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Hollande et Sarkozy redécouvrent la France du non

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Il y a encore un an, le seul mot de protectionnisme faisait se dresser sur ses ergots le moindre lieutenant du cercle de la raison cher à Alain Minc. Si les socialistes, sous la pression de Benoît Hamon, n’excluaient désormais plus de se préoccuper du dumping monétaire, écologique et social, ils étiquetaient leurs propositions du nom de juste-échange. Todd leur avait justement fait remarquer, invité à leurs journées parlementaires, que si on avait peur du mot, on avait peur de la chose. Quant à l’UMP de Jean-François Copé, elle renvoyait dans les corners extrémistes de droite et de gauche toute personne exprimant ce genre de velléité.

Mais parfois, dans les campagnes électorales, on finit quand même par causer des thèmes qui intéressent ceux qui votent. Et le protectionnisme, voire le souverainisme, sont des thèmes porteurs. Tout le monde se souvient de l’existence de cette fameuse France du non. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal avaient déjà tenté de lui parler gentiment il y a cinq ans mais cela demeurait timide. Cette fois-ci, la crise est passée par là et on fait du rentre-dedans à cette France, qualifiée de xénophobe en 2005 dans les colonnes de Libé et du Figaro réunies. Non seulement, on lui parle de frontières, de démondialisation, et de souveraineté nationale mais on va plus loin encore : on lui propose des têtes d’affiche !

A ma gauche, François Hollande. Il a réussi le tour de force de rallier le sémillant Arnaud Montebourg à son panache entre les deux tours de la primaire socialiste, l’a ensuite envoyé dans les usines menacées de délocalisation et l’a nommé cette semaine représentant spécial. Pierre Moscovici s’occupera de l’intendance et sera sans doute prié de se montrer un peu moins ou -au minimum- ne pas en appeler à Jacques Delors toutes les dix minutes. Hier, c’est Jean-Pierre Chevènement, figure historique du nonisme qui a apporté son soutien au candidat socialiste lors d’une conférence de presse à Solferino. Nul doute qu’il sera mis en valeur dans les prochaines semaines afin de séduire la France du non.

A ma droite, Nicolas Sarkozy. Lui, il ne pioche pas vraiment dans les personnalités politiques au sens strict : il n’en a pas en magasin, à part peut-être Jacques Myard ou Lionnel Luca, mais c’est pas très sexy. Alors il pioche chez les conseillers. Le duo Buisson-Peltier a ainsi fait son apparition dans la presse ces derniers jours. On lit le premier dans Le Monde, on voit l’autre sur les chaînes d’info. Tous les deux viennent de l’extrême droite, avec un passage par le sas villiériste pour le plus jeune[1. A noter que Guillaume Peltier n’est sans doute pas pour rien dans la mort politique de Philippe de Villiers, lui ayant conseillé de causer beaucoup moins protectionnisme et beaucoup plus de danger islamique. Le socle catho des sympathisants villiéristes a commencé à se disloquer à ce moment précis, désorienté par un discours anti-religieux obsessionnel.] mais surtout ils adooorent les sondages et ils savent que la notion de frontière cause au Peuple. Mais davantage que les conseillers opinion, c’est un conseiller très spécial qui a été mis à l’honneur à Villepinte. Henri Guaino a donc eu l’immense honneur d’être le dernier à parler avant le candidat. C’est un sacré signe envoyé à la France du non. Guaino a d’ailleurs rappelé ses états de services nonistes[2. Tout le monde aura ses intonations à la Malraux. Ce n’est pas nouveau. Je l’avais déjà noté en 1999, lors du congrès fondateur du RPF de Charles Pasqua et Philippe de Villiers.]. Cette promotion n’a pas eu l’heur de plaire à Copé, Juppé ou Raffarin, lequel a d’ailleurs fait remarquer sur twitter que le discours de Guaino avait subi des sarcasmes de la part de… Gérard Depardieu. De toute évidence, si Nicolas Sarkozy ne se succède pas à lui-même, son conseiller spécial devra faire autre chose que de la politique à l’UMP. Signe qu’il n’y sera pas le bienvenu : le Guaino-bashing a déjà débuté en coulisses.

Nous verrons donc des candidats oui-ouistes dire oui à la France du non, selon la formule de Peltier. Et afin de faire oublier qu’au lieu de lui dire oui, ils lui avaient longtemps dit merde -remember Lisbonne, ils se promèneront avec leurs cautions en chair et en os, tandis que Minc d’un côté et Attali de l’autre auront été enfermés à double-tour dans des placards. Reste que l’égalité du temps de parole dans les médias audiovisuels ne saurait tarder et que les Français auront l’occasion de découvrir qu’en plus de Mélenchon et Le Pen, il y aura quelques autres vrais candidats nonistes. Ceux-ci ne se promèneront pas avec des cautions oui-ouistes.

Allez savoir pourquoi…

Le Conseil constitutionnel et la femme de César

Alors que François Hollande, sans doute conseillé par un amateur de Georges Perec ou de Fernand Raynaud (« ici on vend de belles oranges pas chères »), se propose, avec une audace inouïe, de supprimer le terme « race » de la constitution, d’autres réformes, manifestement plus urgentes, semblent pour l’instant en sommeil, superbement ignorées par les différents candidats. Et à ce propos, on songe notamment à la réforme de la composition du Conseil constitutionnel, qui empêche celui-ci de jouer pleinement le rôle qui devrait être le sien tout en altérant significativement sa légitimité.

Le mode de désignation des membres du Conseil constitutionnel et sa composition remonte à la naissance de la Ve république. En vertu de l’article 56 de la constitution, le Conseil comprend neuf membres : trois, dont son Président, nommés par le Président de la République, trois par le président de l’Assemblée nationale, et trois par celui du Sénat. En outre, les anciens Présidents de la République en sont membres de droit.
En 1958, un tel mode de désignation pouvait paraître satisfaisant, au vu des fonctions relativement modestes du Conseil constitutionnel – lequel ne contrôlait les lois ordinaires qu’avant leur promulgation, et à condition d’être saisi par le Président de la république, les présidents des deux assemblées ou le Premier ministre… De là, une activité restreinte : entre 1959 et 1975, le Conseil ne sera amené à examiner, en tout et pour tout, que quatre lois ordinaires, et un traité. Ce qui, à l’époque, conduit d’ailleurs les spécialistes à douter de sa nature : le Conseil constitutionnel, estiment beaucoup d’entre eux, ne serait pas une authentique juridiction, comme la Cour suprême américaine ou le Tribunal constitutionnel allemand, mais un simple organe politique voué à la défense de l’exécutif et à la protection du régime. Dans ces conditions, la composition du Conseil semble s’accorder à sa nature : comment reprocher à une telle instance d’être exclusivement composée de personnalités désignées par des politiques en fonction d’affinités partisanes ? Pourquoi exiger de ses membres des diplômes de juriste, alors que l’on n’en demande ni aux parlementaires, ni aux ministres ? Et pourquoi s’étonner de voir siéger, au sein du Conseil, les anciens présidents de la République ?

Le problème, c’est que les attributions du Conseil constitutionnel vont évoluer de façon radicale à partir des années 1970. Depuis lors, en effet, le Conseil s’est arrogé, de façon spectaculaire, le rôle de garant et de gardien des droits fondamentaux. Il peut en effet, depuis une révision d’octobre 1974, être saisi par 60 députés ou 60 sénateurs, bref, par une minorité du parlement, ce qui va faire exploser son activité : en 2011, par exemple, il a été amené à contrôler la constitutionnalité de treize lois ordinaires avant promulgation, soit, en une seule année, trois fois plus qu’entre 1959 et 1975. Enfin, depuis la révision du 23 juillet 2008, il peut en outre être saisi par les justiciables, à travers le mécanisme de la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC), de lois déjà promulguées, lorsqu’il est soutenu que celles-ci portent « atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit ». Innovation majeure qui étend encore, et de façon considérable, le travail du Conseil constitutionnel : pas moins de 109 décisions QPC ont ainsi été rendues au cours de l’année 2011.

Au cours des trois dernières décennies, le Conseil constitutionnel est donc devenu une véritable juridiction, très fréquemment saisie, et présentée, non sans raisons, comme l’ultime rempart des libertés publiques. Or, ce Conseil, qui prétend former le cœur de l’État de droit, reste nommé comme à l’époque où on l’accusait d’être, suivant le mot cruel de François Mitterrand, le laquais et le porte coton de la présidence.
Un tel décalage ne saurait se prolonger indéfiniment : les fonctions et la place actuelle du Conseil constitutionnel exigent que l’on revoie en profondeur son mode de désignation – notamment, afin qu’il soit plus étoffé, qu’il ne soit plus composé que de juristes professionnels, et surtout, qu’il puisse être sérieusement dépolitisé.

De toute évidence, il faut d’abord que ses membres soient plus nombreux. Car à moins d’être des surhommes ou des super-héros travaillant 24 heures sur 24, les neuf membres du Conseil ne sauraient à eux seuls suffire à la tâche qui est désormais la leur – même avec l’aide de personnalités aussi actives que les membres de droit, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Halte aux cadences infernales ! On observera ce propos que les membres du Tribunal constitutionnel allemand, peu réputés pour leur dilettantisme, sont au nombre de seize. Et que tous les seize, sans exception, sont des juristes professionnels de haut niveau, onze d’entre eux étant professeurs de droit. Ce qui présente au moins un (gros) avantage : celui de permettre aux membres de ce Tribunal de faire eux-mêmes leur travail de juge, sans être obligés de déléguer en catimini les rapports à des petites mains extérieures, ou de s’en remettre avec soulagement à la diligence impérialiste de l’administration. De façon générale, l’auteur de cette tribune s’avoue plutôt favorable à la notion d’exception française : toutefois, il est tout de même un peu regrettable que notre Conseil soit la seule juridiction constitutionnelle au monde où l’on puisse siéger sans avoir jamais fait d’études de droit. Ce qui, vu la technicité des questions traitées, paraît aussi plausible que d’opérer un patient à cœur ouvert sans avoir fait médecine.

