Accueil Site Page 2731

Facs anglaises : pas assez de blancs sur les bancs ?

2

Amis de la discrimination positive, attachez vos ceintures, ou plutôt servez-vous en pour préserver la chasteté de vos yeux et vos oreilles : l’histoire qui suit est a déconseiller fortement aux bonnes âmes sensibles

En fait d’histoire, c’est tout bêtement d’une interview qu’il s’agit. Celle donnée par David Willetts le ministre britannique de la Science et des Universités à nos confrères de The Independent.

Pour être un militant aguerri du Parti conservateur, Willets n’en est pas moins aussi à gauche que Peillon, voire plus que lui : sa priorité n’est pas la énième réforme des rythmes scolaires, mais l’insupportable discrimination dont sont victimes certaines minorités ethniques, de plus en plus sous-représentées dans les facultés de Sa Majesté.

En conséquence de quoi, statistiques à la main, il a posément déclaré à The Independent qu’il allait falloir d’urgence faire quelque chose pour que les jeunes garçons blancs issus des classes populaires ne soient plus exclus de fait des études supérieures, où il sont massivement sous-représentés vis-à-vis des jeunes filles pauvres, mais surtout vis-à-vis des étudiants issus des minorités ethniques « reconnues ».

Alors bien sûr du Mrap à l’UEJF en passant par Charlie Hebdo on pourra crier en chœur « Richard Descoings, reviens, ils sont devenus fous ! » Mais rassurez vous, amis angélistes : ces politiciens de droite qui retournent contre la gauche ses propres billevesées, ça n’arrive qu’en Angleterre…

Assad-Nasrallah : les discours des vaincus

8

nasrallah assad hezbollah

L’un reste, l’autre partira. À moyenne échéance, les proches de Bachar Al-Assad savent son pouvoir, sinon son existence physique, condamné. Haut perché dans l’esprit du longiligne président syrien, le déni de réalité s’est matérialisé dans une allocution officielle prononcée dimanche dernier à la Maison des arts et de la culture de Damas[1. Egalement appelé « Dar Al-Assad », sur la place des Omeyyades.], devant un parterre choisi d’invités. Pendant près d’une heure, Bachar a égrené vérités douloureuses pour l’Occident (l’insurrection syrienne est de plus en plus gangrénée par des éléments salafistes soutenus par des parties étrangères),  et aveuglement coupable – l’opposition antibaathiste serait essentiellement terroriste – pour proposer un improbable plan de sortie de crise. En trois points, ce dernier consiste à arrêter la violence, autrement dit à mater définitivement la rébellion, ce qui relève du vœu pieux lorsque les deux tiers du pays échappent au contrôle de l’armée puis à entamer des négociations entre l’Etat et ce qu’il reste d’opposition légale avant la formation d’un gouvernement d’union nationale sous l’autorité de… Bachar Al-Assad. Avec un beau lapsus freudien au passage : « nous avons choisi la solution militaire … euh pardon je reviens au début »…

L’Armée Syrienne Libre, dont la dénomination à l’eau de rose ne doit pas nous tromper sur son alliance filandreuse avec le Front salafiste Al-Nosra, s’est évidemment empressée de rejeter une offre de dialogue qui ne lui était du reste pas adressée. Les régimes autoritaires cultivant naturellement une mentalité obsidionale qui les éloigne de toute remise en cause, la sincérité de Bachar n’est peut-être pas en cause. Malgré les avertissements des caciques du régime, anciens compagnons de route de feu Hafez Al-Assad, le vice-président sunnite Farouk Charaa et la conseillère présidentielle alaouite Boutheina Chaabane, le premier cercle du pouvoir n’a cessé de traiter ses opposants en ennemis héréditaires, quitte à militariser un conflit initialement politique. Avec pour seul résultat tangible l’afflux croissant de jihadistes venant grossir les rangs de la guérilla  pour perpétrer des exactions anti-alaouites, antichrétiennes ou anti-druzes en réponse aux massacres d’une armée syrienne forte de ces minorités religieuses. Les dernières minutes du discours d’Assad nous montrent un Ubu oriental sûr de son fait, embrassant la foule en liesse, tel un roi thaumaturge dont les sujets scandent inlassablement « Allah, Souria, Bachar ou bes » (« Dieu, la Syrie, Bachar, et c’est tout ») avant de jurer fidélité bras tendus et poings fermés  –« Par notre âme, par notre sang, nous nous sacrifions à toi Bachar »  – en espérant que leur chef d’Etat bien aimé guérisse leurs écrouelles. Ces quelques images au surréalisme bouffon en disent long sur le dernier acte de la tragédie qui est en train de s’écrire à Damas.

Contre toutes les évidences, le raïs syrien défie l’inéluctable, alors même que son vice-président a récemment reconnu que la guerre civile était ingagnable. Quoiqu’il semble ébaubi par l’ivresse des despotes, Bachar place peut-être ses derniers espoirs dans l’aide militaire et logistique que lui apporte le Hezbollah; une information à prendre avec des pincettes rapporte même la présence de 5 000 combattants du Parti de Dieu sur le front damascène. Mercredi dernier, cheikh Hassan Nasrallah a d’ailleurs réitéré son soutien indéfectible au régime syrien vacillant. Dans un discours comme il en a le secret, depuis un lieu mystérieux où il peut déployer toute son éloquence à l’abri des drones israéliens, le leader du Hezbollah a expliqué que la participation de la milice chiite au  gouvernement libanais avait empêché l’ouverture d’une guerre entre Damas et Beyrouth. En visant implicitement son rival sunnite Saad Hariri, cheikh Hassan a violemment invectivé les semeurs de discorde intra-islamique affiliés à l’Occident, faisant de l’accueil illimité des réfugiés syriens un devoir humanitaire de l’Etat libanais, une position loin de faire l’unanimité au sein même des milieux prosyriens libanais.

Nasrallah insiste mordicus sur une nécessité : éviter la partition de la Syrie… qui existe déjà de facto. À quoi bon ressasser un laïus convenu, arc-bouté sur de grands principes, l’unité arabo-islamique face à Israël, lorsque le réel dément cette fiction ? À Jérusalem, Netanyahou vient d’annoncer l’érection d’une barrière de sécurité séparant les deux côtés du Golan, la région syrienne de Quneitra étant désormais aux mains d’éléments salafistes qui ne ménageront pas Israël comme l’armée syrienne quarante ans durant. Mais, en politique moyen-orientale, l’art oratoire consiste moins à tenir un langage de vérité qu’à poser des jalons pour l’avenir.

Lorsque le leader chiite se demande à voix haute « Dans quel sens s’inscrivent alors les explosions contre les églises dans plusieurs pays arabes et islamiques et les attentats contre les chrétiens dans leurs églises sous prétexte qu’il leur est interdit de fêter Noël et le Nouvel an ? (…) Ces fêtes font partie des rites longtemps respectés par l’islam, depuis la naissance de l’islam (…) Vous inventez une nouvelle religion, une nouvelle hérésie quand vous cherchez à imposer votre esprit par le biais des assassinats, des massacres et des explosions » en condamnant la vague salafiste qui déferle sur des pans entiers de la région, il se fait l’avocat éperdu d’un nationalisme arabe moribond. Les observateurs tenants de l’atavisme familial rappelleront que Hassan Nasrallah est le fils d’un militant du Parti Social-Nationaliste Syrien d’Antoun Saadeh.

Tout en sachant la partie perdue en Syrie, le Hezbollah parie sans doute sur l’avenir et entend consolider son alliance stratégique avec le Courant Patriotique Libre des chrétiens Michel Aoun et Gebran Bassil en vue des élections qui auront lieu à l’automne. D’ici là, nul ne peut prédire l’avancée du chaos syrien. Une chose est sûre : le jeu politique libanais devra compter avec le Hezbollah, qui a certes perdu des plumes dans l’affaire syrienne mais bénéficie d’une solide rente de situation à l’intérieur de la communauté chiite libanaise et vit du prestige acquis en 2000[2. Date du retrait israélien du Sud-Liban, perçu comme une victoire du Hezbollah.] et 2006[3. Guerre de juillet avec Israël, à l’issue de laquelle Tsahal échoua à démanteler l’arsenal du Parti de Dieu malgré trente-trois jours de bombardements.].  En 2013, le nationalisme arabe post-baathiste pourrait ainsi être incarné par un cheikh chiite enturbanné soumis à l’autorité spirituelle du guide suprême iranien Ali Khamenei. Qui l’eût cru ? Décidément, au Liban comme en Syrie, la politique n’est plus qu’un immense jeu de dupes…

 *Photo : Hawra.

Euthanasie : Laissez-nous vivre !

euthanasie vie gil

L’argument généralement brandi par les défenseurs du suicide assisté, déguisé sous le doux nom d’euthanasie, se situe du côté de l’individu, dont le choix serait libre. Tellement libre d’ailleurs qu’il demande à la société de l’aider à le réaliser. Gil Mihaely prend, lui, l’autre parti qui n’est pas plus recommandable à notre sens : il crée un genre de droit de la société opposable aux malades onéreux, arguant du fait que « la personne concernée par l’euthanasie est assez facilement identifiable ». Des deux côtés, on crée une confusion sur les fins respectives de l’individu et la société, comme s’ils avaient chacun des droits inaliénables sur l’autre.

Pour faire pleurer dans les chaumières, Gi Mihaely argue d’un drame récent qui qualifierait l’état médical général de la France : cette femme qui, obligée d’accoucher dans sa voiture parce que la maternité se trouvait trop éloignée de chez elle, en perdit son enfant. Tragédie, certes. Mais l’auteur en infère que cette « surmortalité causée par la fermeture de certaines maternités en régions nous offre un parfait exemple des conséquences des choix opérés par notre politique de santé publique. » La surmortalité ? Parlons-en. Pour la mortalité infantile, la France se classe au 5ème rang mondial, ce qui n’est pas piteux, et le taux n’a fait que décroître, même sur les vingt dernières années. C’est donc une blague que d’accuser les vieux, les malades condamnés ou les polyhandicapés de survivre aux dépens d’une belle jeunesse sacrifiée à leur avidité.

D’ailleurs, qui nous dit que ce fameux enfant mort à la naissance parce que sa mère n’a pu atteindre la maternité avant d’accoucher n’était pas trisomique, hydrocéphale ou myopathe ? De quel régime relevait-il alors ? De celui de la vie à tout prix ou de la mort sans prix ? L’année 2013 s’ouvre sur ces mesures douces à l’oreille des modernes : l’IVG sera désormais remboursé à 100% et la contraception gratuite pour les jeunes filles de 15 à 18 ans (alors que les mâles devront, eux, continuer de payer de leur poche les capotes, mais bref). Voilà un bon exemple de la tyrannie opérée par l’individu sur la société tout entière. Car en soi, la société n’est pas comptable des choix opérés par les fameux « individus-à-qui-leur-corps-appartient ». Ce serait pourtant le lieu de faire de substantielles économies que l’on destinerait au soin palliatif des malades terminaux qui ne sont victimes, eux, que de la nature cruelle, celle qui fait vieillir, qui prodigue des handicaps, des maladies mortelles et autres douleurs injustes.

« On ne saura jamais qui aurait pu être opéré si l’argent consacré à la prolongation d’une vie avait été investi dans d’autres services », nous dit le directeur de publication de Causeur. Je me demanderais plutôt, dans les circonstances actuelles, qui nous pourrions soulager ou sauver avec l’argent consacré à stopper l’existence de futurs individus qui n’avaient rien demandé.

Mais dans tous les cas, il n’existe pas, du moins sous le régime de notre civilisation, de légitime défense de la société contre les individus, qu’elle serait en droit de faire mourir plus vite pour apurer ses comptes sociaux.

Aujourd’hui, le « suicide assisté » suisse concerne 300 cas annuels. On arriverait proportionnellement à 2500 cas en France. La belle affaire : voilà qui assurément redresserait les compte publics. D’autant que nul ne peut prévoir les économies qui seront faites, puisqu’il est impossible d’évaluer la longueur de la maladie avant que l’on passe à l’acte létal.

« À quoi renonce-t-on ? », demande Gil Mihaely. Seulement à l’inhumanité et à l’égoïsme. Ce n’est pas grand-chose, mais sans vouloir faire le malin, je suis de ceux qui trouvent que cela vaut bien tous les trous de la branche maladie de la Sécurité sociale.

