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Ils ont déshonoré les prix littéraires

Le Journal[1. Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 2 septembre 1866, tome 2, p. 34. Nous citons le Journal dans l’édition Robert Laffont, collection Bouquins, en trois volumes, Paris, 1989.] des frères Goncourt fait partie de ces livres que tout le monde connaît, dont tout le monde a lu quelques pages, mais que peu de gens lisent en son complet. On a tort de s’en tenir aux morceaux choisis. Car la longue période du Journal − quarante-cinq ans, de 1851 à 1896 − n’est pas son moindre intérêt.

Or il se trouve, dans ce Journal, une constante, de son début jusqu’à sa fin, quand il est écrit à deux mains, celles de Jules et d’Edmond, les dix-neuf premières années, aussi bien qu’à partir du moment où Edmond tient seul la plume : c’est l’antisémitisme. Les Goncourt sont des conservateurs, des hommes de droite, résolument antirépublicains. L’antisémitisme est alors très répandu dans le monde littéraire, et il le sera au siècle suivant. On le trouve parfois là où l’on ne l’attend pas, et on ne le trouve pas toujours là où l’on pourrait l’attendre. Dans tout le Journal de Claudel, mystique échevelé, on chercherait en vain le moindre trait antisémite. Et de même dans les Carnets du très réactionnaire Montherlant. En revanche, on peut lire, dans le Journal de Gide, figure du progressisme et de l’intelligence sceptique, des pages franchement antisémites. Et Romain Rolland, qui sera très à l’honneur dans la IIIe République, pouvait écrire à Lucien Herr, en 1897, pour justifier son refus de s’engager en faveur de Dreyfus, qu’il était simplement antisémite.

Au reste, on ne pourrait aujourd’hui publier le Journal des Goncourt. Qu’on en juge ! « Je n’aime pas les juifs. C’est un sacrifice pour moi que d’en saluer un. » Ou bien encore : « Je ne cache pas que je suis l’ennemi théorique de la race juive. » (24 juin 1891). On verra d’ailleurs que cette hostilité n’est pas seulement théorique.
On ne saurait recopier ici toutes les citations antisémites, tant elles sont nombreuses et développées. Nous en donnerons à lire quelques-unes, rassemblées autour des principaux thèmes de l’antisémitisme. L’antisémitisme des Goncourt n’est pas le fait des circonstances, occasionnel ; il n’est pas matière à plaisanterie, fût-ce de mauvais goût ; il est permanent, constant et virulent, et sérieux, très sérieux. C’est comme une obsession.[access capability= »lire_inedits »]

Race ou religion ?

Il faut ici se rappeler que le mot « race » a pris, au XXe siècle, en même temps que sont apparus les mots « racisme » et « raciste », un sens légèrement différent de celui qu’il avait au XIXe. Au XIXe siècle, le mot « race » sert à désigner une catégorie, un genre. Comme les Grecs utilisaient le mot « genos », qui a certes un rapport avec la filiation et la naissance, mais qui peut tout aussi bien nommer une catégorie d’individus. Quand les docteurs de l’Église chrétienne parlent de « la race des juifs », ils parlent aussi bien de « la race des chrétiens ». Il n’en est pas moins vrai que la notion de « race », au XIXe siècle déjà, peut comprendre une notion de type physique et génétique.
C’est évidemment en ce sens que les Goncourt l’utilisent. Aussi bien les traits physiques sont-ils par eux très souvent soulignés, dès lors qu’ils évoquent une personne juive. Ainsi : « Vient un petit bonhomme, un petit Bischoffsheim, tenant à des banquiers de Naples, petit bonhomme sans âge, laid comme un Kalmouk, un Allemand et un Juif, dont le rôle est d’être volé par Janin dans les trocs de livres et de monter dans les carrosses de Lévy. » (3 juillet 1857)

Lors même que le portrait commence bien, comme dans Saint-Simon, il se termine toujours mal. À propos d’Eugène Pereire, fils d’Isaac et ancien condisciple de Jules de Goncourt : « Il a une barbe noire, de jolis yeux, un nez mince et recourbé − une jolie et une fine tête, où il y a de l’oiseau de proie. » (1er novembre 1862)
Ou bien encore, au salon de la princesse Mathilde, les deux frères découvrent « une monstrueuse figure, la plus plate, la plus basse et la plus épouvantable face batracienne, des yeux éraillés, des paupières en coquille, une bouche en tirelire, et comme baveuse, une sorte de satyre de l’or : c’est Rothschild » (21 janvier 1863).
Ainsi l’antisémitisme des Goncourt n’est-il pas seulement un antijudaïsme, comme celui des docteurs de l’Église: c’est une forme de racisme, comme on dit de nos jours. « Il y a une laideur d’abjection et de dégradation, de bassesse de race, qui est le stigmate des millionnaires : voyez Rothschild, Pereire… » (15 juillet 1863). Et si l’on en doutait encore, voici une anecdote rapportée par Edmond sur la fin de sa vie qui clôt le débat : « Le fils de Bleichröder, le banquier allemand, protégé par Bismarck, a été refusé en mariage par une jeune fille sans fortune ; et comme la mère de la jeune fille lui demandait de réfléchir et lui disait que la différence de religion n’avait pas l’importance qu’elle lui attribuait, la jeune fille répondait à sa mère : « Les Juifs, ce n’est pas une religion, c’est une race ». » (9 décembre 1895) Naturellement, Edmond de Goncourt donne raison à la jeune fille sans fortune.

L’argent

Dans l’antisémitisme, l’argent tient toujours une grande place. Les Goncourt eux-mêmes ne manquent pas d’argent. Ils peuvent vivre, assez confortablement, sans travailler. Mais ils affectent de mépriser l’argent et ceux qui en gagnent. Et surtout, ils croient ou feignent de croire que les Juifs, tous les Juifs, aiment l’argent, qu’ils n’aiment que l’argent. Il est rare qu’ils évoquent une personne juive sans souligner sa cupidité. C’est cette vieille dame, au chevet du lit de Rachel après sa mort, « jaune et l’œil allumé, cupide et juif, couvant toutes les dentelles » (11 avril 1858). Ou encore, au mariage d’Estelle Gautier, Edmond relève, parmi « une cour de petits auteurs faisant des courbettes, (…) un petit Juif, dont la figure de lucre et de convoitise annonçait, pour un jour prochain, le rapt sournois de la femme et de la fortune du jeune éditeur » (15 mai 1872).
Cette cupidité ne connaît aucune pause, jusqu’à la mort et au-delà. C’est encore à l’occasion de la mort de Rachel qu’ils rapportent un mot, mis dans la bouche d’un Juif : « À propos de la mort de Rachel, comme on demandait à Bishoffsheim, le petit juif frotté de littérature et ami de Janin, les cérémonies d’enterrement des juifs, ce qu’on faisait aux morts : « C’est bien simple, on leur met le dernier cours de la Bourse sur le ventre et, quand ils se réveilleront du Jugement dernier, ils crieront : Cinq cents autrichiens ! » » (10 janvier 1858).

Les juifs et la presse

C’est aussi un lieu commun de l’antisémitisme. On a toujours à se plaindre de la presse. Quand on est antisémite, la presse est détestable, parce qu’elle est entre les mains des juifs.
Il faut dire que les Goncourt ont quelque raison de n’être pas contents du traitement qui leur est réservé et d’envier les écrivains à succès. D’abord, ils n’ont pas eu de chance. Leur premier roman, En 18…, publié à compte d’auteur, sort en librairie la semaine du coup d’État du 2 décembre 1851, ce qui n’est pas le moment le mieux choisi. Seul Jules Janin, au Journal des Débats, leur réserve un article aimable. Par la suite, les Goncourt ne seront jamais reconnus comme des romanciers de valeur. Madame Gervaisais, Germinie Lacerteux, Renée Mauperin et quelques autres méritent pourtant d’être lus. Surtout, les Goncourt sont les vrais inventeurs du roman naturaliste. On n’a jamais retenu ce fait pourtant majeur dans l’histoire littéraire. Émile Zola a pris leur place. On ne lit plus aujourd’hui que leur Journal, comme un instrument documentaire. Mais il en va très généralement ainsi de la gloire littéraire : elle obéit à des caprices irrationnels. On ne lit plus guère les romans qui ont fait l’immense succès de Chateaubriand. Même le Génie du christianisme ou L’Itinéraire n’ont plus guère de lecteurs. Ce qui retient l’intérêt de nos contemporains, ce sont les Mémoires d’outre-tombe, œuvre posthume. Et de Voltaire, on ne voit plus guère de pièces montées dans les théâtres parisiens. Tout ce qui était, pour Voltaire lui-même et pour ses contemporains, l’essentiel de son œuvre, c’est-à-dire sa poésie dramatique, ne se trouve même plus sur les rayons de nos librairies. Et l’on fait aujourd’hui grand cas de Voltaire pour des œuvres qu’ils considéraient comme mineures. Les Goncourt quoiqu’au fait de ces aléas de l’histoire littéraire, ont cherché un bouc-émissaire : la presse et, spécialement, les journalistes et les directeurs de journaux juifs.
« Mirès-Millaud à La Presse, Le Constitutionnel, les Débats dans la main de Rothschild, Le Courrier de Paris acheté par un Juif, tous les journaux pris par des Juifs… Et l’on finit par dire : « Nous en dépendrons tous ou nous en avons tous dépendu ! ». » (novembre 1858).

Et un jour qu’il parle avec Édouard Drumont de son livre, La France juive, Edmond de Goncourt, qui aime assez cet ouvrage, mais le trouve trop modéré, raconte : « Et comme je lui dis qu’il aurait dû donner un tableau des journaux, avec les assises que les Juifs ont dans chacun, il nous dit : « En effet, ce serait curieux… Tenez, L’Autorité, le journal de Cassagnac. J’ai là un ami, plus qu’une relation, un camarade de misère, et qui trouve mon livre admirable… Eh bien, il m’écrit qu’il ne sait pas s’il pourra me faire un article, même sous la forme d’un éreintement… Car L’Autorité, ce journal conservateur, les fonds en sont fournis par des Juifs, par un Fould, et il existe une clause du traité, par laquelle Cassagnac s’engage à ne pas attaquer les Juifs. » » (22 avril 1886).

L’édition est aussi la cible des Goncourt. On connaît bien les démêlés de Flaubert avec Michel Lévy, et le mépris dans lequel l’écrivain tenait l’éditeur. Mais on ne trouvera jamais, sous sa plume, une allusion à son nom d’origine juive. Il en va tout différemment chez Edmond de Goncourt, qui fait reproche à Ernest Renan de trop bien s’entendre avec l’éditeur. « Oh ! le mensonge de l’écriture de Renan ! Oh ! La falsification éhontée de la vérité, à laquelle le défroqué se livre avec bonheur en se gabelant au fond de lui ! Je tombe ce soir, dans Le Temps, sur une préface de ses Feuillets détachés, où il parle de « sérénité morale » de Calmann-Lévy, où il avance que « l’égoïsme mercantile contemporain n’a pas atteint sa maison ». Il ose dire cela de ces Michel-Lévy, les plus grands égorgeurs, les plus féroces usuriers de la littérature ! » (15 février 1892).

De Drumont au capitaine Dreyfus

Aujourd’hui, La France juive nous paraît être le type du pamphlet antisémite extrémiste. Pour Edmond de Goncourt, il s’agit d’un livre dicté par le bon sens et son auteur est un héros méritant. « Aux Spartiates aujourd’hui, Drumont annonce officiellement la prochaine publication de son livre d’attaque contre les Juifs : ce livre écrit pour la satisfaction intime des haines d’un catholique et d’un réactionnaire, en plein et insolent triomphe de la juiverie républicaine. S’il est insupportable et même un peu méprisable quelquefois par l’étroitesse de ses idées en tout, au moins, Drumont est un homme qui a la vaillance d’esprit d’une autre époque et presque l’appétit du martyre. » (5 janvier 1886). Nous avons dit en commençant que l’antisémitisme des Goncourt n’était pas seulement théorique. C’est qu’en effet, Edmond de Goncourt évoque, non sans agrément ni plaisir, la perspective d’un pogrom. « Ce soir, pendant le dîner, Drumont, en nous demandant à chacun trois francs pour son entreprise de dégraissage de la finance, s’écrie : « Oh ! si quelqu’un pouvait souscrire pour 50 000 francs… » − Eh bien, qu’est-ce que vous vous payeriez ? − « Une émeute contre les Juifs… Oui, après quelques jours d’échauffement de la population, par une journée fiévreuse, un rendez-vous sur la place de la Concorde. Et de là, rue Saint-Honoré, et cassage de carreaux et enfonçage de portes, et si par hasard un Alphonse de Rothschild se trouvait pris… vous comprenez ? » » (20 septembre 1889). On comprend, en effet. Ce qu’on a plus de mal à comprendre, c’est que Monsieur de Goncourt, l’amateur éclairé de littérature et des beaux-arts, semble voir là-dedans un réjouissant programme. Mais ce qui est on ne peut plus clair, c’est le chemin qui conduit de l’« antisémitisme théorique » à la persécution physique.

Puis vient l’Affaire. Edmond de Goncourt n’en a connu que le début. Il est évidemment antidreyfusard. Mais comme il a oublié d’être sot, il ne le croit pas vraiment coupable, ce qui donne à son antidreyfusisme une tonalité exclusivement antisémite. « Carrière, qui était à la parade de la dégradation militaire de Dreyfus, perdu dans la foule, me parlant de la Patrie en danger, me disait que moi, qui avais si bien rendu le mouvement de la rue pendant la Révolution, il aurait voulu que je fusse là et que bien certainement, j’aurais tiré quelque chose du frisson de cette populace. Il ne voyait rien de ce qui se passait dans la cour de l’École militaire et avait seulement l’écho de l’émotion populaire par des gamins montés sur des arbres, s’écriant, lorsque Dreyfus arrivait, marchant droit : « Le salaud ! » et, quelques instants après, à un moment où il baissa la tête : « Le lâche ! » Et c’était pour moi l’occasion de déclarer, à propos de ce misérable, dont je ne suis pas cependant convaincu de la trahison, que les jugements des journalistes sont les jugements des gamins montés sur les arbres et que dans une occurrence semblable, il est vraiment bien difficile d’établir l’innocence ou la culpabilité de l’accusé sur l’examen de son attitude. » (6 janvier 1895). La tonalité sceptique du propos en dit assez sur la nature réelle de l’antidreyfusisme dans les milieux de l’intelligentsia du temps.

Les juifs et le pouvoir politique

La manifestation la plus éclatante du poids des Juifs dans la société française de l’époque, Goncourt la perçoit dans le salon de la princesse Mathilde, où il déplore qu’on y trouve tant de Juifs. La princesse Mathilde est une Bonaparte, fille de Jérôme, un temps fiancée à Louis-Napoléon, aussi brièvement mariée avec le Russe Demidoff. Elle tint salon, un salon très couru, sous le Second Empire et sous la IIIe République. C’était une femme assez libre de parole et de comportement, qui savait rappeler que sans son oncle, elle serait sans doute vendeuse d’oranges à Ajaccio. Les Goncourt, comme tout ce qui se fait de mieux dans la littérature et les beaux-arts à cette époque, toutes tendances politiques mêlées, sont des fidèles du salon de la princesse Mathilde. Mais voilà ! La princesse Mathilde est libre dans ses mœurs ; elle l’est aussi dans ses fréquentations et, contrairement aux Goncourt, elle n’a pas de préjugés antisémites. Les Goncourt s’en plaignent : « La Princesse a vraiment la maladie de la juiverie ! A dîner, ce soir, il y avait autour de la table un ménage Ephrussi, Charles Ephrussi et cet affreux Reinach, au nez écrasé, aux yeux hors de la tête comme des yeux de boxeur pochés. Vraiment, cet homme qu’elle n’a jamais reçu autrefois, est-ce bien le moment de le recevoir ? Ah ! cette femme-là a besoin d’un cornac pour la guider dans la vie ! » (31 janvier 1894).