L’autre grande réforme, plus complexe mais tout aussi urgente, est celle qui conduirait à dépolitiser le Conseil constitutionnel. Il faut reconnaître à ce propos que l’accusation de partialité politique est le plus souvent injustifiée. D’ordinaire, les membres du Conseil manifestent une réelle indépendance à l’égard de leurs autorités de nomination, se conformant à ce qu’un commentateur malicieux appelait jadis leur « devoir d’ingratitude ». Le plus souvent, mais pas toujours, en particulier lorsque les enjeux politiques ou électoraux s’avèrent considérables – que ce soit pour juger les comptes de campagne d’un président élu, pour éviter à un chef de l’État de passer devant le tribunal correctionnel, pour examiner la conformité à la constitution d’un traité européen particulièrement décisif, ou encore, plus récemment, pour balayer d’un revers de main dédaigneuse l’argument selon lequel la publicité des parrainages porterait atteint au pluralisme des courants d’opinion. « On le croyait servile, il n’est qu’obéissant », ironisait François Mitterrand en 1978. Sur ce plan, du reste, l’opinion publique n’est pas dupe, et le regard qu’elle porte sur l’institution est généralement très critique.

Ceci dit, même si tel n’était pas le cas, il faudrait songer au moyen de dépolitiser visiblement le Conseil, dont la situation et le rôle sont désormais trop éminents, trop importants pour laisser place au doute. Il y va de sa crédibilité, mais au-delà, de celle de l’État de droit lui-même. Après avoir répudié sa femme pour des fautes dont il la savait innocente, Jules César expliqua à des proches, qui s’en étonnaient, que la femme de César ne doit même pas pouvoir être soupçonnée.

La preuve par Patrick Buisson que le Sarkozy nouveau est arrivé

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J’ai souvent moqué ici Patrick Buisson, 62 ans, spécialiste des études d’opinion, et conseiller de Nicolas Sarkozy, non pas pour son passé supposé de garnement droitiste -il faut bien que jeunesse se passe- mais pour son goût, coupable à mes yeux , des sondages quotidiens voire multiquotidiens.

Cela étant dit, il faut bien reconnaître que cet expert-là sait de quoi il parle, ce qui égaye une profession injustement si peu décriée.

Les explications qu’il donne à nos confrère-et-sœur Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider du Monde en date d’aujourd’hui sur les sondages du moment valent ce qu’elles valent. En revanche, ses considérations politiques sur les scies du moment ne manquent ni de profondeur ni de panache. Best of

La tranche d’impôt à 75% de François Hollande ? « La transgression des 75 % n’a rien pour l’instant d’un « coup décisif ». Ce n’est pas Hollande qui a élargi sa base vers la gauche radicale – il a perdu 2 points en une semaine – mais Jean-Luc Mélenchon qui est en progression. Le candidat de la gauche populiste sera toujours plus crédible qu’une pâle copie sociale-démocrate dans le registre de la lutte des classes qui réclame une certaine tonicité. »

La « droitisation » de Nicolas Sarkozy ? « Ce concept de « droitisation » est le plus sûr indice de la confusion mentale qui s’est emparée de certains esprits. Si la « droitisation » consiste à prendre en compte la souffrance sociale des Français les plus exposés et les plus vulnérables, c’est que les anciennes catégories politiques n’ont plus guère de sens… et que le PS est devenu – ce qui me paraît une évidence – l’expression des nouvelles classes dominantes. »

On gardera pour le meilleur pour la fin, à savoir l’appétence retrouvée du président sortant pour un certain protectionnisme : « Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire. Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. »

Vers un nouvel ordre amoral ?

« Il faut que les jeunes lisent des vrais livres » : au nom de cet excellent principe, le professeur de français de mon fils a mis au programme de sa classe (une gentille quatrième peuplée de jeunes gens âgés de 13 ans en moyenne) Le Parfum, de Patrick Süskind. Qu’il s’agisse d’un best-seller ne me dérange pas. Qu’une grande part de son succès soit imputable à la fascination plus que glauque qui s’en dégage est plus problématique, et pour tout dire choquant.

Oui, je suis choquée ! Et si vous voulez tout savoir, je suis choquée qu’on impose cette lecture à des enfants de 13 ans, mais je suis aussi un peu choquée d’être choquée : je repense à ma grand-mère qui n’avait pas le droit de jouer du Chopin au prétexte que ça pouvait mettre de mauvaises pensées dans la tête des jeunes filles.

Être choquée, réflexe réac, surtout pour une psy, me dira-t-on. Peut-être. La jeune fille romantique d’antan rêvassait à ce qu’elle voulait en jouant du piano, l’élève studieux du XXIe siècle sera contraint de lire sans aucun filtre aucun « l’histoire d’un meurtrier », héros d’un nouveau genre inventé par Süskind : celui qui a su vaincre l’angoisse, celui qui aura su calmer sa détresse en inventant l’aromathérapie, et tant pis pour les quelques vierges sacrifiées au bien-être d’un serial killer. L’auteur se garde bien de porter un quelconque jugement moral sur cette affaire ; quant au lecteur, il ne peut être que scotché par cette esthétique de l’effroi.

À titre d’exemple, ce livre se termine ainsi : « Un meurtre ou quelque crime ignoble, ils en avaient tous au moins déjà un sur la conscience, hommes et femmes. Mais manger un homme ? Jamais de leur vie ils n’auraient pensé être capables d’une chose aussi affreuse. Et ils s’étonnaient d’avoir tout de même fait ça aussi facilement et de ne pas éprouver, cette gêne mise à part, la moindre trace de mauvaise conscience. Au contraire ! Ils avaient bien l’estomac un peu lourd mais leurs cœurs étaient tout à fait légers. Dans leurs âmes ténébreuses, il y avait soudain une palpitation d’allégresse. Et sur leurs visages flottait une virginale et délicate lueur de bonheur. Sans doute était-ce pour cela qu’ils craignaient de lever les yeux et de se regarder en face. Mais lorsqu’ils s’y risquèrent ensuite, d’abord à la dérobée, puis tout à fait franchement, ils ne purent s’empêcher de sourire. Ils étaient extraordinairement fiers. Pour la première fois, ils avaient fait quelque chose par amour. »

Tuez, éventrez, mangez-vous les uns les autres et vous connaîtrez le bonheur, que dis-je, l’Amour ![access capability= »lire_inedits »]

Alors oui, nous sommes issus d’une longue lignée d’assassins. Oui, si les Dix commandements prescrivent « Tu ne tueras point », c’est que le désir de meurtre est bel et bien là. Oui, ainsi que l’a écrit Freud en 1905 dans Trois essais sur la théorie sexuelle, derrière le sourire angélique de votre cher bébé, se cache un pervers polymorphe. Tout cela est de notoriété publique.

L’ouvrage est ancien, la psychanalyse dépassée, on ne lit plus les livres jusqu’au bout − et parfois à tort. À ceux qui auraient fermé les Trois essais avant la fin, je rappellerai donc que le refoulement de toutes les perversions (ces choses horribles qui hantent le chérubin) devrait permettre à notre petit ange de devenir un adulte responsable, c’est-à-dire un névrosé de base comme vous et moi: celui qui lit ses revues porno en cachette, les cache sous son matelas, efface les historiques de ses recherches Internet, bref celui qui sait que ce qu’il fait n’est pas très bien et qu’il y a quand même des limites à ne pas franchir, ne serait-ce que pour maintenir l’humanité encore un peu en vie.

Mais le refoulement, ça ne tombe pas du ciel ! Pas si simple de refouler et puis c’est pas marrant et puis ça se décrète pas non plus. Refoule pas qui veut, encore faut-il y être un peu aidé… « Non mon chéri, ce soir tu ne dors pas avec maman… laisse un peu de place à papa. » Comme se plaisent à le rappeler les éducateurs en tous genres, l’école est, après la famille, le premier lieu de « socialisation » de l’enfant. Et qui dit « socialisation » dit contraintes : « Dis bonjour à la dame, n’insulte pas tes professeurs, fais tes devoirs, reste assis, lève-toi », etc. Pas toujours facile, mais c’est là le prix à payer pour plus tard, dans longtemps, avoir un bon métier, se marier, faire beaucoup d’enfants et vivre heureux.

Le chômage, les divorces, le clonage, l’homoparentalité, la crise mondiale et tout le reste mettent un peu à mal ces lendemains qui chantent. Et nos petits pervers polymorphes qui luttent plus ou moins désespérément pour réprimer leurs pulsions se retrouvent bien embarrassés. À quoi bon réprimer mes pulsions, docteur, si je n’ai rien à y gagner ?

Pendant des siècles, les contes de Perrault et assimilés les aidaient à sublimer leurs instincts. Il était une fois, dans un pays lointain, il y a fort longtemps… Untel a voulu manger ses enfants, a tué ses parents, abandonné ses frères et sœurs dans la forêt ou tenté d’épouser sa fille. Heureusement, une gentille fée veillait au grain. Mais bon, pour le pré-ado du XXIe siècle, « ça le fait plus trop ! ». Alors sublimer, certes, mais comment ?

À cela, pas de réponse, chacun sa croix, comme dirait l’autre ! Le parent averti songera à bien verrouiller le contrôle parental sur l’ordinateur familial et à fliquer régulièrement et en douce le portable du gamin !
Et si d’aventure une image quelque peu obscène parvient à se glisser entre deux visites sur Facebook et MSN, le pré-ado pressentant qu’il y a quelque chose qui risquerait de l’intéresser aura le choix de déjouer ou pas les contrôles que le parent responsable aura laborieusement installés. La transgression est le propre de l’homme. Débrouillez-vous avec ça !