*Photo : La Doble A Producers.

Droite/Gauche, c’est reparti !

droite paris chevenement

On n’en finira jamais avec le vieux couple droite/gauche. Longtemps je le crus, ou l’espérai dissous, l’impressionnante similitude des politiques qu’ont menées depuis presque quarante ans les gouvernements dits « de droite » et dits « de gauche », la succession de cohabitations somme toute pacifiques, enfin − bouquet final − l’installation de ce qu’il est convenu d’appeler le « système UMPS » − expression peut-être excessive mais fort pertinente pour pointer la connivence idéologique entre les états-majors des deux partis « de gouvernement » − confirmant, pour moi et quelques autres, l’idée qu’une opposition nouvelle entre mondialistes et antimondialistes se substituait à l’ancienne,  bouleversant la vieille structuration de l’échiquier politique. Semblable innovation se révélait de surcroît assez douce à mes oreilles gaullistes (« La France, ce n’est pas la gauche, la France, ce n’est pas la droite… ») caressant la nostalgie d’une grande politique qui réconcilierait les uns et les autres dans une même œuvre française. Hélas, au fil des années, j’ai peu à peu glissé de ce confortable fauteuil pour retrouver, en termes à peine renouvelés, la vieille opposition que j’avais cru dépassée.

Le premier doute naquit lorsque, élu député européen sur la liste dite « Pasqua-Villiers » de 1999, donc réputé « de droite », je n’en décidai pas moins de soutenir la candidature de Jean-Pierre Chevènement lors de l’élection présidentielle de 2002. Le piètre accueil que réserva à mes confrères droitiers la plus grande partie de l’entourage du « Che » en tous ses échelons (il n’est pas jusqu’à Régis Debray qui ne se pinça ostensiblement le nez), et la façon dont tourna la campagne de l’« Homme de la nation » revenu bien vite « à gauche » ( jusqu’à s’y abîmer), me convainquirent que celle-ci n’était pas prête à abandonner ses réflexes.[access capability= »lire_inedits »]

Je retrouvais Alain : « Celui qui prétend n’être ni de droite ni de gauche n’est certainement pas à gauche. » Et certes, il se voit plus couramment des hommes de droite faire appel à des hommes de l’« autre rive » que l’inverse (voir par exemple l’« ouverture » des gouvernements Sarkozy), comme on entend plus couramment les incantations au « grand rassemblement ni droite ni gauche » venir de la droite − c’est le cas  de Marine le Pen aujourd’hui, comme ce le fut  du fameux Général. De celui-ci, d’ailleurs, je m’avisais peu à peu qu’il fallait avoir le gaullisme bien hâtif pour ne pas voir qu’il fut, dès les premières années de Londres, entouré d’hommes de droite, et que tous les thèmes auxquels son nom reste attaché − défense de la souveraineté, autorité disciplinée de l’État, strict traditionalisme moral − en feraient aujourd’hui un homme de droite voire d’« extrême droite ».

Il y eut davantage encore : la vieille opposition, dont je croyais, comme tout le monde, qu’elle tirait son origine de la façon dont s’étaient distribués les députés sur les bancs des premières assemblées républicaines, se révéla bien plus ancienne. Une étude de l’architecte Louis Maitrier, « Gauche-Droite. La localisation urbaine et l’origine des partis politiques », montre que, de longue date (dès le XIVe siècle et l’émancipation de la Sorbonne), la rive gauche de Paris fut regardée comme le creuset des idées nouvelles (là étaient les universités, les écoles de philosophie, là s’installèrent bientôt les éditeurs, les galeristes), tandis que la rive droite fut assimilée en maint domaines  au classicisme, ainsi qu’aux valeurs marchandes. « Les catégories des opinions politiques « gauche et droite », écrit Maitrier, étaient homologues des goûts artistiques et culturels , et étaient donc l’expression d’une organisation plus fondamentale de la société » […]. Tout Parisien sait bien, sans faire d’enquête, que « Rive gauche » et « Rive droite » sont l’expression de styles de vie, de manières de penser, de sensibilités opposées.

Opposition ancienne et profonde, qui sépare les partisans de l’innovation, du progrès et de toute forme d’émancipation arrachée aux cadres contraignants de l’État royal à ceux de la tradition, du service de l’État, du primat national − Louvre, Tuileries, Élysée sont situés rive droite. N’est-ce pas cette opposition que cristallisa, à la toute fin du XVIIe siècle, la fameuse « querelle des Anciens et des Modernes », les premiers étant vite débordés à l’Académie française (elle, rive gauche) par les seconds, comme le classicisme le fut progressivement, dans la France entière, par les idées de progrès, de liberté individuelle et de cosmopolitisme ? On se demande si cette opposition bel et bien multiséculaire entre une gauche héritière des Lumières, triomphante et bientôt hégémonique, et une droite qui ne s’inscrit plus depuis lors que par « réaction » (devenue d’ailleurs son autre nom) ne donne pas ses mots, de nos jours encore, à ce vieux jeu droite-gauche qu’on dirait en somme permanent dans notre histoire.

S’expliquent ainsi bien des phénomènes − par exemple, la marginalisation du classique Chevènement enfermé dans les cadres d’une gauche méfiante envers les formes marquées de l’autorité de l’État, résolument cosmopolite, attachée à un internationalisme devenu mondialisme. Ou, bien, autre exemple, on comprend l’actuel éclatement d’une UMP dont la plupart des figures de proue sont intellectuellement converties  aux Lumières, mais dont la base reste en large partie littéralement réactionnaire − et  dont le premier essai de consultation lui fut fatal. Mais cela est une autre histoire, celle d’un siècle où, tandis que s’érodent les promesses du progrès et celles de la  mondialisation, la vieille opposition se fera sans doute plus nette, et peut-être plus violente.[/access]

*Photo : chevenement.

Francs-maçons : le nouvel os du Nouvel Obs

L’avantage du marronnier, c’est qu’il reverdit tous les ans. Et même en hiver, dans sa version journalistique, la trêve des confiseurs entraînant traditionnellement une grève de l’inspiration. Puisqu’il serait malséant de comparer les prix de l’immobilier tandis que de pauvres hères gèlent dans des tentes Quechua et que la saison n’est guère propice à la pêche aux néo-réacs, restent les francs-maçons dans la pauvre pioche de L’Obs. Le numéro de cette semaine scrute ainsi « Ces Francs-maçons qui nous gouvernent », ce qui donne lieu à un dossier central très fourni et fort instructif quant à l’appartenance philosophique, ésotérique ou carriériste (rayez la mention inutile suivant les cas) de nos gouvernants. On y apprend notamment que les présidents des deux chambres du Parlement sont des frères aguerris, de même qu’une demi-douzaine de ministres et de plus de 150 parlementaires.

Ces derniers, essentiellement à gauche mais aussi radicaux valoisiens, constituent une proie de choix pour toute réforme drapée du sceau des Lumières, de la République et de tout le fourbi progressiste, comme en témoigne la lettre compassée qu’a adressée Harlem Désir à l’ensemble des parlementaires pour les convaincre de se rallier au droit de vote des étrangers. Renaud Dély décrypte le lexique crypto-maçonnique de ladite missive, qui ressemble comme deux gouttes d’eau aux dépliants publicitaires nous vendant qui un yaourt bio, qui une crème anti-rides qui un poncho « équitable » en poil de bouc en invoquant les droits de l’homme abstrait.

Mais faisons justice à L’Obs : nulle émanation nauséabonde ne se dégage du dossier franc-mac, pourtant source de bien des fantasmes conspirationnistes, ses auteurs ayant même l’honnêteté de reconnaître la perte d’influence des loges – ce qui diminue d’autant l’intérêt du dossier ! Quoique confrères, soyons beaux joueurs : taxer Le Nouvels Obs de complotisme anti-maçonnique serait aussi mensonger et délirant que d’assimiler Alain Finkielkraut et Jean-Claude Michéa à un surgeon français du Ku Klux Klan…

Free : le vrai visage de Xavier Niel

xavier niel free

L’affaire a mis la Toile en émoi. Une nouvelle fonctionnalité de la Freebox permet de bloquer les pubs s’affichant sur les sites Internet. Un coup dur pour les sites vivant de la publicité. L’affaire a même fait la une de Libé vendredi. Jamais la dernière pour une récupération politique, Fleur Pellerin, ministre de l’économie numérique, a reçu ce lundi les éditeurs de contenus puis Maxime Lombardini, directeur général de Free.
Mais pourquoi un tel ramdam ? Bien évidemment, personne n’aime voire des tas de publicités en surfant. Et il est toujours possible d’installer sur son navigateur des extensions comme Adblock afin de bloquer ces réclames en ligne. A priori, Free offre donc un joli service aux internautes au détriment des caisses des sites web.Or Free, dirigé par l’emblématique Xavier Niel, ne bloque pas toutes les pubs. Les réclames provenant de la régie publicitaire de Google sont particulièrement visées. Par exemple, les publicités sont bloquées sur Youtube et pas sur Dailymotion.  L’outil Google analytics, qui permet de suivre les statistiques de visite d’un site, se trouve également victime du filtrage.

Niel voulait donc faire pression sur Google avec en prime un joli coup médiatique. D’ailleurs, le blocage des pubs a été arrêté ce lundi. Mais que reproche donc Niel à Google ? Pour simplifier, Free estime rendre un gros service à Google en mettant gratuitement les vidéos Youtube et autres contenus de Google à la disposition des internautes via son infrastructure. Free veut donc faire payer Google pour l’utilisation de son réseau, ce que Google refuse.
Une première polémique a suivi le bridage des vidéos Youtube chez Free. En effet, les Freenautes voulant regarder une vidéo de la plateforme de Google doivent affronter un débit très lent. L’Arcep, le régulateur des télécoms, a lancé une enquête à ce sujet, Free est accusé de faire pression sur Google en ralentissant délibérément son trafic. Le blocage des publicités n’a donc rien à voir avec un service rendu aux internautes. Xavier Niel, patron de Free, ne fait que prendre en otage les éditeurs de sites web pour un conflit financier avec Google, une « méthode de voyou », selon Benjamin Bayart, patron du FAI FDN et fervent militant des libertés numériques.

Au delà du préjudice financier causé aux sites web, le blocage des pubs pose aussi des problèmes en matière de libertés. Si Free se permet de bloquer des pubs selon son bon vouloir, rien ne l’empêche de bloquer des sites de partage illégal d’oeuvres culturelles, accusés de racisme ou d’homophobie voire n’importe quel site qui dérangera tel ou tel lobby. Un filtrage du Web qu’on imaginerait plus en Chine que dans la patrie de Voltaire.
Là est toute la complexité de Xavier Niel, 12ème fortune de France selon Challenges. Depuis des années, il s’est construit une image médiatique de trouble-fête face aux gros méchants que seraient ses concurrents Orange et SFR. En apparence, c’est un patron cool, sans cravate, un antisarkozyste qui a racheté le monde au nez et à la barbe de l’ancien locataire de l’Elysée. Il a aussi investi dans Mediapart (qui le tacle bien) et même dans Causeur, preuve que Niel est attaché à la liberté d’expression[1. Xavier Niel est en effet actionnaire minoritaire de Causeur (NDLR).].

Il a par ailleurs créé Free mobile qui propose un abonnement pour portable à 2 euros par mois, ce qui lui a valu les félicitations d’Arnaud Montebourg estimant en janvier dernier que  Niel « avec son nouveau forfait illimité » avait fait « plus pour le pouvoir d’achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans ». Le patron de Free s’est même affiché comme un pilier de la lutte anti-Hadopi.
Pour Le Nouvel Obs, c’est « un créateur hors norme », Les Inrocks y voient un « croisement entre Steve Jobs et Michel-Edouard Leclerc ».
La comparaison avec M.E Leclerc n’est pas anodine. Bien avant Niel, Leclerc a lui aussi joué sur son image de patron médiatique et sympa, se présentant comme un Zorro au service des consommateurs contre les voyous Auchan et Carrefour. Une belle entourloupe qui cache mal les conditions de travail difficiles et la pression sur les fournisseurs de son groupe.

De même, Xavier Niel possède une face sombre. Free mobile a baissé le coup des abonnements ? Lors de son lancement, Free mobile s’est surtout fait connaître pour ses pannes de réseau. Niel, un patron « de gauche » ? Free, comme ses concurrents, est un adepte de la délocalisation, notamment en installant des centres d’appel au Maghreb. Niel, un patron « libertaire » ? Pour régler ses problèmes de trésorerie avec Google, il n’hésite pas à mettre en place une solution de filtrage très controversée.