Saleté, avilissement, hideur morale et mauvaise éducation

Rien, pour les Goncourt, n’est assez sévère, assez dur, assez laid pour décrire une personne juive. On n’en finirait pas d’aligner les extraits du Journal remuant de la boue à ce sujet. En voici, pour terminer, quelques exemples.
« Il y a deux bouches dans Paris, qui semblent le réceptacle de toutes les hideurs morales : la bouche de Ricord, la bouche de Rothschild. » (17 avril 1868).
« Le Juif le mieux élevé et vivant dans la plus haute société, comme le petit Ephrussi, qu’il soit Russe ou Français ou de toute autre nationalité, ne peut jamais arriver à la complète bonne éducation sans trou, sans solution de continuité. Il repercera toujours en ce sémitique déguisé en parfait gentilhomme le manque de tact. Je n’en citerai qu’un exemple. Dreyfus, le frotté d’art, je le connais très peu ; l’autre jour, chez la princesse Mathilde, il vient s’asseoir à côté de moi sur un canapé et me raconte longuement une opération faite, ces jours-ci dans l’ovaire de sa fille. J’en étais tout gêné. » (18 mars 1883) Il en est « tout gêné », voilà qui ne manque pas d’étonner. Car c’est le même Edmond de Goncourt qui raconte, avec force détails, les escapades de ses amis dans les maisons de prostitution de toute la France, les « spécialités » des prostituées qu’on y rencontre, comme celle qui aimait − ou plutôt acceptait, sans doute contre un renfort de rémunération − que son client déféquât dans sa bouche. Et cela, apparemment, ne le gêne pas, dès lors que ce n’est pas un Juif mais un Daudet qui le rapporte.
« Je ne sais pourquoi, ce soir, Edmond de Rothschild est si aimable pour moi. On dirait vraiment qu’il veut m’emprunter de l’argent. Il revient d’un voyage d’agrément à Samarcande et me parle de la pédérastie universelle du pays et me décrit une danse d’almées à Boukara, une danse d’almées qui sont des garçons et où, devant la beauté d’un des danseurs, tous les assistants, les yeux enflammés de la rage du coït, tenaient leurs bougies comme des membres en érection. Le Juif parle des choses sales d’une manière plus cochonne que les autres races : il a dans ses paroles, l’expression de son visage, la tombée de sa bouche, quelque chose de l’entremetteur. » (13 février 1889). Le plus mystérieux, ici, c’est pourquoi Edmond de Goncourt qualifie le désir homosexuel comme une « chose sale ».
Assez de « choses sales » ! Et quand on en a tant vu, deux questions se posent.

Une préparation idéologique

La première : les Goncourt ont-ils joué un rôle dans le développement de l’antisémitisme en France ?
Force est de répondre par l’affirmative. Sans doute ne faut-il pas exagérer leur influence. Mais enfin, on donne la première place à Drumont qui n’est qu’un idéologue vulgaire. Les Goncourt sont hommes de culture, à l’esprit fin, amateurs d’art, de tous les arts, des esthètes délicats. Ils ont bientôt fait autorité dans le monde littéraire. Et leur autorité perdure encore. L’antisémitisme littéraire et cultivé a donné beaucoup de force et de justification à l’antisémitisme militant, à l’antisémitisme de combat ; il a contribué à le légitimer. La responsabilité des gens de lettres comme les Goncourt dans cette entreprise est majeure. Et l’on connaît la fin de l’histoire. La France n’a certes pas été le moteur de l’extermination des Juifs d’Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale. Beaucoup de Français, et notamment beaucoup de fonctionnaires français, y ont cependant activement participé. Edmond de Goncourt voulait que les Rothschild portassent des vêtements jaunes. Une majorité de Français a accepté qu’ils cousissent une étoile jaune à leur manteau.

Le beau nom d’un prix littéraire

Or voici un fait étonnant, un fait curieux, un fait à vrai dire extraordinaire : le plus grand, le plus connu, le premier, donc, des prix littéraires en France porte le nom d’un antisémite de la catégorie que nous avons assez dite et illustrée. Et personne ne proteste ; personne ne s’émeut. Ce n’est qu’un symbole, dira-t-on. Sans doute, et c’est pourquoi il peut aisément être changé. Nombre d’institutions ont été débaptisées ou rebaptisées au cours de notre histoire, pour s’adapter à son cours. Le prix Goncourt est resté le prix Goncourt.

Ce qui n’est pas moins étonnant, c’est que, depuis 1903, et surtout depuis 1944, il ne s’est pas trouvé un seul écrivain pour refuser le prix portant le nom des Goncourt, au motif de leur antisémitisme extrême. Julien Gracq a refusé de recevoir le prix Goncourt en 1951. C’était, un peu comme Sartre refusera le Nobel, par un souci de cohérence : il ne prisait pas les prix et critiquait volontiers les critiques. Et voilà que le commerce se mêlait à la littérature. C’en était trop. Du nom des Goncourt, il ne sera jamais question en cet automne 1951. Et en 1960, c’est Vintila Horia qui renoncera à recevoir le prix, après la polémique qui suivit quelques révélations sur son rôle dans le fascisme roumain. Cette fois encore, le nom des Goncourt n’y est pour rien.

Entendons-nous bien ! Les primés du Goncourt ne sont nullement en cause. Non plus que les membres de l’Académie qui les désignent. Ce qui est en cause, c’est la société française qui ferme les yeux et fait silence. Au demeurant, les Goncourt ont à Paris leur rue et leur station de métropolitain. Qui cela gêne-t-il ? Non pas, assurément, le Conseil de Paris.

Et parions que si la question de la dénomination du prix Goncourt venait à être publiquement posée, il se trouverait quelques-uns de nos meilleurs avocats, joints à quelques autres sommités du Conseil d’État pour nous expliquer, avec la grande autorité due à leurs état et fonction, que la chose est impossible, juridiquement impossible ! Chiche ![/access]

La mémoire aux enchères

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La mémoire et le commerce sont souvent associés dans cette étrange cérémonie qui a pour cadre une salle des ventes. Mardi, 13 mars, un long cortège d’ombres – des fantômes de peintres, de décorateurs, de danseurs, de musiciens, de poètes – a hanté la ville de Genève : Michel Fokine, Vaslav Nijinsky, Leonide Massine, Léon Bakst, Alexandre Benois, George Balanchine, Pablo Picasso, Jean Cocteau, Igor Stravinski, Michel Larionov, De Chirico, Natalia Gontcharova, Jacques Rouché… Tous étaient convoqués dans le plus beau catalogue d’œuvres musicales pour la danse qui se puisse imaginer : Le sacre du printemps, Les Sylphides, Pétrouchka, L’Après-midi d’un faune, Daphnis et Chloé, Parade, Le Tricorne, Le Train bleu, Apollon Musagète…

Ce jour-là, en effet, la vie de Serge Lifar a été dispersée, et, avec elle, emportée par le tourbillon d’une vente internationale, une grande partie des archives de Serge de Diaghilev, créateur des Ballets russes, qu’à la mort de ce dernier il avait partagées avec Boris Kochno. Il y avait foule, à 17 h, quand s’ouvrit à Genève, sous le marteau de Bernard Piguet, commissaire priseur, la première adjudication des documents et objets personnel de Serge Lifar, danseur célèbre, fameux chorégraphe, russe de Paris, parisien de Suisse : des amateurs, des collectionneurs, des marchands, de simples curieux. On a battu des records, on a renchéri follement sur des lettres autographes, des dessins, des photographies. Une lettre de Coco Chanel adressée à Serge Lifar, avec deux portraits de la couturière dédicacés, l’ensemble estimé entre 350 € et 450 € a été adjugé plus de 350 000 € ! Une photographie de Pablo Picasso, vers 1910, signée de sa main, est partie à 10 000 €. Le libraire parisien Jean-Claude Vrain a remporté avec lui 48 dessins d’Opium, par Jean Cocteau, estimés 50 000 €, pour la somme de 830 000 € ! Au delà de la spéculation qui touche actuellement ce genre, et de l’origine certifiée des lots, l’emballement genevois témoigne d’un intérêt soutenu, persistant, légitime pour les figures et les épisodes d’un événement majeur et pourtant bref (dix ans) : les Ballets russes.

C’est à l’hôtel Saint-James & Albany, sous les arcades de la rue de Rivoli, que Serge Lifar (1905-1986), de passage à Paris, m’avait donné rendez-vous, un matin de 1983. À la demande de mon plus vieil ami, Michel-Georges Michel, mort à l’âge de 102 ans (1883-1985), Serge Lifar avait accepté de m’accorder un entretien. La veille, Michel-Georges Michel avait réuni tout son monde, à l’occasion d’une fête. J’y approchai Boris Kochno, autre figure centrale des Ballets russes. En cette même année 1983, Rudolf Nureyev avait pris la direction de la danse, à l’Opéra de Paris. Son règne fut éblouissant. Bref, Paris, alors, était russe, et peu importait qu’on y dansât sur une chorégraphie de Marius Petipa ou de Nijinski, ce « fou de Dieu » magnifié par Maurice Béjart en 1971, qui, d’un bond, semblait atteindre aux cintres.

Je me rappelle avoir interrogé Lifar sur le temps de l’Occupation, qui lui valut de sérieux ennuis à la Libération, et sur la période des Ballets russes, qui représentent pour moi l’un des événements culturels majeurs du XXe siècle. Je connaissais l’aventure des Ballets russes, grâce à Michel-Georges Michel, qui avait été le secrétaire de Serge de Diaghilev. Michel, centenaire à la mémoire intacte, vouait à Diaghilev la même admiration fervente que, jeune homme, il avait éprouvé pour cet être d’exception. Celui-ci mérite en effet tous les hommages : avec un bout de mèche neuve et une puissante imagination, il produisit une étincelle qui embrasa tout le décor de son époque, l’abolit tout à fait, et imposa une perspective capricieuse, d’une affolante modernité. Il ne fut pas seulement un animateur, un chef de troupe, mais aussi et surtout un visionnaire, capable de mobiliser le talent de tous et le génie de quelques-uns. Avec eux, grâce à eux, il produisit le mouvement initial qui mit en marche les décennies suivantes, et leur fournit des échantillons de formes, de couleurs et de mouvements. Il révéla aux yeux d’un monde charmé, très différent du nôtre, sa troublante vision du ballet en théâtre total. Il n’a pas eu de successeur, il n’eut pas d’alter ego.

Ce jour-là, donc, Serge Lifar, pressé par le temps, comme détaché, me fit des réponses rendues plus brèves encore par son accent “de russe en exil ” ainsi qu’il se définissait. Ses propos, d’une grande précision, résumaient une vie d’artiste éblouissante. Venu à la danse grâce à Bronislava Nijinska, sœur de Nijinski, qui le présenta à Diaghilev, séduit par sa beauté physique, il ne se considérait pas comme un grand danseur, mais, à juste titre, comme un chorégraphe, et comme un patron de troupe, emploi où il excella en effet à l’Opéra de Paris. Maître de ballet et directeur de la danse, de 1930 à 1945, rappelé en 1947, il y demeura jusqu’en 1958, réglant une centaine de ballets, dans son style néo-classique. Reconnaissant volontiers tout ce qu’il devait à Diaghilev, sa conversation animait ce dernier d’une vie impériale, lui rendait non seulement son prestige, mais encore sa vitalité, jusqu’à la crise qui l’emporta, alors qu’il se trouvait, comme chaque année, à Venise.
Diaghilev dépose ses bagages au Grand hôtel des bains le 8 août 1929. Souffrant d’un sévère diabète, il dépérit rapidement. Convoqués à son chevet, les médecins diagnostiquent des rhumatismes ! Il meurt le 19, alors que le soleil se lève sur la lagune, lui offrant une apothéose romantique, ainsi que l’a rapporté Misia Sert, née Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, présente et témoin de ses derniers instants. Deux jours plus tard, une gondole mortuaire emporte sa dépouille, depuis un quai du Lido, jusqu’au cimetière de San Michele. Suivent dans une embarcation Coco Chanel, Boris Kochno, Serge Lifar, la baronne Catherine d’Erlanger.

Après la cérémonie, Misia règlera la facture des funérailles, Coco celle de l’Hôtel des bains. C’est ainsi, grâce à la ferveur et à l’audace d’une riche et généreuse mondanité, que se constitua et grossit la vague des Ballets russes. Menacés toujours de disparaître, telle une avant-garde fragile, il fallait bien que quelques personnes fortunées, sensibles aux métamorphoses de la beauté, leur donnent une chance de se représenter. Au fond, Diaghilev, « mécène désargenté », consentit à quelques-uns de ses riches contemporains le privilège de l’entretenir et de faire vivre ses danseurs, ses décorateurs et ses compositeurs. En retour, il leur offrit de les associer à sa magie, dont il demeura, jusqu’à la fin, l’irrésistible sorcier.
Or, le temps passait rapidement. Serge Lifar s’inquiéta du taxi qu’il avait commandé. Je l’interrogeai à la hâte sur le ballet Phèdre, créé par lui (1950, musique de Georges Auric, décors et costumes de Jean Cocteau) ; il griffonna, sur une feuille de papier, un dessin, d’ailleurs d’un trait sûr, par lequel il illustra le mouvement de danse qu’il avait imaginé et baptisé « la pose B ». Il parlait, puis, soudain, il signa ce précieux croquis et me le tendit, en disant, avec un bref sourire : « Gardez-le, il faut tout garder ! Plus tard, vous verrez combien les souvenirs comptent. ». On l’avertit que son taxi l’attendait ; il se leva, me salua avec chaleur, et disparut. “ Plus tard ! ” avait-il dit. Plus tard est advenu, et c’est aujourd’hui !

Otto Gross, prophète de la révolution sexuelle

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Le carnet de Roland Jaccard

1. La maîtresse de Jung

Je ne m’attendais pas à retrouver dans le film admirable de David Cronenberg, A Dangerous Method, le sulfureux docteur Otto Gross. Je m’attendais à Freud, bien sûr, qui a noué des relations conflictuelles avec le cinéma dès que Pabst entreprit, avec l’aide de Karl Abraham, de filmer Les Mystères d’une âme. Je m’attendais également à Jung, bien sûr, le patriarche de Küssnacht, qui fut un temps le dauphin de Freud. Et à Sabina Spielrein, dont la correspondance avec Freud et Jung, découverte dans les années 1970, ajouta une note romanesque et explosive dans les rapports entre les deux hommes.

Sa liaison avec Jung, l’importance qu’elle accorda à l’instinct de destruction, sa mort enfin dans une synagogue, où elle fut fusillée par les nazis, suscitèrent la curiosité des historiens et l’intérêt des romanciers et des cinéastes. Avant A Dangerous Method, adapté de la pièce de Christopher Hampton, le scénariste des Liaisons dangereuses, Sabina Spielrein avait déjà inspiré deux films : L’Âme en jeu de l’Italien Roberto Baenza (avec Emilia Fox et Iain Glen) et Mon nom est Sabina Spielrein, de la Suédoise Márton (tous deux non distribués en France, mais disponibles en DVD ).

2. Des calculs de boutiquiers

En revanche, Otto Gross n’a été que très récemment traduit aux éditions Sandre avec Psychanalyse et révolution, préfacé par le plus érudit des germanistes, Jacques Le Rider, qui voit en Otto Gross le double d’Otto Weininger, auquel il avait consacré son premier livre : Le cas Otto Weininger. Tous deux juifs autrichiens, morts jeunes, l’un dans la misère à Berlin, l’autre se suicidant à Vienne dans la maison de Beethoven. Tous deux rappelant à Freud de mauvais souvenirs.

Otto Gross, surtout, psychanalyste turbulent qui prône un « immoralisme érotique » et a conservé de ses séjours en Amérique du Sud un goût immodéré pour la cocaïne, la morphine et l’opium. Génie ou schizophrène ? Freud hésite, mais estime que, par ses outrances théoriques et pratiques, « il scie la branche sur laquelle repose la civilisation ».[access capability= »lire_inedits »](Lettre de Freud à Jones ).

Les cures de désintoxication conduiront Otto Gross à l’hôpital de Burghölzli, où il devient proche de Jung et de Sabina Spielrein. Jung tente de l’analyser, mais Otto incitera Jung à céder au pouvoir de séduction de Sabina.

