cette chanson dédiée à François Mitterrand étaient : « Un homme, une rose à la main, a ouvert le chemin, vers un autre destin. »] ». En tout cas, Mémé n’y croit pas.

François Hollande avait promis de « réenchanter le rêve français ». On n’a pas l’impression que ceux qui s’apprêtent à lui donner leur voix « pour battre Sarkozy » soient sous l’effet d’un quelconque enchantement. En vérité, cette campagne est plutôt du genre morne plaine. Les émissions politiques réalisent d’excellentes audiences, répètent les journalistes, un peu comme ces chauffeurs de salle qui essaient de convaincre un public mitigé qu’il est en train de vivre un moment extraordinaire. Cela explique aussi qu’ils amusent la galerie avec la prétendue violence de la campagne. Vous avez vu comme ça chauffe ! En réalité, ça ne chauffe pas très fort. D’accord, ils se traitent mutuellement de menteurs et expliquent à l’envi que le projet de « l’autre » – le « candidat sortant » dit Hollande, à qui personne n’a fait remarquer l’absurdité de cette expression[4. C’est Alain Finkielkraut qui a attiré mon attention sur cette étrange formule.]– n’est pas crédible, mais enfin c’est le minimum syndical. En tout cas, les invectives ne brillent pas par l’imagination. Quand on pense que Churchill qualifiait Mussolini de « chacal peureux », on se dit que le niveau a baissé (il est vrai que nous ne sommes pas en guerre). Pourtant, malgré l’effacement de Jean-Marie Le Pen, la cuvée 2012 aligne de véritables bêtes de scène. Mais il n’est pas certain que la tendance se maintienne. Les talk-shows, débats, face-à-face, interviews et retransmissions de meetings s’enchaînent avec une telle rapidité qu’on a l’impression d’avoir vu tous les candidats et tous les journalistes dans toutes les configurations – et le site du Parisien m’annonce, en rouge, qu’il reste 41 jours à tirer avant la quille. On peut produire une palanquée de sondages et aligner les audiences mirifiques, affirmer que cette campagne passionne les Français relève du wishful thinking ou, a minima, d’une observation sommaire.

« L’imaginaire d’un pays, explique encore Rozès, tient ensemble ceux qui le composent pour faire société. On pourrait définir de ce point de vue l’imaginaire français comme une “dispute commune” ». Il n’est pas sûr que la dispute qui occupe nos esprits et nos écrans puisse être qualifiée de « commune ». Quoi qu’il en soit, on ne voit pas très bien pourquoi une élection dont on nous dit depuis des mois qu’elle est déjà jouée passionnerait
les foules. Or, contrairement à David Desgouilles, je persiste à penser que, si elle est jouée, c’est en grande partie parce que les médias en ont décidé ainsi. Qu’il y ait, comme l’explique Luc Rosenzweig, des raisons objectives au rejet de Nicolas Sarkozy, c’est certain. Il n’en relève pas moins en partie de la prophétie auto-réalisatrice. À force de s’entendre dire qu’ils le détestaient, les électeurs ont fini par en être convaincus. Si quelques solistes médiatiques – et Le Figaro – ont affiché un soutien sans faille au président, à l’arrivée et depuis trois ans au moins, l’orchestre a joué des variations allant de l’anti-sarkozysme modéré à la sarkophobie rabique. Auteur de Sarkozy et la presse, histoire d’un désamour (Jean-Claude Lattès), Hélène Pilichowski raconte comment, à chaque décision du Président, les médias se mettaient en chasse du député villepiniste qui leur donnerait de quoi annoncer triomphalement que la majorité était au bord de l’explosion. Pratiquement à chaque étape du quinquennat, on a pu voir émerger un consensus médiatique, projeté sur l’opinion par l’intermédiaire de sondages convergents devenus, ainsi que le montre Renaud Chenu, la matière première de l’analyste qui les commente comme s’il s’agissait des résultats de la « Ligue 1 ». Plus que la connivence entre journalistes et politiques, c’est la connivence entre journalistes eux-mêmes qui est en cause. Le Monde Magazine a récemment évoqué une curieuse pratique – dont j’ignorais l’existence : celle des « groupes de déj[5. « Les journalistes politiques passent à table », Guillemette Faure, Le Monde Magazine, 3 mars 2012.]». Rassemblant quelques journalistes politiques, ces clubs inconnus du grand public invitent régulièrement à déjeuner des politiques, plutôt choisis parmi les conseillers des princes, afin de leur soutirer du « off » – qui sera ensuite « dé-offé » par tranches.
On devine aisément comment, entre café et mignardises, ces déjeuneurs par ailleurs intraitables sur leur indépendance décident ensemble, et sans même s’en rendre compte, ce qu’il convient de penser. On comprend que François Hollande soit devenu, ne serait-ce que par défaut, le candidat des médias. L’humeur désenchantée des Français a aussi des raisons qui tiennent à la politique elle-même.

À écouter les principaux candidats, on a peine à croire qu’ils obéissent à une inspiration profonde, à une voix intérieure qui leur dicterait une ambition pour la France. On dirait plutôt qu’ils s’adressent à des clientèles successives en ajustant le tir en fonction des oracles de leurs mages, qui auscultent l’opinion comme les devins grecs interrogeaient les entrailles des oies. Cela vaut surtout pour les deux favoris, contraints d’avoir une stratégie attrape-tout.

On verra, en lisant Marc Cohen, que Jean-Luc Mélenchon n’a pas été le dernier à se livrer à de savants calculs. Pour Hollande, la difficulté est de faire plaisir à ses électeurs qui veulent « bouffer du riche » sans pour autant effrayer les bobos aisés qui constituent une partie de sa base électorale. D’où le tête-àqueue entre les accents héroïques employés au Bourget pour dénoncer « l’ennemi invisible » et la chanson du type raisonnable entonnée quelques jours après à destination de la City – pour revenir en « mode barricades » avec l’annonce intempestive d’une tranche d’imposition à 75 %, taux qu’il estimait confiscatoire quelques mois plus tôt. Pour le symbole, paraît-il. Il faut s’arrêter un instant sur cette idée d’un impôt symbolique – on croyait jusque-là qu’un bon impôt était celui qui rapporte. Si on comprend bien, il s’agit de punir les méchants pour faire plaisir au bon peuple ? Voilà qui annonce un avenir radieux. Du côté de Nicolas Sarkozy, la ligne est tout aussi insaisissable. Pour se concilier et réconcilier deux électorats qui ne s’aiment guère – celui du Front National d’un côté, celui de la droite libérale et démocrate-chrétienne de l’autre –, le chef de l’État tire des bords entre populisme et politiquement correct, comme l’ont montré la valse-hésitation sur le halal, le lâchage en règle de Christian Vanneste dont on lira le récit sous la plume de Cyril Bennasar, ou les annonces successives sur l’immigration ; jusqu’à cet engagement d’aller à la crise avec Bruxelles si les partenaires de la France refusaient de réviser les accords de Schengen.

La question européenne, justement, plane sur l’élection. Pourtant, selon toute vraisemblance, elle n’en sera pas l’enjeu. En effet, plus l’échéance se rapproche, plus la compétition tourne au duel, mais au duel entre deux camps qui, en dépit des apparences, sont d’accord sur l’essentiel, c’est-à-dire le cadre européen. André Sénik se félicite de ce consensus démocratique. Reste que, sauf surprise, le second tour opposera les deux hommes qui, en 2005, posaient ensemble à la « une » de Paris Match pour vendre aux Français, sous le nom de Constitution européenne, de nouvelles avancées vers l’Europe supranationale. Comme on le sait, les Français n’achetèrent pas. On sait aussi ce qu’il advint de leur « non ».
Aujourd’hui, tous les candidats qui pouvaient prétendre incarner ce « non » semblent devoir être balayés par un bipartisme de fer, qui ne sied guère, selon Jérôme Leroy, à la diversité idéologique française. Résultat : les Français devront choisir entre deux projets contraints de passer dans la même épure. Dans ces conditions, on devrait penser que la nouvelle stratégie européenne définie par Nicolas Sarkozy à Villepinte ne manque
pas d’intérêt. Ce qui manque, c’est une bonne raison de croire que s’il était réélu, il mènerait la politique qu’il dénonçait il y a encore une semaine. Avec la franchise qui fait son charme, n’en déplaise aux imbéciles qui détestent aussi mécaniquement qu’ils encensent, Alain Minc explique dans Le Débat pourquoi il votera Sarkozy : « Parfois trop peu “pensée unique” à mon goût à ses débuts, il s’est convaincu qu’il n’y a aucune autre voie économique ou stratégique. Oui le modèle est allemand[6. « Explication de vote : pour Nicolas Sarkozy », Alain Minc, Le Débat n° 168, janvier-février 2012.]»

En réalité, nos deux duettistes n’ont pas d’autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l’euro assorti d’une longue cure d’austérité pour remettre les finances publiques d’aplomb. Bref, que l’on soit ou non d’accord avec cette politique, force est de constater que cette élection ne sera pas l’occasion d’un véritable choix. Alors Mémé et moi, on a l’impression que nos gouvernants élus ne sont pas près de retrouver la capacité d’agir autrement qu’à la marge, c’est-à dire sur autre chose que la répartition des emmerdements. Peut-être que l’idée même de nations souveraines n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui, comme ils disent. En ce cas, puisqu’on n’en a pas d’autre sous la main, de monde, c’est inutile de nous déranger. On veut bien admettre (ou pas) que nécessité fasse loi ; mais alors, il faut reconnaître que ce ne sont pas les peuples qui la font.

Schoendoerffer, le long sanglot du héros

Pierre Schoendoerffer, donc, est mort. Peu s’en soucieront car cet énergumène-là parlait de choses que les hommes d’aujourd’hui ne connaissent plus ou, s’ils s’en souviennent, dont ils se moquent. Schoendoerffer était un écrivain et cinéaste qui parlait de la France, d’une autre France, géographiquement et historiquement lointaine, un écrivain et cinéaste qui parlait d’hommes dont l’honneur avait assez été trempé au sang et aux larmes de la tragédie pour qu’ils en sachent et la valeur et l’écrasante inutilité. Schoendoerffer parlait des vaincus de la farce décolonisatrice, il parlait d’une France de l’abandon au milieu de qui quelques héros seuls, et vains, témoignaient d’une vie plus intense qui aurait pu être trouvée. Il est peut-être le seul témoin d’une certaine mémoire que la frénésie des Trente Glorieuses n’a eu de cesse de rayer pour que jamais nul ne puisse rationnellement la reconstituer non plus qu’intérieurement la revivre.

Je ne sais si la passion de la guerre aventureuse de Schoendoerffer est partageable : pour la goûter, peut-être faut-il avoir été éduqué tout enfant à l’admiration des ultimes chevaliers modernes qui de 40 à 62, de Koufra à Oran et de Leclerc à Bigeard firent les derniers jours glorieux d’une armée française en haillons. Peut-être faut-il avoir lu Par le sang versé à 12 ans et vu Dien Bien Phu à 14 pour la comprendre. Peut-être faut-il avoir eu un grand-père officier à vingt ans en Indochine pour l’admettre. Pourtant les grands récits épiques comme Schoendoerffer sut en conter résolvent toujours, une fois que l’histoire a passé avec sa règle de fer, les contradictions partisanes : qui ne tressaille pas à la charge de la Brigade Légère, au récit de Little Big Horn, à la chute de Troie ou à la prise de la smala d’Abd El Kader, d’où qu’il vienne et quelles que soient ses opinions, n’est peut-être pas tout à fait un homme.
En tout cas, le beau livre de Bénédicte Chéron, issu de sa thèse, qui sort providentiellement au moment de la mort de son sujet, tente de faire partager cette fascination au grand public, et y réussit sans nul doute. Sobrement intitulé Pierre Schoendoerffer[1. CNRS Editions, 27 euros.], cet ouvrage qui ne se veut pas une biographie remet pourtant en ordre une vie entière et fournit de précieux enseignements sur ce petit garçon du Puy-de-Dôme né trop tard pour la résistance mais qui crut trouver dans les lointains espaces français la rédemption.