Là où les choses se corsent inutilement, c’est quand la transgression se trouve, comme qui dirait, dictée et prescrite par en haut, en l’occurrence le professeur de français. Il faut faire lire les jeunes. Tous les jeunes, tous les livres ! Au feu les tabous, peu importe l’ivresse s’il y a un flacon !

Fort heureusement, nos jeunes ne lisent pas les livres prescrits par leurs professeurs. C’est peut-être regrettable pour Balzac et Montaigne, mais ils ont toute une vie pour se rattraper. C’est en revanche très heureux quand l’ouvrage qu’on leur impose n’exhale que des odeurs d’angoisse, de sexe et de meurtre.

Amis pédagogues, encore un petit effort, il n’est pas si facile de fabriquer en masse des serial-killers.[/access]

Sondage Sarkozy devant Hollande : c’est grâce à moi !

C’est décidé, je vote Sarkozy. Je ne vois pas pourquoi j’irai risquer ma réputation avec des gens qui ne sont même pas tous communistes comme au Front de Gauche. C’est vrai quoi, les idées, c’est important mais les gens qui les défendent aussi. Moi, quand c’est un président sortant, donc un gars qui connaît bien son boulot et qui annonce que la chasse aux super-riches est ouverte, que la déchéance de la nationalité, ce ne sera pas seulement pour les bandits étrangers mais aussi pour les exilés fiscaux, déclarés traitres à la patrie s’ils ne remboursent pas la différence, je ne vois pas pourquoi j’irai faire confiance à un populiste qui n’a fait qu’un bref passage, en guise d’expérience gouvernementale, comme ministre de l’enseignement professionnel.

Et puis on m’aurait prévenu que Jacques Généreux et autres rédacteurs du programme FDG L’Humain d’abord avaient littéralement volé leurs idées chez Sarkozy, comme cette impérieuse nécessité de renégocier les traités européens ou de financer des centaines de milliers d’emplois grâce aux fonds publics, j’aurais pris bien plus tôt ma carte à l’UMP. Sérieusement, j’ai l’air de quoi, là ? D’un rallié de dernière minute, et je déteste ça.

Enfin, je ne dois pas être le seul à avoir ressenti cela et pris cette décision puisque, nouvelle ô combien consolante, un sondage donne enfin Nicolas-le-Rouge devant l’européiste libéral Hollande au premier tour. Ouf !

Sarko sur les traces de Mao

Ceux qui triomphaient, dimanche 11 mars à Villepinte, étaient les paladins de la Droite populaire : on avait donné quartier libre à Thierry Mariani et Eric Ciotti pour aller gloser sur les chaînes d’infos après la performance de Nicolas Sarkozy devant le peuple UMP. Foin de circonvolutions : on entendit même Guillaume Peltier, l’étoile montante de la garde rapprochée du candidat sortant, affirmer que ce dernier d’adressait à la France du « non » au référendum constitutionnel de 2005. Peltier se payait le luxe de rappeler qu’il fut, à l’époque à la pointe du combat contre l’adoption de ce traité aux côtés de Philippe de Villiers.

On tire ainsi le rideau sur la séquence « Sarko l’européen », sauveteur de l’euro et complice d’Angela Merkel dans la mise au pli d’austérité d’une UE saisie par la débauche dépensière, pour ouvrir celle du candidat des Français de France, pourfendeur des élites sans patrie ni frontières. Le casting people était raccord : exit Johnny l’expatrié fiscal, salut Enrico le rapatrié iconique. Gérard Depardieu avait amené sa masse corporelle pour que le bon peuple de Villepinte sente qu’un Obélix était derrière le petit président qui n’a pas peur des grands.
Pour ceux qui s’interrogeaient encore sur la stratégie d’un Nicolas Sarkozy plombé par son impopularité et les failles de son bilan, le temps des questions est terminé. Ce sera l’approche maoïste du combat politique, « Révo cul dans la France pop » pour parodier la critique situationniste de la geste du Grand Timonier.

Descendu des sommets du pouvoir pour entrer dans l’arène électorale, Sarkozy commence par purger le passé : le Fouquet’s ? Le yacht de Bolloré ? C’est la faute de l’ancienne impératrice[1. Les agissements incivils de P’tit Louis Sarkozy importunant une policière de faction devant l’Elysée peuvent être interprétés comme une révolte adolescente d’un fils malheureux de voir son père charger sa mère de tous ses péchés.] qui a « fait exploser » sa famille le jour même du couronnement. Quoi de plus normal que d’aller rejoindre des copains au bistrot quand la maison est vide ? Qui reprocherait au mari délaissé d’aller se faire consoler quelques jours sur l’embarcation d’un ami compatissant ? C’est peut-être du storytelling mais cela semble efficace, car la dépolitisation des symboles les prive de leur charge négative.

Maintenant la voix est libre pour construire un candidat de combat du peuple contre les élites. C’est « feu sur le quartier général ! » ou plutôt sur tous les quartiers généraux qui font écran entre le guide et les masses : les « corps intermédiaires » syndicats, juges, enseignants, journalistes dont l’immobilisme, l’arrogance et la crispation sur leurs privilèges sont à la source des maux de la nation. Ce sont elles, les classes dominantes qui imposent leur loi à une « majorité silencieuse » dont le bon sens est tourné en dérision par les prétendus experts de la pensée complexe et les arbitres des élégances éthiques. Le besoin d’entre soi, de frontières, de réassurance sur les valeurs fondamentales de la République et la Nation est laissé en déshérence par les européistes et les élites mondialisées ? Je prends ! Je vais pourfendre les technocrates bruxellois qui laissent l’Europe devenir une passoire pour tous les miséreux de la planète.

Inversement, les déserteurs de l’impôt se verront menacés d’expulsion de la communauté nationale s’ils ne crachent pas au bassinet fiscal. En bon maoïste, Nicolas Sarkozy n’ignore pas qu’il existe des contradictions au sein du peuple, et qu’il faut les utiliser à son profit. Pourquoi les professeurs des écoles seraient astreints à vingt-six heures de présence hebdomadaire dans leurs établissements, alors que leurs collègues des lycées et collèges ne sont là que dix-huit, voire quinze heures ? Pourquoi les victimes n’auraient-elles pas leur mot à dire sur le parcours pénitentiaire de ceux qui leur ont causé du tort ? Pourquoi les salariés d’une PME désireux de conclure un « accord de compétitivité » (entendez baisse de salaire et/ou augmentation du temps de travail) avec leur patron pour sauver leur entreprise s’en verraient-ils empêchés par une bureaucratie syndicale gardienne des privilèges des nantis de l’emploi ? En s’appropriant ce questionnement, et en fournissant les réponses que le bon sens populaire est prêt à approuver, Nicolas Sarkozy devient un candidat d’opposition, renvoyant sur ses adversaires la responsabilité des échecs de son quinquennat.

L’homme fort de sa campagne, Patrick Buisson, dans un entretien au Monde, résume admirablement ce tournant stratégique : « Le projet que porte Nicolas Sarkozy s’adresse à tout l’électorat populaire. Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire. Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. Frontières spatiales et sécuritaires : ils habitent les beaux quartiers. Frontières scolaires : leurs enfants fréquentent les meilleurs établissements. Frontières sociales : leur position les met à l’abri de tous les désordres de la mondialisation et en situation d’en recueillir tous les bénéfices ».

C’est en allant marauder dans les champs de Jean-Luc Mélenchon – seule la référence à la « déferlante migratoire » distingue ce discours de celui du Front de gauche – que l’on espère semer la confusion dans les rangs de l’adversaire. Ou, comme dirait Mao « encercler les villes à partir des campagnes ».

Gloire au Jeu des mille euros !

Si les épitaphes étaient encore à la mode, j’informerais volontiers les visiteurs de ma sépulture que, sous cette pierre tombale, gît un lauréat du « Jeu des mille euros ». De cela, je suis beaucoup plus fier que des peaux d’ânes que l’Université eut la bonté de m’accorder ou de la distinction dont la République me fit l’honneur pour ma contribution à la qualité et au renom de la presse française. Oui, un soir du début du XXIe siècle, à Annecy, préfecture de la Haute-Savoie, avec un partenaire attribué par le hasard des sélections préalables, je dus à Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1722-1794) la satisfaction de me voir attribuer les 500 euros du banco sous les acclamations de la foule. Louis Bozon était alors aux manettes et posa la question rituelle sur notre désir de remettre ce gain en jeu pour atteindre le nirvana du super-banco. Mon coéquipier étant du genre prudent (ou Auvergnat), nous nous en tînmes là, à la grande déception du public – « Super ! Super ! ». La question banco, envoyée par un auditeur ou une auditrice d’une lointaine province, était : « Comment s’appelait l’avocat de Louis XVI ? »[1. Malesherbes, qui avait été ministre de Louis XVI en même temps que son ami Turgot, écrivit au président de la Convention après que les deux premiers avocats pressentis s’étaient défilés : « J’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans un temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde : je lui dois le même service lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. »]. Par la suite, je ne manquai pas un passage du Jeu des mille euros dans les communes voisines de mon lieu de résidence. Et je constatai, à chaque fois, le succès populaire de ce jeu qui remplit les salles des fêtes des villes et des campagnes.