Le film de Cronenberg, sur ce point, est fidèle à la réalité. Bien des années plus tard, Jung se repentira et écrira à Freud que « Gross et Spielrein furent d’amères expériences ». C’est que pour Jung, comme pour Freud, le refoulement sexuel est la condition indispensable de la culture. « Il faut bien, écrit Jung, qu’il y ait quelques inconvénients sur terre. La culture, en fin de compte, est le fait de choses déplaisantes. » Freud, comme Jung, sont des hommes du XIXe siècle, ce qui n’est pas le cas d’Otto Gross qui refuse ces calculs de boutiquiers sur les gains et les dommages imposés par la civilisation. Il ne veut pas être un directeur d’âme qui exige d’un patient des « renoncements qui ne feront qu’aggraver son état ». Il se réclame de Freud, certes, mais surtout de Nietzsche. La bohème munichoise de Schwabing et le village d’Ascona, dans les Alpes tessinoises, où se retrouvent anarchistes, spirites et illuminés de toutes sortes, sont ses lieux de prédilection.

3. Une nuit avec Franz Kafka

Son père Hans Gross, illustre criminologue autrichien et ami de Freud, est décidé à ramener son fils Otto dans le droit chemin par tous les moyens. Il parviendra même à le faire arrêter par la police prussienne à Berlin. On le ramène en Autriche, où il est interné dans un asile psychiatrique privé à Tulln. Ce qui provoque un énorme scandale, bien au-delà des frontières de l’empire austro-hongrois, car Otto Gross est devenu un symbole de la révolution sexuelle et du mouvement expressionniste. Même Guillaume Apollinaire et Blaise Cendrars prendront publiquement sa défense, ulcérés par cette tentative de meurtre du fils par le père.

Certes, Otto Gross reconnaît avoir fourni du poison à certains de ses patients pour qu’ils en finissent avec la vie. Mais quel médecin un peu humain ne l’a pas fait ? La mort de son père, en 1915, libère Otto au propre et au figuré. Il continue de porter Freud aux nues, tout en soulignant la nécessité de dynamiter l’ordre social existant. Il reprend une analyse avec Wilhelm Stekel, célèbre psychanalyste viennois qui se suicidera, lui aussi, en se tirant une balle dans la tête sous le portrait de Freud.

Otto Gross, avant de mourir de faim et de froid en 1920, sur un trottoir de Berlin, est passé à Prague où il a rencontré Franz Werfel, Max Brod et Franz Kafka. Durant une nuit, entre deux injections, Otto explique sa doctrine à Kafka. Il s’appuie sur un passage de la Bible que Kafka ne connaît pas. « Mais par lâcheté et fatigue, je ne le lui ai pas dit…. d’ailleurs, je crois que, même l’esprit clair, je n’aurais pas compris ce qu’il me disait », racontera Kafka à Milena. Les dadaïstes zurichois et berlinois, en revanche, voient en Otto Gross leur prophète.
Il sera inhumé le 13 février 1920 au cimetière juif de Berlin. Ce destin improbable autant que fascinant, plus actuel qu’il n’y paraît, quel metteur en scène s’en saisira?

J’en aurais volontiers parlé avec Raoul Ruiz, mais il a déjà rejoint Otto Gross.[/access]

La bête est morte, Duchaussoy aussi

La grande faucheuse canarde sec, ces derniers temps, du côté des belles figures d’un monde d’avant qui ne veut pas crever.
Notre ami Leroy et Jacques de Guillebon ont écrit ici ce qu’il fallait sur les ultimes bye-bye de Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer. Marceau et Schoendoerffer représentaient une certaine idée de la France – style, liberté et art de vivre diletante – que chacun pouvait retrouver dans leurs livres et dans les films réalisés ou adaptés.

Un autre belle figure du monde d’avant vient de s’en aller, sans qu’on en parle beaucoup : Michel Duchaussoy. Sa voix, son regard, son élégance captivaient, peu importe la scène. Il était apparu dans Vie Privée de Louis Malle, qu’il retrouvera plus tard dans Milou en mai. Il intégra la Comédie française. Il eut du succès au théâtre, au cinéma et à la télévision. Sa filmographie rassemble les maîtres et les petits maîtres talentueux du 7e art : Alain Jessua, Roger Vadim, Jacques Deray, Michel Deville, Alain Corneau, Costa-Gavras, Serge Leroy, Nina Companeez, Bertrand Tavernier, Pascal Thomas et, bien sûr, Claude Chabrol avec lequel il tourna six films, parmi lesquels un chef d’oeuvre : Que la bête meure.

Dans Que la bête meure, sur un scénario et des dialogues de Paul Gégauff, Duchaussoy incarne un écrivain dont le fils a été assassiné par un chauffard. Il a juré de retrouver ce dernier, ordure totale et magnifique interprétée par Jean Yanne, d’aller jusqu’au bout de la vengeance. La mécanique du réglement de compte installée, il n’y a plus de bons et plus de méchants. Les sentiments mauvais hantent la province bretonne, sous un ciel à la couleur unique, de gris et de soleil pâle. La silhouette de Caroline Cellier, en robe légère et lunettes héritées d’Audrey Hepburn, n’adoucit pas les envies et les regrets. Les derniers mots du film, alors que Duchaussoy a pris la mer, sont le Requiem des années 60 : « Je croyais être devenu aussi froid que la lame d’un couteau mais le coeur est bien plus long à mourir qu’on ne pense. Je vais aller au loin et ne jamais revenir. Je vais disparaître, m’effacer. Qu’on me laisse choisir mon châtiment. Il existe un chant de Brahms, qui paraphrase L’Ecclésiaste : il faut que la bête meure, mais l’homme aussi. L’un et l’autre doivent mourir. »

La bête est morte, Duchaussoy aussi. L’une des dernières fois qu’on l’a vu, il était un très bon second rôle dans la première saison de Braquo, la série très noire d’Olivier Marchal. Son personnage ayant succombé à une crise cardiaque, il ne participa pas à la mascarade de la saison 2. C’était sans doute mieux pour lui. En même temps, Duchaussoy ne subissait jamais la nullité crasse qu’on lui imposait : sa seule présence donnait du plaisir. On se rappelle ainsi Les coeurs brûlés et Les yeux d’Hélène, cette saga cruelle et ensoleillée des années 90. Ce n’était pas bien écrit, pas bien filmé. C’était entre eau de rose et eau de vie pas assez forte. Mais il y avait Mireille Darc, Pierre Vaneck, les jolies Amélie Pick et Claire Keim, et Michel Duchaussoy.

Comme Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer, Michel Duchaussoy va nous manquer : tous les trois, ils dataient avec classe notre spleen.

Ex-fan des fifties

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Dans son dernier roman, Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis se fait géographe des sentiments. Son terrain d’observation se situe dans le XVIème arrondissement, l’invisible, l’anonyme, l’austère, celui qui se cache derrière la Porte de Saint-Cloud. Stéphane Denis, autre bourgeois décomplexé à la plume mélancolique, avait déjà posé ses valises dans le XVIème du côté des Immeubles Walter en 2004. N’en déplaise à quelques censeurs germanopratins, l’Ouest Parisien fait un excellent décor aux romans d’apprentissage « vintage ».

Le grand mérite de Chapuis est d’avoir repeint Paris en gris souris, dans sa teinte d’origine, avant la grande lessive des années 80-90. Cette pellicule terne qui rendait les façades d’immeubles si étranges et si désirables a disparu depuis, excepté chez Modiano, un autre topographe pointilleux de la capitale. Avec Chapuis, on pénètre à l’intérieur des appartements bourgeois de la Guerre Froide, précisément entre la mort de Staline et la signature du Traité de Rome. On fait connaissance avec la famille Dulac, ses non-dits, ses mensonges, ses petits bonheurs et son mode de vie à l’ancienne. Ces souvenirs sont racontés par la voix de Jean Dulac, un petit garçon qui colle son oreille aux portes. Jean observe le télescopage des adultes. En grandissant, il apprend à mieux décrypter le langage et les contradictions des grandes personnes.

Le sujet, l’air de rien, est osé : avoir le toupet de figer son histoire dans les années 50, c’est aller à contre-courant des romans dits « modernes ». Un gourou de la communication aurait plutôt conseillé à Chapuis de s’attaquer à une banale histoire d’amour entre trentenaires boboïsant à souhait pour affoler son tirage. Mais il préfèr prendre le risque esthétique de nous projeter dans ces familles bourgeoises d’après-guerre où les enfants étaient inscrits dans de coûteux cours privés, où les repas étaient précédés du bénédicité, où les parents étaient abonnés au Figaro et où l’on conduisait une 203 vert olive ou une 4CV « Grand Luxe ». Dit comme ça, le roman de Chapuis pourrait être une succession de souvenirs insipides qui ne remplissent de joie que les nostalgiques de la IVème République. Mais si Chapuis réussit à nous captiver par les histoires de Lou, le père, de Manou, la mère, de Flossie, la sœur aînée ou de Sony, le chien, c’est qu’il gratte le vernis des conventions sociales. Il dévoile par petites touches pudiques la réalité des sentiments. Leur sécheresse comme leur beauté.

A y regarder de plus près, cette famille de bourgeois n’est d’ailleurs pas si classique, elle n’est pas fortunée, même pas à l’aise et surtout elle débarque à Paris après avoir passé plusieurs années à Singapour. Jean, que ses camarades surnomment « Rancho » ou « L’Angliche » doit rapidement se réadapter à cette nouvelle vie. Gommer son accent d’ex-sujet de sa Majesté, s’habiller comme les autres, prendre en marche le train de Paris et oublier les parfums, les douceurs, les langueurs de l’Asie.

Chapuis a parfaitement retranscrit les rêves et les doutes d’un petit garçon des années 50, les premiers émois sexuels, la lecture du Lotus Bleu sous les draps, l’envie de porter un costume de mousquetaires ou les après-midi passés à jouer avec des Dinky Toys imitant le bruit des moteurs avec sa bouche.
L’auteur a aussi parfaitement saisi la psychologie des adultes de ce temps-là. Les hommes ont dû faire des choix entre Pétain et De Gaulle, les colonies et les indépendances, l’épouse et la maîtresse, vivre et mourir. Le poids de leur destin était souvent trop lourd. Les femmes, elles, ne sont pas ces potiches si souvent décrites, elles nous émeuvent souvent, elles serrent les dents lorsqu’elles perdent un enfant et ne sont jamais aussi belles que blessées par l’amour. Elles s’aspergent de Vent Vert de Pierre Balmain, donnent le change et n’abdiquent jamais.

Chapuis a trouvé la note exacte : Onze ans avec Lou est finalement aussi triste et joyeux qu’un cha-cha de l’époque.

Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis- Stock – 19 €

Maths modernistes

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Une invitation au voyage dans un univers de « mystères », avec « dépaysement soudain » garanti et sans même quitter Paris : la proposition de la Fondation Cartier semblait être de celles qui ne se refusent pas. Une expo sur les maths destinée aux petits et aux grands, aux cracks et aux réfractaires, c’était vraiment la bonne idée pour une sortie en famille. Quelle déception ! L’exposition « Mathématiques » est indigente, verbeuse et prétentieuse.

On se demande si quelqu’un a vraiment réfléchi pour arriver à ce résultat : aucun contenu construit, aucune transmission de savoir, aucune pédagogie. De vagues petits textes, des images surchargées et des fragments d’interviews de mathématiciens projetés sur des écrans grand format, il y a trente ans, on aurait trouvé que c’était une bien belle idée. Mais quand on peut écouter à domicile les cours du Collège de France ou du MIT, à quoi peut bien servir cette quincaillerie ?

Plein d’espoir, le visiteur pénètre dans la première salle où doit avoir lieu sa rencontre avec les « mystères » des mathématiques. Las ! Ces mystères ne sont ni résolus ni explorés, ni même abordés. En revanche, les mots creux fusent dans tous les sens : « mystère de la Vie », « mystère du Cerveau », « des Maths »…[access capability= »lire_inedits »] Quel est l’âge du capitaine ? Piège du nominalisme, vanité d’un discours creux. Je pense aux fêtes foraines d’antan où on se faisait avoir par une pancarte alléchante: « Entrez voir l’homme chauve-souris ! » Mais ici, pas de chauve-souris ni de malice, seulement du verbiage stérile et prétentieux. On est presque gêné pour les mathématiciens géniaux dont les photos servent d’alibi à ce fatras.

Pour appâter le chaland, les concepteurs de ce bazar sans charme ont convié quelques people. David Lynch signe un piteux spectacle montrant quelques robots s’agitant à l’intérieur d’une sphère blanche. Le génial Cédric Villani, notre nouvelle médaille Fields, est mis à contribution dans une vidéo où l’on voit sa main écrivant à la craie l’une de ses propres démonstrations. Exquise farce supposée évoquer, rien que ça, la dimension « chorégraphique » de l’art mathématique. « Et quand il se branle, ça fait comment ? » a-t-on envie de demander, sauf le respect dû à ce grand savant. Au chapitre du name-dropping, le visiteur est encore invité à donner sa réponse à une énigme : écrire une équation algébrique d’entiers naturels dont le résultat est 2011. C’est l’œuvre de Takeshi Kitano, « cinéaste et peintre qui jouit d’une immense popularité au Japon », est-il précisé dans la notice.

On parvient enfin au dernier espace où l’on doit éprouver le vertige ─ pascalien, cela va de soi ─ des deux infinis : évocation limitée à quelques coussins posés au pied d’un écran, tandis que sur le mur, est rappelée la définition de la valeur de Planck ─ dont je vous ferai grâce, vu que vous pouvez la trouver dans Wikipédia. Ẻvidemment, en gros caractères sur un mur blanc, c’est beaucoup plus fort.

Zéro en maths pour la Fondation Cartier, donc, mais une bonne note pour le sens commercial puisque, pour deux adultes accompagnés d’un enfant, cette petite plaisanterie coûte 19,50 euros. Les auteurs de cette mascarade prétendaient conjuguer mathématiques et création artistique. Ils ont prouvé que la transdisciplinarité, unanimement célébrée au nom du principe de décloisonnement, est souvent promise à l’échec, sauf miracle ou coup de génie. Ni l’un ni l’autre ne sont au rendez vous à la Fondation Cartier.[/access]

La vérité du faussaire

Schématiquement, certains critiques, et pas des moindres, opposent deux Perec. D’abord, le joueur de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentiel) qui, avec Raymond Queneau, Jacques Roubaud et quelques autres, poussa l’expérience formaliste jusqu’aux limites de l’abscons pour produire des œuvres telles que La Disparition, un lipogramme en e et Les Revenentes, roman monovocal dont, au contraire, la seule voyelle est le e. Puis le Perec auteur de romans plus ou moins autobiographiques comme Les Choses, Un homme qui dort, Je me souviens, W ou le souvenir d’enfance, ou encore son recueil de rêves La Boutique obscure. Qu’il me soit permis de relativiser cette dichotomie séduisante au premier abord car, chez le minutieux artiste de la plume Perec, le fond déteint constamment sur la forme, et vice-versa. A vrai dire, toutes les correspondances, intertextualités entre les pièces du maillot perecquien, ne font pas seulement le bonheur des profs de lettres mais tissent une véritable unité artistique reconnaissable derrière les faux-semblants des jeux d’écriture.

Après sa mort prématurée, Gallimard avait opportunément édité le dernier roman de Perec resté inachevé, 53 jours, dont le titre est un hommage au temps que mit Stendhal à dicter La Chartreuse de Parme. Les inconditionnels y reconnaissent quelques marottes de l’auteur de La vie mode d’emploi : la Tunisie, où il vécut, l’amour du roman noir[1. Perec fut le co-scénariste du chef-d’oeuvre d’Alain Corneau, Série Noire, adapté de Jim Thompson.], l’obsession de la création et le thème de l’imposture.

« Tout l’art du faussaire consiste à prétendre »

C’est ce dernier ressort romanesque et psychologique que l’on retrouve avec bonheur dans le premier roman inédit de Perec qui vient d’être publié plus de cinquante ans après sa rédaction en 1959. Dès les premières pages du Condottière, le lecteur de Perec reconnaît la genèse d’une œuvre, chaque signe étant l’étape d’un jeu de pistes typiquement perecquien. Son héros, le faussaire de tableaux Gaspard Winckler poursuivra Perec jusqu’au bout : sous différentes formes, ses homonymes hanteront La vie mode d’emploi ainsi que W ou le souvenir d’enfance. Dans Le Condottière, le personnage de Winckler apparaît en congé avec lui-même, abandonné par ses parents exilés avec lesquels il n’a jamais vraiment vécu. Ses amitiés professionnelles, il compte les enfouir comme il a enterré le trésor reconstitué de Split, un de ses hauts faits de faussaire. C’est par un mélange de dépit et de lassitude pour cette vie trop confortable (« Vermeer ou Pisanello pouvaient revivre sous sa main, ou l’artisan grec, l’orfèvre romain, le chaudronnier celte , le bijoutier kirghize. Et puis après ? ») qu’il tue soudainement son commanditaire Madera, sans comprendre la raison précise de son geste.