Schoendoerffer ne fut pas lui-même un guerrier, mais il hanta les champs de bataille de toute l’Asie, après avoir débuté dans le cinéma sous la houlette du grand Kessel. Reporter de guerre, correspondant d’agence, il noua tout particulièrement avec l’Indochine un rapport filial jusqu’à la chute de Dien Bien Phu où il se trouvait, et sa libération des camps de rééducation vietminh. Quand il réalise La 317ème section en 1964, la guerre d’Extrême-Orient a déjà été effacée par la vraie sale guerre, celle d’Algérie. Il est sans doute le premier, et le dernier, à tenter de s’éloigner des documentaires et des informations journalistiques pour incarner dans le destin de soldats perdus la réalité de ce conflit. Jacques Perrin et Bruno Kremer qui débutaient alors donneront au lieutenant Torrens et à l’adjudant Willsdorf la profondeur de leurs traits inoubliables, l’un petit prince tombé de la lune, l’autre baroudeur cabossé. Après ce premier succès, Schoendoerffer retourne temporairement au documentaire, avec La section Anderson où il suit le premier officier noir sorti de Westpoint en campagne contre le Vietcong. Hollywood le consacrera d’un Oscar. Mais entre deux films, Schoendoerffer fut aussi un romancier exceptionnel, jamais jugé à sa véritable mesure : L’Adieu au roi – dont on dit qu’il inspira le Coppola d’Apocalypse nowLe Crabe-Tambour et Là-Haut en témoigneront. Les deux derniers seront portés au cinéma par leur auteur lui-même, Le Crabe-Tambour devenant sans nul doute son chef-d’œuvre à l’image. Pierre Schoendoerffer fut aussi l’homme du conflit de conscience algérien, quoiqu’il n’ait pas couvert cette guerre comme la précédente : le bouleversant et polémique Honneur d’un Capitaine et son débat sur la torture élèvera l’auteur au rang de véritable tragédien. En 1992, le cinéaste réalisera son vieux rêve : porter à l’écran la bataille qu’il a suivie en 54, la fameuse chute de Dien Bien Phu.

Plus que dans ses sujets qui au fond se ramènent toujours au même, les hommes dans et après la guerre, c’est la manière Schoendoerffer qui le consacre comme un génie profond : pas loin d’être shakespearien, du Shakespeare des grandes pièces historiques, il met en scène la mélancolie du héros obscur tout à tour servi et desservi par les circonstances exceptionnelles. C’est toujours le long sanglot d’Ulysse qui cherche sa véritable terre natale, celle sur laquelle sont tombés ses camarades. Faits d’armes, amours et politiques s’entremêlent afin de révéler que la déchirure est inscrite dans le cœur de l’homme, dès sa naissance et quels que soient ses actes, qui au final comptent moins que ses rêves. Et son honneur.

Sarkozy en guerre avec la CGT : pas si simple…

6

La CGT nationale intervient volontiers dans le débat électoral, et c’est son droit le plus absolu d’estimer que la réélection de Nicolas Sarkozy ne serait pas une bonne chose pour les travailleurs. Nicolas Sarkozy semble partager cette animosité. Pour lui, il vient de le redire hier, la CGT, à Arcelor, comme ailleurs, pense plus à ses objectifs politiques qu’à la défense des salariés.

Une des fédérations de la CGT est, en revanche, beaucoup plus discrète sur le sujet : la puissante Fédération Nationale des Mines et de l’Energie, qui regroupe notamment les salariés d’EDF et GDF, deux entreprises où la CGT est particulièrement puissante.
Depuis un an, la FNME a publié en tout et pour tout un seul communiqué sur cette échéance décisive, peu après le fameux accord électoral entre socialistes et Verts.

Le titre du communiqué était déjà sans appel : « Accord irréaliste et irresponsable PS / EELV : fin du service public de l’électricité », le texte n’était guère plus tendre pour les deux partis de la gauche sociétale :

« L’arrêt du Nucléaire (ne nous voilons pas la face, c’est ce que signifie l’arrêt de tout nouveau projet rajouté à la fermeture de 24 réacteurs – dont l’arrêt immédiat de Fessenheim – plus la mise en cause du retraitement) fragilisera l’équilibre Production/Consommation et notre indépendance énergétique. Le bilan économique, écologique, social, de ces décisions, si elles étaient mises en œuvre dans une échéance aussi courte, serait désastreux. Qui paiera les coûts de ces décisions ? Le prix de l’électricité en sera doublé, pénalisant fortement les usagers et notre industrie. Nous ne pouvons penser que ce vaste gâchis industriel serait la balance de quelques postes de députés. »

Si l’on procède par élimination, une fois Hollande et Joly disqualifiés, il restait donc un candidat de gauche vers lequel électriciens et gaziers pouvaient se retourner, celui soutenu par le PCF, la seule formation de gauche qui n’a jamais cédé aux sirènes de la démagogie antinucléaire. Las, si le PCF est clair sur ces questions, Jean-Luc Mélenchon l’est tout autant : il est favorable « à une sortie programmée du nucléaire » qu’il se propose cependant de soumettre à référendum au cas ou il serait élu…

Philippe Poutou étant un antinucléaire convaincu, François Bayrou, Marine Le Pen et Nathalie Arthaud étant peu ou prou sur des positions de réduction programmée assez proches de celles préconisées par l’accord PS-EELV, il ne reste donc plus qu’un seul candidat à partager la position de la CGT d’EDF en faveur du maintien et de la modernisation des centrales existantes et de la poursuite des efforts de modernisation et de sécurisation de la filière nucléaire. Devinez lequel ?

Immigration : Hollande se lepéniserait-il ?

21

Que faut-il penser des déclarations de François Hollande hier soir sur l’immigration ? En tout cas, pour son organe central de campagne, c’est clair : « Hollande veut limiter l’immigration légale » Pour ceux des lecteurs de Libération qui n’auraient pas compris que quand c’est François Hollande qui la propose, c’est soudain une idée qu’elle est bonne, Jonathan Bouchet-Petersen n’hésite pas à mettre les points sur les i : « Limiter l’immigration légale en France. Pour la première fois ce jeudi soir dans l’émission Des Paroles et des actes, François Hollande en a clairement fait un objectif de son possible quinquennat. »

Mais alors, est-ce à dire que le chouchou de Nicolas Demorand aurait lui aussi viré xénophobe ? Mais non, nous explique Jonathan l’épatant, il s’agit juste d’« un certain durcissement oratoire, comme une réponse à Nicolas Sarkozy qui, de tribunes en micros, dénonce les régularisations massives programmées selon lui par le candidat socialiste. « Jamais vous ne trouverez un texte de ma main ou une parole dans ma bouche » en ce sens, a lancé le candidat socialiste à son contradicteur Jean-François Copé, patron de l’UMP »

J’adore le concept de « durcissement oratoire », pas vous ? Quand c’est Sarkozy qui veut encadrer l’immigration légale, Libé parle immédiatement de droitisation voire d’extrême droitisation. Quand le candidat PS le copie, il ne s’extrêmedroitise pas, il durcit son discours. Elle est pas belle, la vie ?

François Hollande, cessez d’être obsédé par le mot « race »

Il a un côté sympathique François, entre ses traits d’humour et ceux qui dessinent désormais une silhouette trop vite amaigrie. Difficile de ne pas rire à ses bons mots ou de ne pas apprécier cette culture spontanée que d’autres justifient en jurant qu’ils se sont mis à lire sur le tard. Il a passé dix heures au salon de l’agriculture et il se murmure que l’ancien Président de la République voudrait lui donner sa voix – non sans raison- mais que ses services de sécurité, mandatés par l’Elysée, veillent à ce qu’il ne s’exprime pas sur le sujet.
Il faut le reconnaître, François est tout sauf un semeur de troubles. Ce Tullius Detritus qui, sous la plume de Goscinny devient cette bête si prompte à créer la zizanie, ce n’est pas lui mais plutôt son opposant. Qui le lui contesterait ? D’un côté, une machine gestuelle qui embraye tour à tour sur les Roms, les immigrés, les assistés et les chômeurs ; de l’autre côté, le ton posé du sage rassembleur.
Seulement, François en fait trop ou pas assez. Et c’est là où le bât blesse. Libéral à Londres et socialiste à Paris, partisan de l’euthanasie avant de promettre une consultation préalable sur le sujet, opposé à la surtaxation des très hauts revenus avant de revenir dessus, les contradictions fusent même si, dira-t-on, c’est le jeu de toute campagne électorale.

Dernièrement, François a eu une idée : supprimer le mot « race » de la Constitution. Cette fois, on ne lui en voudrait pas de changer d’avis. Comprenez, dans l’imaginaire du PS, une fois ce vocable éradiqué, plus aucune distinction ne viendrait interférer dans la merveilleuse unité que constitue la grande famille humaine. Il en serait alors terminé du panel de couleurs qui dérangent tant les employeurs et oppose, parfois, les citoyens. Ni noir, ni jaune, ni blanc, une seule couleur pour l’humanité et son lot de fraternité et de bonheur, un jardin d’Eden sans bois d’ébène.

Belle proposition qui tendrait presque à faire oublier à l’individu d’où il vient alors même que la communautarisation semble être devenue une valeur de gauche. Belle proposition, s’il en est, qui s’inscrit dans la logique de la théorie du genre ou de toutes celles qui appellent à une uniformisation sans demi-mesure de notre société. Plus d’hommes, plus de femmes, plus de division de l’espèce humaine… Comme si la différence appelait l’intolérance et que l’indifférence appelait la bienveillance.

On nage dans une sorte d’étrange alchimie. Mélange d’Equilibrium, ce film américain de science-fiction où le prozium règne en anesthésiant les sentiments humains et du Complexe de Procuste, formidable œuvre de Vladimir Volkoff qui met en scène ce brigand plein de bons sentiments, qui rabote tout ce qui dépasse chez ses victimes pour en égaliser la taille.
D’aucun diront qu’il ne s’agit que d’un mot, un mot responsable de tant de maux qu’il vaut mieux à jamais le sortir des mémoires, surtout lorsqu’elles sont constitutionnelles. Paradoxalement, les pourfendeurs de ce vocable sont précisément ceux qui se sont battus pour qu’il soit au cœur de tous les débats sur l’immigration ou le chômage.

Si le mot « race » existe, c’est bien qu’il a une réalité dont on ne comprend pas pourquoi il faudrait en venir à l’éliminer. Sa signification n’appelle pas à la hiérarchisation mais, bien au contraire, à la fabuleuse singularité de chaque individu, à la multitude des contrées, à cette diversité qui rend les fleurs de champs bien plus inspirantes qu’une pépinière industrielle de tulipes. Sa présence dans la Constitution et l’interdiction d’opérer une distinction en son sein permet justement, au sommet de la hiérarchie des normes, de prévenir et de punir toute forme de racisme.
Sa disparition des lois fondamentales ne serait qu’une mutilation de plus de la réalité pour faire entrer une cheville carrée dans un trou rond (comme disent les Anglais – mais là encore désigner nos frères humains par leur nationalité, n’est-ce pas déjà une division de l’espèce humaine ?).