Bien entendu, le rendez-vous quotidien de 12h45 sur France-Inter ne saurait être manqué, car il permet de faire le compte virtuel de tout ce que vous auriez gagné si vous aviez été à la place des candidats du jour. La culture générale est-elle élitiste et discriminante ? Le savoir qui permet de faire bonne figure au « Jeu des mille euros » semble partagé par une partie non négligeable de la population, si l’on en juge par les brefs CV présentés à l’antenne par les candidats retenus.[access capability= »lire_inedits »] On y trouve, certes, un fort contingent d’enseignants à la retraite, mais il donne leur chance, également, à des hommes et des femmes ayant acquis, au fil du temps et de leur curiosité intellectuelle, un bagage de connaissances éclectiques.

J’entends déjà l’objection : « Combien de gens « issus de la diversité » » parviennent-ils à tirer leur épingle de ce jeu ? ». Réponse : « Pas beaucoup, en effet…et alors ? » Faudrait-il le supprimer, comme l’épreuve écrite de culture générale à Sciences Po, pour ne pas faire de peine à Mohamed, Aïcha ou Fatoumata ? Je demande alors qu’on supprime la première division du championnat de France de football, à laquelle je n’ai jamais pu accéder, malgré de méritoires efforts, jadis, au sein de l’équipe Minimes 3 de l’Olympique lyonnais (il n’y avait pas plus bas).

Créé par Henri Kubnik, le « Jeu des mille euros » est né en même temps que la Ve République, très précisément le 19 avril 1958. Il s’appelait alors « Cent mille francs par jour ». Il s’agissait d’anciens francs, unité de compte encore utilisée de nos jours par les maquignons et les bouilleurs de cru. Les tables d’équivalence en termes de pouvoir d’achat établies par l’Insee nous apprennent que 100 000 francs de 1958 représentent 1622 euros d’aujourd’hui. La dévaluation continue des gains espérés par les concurrents n’a pas empêché ce jeu de connaître un succès populaire qui ne s’est pas démenti pendant plus d’un demi-siècle, un record absolu en matière de divertissement audiovisuel. Pour la radio publique, l’objectif était alors d’installer sur l’antenne un jeu capable de concurrencer « Quitte ou double », le quizz quotidien de Radio-Luxembourg, animé par l’inoubliable Zappy Max, qui porte allègrement aujourd’hui ses 90 ans. Le principe de « Quitte ou double » était de jouer sur l’appât du gain pour inciter le candidat, un cador dans une discipline littéraire ou scientifique, à affronter des questions de plus en plus pointues, tenant en haleine un auditoire qui pourtant ne pouvait s’identifier au candidat que lors des premières questions − les « fastoches ». « Quitte ou double » rendit l’âme, sur RMC, en 1981. Peut-être était-ce un jeu de droite…

Au contraire, le « Jeu des mille euros » ne favorise pas les « crétins savants », mais tous les gens comme vous et moi qui disposent d’une honnête culture générale, couvrant une large gamme de sujets, pas forcément ceux qui révèlent que vous fûtes à l’école ou au lycée ce qu’on appelait autrefois un « polar ». Il distingue ceux qui ont l’œil et l’oreille aux aguets, un peu de mémoire hors de celle de leur ordinateur, et une émotivité suffisamment contrôlée pour conserver leurs moyens face au public qui retient son souffle pendant que l’horloge égrène les secondes, hurle sa joie quand la réponse est bonne, souffle quand elle se fait trop attendre et manifeste bruyamment sa déception quand elle est fausse. Et il faut aussi accepter la perspective de se planter devant 3,5 millions d’auditeurs.

On lui sait gré, enfin, de conserver aux candidats leur identité complète, alors que la plupart des jeux de la télévision infantilisent leurs participants en les réduisant à leur seul prénom.
Alors, grâces soient rendues à Maurice Gardett, Roger Lanzac, Lucien Jeunesse, Louis Bozon et aujourd’hui à Nicolas Stoufflet : ils ont sillonné les provinces de nos petits savoirs pour les faire partager au plus grand nombre.[/access]

La France au François : une élection jouée d’avance ?

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Même les plus ermites d’entre vous l’auront remarqué : la France est en pleine campagne électorale, il était donc logique que Causeur y mette son grain de fleur de sel. Bien sûr on ne vous dira pas pour qui voter, ni même pour qui ne pas voter, ce en quoi nous nous démarquerons de nombre de nos confrères du « premier pouvoir », la plupart des médias ayant intronisé François Hollande comme candidat officiel et vainqueur d’avance par KO, nous ramenant aux plus beaux temps du Second Empire.

Nous ne scruterons pas non plus à loupe les promesses, qui, en vérité, n’engagent même plus ceux qui les reçoivent. Il est bien loin le temps où les candidats à la présidentielle se contentaient de nous promettre tous les cinq ou sept ans l’extinction du paupérisme ou l ‘abolition de la peine capitale. « À l’heure de Twitter et de Facebook », comme aiment à l’écrire les plus paresseux de mes confrères quand ils veulent jouer aux contempteurs du siècle, l’imagination a pris le pouvoir en matière de programmes. Certes, il s’agit surtout pour l’instant de rêves enchanteurs d’énarques, tels le retour à l’équilibre budgétaire dans les collectivités publiques, la résorption du déséquilibre commercial avec les pays émergents ou le retour progressif à la TIPP flottante. Mais rassurez-vous, plus l’échéance décisive approchera et plus les sondeurs qui fixent chaque matin la ligne politique des candidats mettront de la fantaisie dans le catalogue. Soyons sûrs qu’il y en aura rapidement pour tout le monde : le nettoyage des abattoirs casher au karcher, la nomination de Stéphane Hessel à Matignon ou le transfert au Panthéon des cendres de Claude François.

Bref, si vous ne croyez ni aux candidats élus d’avance, ni aux promesses de Gascon (j’espère que cette dernière expression ne tombe pas sous le coup des lois antiracistes), rien de tel que notre substantiel dossier de ce numéro 45. Renaud Chenu nous y explique tout le bien qu’il faut penser des sondages, pendant que Muriel Gremillet règle ses comptes avec la campagne sur Twitter.  Jérôme Leroy pronostique la fin du bipartisme au profit du parti unique, une perspective qui n’a pas l’air de défriser plus que ça André Sénik pour qui le consensus entre les candidats du PS, de l’UMP et du Modem est une vraie bonne nouvelle. Elisabeth Lévy, elle, est moins optimiste, c’est peu de le dire : «Nos deux duettistes n’ont pas d’autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l’euro assorti d’une longue cure d’austérité pour remettre d’aplomb les finances publiques. Que l’on soit ou non d’accord avec cette politique, force est de constater que cette élection ne sera pas l’occasion de faire un véritable choix ». A noter , en bonus track, l’entretien sans concession entre d’une part Cyril Bennasar et moi-même et d’autre part le mouton noir de l’UMP, Christian Vanneste : un exclu en exclu !

Sinon, comme à l’habitude, ce numéro 45 vous proposera des destinations lointaines comme Athènes en pleine émeute, voire très lointaines comme Pékin, où les hiérarques communistes redécouvrent avec délice l’œuvre de Michel Foucault, voire carrément exotiques comme Epinay sur Seine, où nous avons plongé au cœur de la ZEP, un reportage à déconseiller formellement aux amateurs de certitudes des deux bords.

Côté culture, un long un beau texte de Jean Clair, de l’Académie Française nous contera comment furent inventées les avant-gardes, et Renaud Camus, heureuse coïncidence, nous parlera d’Hubris, le dernier ouvrage de Jean Clair. Au programme aussi : Woody Allen, Eric Zemmour, Olivier Maulin, Robert Doisneau, Matthieu Kassovitz et Pascal Obispo : la liste des artistes et intellectuels scrutés est longue, mais il est possible qu’on ne dise pas également de bien de tout ce monde…

Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique).

Moi, je serais vous, je voterais sans hésiter pour un pareil programme…

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Quiche de printemps ou rouleaux lorrains ?

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« Les Chinois, les vrais, les Chinois de choc, ceux qui viendront nous occuper, bivouaquent déjà en Silésie…vous les verrez à Pantin, à la porte que vous connaissez, accueillis je ne vous dis que ça par de ces foules ! Hurlante au pinard, au bonheur, à la liberté ! » Louis Ferdinand Céline nous mettait déjà en garde dans Rigodon.

Et pourtant, le conseil général de Moselle vient d’annoncer triomphalement la naissance de « Terralorraine », décrit comme une sorte d’aubaine économique, qui occupera bientôt une mégazone sur laquelle, jusqu’à présent, personne n’avait osé mettre le pied. Cent trente hectares seront dans un premier temps dédiés à un partenariat franco-chinois que l’on promet évidemment juteux; n’y voyez aucune coïncidence : les coïncidences n’existent que dans l’esprit malade des grincheux.

Si tout va bien « Terralorraine » s’installera à Illange soit , à vol d’oiseau et en traversant la rivière Moselle, à environ cinq kilomètres de Florange.

Trois mille emplois directs sur le site dès 2015, 150 millions d’euros d’investissements dans un premier temps et, nous annonce-t-on dix années radieuses durant lesquelles les ex-sidérurgistes d’Arcelor-Mittal pourront se reconvertir dans des emplois « dédiés à des européens » (ouf les chinois n’amèneront pas leur main-d’œuvre!) et de nature « commerciale et administrative » dans les quelques deux mille entreprises qui vont y installer leur siège…

Après les brames, les nems, il n’y a pas de sot métier. Reste à savoir si veaux vaches et cochons sino-mosellans résisteront au bras de fer entre Paris et Pékin sur la taxe carbone…

Sarkozy, chasseur rusé

Renégocier les traités, mettre au pas l’Europe. Voilà en substance le message délivré par le candidat Sarkozy, lors de son grand meeting de dimanche à Villepinte. Après avoir sauvé l’UE du naufrage économique, voici la promesse d’éviter sa dilution sous le coup d’une immigration de masse que les accords de Schengen ne permettraient pas d’endiguer.