Mais ce premier roman est surtout celui d’un défi face à l’art. Winckler se livre avant tout à la construction patiente et acharnée d’un tableau d’Antonello de Messine, élève italien de Van Eyck dont on peut admirer les œuvres à travers l’Europe, comme son somptueux Condottière au Louvre. Pendant plus d’un an, il s’escrime à retracer les yeux perçants de l’homme au portrait, son air placide et dominateur, essayant tant bien que mal de reprendre des éléments d’autres œuvres de Messine pour que le marché de l’art n’y voie que du feu. Il s’égare dans les méandres de la peinture et prend conscience que son entreprise artistique est d’abord une quête de lui-même. Dans son monologue intérieur à la deuxième personne, Winckler – tour à tour protagoniste et narrateur du roman – s’approche du personnage d’Un homme qui dort, impassible étudiant qui se retire d’un monde « qui ne lui parle plus ».

A travers les tourments existentiels de Gaspard Winckler, Perec dépeint les faussaires que nous sommes tous. Il nous rappelle que nous ne faisons que ramasser les tessons morcelés de nous-mêmes pour ébaucher notre maigre portrait. Mais après tout, falsifier son identité ou s’efforcer de la construire, n’est-ce pas synonyme ?

Georges Perec, Le Condottière (Seuil), 2012.

Naipaul est-il réac ?

Il existe plusieurs manières d’abattre un chat pour le manger. La plus sûre, pratiquée au Ghana, consiste à enfermer le chat dans un sac et à le taper avec un bâton jusqu’à la mort. La noyade dans un récipient où on attire le chat à l’aide d’une sardine présente un avantage indéniable, une bête boursouflée étant, c’est bien connu, plus facile à dépiauter. Quant aux Ivoiriens, leur méthode préférée consiste à plonger directement le sac contenant le chat vivant dans une marmite d’eau bouillante.

« La pensée de cette cruauté culinaire quotidienne fait paraître dérisoire toutes les autres considérations sur la Côte d’Ivoire. » Ainsi s’exprime V.S. Naipaul dans son dernier essai Le Masque de l’Afrique. Cette remarque est pour le moins troublante de la part du lauréat 2001 du prix Nobel de littérature, qui ambitionne dans ce livre d’examiner ce qui reste de la religion traditionnelle en Afrique. En renouant avec ses pérégrinations des années 1960 et 1970, Naipaul surprend son lecteur par un sentiment omniprésent de répugnance à l’égard d’une Afrique dite « moderne ».[access capability= »lire_inedits »]

Et aussi dérisoire que cela puisse paraître, le traitement que les Africains réservent aux animaux pèse de tout son poids pour Naipaul dans sa vision désenchantée, pour ne pas dire catastrophiste, du Continent noir. Elle n’a d’ailleurs pas eu l’heur de plaire au Sunday Times, qui a accusé violemment Naipaul d’avoir un point de vue réactionnaire.

C’est que Naipaul, contrairement à nombre de ses confrères, ne cherche pas – ou plus – à séduire. À la complaisance, il préfère l’honnêteté ou le doute. « J’avais l’impression d’être dans un endroit où une calamité s’était produite », note-il à propos de Kampala, en Ouganda. Il y avait séjourné en 1966, la population du pays ne dépassait pas 5 millions d’habitants. Quarante ans plus tard, en dépit de la guerre civile et du sida, le pays en compte environ 30 millions. Mais les routes sont devenues quasiment impraticables et les collines verdoyantes ont disparu derrière les « bâtisses chrétiennes des born again » ou des tonnes d’ordures.

Pour Naipaul, la supériorité technologique des Européens a eu et continue d’avoir une influence désastreuse sur la mentalité africaine, notamment sur le plan spirituel, la tentation d’épouser une grande religion « mondiale » étant forte car vivre uniquement dans la religion traditionnelle, dans un monde gouverné par la sorcellerie, c’est « vivre sur les nerfs, être constamment sur ses gardes ». Naipaul montre des Africains qui, même convertis au christianisme ou à l’islam, même parmi les plus émancipés et éduqués, ne peuvent renoncer à « ça », c’est-à-dire à cette religion africaine traditionnelle qui n’a pas de doctrine mais seulement des pratiques. Un universitaire gabonais résume la situation de manière plutôt poétique : « Les nouvelles religions, l’islam et le christianisme, sont juste à la surface. À l’intérieur de nous, il y a la forêt. »

Dans le même temps, Naipaul démontre à quel point le christianisme, l’islam ou l’évangélisme, avec ses « églises rock’n’roll » ont peur des religions traditionnelles africaines. Image à l’appui : cette surréaliste purification des sanctuaires naturels dans le district de Mukono, en Ouganda, que l’Église catholique locale n’a pas hésité à réclamer pour débarrasser les lieux de ses anciens esprits !
Le combat pour l’âme africaine est en cours. Et V.S. Naipaul, dans Le Masque de l’Afrique, le saisit dans toute sa complexité, sans avoir peur de déplaire.[/access]

Jaurès à l’encan

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« Le Parti Socialiste est un parti de révolution. Il ne se propose pas seulement d’atténuer, de réformer les abus de la société actuelle, il veut réformer en son fond cette société même, transformer toute la propriété capitaliste en propriété sociale gérée. » Non, ce n’est pas un extrait des soixante propositions du candidat François Hollande, il ne faut pas rêver non plus. Ces quelques lignes sont le début d’un manuscrit inédit de Jean Jaurès, celui de la motion du Tarn qui fut adoptée lors du congrès de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) de 1908 et qui a permis l’unification des différents mouvements socialistes de l’époque autour d’un projet commun.

Ce texte, d’un intérêt patrimonial évident, va être mis aux enchères lors d’une vente à Montastruc-la-Conseillère, en Haute-Garonne, le 25 mars prochain par les descendants du député de Carmaux pour un prix de départ allant de 150 000 à 200 000 euros. Jaurès, objet de spéculation de la part de sa propre famille, il n’y a pas d’erreur, nous sommes bien en France, en 2012. Patrick Le Hyaric, député européen et directeur de l’Humanité, a adressé une lettre au ministre de la Culture pour demander à l’Etat d’exercer son droit de préemption afin que ce document fondateur rejoigne les collections publiques. Quand on sait comment Nicolas Sarkozy n’a jamais hésité à évoquer la mémoire de Jaurès lors de sa campagne de 2007, on peut espérer un beau geste de sa part en cette fin de quinquennat.

Même moi, qui ai toujours été un partisan acharné de Jules Guesde, je lui en serai reconnaissant. C’est dire.

« La gauche sans le peuple ne saurait être la gauche »

Laurent Bouvet est politologue. Il vient de publier Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012

Votre dernier ouvrage, Le sens du peuple, a pour objet de montrer comment le peuple est devenu un « problème » pour la gauche française. N’y a-t-il pas là un paradoxe. En ayant perdu le peuple de vue, la gauche n’a-t-elle pas perdu aussi sa raison d’être ?

Il y a un courant de pensée à gauche qui refuse l’existence même du peuple comme sujet politique, et plus largement dans les partis de gauche une présence importante de militants et d’élus convaincus par cette thèse. C’est, grossièrement, en France, le cas de ce que l’on a appelé la deuxième gauche. Cet ensemble né du tournant des années 1960-70 dans le PSU et le syndicalisme notamment qui a intégré en grande partie le PS à partir de 1974 et dont la grande figure politique a été Michel Rocard.

Tout comme Pierre Rosanvallon, cette deuxième gauche souhaiterait donc que le peuple demeure « introuvable » sous peine de devenir dangereux ?

En effet, le meilleur théoricien – et en partie acteur – de cette gauche-là est incontestablement Pierre Rosanvallon. Son « peuple introuvable » est d’abord un constat qu’il fait comme historien : où est le peuple en politique ? Comment peut-on en observer et en comprendre les figures et les représentations ? Est-ce qu’il ne se limite pas à des fictions ? Etc. Mais c’est aussi une prescription à laquelle il aboutit : non seulement le peuple n’existe pas mais il ne doit pas exister. Toute forme de prise au sérieux du peuple en politique représente un danger pour la démocratie.
Cette perspective qui s’inscrit dans un monde post-totalitaire, marqué par les expériences tragiques de manipulation et d’instrumentalisation du peuple – dans sa réduction à la race et à la classe à travers les totalitarismes nazi et communiste – a une vertu heuristique mais constitue aussi un angle mort politiquement.
Sa vertu tient à ce qu’elle confirme que la démocratie et le populisme – ces usages dangereux du peuple – sont les deux faces d’une même médaille. Et que la politique moderne, celle de l’âge de la démocratie de masse, se tient sans cesse sur le fil entre injonction populaire et tentation populiste. Le peuple est toujours déjà présent, comme source de légitimité démocratique mais en même temps comme danger mortel pour la démocratie. Les Grecs avec leur demos avaient d’ailleurs, il y a 25 siècles, déjà parfaitement perçu cette dualité !
Malheureusement, cette conception, celle de la deuxième gauche, donc, dans le cadre politique français, a aussi eu un défaut. Pour le dire d’un mot, elle passe à côté du rôle essentiel du peuple « tout entier », aussi bien démocratique que social et national, dans la politique moderne.

Ah oui, les fameux « trois peuples » – démocratique, social et national – que vous décrivez et liez dans votre livre…

…et dont il convient de n’oublier aucun. Hélas, certains penseurs et responsables ont oublié que la France n’était pas qu’une société d’individus, de groupes plus ou moins constitués selon leurs intérêts ou leurs identités particulières mais aussi, et sans doute avant tout, un peuple avec son histoire, sa lecture propre même si grandement conflictuelle, de l’évolution du monde, son droit politique spécifique (exceptionnel peut-on dire) dont la République résume le sens, etc.
Ceci a contribué à accroître les effets de la transformation libérale de la société française au cours de ces 30-40 dernières années, qu’il s’agisse de l’économie de marché et de ses effets, ou de la réduction de l’émancipation à une affaire juridique concernant d’abord et avant tout l’individu. Le sens du collectif, du commun, du vivre ensemble se sont dilués. Et une partie de la gauche, sous l’impulsion et la conduite de la deuxième gauche, a évolué dans cette direction, au prix d’oublis et de contresens historiques, notamment sur la construction européenne, qui s’avèrent aujourd’hui tragiques.

Vous pointez du doigt la tentation multiculturaliste, et cette attitude qui a consisté, pour une gauche déconnectée des classes populaires, à fabriquer un « peuple de substitution » par agrégation de diverses minorités. De quoi s’agit-il ?

Cette tentation s’inscrit, en partie, dans l’évolution décrite précédemment. Elle est le résultat de la réponse apportée par une partie de la gauche française (mais pas seulement) au grand tournant identitaire qui a frappé les sociétés occidentales dans les années 1960-70 également. Lorsque des aspirations individualistes, post-matérialistes ou post-industrielles ont peu à peu remplacé les grands combats idéologiques des XIXe et XXe siècles et les luttes politiques et sociales qui en découlaient. Ainsi, par exemple, ce que l’on a appelé un temps les « nouveaux mouvements sociaux » (de libération, d’émancipation ou de reconnaissance identitaire) des années 1960-70 ont-ils parfaitement illustré ces nouvelles aspirations : noirs américains, féministes, homosexuels, immigrés, régionalistes, fondamentalistes religieux…
Les revendications qui ont émergé et sont encore, pour une part, actives, ont trouvé naturellement leur place et leur justification dans des sociétés qui étaient largement bloquées et discriminatoires à l’égard de ce que l’on a appelé alors les « minorités ».

Je ne comprends pas où est le problème ? Ces catégories (immigrés, jeunes, femmes…) ne vous semblent-elles pas légitimes lorsqu’elles revendiquent leur droit à l’égalité ?

Si : il y a, bien évidemment, une totale légitimité de ces revendications. Qu’il s’agisse de celle des femmes à l’égalité de droits avec les hommes, de la dépénalisation puis de l’égalité de droits pour les homosexuels ou encore de la lutte contre toutes les formes de discrimination à raison de l’origine ethno-raciale notamment. Et la gauche, porteuse historiquement, de la défense du principe d’égalité, ne saurait laisser de côté ces revendications. Pas plus qu’elle ne saurait ignorer le « fait du multiculturalisme » qui est au cœur des grandes sociétés ouvertes, occidentales notamment, aujourd’hui.
Simplement, il y a une différence considérable entre l’acceptation d’un fait social ou la poursuite d’un idéal de lutte aux côtés des plus faibles dans la société, et la conversion à une forme de multiculturalisme normatif devenu peu à peu l’alpha et l’oméga des propositions politiques de la gauche. Comme si celle-ci, contrainte par une « grande transformation » (à rebours), libérale, des décennies récentes, avait abandonné son rôle historique d’émancipation collective et toute perspective populaire ; au profit précisément d’un « peuple de substitution », de « damnés de la terre » de remplacement que seraient désormais les membres des minorités identitaires et culturelles. Comme si l’adieu à la classe ouvrière, pour le meilleur et pour le pire, avait conduit à l’abandon de toute conception d’ensemble de ce que peut-être le peuple pour ne favoriser que des parties très spécifiques de celui-ci et au final participer à l’individualisation généralisée de nos sociétés.

Une sorte de « tronçonnage » du peuple en catégories dont les revendications, nécessairement particularistes, favoriseraient l’individualisme, en somme ?

Oui, et même pis. C’est comme si cette évolution d’un peuple à l’autre avait conduit à une forme de rejet voire de mépris pour les composantes du « peuple de gauche » (même si je n’aime pas beaucoup cette expression) traditionnel. Ce que certains auteurs, je pense notamment à Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, ou encore à Christophe Guilluy, ont nommé et décrit comme de la « prolophobie ». Au-delà de la profondeur de ce mouvement d’ensemble des sociétés contemporaines, perceptibles dans l’ensemble des politiques publiques : économique et sociale bien sûr mais encore scolaire, culturelle, « de la ville »… on peut en observer l’émergence dans les représentations médiatiques et artistiques. Ainsi, au cinéma, est-on passé de la figure mythifiée de l’ouvrier incarnée par Jean Gabin par exemple, dans « La Bête humaine » au temps du Front populaire, à celle, dégradée et abjecte (raciste, sexiste, homophobe… le « beauf » dans toute sa splendeur), du « Dupont-Lajoie » d’Yves Boisset, incarnée par Jean Carmet. Ce parcours de Gabin à Carmet si j’ose dire, est exactement ce qui est en jeu dans l’histoire de la gauche, française ici, tout au long du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui.

Cette « prolophobie » que vous pointez du doigt est-elle vraiment l’apanage de la gauche ?

Disons que l’impuissance politique face aux bouleversements de l’économie mondiale ayant en quelque sorte conduit à une réduction générale de l’ambition de la gauche : incapable de proposer à tous de poursuivre le mouvement d’émancipation, elle ne l’aurait plus proposé qu’à quelques-uns, choisis en fonction de leur statut particulier dans la société, et en le faisant désormais d’abord passer par une extension du droit individuel, de la reconnaissance de ce que chacun est pour lui-même plutôt que de ce qu’il voudrait être avec les autres.
Le statut de l’égalité, et les conséquences sociales de celle-ci, ne pouvaient qu’être fortement ébranlés. Car outre qu’une partie des nouveaux droits ainsi revendiqués et accordés ne peuvent être que dérogatoires, le sens commun lui-même s’affadit. La compréhension commune de ce qu’est une société, sans même parler d’un peuple désormais, se dissout. Dans ces conditions, la fameuse société de marché n’a aucun mal à s’imposer avec son cortège d’inégalités et de spectaculaire.
Or, pour le dire d’un mot, la gauche sans le peuple ne saurait être la gauche. Elle perd son sens même, son âme… et aussi, accessoirement, les élections et le combat pour l’hégémonie cher à Gramsci.