Plus grave, par un parallélisme des formes, nier l’idée de race devrait nous amener à nier l’idée de racisme. Car sans races, pas de racisme.
En attendant que cette mesure arrive et vienne consigner à jamais ce vocable des dictionnaires et textes à portée normative, courrez donc revoir ces vierges noires – de Rocamadour à Częstochowa- qui furent inspirées par ces vers du Cantique des Cantiques : Nigra sum sed formosa[1. « Je suis noire mais belle »].

Qui veut la peau du bac ?

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Jérôme Leroy et Pascal Riché débattent de l’avenir du bac.

Il n’y a pas que les élections qui approchent, le baccalauréat aussi. Et comme chaque année depuis quelques temps déjà, il semblerait bien que ce qui appartenait jadis à une certaine mythologie française ne soit plus qu’un objet de polémiques, un point douloureux et terminal, c’est le cas de le dire, où se concentrent toutes les contradictions d’un système éducatif de plus en plus malmené, déconsidéré, affolé. Luc Chatel, sans doute pour montrer que le gouvernement gouverne jusqu’au bout et éviter le cauchemar des fraudes de l’année dernière, a rendu publiques les conclusions d’un rapport qu’il avait demandé à l’Inspection Générale de l’Education Nationale sur une institution qu’il juge « à bout de souffle. »

Le problème est que les recommandations de l’Inspection Générale pour réformer le baccalauréat ne vont pas lui permettre de retrouver sa respiration et ressemblent davantage à un pansement sur une jambe de bois qu’à la « revalorisation » de l’épreuve officiellement souhaitée. Car vous n’êtes pas sans savoir que le bac ne vaut plus rien. En tout cas, c’est ce que tout le monde dit, donc c’est certainement vrai. Le bac, en effet, serait aujourd’hui pratiquement donné (il reste quand même un tiers d’une classe d’âge qui ne l’a pas), les correcteurs recevraient des consignes qui rendraient souvent impossible de ne pas mettre la moyenne à une copie et les jurys réunis en commission seraient priés d’harmoniser les notes, façon pudique de dire qu’elles sont toutes remontées. Plus grave, des élèves auraient le bac sans avoir la moyenne dans les matières principales, par le jeu d’options pléthoriques, ce qui ferait par exemple que l’on pourrait faire un très bon bachelier littéraire avec 2 en philo mais 18 en clarinette.
Et que propose le rapport remis au ministre ? D’abord, de réduire le nombre des options. Peu importe, au demeurant, que ces options aient été depuis des années favorisées par une vision pédagogiste d’un lycée « ouvert sur le monde », elles ne seront plus de saison désormais.
Autre point du rapport, réduire le nombre de langues vivantes qu’il est possible de présenter. Il y en a 57 dont les deux tiers concernent moins de deux cents candidats. On peut trouver que c’est exagéré. On peut aussi penser que c’est un gage de la qualité d’une offre éducative. A moins que l’on ne décide, comme c’est déjà pratiquement le cas au collège, de ne laisser pour l’immense majorité des élèves que le choix, de fait, entre l’Anglais, l’Allemand et l’Espagnol.

En fait, si l’on résume la réforme souhaitée, c’est à un bac encore plus allégé que l’on va aboutir, avec notamment l’introduction d’un contrôle continu accru que viendra masquer une feinte sévérité par l’introduction de notes éliminatoires pour le petit noyau survivant des matières effectivement passées lors d’épreuves ponctuelles.

Pour ceux qui sont attachés à cette institution, on a finalement la vilaine impression d’assister à la même mécanique qui a vu le Service National disparaître sous Chirac. Le bac, comme l’était Service National, et ce n’est pas un hasard s’il est soumis à de telles pressions, a aussi été conçu dès l’origine comme un rite d’initiation républicain, comme le double symbole d’une entrée dans l’âge adulte et dans une certaine élite méritocratique.
Et pourtant que pèsent ces considérations face à des questions de gros sous ? Parce que c’est bien à cela que se résume le problème. On avait dit du Service National qu’il était devenu inégalitaire, (ce qui était vrai mais on avait tout fait pour), et qu’il ne correspondait plus aux nécessités des armées modernes. On a juste oublié de dire que l’arbitrage entre son utilité civique et son coût budgétaire aura été la principale motivation de sa suppression.

Pour le bac, clef de voûte de cette école de la République, on commence par dire qu’il est dévalorisé, on prend des mesures qui ne feront qu’aggraver les choses à plus ou moins court terme et on finira là aussi, un jour, par constater de manière assez tartuffe qu’il ne sert plus à rien. En omettant juste de préciser qu’il s’agira avant tout pour l’Etat de ne plus payer le prix de l’organisation de l’épreuve, chiffrée aux alentours de 100 millions d’euros. Il est d’ailleurs assez intéressant de savoir que l’Inspection des Finances a travaillé en collaboration avec l’Inspection Générale sur ce rapport. Cette même inspection des Finances, qui est chargée de l’application de la fameuse RGPP responsable de la suppression de 70 000 postes d’enseignants durant le quinquennat, phénomène qui n’a pas facilité, c’est le moins qu’on puisse dire, un déroulement serein des épreuves ces dernières années.

Encore une fois, en la matière, les libertaires pédagogistes qui rêvaient d’un monde sans examens discriminants auront servi d’idiots utiles aux libéraux gestionnaires qui ne sont pas persuadés de la nécessité d’une éducation nationale. Et c’est ainsi que le bac pourrait mourir, pris sous le feu croisé de ceux qui ne l’aimaient pas, de ceux qui trouvaient qu’il ne valait plus rien et de ceux qui trouvaient qu’il coûtait trop cher. Quand on veut tuer son bac, on dit qu’il n’est plus à la page.

François Hollande, Stéphane Hessel et Georges Bidault

Le prophète indigné, Stéphane Hessel, a remis sa casquette de maquisard en lançant hier dans Libération un appel à voter François Hollande. Avec son camarade de l’ombre, Raymond Aubrac, avec qui il coécrit cette tribune, il profite du contexte de l’anniversaire des 68 ans du programme solidaire et bienveillant adopté par le Conseil National de la Résistance (CNR) le 15 mars 1944, pour agiter la menace de son inquiétant démantèlement si la France repartait pour cinq ans avec Nicolas Sarkozy et appelle donc à faire barrage à cette politique ploutocrate aux relents de xénophobie primaire.

Définitivement atteint du syndrome de répétition, Hessel, rejoue à chaque intervention dans le débat public son rôle de grand résistant qui a le devoir de veiller sur le respect des valeurs sacrées de la Résistance. Et comme un résistant ne peut être qu’un homme d’honneur à la vertu irréprochable, tout ce qu’il dit est parole d’évangile.

En insinuant que la gauche est par nature du côté de « la liberté, de la dignité, de la démocratie, de l’espoir », qu’elle est la couleur politique de la résistance héroïque, Hessel associe par défaut la droite à la collaboration scandaleuse avec l’ennemi devenu la finance mondialisée. Ce qui, au passage est une injure à la mémoire de tous les résistants de droite, catholique, maurassiens morts pour la France, ceux-là même auxquels Aragon rendait hommage dès 1943 dans La Rose et le Réséda.

La toile de fond historique a beau avoir changé, Hessel continue à réécrire l’Histoire dans un seul objectif : distribuer des brevets de FFI à deux centimes en faisant croire que voter Hollande c’est résister. Cette tentative de récupération évoque irrésistiblement le cas de Georges Bidault. Durant la seconde guerre mondiale Georges Bidault fut un résistant héroïque, qui succéda à Jean Moulin en 1943 comme président du Conseil National de la Résistance.

Les circonstances de l’histoire firent que le même Bidault, engagé aux côtés de l’OAS à la fin de la guerre d’Algérie, crut bon de constituer une sorte de gouvernement antigaulliste en exil. Il eut le mauvais goût de le baptiser Conseil National de la Résistance…

La France en français !

La formulation d’« identité nationale » partait d’une bonne intention, s’il s’agissait de réveiller en France un sentiment national − qui n’est pas seulement perturbé par les fantasmes dus à l’immigration, mais bien autant, sinon plus, par l’américanisation de l’Europe dans son ensemble et de la France en particulier. Cependant, le mode opératoire de l’enquête (les préfets) n’était pas très heureux et devait, de toute évidence, inquiéter quelques âmes sensibles de la gauche tartuffiante.

Si la notion d’identité crée un malaise ou une méfiance, c’est sans doute qu’elle est perverse, non par nature mais par l’ambiguïté de son usage : nul, hélas, ne mettait en doute l’identité des déportés du Vel d’Hiv. Il ne s’agissait pas alors de revendiquer une identité menacée, par réflexe de légitime défense, mais de la subir par oppression.

Jean-Marie Domenach a pu écrire avec pertinence : « Identité est un mot détestable ; son étymologie (idem) laisse croire qu’il existe au principe de la nation un socle immuable qui nous définit et nous oblige à nous identifier à lui, comme si, au-delà des siècles, nous pouvions entrer dans la peau et dans l’esprit de ceux qui, sans le savoir, forgeaient cette identité. Michelet disait personnalité et il avait raison, car une personne n’existe qu’en mouvement, par un constant travail de soi sur soi et par la façon dont elle se nourrit d’autrui. Rien n’est plus contraire à cette histoire de la France que cette conception identitaire, alors qu’elle fut, le plus souvent, missionnaire et assimilatrice.»[1. Regarder la France, éd. Perrin, 1997.] Je sais bien qu’il est aujourd’hui mal vu d’être missionnaire ou assimilateur, et que l’on sait de moins en moins raisonner en histoire selon les critères de chaque époque. Ainsi fut pourtant la République. On peut bien rejeter le passé, ce n’est parfois qu’une ruse pour le reproduire. Notre actuel discours sur les droits de l’homme est-il autre chose qu’une réitération de notre tradition missionnaire et assimilatrice − voire colonisatrice, comme nos brillantes expéditions en Irak, en Afghanistan et en Libye pourraient le suggérer ?[access capability= »lire_inedits »]

Notre bon vieux Littré donne du mot identité cinq définitions, dont on ne retiendra que celle qui vient en dernier : « Conscience qu’une personne a d’elle-même ». Qu’un mot ait beaucoup d’acceptions fait sans doute sa richesse d’expression, mais c’est aussi un piège qui facilite les amalgames, dès lors qu’il est utilisé dans des polémiques intellectuelles ou politiques. La polysémie, c’est soit Brocéliande avec tous ses charmes, soit un terrain miné. Et il n’est que de s’arrêter au cinquième sens donné par Littré pour rendre raison à Jean-Marie Domenach : cette conscience qu’une personne a d’elle-même, il est beaucoup mieux dit d’elle par le terme de personnalité ; et cela vaudrait aussi bien par extension pour tous ceux qui seraient apparentés ou liés par telle ou telle appartenance, communauté d’origine, de vie ou de destin. Dans son inoubliable Tableau de la géographie de la France[2. Préfacé par Pierre George, Éd. de la Table Ronde, La Petite Vermillon, 1994.] écrit en 1903, Paul Vidal de La Blache écrit : « Ce mot de personnalité appartient au domaine et au vocabulaire de la géographie humaine. Il correspond à un degré de développement déjà avancé de rapports généraux. Ce degré a été atteint de bonne heure par la France. […] Notre pays est de ceux qui ont pris le plus anciennement figure. […] Comment un fragment de surface terrestre qui n’est ni péninsule, ni île, et que la géographie physique ne saurait considérer proprement comme un tout, s’est-il élevé à l’état de contrée politique, et est-il devenu enfin une patrie ? »

Une personnalité existe par elle-même ; une identité est plaquée, ou subie ; lorsqu’elle réagit par peur, elle donne d’elle-même l’image de l’agressivité, alors qu’elle révèle un état d’infériorité − et que cet état d’infériorité soit réel ou imaginaire, le sentiment qui inspire la réaction de peur est le même. Il est étrange que l’on ait détourné de son sens grec le mot phobie qui n’a jamais signifié « haine » mais « peur ». A-t-il jamais été intelligent de faire des lois contre les peurs qu’éprouvent nos contemporains ?