Désormais, la presse semble découvrir qui se cache derrière ce patron si sympa. Visiblement, certains n’avaient pas tout compris.

*Photo : rsepulveda.

Toi aussi, sois Franz Kafka !

0

franz kafka jaccard

1. Une usurpation d’identité. 

Le jugement d’Imre Kertesz sur Kafka, je le fais mien. Il note, dans son journal, que le personnage de Kafka, sans doute plus que son œuvre, nous tourmentera toujours, et on peut se demander si ce n’est pas là son véritable héritage. Ses contradictions sont si extrêmes qu’elles en deviennent fascinantes : écrivain génial, il est totalement dépourvu de confiance face à ce qu’il écrit. Conscient de sa valeur, certes, mais d’une modestie dévastatrice. Adoré par les femmes, mais ne trouvant in fine qu’humiliations. Solitaire, mais aspirant constamment au mariage. Hédoniste, mais menant une existence d’ascète. Juif convaincu qu’il n’a rien de commun avec les autres juifs, puisqu’il n’a déjà rien de commun avec lui-même… On n’en finirait pas de relever les contradictions dans lesquelles il se débat, et c’est sans doute ce qui nous le rend si proche. Au point d’avoir envie de prolonger son existence d’une vingtaine d’années, juste pour demeurer un peu plus longtemps à ses côtés.

C’est ce qu’a fait Laurent Jouannaud, un écrivain remarquable, mais peu remarqué, en dépit de quelques livres tout à fait singuliers comme  Toxiques  ou  La Condition sexuelle. Laurent Jouannaud, qui est un fidèle parmi les fidèles de Kafka, a donc installé son « petit bivouac littéraire à côté du brasier kafkaïen » et le résultat est surprenant. Kafka n’est pas mort en 1924, mais a guéri de sa tuberculose.[access capability= »lire_inedits »] Il écrit encore, il connaît d’autres amours, assiste à l’arrivée des fossoyeurs de l’Histoire et songe que, dans un monde qui craque et se fissure par tous les bouts, il convient de prendre un soin particulier de  chaque détail vestimentaire, à commencer par la couleur de sa cravate. En 1935, dans son Journal, il note : « La lassitude m’envahit comme faisait la ciguë chez les Grecs : elle remonte au long des jambes, me gèle les membres, le foie, le cœur, la langue. Je suis glacé, mais heureux. Et voilà que ma cervelle souffle sur quelques braises qui me dégèlent malgré moi. » Toujours ce brasier kafkaïen qui donne au roman de Laurent Jouannaud ce ton si étrange qui résulte d’une usurpation d’identité − et quelle identité ne l’est pas, usurpée ? − totalement assumée. « Franz Kafka, c’est moi maintenant, écrit Laurent Jouannaud. Cela fait longtemps qu’il m’obsède. Nos vies se ressemblent. Je n’ai pas eu plus de chance que lui : j’ai raté moi aussi ma carrière d’écrivain et ma vie amoureuse. » Tout lecteur de Kafka devrait lire cette autobiographie romancée pour apprécier le tour de force qui consiste à se glisser dans la peau d’un autre qui n’est autre que vous-même, sans l’être vraiment, tout en vous donnant la possibilité de le devenir. S’il y a bien un miracle de la littérature, une forme de transsubstantiation, diraient les théologiens catholiques, c’est bien là, dans le livre de Laurent Jouannaud qu’on y assistera, métamorphosés nous-même en petits Kafka.

2. Kafka à Barcelone.

On peut évidemment prolonger le trouble dans lequel nous a plongé Laurent Jouannaud en se procurant le film si étrange de Jacques Deray : Un Papillon sur l’épaule (en DVD) avec Lino Ventura, qui date de 1978 et qui aurait pu s’intituler Kafka à Barcelone tant la radicalité du choix narratif converge avec les déambulations paranoïaques d’un homme qui est pris pour un autre. Encore une substitution d’identité qui s’achève par un meurtre sans motif, dans une rue de Barcelone, sous le regard indifférent des passants. Séquence tournée en caméra cachée et sans figurants. Séquence d’anthologie qui marquera une certaine mémoire du cinéma français.

3. « Ist das Kafka ? »

N’abandonnons pas Kafka sans signaler aux lecteurs germanophones de Causeur trois ouvrages récemment parus sur lui et qui, eux aussi, s’inscrivent dans sa postérité :

– Kafkas Komische Seiten, d’Astrid Dehe et Achim Englstler (Steidl Verlag). Ce sont 36 chapitres qui commencent tous par un extrait d’un texte de Kafka (œuvre, journal ou correspondance). Ce sont des passages incongrus, bizarres, drôles, comme son séjour chez les nudistes en 1912 ou sa rencontre avec le rabbi Belzer à Marienbad, en 1916. Sans doute est-il préférable d’être allemand pour en savourer l’humour.

– Ist das Kafka ?, de Reiner Stach (Fischer Verlag). Ce sont 99 « trouvailles » qu’a réunies Reiner Stach, biographe expert de Kafka. Par exemple : de quelle couleur étaient les yeux de Kafka ? Selon une vingtaine de témoins le connaissant, ils étaient ou sombres ou gris, ou bleus ou bruns (réponses à égalité). Ou encore : dans une photo de foule prise à Merano, le 9 mai 1920, lors d’une manifestation pour l’autonomie du Sud-Tyrol, il y a quelqu’un qui ressemble beaucoup à Kafka. Mais est-ce bien lui ? Ce pourrait être le début du film de Jacques Deray.

– Kafka, de Saul Friedländer (C.H. Beck Verlag). Cette biographie de Kafka place le sentiment de honte au cœur de l’œuvre et du comportement de l’écrivain. Honte par rapport à son père, honte par rapport à des sentiments homosexuels (comme Thomas Mann), honte par rapport à sa sexualité vécue (prostituées), honte par rapport à sa judéité (influence du philosophe Otto Weininger), honte attestée dans l’œuvre et la correspondance, mais honte qui, au lieu de le réduire au silence, le pousse à créer.

Et cette dernière question que pose Imre Kertesz à propos de Kafka : était-ce un martyr ou était-il simplement maladroit ? Qui peut répondre à ce genre de question ? Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les romans de Kafka appartiennent à l’Europe de l’Est, tout comme ceux de Kertesz. Tout comme l’œuvre de mon ami Thomas Szasz que je veux saluer ici une dernière fois, tant ma dette à son égard est immense.

Et comme l’année s’achève, je citerai encore ces dernières lignes, si kafkaïennes, extraites du journal de Kertesz : « J’ai aussi commis des fautes inavouables et impardonnables. (La petite servante, Annuska Nusi. J’avais treize ans et demi : l’âge le plus cruel de l’homme en devenir. Aucune empathie, aucune complaisance, rien qu’un égoïsme aveugle. Je ne pourrai jamais le raconter, parce que la langue du récit ne recouvrirait pas toute la réalité, la cruauté de l’acte et l’innocence de l’esprit.) »  C’est ce qui fait le véritable écrivain : l’impossibilité de raconter certaines choses et l’implacable urgence de les avouer.[/access]

Laurent Jouannaud, Kafka, suite, Pascal Galodé Éditions, 272 p., 20,80 euros.

*Photo : c_nilsen.

Pierre Boutang le bagarreur

pierre boutang besnard

Si Jérôme Besnard n’était pas né en 1979, on jurerait qu’il combattit aux côtés de l’armée d’Afrique durant la seconde guerre mondiale, qu’il assista aux nombreuses dérives de la bande des Hussards et qu’il fréquenta tout aussi bien Charles Maurras que le général de Gaulle ou le comte de Paris. Car c’est en conteur nostalgique d’une époque dont il a rencontré bien des témoins que Jérôme Besnard nous livre les secrets d’un temps où la droite avait encore des penseurs, à commencer par l’extraordinaire figure de Pierre Boutang. Professeur de philosophie, journaliste, poète, romancier, critique littéraire, Boutang fut sans aucun doute un des acteurs et observateurs de la vie politique et intellectuelle les plus marquants du XXème siècle.

Saint-Étienne, Lyon, Vichy,  Rabat, la palmeraie de Gabès, Saint-Germain-en-Laye, Paris bien sûr… Avec les lieux, Jérôme Besnard écume la vie de ce penseur hors norme, de ses passages sur les bancs de la rue d’Ulm, au gouvernement du général Giraud, dans les bars de Saint-Germain-des-Prés, à l’université de Brest puis, enfin, en Sorbonne. Et il résume ainsi la belle apostrophe de François Mauriac : « L’Action française est un rond-point tragique d’où partent en étoiles des destins. »

En fait de destin, celui de Pierre Boutang aura toujours été guidé par « une philosophie critique appuyée sur une culture et un corps de doctrine considérables », selon les propres mots de son ami Roger Nimier. Fils spirituel de Charles Maurras, membre d’une Action française sujette à certaines compromissions pendant la seconde guerre mondiale, le professeur de métaphysique sait trier le bon grain et l’ivraie. À Lucien Rebatet qui plaide pour une collaboration active, la réponse de Boutang est sans appel : « Je préfère le pire des juifs à n’importe quel honnête père de famille allemand occupant mon pays ! ». C’est aussi cette lucidité qui conduit Boutang à refuser l’enfermement d’une partie de sa famille de pensée dans une opposition à la politique d’indépendance menée par le Général de Gaulle. Avec ce dernier, ils partageront d’ailleurs la même velléité de redonner un monarque à la fille aînée de l’Eglise.

À côté de la politique – mais surtout au dessus -, il y a l’œuvre. Le lecteur assidu de Dante et saint Thomas, l’admirateur de William Blake, le passionné de Dostoïevski et des Illuminations sait-il au moins que ses écrits rivalisent avec ceux dont il s’abreuve ? Jérôme Besnard nous offre ainsi de savantes recensions sur l’Ontologie du Secret ou Les Abeilles de Delphes, tout en ne manquant pas d’exposer la bibliographie de son sujet d’étude, un véritable trésor de livres à redécouvrir. Sans oublier La Nation Française, l’hebdomadaire qu’il dirigea de 1955 à 1967, où écrivirent Daniel Halévy, Antoine Blondin, Gabriel Marcel mais aussi Philippe de Saint-Robert et Gabriel Matzneff… Ce journal ouvertement royaliste et nationaliste réussit le tour de force de défendre à la fois la présence de la France en Algérie et la politique d’indépendance nationale du général de Gaulle, une vision capétienne de la France et la défense de l’Etat d’Israël !

Entre histoire, politique et philosophie, Jérôme Besnard propose aussi avec humour et style bon nombre d’anecdotes pour le moins extravagantes. Car l’on peut bien être grand philosophe et grand buveur, grand chrétien et grand bagarreur. Comme le résume Besnard, il fut pour les écrivains de droite de l’après-guerre « un chef de file et un meneur ».

Après une anthologie remarquable sur la Contre-révolution[1. Jérôme Besnard – La Contre-Révolution, le Monde, 2012.], c’est en toute logique que Jérôme Besnard a choisi de pousser encore un peu plus la réflexion et d’insister sur l’extraordinaire figure d’un contre-révolutionnaire pour le moins révolutionnaire. Blondin, à son propos, parlait d’un « âge de Pierre ». Il n’est pas si lointain : Redécouvrons-le !

Jérôme Besnard, Pierre Boutang, Muller édition, 156 p., 14,50 euros.

*Photo : INA.fr.

Un cinéma de l’hypnose

1

venus jess franco

Qu’un cinéaste débute sa carrière en Espagne au début des années 60 sous le nom de Jesus Franco, voilà qui ne manque pas de piquant. D’autant plus que derrière ce patronyme qui évoque à la fois le sabre et le goupillon se cache le plus inclassable des réalisateurs, un véritable anarchiste capable de bâcler une quantité invraisemblable de nanars improbables tout en parvenant à livrer  d’authentiques pépites témoignant à la fois de son immense talent et d’un désir permanent d’expérimenter de nouvelles formes.