Ils ont déshonoré les prix littéraires

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Le Journal[1. Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 2 septembre 1866, tome 2, p. 34. Nous citons le Journal dans l’édition Robert Laffont, collection Bouquins, en trois volumes, Paris, 1989.] des frères Goncourt fait partie de ces livres que tout le monde connaît, dont tout le monde a lu quelques pages, mais que peu de gens lisent en son complet. On a tort de s’en tenir aux morceaux choisis. Car la longue période du Journal − quarante-cinq ans, de 1851 à 1896 − n’est pas son moindre intérêt.

Or il se trouve, dans ce Journal, une constante, de son début jusqu’à sa fin, quand il est écrit à deux mains, celles de Jules et d’Edmond, les dix-neuf premières années, aussi bien qu’à partir du moment où Edmond tient seul la plume : c’est l’antisémitisme. Les Goncourt sont des conservateurs, des hommes de droite, résolument antirépublicains. L’antisémitisme est alors très répandu dans le monde littéraire, et il le sera au siècle suivant. On le trouve parfois là où l’on ne l’attend pas, et on ne le trouve pas toujours là où l’on pourrait l’attendre. Dans tout le Journal de Claudel, mystique échevelé, on chercherait en vain le moindre trait antisémite. Et de même dans les Carnets du très réactionnaire Montherlant. En revanche, on peut lire, dans le Journal de Gide, figure du progressisme et de l’intelligence sceptique, des pages franchement antisémites. Et Romain Rolland, qui sera très à l’honneur dans la IIIe République, pouvait écrire à Lucien Herr, en 1897, pour justifier son refus de s’engager en faveur de Dreyfus, qu’il était simplement antisémite.

Au reste, on ne pourrait aujourd’hui publier le Journal des Goncourt. Qu’on en juge ! « Je n’aime pas les juifs. C’est un sacrifice pour moi que d’en saluer un. » Ou bien encore : « Je ne cache pas que je suis l’ennemi théorique de la race juive. » (24 juin 1891). On verra d’ailleurs que cette hostilité n’est pas seulement théorique.
On ne saurait recopier ici toutes les citations antisémites, tant elles sont nombreuses et développées. Nous en donnerons à lire quelques-unes, rassemblées autour des principaux thèmes de l’antisémitisme. L’antisémitisme des Goncourt n’est pas le fait des circonstances, occasionnel ; il n’est pas matière à plaisanterie, fût-ce de mauvais goût ; il est permanent, constant et virulent, et sérieux, très sérieux. C’est comme une obsession.[access capability= »lire_inedits »]

Race ou religion ?

Il faut ici se rappeler que le mot « race » a pris, au XXe siècle, en même temps que sont apparus les mots « racisme » et « raciste », un sens légèrement différent de celui qu’il avait au XIXe. Au XIXe siècle, le mot « race » sert à désigner une catégorie, un genre. Comme les Grecs utilisaient le mot « genos », qui a certes un rapport avec la filiation et la naissance, mais qui peut tout aussi bien nommer une catégorie d’individus. Quand les docteurs de l’Église chrétienne parlent de « la race des juifs », ils parlent aussi bien de « la race des chrétiens ». Il n’en est pas moins vrai que la notion de « race », au XIXe siècle déjà, peut comprendre une notion de type physique et génétique.
C’est évidemment en ce sens que les Goncourt l’utilisent. Aussi bien les traits physiques sont-ils par eux très souvent soulignés, dès lors qu’ils évoquent une personne juive. Ainsi : « Vient un petit bonhomme, un petit Bischoffsheim, tenant à des banquiers de Naples, petit bonhomme sans âge, laid comme un Kalmouk, un Allemand et un Juif, dont le rôle est d’être volé par Janin dans les trocs de livres et de monter dans les carrosses de Lévy. » (3 juillet 1857)

Lors même que le portrait commence bien, comme dans Saint-Simon, il se termine toujours mal. À propos d’Eugène Pereire, fils d’Isaac et ancien condisciple de Jules de Goncourt : « Il a une barbe noire, de jolis yeux, un nez mince et recourbé − une jolie et une fine tête, où il y a de l’oiseau de proie. » (1er novembre 1862)
Ou bien encore, au salon de la princesse Mathilde, les deux frères découvrent « une monstrueuse figure, la plus plate, la plus basse et la plus épouvantable face batracienne, des yeux éraillés, des paupières en coquille, une bouche en tirelire, et comme baveuse, une sorte de satyre de l’or : c’est Rothschild » (21 janvier 1863).
Ainsi l’antisémitisme des Goncourt n’est-il pas seulement un antijudaïsme, comme celui des docteurs de l’Église: c’est une forme de racisme, comme on dit de nos jours. « Il y a une laideur d’abjection et de dégradation, de bassesse de race, qui est le stigmate des millionnaires : voyez Rothschild, Pereire… » (15 juillet 1863). Et si l’on en doutait encore, voici une anecdote rapportée par Edmond sur la fin de sa vie qui clôt le débat : « Le fils de Bleichröder, le banquier allemand, protégé par Bismarck, a été refusé en mariage par une jeune fille sans fortune ; et comme la mère de la jeune fille lui demandait de réfléchir et lui disait que la différence de religion n’avait pas l’importance qu’elle lui attribuait, la jeune fille répondait à sa mère : « Les Juifs, ce n’est pas une religion, c’est une race ». » (9 décembre 1895) Naturellement, Edmond de Goncourt donne raison à la jeune fille sans fortune.

L’argent

Dans l’antisémitisme, l’argent tient toujours une grande place. Les Goncourt eux-mêmes ne manquent pas d’argent. Ils peuvent vivre, assez confortablement, sans travailler. Mais ils affectent de mépriser l’argent et ceux qui en gagnent. Et surtout, ils croient ou feignent de croire que les Juifs, tous les Juifs, aiment l’argent, qu’ils n’aiment que l’argent. Il est rare qu’ils évoquent une personne juive sans souligner sa cupidité. C’est cette vieille dame, au chevet du lit de Rachel après sa mort, « jaune et l’œil allumé, cupide et juif, couvant toutes les dentelles » (11 avril 1858). Ou encore, au mariage d’Estelle Gautier, Edmond relève, parmi « une cour de petits auteurs faisant des courbettes, (…) un petit Juif, dont la figure de lucre et de convoitise annonçait, pour un jour prochain, le rapt sournois de la femme et de la fortune du jeune éditeur » (15 mai 1872).
Cette cupidité ne connaît aucune pause, jusqu’à la mort et au-delà. C’est encore à l’occasion de la mort de Rachel qu’ils rapportent un mot, mis dans la bouche d’un Juif : « À propos de la mort de Rachel, comme on demandait à Bishoffsheim, le petit juif frotté de littérature et ami de Janin, les cérémonies d’enterrement des juifs, ce qu’on faisait aux morts : « C’est bien simple, on leur met le dernier cours de la Bourse sur le ventre et, quand ils se réveilleront du Jugement dernier, ils crieront : Cinq cents autrichiens ! » » (10 janvier 1858).

Les juifs et la presse

C’est aussi un lieu commun de l’antisémitisme. On a toujours à se plaindre de la presse. Quand on est antisémite, la presse est détestable, parce qu’elle est entre les mains des juifs.
Il faut dire que les Goncourt ont quelque raison de n’être pas contents du traitement qui leur est réservé et d’envier les écrivains à succès. D’abord, ils n’ont pas eu de chance. Leur premier roman, En 18…, publié à compte d’auteur, sort en librairie la semaine du coup d’État du 2 décembre 1851, ce qui n’est pas le moment le mieux choisi. Seul Jules Janin, au Journal des Débats, leur réserve un article aimable. Par la suite, les Goncourt ne seront jamais reconnus comme des romanciers de valeur. Madame Gervaisais, Germinie Lacerteux, Renée Mauperin et quelques autres méritent pourtant d’être lus. Surtout, les Goncourt sont les vrais inventeurs du roman naturaliste. On n’a jamais retenu ce fait pourtant majeur dans l’histoire littéraire. Émile Zola a pris leur place. On ne lit plus aujourd’hui que leur Journal, comme un instrument documentaire. Mais il en va très généralement ainsi de la gloire littéraire : elle obéit à des caprices irrationnels. On ne lit plus guère les romans qui ont fait l’immense succès de Chateaubriand. Même le Génie du christianisme ou L’Itinéraire n’ont plus guère de lecteurs. Ce qui retient l’intérêt de nos contemporains, ce sont les Mémoires d’outre-tombe, œuvre posthume. Et de Voltaire, on ne voit plus guère de pièces montées dans les théâtres parisiens. Tout ce qui était, pour Voltaire lui-même et pour ses contemporains, l’essentiel de son œuvre, c’est-à-dire sa poésie dramatique, ne se trouve même plus sur les rayons de nos librairies. Et l’on fait aujourd’hui grand cas de Voltaire pour des œuvres qu’ils considéraient comme mineures. Les Goncourt quoiqu’au fait de ces aléas de l’histoire littéraire, ont cherché un bouc-émissaire : la presse et, spécialement, les journalistes et les directeurs de journaux juifs.
« Mirès-Millaud à La Presse, Le Constitutionnel, les Débats dans la main de Rothschild, Le Courrier de Paris acheté par un Juif, tous les journaux pris par des Juifs… Et l’on finit par dire : « Nous en dépendrons tous ou nous en avons tous dépendu ! ». » (novembre 1858).

Et un jour qu’il parle avec Édouard Drumont de son livre, La France juive, Edmond de Goncourt, qui aime assez cet ouvrage, mais le trouve trop modéré, raconte : « Et comme je lui dis qu’il aurait dû donner un tableau des journaux, avec les assises que les Juifs ont dans chacun, il nous dit : « En effet, ce serait curieux… Tenez, L’Autorité, le journal de Cassagnac. J’ai là un ami, plus qu’une relation, un camarade de misère, et qui trouve mon livre admirable… Eh bien, il m’écrit qu’il ne sait pas s’il pourra me faire un article, même sous la forme d’un éreintement… Car L’Autorité, ce journal conservateur, les fonds en sont fournis par des Juifs, par un Fould, et il existe une clause du traité, par laquelle Cassagnac s’engage à ne pas attaquer les Juifs. » » (22 avril 1886).

L’édition est aussi la cible des Goncourt. On connaît bien les démêlés de Flaubert avec Michel Lévy, et le mépris dans lequel l’écrivain tenait l’éditeur. Mais on ne trouvera jamais, sous sa plume, une allusion à son nom d’origine juive. Il en va tout différemment chez Edmond de Goncourt, qui fait reproche à Ernest Renan de trop bien s’entendre avec l’éditeur. « Oh ! le mensonge de l’écriture de Renan ! Oh ! La falsification éhontée de la vérité, à laquelle le défroqué se livre avec bonheur en se gabelant au fond de lui ! Je tombe ce soir, dans Le Temps, sur une préface de ses Feuillets détachés, où il parle de « sérénité morale » de Calmann-Lévy, où il avance que « l’égoïsme mercantile contemporain n’a pas atteint sa maison ». Il ose dire cela de ces Michel-Lévy, les plus grands égorgeurs, les plus féroces usuriers de la littérature ! » (15 février 1892).

De Drumont au capitaine Dreyfus

Aujourd’hui, La France juive nous paraît être le type du pamphlet antisémite extrémiste. Pour Edmond de Goncourt, il s’agit d’un livre dicté par le bon sens et son auteur est un héros méritant. « Aux Spartiates aujourd’hui, Drumont annonce officiellement la prochaine publication de son livre d’attaque contre les Juifs : ce livre écrit pour la satisfaction intime des haines d’un catholique et d’un réactionnaire, en plein et insolent triomphe de la juiverie républicaine. S’il est insupportable et même un peu méprisable quelquefois par l’étroitesse de ses idées en tout, au moins, Drumont est un homme qui a la vaillance d’esprit d’une autre époque et presque l’appétit du martyre. » (5 janvier 1886). Nous avons dit en commençant que l’antisémitisme des Goncourt n’était pas seulement théorique. C’est qu’en effet, Edmond de Goncourt évoque, non sans agrément ni plaisir, la perspective d’un pogrom. « Ce soir, pendant le dîner, Drumont, en nous demandant à chacun trois francs pour son entreprise de dégraissage de la finance, s’écrie : « Oh ! si quelqu’un pouvait souscrire pour 50 000 francs… » − Eh bien, qu’est-ce que vous vous payeriez ? − « Une émeute contre les Juifs… Oui, après quelques jours d’échauffement de la population, par une journée fiévreuse, un rendez-vous sur la place de la Concorde. Et de là, rue Saint-Honoré, et cassage de carreaux et enfonçage de portes, et si par hasard un Alphonse de Rothschild se trouvait pris… vous comprenez ? » » (20 septembre 1889). On comprend, en effet. Ce qu’on a plus de mal à comprendre, c’est que Monsieur de Goncourt, l’amateur éclairé de littérature et des beaux-arts, semble voir là-dedans un réjouissant programme. Mais ce qui est on ne peut plus clair, c’est le chemin qui conduit de l’« antisémitisme théorique » à la persécution physique.

Puis vient l’Affaire. Edmond de Goncourt n’en a connu que le début. Il est évidemment antidreyfusard. Mais comme il a oublié d’être sot, il ne le croit pas vraiment coupable, ce qui donne à son antidreyfusisme une tonalité exclusivement antisémite. « Carrière, qui était à la parade de la dégradation militaire de Dreyfus, perdu dans la foule, me parlant de la Patrie en danger, me disait que moi, qui avais si bien rendu le mouvement de la rue pendant la Révolution, il aurait voulu que je fusse là et que bien certainement, j’aurais tiré quelque chose du frisson de cette populace. Il ne voyait rien de ce qui se passait dans la cour de l’École militaire et avait seulement l’écho de l’émotion populaire par des gamins montés sur des arbres, s’écriant, lorsque Dreyfus arrivait, marchant droit : « Le salaud ! » et, quelques instants après, à un moment où il baissa la tête : « Le lâche ! » Et c’était pour moi l’occasion de déclarer, à propos de ce misérable, dont je ne suis pas cependant convaincu de la trahison, que les jugements des journalistes sont les jugements des gamins montés sur les arbres et que dans une occurrence semblable, il est vraiment bien difficile d’établir l’innocence ou la culpabilité de l’accusé sur l’examen de son attitude. » (6 janvier 1895). La tonalité sceptique du propos en dit assez sur la nature réelle de l’antidreyfusisme dans les milieux de l’intelligentsia du temps.

Les juifs et le pouvoir politique

La manifestation la plus éclatante du poids des Juifs dans la société française de l’époque, Goncourt la perçoit dans le salon de la princesse Mathilde, où il déplore qu’on y trouve tant de Juifs. La princesse Mathilde est une Bonaparte, fille de Jérôme, un temps fiancée à Louis-Napoléon, aussi brièvement mariée avec le Russe Demidoff. Elle tint salon, un salon très couru, sous le Second Empire et sous la IIIe République. C’était une femme assez libre de parole et de comportement, qui savait rappeler que sans son oncle, elle serait sans doute vendeuse d’oranges à Ajaccio. Les Goncourt, comme tout ce qui se fait de mieux dans la littérature et les beaux-arts à cette époque, toutes tendances politiques mêlées, sont des fidèles du salon de la princesse Mathilde. Mais voilà ! La princesse Mathilde est libre dans ses mœurs ; elle l’est aussi dans ses fréquentations et, contrairement aux Goncourt, elle n’a pas de préjugés antisémites. Les Goncourt s’en plaignent : « La Princesse a vraiment la maladie de la juiverie ! A dîner, ce soir, il y avait autour de la table un ménage Ephrussi, Charles Ephrussi et cet affreux Reinach, au nez écrasé, aux yeux hors de la tête comme des yeux de boxeur pochés. Vraiment, cet homme qu’elle n’a jamais reçu autrefois, est-ce bien le moment de le recevoir ? Ah ! cette femme-là a besoin d’un cornac pour la guider dans la vie ! » (31 janvier 1894).