Il peut apparaître que ce que l’on dénomme si volontiers crispation identitaire nous conduise à altérer, de nous-mêmes, notre propre liberté. Dans le discours dominant d’aujourd’hui, le rapport entre droits de l’homme et droits des peuples n’est pas éclairci. Tirés excessivement vers le droit de l’individu, les droits de l’homme, dont on a oublié qu’ils étaient aussi ceux du citoyen, ne tiennent plus compte de certains droits élémentaires des peuples, tels que le droit à leur langue. Les crispations qui s’ensuivent ne peuvent être traitées à la légère, par des diabolisations réciproques. Il n’y a jamais eu, dans la longue histoire de l’humanité, de droit absolu, puisque même le droit à la vie n’a pas toujours été considéré comme tel, et l’est de moins en moins au vu de certaines lois. Il convient de mettre en forme les antagonismes − surtout eux.

En regard d’une identité qui peut se révéler prison de l’être, le vrai nom de la personnalité et de la liberté de l’être réside dans sa souveraineté et je préfère ici laisser la parole à Alain Finkielkraut : « La notion de souveraineté ne mérite aucunement de tomber dans l’indignité, […] la souveraineté a donné sa chance politique à la nation et, dans la nation, à la démocratie. Destituer aujourd’hui la souveraineté au nom de l’empire du Bien ou de la morale universelle, cela ne peut conduire qu’à mettre les États faibles sous la férule d’un club très fermé d’États puissants. Les premiers sont surveillés, jugés et, au besoin, corrigés par une humanité réduite aux seconds. »[3. Une Voix vient de l’autre rive, Éd. Gallimard, 2000.]

Demandons-nous comment sortir de tant d’ambiguïtés savamment entretenues, de cette pathologie de l’esprit démocratique qui dérive vers une sorte de nirvana où l’abolition de toutes les frontières, c’est-à-dire de toutes les limites, ne conduit plus qu’à dialoguer avec soi-même et à se répéter sans fin, et sans rire ; où la « transparence » qui attente au secret des êtres et aux mystères du monde ne nous fait donner que sur le vide.

Lors d’une enquête préliminaire, il est apparu que les Français mettaient en tête, à 80%, de leurs caractéristiques d’identité nationale… la langue française, avant la République, avant la laïcité, avant le drapeau, avant la Marseillaise, par ordre décroissant.

Ce résultat ne fait que souligner l’erreur de ceux qui, dans les sphères paradoxales du gouvernement, dénigrent la langue française au point de prétendre imposer l’usage de l’anglo-américain dans l’enseignement supérieur. Ce qui au demeurant est parfaitement illégal au regard de la loi du 4 août 1994 sur l’emploi de la langue française, ainsi que de l’article 2 de notre Constitution qui stipule que le français est la langue de la République.

Ne s’est-il pas trouvé un ministre assez inculte pour contrarier le sentiment de 80% des Français en prétendant que la langue française leur aurait été imposée en 1539 par l’édit de Villers-Cotterêts ? Il est un peu fort de confondre François Ier et l’abbé Grégoire puisque, comme chacun sait ou devrait savoir, l’édit de François Ier avait pour but essentiel de substituer l’usage du français à celui du latin dans les juridictions du royaume. On voit à tout cela que la passion de « l’identité nationale » affichée par le chef de l’État est assez peu partagée par certains de ses ministres.

De longue date, on n’a plus guère de nouvelles de la Délégation à la langue française, héritière d’un éphémère Commissariat général créé par François Mitterrand et massacré par Michel Rocard, ce grand dadais. Le pouvoir a décidément trop d’idées ; elles se bousculent et s’enchevêtrent au point que personne ne s’y retrouverait s’il n’y avait des opposants obsessionnels pour donner, par leurs propos agressifs, un semblant d’existence à des contestations tout aussi puériles. Prétendre qu’il n’y aucun lien entre l’identité nationale, telle qu’elle angoisse aujourd’hui les Français et leurs dirigeants, et l’immigration, telle qu’on l’éprouve actuellement, est d’une parfaite mauvaise foi − à moins que ce ne soit une manœuvre pour faire oublier l’américanisation de nos élites ? Et prétendre qu’il n’y a pas de « Français de souche » est évidemment infantile, sinon qui suis-je, puisqu’il me faudrait remonter à cinq générations pour me trouver une aïeule piémontaise ?

Les idéologues de l’ « écologie politique » devraient peut-être s’aviser que, si la langue française est tenue par les Français comme la première caractéristique de leur identité, elle est de ce fait même une signalée caractéristique de leur environnement mais, aussi, un incontestable héritage de leur existence dans le monde. Quant à l’Europe, elle n’a pas d’identité dès lors que des hommes politiques influençables en ont récusé les racines chrétiennes, ou si l’on veut judéo-chrétiennes, pourtant consubstantielles à son histoire, laquelle ne saurait être considérée comme un facteur d’usure que par des observateurs frivoles.[/access]

Hollande ou Mélenchon : pour qui vote le CERES ?

Avant-hier soir, Jean-Pierre Chevènement a solennellement déclaré « soutenir » François Hollande dès le premier tour, comme il l’avait fait en 2007 avec Ségolène Royal. Dès hier matin, il se rendait à Canossa, pardon à Solferino, pour y tenir une conférence de presse conjointe avec le candidat qui veut « donner du sens à la rigueur ». Bien sûr, les mauvaises langues (ou les analystes politiques, mais est-ce bien différent ?) expliqueront que le chapelet de circonscriptions, pour la plupart ingagnables, lâché par le PS au groupusculaire MRC, a joué son rôle dans la négociation…

Mais la grande hache de l’histoire retiendra autre chose que ces manœuvres d’appareils. Le jour même où Chevènement ralliait Hollande sur le plateau de Laurence Ferrari, un de ses amis de quarante-cinq ans prenait une décision radicalement différente. Didier Motchane, cofondateur du Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste (CERES) avec Chevènement, Sarre, Charzat, Guidoni et les autres, a en effet officiellement apporté son soutien à Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle de 2012. Sur le site du Parti de Gauche, Motchane explique voir en Mélenchon l’un des « résistants à l’ordre établi capitaliste » digne héritier de « l’esprit du socialisme ».

Rappelons qu’à leur sortie de l’ENA, en 1965, Chevènement et Motchane avaient rédigé sous le pseudonyme de Jacques Mandrin un petit libelle mordant, L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise. De l’électeur de Hollande ou de celui de Mélenchon, la postérité dira lequel a été le plus fidèle au legs socialiste du CERES. En attendant, le bifrons Jacques Mandrin ne sait plus où donner de la tête…

Deborah Mitford, la dernière sœur

1

Que serait Jules sans Edmond (Goncourt) ? Qui se souviendrait de Averell Dalton s’il n’était flanqué de ses trois épouvantables frangins ? Des sœurs Brontë si elles n’avaient été que voisines ? L’appartenance à une fratrie extraordinaire suffit à en faire entrer chacun de ses membres dans la légende. Une légende qui, au XXe siècle, auréole en particulier les six filles de Lord Redesdale, les célèbres sœurs Mitford.

« Ma femme est normale, je suis normal et nos filles sont toutes plus folles les unes que les autres ! », déclarait leur père, un peu interloqué d’avoir mis au monde une telle progéniture. Nancy, l’aînée, s’inspire pourtant largement de son géniteur pour écrire les romans qui la rendront célèbre.
Pamela, la seconde, n’est célèbre que parce qu’elle fut la seule normale dans cette tribu d’extravagantes. Diana, la numéro trois, se tourne vers le côté obscur de la force en devenant la maîtresse de Mosley, le fondateur du parti fasciste anglais, qu’elle finira par épouser en Allemagne en présence d’Adolf Hitler en personne. Hitler sera d’ailleurs la grande passion de la sœur numéro quatre, Unity.
Après la fasciste chic et la nazie amoureuse, la gauchiste : Jessica, s’engage avec son compagnon, le neveu de Churchill, dans les Brigades internationales. Plus tard, ils s’installeront aux États-Unis, où elle deviendra l’égérie du Parti communiste. Quant à la dernière, Deborah, née en 1920, elle épousera Lord Cavendish et c’est elle qui, dans un volume de souvenirs délicieux, Duchesse à l’anglaise, vient mettre une dernière touche à la légende des sœurs Mitford.[access capability= »lire_inedits »]

Deborah explique que si ses sœurs sont devenues célèbres, cela n’est pas à cause de leurs alliances ébouriffantes, ni de leur beauté, ni même de leurs talents littéraires, mais parce que toutes se sont fracassées sur la folie totalitaire de leur époque.
En 1933, Diana conduit sa jeune sœur Unity, alias « Bobo » , en Allemagne, où celle-ci va « s’ engouffrer dans le nazisme, avec une ferveur toute religieuse ». Unity, « la plus étrange » des six sœurs, selon Deborah, trouve dans la nouvelle Allemagne des certitudes monstrueuses et absolues. Au point d’être subjuguée par Hitler qu’elle poursuit de ses assiduités comme une véritable midinette: « Aujourd’hui, on l’arrêterait pour harcèlement. En février 1935, Hitler a fini par la remarquer, et a demandé à un membre de son entourage d’inviter Unity à sa table. Dès lors, le destin de ma sœur était scellé. » Unity tente de mêler sa mère et sa plus jeune sœur à cette passion : en 1937, alors que toutes trois se trouvent à Munich, le Führer les accueille et, très bourgeoisement, leur fait servir le thé dans un appartement que Deborah décrit comme « entièrement marron et blanc, vraiment laid et très ordinaire ».

Quatre ans plus tard, lors de l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, Unity se tire une balle en pleine tête dans un petit square de Munich. Le pire, c’est qu’elle survivra à cette tentative de suicide, sans que l’on puisse retirer la balle qui s’est logée dans son crâne.
À cette époque, Diana, Lady Mosley, qui allaite encore, est emprisonnée au motif qu’elle menace la sécurité nationale du Royaume-Uni. Convoquée le lendemain de l’arrestation par le Foreign Office, Nancy, la charmante romancière de La Poursuite de l’Amour, est interrogée sur les rapports entre Diana et les nazis. Elle répond que sa sœur est « une personne extrêmement dangereuse ». Trois ans plus tard, elle persiste et déclare aux services de renseignements que Diana désire sincèrement l’effondrement de l’Angleterre et qu’on ne doit la libérer sous aucun prétexte.