Franco débute en tant qu’assistant réalisateur (il dirige la deuxième équipe de tournage d’Orson Welles pour Falstaff) et commence à tourner à la fin des années 50. Son premier film marquant sera L’horrible docteur Orlof (avec le fidèle Howard Vernon) qui marque indéniablement la naissance d’un véritable auteur. Violent, libre, romantique, morbide et érotique, cette œuvre qui affola la censure franquiste contient en puissance tous les thèmes que le cinéaste ne cessera d’aborder dans sa foisonnante filmographie (plus de 200 films !).

Difficile d’ailleurs de s’y retrouver dans cette carrière puisque Franco a tourné un peu partout (en France, en Allemagne, en Espagne, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse…), qu’il a signé ses films sous d’innombrables pseudonymes et qu’ils sont souvent sortis sous des titres différents.

Et même si le cinéaste a toujours affiché une certaine prédilection pour le cinéma fantastique et l’érotisme, il a abordé quasiment tous les genres : la comédie, le polar, le film d’espionnage (un Cartes sur table scénarisé par Jean-Claude Carrière avec Eddie Constantine), le film d’aventures, l’horreur, les films de « femmes en prison », la pornographie hard…

Il convient donc de saluer ici l’initiative des excellentes éditions Artus qui exhument aujourd’hui quatre perles rares du cinéaste. Dans l’un des suppléments de ces DVD, Alain Petit (un spécialiste de Franco qui travailla avec lui comme acteur et dialoguiste) prétend que l’on peut classer les films du maestro en trois catégories : les films de commande (ceux qui n’intéressent pas forcément le cinéaste mais lui permettent de remplir le frigo), les « quickies » qui correspondent à des œuvres tournées sans aucun moyen financier mais qui permirent au cinéaste de faire exactement ce qu’il voulait, et enfin, les « films de cœur » où Franco effectue un véritable travail « d’auteur » en ne se préoccupant que de ses obsessions et en n’hésitant pas à expérimenter (quel éditeur courageux nous proposera un jour son Necronomicon?)

Dans le lot proposé ici, seul Célestine…bonne à tout faire pourrait relever de la catégorie « film de commande ». Il s’agit d’une comédie gauloise tournée pour Robert de Nesle (vieux loup du cinéma populaire qui produisit des gens comme Freda ou Benazeraf) et dont le scénario pourrait vaguement rappeler celui du Journal d’une femme de chambre de Mirbeau. Sauf que Franco a gommé tout le potentiel subversif d’un tel sujet et qu’il se contente d’enchaîner des gags assez lourds et répétitifs, accompagnés de surcroît par une musique abominable. De plus, il se trouve que l’érotisme si sensuel habituellement chez le cinéaste s’accorde assez mal avec le genre comique et que cette dimension n’est pas traitée avec le même soin que dans ses œuvres fantastiques.

Reste un casting de rêve : la divine Lina Romay en train de devenir l’égérie de Franco (elle partagera ensuite sa vie et accompagnera le cinéaste tout au long de sa carrière, y compris dans ses films hard), l’exquise Pamela Stanford, le désopilant Olivier Mathot en grand bourgeois à cheval sur les bonnes manières et le génial Howard Vernon qui s’amuse visiblement beaucoup à incarner les vieillards lubriques (Célestine lui lit des romans très osés) ; et un rythme suffisamment soutenu pour ne pas trop ennuyer. Les amateurs de second degré apprécieront également quelques quiproquos bien gras mais plaisants (Célestine cachée qui pense que le valet Malou – Bigotini- s’adresse à lui alors qu’il parle à ses vaches et qu’il évoque ses « belles mamelles ») et un très joli monologue de la bonne confiant au même Malou qui voudrait l’épouser qu’elle « aime tout le monde » et qu’elle voudrait « faire l’amour à l’humanité tout entière (…) je pense que comme ça, le monde serait meilleur! »

Pour conclure, soulignons également un magnifique zoom (la figure de style favorite de Franco) à la toute fin du film où le cinéaste capte le regard mélancolique de Lina Romay qui s’apprête à quitter la maison. Ce petit instant suspendu, qui n’est presque rien, dit tout le génie d’un cinéaste capable de fulgurances même au cœur d’un film assez mineur.

Également caractéristiques des méthodes de Franco, les tournages simultanés de Plaisir à trois et La comtesse perverse (toujours pour Robert de Nesle). Le premier film est un curieux objet érotique qui s’inspire de l’écrivain préféré du cinéaste : le marquis de Sade. Attelé à ce projet, Franco propose à son producteur, en échange d’une modeste rallonge budgétaire, de tourner un autre film dans la foulée avec les mêmes comédiens (Lina Romay, Alice Arno, Tania Busselier, Robert Woods, Howard Vernon…). Ce sera La comtesse perverse, adaptation étonnante (et érotique) des Chasses du comte Zaroff de Schoedsack et Irving Pichel.

Plaisir à trois met en scène un couple de grands bourgeois pervers (les Bressac) qui décident un jour d’inviter une belle jeune femme dans leur manoir, après l’avoir copieusement épiée lorsqu’elle se masturbait sur son lit. Si le récit n’est guère original et qu’on peut regretter quelques passages bâclés (le dialogue bêtement ordurier qui illustre une des premières séquences érotiques du film), Franco parvient à transcender une vulgaire histoire de machination bourgeoise en une œuvre sensuelle et parfois fascinante. Il parvient en effet à donner à son œuvre un caractère cérémoniel en laissant sa caméra caresser langoureusement le corps de ses actrices. La longue scène où le couple Alice Arno/ Robert Woods observe avec des jumelles la belle Tania Busselier se donner du plaisir sur son lit est caractéristique de l’art de Franco qui oscille entre la pulsion scopique et un don certain pour conférer aux scènes érotiques une dimension onirique et purement fantasmatique. A cela il faut ajouter un zeste de sadisme qui culmine avec cette espèce de musée où le couple conserve les corps de leurs anciennes victimes. Lorsque Franco joue avec des filtres colorés rouges et que nous pénétrons dans cette antre peuplée de mannequins suppliciés, on songe à certains films de Mario Bava (Six femmes pour l’assassin).

Le talent du cinéaste est de parvenir à tordre les archétypes du genre pour expérimenter et donner à ses récits un caractère étrange. Preuve en est l’excellent La comtesse perverse, curieuse variation autour des Chasses du comte Zaroff. Zaroff est d’ailleurs le patronyme des deux aristocrates nietzschéens incarnés par Howard Vernon et Alice Arno qui exécutent leurs victimes après les avoir chassées sur l’île où ils résident.

Là encore, le film est un concentré de la « méthode Franco » : il est tourné dans la foulée de Plaisir à trois avec les mêmes comédiens et, comme le dit fort bien Jean-François Rauger dans le bonus du film, le cinéaste parvient à transformer ses défauts en grandes qualités. Dans La comtesse perverse, il use et abuse du zoom, ne prend pas toujours la peine de faire le point mais ce traitement un peu fruste de l’image finit par devenir quasiment expérimental. En jouant sur de courtes focales qui distordent l’espace (la profondeur de champ est très nette alors que l’avant-scène est déformée et offre un effet « œil de poisson »), avec les filtres colorés et en utilisant à merveille le décor insolite de la maison des époux Zaroff (une splendide villa de Ricardo Bofill) ; Jess Franco livre une œuvre baroque, projection fantasmatique d’un univers mental cruel et  romantique (voir la scène finale).

Violent et d’un érotisme incandescent (la caméra de Franco s’immisce avec de plus en plus d’insistance entre les cuisses de ses muses comédiennes : on notera d’ailleurs que Lina Romay a un rôle plus important ici que dans Plaisir à trois), le film ne sortit jamais en salle dans cette version. Il fallut attendre quelques années pour le voir affublé de scènes additionnelles (plus ou moins hard) sous le titre Les croqueuses. Le plus étonnant, c’est que le film devint totalement différent, agrémenté d’un prologue et d’un épilogue qui font du récit le fruit de l’imagination d’une jeune femme écrivain. Et cela fonctionne parce que chez Franco, la frontière entre le désir et la réalité est abolie.

C’est ce qu’illustre de manière splendide le plus réussi des quatre films (un « film du cœur » selon Alain Petit) : Venus in furs. Si le titre peut faire songer au roman éponyme de Sacher-Masoch, l’œuvre de Franco n’a rien à voir et évoque le trajet d’un musicien de jazz hanté par l’image d’une jeune femme morte, qu’il a vu se livrer à des jeux érotiques avec d’inquiétants personnages (dont le marmoréen Klaus Kinski). Comme dans un autre très beau film de Franco (La comtesse noire), le personnage principal semble hanté par un succube qui reviendrait accomplir une sorte de vengeance. Mais rien de très précis dans ce film onirique qui ne semble se déployer que sur le plan du fantasme et du désir. Les repères spatiaux et temporels sont constamment brouillés et Franco joue avec des personnages « doubles », une structure cyclique où quelque chose semble constamment se dérober au sens commun. Lorsque arrivent les dernières scènes, on pense à Lost Highway de Lynch (toutes proportions gardées) tant le cinéaste boucle son film avec une logique qui n’est plus celle de la raison.

Si le zoom est la figure de style favorite du cinéaste, ce n’est pas tant parce qu’il est le « travelling du pauvre » mais qu’il relève parfaitement de cette logique du fantasme (le seul mouvement est celui de l’œil et non pas du corps comme avec un travelling qui accompagne les personnages). Il permet d’abolir l’espace et le temps pour laisser place à une logique du désir et de la pulsion.

La légende veut qu’une conversation avec le musicien Chet Baker soit à l’origine de ce film. On pourrait donc conclure en disant que le cinéma de Franco (du moins, lorsqu’il est inspiré) est davantage musical que narratif, jouant comme un trompettiste de jazz sur des variations autour de thèmes imposés (ici, la figure du vampire, de l’obsession, de l’addiction…) et qu’il parvient à transcender le caractère trivial de son matériau de base pour faire de ses œuvres de véritables cérémonies sensuelles et fascinantes.

Et de parvenir, avec un film comme Venus in furs,  à un art envoûtant, proche de l’hypnose…

Collection Jess Franco. 4 films (Venus in furs, 1969 ; Célestine, bonne à tout faire…, 1974 ; La comtesse perverse, 1974 ; Plaisir à trois, 1974) édités par Artus Films.

Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy animent « L’Esprit d’escalier », chaque dimanche à midi sur RCJ

34

Oyez braves gens : à partir d’aujourd’hui, le philosophe et la directrice de Causeur reviendront tous les dimanches, de 12 h à 12 h30, sur l’actualité de la semaine dans une nouvelle émission : « L’Esprit d’escalier ».

Plus de 6 ans après l’arrêt de son émission « Qui vive », Alain Finkielkraut est donc de retour sur RCJ, la Radio de la Communauté Juive (94,8 FM à Paris), avec une nouvelle émission de décryptage de l’actualité qui sera animée de concert avec notre directrice.

Invités ce mercredi sur RCJ, tous deux ont présenté leur nouvelle émission au micro du directeur d’antenne de la station, Shlomo Malka.

Pour Alain Finkielkraut, « L’Esprit d’escalier » permettra de « revenir sur une actualité trépidante » en « s’arrachant au magma ou au flux des humeurs », de trouver également des thèmes non traités par les médias, « de faire un pas de côté ».

Elisabeth Lévy entend de son côté « échapper au babillage médiatique » en déployant en toute liberté à l’antenne le même esprit de salon qui l’anime ici même sur Causeur, « une façon de poursuivre un dialogue ». Ledit dialogue devant être selon Elisabeth « exigeant et houleux ». On leur fait pleine confiance pour cela, tout comme pour leur engagement commun à ne pas caresser les auditeurs dans le sens du poil.

Par ailleurs, l’émission sera également retransmise, en direct ou en différé, sur 8 fréquences juives de France* et disponible en réécoute sur le site de RCJ.

Last but not least, chaque mois, la fine fleur de ces conversations sera publiée dans Causeur magazine ce qui une sacrée cerise sur le gâteau, ou plutôt, en ce Dimanche des Rois, sur la galette…

 

*Fréquences associées en France : Radio JM (Marseille) ; Radio Kol Aviv (Toulouse) ; Radio Aviva (Montpellier) ; Radio Chalom (Dijon) ; Radio Chalom Nitsan (Nice) ; Fréquence Judaica (Strasbourg) ; Radio Hashalom (Grenoble) ; Radio Judaica (Lyon)

Facs anglaises : pas assez de blancs sur les bancs ?