Ne rentrons pas dans les détails de l’affirmation présidentielle. Essayons juste de voir à quoi peut bien servir une sortie pareille, si ce n’est à plaire à l’électorat tenté par un vote FN qui, lui, annonce la couleur en matière de « lutte contre l’Europe libérale. » Là non plus, je n’entre pas dans les détails, ni même dans la mesure de la véracité de telles propositions.
A quoi sert-il donc de dire devant 60 000 personnes[1. Selon les chiffres des organisateurs et sûrement trois fois plus selon le ministère de l’Intérieur !] qu’il va falloir mettre au pas l’Europe ? Que les traités ça se renégocie, que le protectionnisme c’est bien et que si personne ne bouge chez les « technocrates », terme employé hier à Villepinte, la France décidera alors de reprendre sa liberté. Sous-entendu de s’affranchir de tous les traités qu’elle a signés, ratifiés et fait voter par son Parlement. Ça sert à embarrasser la gauche de François Hollande ; enfin en théorie.

Un bon gros piège à éléphants : chercher à diviser le PS entre les ex tenants du non aujourd’hui devenus ceux de la démondialisation heureuse, et les ouiouistes fous, « amoureux de l’Europe », comme les appelle Pierre Moscovici. D’autant que François Hollande est censé prononcer un discours sur l’Europe et sa vision des choses à Paris en fin de semaine. L’idée des stratèges sarkozystes est de dénicher les biais partout où ils pourraient exister au PS : le halal et la laïcité, l’école, le travail, la dette, l’Europe. Certes, pour l’instant, rien n’a tellement fonctionné. D’abord parce que Hollande, habilement drapé derrière sa posture ou soucieux de ne pas se lancer dans « une campagne de caniveau », ne répond à rien. Surtout, il semble gérer son avance écrasante au second tour de la présidentielle en bon père de famille social-démocrate qui ne touche à rien.

Et puis, il est vrai, personne ne vient vraiment examiner le fond de sa pensée. Personne, je veux dire la presse, qui a anticipé sa victoire et surfe sur une détestation antisarkozyste que les démonstrations de force de Villepinte ne font pas disparaître.

Sur l’Europe quand même, ça pourrait prendre un tout petit peu : Arnaud Montebourg est sorti de son silence de son tour de France de l’industrie pour dire, grosso modo, qu’il avait raison sur le protectionnisme. Quant à Pierre Moscovici, il a commencé à réciter le catéchisme du parti sur l’Europe : « Vous voyez bien qu’on peut renégocier tous les traités en Europe comme le dit François Hollande. » Un peu court. Mais parions que ça suffira jusqu’à l’élection présidentielle.

Pendant ce temps, Sarkozy va dresser de nouveaux pièges, de plus en plus gros, de plus en plus mal camouflés. Sur un malentendu, il peut y faire tomber les socialistes qui chuteront d’autant plus lourdement qu’ils se voient déjà à l’Elysée. De là à penser que ça suffira à gagner une élection…

Hollande et Sarkozy redécouvrent la France du non

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Il y a encore un an, le seul mot de protectionnisme faisait se dresser sur ses ergots le moindre lieutenant du cercle de la raison cher à Alain Minc. Si les socialistes, sous la pression de Benoît Hamon, n’excluaient désormais plus de se préoccuper du dumping monétaire, écologique et social, ils étiquetaient leurs propositions du nom de juste-échange. Todd leur avait justement fait remarquer, invité à leurs journées parlementaires, que si on avait peur du mot, on avait peur de la chose. Quant à l’UMP de Jean-François Copé, elle renvoyait dans les corners extrémistes de droite et de gauche toute personne exprimant ce genre de velléité.

Mais parfois, dans les campagnes électorales, on finit quand même par causer des thèmes qui intéressent ceux qui votent. Et le protectionnisme, voire le souverainisme, sont des thèmes porteurs. Tout le monde se souvient de l’existence de cette fameuse France du non. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal avaient déjà tenté de lui parler gentiment il y a cinq ans mais cela demeurait timide. Cette fois-ci, la crise est passée par là et on fait du rentre-dedans à cette France, qualifiée de xénophobe en 2005 dans les colonnes de Libé et du Figaro réunies. Non seulement, on lui parle de frontières, de démondialisation, et de souveraineté nationale mais on va plus loin encore : on lui propose des têtes d’affiche !

A ma gauche, François Hollande. Il a réussi le tour de force de rallier le sémillant Arnaud Montebourg à son panache entre les deux tours de la primaire socialiste, l’a ensuite envoyé dans les usines menacées de délocalisation et l’a nommé cette semaine représentant spécial. Pierre Moscovici s’occupera de l’intendance et sera sans doute prié de se montrer un peu moins ou -au minimum- ne pas en appeler à Jacques Delors toutes les dix minutes. Hier, c’est Jean-Pierre Chevènement, figure historique du nonisme qui a apporté son soutien au candidat socialiste lors d’une conférence de presse à Solferino. Nul doute qu’il sera mis en valeur dans les prochaines semaines afin de séduire la France du non.

A ma droite, Nicolas Sarkozy. Lui, il ne pioche pas vraiment dans les personnalités politiques au sens strict : il n’en a pas en magasin, à part peut-être Jacques Myard ou Lionnel Luca, mais c’est pas très sexy. Alors il pioche chez les conseillers. Le duo Buisson-Peltier a ainsi fait son apparition dans la presse ces derniers jours. On lit le premier dans Le Monde, on voit l’autre sur les chaînes d’info. Tous les deux viennent de l’extrême droite, avec un passage par le sas villiériste pour le plus jeune[1. A noter que Guillaume Peltier n’est sans doute pas pour rien dans la mort politique de Philippe de Villiers, lui ayant conseillé de causer beaucoup moins protectionnisme et beaucoup plus de danger islamique. Le socle catho des sympathisants villiéristes a commencé à se disloquer à ce moment précis, désorienté par un discours anti-religieux obsessionnel.] mais surtout ils adooorent les sondages et ils savent que la notion de frontière cause au Peuple. Mais davantage que les conseillers opinion, c’est un conseiller très spécial qui a été mis à l’honneur à Villepinte. Henri Guaino a donc eu l’immense honneur d’être le dernier à parler avant le candidat. C’est un sacré signe envoyé à la France du non. Guaino a d’ailleurs rappelé ses états de services nonistes[2. Tout le monde aura ses intonations à la Malraux. Ce n’est pas nouveau. Je l’avais déjà noté en 1999, lors du congrès fondateur du RPF de Charles Pasqua et Philippe de Villiers.]. Cette promotion n’a pas eu l’heur de plaire à Copé, Juppé ou Raffarin, lequel a d’ailleurs fait remarquer sur twitter que le discours de Guaino avait subi des sarcasmes de la part de… Gérard Depardieu. De toute évidence, si Nicolas Sarkozy ne se succède pas à lui-même, son conseiller spécial devra faire autre chose que de la politique à l’UMP. Signe qu’il n’y sera pas le bienvenu : le Guaino-bashing a déjà débuté en coulisses.

Nous verrons donc des candidats oui-ouistes dire oui à la France du non, selon la formule de Peltier. Et afin de faire oublier qu’au lieu de lui dire oui, ils lui avaient longtemps dit merde -remember Lisbonne, ils se promèneront avec leurs cautions en chair et en os, tandis que Minc d’un côté et Attali de l’autre auront été enfermés à double-tour dans des placards. Reste que l’égalité du temps de parole dans les médias audiovisuels ne saurait tarder et que les Français auront l’occasion de découvrir qu’en plus de Mélenchon et Le Pen, il y aura quelques autres vrais candidats nonistes. Ceux-ci ne se promèneront pas avec des cautions oui-ouistes.

Allez savoir pourquoi…

Le Conseil constitutionnel et la femme de César

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Alors que François Hollande, sans doute conseillé par un amateur de Georges Perec ou de Fernand Raynaud (« ici on vend de belles oranges pas chères »), se propose, avec une audace inouïe, de supprimer le terme « race » de la constitution, d’autres réformes, manifestement plus urgentes, semblent pour l’instant en sommeil, superbement ignorées par les différents candidats. Et à ce propos, on songe notamment à la réforme de la composition du Conseil constitutionnel, qui empêche celui-ci de jouer pleinement le rôle qui devrait être le sien tout en altérant significativement sa légitimité.

Le mode de désignation des membres du Conseil constitutionnel et sa composition remonte à la naissance de la Ve république. En vertu de l’article 56 de la constitution, le Conseil comprend neuf membres : trois, dont son Président, nommés par le Président de la République, trois par le président de l’Assemblée nationale, et trois par celui du Sénat. En outre, les anciens Présidents de la République en sont membres de droit.
En 1958, un tel mode de désignation pouvait paraître satisfaisant, au vu des fonctions relativement modestes du Conseil constitutionnel – lequel ne contrôlait les lois ordinaires qu’avant leur promulgation, et à condition d’être saisi par le Président de la république, les présidents des deux assemblées ou le Premier ministre… De là, une activité restreinte : entre 1959 et 1975, le Conseil ne sera amené à examiner, en tout et pour tout, que quatre lois ordinaires, et un traité. Ce qui, à l’époque, conduit d’ailleurs les spécialistes à douter de sa nature : le Conseil constitutionnel, estiment beaucoup d’entre eux, ne serait pas une authentique juridiction, comme la Cour suprême américaine ou le Tribunal constitutionnel allemand, mais un simple organe politique voué à la défense de l’exécutif et à la protection du régime. Dans ces conditions, la composition du Conseil semble s’accorder à sa nature : comment reprocher à une telle instance d’être exclusivement composée de personnalités désignées par des politiques en fonction d’affinités partisanes ? Pourquoi exiger de ses membres des diplômes de juriste, alors que l’on n’en demande ni aux parlementaires, ni aux ministres ? Et pourquoi s’étonner de voir siéger, au sein du Conseil, les anciens présidents de la République ?