Unity, elle, est rapatriée à demi-morte en 1940, dans des conditions atroces et rocambolesques qui évoquent, sous la plume pourtant légère de Deborah, à un supplément au Voyage au bout de la nuit. Elle survivra huit ans, Walkyrie rayonnante transformée en spectre grisâtre, atteinte de démence précoce.
Un demi-siècle plus tard Deborah, de son château de Chattworth, raconte ces horreurs avec l’indulgence souriante d’une très grande dame qui a tout vu, n’a pas lu grand-chose, mais qui, au fond, n’a jamais cru qu’aux valeurs éternelles de la vieille Angleterre.[/access]

Deborah Devonshire, Duchesse à l’anglaise, traduction J.-N. Liaut, Payot, décembre 2011.

Duel ou duo ?

10

Plus que quarante-deux jours ! Peu de gens ont prêté attention au compte à rebours affiché sur nos écrans pour nous informer en continu du temps restant avant le premier tour de l’élection présidentielle. Sauf erreur de ma part, c’est la première fois que ce genre de gadget est utilisé dans le traitement de l’actualité politique. En revanche, cette éphéméride cathodique rappelle furieusement – que les moins de 30 ans me pardonnent – le suspense orchestré « pour nous faire aimer l’an 2000[1. « Nous allons vous faire aimer l’an 2000 » : Muray a abondamment commenté ce slogan terrifiant concocté par France Télécom à l’approche des festivités du millénaire.]», puis le matraquage insensé qui précéda les Jeux Olympiques de Pékin de 2008, célébrés avant d’avoir eu lieu comme une réussite planétaire par des médias alors en pleine sino-béatitude.

« Dans son rite, son déroulement,l’investissement des citoyens, une campagne présidentielle est d’abord une réactivation de l’imaginaire français », explique Stéphane Rozès dans Le Débat[2. « La présidentielle dans l’imaginaire politique français », Entretien avec Stéphane Rozès, Le Débat n° 168, janvier-février 2012]. En fait d’imaginaire, on a plutôt le sentiment d’assister à une course de chevaux – ou peut-être aux qualifications du concours de l’Eurovision. On est presque étonné de ne pas être invité à « taper 1 » sur sa zappette pour éliminer le candidat qui a fait la plus mauvaise semaine. La prochaine fois ? Bien sûr, j’exagère. Il faut être grincheux comme un réac pour accorder de l’importance à un détail aussi microscopique que deux petits chiffres incrustés sur des images de meeting aimablement fournies aux chaînes de télévision par les staffs des candidats – encore une innovation de nature à renforcer l’impression que la comédie qui se joue sous nos yeux sous le titre « Élysée 2012 » n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. Certes, les principaux acteurs ont incontestablement du talent, leurs textes, révisés tous les jours pour coller aux attentes du public, laissent échapper un parfum qui ressemble beaucoup à celui de la passion politique d’antan. D’ailleurs, ils remplissent les salles : tout en affirmant que la campagne faisait « pschitt », l’ami Philippe Cohen observait il y a quelques jours, sur le site de Marianne, que les meetings connaissaient une nouvelle jeunesse. Reste que même quand les candidats parlent « pour de vrai », et pas avec des messages de 140 signes maximum envoyés
sur ces « réseaux sociaux » dont on nous annonce depuis au moins cinq ans qu’ils vont révolutionner la politique, on dirait que Mémé n’accroche pas. Sans doute, comme l’indique Muriel Gremillet, parce qu’elle compte les sous qui lui restent pour finir la semaine. Mais pas seulement. « Quelque chose a changé », chantait Barbara. Et cette fois, nul homme n’apparaît à l’horizon pour ouvrir « le chemin vers un autre destin[3. Les paroles de cette chanson dédiée à François Mitterrand étaient : « Un homme, une rose à la main, a ouvert le chemin, vers un autre destin. »] ». En tout cas, Mémé n’y croit pas.

François Hollande avait promis de « réenchanter le rêve français ». On n’a pas l’impression que ceux qui s’apprêtent à lui donner leur voix « pour battre Sarkozy » soient sous l’effet d’un quelconque enchantement. En vérité, cette campagne est plutôt du genre morne plaine. Les émissions politiques réalisent d’excellentes audiences, répètent les journalistes, un peu comme ces chauffeurs de salle qui essaient de convaincre un public mitigé qu’il est en train de vivre un moment extraordinaire. Cela explique aussi qu’ils amusent la galerie avec la prétendue violence de la campagne. Vous avez vu comme ça chauffe ! En réalité, ça ne chauffe pas très fort. D’accord, ils se traitent mutuellement de menteurs et expliquent à l’envi que le projet de « l’autre » – le « candidat sortant » dit Hollande, à qui personne n’a fait remarquer l’absurdité de cette expression[4. C’est Alain Finkielkraut qui a attiré mon attention sur cette étrange formule.]– n’est pas crédible, mais enfin c’est le minimum syndical. En tout cas, les invectives ne brillent pas par l’imagination. Quand on pense que Churchill qualifiait Mussolini de « chacal peureux », on se dit que le niveau a baissé (il est vrai que nous ne sommes pas en guerre). Pourtant, malgré l’effacement de Jean-Marie Le Pen, la cuvée 2012 aligne de véritables bêtes de scène. Mais il n’est pas certain que la tendance se maintienne. Les talk-shows, débats, face-à-face, interviews et retransmissions de meetings s’enchaînent avec une telle rapidité qu’on a l’impression d’avoir vu tous les candidats et tous les journalistes dans toutes les configurations – et le site du Parisien m’annonce, en rouge, qu’il reste 41 jours à tirer avant la quille. On peut produire une palanquée de sondages et aligner les audiences mirifiques, affirmer que cette campagne passionne les Français relève du wishful thinking ou, a minima, d’une observation sommaire.

« L’imaginaire d’un pays, explique encore Rozès, tient ensemble ceux qui le composent pour faire société. On pourrait définir de ce point de vue l’imaginaire français comme une “dispute commune” ». Il n’est pas sûr que la dispute qui occupe nos esprits et nos écrans puisse être qualifiée de « commune ». Quoi qu’il en soit, on ne voit pas très bien pourquoi une élection dont on nous dit depuis des mois qu’elle est déjà jouée passionnerait
les foules. Or, contrairement à David Desgouilles, je persiste à penser que, si elle est jouée, c’est en grande partie parce que les médias en ont décidé ainsi. Qu’il y ait, comme l’explique Luc Rosenzweig, des raisons objectives au rejet de Nicolas Sarkozy, c’est certain. Il n’en relève pas moins en partie de la prophétie auto-réalisatrice. À force de s’entendre dire qu’ils le détestaient, les électeurs ont fini par en être convaincus. Si quelques solistes médiatiques – et Le Figaro – ont affiché un soutien sans faille au président, à l’arrivée et depuis trois ans au moins, l’orchestre a joué des variations allant de l’anti-sarkozysme modéré à la sarkophobie rabique. Auteur de Sarkozy et la presse, histoire d’un désamour (Jean-Claude Lattès), Hélène Pilichowski raconte comment, à chaque décision du Président, les médias se mettaient en chasse du député villepiniste qui leur donnerait de quoi annoncer triomphalement que la majorité était au bord de l’explosion. Pratiquement à chaque étape du quinquennat, on a pu voir émerger un consensus médiatique, projeté sur l’opinion par l’intermédiaire de sondages convergents devenus, ainsi que le montre Renaud Chenu, la matière première de l’analyste qui les commente comme s’il s’agissait des résultats de la « Ligue 1 ». Plus que la connivence entre journalistes et politiques, c’est la connivence entre journalistes eux-mêmes qui est en cause. Le Monde Magazine a récemment évoqué une curieuse pratique – dont j’ignorais l’existence : celle des « groupes de déj[5. « Les journalistes politiques passent à table », Guillemette Faure, Le Monde Magazine, 3 mars 2012.]». Rassemblant quelques journalistes politiques, ces clubs inconnus du grand public invitent régulièrement à déjeuner des politiques, plutôt choisis parmi les conseillers des princes, afin de leur soutirer du « off » – qui sera ensuite « dé-offé » par tranches.
On devine aisément comment, entre café et mignardises, ces déjeuneurs par ailleurs intraitables sur leur indépendance décident ensemble, et sans même s’en rendre compte, ce qu’il convient de penser. On comprend que François Hollande soit devenu, ne serait-ce que par défaut, le candidat des médias. L’humeur désenchantée des Français a aussi des raisons qui tiennent à la politique elle-même.

À écouter les principaux candidats, on a peine à croire qu’ils obéissent à une inspiration profonde, à une voix intérieure qui leur dicterait une ambition pour la France. On dirait plutôt qu’ils s’adressent à des clientèles successives en ajustant le tir en fonction des oracles de leurs mages, qui auscultent l’opinion comme les devins grecs interrogeaient les entrailles des oies. Cela vaut surtout pour les deux favoris, contraints d’avoir une stratégie attrape-tout.

On verra, en lisant Marc Cohen, que Jean-Luc Mélenchon n’a pas été le dernier à se livrer à de savants calculs. Pour Hollande, la difficulté est de faire plaisir à ses électeurs qui veulent « bouffer du riche » sans pour autant effrayer les bobos aisés qui constituent une partie de sa base électorale. D’où le tête-àqueue entre les accents héroïques employés au Bourget pour dénoncer « l’ennemi invisible » et la chanson du type raisonnable entonnée quelques jours après à destination de la City – pour revenir en « mode barricades » avec l’annonce intempestive d’une tranche d’imposition à 75 %, taux qu’il estimait confiscatoire quelques mois plus tôt. Pour le symbole, paraît-il. Il faut s’arrêter un instant sur cette idée d’un impôt symbolique – on croyait jusque-là qu’un bon impôt était celui qui rapporte. Si on comprend bien, il s’agit de punir les méchants pour faire plaisir au bon peuple ? Voilà qui annonce un avenir radieux. Du côté de Nicolas Sarkozy, la ligne est tout aussi insaisissable. Pour se concilier et réconcilier deux électorats qui ne s’aiment guère – celui du Front National d’un côté, celui de la droite libérale et démocrate-chrétienne de l’autre –, le chef de l’État tire des bords entre populisme et politiquement correct, comme l’ont montré la valse-hésitation sur le halal, le lâchage en règle de Christian Vanneste dont on lira le récit sous la plume de Cyril Bennasar, ou les annonces successives sur l’immigration ; jusqu’à cet engagement d’aller à la crise avec Bruxelles si les partenaires de la France refusaient de réviser les accords de Schengen.