2

Amis de la discrimination positive, attachez vos ceintures, ou plutôt servez-vous en pour préserver la chasteté de vos yeux et vos oreilles : l’histoire qui suit est a déconseiller fortement aux bonnes âmes sensibles

En fait d’histoire, c’est tout bêtement d’une interview qu’il s’agit. Celle donnée par David Willetts le ministre britannique de la Science et des Universités à nos confrères de The Independent.

Pour être un militant aguerri du Parti conservateur, Willets n’en est pas moins aussi à gauche que Peillon, voire plus que lui : sa priorité n’est pas la énième réforme des rythmes scolaires, mais l’insupportable discrimination dont sont victimes certaines minorités ethniques, de plus en plus sous-représentées dans les facultés de Sa Majesté.

En conséquence de quoi, statistiques à la main, il a posément déclaré à The Independent qu’il allait falloir d’urgence faire quelque chose pour que les jeunes garçons blancs issus des classes populaires ne soient plus exclus de fait des études supérieures, où il sont massivement sous-représentés vis-à-vis des jeunes filles pauvres, mais surtout vis-à-vis des étudiants issus des minorités ethniques « reconnues ».

Alors bien sûr du Mrap à l’UEJF en passant par Charlie Hebdo on pourra crier en chœur « Richard Descoings, reviens, ils sont devenus fous ! » Mais rassurez vous, amis angélistes : ces politiciens de droite qui retournent contre la gauche ses propres billevesées, ça n’arrive qu’en Angleterre…

Assad-Nasrallah : les discours des vaincus

8
nasrallah assad hezbollah

nasrallah assad hezbollah

L’un reste, l’autre partira. À moyenne échéance, les proches de Bachar Al-Assad savent son pouvoir, sinon son existence physique, condamné. Haut perché dans l’esprit du longiligne président syrien, le déni de réalité s’est matérialisé dans une allocution officielle prononcée dimanche dernier à la Maison des arts et de la culture de Damas[1. Egalement appelé « Dar Al-Assad », sur la place des Omeyyades.], devant un parterre choisi d’invités. Pendant près d’une heure, Bachar a égrené vérités douloureuses pour l’Occident (l’insurrection syrienne est de plus en plus gangrénée par des éléments salafistes soutenus par des parties étrangères),  et aveuglement coupable – l’opposition antibaathiste serait essentiellement terroriste – pour proposer un improbable plan de sortie de crise. En trois points, ce dernier consiste à arrêter la violence, autrement dit à mater définitivement la rébellion, ce qui relève du vœu pieux lorsque les deux tiers du pays échappent au contrôle de l’armée puis à entamer des négociations entre l’Etat et ce qu’il reste d’opposition légale avant la formation d’un gouvernement d’union nationale sous l’autorité de… Bachar Al-Assad. Avec un beau lapsus freudien au passage : « nous avons choisi la solution militaire … euh pardon je reviens au début »…

L’Armée Syrienne Libre, dont la dénomination à l’eau de rose ne doit pas nous tromper sur son alliance filandreuse avec le Front salafiste Al-Nosra, s’est évidemment empressée de rejeter une offre de dialogue qui ne lui était du reste pas adressée. Les régimes autoritaires cultivant naturellement une mentalité obsidionale qui les éloigne de toute remise en cause, la sincérité de Bachar n’est peut-être pas en cause. Malgré les avertissements des caciques du régime, anciens compagnons de route de feu Hafez Al-Assad, le vice-président sunnite Farouk Charaa et la conseillère présidentielle alaouite Boutheina Chaabane, le premier cercle du pouvoir n’a cessé de traiter ses opposants en ennemis héréditaires, quitte à militariser un conflit initialement politique. Avec pour seul résultat tangible l’afflux croissant de jihadistes venant grossir les rangs de la guérilla  pour perpétrer des exactions anti-alaouites, antichrétiennes ou anti-druzes en réponse aux massacres d’une armée syrienne forte de ces minorités religieuses. Les dernières minutes du discours d’Assad nous montrent un Ubu oriental sûr de son fait, embrassant la foule en liesse, tel un roi thaumaturge dont les sujets scandent inlassablement « Allah, Souria, Bachar ou bes » (« Dieu, la Syrie, Bachar, et c’est tout ») avant de jurer fidélité bras tendus et poings fermés  –« Par notre âme, par notre sang, nous nous sacrifions à toi Bachar »  – en espérant que leur chef d’Etat bien aimé guérisse leurs écrouelles. Ces quelques images au surréalisme bouffon en disent long sur le dernier acte de la tragédie qui est en train de s’écrire à Damas.

Contre toutes les évidences, le raïs syrien défie l’inéluctable, alors même que son vice-président a récemment reconnu que la guerre civile était ingagnable. Quoiqu’il semble ébaubi par l’ivresse des despotes, Bachar place peut-être ses derniers espoirs dans l’aide militaire et logistique que lui apporte le Hezbollah; une information à prendre avec des pincettes rapporte même la présence de 5 000 combattants du Parti de Dieu sur le front damascène. Mercredi dernier, cheikh Hassan Nasrallah a d’ailleurs réitéré son soutien indéfectible au régime syrien vacillant. Dans un discours comme il en a le secret, depuis un lieu mystérieux où il peut déployer toute son éloquence à l’abri des drones israéliens, le leader du Hezbollah a expliqué que la participation de la milice chiite au  gouvernement libanais avait empêché l’ouverture d’une guerre entre Damas et Beyrouth. En visant implicitement son rival sunnite Saad Hariri, cheikh Hassan a violemment invectivé les semeurs de discorde intra-islamique affiliés à l’Occident, faisant de l’accueil illimité des réfugiés syriens un devoir humanitaire de l’Etat libanais, une position loin de faire l’unanimité au sein même des milieux prosyriens libanais.

Nasrallah insiste mordicus sur une nécessité : éviter la partition de la Syrie… qui existe déjà de facto. À quoi bon ressasser un laïus convenu, arc-bouté sur de grands principes, l’unité arabo-islamique face à Israël, lorsque le réel dément cette fiction ? À Jérusalem, Netanyahou vient d’annoncer l’érection d’une barrière de sécurité séparant les deux côtés du Golan, la région syrienne de Quneitra étant désormais aux mains d’éléments salafistes qui ne ménageront pas Israël comme l’armée syrienne quarante ans durant. Mais, en politique moyen-orientale, l’art oratoire consiste moins à tenir un langage de vérité qu’à poser des jalons pour l’avenir.

Lorsque le leader chiite se demande à voix haute « Dans quel sens s’inscrivent alors les explosions contre les églises dans plusieurs pays arabes et islamiques et les attentats contre les chrétiens dans leurs églises sous prétexte qu’il leur est interdit de fêter Noël et le Nouvel an ? (…) Ces fêtes font partie des rites longtemps respectés par l’islam, depuis la naissance de l’islam (…) Vous inventez une nouvelle religion, une nouvelle hérésie quand vous cherchez à imposer votre esprit par le biais des assassinats, des massacres et des explosions » en condamnant la vague salafiste qui déferle sur des pans entiers de la région, il se fait l’avocat éperdu d’un nationalisme arabe moribond. Les observateurs tenants de l’atavisme familial rappelleront que Hassan Nasrallah est le fils d’un militant du Parti Social-Nationaliste Syrien d’Antoun Saadeh.

Tout en sachant la partie perdue en Syrie, le Hezbollah parie sans doute sur l’avenir et entend consolider son alliance stratégique avec le Courant Patriotique Libre des chrétiens Michel Aoun et Gebran Bassil en vue des élections qui auront lieu à l’automne. D’ici là, nul ne peut prédire l’avancée du chaos syrien. Une chose est sûre : le jeu politique libanais devra compter avec le Hezbollah, qui a certes perdu des plumes dans l’affaire syrienne mais bénéficie d’une solide rente de situation à l’intérieur de la communauté chiite libanaise et vit du prestige acquis en 2000[2. Date du retrait israélien du Sud-Liban, perçu comme une victoire du Hezbollah.] et 2006[3. Guerre de juillet avec Israël, à l’issue de laquelle Tsahal échoua à démanteler l’arsenal du Parti de Dieu malgré trente-trois jours de bombardements.].  En 2013, le nationalisme arabe post-baathiste pourrait ainsi être incarné par un cheikh chiite enturbanné soumis à l’autorité spirituelle du guide suprême iranien Ali Khamenei. Qui l’eût cru ? Décidément, au Liban comme en Syrie, la politique n’est plus qu’un immense jeu de dupes…

 *Photo : Hawra.

Euthanasie : Laissez-nous vivre !

27
euthanasie vie gil

euthanasie vie gil

L’argument généralement brandi par les défenseurs du suicide assisté, déguisé sous le doux nom d’euthanasie, se situe du côté de l’individu, dont le choix serait libre. Tellement libre d’ailleurs qu’il demande à la société de l’aider à le réaliser. Gil Mihaely prend, lui, l’autre parti qui n’est pas plus recommandable à notre sens : il crée un genre de droit de la société opposable aux malades onéreux, arguant du fait que « la personne concernée par l’euthanasie est assez facilement identifiable ». Des deux côtés, on crée une confusion sur les fins respectives de l’individu et la société, comme s’ils avaient chacun des droits inaliénables sur l’autre.

Pour faire pleurer dans les chaumières, Gi Mihaely argue d’un drame récent qui qualifierait l’état médical général de la France : cette femme qui, obligée d’accoucher dans sa voiture parce que la maternité se trouvait trop éloignée de chez elle, en perdit son enfant. Tragédie, certes. Mais l’auteur en infère que cette « surmortalité causée par la fermeture de certaines maternités en régions nous offre un parfait exemple des conséquences des choix opérés par notre politique de santé publique. » La surmortalité ? Parlons-en. Pour la mortalité infantile, la France se classe au 5ème rang mondial, ce qui n’est pas piteux, et le taux n’a fait que décroître, même sur les vingt dernières années. C’est donc une blague que d’accuser les vieux, les malades condamnés ou les polyhandicapés de survivre aux dépens d’une belle jeunesse sacrifiée à leur avidité.

D’ailleurs, qui nous dit que ce fameux enfant mort à la naissance parce que sa mère n’a pu atteindre la maternité avant d’accoucher n’était pas trisomique, hydrocéphale ou myopathe ? De quel régime relevait-il alors ? De celui de la vie à tout prix ou de la mort sans prix ? L’année 2013 s’ouvre sur ces mesures douces à l’oreille des modernes : l’IVG sera désormais remboursé à 100% et la contraception gratuite pour les jeunes filles de 15 à 18 ans (alors que les mâles devront, eux, continuer de payer de leur poche les capotes, mais bref). Voilà un bon exemple de la tyrannie opérée par l’individu sur la société tout entière. Car en soi, la société n’est pas comptable des choix opérés par les fameux « individus-à-qui-leur-corps-appartient ». Ce serait pourtant le lieu de faire de substantielles économies que l’on destinerait au soin palliatif des malades terminaux qui ne sont victimes, eux, que de la nature cruelle, celle qui fait vieillir, qui prodigue des handicaps, des maladies mortelles et autres douleurs injustes.

« On ne saura jamais qui aurait pu être opéré si l’argent consacré à la prolongation d’une vie avait été investi dans d’autres services », nous dit le directeur de publication de Causeur. Je me demanderais plutôt, dans les circonstances actuelles, qui nous pourrions soulager ou sauver avec l’argent consacré à stopper l’existence de futurs individus qui n’avaient rien demandé.

Mais dans tous les cas, il n’existe pas, du moins sous le régime de notre civilisation, de légitime défense de la société contre les individus, qu’elle serait en droit de faire mourir plus vite pour apurer ses comptes sociaux.

Aujourd’hui, le « suicide assisté » suisse concerne 300 cas annuels. On arriverait proportionnellement à 2500 cas en France. La belle affaire : voilà qui assurément redresserait les compte publics. D’autant que nul ne peut prévoir les économies qui seront faites, puisqu’il est impossible d’évaluer la longueur de la maladie avant que l’on passe à l’acte létal.

« À quoi renonce-t-on ? », demande Gil Mihaely. Seulement à l’inhumanité et à l’égoïsme. Ce n’est pas grand-chose, mais sans vouloir faire le malin, je suis de ceux qui trouvent que cela vaut bien tous les trous de la branche maladie de la Sécurité sociale.

*Photo : La Doble A Producers.