Le problème, c’est que les attributions du Conseil constitutionnel vont évoluer de façon radicale à partir des années 1970. Depuis lors, en effet, le Conseil s’est arrogé, de façon spectaculaire, le rôle de garant et de gardien des droits fondamentaux. Il peut en effet, depuis une révision d’octobre 1974, être saisi par 60 députés ou 60 sénateurs, bref, par une minorité du parlement, ce qui va faire exploser son activité : en 2011, par exemple, il a été amené à contrôler la constitutionnalité de treize lois ordinaires avant promulgation, soit, en une seule année, trois fois plus qu’entre 1959 et 1975. Enfin, depuis la révision du 23 juillet 2008, il peut en outre être saisi par les justiciables, à travers le mécanisme de la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC), de lois déjà promulguées, lorsqu’il est soutenu que celles-ci portent « atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit ». Innovation majeure qui étend encore, et de façon considérable, le travail du Conseil constitutionnel : pas moins de 109 décisions QPC ont ainsi été rendues au cours de l’année 2011.

Au cours des trois dernières décennies, le Conseil constitutionnel est donc devenu une véritable juridiction, très fréquemment saisie, et présentée, non sans raisons, comme l’ultime rempart des libertés publiques. Or, ce Conseil, qui prétend former le cœur de l’État de droit, reste nommé comme à l’époque où on l’accusait d’être, suivant le mot cruel de François Mitterrand, le laquais et le porte coton de la présidence.
Un tel décalage ne saurait se prolonger indéfiniment : les fonctions et la place actuelle du Conseil constitutionnel exigent que l’on revoie en profondeur son mode de désignation – notamment, afin qu’il soit plus étoffé, qu’il ne soit plus composé que de juristes professionnels, et surtout, qu’il puisse être sérieusement dépolitisé.

De toute évidence, il faut d’abord que ses membres soient plus nombreux. Car à moins d’être des surhommes ou des super-héros travaillant 24 heures sur 24, les neuf membres du Conseil ne sauraient à eux seuls suffire à la tâche qui est désormais la leur – même avec l’aide de personnalités aussi actives que les membres de droit, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Halte aux cadences infernales ! On observera ce propos que les membres du Tribunal constitutionnel allemand, peu réputés pour leur dilettantisme, sont au nombre de seize. Et que tous les seize, sans exception, sont des juristes professionnels de haut niveau, onze d’entre eux étant professeurs de droit. Ce qui présente au moins un (gros) avantage : celui de permettre aux membres de ce Tribunal de faire eux-mêmes leur travail de juge, sans être obligés de déléguer en catimini les rapports à des petites mains extérieures, ou de s’en remettre avec soulagement à la diligence impérialiste de l’administration. De façon générale, l’auteur de cette tribune s’avoue plutôt favorable à la notion d’exception française : toutefois, il est tout de même un peu regrettable que notre Conseil soit la seule juridiction constitutionnelle au monde où l’on puisse siéger sans avoir jamais fait d’études de droit. Ce qui, vu la technicité des questions traitées, paraît aussi plausible que d’opérer un patient à cœur ouvert sans avoir fait médecine.

L’autre grande réforme, plus complexe mais tout aussi urgente, est celle qui conduirait à dépolitiser le Conseil constitutionnel. Il faut reconnaître à ce propos que l’accusation de partialité politique est le plus souvent injustifiée. D’ordinaire, les membres du Conseil manifestent une réelle indépendance à l’égard de leurs autorités de nomination, se conformant à ce qu’un commentateur malicieux appelait jadis leur « devoir d’ingratitude ». Le plus souvent, mais pas toujours, en particulier lorsque les enjeux politiques ou électoraux s’avèrent considérables – que ce soit pour juger les comptes de campagne d’un président élu, pour éviter à un chef de l’État de passer devant le tribunal correctionnel, pour examiner la conformité à la constitution d’un traité européen particulièrement décisif, ou encore, plus récemment, pour balayer d’un revers de main dédaigneuse l’argument selon lequel la publicité des parrainages porterait atteint au pluralisme des courants d’opinion. « On le croyait servile, il n’est qu’obéissant », ironisait François Mitterrand en 1978. Sur ce plan, du reste, l’opinion publique n’est pas dupe, et le regard qu’elle porte sur l’institution est généralement très critique.

Ceci dit, même si tel n’était pas le cas, il faudrait songer au moyen de dépolitiser visiblement le Conseil, dont la situation et le rôle sont désormais trop éminents, trop importants pour laisser place au doute. Il y va de sa crédibilité, mais au-delà, de celle de l’État de droit lui-même. Après avoir répudié sa femme pour des fautes dont il la savait innocente, Jules César expliqua à des proches, qui s’en étonnaient, que la femme de César ne doit même pas pouvoir être soupçonnée.

La preuve par Patrick Buisson que le Sarkozy nouveau est arrivé

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J’ai souvent moqué ici Patrick Buisson, 62 ans, spécialiste des études d’opinion, et conseiller de Nicolas Sarkozy, non pas pour son passé supposé de garnement droitiste -il faut bien que jeunesse se passe- mais pour son goût, coupable à mes yeux , des sondages quotidiens voire multiquotidiens.

Cela étant dit, il faut bien reconnaître que cet expert-là sait de quoi il parle, ce qui égaye une profession injustement si peu décriée.

Les explications qu’il donne à nos confrère-et-sœur Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider du Monde en date d’aujourd’hui sur les sondages du moment valent ce qu’elles valent. En revanche, ses considérations politiques sur les scies du moment ne manquent ni de profondeur ni de panache. Best of

La tranche d’impôt à 75% de François Hollande ? « La transgression des 75 % n’a rien pour l’instant d’un « coup décisif ». Ce n’est pas Hollande qui a élargi sa base vers la gauche radicale – il a perdu 2 points en une semaine – mais Jean-Luc Mélenchon qui est en progression. Le candidat de la gauche populiste sera toujours plus crédible qu’une pâle copie sociale-démocrate dans le registre de la lutte des classes qui réclame une certaine tonicité. »

La « droitisation » de Nicolas Sarkozy ? « Ce concept de « droitisation » est le plus sûr indice de la confusion mentale qui s’est emparée de certains esprits. Si la « droitisation » consiste à prendre en compte la souffrance sociale des Français les plus exposés et les plus vulnérables, c’est que les anciennes catégories politiques n’ont plus guère de sens… et que le PS est devenu – ce qui me paraît une évidence – l’expression des nouvelles classes dominantes. »

On gardera pour le meilleur pour la fin, à savoir l’appétence retrouvée du président sortant pour un certain protectionnisme : « Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire. Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. »

Vers un nouvel ordre amoral ?

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« Il faut que les jeunes lisent des vrais livres » : au nom de cet excellent principe, le professeur de français de mon fils a mis au programme de sa classe (une gentille quatrième peuplée de jeunes gens âgés de 13 ans en moyenne) Le Parfum, de Patrick Süskind. Qu’il s’agisse d’un best-seller ne me dérange pas. Qu’une grande part de son succès soit imputable à la fascination plus que glauque qui s’en dégage est plus problématique, et pour tout dire choquant.

Oui, je suis choquée ! Et si vous voulez tout savoir, je suis choquée qu’on impose cette lecture à des enfants de 13 ans, mais je suis aussi un peu choquée d’être choquée : je repense à ma grand-mère qui n’avait pas le droit de jouer du Chopin au prétexte que ça pouvait mettre de mauvaises pensées dans la tête des jeunes filles.

Être choquée, réflexe réac, surtout pour une psy, me dira-t-on. Peut-être. La jeune fille romantique d’antan rêvassait à ce qu’elle voulait en jouant du piano, l’élève studieux du XXIe siècle sera contraint de lire sans aucun filtre aucun « l’histoire d’un meurtrier », héros d’un nouveau genre inventé par Süskind : celui qui a su vaincre l’angoisse, celui qui aura su calmer sa détresse en inventant l’aromathérapie, et tant pis pour les quelques vierges sacrifiées au bien-être d’un serial killer. L’auteur se garde bien de porter un quelconque jugement moral sur cette affaire ; quant au lecteur, il ne peut être que scotché par cette esthétique de l’effroi.

À titre d’exemple, ce livre se termine ainsi : « Un meurtre ou quelque crime ignoble, ils en avaient tous au moins déjà un sur la conscience, hommes et femmes. Mais manger un homme ? Jamais de leur vie ils n’auraient pensé être capables d’une chose aussi affreuse. Et ils s’étonnaient d’avoir tout de même fait ça aussi facilement et de ne pas éprouver, cette gêne mise à part, la moindre trace de mauvaise conscience. Au contraire ! Ils avaient bien l’estomac un peu lourd mais leurs cœurs étaient tout à fait légers. Dans leurs âmes ténébreuses, il y avait soudain une palpitation d’allégresse. Et sur leurs visages flottait une virginale et délicate lueur de bonheur. Sans doute était-ce pour cela qu’ils craignaient de lever les yeux et de se regarder en face. Mais lorsqu’ils s’y risquèrent ensuite, d’abord à la dérobée, puis tout à fait franchement, ils ne purent s’empêcher de sourire. Ils étaient extraordinairement fiers. Pour la première fois, ils avaient fait quelque chose par amour. »

Tuez, éventrez, mangez-vous les uns les autres et vous connaîtrez le bonheur, que dis-je, l’Amour ![access capability= »lire_inedits »]

Alors oui, nous sommes issus d’une longue lignée d’assassins. Oui, si les Dix commandements prescrivent « Tu ne tueras point », c’est que le désir de meurtre est bel et bien là. Oui, ainsi que l’a écrit Freud en 1905 dans Trois essais sur la théorie sexuelle, derrière le sourire angélique de votre cher bébé, se cache un pervers polymorphe. Tout cela est de notoriété publique.