La question européenne, justement, plane sur l’élection. Pourtant, selon toute vraisemblance, elle n’en sera pas l’enjeu. En effet, plus l’échéance se rapproche, plus la compétition tourne au duel, mais au duel entre deux camps qui, en dépit des apparences, sont d’accord sur l’essentiel, c’est-à-dire le cadre européen. André Sénik se félicite de ce consensus démocratique. Reste que, sauf surprise, le second tour opposera les deux hommes qui, en 2005, posaient ensemble à la « une » de Paris Match pour vendre aux Français, sous le nom de Constitution européenne, de nouvelles avancées vers l’Europe supranationale. Comme on le sait, les Français n’achetèrent pas. On sait aussi ce qu’il advint de leur « non ».
Aujourd’hui, tous les candidats qui pouvaient prétendre incarner ce « non » semblent devoir être balayés par un bipartisme de fer, qui ne sied guère, selon Jérôme Leroy, à la diversité idéologique française. Résultat : les Français devront choisir entre deux projets contraints de passer dans la même épure. Dans ces conditions, on devrait penser que la nouvelle stratégie européenne définie par Nicolas Sarkozy à Villepinte ne manque
pas d’intérêt. Ce qui manque, c’est une bonne raison de croire que s’il était réélu, il mènerait la politique qu’il dénonçait il y a encore une semaine. Avec la franchise qui fait son charme, n’en déplaise aux imbéciles qui détestent aussi mécaniquement qu’ils encensent, Alain Minc explique dans Le Débat pourquoi il votera Sarkozy : « Parfois trop peu “pensée unique” à mon goût à ses débuts, il s’est convaincu qu’il n’y a aucune autre voie économique ou stratégique. Oui le modèle est allemand[6. « Explication de vote : pour Nicolas Sarkozy », Alain Minc, Le Débat n° 168, janvier-février 2012.]»

En réalité, nos deux duettistes n’ont pas d’autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l’euro assorti d’une longue cure d’austérité pour remettre les finances publiques d’aplomb. Bref, que l’on soit ou non d’accord avec cette politique, force est de constater que cette élection ne sera pas l’occasion d’un véritable choix. Alors Mémé et moi, on a l’impression que nos gouvernants élus ne sont pas près de retrouver la capacité d’agir autrement qu’à la marge, c’est-à dire sur autre chose que la répartition des emmerdements. Peut-être que l’idée même de nations souveraines n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui, comme ils disent. En ce cas, puisqu’on n’en a pas d’autre sous la main, de monde, c’est inutile de nous déranger. On veut bien admettre (ou pas) que nécessité fasse loi ; mais alors, il faut reconnaître que ce ne sont pas les peuples qui la font.

Schoendoerffer, le long sanglot du héros

5

Pierre Schoendoerffer, donc, est mort. Peu s’en soucieront car cet énergumène-là parlait de choses que les hommes d’aujourd’hui ne connaissent plus ou, s’ils s’en souviennent, dont ils se moquent. Schoendoerffer était un écrivain et cinéaste qui parlait de la France, d’une autre France, géographiquement et historiquement lointaine, un écrivain et cinéaste qui parlait d’hommes dont l’honneur avait assez été trempé au sang et aux larmes de la tragédie pour qu’ils en sachent et la valeur et l’écrasante inutilité. Schoendoerffer parlait des vaincus de la farce décolonisatrice, il parlait d’une France de l’abandon au milieu de qui quelques héros seuls, et vains, témoignaient d’une vie plus intense qui aurait pu être trouvée. Il est peut-être le seul témoin d’une certaine mémoire que la frénésie des Trente Glorieuses n’a eu de cesse de rayer pour que jamais nul ne puisse rationnellement la reconstituer non plus qu’intérieurement la revivre.

Je ne sais si la passion de la guerre aventureuse de Schoendoerffer est partageable : pour la goûter, peut-être faut-il avoir été éduqué tout enfant à l’admiration des ultimes chevaliers modernes qui de 40 à 62, de Koufra à Oran et de Leclerc à Bigeard firent les derniers jours glorieux d’une armée française en haillons. Peut-être faut-il avoir lu Par le sang versé à 12 ans et vu Dien Bien Phu à 14 pour la comprendre. Peut-être faut-il avoir eu un grand-père officier à vingt ans en Indochine pour l’admettre. Pourtant les grands récits épiques comme Schoendoerffer sut en conter résolvent toujours, une fois que l’histoire a passé avec sa règle de fer, les contradictions partisanes : qui ne tressaille pas à la charge de la Brigade Légère, au récit de Little Big Horn, à la chute de Troie ou à la prise de la smala d’Abd El Kader, d’où qu’il vienne et quelles que soient ses opinions, n’est peut-être pas tout à fait un homme.
En tout cas, le beau livre de Bénédicte Chéron, issu de sa thèse, qui sort providentiellement au moment de la mort de son sujet, tente de faire partager cette fascination au grand public, et y réussit sans nul doute. Sobrement intitulé Pierre Schoendoerffer[1. CNRS Editions, 27 euros.], cet ouvrage qui ne se veut pas une biographie remet pourtant en ordre une vie entière et fournit de précieux enseignements sur ce petit garçon du Puy-de-Dôme né trop tard pour la résistance mais qui crut trouver dans les lointains espaces français la rédemption.

Schoendoerffer ne fut pas lui-même un guerrier, mais il hanta les champs de bataille de toute l’Asie, après avoir débuté dans le cinéma sous la houlette du grand Kessel. Reporter de guerre, correspondant d’agence, il noua tout particulièrement avec l’Indochine un rapport filial jusqu’à la chute de Dien Bien Phu où il se trouvait, et sa libération des camps de rééducation vietminh. Quand il réalise La 317ème section en 1964, la guerre d’Extrême-Orient a déjà été effacée par la vraie sale guerre, celle d’Algérie. Il est sans doute le premier, et le dernier, à tenter de s’éloigner des documentaires et des informations journalistiques pour incarner dans le destin de soldats perdus la réalité de ce conflit. Jacques Perrin et Bruno Kremer qui débutaient alors donneront au lieutenant Torrens et à l’adjudant Willsdorf la profondeur de leurs traits inoubliables, l’un petit prince tombé de la lune, l’autre baroudeur cabossé. Après ce premier succès, Schoendoerffer retourne temporairement au documentaire, avec La section Anderson où il suit le premier officier noir sorti de Westpoint en campagne contre le Vietcong. Hollywood le consacrera d’un Oscar. Mais entre deux films, Schoendoerffer fut aussi un romancier exceptionnel, jamais jugé à sa véritable mesure : L’Adieu au roi – dont on dit qu’il inspira le Coppola d’Apocalypse nowLe Crabe-Tambour et Là-Haut en témoigneront. Les deux derniers seront portés au cinéma par leur auteur lui-même, Le Crabe-Tambour devenant sans nul doute son chef-d’œuvre à l’image. Pierre Schoendoerffer fut aussi l’homme du conflit de conscience algérien, quoiqu’il n’ait pas couvert cette guerre comme la précédente : le bouleversant et polémique Honneur d’un Capitaine et son débat sur la torture élèvera l’auteur au rang de véritable tragédien. En 1992, le cinéaste réalisera son vieux rêve : porter à l’écran la bataille qu’il a suivie en 54, la fameuse chute de Dien Bien Phu.

Plus que dans ses sujets qui au fond se ramènent toujours au même, les hommes dans et après la guerre, c’est la manière Schoendoerffer qui le consacre comme un génie profond : pas loin d’être shakespearien, du Shakespeare des grandes pièces historiques, il met en scène la mélancolie du héros obscur tout à tour servi et desservi par les circonstances exceptionnelles. C’est toujours le long sanglot d’Ulysse qui cherche sa véritable terre natale, celle sur laquelle sont tombés ses camarades. Faits d’armes, amours et politiques s’entremêlent afin de révéler que la déchirure est inscrite dans le cœur de l’homme, dès sa naissance et quels que soient ses actes, qui au final comptent moins que ses rêves. Et son honneur.

Sarkozy en guerre avec la CGT : pas si simple…

6

La CGT nationale intervient volontiers dans le débat électoral, et c’est son droit le plus absolu d’estimer que la réélection de Nicolas Sarkozy ne serait pas une bonne chose pour les travailleurs. Nicolas Sarkozy semble partager cette animosité. Pour lui, il vient de le redire hier, la CGT, à Arcelor, comme ailleurs, pense plus à ses objectifs politiques qu’à la défense des salariés.

Une des fédérations de la CGT est, en revanche, beaucoup plus discrète sur le sujet : la puissante Fédération Nationale des Mines et de l’Energie, qui regroupe notamment les salariés d’EDF et GDF, deux entreprises où la CGT est particulièrement puissante.
Depuis un an, la FNME a publié en tout et pour tout un seul communiqué sur cette échéance décisive, peu après le fameux accord électoral entre socialistes et Verts.

Le titre du communiqué était déjà sans appel : « Accord irréaliste et irresponsable PS / EELV : fin du service public de l’électricité », le texte n’était guère plus tendre pour les deux partis de la gauche sociétale :

« L’arrêt du Nucléaire (ne nous voilons pas la face, c’est ce que signifie l’arrêt de tout nouveau projet rajouté à la fermeture de 24 réacteurs – dont l’arrêt immédiat de Fessenheim – plus la mise en cause du retraitement) fragilisera l’équilibre Production/Consommation et notre indépendance énergétique. Le bilan économique, écologique, social, de ces décisions, si elles étaient mises en œuvre dans une échéance aussi courte, serait désastreux. Qui paiera les coûts de ces décisions ? Le prix de l’électricité en sera doublé, pénalisant fortement les usagers et notre industrie. Nous ne pouvons penser que ce vaste gâchis industriel serait la balance de quelques postes de députés. »

Si l’on procède par élimination, une fois Hollande et Joly disqualifiés, il restait donc un candidat de gauche vers lequel électriciens et gaziers pouvaient se retourner, celui soutenu par le PCF, la seule formation de gauche qui n’a jamais cédé aux sirènes de la démagogie antinucléaire. Las, si le PCF est clair sur ces questions, Jean-Luc Mélenchon l’est tout autant : il est favorable « à une sortie programmée du nucléaire » qu’il se propose cependant de soumettre à référendum au cas ou il serait élu…

Philippe Poutou étant un antinucléaire convaincu, François Bayrou, Marine Le Pen et Nathalie Arthaud étant peu ou prou sur des positions de réduction programmée assez proches de celles préconisées par l’accord PS-EELV, il ne reste donc plus qu’un seul candidat à partager la position de la CGT d’EDF en faveur du maintien et de la modernisation des centrales existantes et de la poursuite des efforts de modernisation et de sécurisation de la filière nucléaire. Devinez lequel ?

Immigration : Hollande se lepéniserait-il ?

21

Que faut-il penser des déclarations de François Hollande hier soir sur l’immigration ? En tout cas, pour son organe central de campagne, c’est clair : « Hollande veut limiter l’immigration légale » Pour ceux des lecteurs de Libération qui n’auraient pas compris que quand c’est François Hollande qui la propose, c’est soudain une idée qu’elle est bonne, Jonathan Bouchet-Petersen n’hésite pas à mettre les points sur les i : « Limiter l’immigration légale en France. Pour la première fois ce jeudi soir dans l’émission Des Paroles et des actes, François Hollande en a clairement fait un objectif de son possible quinquennat. »

Mais alors, est-ce à dire que le chouchou de Nicolas Demorand aurait lui aussi viré xénophobe ? Mais non, nous explique Jonathan l’épatant, il s’agit juste d’« un certain durcissement oratoire, comme une réponse à Nicolas Sarkozy qui, de tribunes en micros, dénonce les régularisations massives programmées selon lui par le candidat socialiste. « Jamais vous ne trouverez un texte de ma main ou une parole dans ma bouche » en ce sens, a lancé le candidat socialiste à son contradicteur Jean-François Copé, patron de l’UMP »

J’adore le concept de « durcissement oratoire », pas vous ? Quand c’est Sarkozy qui veut encadrer l’immigration légale, Libé parle immédiatement de droitisation voire d’extrême droitisation. Quand le candidat PS le copie, il ne s’extrêmedroitise pas, il durcit son discours. Elle est pas belle, la vie ?