Saleté, avilissement, hideur morale et mauvaise éducation

Rien, pour les Goncourt, n’est assez sévère, assez dur, assez laid pour décrire une personne juive. On n’en finirait pas d’aligner les extraits du Journal remuant de la boue à ce sujet. En voici, pour terminer, quelques exemples.
« Il y a deux bouches dans Paris, qui semblent le réceptacle de toutes les hideurs morales : la bouche de Ricord, la bouche de Rothschild. » (17 avril 1868).
« Le Juif le mieux élevé et vivant dans la plus haute société, comme le petit Ephrussi, qu’il soit Russe ou Français ou de toute autre nationalité, ne peut jamais arriver à la complète bonne éducation sans trou, sans solution de continuité. Il repercera toujours en ce sémitique déguisé en parfait gentilhomme le manque de tact. Je n’en citerai qu’un exemple. Dreyfus, le frotté d’art, je le connais très peu ; l’autre jour, chez la princesse Mathilde, il vient s’asseoir à côté de moi sur un canapé et me raconte longuement une opération faite, ces jours-ci dans l’ovaire de sa fille. J’en étais tout gêné. » (18 mars 1883) Il en est « tout gêné », voilà qui ne manque pas d’étonner. Car c’est le même Edmond de Goncourt qui raconte, avec force détails, les escapades de ses amis dans les maisons de prostitution de toute la France, les « spécialités » des prostituées qu’on y rencontre, comme celle qui aimait − ou plutôt acceptait, sans doute contre un renfort de rémunération − que son client déféquât dans sa bouche. Et cela, apparemment, ne le gêne pas, dès lors que ce n’est pas un Juif mais un Daudet qui le rapporte.
« Je ne sais pourquoi, ce soir, Edmond de Rothschild est si aimable pour moi. On dirait vraiment qu’il veut m’emprunter de l’argent. Il revient d’un voyage d’agrément à Samarcande et me parle de la pédérastie universelle du pays et me décrit une danse d’almées à Boukara, une danse d’almées qui sont des garçons et où, devant la beauté d’un des danseurs, tous les assistants, les yeux enflammés de la rage du coït, tenaient leurs bougies comme des membres en érection. Le Juif parle des choses sales d’une manière plus cochonne que les autres races : il a dans ses paroles, l’expression de son visage, la tombée de sa bouche, quelque chose de l’entremetteur. » (13 février 1889). Le plus mystérieux, ici, c’est pourquoi Edmond de Goncourt qualifie le désir homosexuel comme une « chose sale ».
Assez de « choses sales » ! Et quand on en a tant vu, deux questions se posent.

Une préparation idéologique

La première : les Goncourt ont-ils joué un rôle dans le développement de l’antisémitisme en France ?
Force est de répondre par l’affirmative. Sans doute ne faut-il pas exagérer leur influence. Mais enfin, on donne la première place à Drumont qui n’est qu’un idéologue vulgaire. Les Goncourt sont hommes de culture, à l’esprit fin, amateurs d’art, de tous les arts, des esthètes délicats. Ils ont bientôt fait autorité dans le monde littéraire. Et leur autorité perdure encore. L’antisémitisme littéraire et cultivé a donné beaucoup de force et de justification à l’antisémitisme militant, à l’antisémitisme de combat ; il a contribué à le légitimer. La responsabilité des gens de lettres comme les Goncourt dans cette entreprise est majeure. Et l’on connaît la fin de l’histoire. La France n’a certes pas été le moteur de l’extermination des Juifs d’Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale. Beaucoup de Français, et notamment beaucoup de fonctionnaires français, y ont cependant activement participé. Edmond de Goncourt voulait que les Rothschild portassent des vêtements jaunes. Une majorité de Français a accepté qu’ils cousissent une étoile jaune à leur manteau.

Le beau nom d’un prix littéraire

Or voici un fait étonnant, un fait curieux, un fait à vrai dire extraordinaire : le plus grand, le plus connu, le premier, donc, des prix littéraires en France porte le nom d’un antisémite de la catégorie que nous avons assez dite et illustrée. Et personne ne proteste ; personne ne s’émeut. Ce n’est qu’un symbole, dira-t-on. Sans doute, et c’est pourquoi il peut aisément être changé. Nombre d’institutions ont été débaptisées ou rebaptisées au cours de notre histoire, pour s’adapter à son cours. Le prix Goncourt est resté le prix Goncourt.

Ce qui n’est pas moins étonnant, c’est que, depuis 1903, et surtout depuis 1944, il ne s’est pas trouvé un seul écrivain pour refuser le prix portant le nom des Goncourt, au motif de leur antisémitisme extrême. Julien Gracq a refusé de recevoir le prix Goncourt en 1951. C’était, un peu comme Sartre refusera le Nobel, par un souci de cohérence : il ne prisait pas les prix et critiquait volontiers les critiques. Et voilà que le commerce se mêlait à la littérature. C’en était trop. Du nom des Goncourt, il ne sera jamais question en cet automne 1951. Et en 1960, c’est Vintila Horia qui renoncera à recevoir le prix, après la polémique qui suivit quelques révélations sur son rôle dans le fascisme roumain. Cette fois encore, le nom des Goncourt n’y est pour rien.

Entendons-nous bien ! Les primés du Goncourt ne sont nullement en cause. Non plus que les membres de l’Académie qui les désignent. Ce qui est en cause, c’est la société française qui ferme les yeux et fait silence. Au demeurant, les Goncourt ont à Paris leur rue et leur station de métropolitain. Qui cela gêne-t-il ? Non pas, assurément, le Conseil de Paris.

Et parions que si la question de la dénomination du prix Goncourt venait à être publiquement posée, il se trouverait quelques-uns de nos meilleurs avocats, joints à quelques autres sommités du Conseil d’État pour nous expliquer, avec la grande autorité due à leurs état et fonction, que la chose est impossible, juridiquement impossible ! Chiche ![/access]

La mémoire aux enchères

3

La mémoire et le commerce sont souvent associés dans cette étrange cérémonie qui a pour cadre une salle des ventes. Mardi, 13 mars, un long cortège d’ombres – des fantômes de peintres, de décorateurs, de danseurs, de musiciens, de poètes – a hanté la ville de Genève : Michel Fokine, Vaslav Nijinsky, Leonide Massine, Léon Bakst, Alexandre Benois, George Balanchine, Pablo Picasso, Jean Cocteau, Igor Stravinski, Michel Larionov, De Chirico, Natalia Gontcharova, Jacques Rouché… Tous étaient convoqués dans le plus beau catalogue d’œuvres musicales pour la danse qui se puisse imaginer : Le sacre du printemps, Les Sylphides, Pétrouchka, L’Après-midi d’un faune, Daphnis et Chloé, Parade, Le Tricorne, Le Train bleu, Apollon Musagète…

Ce jour-là, en effet, la vie de Serge Lifar a été dispersée, et, avec elle, emportée par le tourbillon d’une vente internationale, une grande partie des archives de Serge de Diaghilev, créateur des Ballets russes, qu’à la mort de ce dernier il avait partagées avec Boris Kochno. Il y avait foule, à 17 h, quand s’ouvrit à Genève, sous le marteau de Bernard Piguet, commissaire priseur, la première adjudication des documents et objets personnel de Serge Lifar, danseur célèbre, fameux chorégraphe, russe de Paris, parisien de Suisse : des amateurs, des collectionneurs, des marchands, de simples curieux. On a battu des records, on a renchéri follement sur des lettres autographes, des dessins, des photographies. Une lettre de Coco Chanel adressée à Serge Lifar, avec deux portraits de la couturière dédicacés, l’ensemble estimé entre 350 € et 450 € a été adjugé plus de 350 000 € ! Une photographie de Pablo Picasso, vers 1910, signée de sa main, est partie à 10 000 €. Le libraire parisien Jean-Claude Vrain a remporté avec lui 48 dessins d’Opium, par Jean Cocteau, estimés 50 000 €, pour la somme de 830 000 € ! Au delà de la spéculation qui touche actuellement ce genre, et de l’origine certifiée des lots, l’emballement genevois témoigne d’un intérêt soutenu, persistant, légitime pour les figures et les épisodes d’un événement majeur et pourtant bref (dix ans) : les Ballets russes.

C’est à l’hôtel Saint-James & Albany, sous les arcades de la rue de Rivoli, que Serge Lifar (1905-1986), de passage à Paris, m’avait donné rendez-vous, un matin de 1983. À la demande de mon plus vieil ami, Michel-Georges Michel, mort à l’âge de 102 ans (1883-1985), Serge Lifar avait accepté de m’accorder un entretien. La veille, Michel-Georges Michel avait réuni tout son monde, à l’occasion d’une fête. J’y approchai Boris Kochno, autre figure centrale des Ballets russes. En cette même année 1983, Rudolf Nureyev avait pris la direction de la danse, à l’Opéra de Paris. Son règne fut éblouissant. Bref, Paris, alors, était russe, et peu importait qu’on y dansât sur une chorégraphie de Marius Petipa ou de Nijinski, ce « fou de Dieu » magnifié par Maurice Béjart en 1971, qui, d’un bond, semblait atteindre aux cintres.

Je me rappelle avoir interrogé Lifar sur le temps de l’Occupation, qui lui valut de sérieux ennuis à la Libération, et sur la période des Ballets russes, qui représentent pour moi l’un des événements culturels majeurs du XXe siècle. Je connaissais l’aventure des Ballets russes, grâce à Michel-Georges Michel, qui avait été le secrétaire de Serge de Diaghilev. Michel, centenaire à la mémoire intacte, vouait à Diaghilev la même admiration fervente que, jeune homme, il avait éprouvé pour cet être d’exception. Celui-ci mérite en effet tous les hommages : avec un bout de mèche neuve et une puissante imagination, il produisit une étincelle qui embrasa tout le décor de son époque, l’abolit tout à fait, et imposa une perspective capricieuse, d’une affolante modernité. Il ne fut pas seulement un animateur, un chef de troupe, mais aussi et surtout un visionnaire, capable de mobiliser le talent de tous et le génie de quelques-uns. Avec eux, grâce à eux, il produisit le mouvement initial qui mit en marche les décennies suivantes, et leur fournit des échantillons de formes, de couleurs et de mouvements. Il révéla aux yeux d’un monde charmé, très différent du nôtre, sa troublante vision du ballet en théâtre total. Il n’a pas eu de successeur, il n’eut pas d’alter ego.

Ce jour-là, donc, Serge Lifar, pressé par le temps, comme détaché, me fit des réponses rendues plus brèves encore par son accent “de russe en exil ” ainsi qu’il se définissait. Ses propos, d’une grande précision, résumaient une vie d’artiste éblouissante. Venu à la danse grâce à Bronislava Nijinska, sœur de Nijinski, qui le présenta à Diaghilev, séduit par sa beauté physique, il ne se considérait pas comme un grand danseur, mais, à juste titre, comme un chorégraphe, et comme un patron de troupe, emploi où il excella en effet à l’Opéra de Paris. Maître de ballet et directeur de la danse, de 1930 à 1945, rappelé en 1947, il y demeura jusqu’en 1958, réglant une centaine de ballets, dans son style néo-classique. Reconnaissant volontiers tout ce qu’il devait à Diaghilev, sa conversation animait ce dernier d’une vie impériale, lui rendait non seulement son prestige, mais encore sa vitalité, jusqu’à la crise qui l’emporta, alors qu’il se trouvait, comme chaque année, à Venise.
Diaghilev dépose ses bagages au Grand hôtel des bains le 8 août 1929. Souffrant d’un sévère diabète, il dépérit rapidement. Convoqués à son chevet, les médecins diagnostiquent des rhumatismes ! Il meurt le 19, alors que le soleil se lève sur la lagune, lui offrant une apothéose romantique, ainsi que l’a rapporté Misia Sert, née Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, présente et témoin de ses derniers instants. Deux jours plus tard, une gondole mortuaire emporte sa dépouille, depuis un quai du Lido, jusqu’au cimetière de San Michele. Suivent dans une embarcation Coco Chanel, Boris Kochno, Serge Lifar, la baronne Catherine d’Erlanger.

Après la cérémonie, Misia règlera la facture des funérailles, Coco celle de l’Hôtel des bains. C’est ainsi, grâce à la ferveur et à l’audace d’une riche et généreuse mondanité, que se constitua et grossit la vague des Ballets russes. Menacés toujours de disparaître, telle une avant-garde fragile, il fallait bien que quelques personnes fortunées, sensibles aux métamorphoses de la beauté, leur donnent une chance de se représenter. Au fond, Diaghilev, « mécène désargenté », consentit à quelques-uns de ses riches contemporains le privilège de l’entretenir et de faire vivre ses danseurs, ses décorateurs et ses compositeurs. En retour, il leur offrit de les associer à sa magie, dont il demeura, jusqu’à la fin, l’irrésistible sorcier.
Or, le temps passait rapidement. Serge Lifar s’inquiéta du taxi qu’il avait commandé. Je l’interrogeai à la hâte sur le ballet Phèdre, créé par lui (1950, musique de Georges Auric, décors et costumes de Jean Cocteau) ; il griffonna, sur une feuille de papier, un dessin, d’ailleurs d’un trait sûr, par lequel il illustra le mouvement de danse qu’il avait imaginé et baptisé « la pose B ». Il parlait, puis, soudain, il signa ce précieux croquis et me le tendit, en disant, avec un bref sourire : « Gardez-le, il faut tout garder ! Plus tard, vous verrez combien les souvenirs comptent. ». On l’avertit que son taxi l’attendait ; il se leva, me salua avec chaleur, et disparut. “ Plus tard ! ” avait-il dit. Plus tard est advenu, et c’est aujourd’hui !

Otto Gross, prophète de la révolution sexuelle

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Le carnet de Roland Jaccard

1. La maîtresse de Jung

Je ne m’attendais pas à retrouver dans le film admirable de David Cronenberg, A Dangerous Method, le sulfureux docteur Otto Gross. Je m’attendais à Freud, bien sûr, qui a noué des relations conflictuelles avec le cinéma dès que Pabst entreprit, avec l’aide de Karl Abraham, de filmer Les Mystères d’une âme. Je m’attendais également à Jung, bien sûr, le patriarche de Küssnacht, qui fut un temps le dauphin de Freud. Et à Sabina Spielrein, dont la correspondance avec Freud et Jung, découverte dans les années 1970, ajouta une note romanesque et explosive dans les rapports entre les deux hommes.

Sa liaison avec Jung, l’importance qu’elle accorda à l’instinct de destruction, sa mort enfin dans une synagogue, où elle fut fusillée par les nazis, suscitèrent la curiosité des historiens et l’intérêt des romanciers et des cinéastes. Avant A Dangerous Method, adapté de la pièce de Christopher Hampton, le scénariste des Liaisons dangereuses, Sabina Spielrein avait déjà inspiré deux films : L’Âme en jeu de l’Italien Roberto Baenza (avec Emilia Fox et Iain Glen) et Mon nom est Sabina Spielrein, de la Suédoise Márton (tous deux non distribués en France, mais disponibles en DVD ).

2. Des calculs de boutiquiers

En revanche, Otto Gross n’a été que très récemment traduit aux éditions Sandre avec Psychanalyse et révolution, préfacé par le plus érudit des germanistes, Jacques Le Rider, qui voit en Otto Gross le double d’Otto Weininger, auquel il avait consacré son premier livre : Le cas Otto Weininger. Tous deux juifs autrichiens, morts jeunes, l’un dans la misère à Berlin, l’autre se suicidant à Vienne dans la maison de Beethoven. Tous deux rappelant à Freud de mauvais souvenirs.

Otto Gross, surtout, psychanalyste turbulent qui prône un « immoralisme érotique » et a conservé de ses séjours en Amérique du Sud un goût immodéré pour la cocaïne, la morphine et l’opium. Génie ou schizophrène ? Freud hésite, mais estime que, par ses outrances théoriques et pratiques, « il scie la branche sur laquelle repose la civilisation ».[access capability= »lire_inedits »](Lettre de Freud à Jones ).

Les cures de désintoxication conduiront Otto Gross à l’hôpital de Burghölzli, où il devient proche de Jung et de Sabina Spielrein. Jung tente de l’analyser, mais Otto incitera Jung à céder au pouvoir de séduction de Sabina.