L’ouvrage est ancien, la psychanalyse dépassée, on ne lit plus les livres jusqu’au bout − et parfois à tort. À ceux qui auraient fermé les Trois essais avant la fin, je rappellerai donc que le refoulement de toutes les perversions (ces choses horribles qui hantent le chérubin) devrait permettre à notre petit ange de devenir un adulte responsable, c’est-à-dire un névrosé de base comme vous et moi: celui qui lit ses revues porno en cachette, les cache sous son matelas, efface les historiques de ses recherches Internet, bref celui qui sait que ce qu’il fait n’est pas très bien et qu’il y a quand même des limites à ne pas franchir, ne serait-ce que pour maintenir l’humanité encore un peu en vie.

Mais le refoulement, ça ne tombe pas du ciel ! Pas si simple de refouler et puis c’est pas marrant et puis ça se décrète pas non plus. Refoule pas qui veut, encore faut-il y être un peu aidé… « Non mon chéri, ce soir tu ne dors pas avec maman… laisse un peu de place à papa. » Comme se plaisent à le rappeler les éducateurs en tous genres, l’école est, après la famille, le premier lieu de « socialisation » de l’enfant. Et qui dit « socialisation » dit contraintes : « Dis bonjour à la dame, n’insulte pas tes professeurs, fais tes devoirs, reste assis, lève-toi », etc. Pas toujours facile, mais c’est là le prix à payer pour plus tard, dans longtemps, avoir un bon métier, se marier, faire beaucoup d’enfants et vivre heureux.

Le chômage, les divorces, le clonage, l’homoparentalité, la crise mondiale et tout le reste mettent un peu à mal ces lendemains qui chantent. Et nos petits pervers polymorphes qui luttent plus ou moins désespérément pour réprimer leurs pulsions se retrouvent bien embarrassés. À quoi bon réprimer mes pulsions, docteur, si je n’ai rien à y gagner ?

Pendant des siècles, les contes de Perrault et assimilés les aidaient à sublimer leurs instincts. Il était une fois, dans un pays lointain, il y a fort longtemps… Untel a voulu manger ses enfants, a tué ses parents, abandonné ses frères et sœurs dans la forêt ou tenté d’épouser sa fille. Heureusement, une gentille fée veillait au grain. Mais bon, pour le pré-ado du XXIe siècle, « ça le fait plus trop ! ». Alors sublimer, certes, mais comment ?

À cela, pas de réponse, chacun sa croix, comme dirait l’autre ! Le parent averti songera à bien verrouiller le contrôle parental sur l’ordinateur familial et à fliquer régulièrement et en douce le portable du gamin !
Et si d’aventure une image quelque peu obscène parvient à se glisser entre deux visites sur Facebook et MSN, le pré-ado pressentant qu’il y a quelque chose qui risquerait de l’intéresser aura le choix de déjouer ou pas les contrôles que le parent responsable aura laborieusement installés. La transgression est le propre de l’homme. Débrouillez-vous avec ça !

Là où les choses se corsent inutilement, c’est quand la transgression se trouve, comme qui dirait, dictée et prescrite par en haut, en l’occurrence le professeur de français. Il faut faire lire les jeunes. Tous les jeunes, tous les livres ! Au feu les tabous, peu importe l’ivresse s’il y a un flacon !

Fort heureusement, nos jeunes ne lisent pas les livres prescrits par leurs professeurs. C’est peut-être regrettable pour Balzac et Montaigne, mais ils ont toute une vie pour se rattraper. C’est en revanche très heureux quand l’ouvrage qu’on leur impose n’exhale que des odeurs d’angoisse, de sexe et de meurtre.

Amis pédagogues, encore un petit effort, il n’est pas si facile de fabriquer en masse des serial-killers.[/access]

Sondage Sarkozy devant Hollande : c’est grâce à moi !

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C’est décidé, je vote Sarkozy. Je ne vois pas pourquoi j’irai risquer ma réputation avec des gens qui ne sont même pas tous communistes comme au Front de Gauche. C’est vrai quoi, les idées, c’est important mais les gens qui les défendent aussi. Moi, quand c’est un président sortant, donc un gars qui connaît bien son boulot et qui annonce que la chasse aux super-riches est ouverte, que la déchéance de la nationalité, ce ne sera pas seulement pour les bandits étrangers mais aussi pour les exilés fiscaux, déclarés traitres à la patrie s’ils ne remboursent pas la différence, je ne vois pas pourquoi j’irai faire confiance à un populiste qui n’a fait qu’un bref passage, en guise d’expérience gouvernementale, comme ministre de l’enseignement professionnel.

Et puis on m’aurait prévenu que Jacques Généreux et autres rédacteurs du programme FDG L’Humain d’abord avaient littéralement volé leurs idées chez Sarkozy, comme cette impérieuse nécessité de renégocier les traités européens ou de financer des centaines de milliers d’emplois grâce aux fonds publics, j’aurais pris bien plus tôt ma carte à l’UMP. Sérieusement, j’ai l’air de quoi, là ? D’un rallié de dernière minute, et je déteste ça.

Enfin, je ne dois pas être le seul à avoir ressenti cela et pris cette décision puisque, nouvelle ô combien consolante, un sondage donne enfin Nicolas-le-Rouge devant l’européiste libéral Hollande au premier tour. Ouf !

Sarko sur les traces de Mao

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Ceux qui triomphaient, dimanche 11 mars à Villepinte, étaient les paladins de la Droite populaire : on avait donné quartier libre à Thierry Mariani et Eric Ciotti pour aller gloser sur les chaînes d’infos après la performance de Nicolas Sarkozy devant le peuple UMP. Foin de circonvolutions : on entendit même Guillaume Peltier, l’étoile montante de la garde rapprochée du candidat sortant, affirmer que ce dernier d’adressait à la France du « non » au référendum constitutionnel de 2005. Peltier se payait le luxe de rappeler qu’il fut, à l’époque à la pointe du combat contre l’adoption de ce traité aux côtés de Philippe de Villiers.

On tire ainsi le rideau sur la séquence « Sarko l’européen », sauveteur de l’euro et complice d’Angela Merkel dans la mise au pli d’austérité d’une UE saisie par la débauche dépensière, pour ouvrir celle du candidat des Français de France, pourfendeur des élites sans patrie ni frontières. Le casting people était raccord : exit Johnny l’expatrié fiscal, salut Enrico le rapatrié iconique. Gérard Depardieu avait amené sa masse corporelle pour que le bon peuple de Villepinte sente qu’un Obélix était derrière le petit président qui n’a pas peur des grands.
Pour ceux qui s’interrogeaient encore sur la stratégie d’un Nicolas Sarkozy plombé par son impopularité et les failles de son bilan, le temps des questions est terminé. Ce sera l’approche maoïste du combat politique, « Révo cul dans la France pop » pour parodier la critique situationniste de la geste du Grand Timonier.

Descendu des sommets du pouvoir pour entrer dans l’arène électorale, Sarkozy commence par purger le passé : le Fouquet’s ? Le yacht de Bolloré ? C’est la faute de l’ancienne impératrice[1. Les agissements incivils de P’tit Louis Sarkozy importunant une policière de faction devant l’Elysée peuvent être interprétés comme une révolte adolescente d’un fils malheureux de voir son père charger sa mère de tous ses péchés.] qui a « fait exploser » sa famille le jour même du couronnement. Quoi de plus normal que d’aller rejoindre des copains au bistrot quand la maison est vide ? Qui reprocherait au mari délaissé d’aller se faire consoler quelques jours sur l’embarcation d’un ami compatissant ? C’est peut-être du storytelling mais cela semble efficace, car la dépolitisation des symboles les prive de leur charge négative.

Maintenant la voix est libre pour construire un candidat de combat du peuple contre les élites. C’est « feu sur le quartier général ! » ou plutôt sur tous les quartiers généraux qui font écran entre le guide et les masses : les « corps intermédiaires » syndicats, juges, enseignants, journalistes dont l’immobilisme, l’arrogance et la crispation sur leurs privilèges sont à la source des maux de la nation. Ce sont elles, les classes dominantes qui imposent leur loi à une « majorité silencieuse » dont le bon sens est tourné en dérision par les prétendus experts de la pensée complexe et les arbitres des élégances éthiques. Le besoin d’entre soi, de frontières, de réassurance sur les valeurs fondamentales de la République et la Nation est laissé en déshérence par les européistes et les élites mondialisées ? Je prends ! Je vais pourfendre les technocrates bruxellois qui laissent l’Europe devenir une passoire pour tous les miséreux de la planète.

Inversement, les déserteurs de l’impôt se verront menacés d’expulsion de la communauté nationale s’ils ne crachent pas au bassinet fiscal. En bon maoïste, Nicolas Sarkozy n’ignore pas qu’il existe des contradictions au sein du peuple, et qu’il faut les utiliser à son profit. Pourquoi les professeurs des écoles seraient astreints à vingt-six heures de présence hebdomadaire dans leurs établissements, alors que leurs collègues des lycées et collèges ne sont là que dix-huit, voire quinze heures ? Pourquoi les victimes n’auraient-elles pas leur mot à dire sur le parcours pénitentiaire de ceux qui leur ont causé du tort ? Pourquoi les salariés d’une PME désireux de conclure un « accord de compétitivité » (entendez baisse de salaire et/ou augmentation du temps de travail) avec leur patron pour sauver leur entreprise s’en verraient-ils empêchés par une bureaucratie syndicale gardienne des privilèges des nantis de l’emploi ? En s’appropriant ce questionnement, et en fournissant les réponses que le bon sens populaire est prêt à approuver, Nicolas Sarkozy devient un candidat d’opposition, renvoyant sur ses adversaires la responsabilité des échecs de son quinquennat.