François Hollande, cessez d’être obsédé par le mot « race »

35

Il a un côté sympathique François, entre ses traits d’humour et ceux qui dessinent désormais une silhouette trop vite amaigrie. Difficile de ne pas rire à ses bons mots ou de ne pas apprécier cette culture spontanée que d’autres justifient en jurant qu’ils se sont mis à lire sur le tard. Il a passé dix heures au salon de l’agriculture et il se murmure que l’ancien Président de la République voudrait lui donner sa voix – non sans raison- mais que ses services de sécurité, mandatés par l’Elysée, veillent à ce qu’il ne s’exprime pas sur le sujet.
Il faut le reconnaître, François est tout sauf un semeur de troubles. Ce Tullius Detritus qui, sous la plume de Goscinny devient cette bête si prompte à créer la zizanie, ce n’est pas lui mais plutôt son opposant. Qui le lui contesterait ? D’un côté, une machine gestuelle qui embraye tour à tour sur les Roms, les immigrés, les assistés et les chômeurs ; de l’autre côté, le ton posé du sage rassembleur.
Seulement, François en fait trop ou pas assez. Et c’est là où le bât blesse. Libéral à Londres et socialiste à Paris, partisan de l’euthanasie avant de promettre une consultation préalable sur le sujet, opposé à la surtaxation des très hauts revenus avant de revenir dessus, les contradictions fusent même si, dira-t-on, c’est le jeu de toute campagne électorale.

Dernièrement, François a eu une idée : supprimer le mot « race » de la Constitution. Cette fois, on ne lui en voudrait pas de changer d’avis. Comprenez, dans l’imaginaire du PS, une fois ce vocable éradiqué, plus aucune distinction ne viendrait interférer dans la merveilleuse unité que constitue la grande famille humaine. Il en serait alors terminé du panel de couleurs qui dérangent tant les employeurs et oppose, parfois, les citoyens. Ni noir, ni jaune, ni blanc, une seule couleur pour l’humanité et son lot de fraternité et de bonheur, un jardin d’Eden sans bois d’ébène.

Belle proposition qui tendrait presque à faire oublier à l’individu d’où il vient alors même que la communautarisation semble être devenue une valeur de gauche. Belle proposition, s’il en est, qui s’inscrit dans la logique de la théorie du genre ou de toutes celles qui appellent à une uniformisation sans demi-mesure de notre société. Plus d’hommes, plus de femmes, plus de division de l’espèce humaine… Comme si la différence appelait l’intolérance et que l’indifférence appelait la bienveillance.

On nage dans une sorte d’étrange alchimie. Mélange d’Equilibrium, ce film américain de science-fiction où le prozium règne en anesthésiant les sentiments humains et du Complexe de Procuste, formidable œuvre de Vladimir Volkoff qui met en scène ce brigand plein de bons sentiments, qui rabote tout ce qui dépasse chez ses victimes pour en égaliser la taille.
D’aucun diront qu’il ne s’agit que d’un mot, un mot responsable de tant de maux qu’il vaut mieux à jamais le sortir des mémoires, surtout lorsqu’elles sont constitutionnelles. Paradoxalement, les pourfendeurs de ce vocable sont précisément ceux qui se sont battus pour qu’il soit au cœur de tous les débats sur l’immigration ou le chômage.

Si le mot « race » existe, c’est bien qu’il a une réalité dont on ne comprend pas pourquoi il faudrait en venir à l’éliminer. Sa signification n’appelle pas à la hiérarchisation mais, bien au contraire, à la fabuleuse singularité de chaque individu, à la multitude des contrées, à cette diversité qui rend les fleurs de champs bien plus inspirantes qu’une pépinière industrielle de tulipes. Sa présence dans la Constitution et l’interdiction d’opérer une distinction en son sein permet justement, au sommet de la hiérarchie des normes, de prévenir et de punir toute forme de racisme.
Sa disparition des lois fondamentales ne serait qu’une mutilation de plus de la réalité pour faire entrer une cheville carrée dans un trou rond (comme disent les Anglais – mais là encore désigner nos frères humains par leur nationalité, n’est-ce pas déjà une division de l’espèce humaine ?).

Plus grave, par un parallélisme des formes, nier l’idée de race devrait nous amener à nier l’idée de racisme. Car sans races, pas de racisme.
En attendant que cette mesure arrive et vienne consigner à jamais ce vocable des dictionnaires et textes à portée normative, courrez donc revoir ces vierges noires – de Rocamadour à Częstochowa- qui furent inspirées par ces vers du Cantique des Cantiques : Nigra sum sed formosa[1. « Je suis noire mais belle »].

Qui veut la peau du bac ?

7

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Jérôme Leroy et Pascal Riché débattent de l’avenir du bac.

Il n’y a pas que les élections qui approchent, le baccalauréat aussi. Et comme chaque année depuis quelques temps déjà, il semblerait bien que ce qui appartenait jadis à une certaine mythologie française ne soit plus qu’un objet de polémiques, un point douloureux et terminal, c’est le cas de le dire, où se concentrent toutes les contradictions d’un système éducatif de plus en plus malmené, déconsidéré, affolé. Luc Chatel, sans doute pour montrer que le gouvernement gouverne jusqu’au bout et éviter le cauchemar des fraudes de l’année dernière, a rendu publiques les conclusions d’un rapport qu’il avait demandé à l’Inspection Générale de l’Education Nationale sur une institution qu’il juge « à bout de souffle. »

Le problème est que les recommandations de l’Inspection Générale pour réformer le baccalauréat ne vont pas lui permettre de retrouver sa respiration et ressemblent davantage à un pansement sur une jambe de bois qu’à la « revalorisation » de l’épreuve officiellement souhaitée. Car vous n’êtes pas sans savoir que le bac ne vaut plus rien. En tout cas, c’est ce que tout le monde dit, donc c’est certainement vrai. Le bac, en effet, serait aujourd’hui pratiquement donné (il reste quand même un tiers d’une classe d’âge qui ne l’a pas), les correcteurs recevraient des consignes qui rendraient souvent impossible de ne pas mettre la moyenne à une copie et les jurys réunis en commission seraient priés d’harmoniser les notes, façon pudique de dire qu’elles sont toutes remontées. Plus grave, des élèves auraient le bac sans avoir la moyenne dans les matières principales, par le jeu d’options pléthoriques, ce qui ferait par exemple que l’on pourrait faire un très bon bachelier littéraire avec 2 en philo mais 18 en clarinette.
Et que propose le rapport remis au ministre ? D’abord, de réduire le nombre des options. Peu importe, au demeurant, que ces options aient été depuis des années favorisées par une vision pédagogiste d’un lycée « ouvert sur le monde », elles ne seront plus de saison désormais.
Autre point du rapport, réduire le nombre de langues vivantes qu’il est possible de présenter. Il y en a 57 dont les deux tiers concernent moins de deux cents candidats. On peut trouver que c’est exagéré. On peut aussi penser que c’est un gage de la qualité d’une offre éducative. A moins que l’on ne décide, comme c’est déjà pratiquement le cas au collège, de ne laisser pour l’immense majorité des élèves que le choix, de fait, entre l’Anglais, l’Allemand et l’Espagnol.

En fait, si l’on résume la réforme souhaitée, c’est à un bac encore plus allégé que l’on va aboutir, avec notamment l’introduction d’un contrôle continu accru que viendra masquer une feinte sévérité par l’introduction de notes éliminatoires pour le petit noyau survivant des matières effectivement passées lors d’épreuves ponctuelles.

Pour ceux qui sont attachés à cette institution, on a finalement la vilaine impression d’assister à la même mécanique qui a vu le Service National disparaître sous Chirac. Le bac, comme l’était Service National, et ce n’est pas un hasard s’il est soumis à de telles pressions, a aussi été conçu dès l’origine comme un rite d’initiation républicain, comme le double symbole d’une entrée dans l’âge adulte et dans une certaine élite méritocratique.
Et pourtant que pèsent ces considérations face à des questions de gros sous ? Parce que c’est bien à cela que se résume le problème. On avait dit du Service National qu’il était devenu inégalitaire, (ce qui était vrai mais on avait tout fait pour), et qu’il ne correspondait plus aux nécessités des armées modernes. On a juste oublié de dire que l’arbitrage entre son utilité civique et son coût budgétaire aura été la principale motivation de sa suppression.

Pour le bac, clef de voûte de cette école de la République, on commence par dire qu’il est dévalorisé, on prend des mesures qui ne feront qu’aggraver les choses à plus ou moins court terme et on finira là aussi, un jour, par constater de manière assez tartuffe qu’il ne sert plus à rien. En omettant juste de préciser qu’il s’agira avant tout pour l’Etat de ne plus payer le prix de l’organisation de l’épreuve, chiffrée aux alentours de 100 millions d’euros. Il est d’ailleurs assez intéressant de savoir que l’Inspection des Finances a travaillé en collaboration avec l’Inspection Générale sur ce rapport. Cette même inspection des Finances, qui est chargée de l’application de la fameuse RGPP responsable de la suppression de 70 000 postes d’enseignants durant le quinquennat, phénomène qui n’a pas facilité, c’est le moins qu’on puisse dire, un déroulement serein des épreuves ces dernières années.

Encore une fois, en la matière, les libertaires pédagogistes qui rêvaient d’un monde sans examens discriminants auront servi d’idiots utiles aux libéraux gestionnaires qui ne sont pas persuadés de la nécessité d’une éducation nationale. Et c’est ainsi que le bac pourrait mourir, pris sous le feu croisé de ceux qui ne l’aimaient pas, de ceux qui trouvaient qu’il ne valait plus rien et de ceux qui trouvaient qu’il coûtait trop cher. Quand on veut tuer son bac, on dit qu’il n’est plus à la page.

François Hollande, Stéphane Hessel et Georges Bidault

13

Le prophète indigné, Stéphane Hessel, a remis sa casquette de maquisard en lançant hier dans Libération un appel à voter François Hollande. Avec son camarade de l’ombre, Raymond Aubrac, avec qui il coécrit cette tribune, il profite du contexte de l’anniversaire des 68 ans du programme solidaire et bienveillant adopté par le Conseil National de la Résistance (CNR) le 15 mars 1944, pour agiter la menace de son inquiétant démantèlement si la France repartait pour cinq ans avec Nicolas Sarkozy et appelle donc à faire barrage à cette politique ploutocrate aux relents de xénophobie primaire.

Définitivement atteint du syndrome de répétition, Hessel, rejoue à chaque intervention dans le débat public son rôle de grand résistant qui a le devoir de veiller sur le respect des valeurs sacrées de la Résistance. Et comme un résistant ne peut être qu’un homme d’honneur à la vertu irréprochable, tout ce qu’il dit est parole d’évangile.

En insinuant que la gauche est par nature du côté de « la liberté, de la dignité, de la démocratie, de l’espoir », qu’elle est la couleur politique de la résistance héroïque, Hessel associe par défaut la droite à la collaboration scandaleuse avec l’ennemi devenu la finance mondialisée. Ce qui, au passage est une injure à la mémoire de tous les résistants de droite, catholique, maurassiens morts pour la France, ceux-là même auxquels Aragon rendait hommage dès 1943 dans La Rose et le Réséda.