Le film de Cronenberg, sur ce point, est fidèle à la réalité. Bien des années plus tard, Jung se repentira et écrira à Freud que « Gross et Spielrein furent d’amères expériences ». C’est que pour Jung, comme pour Freud, le refoulement sexuel est la condition indispensable de la culture. « Il faut bien, écrit Jung, qu’il y ait quelques inconvénients sur terre. La culture, en fin de compte, est le fait de choses déplaisantes. » Freud, comme Jung, sont des hommes du XIXe siècle, ce qui n’est pas le cas d’Otto Gross qui refuse ces calculs de boutiquiers sur les gains et les dommages imposés par la civilisation. Il ne veut pas être un directeur d’âme qui exige d’un patient des « renoncements qui ne feront qu’aggraver son état ». Il se réclame de Freud, certes, mais surtout de Nietzsche. La bohème munichoise de Schwabing et le village d’Ascona, dans les Alpes tessinoises, où se retrouvent anarchistes, spirites et illuminés de toutes sortes, sont ses lieux de prédilection.

3. Une nuit avec Franz Kafka

Son père Hans Gross, illustre criminologue autrichien et ami de Freud, est décidé à ramener son fils Otto dans le droit chemin par tous les moyens. Il parviendra même à le faire arrêter par la police prussienne à Berlin. On le ramène en Autriche, où il est interné dans un asile psychiatrique privé à Tulln. Ce qui provoque un énorme scandale, bien au-delà des frontières de l’empire austro-hongrois, car Otto Gross est devenu un symbole de la révolution sexuelle et du mouvement expressionniste. Même Guillaume Apollinaire et Blaise Cendrars prendront publiquement sa défense, ulcérés par cette tentative de meurtre du fils par le père.

Certes, Otto Gross reconnaît avoir fourni du poison à certains de ses patients pour qu’ils en finissent avec la vie. Mais quel médecin un peu humain ne l’a pas fait ? La mort de son père, en 1915, libère Otto au propre et au figuré. Il continue de porter Freud aux nues, tout en soulignant la nécessité de dynamiter l’ordre social existant. Il reprend une analyse avec Wilhelm Stekel, célèbre psychanalyste viennois qui se suicidera, lui aussi, en se tirant une balle dans la tête sous le portrait de Freud.

Otto Gross, avant de mourir de faim et de froid en 1920, sur un trottoir de Berlin, est passé à Prague où il a rencontré Franz Werfel, Max Brod et Franz Kafka. Durant une nuit, entre deux injections, Otto explique sa doctrine à Kafka. Il s’appuie sur un passage de la Bible que Kafka ne connaît pas. « Mais par lâcheté et fatigue, je ne le lui ai pas dit…. d’ailleurs, je crois que, même l’esprit clair, je n’aurais pas compris ce qu’il me disait », racontera Kafka à Milena. Les dadaïstes zurichois et berlinois, en revanche, voient en Otto Gross leur prophète.
Il sera inhumé le 13 février 1920 au cimetière juif de Berlin. Ce destin improbable autant que fascinant, plus actuel qu’il n’y paraît, quel metteur en scène s’en saisira?

J’en aurais volontiers parlé avec Raoul Ruiz, mais il a déjà rejoint Otto Gross.[/access]

La bête est morte, Duchaussoy aussi

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La grande faucheuse canarde sec, ces derniers temps, du côté des belles figures d’un monde d’avant qui ne veut pas crever.
Notre ami Leroy et Jacques de Guillebon ont écrit ici ce qu’il fallait sur les ultimes bye-bye de Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer. Marceau et Schoendoerffer représentaient une certaine idée de la France – style, liberté et art de vivre diletante – que chacun pouvait retrouver dans leurs livres et dans les films réalisés ou adaptés.

Un autre belle figure du monde d’avant vient de s’en aller, sans qu’on en parle beaucoup : Michel Duchaussoy. Sa voix, son regard, son élégance captivaient, peu importe la scène. Il était apparu dans Vie Privée de Louis Malle, qu’il retrouvera plus tard dans Milou en mai. Il intégra la Comédie française. Il eut du succès au théâtre, au cinéma et à la télévision. Sa filmographie rassemble les maîtres et les petits maîtres talentueux du 7e art : Alain Jessua, Roger Vadim, Jacques Deray, Michel Deville, Alain Corneau, Costa-Gavras, Serge Leroy, Nina Companeez, Bertrand Tavernier, Pascal Thomas et, bien sûr, Claude Chabrol avec lequel il tourna six films, parmi lesquels un chef d’oeuvre : Que la bête meure.

Dans Que la bête meure, sur un scénario et des dialogues de Paul Gégauff, Duchaussoy incarne un écrivain dont le fils a été assassiné par un chauffard. Il a juré de retrouver ce dernier, ordure totale et magnifique interprétée par Jean Yanne, d’aller jusqu’au bout de la vengeance. La mécanique du réglement de compte installée, il n’y a plus de bons et plus de méchants. Les sentiments mauvais hantent la province bretonne, sous un ciel à la couleur unique, de gris et de soleil pâle. La silhouette de Caroline Cellier, en robe légère et lunettes héritées d’Audrey Hepburn, n’adoucit pas les envies et les regrets. Les derniers mots du film, alors que Duchaussoy a pris la mer, sont le Requiem des années 60 : « Je croyais être devenu aussi froid que la lame d’un couteau mais le coeur est bien plus long à mourir qu’on ne pense. Je vais aller au loin et ne jamais revenir. Je vais disparaître, m’effacer. Qu’on me laisse choisir mon châtiment. Il existe un chant de Brahms, qui paraphrase L’Ecclésiaste : il faut que la bête meure, mais l’homme aussi. L’un et l’autre doivent mourir. »

La bête est morte, Duchaussoy aussi. L’une des dernières fois qu’on l’a vu, il était un très bon second rôle dans la première saison de Braquo, la série très noire d’Olivier Marchal. Son personnage ayant succombé à une crise cardiaque, il ne participa pas à la mascarade de la saison 2. C’était sans doute mieux pour lui. En même temps, Duchaussoy ne subissait jamais la nullité crasse qu’on lui imposait : sa seule présence donnait du plaisir. On se rappelle ainsi Les coeurs brûlés et Les yeux d’Hélène, cette saga cruelle et ensoleillée des années 90. Ce n’était pas bien écrit, pas bien filmé. C’était entre eau de rose et eau de vie pas assez forte. Mais il y avait Mireille Darc, Pierre Vaneck, les jolies Amélie Pick et Claire Keim, et Michel Duchaussoy.

Comme Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer, Michel Duchaussoy va nous manquer : tous les trois, ils dataient avec classe notre spleen.

Ex-fan des fifties

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Dans son dernier roman, Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis se fait géographe des sentiments. Son terrain d’observation se situe dans le XVIème arrondissement, l’invisible, l’anonyme, l’austère, celui qui se cache derrière la Porte de Saint-Cloud. Stéphane Denis, autre bourgeois décomplexé à la plume mélancolique, avait déjà posé ses valises dans le XVIème du côté des Immeubles Walter en 2004. N’en déplaise à quelques censeurs germanopratins, l’Ouest Parisien fait un excellent décor aux romans d’apprentissage « vintage ».

Le grand mérite de Chapuis est d’avoir repeint Paris en gris souris, dans sa teinte d’origine, avant la grande lessive des années 80-90. Cette pellicule terne qui rendait les façades d’immeubles si étranges et si désirables a disparu depuis, excepté chez Modiano, un autre topographe pointilleux de la capitale. Avec Chapuis, on pénètre à l’intérieur des appartements bourgeois de la Guerre Froide, précisément entre la mort de Staline et la signature du Traité de Rome. On fait connaissance avec la famille Dulac, ses non-dits, ses mensonges, ses petits bonheurs et son mode de vie à l’ancienne. Ces souvenirs sont racontés par la voix de Jean Dulac, un petit garçon qui colle son oreille aux portes. Jean observe le télescopage des adultes. En grandissant, il apprend à mieux décrypter le langage et les contradictions des grandes personnes.

Le sujet, l’air de rien, est osé : avoir le toupet de figer son histoire dans les années 50, c’est aller à contre-courant des romans dits « modernes ». Un gourou de la communication aurait plutôt conseillé à Chapuis de s’attaquer à une banale histoire d’amour entre trentenaires boboïsant à souhait pour affoler son tirage. Mais il préfèr prendre le risque esthétique de nous projeter dans ces familles bourgeoises d’après-guerre où les enfants étaient inscrits dans de coûteux cours privés, où les repas étaient précédés du bénédicité, où les parents étaient abonnés au Figaro et où l’on conduisait une 203 vert olive ou une 4CV « Grand Luxe ». Dit comme ça, le roman de Chapuis pourrait être une succession de souvenirs insipides qui ne remplissent de joie que les nostalgiques de la IVème République. Mais si Chapuis réussit à nous captiver par les histoires de Lou, le père, de Manou, la mère, de Flossie, la sœur aînée ou de Sony, le chien, c’est qu’il gratte le vernis des conventions sociales. Il dévoile par petites touches pudiques la réalité des sentiments. Leur sécheresse comme leur beauté.

A y regarder de plus près, cette famille de bourgeois n’est d’ailleurs pas si classique, elle n’est pas fortunée, même pas à l’aise et surtout elle débarque à Paris après avoir passé plusieurs années à Singapour. Jean, que ses camarades surnomment « Rancho » ou « L’Angliche » doit rapidement se réadapter à cette nouvelle vie. Gommer son accent d’ex-sujet de sa Majesté, s’habiller comme les autres, prendre en marche le train de Paris et oublier les parfums, les douceurs, les langueurs de l’Asie.

Chapuis a parfaitement retranscrit les rêves et les doutes d’un petit garçon des années 50, les premiers émois sexuels, la lecture du Lotus Bleu sous les draps, l’envie de porter un costume de mousquetaires ou les après-midi passés à jouer avec des Dinky Toys imitant le bruit des moteurs avec sa bouche.
L’auteur a aussi parfaitement saisi la psychologie des adultes de ce temps-là. Les hommes ont dû faire des choix entre Pétain et De Gaulle, les colonies et les indépendances, l’épouse et la maîtresse, vivre et mourir. Le poids de leur destin était souvent trop lourd. Les femmes, elles, ne sont pas ces potiches si souvent décrites, elles nous émeuvent souvent, elles serrent les dents lorsqu’elles perdent un enfant et ne sont jamais aussi belles que blessées par l’amour. Elles s’aspergent de Vent Vert de Pierre Balmain, donnent le change et n’abdiquent jamais.

Chapuis a trouvé la note exacte : Onze ans avec Lou est finalement aussi triste et joyeux qu’un cha-cha de l’époque.

Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis- Stock – 19 €

Maths modernistes

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Une invitation au voyage dans un univers de « mystères », avec « dépaysement soudain » garanti et sans même quitter Paris : la proposition de la Fondation Cartier semblait être de celles qui ne se refusent pas. Une expo sur les maths destinée aux petits et aux grands, aux cracks et aux réfractaires, c’était vraiment la bonne idée pour une sortie en famille. Quelle déception ! L’exposition « Mathématiques » est indigente, verbeuse et prétentieuse.

On se demande si quelqu’un a vraiment réfléchi pour arriver à ce résultat : aucun contenu construit, aucune transmission de savoir, aucune pédagogie. De vagues petits textes, des images surchargées et des fragments d’interviews de mathématiciens projetés sur des écrans grand format, il y a trente ans, on aurait trouvé que c’était une bien belle idée. Mais quand on peut écouter à domicile les cours du Collège de France ou du MIT, à quoi peut bien servir cette quincaillerie ?

Plein d’espoir, le visiteur pénètre dans la première salle où doit avoir lieu sa rencontre avec les « mystères » des mathématiques. Las ! Ces mystères ne sont ni résolus ni explorés, ni même abordés. En revanche, les mots creux fusent dans tous les sens : « mystère de la Vie », « mystère du Cerveau », « des Maths »…[access capability= »lire_inedits »] Quel est l’âge du capitaine ? Piège du nominalisme, vanité d’un discours creux. Je pense aux fêtes foraines d’antan où on se faisait avoir par une pancarte alléchante: « Entrez voir l’homme chauve-souris ! » Mais ici, pas de chauve-souris ni de malice, seulement du verbiage stérile et prétentieux. On est presque gêné pour les mathématiciens géniaux dont les photos servent d’alibi à ce fatras.

Pour appâter le chaland, les concepteurs de ce bazar sans charme ont convié quelques people. David Lynch signe un piteux spectacle montrant quelques robots s’agitant à l’intérieur d’une sphère blanche. Le génial Cédric Villani, notre nouvelle médaille Fields, est mis à contribution dans une vidéo où l’on voit sa main écrivant à la craie l’une de ses propres démonstrations. Exquise farce supposée évoquer, rien que ça, la dimension « chorégraphique » de l’art mathématique. « Et quand il se branle, ça fait comment ? » a-t-on envie de demander, sauf le respect dû à ce grand savant. Au chapitre du name-dropping, le visiteur est encore invité à donner sa réponse à une énigme : écrire une équation algébrique d’entiers naturels dont le résultat est 2011. C’est l’œuvre de Takeshi Kitano, « cinéaste et peintre qui jouit d’une immense popularité au Japon », est-il précisé dans la notice.

On parvient enfin au dernier espace où l’on doit éprouver le vertige ─ pascalien, cela va de soi ─ des deux infinis : évocation limitée à quelques coussins posés au pied d’un écran, tandis que sur le mur, est rappelée la définition de la valeur de Planck ─ dont je vous ferai grâce, vu que vous pouvez la trouver dans Wikipédia. Ẻvidemment, en gros caractères sur un mur blanc, c’est beaucoup plus fort.

Zéro en maths pour la Fondation Cartier, donc, mais une bonne note pour le sens commercial puisque, pour deux adultes accompagnés d’un enfant, cette petite plaisanterie coûte 19,50 euros. Les auteurs de cette mascarade prétendaient conjuguer mathématiques et création artistique. Ils ont prouvé que la transdisciplinarité, unanimement célébrée au nom du principe de décloisonnement, est souvent promise à l’échec, sauf miracle ou coup de génie. Ni l’un ni l’autre ne sont au rendez vous à la Fondation Cartier.[/access]

La vérité du faussaire

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Schématiquement, certains critiques, et pas des moindres, opposent deux Perec. D’abord, le joueur de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentiel) qui, avec Raymond Queneau, Jacques Roubaud et quelques autres, poussa l’expérience formaliste jusqu’aux limites de l’abscons pour produire des œuvres telles que La Disparition, un lipogramme en e et Les Revenentes, roman monovocal dont, au contraire, la seule voyelle est le e. Puis le Perec auteur de romans plus ou moins autobiographiques comme Les Choses, Un homme qui dort, Je me souviens, W ou le souvenir d’enfance, ou encore son recueil de rêves La Boutique obscure. Qu’il me soit permis de relativiser cette dichotomie séduisante au premier abord car, chez le minutieux artiste de la plume Perec, le fond déteint constamment sur la forme, et vice-versa. A vrai dire, toutes les correspondances, intertextualités entre les pièces du maillot perecquien, ne font pas seulement le bonheur des profs de lettres mais tissent une véritable unité artistique reconnaissable derrière les faux-semblants des jeux d’écriture.

Après sa mort prématurée, Gallimard avait opportunément édité le dernier roman de Perec resté inachevé, 53 jours, dont le titre est un hommage au temps que mit Stendhal à dicter La Chartreuse de Parme. Les inconditionnels y reconnaissent quelques marottes de l’auteur de La vie mode d’emploi : la Tunisie, où il vécut, l’amour du roman noir[1. Perec fut le co-scénariste du chef-d’oeuvre d’Alain Corneau, Série Noire, adapté de Jim Thompson.], l’obsession de la création et le thème de l’imposture.

« Tout l’art du faussaire consiste à prétendre »

C’est ce dernier ressort romanesque et psychologique que l’on retrouve avec bonheur dans le premier roman inédit de Perec qui vient d’être publié plus de cinquante ans après sa rédaction en 1959. Dès les premières pages du Condottière, le lecteur de Perec reconnaît la genèse d’une œuvre, chaque signe étant l’étape d’un jeu de pistes typiquement perecquien. Son héros, le faussaire de tableaux Gaspard Winckler poursuivra Perec jusqu’au bout : sous différentes formes, ses homonymes hanteront La vie mode d’emploi ainsi que W ou le souvenir d’enfance. Dans Le Condottière, le personnage de Winckler apparaît en congé avec lui-même, abandonné par ses parents exilés avec lesquels il n’a jamais vraiment vécu. Ses amitiés professionnelles, il compte les enfouir comme il a enterré le trésor reconstitué de Split, un de ses hauts faits de faussaire. C’est par un mélange de dépit et de lassitude pour cette vie trop confortable (« Vermeer ou Pisanello pouvaient revivre sous sa main, ou l’artisan grec, l’orfèvre romain, le chaudronnier celte , le bijoutier kirghize. Et puis après ? ») qu’il tue soudainement son commanditaire Madera, sans comprendre la raison précise de son geste.