Droite/Gauche, c’est reparti !

12
droite paris chevenement

droite paris chevenement

On n’en finira jamais avec le vieux couple droite/gauche. Longtemps je le crus, ou l’espérai dissous, l’impressionnante similitude des politiques qu’ont menées depuis presque quarante ans les gouvernements dits « de droite » et dits « de gauche », la succession de cohabitations somme toute pacifiques, enfin − bouquet final − l’installation de ce qu’il est convenu d’appeler le « système UMPS » − expression peut-être excessive mais fort pertinente pour pointer la connivence idéologique entre les états-majors des deux partis « de gouvernement » − confirmant, pour moi et quelques autres, l’idée qu’une opposition nouvelle entre mondialistes et antimondialistes se substituait à l’ancienne,  bouleversant la vieille structuration de l’échiquier politique. Semblable innovation se révélait de surcroît assez douce à mes oreilles gaullistes (« La France, ce n’est pas la gauche, la France, ce n’est pas la droite… ») caressant la nostalgie d’une grande politique qui réconcilierait les uns et les autres dans une même œuvre française. Hélas, au fil des années, j’ai peu à peu glissé de ce confortable fauteuil pour retrouver, en termes à peine renouvelés, la vieille opposition que j’avais cru dépassée.

Le premier doute naquit lorsque, élu député européen sur la liste dite « Pasqua-Villiers » de 1999, donc réputé « de droite », je n’en décidai pas moins de soutenir la candidature de Jean-Pierre Chevènement lors de l’élection présidentielle de 2002. Le piètre accueil que réserva à mes confrères droitiers la plus grande partie de l’entourage du « Che » en tous ses échelons (il n’est pas jusqu’à Régis Debray qui ne se pinça ostensiblement le nez), et la façon dont tourna la campagne de l’« Homme de la nation » revenu bien vite « à gauche » ( jusqu’à s’y abîmer), me convainquirent que celle-ci n’était pas prête à abandonner ses réflexes.[access capability= »lire_inedits »]

Je retrouvais Alain : « Celui qui prétend n’être ni de droite ni de gauche n’est certainement pas à gauche. » Et certes, il se voit plus couramment des hommes de droite faire appel à des hommes de l’« autre rive » que l’inverse (voir par exemple l’« ouverture » des gouvernements Sarkozy), comme on entend plus couramment les incantations au « grand rassemblement ni droite ni gauche » venir de la droite − c’est le cas  de Marine le Pen aujourd’hui, comme ce le fut  du fameux Général. De celui-ci, d’ailleurs, je m’avisais peu à peu qu’il fallait avoir le gaullisme bien hâtif pour ne pas voir qu’il fut, dès les premières années de Londres, entouré d’hommes de droite, et que tous les thèmes auxquels son nom reste attaché − défense de la souveraineté, autorité disciplinée de l’État, strict traditionalisme moral − en feraient aujourd’hui un homme de droite voire d’« extrême droite ».

Il y eut davantage encore : la vieille opposition, dont je croyais, comme tout le monde, qu’elle tirait son origine de la façon dont s’étaient distribués les députés sur les bancs des premières assemblées républicaines, se révéla bien plus ancienne. Une étude de l’architecte Louis Maitrier, « Gauche-Droite. La localisation urbaine et l’origine des partis politiques », montre que, de longue date (dès le XIVe siècle et l’émancipation de la Sorbonne), la rive gauche de Paris fut regardée comme le creuset des idées nouvelles (là étaient les universités, les écoles de philosophie, là s’installèrent bientôt les éditeurs, les galeristes), tandis que la rive droite fut assimilée en maint domaines  au classicisme, ainsi qu’aux valeurs marchandes. « Les catégories des opinions politiques « gauche et droite », écrit Maitrier, étaient homologues des goûts artistiques et culturels , et étaient donc l’expression d’une organisation plus fondamentale de la société » […]. Tout Parisien sait bien, sans faire d’enquête, que « Rive gauche » et « Rive droite » sont l’expression de styles de vie, de manières de penser, de sensibilités opposées.

Opposition ancienne et profonde, qui sépare les partisans de l’innovation, du progrès et de toute forme d’émancipation arrachée aux cadres contraignants de l’État royal à ceux de la tradition, du service de l’État, du primat national − Louvre, Tuileries, Élysée sont situés rive droite. N’est-ce pas cette opposition que cristallisa, à la toute fin du XVIIe siècle, la fameuse « querelle des Anciens et des Modernes », les premiers étant vite débordés à l’Académie française (elle, rive gauche) par les seconds, comme le classicisme le fut progressivement, dans la France entière, par les idées de progrès, de liberté individuelle et de cosmopolitisme ? On se demande si cette opposition bel et bien multiséculaire entre une gauche héritière des Lumières, triomphante et bientôt hégémonique, et une droite qui ne s’inscrit plus depuis lors que par « réaction » (devenue d’ailleurs son autre nom) ne donne pas ses mots, de nos jours encore, à ce vieux jeu droite-gauche qu’on dirait en somme permanent dans notre histoire.

S’expliquent ainsi bien des phénomènes − par exemple, la marginalisation du classique Chevènement enfermé dans les cadres d’une gauche méfiante envers les formes marquées de l’autorité de l’État, résolument cosmopolite, attachée à un internationalisme devenu mondialisme. Ou, bien, autre exemple, on comprend l’actuel éclatement d’une UMP dont la plupart des figures de proue sont intellectuellement converties  aux Lumières, mais dont la base reste en large partie littéralement réactionnaire − et  dont le premier essai de consultation lui fut fatal. Mais cela est une autre histoire, celle d’un siècle où, tandis que s’érodent les promesses du progrès et celles de la  mondialisation, la vieille opposition se fera sans doute plus nette, et peut-être plus violente.[/access]

*Photo : chevenement.

Francs-maçons : le nouvel os du Nouvel Obs

25

L’avantage du marronnier, c’est qu’il reverdit tous les ans. Et même en hiver, dans sa version journalistique, la trêve des confiseurs entraînant traditionnellement une grève de l’inspiration. Puisqu’il serait malséant de comparer les prix de l’immobilier tandis que de pauvres hères gèlent dans des tentes Quechua et que la saison n’est guère propice à la pêche aux néo-réacs, restent les francs-maçons dans la pauvre pioche de L’Obs. Le numéro de cette semaine scrute ainsi « Ces Francs-maçons qui nous gouvernent », ce qui donne lieu à un dossier central très fourni et fort instructif quant à l’appartenance philosophique, ésotérique ou carriériste (rayez la mention inutile suivant les cas) de nos gouvernants. On y apprend notamment que les présidents des deux chambres du Parlement sont des frères aguerris, de même qu’une demi-douzaine de ministres et de plus de 150 parlementaires.

Ces derniers, essentiellement à gauche mais aussi radicaux valoisiens, constituent une proie de choix pour toute réforme drapée du sceau des Lumières, de la République et de tout le fourbi progressiste, comme en témoigne la lettre compassée qu’a adressée Harlem Désir à l’ensemble des parlementaires pour les convaincre de se rallier au droit de vote des étrangers. Renaud Dély décrypte le lexique crypto-maçonnique de ladite missive, qui ressemble comme deux gouttes d’eau aux dépliants publicitaires nous vendant qui un yaourt bio, qui une crème anti-rides qui un poncho « équitable » en poil de bouc en invoquant les droits de l’homme abstrait.

Mais faisons justice à L’Obs : nulle émanation nauséabonde ne se dégage du dossier franc-mac, pourtant source de bien des fantasmes conspirationnistes, ses auteurs ayant même l’honnêteté de reconnaître la perte d’influence des loges – ce qui diminue d’autant l’intérêt du dossier ! Quoique confrères, soyons beaux joueurs : taxer Le Nouvels Obs de complotisme anti-maçonnique serait aussi mensonger et délirant que d’assimiler Alain Finkielkraut et Jean-Claude Michéa à un surgeon français du Ku Klux Klan…

Free : le vrai visage de Xavier Niel

13
xavier niel free

xavier niel free

L’affaire a mis la Toile en émoi. Une nouvelle fonctionnalité de la Freebox permet de bloquer les pubs s’affichant sur les sites Internet. Un coup dur pour les sites vivant de la publicité. L’affaire a même fait la une de Libé vendredi. Jamais la dernière pour une récupération politique, Fleur Pellerin, ministre de l’économie numérique, a reçu ce lundi les éditeurs de contenus puis Maxime Lombardini, directeur général de Free.
Mais pourquoi un tel ramdam ? Bien évidemment, personne n’aime voire des tas de publicités en surfant. Et il est toujours possible d’installer sur son navigateur des extensions comme Adblock afin de bloquer ces réclames en ligne. A priori, Free offre donc un joli service aux internautes au détriment des caisses des sites web.Or Free, dirigé par l’emblématique Xavier Niel, ne bloque pas toutes les pubs. Les réclames provenant de la régie publicitaire de Google sont particulièrement visées. Par exemple, les publicités sont bloquées sur Youtube et pas sur Dailymotion.  L’outil Google analytics, qui permet de suivre les statistiques de visite d’un site, se trouve également victime du filtrage.

Niel voulait donc faire pression sur Google avec en prime un joli coup médiatique. D’ailleurs, le blocage des pubs a été arrêté ce lundi. Mais que reproche donc Niel à Google ? Pour simplifier, Free estime rendre un gros service à Google en mettant gratuitement les vidéos Youtube et autres contenus de Google à la disposition des internautes via son infrastructure. Free veut donc faire payer Google pour l’utilisation de son réseau, ce que Google refuse.
Une première polémique a suivi le bridage des vidéos Youtube chez Free. En effet, les Freenautes voulant regarder une vidéo de la plateforme de Google doivent affronter un débit très lent. L’Arcep, le régulateur des télécoms, a lancé une enquête à ce sujet, Free est accusé de faire pression sur Google en ralentissant délibérément son trafic. Le blocage des publicités n’a donc rien à voir avec un service rendu aux internautes. Xavier Niel, patron de Free, ne fait que prendre en otage les éditeurs de sites web pour un conflit financier avec Google, une « méthode de voyou », selon Benjamin Bayart, patron du FAI FDN et fervent militant des libertés numériques.

Au delà du préjudice financier causé aux sites web, le blocage des pubs pose aussi des problèmes en matière de libertés. Si Free se permet de bloquer des pubs selon son bon vouloir, rien ne l’empêche de bloquer des sites de partage illégal d’oeuvres culturelles, accusés de racisme ou d’homophobie voire n’importe quel site qui dérangera tel ou tel lobby. Un filtrage du Web qu’on imaginerait plus en Chine que dans la patrie de Voltaire.
Là est toute la complexité de Xavier Niel, 12ème fortune de France selon Challenges. Depuis des années, il s’est construit une image médiatique de trouble-fête face aux gros méchants que seraient ses concurrents Orange et SFR. En apparence, c’est un patron cool, sans cravate, un antisarkozyste qui a racheté le monde au nez et à la barbe de l’ancien locataire de l’Elysée. Il a aussi investi dans Mediapart (qui le tacle bien) et même dans Causeur, preuve que Niel est attaché à la liberté d’expression[1. Xavier Niel est en effet actionnaire minoritaire de Causeur (NDLR).].

Il a par ailleurs créé Free mobile qui propose un abonnement pour portable à 2 euros par mois, ce qui lui a valu les félicitations d’Arnaud Montebourg estimant en janvier dernier que  Niel « avec son nouveau forfait illimité » avait fait « plus pour le pouvoir d’achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans ». Le patron de Free s’est même affiché comme un pilier de la lutte anti-Hadopi.
Pour Le Nouvel Obs, c’est « un créateur hors norme », Les Inrocks y voient un « croisement entre Steve Jobs et Michel-Edouard Leclerc ».
La comparaison avec M.E Leclerc n’est pas anodine. Bien avant Niel, Leclerc a lui aussi joué sur son image de patron médiatique et sympa, se présentant comme un Zorro au service des consommateurs contre les voyous Auchan et Carrefour. Une belle entourloupe qui cache mal les conditions de travail difficiles et la pression sur les fournisseurs de son groupe.

De même, Xavier Niel possède une face sombre. Free mobile a baissé le coup des abonnements ? Lors de son lancement, Free mobile s’est surtout fait connaître pour ses pannes de réseau. Niel, un patron « de gauche » ? Free, comme ses concurrents, est un adepte de la délocalisation, notamment en installant des centres d’appel au Maghreb. Niel, un patron « libertaire » ? Pour régler ses problèmes de trésorerie avec Google, il n’hésite pas à mettre en place une solution de filtrage très controversée.