La toile de fond historique a beau avoir changé, Hessel continue à réécrire l’Histoire dans un seul objectif : distribuer des brevets de FFI à deux centimes en faisant croire que voter Hollande c’est résister. Cette tentative de récupération évoque irrésistiblement le cas de Georges Bidault. Durant la seconde guerre mondiale Georges Bidault fut un résistant héroïque, qui succéda à Jean Moulin en 1943 comme président du Conseil National de la Résistance.

Les circonstances de l’histoire firent que le même Bidault, engagé aux côtés de l’OAS à la fin de la guerre d’Algérie, crut bon de constituer une sorte de gouvernement antigaulliste en exil. Il eut le mauvais goût de le baptiser Conseil National de la Résistance…

La France en français !

20

La formulation d’« identité nationale » partait d’une bonne intention, s’il s’agissait de réveiller en France un sentiment national − qui n’est pas seulement perturbé par les fantasmes dus à l’immigration, mais bien autant, sinon plus, par l’américanisation de l’Europe dans son ensemble et de la France en particulier. Cependant, le mode opératoire de l’enquête (les préfets) n’était pas très heureux et devait, de toute évidence, inquiéter quelques âmes sensibles de la gauche tartuffiante.

Si la notion d’identité crée un malaise ou une méfiance, c’est sans doute qu’elle est perverse, non par nature mais par l’ambiguïté de son usage : nul, hélas, ne mettait en doute l’identité des déportés du Vel d’Hiv. Il ne s’agissait pas alors de revendiquer une identité menacée, par réflexe de légitime défense, mais de la subir par oppression.

Jean-Marie Domenach a pu écrire avec pertinence : « Identité est un mot détestable ; son étymologie (idem) laisse croire qu’il existe au principe de la nation un socle immuable qui nous définit et nous oblige à nous identifier à lui, comme si, au-delà des siècles, nous pouvions entrer dans la peau et dans l’esprit de ceux qui, sans le savoir, forgeaient cette identité. Michelet disait personnalité et il avait raison, car une personne n’existe qu’en mouvement, par un constant travail de soi sur soi et par la façon dont elle se nourrit d’autrui. Rien n’est plus contraire à cette histoire de la France que cette conception identitaire, alors qu’elle fut, le plus souvent, missionnaire et assimilatrice.»[1. Regarder la France, éd. Perrin, 1997.] Je sais bien qu’il est aujourd’hui mal vu d’être missionnaire ou assimilateur, et que l’on sait de moins en moins raisonner en histoire selon les critères de chaque époque. Ainsi fut pourtant la République. On peut bien rejeter le passé, ce n’est parfois qu’une ruse pour le reproduire. Notre actuel discours sur les droits de l’homme est-il autre chose qu’une réitération de notre tradition missionnaire et assimilatrice − voire colonisatrice, comme nos brillantes expéditions en Irak, en Afghanistan et en Libye pourraient le suggérer ?[access capability= »lire_inedits »]

Notre bon vieux Littré donne du mot identité cinq définitions, dont on ne retiendra que celle qui vient en dernier : « Conscience qu’une personne a d’elle-même ». Qu’un mot ait beaucoup d’acceptions fait sans doute sa richesse d’expression, mais c’est aussi un piège qui facilite les amalgames, dès lors qu’il est utilisé dans des polémiques intellectuelles ou politiques. La polysémie, c’est soit Brocéliande avec tous ses charmes, soit un terrain miné. Et il n’est que de s’arrêter au cinquième sens donné par Littré pour rendre raison à Jean-Marie Domenach : cette conscience qu’une personne a d’elle-même, il est beaucoup mieux dit d’elle par le terme de personnalité ; et cela vaudrait aussi bien par extension pour tous ceux qui seraient apparentés ou liés par telle ou telle appartenance, communauté d’origine, de vie ou de destin. Dans son inoubliable Tableau de la géographie de la France[2. Préfacé par Pierre George, Éd. de la Table Ronde, La Petite Vermillon, 1994.] écrit en 1903, Paul Vidal de La Blache écrit : « Ce mot de personnalité appartient au domaine et au vocabulaire de la géographie humaine. Il correspond à un degré de développement déjà avancé de rapports généraux. Ce degré a été atteint de bonne heure par la France. […] Notre pays est de ceux qui ont pris le plus anciennement figure. […] Comment un fragment de surface terrestre qui n’est ni péninsule, ni île, et que la géographie physique ne saurait considérer proprement comme un tout, s’est-il élevé à l’état de contrée politique, et est-il devenu enfin une patrie ? »

Une personnalité existe par elle-même ; une identité est plaquée, ou subie ; lorsqu’elle réagit par peur, elle donne d’elle-même l’image de l’agressivité, alors qu’elle révèle un état d’infériorité − et que cet état d’infériorité soit réel ou imaginaire, le sentiment qui inspire la réaction de peur est le même. Il est étrange que l’on ait détourné de son sens grec le mot phobie qui n’a jamais signifié « haine » mais « peur ». A-t-il jamais été intelligent de faire des lois contre les peurs qu’éprouvent nos contemporains ?

Il peut apparaître que ce que l’on dénomme si volontiers crispation identitaire nous conduise à altérer, de nous-mêmes, notre propre liberté. Dans le discours dominant d’aujourd’hui, le rapport entre droits de l’homme et droits des peuples n’est pas éclairci. Tirés excessivement vers le droit de l’individu, les droits de l’homme, dont on a oublié qu’ils étaient aussi ceux du citoyen, ne tiennent plus compte de certains droits élémentaires des peuples, tels que le droit à leur langue. Les crispations qui s’ensuivent ne peuvent être traitées à la légère, par des diabolisations réciproques. Il n’y a jamais eu, dans la longue histoire de l’humanité, de droit absolu, puisque même le droit à la vie n’a pas toujours été considéré comme tel, et l’est de moins en moins au vu de certaines lois. Il convient de mettre en forme les antagonismes − surtout eux.

En regard d’une identité qui peut se révéler prison de l’être, le vrai nom de la personnalité et de la liberté de l’être réside dans sa souveraineté et je préfère ici laisser la parole à Alain Finkielkraut : « La notion de souveraineté ne mérite aucunement de tomber dans l’indignité, […] la souveraineté a donné sa chance politique à la nation et, dans la nation, à la démocratie. Destituer aujourd’hui la souveraineté au nom de l’empire du Bien ou de la morale universelle, cela ne peut conduire qu’à mettre les États faibles sous la férule d’un club très fermé d’États puissants. Les premiers sont surveillés, jugés et, au besoin, corrigés par une humanité réduite aux seconds. »[3. Une Voix vient de l’autre rive, Éd. Gallimard, 2000.]

Demandons-nous comment sortir de tant d’ambiguïtés savamment entretenues, de cette pathologie de l’esprit démocratique qui dérive vers une sorte de nirvana où l’abolition de toutes les frontières, c’est-à-dire de toutes les limites, ne conduit plus qu’à dialoguer avec soi-même et à se répéter sans fin, et sans rire ; où la « transparence » qui attente au secret des êtres et aux mystères du monde ne nous fait donner que sur le vide.

Lors d’une enquête préliminaire, il est apparu que les Français mettaient en tête, à 80%, de leurs caractéristiques d’identité nationale… la langue française, avant la République, avant la laïcité, avant le drapeau, avant la Marseillaise, par ordre décroissant.

Ce résultat ne fait que souligner l’erreur de ceux qui, dans les sphères paradoxales du gouvernement, dénigrent la langue française au point de prétendre imposer l’usage de l’anglo-américain dans l’enseignement supérieur. Ce qui au demeurant est parfaitement illégal au regard de la loi du 4 août 1994 sur l’emploi de la langue française, ainsi que de l’article 2 de notre Constitution qui stipule que le français est la langue de la République.

Ne s’est-il pas trouvé un ministre assez inculte pour contrarier le sentiment de 80% des Français en prétendant que la langue française leur aurait été imposée en 1539 par l’édit de Villers-Cotterêts ? Il est un peu fort de confondre François Ier et l’abbé Grégoire puisque, comme chacun sait ou devrait savoir, l’édit de François Ier avait pour but essentiel de substituer l’usage du français à celui du latin dans les juridictions du royaume. On voit à tout cela que la passion de « l’identité nationale » affichée par le chef de l’État est assez peu partagée par certains de ses ministres.

De longue date, on n’a plus guère de nouvelles de la Délégation à la langue française, héritière d’un éphémère Commissariat général créé par François Mitterrand et massacré par Michel Rocard, ce grand dadais. Le pouvoir a décidément trop d’idées ; elles se bousculent et s’enchevêtrent au point que personne ne s’y retrouverait s’il n’y avait des opposants obsessionnels pour donner, par leurs propos agressifs, un semblant d’existence à des contestations tout aussi puériles. Prétendre qu’il n’y aucun lien entre l’identité nationale, telle qu’elle angoisse aujourd’hui les Français et leurs dirigeants, et l’immigration, telle qu’on l’éprouve actuellement, est d’une parfaite mauvaise foi − à moins que ce ne soit une manœuvre pour faire oublier l’américanisation de nos élites ? Et prétendre qu’il n’y a pas de « Français de souche » est évidemment infantile, sinon qui suis-je, puisqu’il me faudrait remonter à cinq générations pour me trouver une aïeule piémontaise ?

Les idéologues de l’ « écologie politique » devraient peut-être s’aviser que, si la langue française est tenue par les Français comme la première caractéristique de leur identité, elle est de ce fait même une signalée caractéristique de leur environnement mais, aussi, un incontestable héritage de leur existence dans le monde. Quant à l’Europe, elle n’a pas d’identité dès lors que des hommes politiques influençables en ont récusé les racines chrétiennes, ou si l’on veut judéo-chrétiennes, pourtant consubstantielles à son histoire, laquelle ne saurait être considérée comme un facteur d’usure que par des observateurs frivoles.[/access]

Hollande ou Mélenchon : pour qui vote le CERES ?

2

Avant-hier soir, Jean-Pierre Chevènement a solennellement déclaré « soutenir » François Hollande dès le premier tour, comme il l’avait fait en 2007 avec Ségolène Royal. Dès hier matin, il se rendait à Canossa, pardon à Solferino, pour y tenir une conférence de presse conjointe avec le candidat qui veut « donner du sens à la rigueur ». Bien sûr, les mauvaises langues (ou les analystes politiques, mais est-ce bien différent ?) expliqueront que le chapelet de circonscriptions, pour la plupart ingagnables, lâché par le PS au groupusculaire MRC, a joué son rôle dans la négociation…

Mais la grande hache de l’histoire retiendra autre chose que ces manœuvres d’appareils. Le jour même où Chevènement ralliait Hollande sur le plateau de Laurence Ferrari, un de ses amis de quarante-cinq ans prenait une décision radicalement différente. Didier Motchane, cofondateur du Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste (CERES) avec Chevènement, Sarre, Charzat, Guidoni et les autres, a en effet officiellement apporté son soutien à Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle de 2012. Sur le site du Parti de Gauche, Motchane explique voir en Mélenchon l’un des « résistants à l’ordre établi capitaliste » digne héritier de « l’esprit du socialisme ».

Rappelons qu’à leur sortie de l’ENA, en 1965, Chevènement et Motchane avaient rédigé sous le pseudonyme de Jacques Mandrin un petit libelle mordant, L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise. De l’électeur de Hollande ou de celui de Mélenchon, la postérité dira lequel a été le plus fidèle au legs socialiste du CERES. En attendant, le bifrons Jacques Mandrin ne sait plus où donner de la tête…