Mais ce premier roman est surtout celui d’un défi face à l’art. Winckler se livre avant tout à la construction patiente et acharnée d’un tableau d’Antonello de Messine, élève italien de Van Eyck dont on peut admirer les œuvres à travers l’Europe, comme son somptueux Condottière au Louvre. Pendant plus d’un an, il s’escrime à retracer les yeux perçants de l’homme au portrait, son air placide et dominateur, essayant tant bien que mal de reprendre des éléments d’autres œuvres de Messine pour que le marché de l’art n’y voie que du feu. Il s’égare dans les méandres de la peinture et prend conscience que son entreprise artistique est d’abord une quête de lui-même. Dans son monologue intérieur à la deuxième personne, Winckler – tour à tour protagoniste et narrateur du roman – s’approche du personnage d’Un homme qui dort, impassible étudiant qui se retire d’un monde « qui ne lui parle plus ».

A travers les tourments existentiels de Gaspard Winckler, Perec dépeint les faussaires que nous sommes tous. Il nous rappelle que nous ne faisons que ramasser les tessons morcelés de nous-mêmes pour ébaucher notre maigre portrait. Mais après tout, falsifier son identité ou s’efforcer de la construire, n’est-ce pas synonyme ?

Georges Perec, Le Condottière (Seuil), 2012.

Naipaul est-il réac ?

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Il existe plusieurs manières d’abattre un chat pour le manger. La plus sûre, pratiquée au Ghana, consiste à enfermer le chat dans un sac et à le taper avec un bâton jusqu’à la mort. La noyade dans un récipient où on attire le chat à l’aide d’une sardine présente un avantage indéniable, une bête boursouflée étant, c’est bien connu, plus facile à dépiauter. Quant aux Ivoiriens, leur méthode préférée consiste à plonger directement le sac contenant le chat vivant dans une marmite d’eau bouillante.

« La pensée de cette cruauté culinaire quotidienne fait paraître dérisoire toutes les autres considérations sur la Côte d’Ivoire. » Ainsi s’exprime V.S. Naipaul dans son dernier essai Le Masque de l’Afrique. Cette remarque est pour le moins troublante de la part du lauréat 2001 du prix Nobel de littérature, qui ambitionne dans ce livre d’examiner ce qui reste de la religion traditionnelle en Afrique. En renouant avec ses pérégrinations des années 1960 et 1970, Naipaul surprend son lecteur par un sentiment omniprésent de répugnance à l’égard d’une Afrique dite « moderne ».[access capability= »lire_inedits »]

Et aussi dérisoire que cela puisse paraître, le traitement que les Africains réservent aux animaux pèse de tout son poids pour Naipaul dans sa vision désenchantée, pour ne pas dire catastrophiste, du Continent noir. Elle n’a d’ailleurs pas eu l’heur de plaire au Sunday Times, qui a accusé violemment Naipaul d’avoir un point de vue réactionnaire.

C’est que Naipaul, contrairement à nombre de ses confrères, ne cherche pas – ou plus – à séduire. À la complaisance, il préfère l’honnêteté ou le doute. « J’avais l’impression d’être dans un endroit où une calamité s’était produite », note-il à propos de Kampala, en Ouganda. Il y avait séjourné en 1966, la population du pays ne dépassait pas 5 millions d’habitants. Quarante ans plus tard, en dépit de la guerre civile et du sida, le pays en compte environ 30 millions. Mais les routes sont devenues quasiment impraticables et les collines verdoyantes ont disparu derrière les « bâtisses chrétiennes des born again » ou des tonnes d’ordures.

Pour Naipaul, la supériorité technologique des Européens a eu et continue d’avoir une influence désastreuse sur la mentalité africaine, notamment sur le plan spirituel, la tentation d’épouser une grande religion « mondiale » étant forte car vivre uniquement dans la religion traditionnelle, dans un monde gouverné par la sorcellerie, c’est « vivre sur les nerfs, être constamment sur ses gardes ». Naipaul montre des Africains qui, même convertis au christianisme ou à l’islam, même parmi les plus émancipés et éduqués, ne peuvent renoncer à « ça », c’est-à-dire à cette religion africaine traditionnelle qui n’a pas de doctrine mais seulement des pratiques. Un universitaire gabonais résume la situation de manière plutôt poétique : « Les nouvelles religions, l’islam et le christianisme, sont juste à la surface. À l’intérieur de nous, il y a la forêt. »

Dans le même temps, Naipaul démontre à quel point le christianisme, l’islam ou l’évangélisme, avec ses « églises rock’n’roll » ont peur des religions traditionnelles africaines. Image à l’appui : cette surréaliste purification des sanctuaires naturels dans le district de Mukono, en Ouganda, que l’Église catholique locale n’a pas hésité à réclamer pour débarrasser les lieux de ses anciens esprits !
Le combat pour l’âme africaine est en cours. Et V.S. Naipaul, dans Le Masque de l’Afrique, le saisit dans toute sa complexité, sans avoir peur de déplaire.[/access]

Jaurès à l’encan

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« Le Parti Socialiste est un parti de révolution. Il ne se propose pas seulement d’atténuer, de réformer les abus de la société actuelle, il veut réformer en son fond cette société même, transformer toute la propriété capitaliste en propriété sociale gérée. » Non, ce n’est pas un extrait des soixante propositions du candidat François Hollande, il ne faut pas rêver non plus. Ces quelques lignes sont le début d’un manuscrit inédit de Jean Jaurès, celui de la motion du Tarn qui fut adoptée lors du congrès de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) de 1908 et qui a permis l’unification des différents mouvements socialistes de l’époque autour d’un projet commun.

Ce texte, d’un intérêt patrimonial évident, va être mis aux enchères lors d’une vente à Montastruc-la-Conseillère, en Haute-Garonne, le 25 mars prochain par les descendants du député de Carmaux pour un prix de départ allant de 150 000 à 200 000 euros. Jaurès, objet de spéculation de la part de sa propre famille, il n’y a pas d’erreur, nous sommes bien en France, en 2012. Patrick Le Hyaric, député européen et directeur de l’Humanité, a adressé une lettre au ministre de la Culture pour demander à l’Etat d’exercer son droit de préemption afin que ce document fondateur rejoigne les collections publiques. Quand on sait comment Nicolas Sarkozy n’a jamais hésité à évoquer la mémoire de Jaurès lors de sa campagne de 2007, on peut espérer un beau geste de sa part en cette fin de quinquennat.

Même moi, qui ai toujours été un partisan acharné de Jules Guesde, je lui en serai reconnaissant. C’est dire.

« La gauche sans le peuple ne saurait être la gauche »

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Laurent Bouvet est politologue. Il vient de publier Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012

Votre dernier ouvrage, Le sens du peuple, a pour objet de montrer comment le peuple est devenu un « problème » pour la gauche française. N’y a-t-il pas là un paradoxe. En ayant perdu le peuple de vue, la gauche n’a-t-elle pas perdu aussi sa raison d’être ?

Il y a un courant de pensée à gauche qui refuse l’existence même du peuple comme sujet politique, et plus largement dans les partis de gauche une présence importante de militants et d’élus convaincus par cette thèse. C’est, grossièrement, en France, le cas de ce que l’on a appelé la deuxième gauche. Cet ensemble né du tournant des années 1960-70 dans le PSU et le syndicalisme notamment qui a intégré en grande partie le PS à partir de 1974 et dont la grande figure politique a été Michel Rocard.

Tout comme Pierre Rosanvallon, cette deuxième gauche souhaiterait donc que le peuple demeure « introuvable » sous peine de devenir dangereux ?

En effet, le meilleur théoricien – et en partie acteur – de cette gauche-là est incontestablement Pierre Rosanvallon. Son « peuple introuvable » est d’abord un constat qu’il fait comme historien : où est le peuple en politique ? Comment peut-on en observer et en comprendre les figures et les représentations ? Est-ce qu’il ne se limite pas à des fictions ? Etc. Mais c’est aussi une prescription à laquelle il aboutit : non seulement le peuple n’existe pas mais il ne doit pas exister. Toute forme de prise au sérieux du peuple en politique représente un danger pour la démocratie.
Cette perspective qui s’inscrit dans un monde post-totalitaire, marqué par les expériences tragiques de manipulation et d’instrumentalisation du peuple – dans sa réduction à la race et à la classe à travers les totalitarismes nazi et communiste – a une vertu heuristique mais constitue aussi un angle mort politiquement.
Sa vertu tient à ce qu’elle confirme que la démocratie et le populisme – ces usages dangereux du peuple – sont les deux faces d’une même médaille. Et que la politique moderne, celle de l’âge de la démocratie de masse, se tient sans cesse sur le fil entre injonction populaire et tentation populiste. Le peuple est toujours déjà présent, comme source de légitimité démocratique mais en même temps comme danger mortel pour la démocratie. Les Grecs avec leur demos avaient d’ailleurs, il y a 25 siècles, déjà parfaitement perçu cette dualité !
Malheureusement, cette conception, celle de la deuxième gauche, donc, dans le cadre politique français, a aussi eu un défaut. Pour le dire d’un mot, elle passe à côté du rôle essentiel du peuple « tout entier », aussi bien démocratique que social et national, dans la politique moderne.

Ah oui, les fameux « trois peuples » – démocratique, social et national – que vous décrivez et liez dans votre livre…

…et dont il convient de n’oublier aucun. Hélas, certains penseurs et responsables ont oublié que la France n’était pas qu’une société d’individus, de groupes plus ou moins constitués selon leurs intérêts ou leurs identités particulières mais aussi, et sans doute avant tout, un peuple avec son histoire, sa lecture propre même si grandement conflictuelle, de l’évolution du monde, son droit politique spécifique (exceptionnel peut-on dire) dont la République résume le sens, etc.
Ceci a contribué à accroître les effets de la transformation libérale de la société française au cours de ces 30-40 dernières années, qu’il s’agisse de l’économie de marché et de ses effets, ou de la réduction de l’émancipation à une affaire juridique concernant d’abord et avant tout l’individu. Le sens du collectif, du commun, du vivre ensemble se sont dilués. Et une partie de la gauche, sous l’impulsion et la conduite de la deuxième gauche, a évolué dans cette direction, au prix d’oublis et de contresens historiques, notamment sur la construction européenne, qui s’avèrent aujourd’hui tragiques.

Vous pointez du doigt la tentation multiculturaliste, et cette attitude qui a consisté, pour une gauche déconnectée des classes populaires, à fabriquer un « peuple de substitution » par agrégation de diverses minorités. De quoi s’agit-il ?

Cette tentation s’inscrit, en partie, dans l’évolution décrite précédemment. Elle est le résultat de la réponse apportée par une partie de la gauche française (mais pas seulement) au grand tournant identitaire qui a frappé les sociétés occidentales dans les années 1960-70 également. Lorsque des aspirations individualistes, post-matérialistes ou post-industrielles ont peu à peu remplacé les grands combats idéologiques des XIXe et XXe siècles et les luttes politiques et sociales qui en découlaient. Ainsi, par exemple, ce que l’on a appelé un temps les « nouveaux mouvements sociaux » (de libération, d’émancipation ou de reconnaissance identitaire) des années 1960-70 ont-ils parfaitement illustré ces nouvelles aspirations : noirs américains, féministes, homosexuels, immigrés, régionalistes, fondamentalistes religieux…
Les revendications qui ont émergé et sont encore, pour une part, actives, ont trouvé naturellement leur place et leur justification dans des sociétés qui étaient largement bloquées et discriminatoires à l’égard de ce que l’on a appelé alors les « minorités ».

Je ne comprends pas où est le problème ? Ces catégories (immigrés, jeunes, femmes…) ne vous semblent-elles pas légitimes lorsqu’elles revendiquent leur droit à l’égalité ?

Si : il y a, bien évidemment, une totale légitimité de ces revendications. Qu’il s’agisse de celle des femmes à l’égalité de droits avec les hommes, de la dépénalisation puis de l’égalité de droits pour les homosexuels ou encore de la lutte contre toutes les formes de discrimination à raison de l’origine ethno-raciale notamment. Et la gauche, porteuse historiquement, de la défense du principe d’égalité, ne saurait laisser de côté ces revendications. Pas plus qu’elle ne saurait ignorer le « fait du multiculturalisme » qui est au cœur des grandes sociétés ouvertes, occidentales notamment, aujourd’hui.
Simplement, il y a une différence considérable entre l’acceptation d’un fait social ou la poursuite d’un idéal de lutte aux côtés des plus faibles dans la société, et la conversion à une forme de multiculturalisme normatif devenu peu à peu l’alpha et l’oméga des propositions politiques de la gauche. Comme si celle-ci, contrainte par une « grande transformation » (à rebours), libérale, des décennies récentes, avait abandonné son rôle historique d’émancipation collective et toute perspective populaire ; au profit précisément d’un « peuple de substitution », de « damnés de la terre » de remplacement que seraient désormais les membres des minorités identitaires et culturelles. Comme si l’adieu à la classe ouvrière, pour le meilleur et pour le pire, avait conduit à l’abandon de toute conception d’ensemble de ce que peut-être le peuple pour ne favoriser que des parties très spécifiques de celui-ci et au final participer à l’individualisation généralisée de nos sociétés.

Une sorte de « tronçonnage » du peuple en catégories dont les revendications, nécessairement particularistes, favoriseraient l’individualisme, en somme ?

Oui, et même pis. C’est comme si cette évolution d’un peuple à l’autre avait conduit à une forme de rejet voire de mépris pour les composantes du « peuple de gauche » (même si je n’aime pas beaucoup cette expression) traditionnel. Ce que certains auteurs, je pense notamment à Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, ou encore à Christophe Guilluy, ont nommé et décrit comme de la « prolophobie ». Au-delà de la profondeur de ce mouvement d’ensemble des sociétés contemporaines, perceptibles dans l’ensemble des politiques publiques : économique et sociale bien sûr mais encore scolaire, culturelle, « de la ville »… on peut en observer l’émergence dans les représentations médiatiques et artistiques. Ainsi, au cinéma, est-on passé de la figure mythifiée de l’ouvrier incarnée par Jean Gabin par exemple, dans « La Bête humaine » au temps du Front populaire, à celle, dégradée et abjecte (raciste, sexiste, homophobe… le « beauf » dans toute sa splendeur), du « Dupont-Lajoie » d’Yves Boisset, incarnée par Jean Carmet. Ce parcours de Gabin à Carmet si j’ose dire, est exactement ce qui est en jeu dans l’histoire de la gauche, française ici, tout au long du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui.

Cette « prolophobie » que vous pointez du doigt est-elle vraiment l’apanage de la gauche ?

Disons que l’impuissance politique face aux bouleversements de l’économie mondiale ayant en quelque sorte conduit à une réduction générale de l’ambition de la gauche : incapable de proposer à tous de poursuivre le mouvement d’émancipation, elle ne l’aurait plus proposé qu’à quelques-uns, choisis en fonction de leur statut particulier dans la société, et en le faisant désormais d’abord passer par une extension du droit individuel, de la reconnaissance de ce que chacun est pour lui-même plutôt que de ce qu’il voudrait être avec les autres.
Le statut de l’égalité, et les conséquences sociales de celle-ci, ne pouvaient qu’être fortement ébranlés. Car outre qu’une partie des nouveaux droits ainsi revendiqués et accordés ne peuvent être que dérogatoires, le sens commun lui-même s’affadit. La compréhension commune de ce qu’est une société, sans même parler d’un peuple désormais, se dissout. Dans ces conditions, la fameuse société de marché n’a aucun mal à s’imposer avec son cortège d’inégalités et de spectaculaire.
Or, pour le dire d’un mot, la gauche sans le peuple ne saurait être la gauche. Elle perd son sens même, son âme… et aussi, accessoirement, les élections et le combat pour l’hégémonie cher à Gramsci.