Désormais, la presse semble découvrir qui se cache derrière ce patron si sympa. Visiblement, certains n’avaient pas tout compris.

*Photo : rsepulveda.

Toi aussi, sois Franz Kafka !

0
franz kafka jaccard

franz kafka jaccard

1. Une usurpation d’identité. 

Le jugement d’Imre Kertesz sur Kafka, je le fais mien. Il note, dans son journal, que le personnage de Kafka, sans doute plus que son œuvre, nous tourmentera toujours, et on peut se demander si ce n’est pas là son véritable héritage. Ses contradictions sont si extrêmes qu’elles en deviennent fascinantes : écrivain génial, il est totalement dépourvu de confiance face à ce qu’il écrit. Conscient de sa valeur, certes, mais d’une modestie dévastatrice. Adoré par les femmes, mais ne trouvant in fine qu’humiliations. Solitaire, mais aspirant constamment au mariage. Hédoniste, mais menant une existence d’ascète. Juif convaincu qu’il n’a rien de commun avec les autres juifs, puisqu’il n’a déjà rien de commun avec lui-même… On n’en finirait pas de relever les contradictions dans lesquelles il se débat, et c’est sans doute ce qui nous le rend si proche. Au point d’avoir envie de prolonger son existence d’une vingtaine d’années, juste pour demeurer un peu plus longtemps à ses côtés.

C’est ce qu’a fait Laurent Jouannaud, un écrivain remarquable, mais peu remarqué, en dépit de quelques livres tout à fait singuliers comme  Toxiques  ou  La Condition sexuelle. Laurent Jouannaud, qui est un fidèle parmi les fidèles de Kafka, a donc installé son « petit bivouac littéraire à côté du brasier kafkaïen » et le résultat est surprenant. Kafka n’est pas mort en 1924, mais a guéri de sa tuberculose.[access capability= »lire_inedits »] Il écrit encore, il connaît d’autres amours, assiste à l’arrivée des fossoyeurs de l’Histoire et songe que, dans un monde qui craque et se fissure par tous les bouts, il convient de prendre un soin particulier de  chaque détail vestimentaire, à commencer par la couleur de sa cravate. En 1935, dans son Journal, il note : « La lassitude m’envahit comme faisait la ciguë chez les Grecs : elle remonte au long des jambes, me gèle les membres, le foie, le cœur, la langue. Je suis glacé, mais heureux. Et voilà que ma cervelle souffle sur quelques braises qui me dégèlent malgré moi. » Toujours ce brasier kafkaïen qui donne au roman de Laurent Jouannaud ce ton si étrange qui résulte d’une usurpation d’identité − et quelle identité ne l’est pas, usurpée ? − totalement assumée. « Franz Kafka, c’est moi maintenant, écrit Laurent Jouannaud. Cela fait longtemps qu’il m’obsède. Nos vies se ressemblent. Je n’ai pas eu plus de chance que lui : j’ai raté moi aussi ma carrière d’écrivain et ma vie amoureuse. » Tout lecteur de Kafka devrait lire cette autobiographie romancée pour apprécier le tour de force qui consiste à se glisser dans la peau d’un autre qui n’est autre que vous-même, sans l’être vraiment, tout en vous donnant la possibilité de le devenir. S’il y a bien un miracle de la littérature, une forme de transsubstantiation, diraient les théologiens catholiques, c’est bien là, dans le livre de Laurent Jouannaud qu’on y assistera, métamorphosés nous-même en petits Kafka.

2. Kafka à Barcelone.

On peut évidemment prolonger le trouble dans lequel nous a plongé Laurent Jouannaud en se procurant le film si étrange de Jacques Deray : Un Papillon sur l’épaule (en DVD) avec Lino Ventura, qui date de 1978 et qui aurait pu s’intituler Kafka à Barcelone tant la radicalité du choix narratif converge avec les déambulations paranoïaques d’un homme qui est pris pour un autre. Encore une substitution d’identité qui s’achève par un meurtre sans motif, dans une rue de Barcelone, sous le regard indifférent des passants. Séquence tournée en caméra cachée et sans figurants. Séquence d’anthologie qui marquera une certaine mémoire du cinéma français.

3. « Ist das Kafka ? »

N’abandonnons pas Kafka sans signaler aux lecteurs germanophones de Causeur trois ouvrages récemment parus sur lui et qui, eux aussi, s’inscrivent dans sa postérité :

– Kafkas Komische Seiten, d’Astrid Dehe et Achim Englstler (Steidl Verlag). Ce sont 36 chapitres qui commencent tous par un extrait d’un texte de Kafka (œuvre, journal ou correspondance). Ce sont des passages incongrus, bizarres, drôles, comme son séjour chez les nudistes en 1912 ou sa rencontre avec le rabbi Belzer à Marienbad, en 1916. Sans doute est-il préférable d’être allemand pour en savourer l’humour.

– Ist das Kafka ?, de Reiner Stach (Fischer Verlag). Ce sont 99 « trouvailles » qu’a réunies Reiner Stach, biographe expert de Kafka. Par exemple : de quelle couleur étaient les yeux de Kafka ? Selon une vingtaine de témoins le connaissant, ils étaient ou sombres ou gris, ou bleus ou bruns (réponses à égalité). Ou encore : dans une photo de foule prise à Merano, le 9 mai 1920, lors d’une manifestation pour l’autonomie du Sud-Tyrol, il y a quelqu’un qui ressemble beaucoup à Kafka. Mais est-ce bien lui ? Ce pourrait être le début du film de Jacques Deray.

– Kafka, de Saul Friedländer (C.H. Beck Verlag). Cette biographie de Kafka place le sentiment de honte au cœur de l’œuvre et du comportement de l’écrivain. Honte par rapport à son père, honte par rapport à des sentiments homosexuels (comme Thomas Mann), honte par rapport à sa sexualité vécue (prostituées), honte par rapport à sa judéité (influence du philosophe Otto Weininger), honte attestée dans l’œuvre et la correspondance, mais honte qui, au lieu de le réduire au silence, le pousse à créer.

Et cette dernière question que pose Imre Kertesz à propos de Kafka : était-ce un martyr ou était-il simplement maladroit ? Qui peut répondre à ce genre de question ? Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les romans de Kafka appartiennent à l’Europe de l’Est, tout comme ceux de Kertesz. Tout comme l’œuvre de mon ami Thomas Szasz que je veux saluer ici une dernière fois, tant ma dette à son égard est immense.

Et comme l’année s’achève, je citerai encore ces dernières lignes, si kafkaïennes, extraites du journal de Kertesz : « J’ai aussi commis des fautes inavouables et impardonnables. (La petite servante, Annuska Nusi. J’avais treize ans et demi : l’âge le plus cruel de l’homme en devenir. Aucune empathie, aucune complaisance, rien qu’un égoïsme aveugle. Je ne pourrai jamais le raconter, parce que la langue du récit ne recouvrirait pas toute la réalité, la cruauté de l’acte et l’innocence de l’esprit.) »  C’est ce qui fait le véritable écrivain : l’impossibilité de raconter certaines choses et l’implacable urgence de les avouer.[/access]

Laurent Jouannaud, Kafka, suite, Pascal Galodé Éditions, 272 p., 20,80 euros.

*Photo : c_nilsen.

Pierre Boutang le bagarreur

12
pierre boutang besnard

pierre boutang besnard

Si Jérôme Besnard n’était pas né en 1979, on jurerait qu’il combattit aux côtés de l’armée d’Afrique durant la seconde guerre mondiale, qu’il assista aux nombreuses dérives de la bande des Hussards et qu’il fréquenta tout aussi bien Charles Maurras que le général de Gaulle ou le comte de Paris. Car c’est en conteur nostalgique d’une époque dont il a rencontré bien des témoins que Jérôme Besnard nous livre les secrets d’un temps où la droite avait encore des penseurs, à commencer par l’extraordinaire figure de Pierre Boutang. Professeur de philosophie, journaliste, poète, romancier, critique littéraire, Boutang fut sans aucun doute un des acteurs et observateurs de la vie politique et intellectuelle les plus marquants du XXème siècle.

Saint-Étienne, Lyon, Vichy,  Rabat, la palmeraie de Gabès, Saint-Germain-en-Laye, Paris bien sûr… Avec les lieux, Jérôme Besnard écume la vie de ce penseur hors norme, de ses passages sur les bancs de la rue d’Ulm, au gouvernement du général Giraud, dans les bars de Saint-Germain-des-Prés, à l’université de Brest puis, enfin, en Sorbonne. Et il résume ainsi la belle apostrophe de François Mauriac : « L’Action française est un rond-point tragique d’où partent en étoiles des destins. »

En fait de destin, celui de Pierre Boutang aura toujours été guidé par « une philosophie critique appuyée sur une culture et un corps de doctrine considérables », selon les propres mots de son ami Roger Nimier. Fils spirituel de Charles Maurras, membre d’une Action française sujette à certaines compromissions pendant la seconde guerre mondiale, le professeur de métaphysique sait trier le bon grain et l’ivraie. À Lucien Rebatet qui plaide pour une collaboration active, la réponse de Boutang est sans appel : « Je préfère le pire des juifs à n’importe quel honnête père de famille allemand occupant mon pays ! ». C’est aussi cette lucidité qui conduit Boutang à refuser l’enfermement d’une partie de sa famille de pensée dans une opposition à la politique d’indépendance menée par le Général de Gaulle. Avec ce dernier, ils partageront d’ailleurs la même velléité de redonner un monarque à la fille aînée de l’Eglise.

À côté de la politique – mais surtout au dessus -, il y a l’œuvre. Le lecteur assidu de Dante et saint Thomas, l’admirateur de William Blake, le passionné de Dostoïevski et des Illuminations sait-il au moins que ses écrits rivalisent avec ceux dont il s’abreuve ? Jérôme Besnard nous offre ainsi de savantes recensions sur l’Ontologie du Secret ou Les Abeilles de Delphes, tout en ne manquant pas d’exposer la bibliographie de son sujet d’étude, un véritable trésor de livres à redécouvrir. Sans oublier La Nation Française, l’hebdomadaire qu’il dirigea de 1955 à 1967, où écrivirent Daniel Halévy, Antoine Blondin, Gabriel Marcel mais aussi Philippe de Saint-Robert et Gabriel Matzneff… Ce journal ouvertement royaliste et nationaliste réussit le tour de force de défendre à la fois la présence de la France en Algérie et la politique d’indépendance nationale du général de Gaulle, une vision capétienne de la France et la défense de l’Etat d’Israël !

Entre histoire, politique et philosophie, Jérôme Besnard propose aussi avec humour et style bon nombre d’anecdotes pour le moins extravagantes. Car l’on peut bien être grand philosophe et grand buveur, grand chrétien et grand bagarreur. Comme le résume Besnard, il fut pour les écrivains de droite de l’après-guerre « un chef de file et un meneur ».

Après une anthologie remarquable sur la Contre-révolution[1. Jérôme Besnard – La Contre-Révolution, le Monde, 2012.], c’est en toute logique que Jérôme Besnard a choisi de pousser encore un peu plus la réflexion et d’insister sur l’extraordinaire figure d’un contre-révolutionnaire pour le moins révolutionnaire. Blondin, à son propos, parlait d’un « âge de Pierre ». Il n’est pas si lointain : Redécouvrons-le !

Jérôme Besnard, Pierre Boutang, Muller édition, 156 p., 14,50 euros.

*Photo : INA.fr.

Un cinéma de l’hypnose

1
venus jess franco

venus jess franco

Qu’un cinéaste débute sa carrière en Espagne au début des années 60 sous le nom de Jesus Franco, voilà qui ne manque pas de piquant. D’autant plus que derrière ce patronyme qui évoque à la fois le sabre et le goupillon se cache le plus inclassable des réalisateurs, un véritable anarchiste capable de bâcler une quantité invraisemblable de nanars improbables tout en parvenant à livrer  d’authentiques pépites témoignant à la fois de son immense talent et d’un désir permanent d’expérimenter de nouvelles formes.

Franco débute en tant qu’assistant réalisateur (il dirige la deuxième équipe de tournage d’Orson Welles pour Falstaff) et commence à tourner à la fin des années 50. Son premier film marquant sera L’horrible docteur Orlof (avec le fidèle Howard Vernon) qui marque indéniablement la naissance d’un véritable auteur. Violent, libre, romantique, morbide et érotique, cette œuvre qui affola la censure franquiste contient en puissance tous les thèmes que le cinéaste ne cessera d’aborder dans sa foisonnante filmographie (plus de 200 films !).

Difficile d’ailleurs de s’y retrouver dans cette carrière puisque Franco a tourné un peu partout (en France, en Allemagne, en Espagne, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse…), qu’il a signé ses films sous d’innombrables pseudonymes et qu’ils sont souvent sortis sous des titres différents.

Et même si le cinéaste a toujours affiché une certaine prédilection pour le cinéma fantastique et l’érotisme, il a abordé quasiment tous les genres : la comédie, le polar, le film d’espionnage (un Cartes sur table scénarisé par Jean-Claude Carrière avec Eddie Constantine), le film d’aventures, l’horreur, les films de « femmes en prison », la pornographie hard…

Il convient donc de saluer ici l’initiative des excellentes éditions Artus qui exhument aujourd’hui quatre perles rares du cinéaste. Dans l’un des suppléments de ces DVD, Alain Petit (un spécialiste de Franco qui travailla avec lui comme acteur et dialoguiste) prétend que l’on peut classer les films du maestro en trois catégories : les films de commande (ceux qui n’intéressent pas forcément le cinéaste mais lui permettent de remplir le frigo), les « quickies » qui correspondent à des œuvres tournées sans aucun moyen financier mais qui permirent au cinéaste de faire exactement ce qu’il voulait, et enfin, les « films de cœur » où Franco effectue un véritable travail « d’auteur » en ne se préoccupant que de ses obsessions et en n’hésitant pas à expérimenter (quel éditeur courageux nous proposera un jour son Necronomicon?)

Dans le lot proposé ici, seul Célestine…bonne à tout faire pourrait relever de la catégorie « film de commande ». Il s’agit d’une comédie gauloise tournée pour Robert de Nesle (vieux loup du cinéma populaire qui produisit des gens comme Freda ou Benazeraf) et dont le scénario pourrait vaguement rappeler celui du Journal d’une femme de chambre de Mirbeau. Sauf que Franco a gommé tout le potentiel subversif d’un tel sujet et qu’il se contente d’enchaîner des gags assez lourds et répétitifs, accompagnés de surcroît par une musique abominable. De plus, il se trouve que l’érotisme si sensuel habituellement chez le cinéaste s’accorde assez mal avec le genre comique et que cette dimension n’est pas traitée avec le même soin que dans ses œuvres fantastiques.

Reste un casting de rêve : la divine Lina Romay en train de devenir l’égérie de Franco (elle partagera ensuite sa vie et accompagnera le cinéaste tout au long de sa carrière, y compris dans ses films hard), l’exquise Pamela Stanford, le désopilant Olivier Mathot en grand bourgeois à cheval sur les bonnes manières et le génial Howard Vernon qui s’amuse visiblement beaucoup à incarner les vieillards lubriques (Célestine lui lit des romans très osés) ; et un rythme suffisamment soutenu pour ne pas trop ennuyer. Les amateurs de second degré apprécieront également quelques quiproquos bien gras mais plaisants (Célestine cachée qui pense que le valet Malou – Bigotini- s’adresse à lui alors qu’il parle à ses vaches et qu’il évoque ses « belles mamelles ») et un très joli monologue de la bonne confiant au même Malou qui voudrait l’épouser qu’elle « aime tout le monde » et qu’elle voudrait « faire l’amour à l’humanité tout entière (…) je pense que comme ça, le monde serait meilleur! »

Pour conclure, soulignons également un magnifique zoom (la figure de style favorite de Franco) à la toute fin du film où le cinéaste capte le regard mélancolique de Lina Romay qui s’apprête à quitter la maison. Ce petit instant suspendu, qui n’est presque rien, dit tout le génie d’un cinéaste capable de fulgurances même au cœur d’un film assez mineur.

Également caractéristiques des méthodes de Franco, les tournages simultanés de Plaisir à trois et La comtesse perverse (toujours pour Robert de Nesle). Le premier film est un curieux objet érotique qui s’inspire de l’écrivain préféré du cinéaste : le marquis de Sade. Attelé à ce projet, Franco propose à son producteur, en échange d’une modeste rallonge budgétaire, de tourner un autre film dans la foulée avec les mêmes comédiens (Lina Romay, Alice Arno, Tania Busselier, Robert Woods, Howard Vernon…). Ce sera La comtesse perverse, adaptation étonnante (et érotique) des Chasses du comte Zaroff de Schoedsack et Irving Pichel.

Plaisir à trois met en scène un couple de grands bourgeois pervers (les Bressac) qui décident un jour d’inviter une belle jeune femme dans leur manoir, après l’avoir copieusement épiée lorsqu’elle se masturbait sur son lit. Si le récit n’est guère original et qu’on peut regretter quelques passages bâclés (le dialogue bêtement ordurier qui illustre une des premières séquences érotiques du film), Franco parvient à transcender une vulgaire histoire de machination bourgeoise en une œuvre sensuelle et parfois fascinante. Il parvient en effet à donner à son œuvre un caractère cérémoniel en laissant sa caméra caresser langoureusement le corps de ses actrices. La longue scène où le couple Alice Arno/ Robert Woods observe avec des jumelles la belle Tania Busselier se donner du plaisir sur son lit est caractéristique de l’art de Franco qui oscille entre la pulsion scopique et un don certain pour conférer aux scènes érotiques une dimension onirique et purement fantasmatique. A cela il faut ajouter un zeste de sadisme qui culmine avec cette espèce de musée où le couple conserve les corps de leurs anciennes victimes. Lorsque Franco joue avec des filtres colorés rouges et que nous pénétrons dans cette antre peuplée de mannequins suppliciés, on songe à certains films de Mario Bava (Six femmes pour l’assassin).

Le talent du cinéaste est de parvenir à tordre les archétypes du genre pour expérimenter et donner à ses récits un caractère étrange. Preuve en est l’excellent La comtesse perverse, curieuse variation autour des Chasses du comte Zaroff. Zaroff est d’ailleurs le patronyme des deux aristocrates nietzschéens incarnés par Howard Vernon et Alice Arno qui exécutent leurs victimes après les avoir chassées sur l’île où ils résident.

Là encore, le film est un concentré de la « méthode Franco » : il est tourné dans la foulée de Plaisir à trois avec les mêmes comédiens et, comme le dit fort bien Jean-François Rauger dans le bonus du film, le cinéaste parvient à transformer ses défauts en grandes qualités. Dans La comtesse perverse, il use et abuse du zoom, ne prend pas toujours la peine de faire le point mais ce traitement un peu fruste de l’image finit par devenir quasiment expérimental. En jouant sur de courtes focales qui distordent l’espace (la profondeur de champ est très nette alors que l’avant-scène est déformée et offre un effet « œil de poisson »), avec les filtres colorés et en utilisant à merveille le décor insolite de la maison des époux Zaroff (une splendide villa de Ricardo Bofill) ; Jess Franco livre une œuvre baroque, projection fantasmatique d’un univers mental cruel et  romantique (voir la scène finale).

Violent et d’un érotisme incandescent (la caméra de Franco s’immisce avec de plus en plus d’insistance entre les cuisses de ses muses comédiennes : on notera d’ailleurs que Lina Romay a un rôle plus important ici que dans Plaisir à trois), le film ne sortit jamais en salle dans cette version. Il fallut attendre quelques années pour le voir affublé de scènes additionnelles (plus ou moins hard) sous le titre Les croqueuses. Le plus étonnant, c’est que le film devint totalement différent, agrémenté d’un prologue et d’un épilogue qui font du récit le fruit de l’imagination d’une jeune femme écrivain. Et cela fonctionne parce que chez Franco, la frontière entre le désir et la réalité est abolie.

C’est ce qu’illustre de manière splendide le plus réussi des quatre films (un « film du cœur » selon Alain Petit) : Venus in furs. Si le titre peut faire songer au roman éponyme de Sacher-Masoch, l’œuvre de Franco n’a rien à voir et évoque le trajet d’un musicien de jazz hanté par l’image d’une jeune femme morte, qu’il a vu se livrer à des jeux érotiques avec d’inquiétants personnages (dont le marmoréen Klaus Kinski). Comme dans un autre très beau film de Franco (La comtesse noire), le personnage principal semble hanté par un succube qui reviendrait accomplir une sorte de vengeance. Mais rien de très précis dans ce film onirique qui ne semble se déployer que sur le plan du fantasme et du désir. Les repères spatiaux et temporels sont constamment brouillés et Franco joue avec des personnages « doubles », une structure cyclique où quelque chose semble constamment se dérober au sens commun. Lorsque arrivent les dernières scènes, on pense à Lost Highway de Lynch (toutes proportions gardées) tant le cinéaste boucle son film avec une logique qui n’est plus celle de la raison.

Si le zoom est la figure de style favorite du cinéaste, ce n’est pas tant parce qu’il est le « travelling du pauvre » mais qu’il relève parfaitement de cette logique du fantasme (le seul mouvement est celui de l’œil et non pas du corps comme avec un travelling qui accompagne les personnages). Il permet d’abolir l’espace et le temps pour laisser place à une logique du désir et de la pulsion.

La légende veut qu’une conversation avec le musicien Chet Baker soit à l’origine de ce film. On pourrait donc conclure en disant que le cinéma de Franco (du moins, lorsqu’il est inspiré) est davantage musical que narratif, jouant comme un trompettiste de jazz sur des variations autour de thèmes imposés (ici, la figure du vampire, de l’obsession, de l’addiction…) et qu’il parvient à transcender le caractère trivial de son matériau de base pour faire de ses œuvres de véritables cérémonies sensuelles et fascinantes.

Et de parvenir, avec un film comme Venus in furs,  à un art envoûtant, proche de l’hypnose…

Collection Jess Franco. 4 films (Venus in furs, 1969 ; Célestine, bonne à tout faire…, 1974 ; La comtesse perverse, 1974 ; Plaisir à trois, 1974) édités par Artus Films.

Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy animent « L’Esprit d’escalier », chaque dimanche à midi sur RCJ

34

Oyez braves gens : à partir d’aujourd’hui, le philosophe et la directrice de Causeur reviendront tous les dimanches, de 12 h à 12 h30, sur l’actualité de la semaine dans une nouvelle émission : « L’Esprit d’escalier ».

Plus de 6 ans après l’arrêt de son émission « Qui vive », Alain Finkielkraut est donc de retour sur RCJ, la Radio de la Communauté Juive (94,8 FM à Paris), avec une nouvelle émission de décryptage de l’actualité qui sera animée de concert avec notre directrice.

Invités ce mercredi sur RCJ, tous deux ont présenté leur nouvelle émission au micro du directeur d’antenne de la station, Shlomo Malka.

Pour Alain Finkielkraut, « L’Esprit d’escalier » permettra de « revenir sur une actualité trépidante » en « s’arrachant au magma ou au flux des humeurs », de trouver également des thèmes non traités par les médias, « de faire un pas de côté ».

Elisabeth Lévy entend de son côté « échapper au babillage médiatique » en déployant en toute liberté à l’antenne le même esprit de salon qui l’anime ici même sur Causeur, « une façon de poursuivre un dialogue ». Ledit dialogue devant être selon Elisabeth « exigeant et houleux ». On leur fait pleine confiance pour cela, tout comme pour leur engagement commun à ne pas caresser les auditeurs dans le sens du poil.

Par ailleurs, l’émission sera également retransmise, en direct ou en différé, sur 8 fréquences juives de France* et disponible en réécoute sur le site de RCJ.

Last but not least, chaque mois, la fine fleur de ces conversations sera publiée dans Causeur magazine ce qui une sacrée cerise sur le gâteau, ou plutôt, en ce Dimanche des Rois, sur la galette…

 

*Fréquences associées en France : Radio JM (Marseille) ; Radio Kol Aviv (Toulouse) ; Radio Aviva (Montpellier) ; Radio Chalom (Dijon) ; Radio Chalom Nitsan (Nice) ; Fréquence Judaica (Strasbourg) ; Radio Hashalom (Grenoble) ; Radio Judaica (Lyon)