L’homme fort de sa campagne, Patrick Buisson, dans un entretien au Monde, résume admirablement ce tournant stratégique : « Le projet que porte Nicolas Sarkozy s’adresse à tout l’électorat populaire. Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire. Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. Frontières spatiales et sécuritaires : ils habitent les beaux quartiers. Frontières scolaires : leurs enfants fréquentent les meilleurs établissements. Frontières sociales : leur position les met à l’abri de tous les désordres de la mondialisation et en situation d’en recueillir tous les bénéfices ».

C’est en allant marauder dans les champs de Jean-Luc Mélenchon – seule la référence à la « déferlante migratoire » distingue ce discours de celui du Front de gauche – que l’on espère semer la confusion dans les rangs de l’adversaire. Ou, comme dirait Mao « encercler les villes à partir des campagnes ».

Gloire au Jeu des mille euros !

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Si les épitaphes étaient encore à la mode, j’informerais volontiers les visiteurs de ma sépulture que, sous cette pierre tombale, gît un lauréat du « Jeu des mille euros ». De cela, je suis beaucoup plus fier que des peaux d’ânes que l’Université eut la bonté de m’accorder ou de la distinction dont la République me fit l’honneur pour ma contribution à la qualité et au renom de la presse française. Oui, un soir du début du XXIe siècle, à Annecy, préfecture de la Haute-Savoie, avec un partenaire attribué par le hasard des sélections préalables, je dus à Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1722-1794) la satisfaction de me voir attribuer les 500 euros du banco sous les acclamations de la foule. Louis Bozon était alors aux manettes et posa la question rituelle sur notre désir de remettre ce gain en jeu pour atteindre le nirvana du super-banco. Mon coéquipier étant du genre prudent (ou Auvergnat), nous nous en tînmes là, à la grande déception du public – « Super ! Super ! ». La question banco, envoyée par un auditeur ou une auditrice d’une lointaine province, était : « Comment s’appelait l’avocat de Louis XVI ? »[1. Malesherbes, qui avait été ministre de Louis XVI en même temps que son ami Turgot, écrivit au président de la Convention après que les deux premiers avocats pressentis s’étaient défilés : « J’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans un temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde : je lui dois le même service lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. »]. Par la suite, je ne manquai pas un passage du Jeu des mille euros dans les communes voisines de mon lieu de résidence. Et je constatai, à chaque fois, le succès populaire de ce jeu qui remplit les salles des fêtes des villes et des campagnes.

Bien entendu, le rendez-vous quotidien de 12h45 sur France-Inter ne saurait être manqué, car il permet de faire le compte virtuel de tout ce que vous auriez gagné si vous aviez été à la place des candidats du jour. La culture générale est-elle élitiste et discriminante ? Le savoir qui permet de faire bonne figure au « Jeu des mille euros » semble partagé par une partie non négligeable de la population, si l’on en juge par les brefs CV présentés à l’antenne par les candidats retenus.[access capability= »lire_inedits »] On y trouve, certes, un fort contingent d’enseignants à la retraite, mais il donne leur chance, également, à des hommes et des femmes ayant acquis, au fil du temps et de leur curiosité intellectuelle, un bagage de connaissances éclectiques.

J’entends déjà l’objection : « Combien de gens « issus de la diversité » » parviennent-ils à tirer leur épingle de ce jeu ? ». Réponse : « Pas beaucoup, en effet…et alors ? » Faudrait-il le supprimer, comme l’épreuve écrite de culture générale à Sciences Po, pour ne pas faire de peine à Mohamed, Aïcha ou Fatoumata ? Je demande alors qu’on supprime la première division du championnat de France de football, à laquelle je n’ai jamais pu accéder, malgré de méritoires efforts, jadis, au sein de l’équipe Minimes 3 de l’Olympique lyonnais (il n’y avait pas plus bas).

Créé par Henri Kubnik, le « Jeu des mille euros » est né en même temps que la Ve République, très précisément le 19 avril 1958. Il s’appelait alors « Cent mille francs par jour ». Il s’agissait d’anciens francs, unité de compte encore utilisée de nos jours par les maquignons et les bouilleurs de cru. Les tables d’équivalence en termes de pouvoir d’achat établies par l’Insee nous apprennent que 100 000 francs de 1958 représentent 1622 euros d’aujourd’hui. La dévaluation continue des gains espérés par les concurrents n’a pas empêché ce jeu de connaître un succès populaire qui ne s’est pas démenti pendant plus d’un demi-siècle, un record absolu en matière de divertissement audiovisuel. Pour la radio publique, l’objectif était alors d’installer sur l’antenne un jeu capable de concurrencer « Quitte ou double », le quizz quotidien de Radio-Luxembourg, animé par l’inoubliable Zappy Max, qui porte allègrement aujourd’hui ses 90 ans. Le principe de « Quitte ou double » était de jouer sur l’appât du gain pour inciter le candidat, un cador dans une discipline littéraire ou scientifique, à affronter des questions de plus en plus pointues, tenant en haleine un auditoire qui pourtant ne pouvait s’identifier au candidat que lors des premières questions − les « fastoches ». « Quitte ou double » rendit l’âme, sur RMC, en 1981. Peut-être était-ce un jeu de droite…

Au contraire, le « Jeu des mille euros » ne favorise pas les « crétins savants », mais tous les gens comme vous et moi qui disposent d’une honnête culture générale, couvrant une large gamme de sujets, pas forcément ceux qui révèlent que vous fûtes à l’école ou au lycée ce qu’on appelait autrefois un « polar ». Il distingue ceux qui ont l’œil et l’oreille aux aguets, un peu de mémoire hors de celle de leur ordinateur, et une émotivité suffisamment contrôlée pour conserver leurs moyens face au public qui retient son souffle pendant que l’horloge égrène les secondes, hurle sa joie quand la réponse est bonne, souffle quand elle se fait trop attendre et manifeste bruyamment sa déception quand elle est fausse. Et il faut aussi accepter la perspective de se planter devant 3,5 millions d’auditeurs.

On lui sait gré, enfin, de conserver aux candidats leur identité complète, alors que la plupart des jeux de la télévision infantilisent leurs participants en les réduisant à leur seul prénom.
Alors, grâces soient rendues à Maurice Gardett, Roger Lanzac, Lucien Jeunesse, Louis Bozon et aujourd’hui à Nicolas Stoufflet : ils ont sillonné les provinces de nos petits savoirs pour les faire partager au plus grand nombre.[/access]

La France au François : une élection jouée d’avance ?

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Même les plus ermites d’entre vous l’auront remarqué : la France est en pleine campagne électorale, il était donc logique que Causeur y mette son grain de fleur de sel. Bien sûr on ne vous dira pas pour qui voter, ni même pour qui ne pas voter, ce en quoi nous nous démarquerons de nombre de nos confrères du « premier pouvoir », la plupart des médias ayant intronisé François Hollande comme candidat officiel et vainqueur d’avance par KO, nous ramenant aux plus beaux temps du Second Empire.

Nous ne scruterons pas non plus à loupe les promesses, qui, en vérité, n’engagent même plus ceux qui les reçoivent. Il est bien loin le temps où les candidats à la présidentielle se contentaient de nous promettre tous les cinq ou sept ans l’extinction du paupérisme ou l ‘abolition de la peine capitale. « À l’heure de Twitter et de Facebook », comme aiment à l’écrire les plus paresseux de mes confrères quand ils veulent jouer aux contempteurs du siècle, l’imagination a pris le pouvoir en matière de programmes. Certes, il s’agit surtout pour l’instant de rêves enchanteurs d’énarques, tels le retour à l’équilibre budgétaire dans les collectivités publiques, la résorption du déséquilibre commercial avec les pays émergents ou le retour progressif à la TIPP flottante. Mais rassurez-vous, plus l’échéance décisive approchera et plus les sondeurs qui fixent chaque matin la ligne politique des candidats mettront de la fantaisie dans le catalogue. Soyons sûrs qu’il y en aura rapidement pour tout le monde : le nettoyage des abattoirs casher au karcher, la nomination de Stéphane Hessel à Matignon ou le transfert au Panthéon des cendres de Claude François.

Bref, si vous ne croyez ni aux candidats élus d’avance, ni aux promesses de Gascon (j’espère que cette dernière expression ne tombe pas sous le coup des lois antiracistes), rien de tel que notre substantiel dossier de ce numéro 45. Renaud Chenu nous y explique tout le bien qu’il faut penser des sondages, pendant que Muriel Gremillet règle ses comptes avec la campagne sur Twitter.  Jérôme Leroy pronostique la fin du bipartisme au profit du parti unique, une perspective qui n’a pas l’air de défriser plus que ça André Sénik pour qui le consensus entre les candidats du PS, de l’UMP et du Modem est une vraie bonne nouvelle. Elisabeth Lévy, elle, est moins optimiste, c’est peu de le dire : «Nos deux duettistes n’ont pas d’autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l’euro assorti d’une longue cure d’austérité pour remettre d’aplomb les finances publiques. Que l’on soit ou non d’accord avec cette politique, force est de constater que cette élection ne sera pas l’occasion de faire un véritable choix ». A noter , en bonus track, l’entretien sans concession entre d’une part Cyril Bennasar et moi-même et d’autre part le mouton noir de l’UMP, Christian Vanneste : un exclu en exclu !

Sinon, comme à l’habitude, ce numéro 45 vous proposera des destinations lointaines comme Athènes en pleine émeute, voire très lointaines comme Pékin, où les hiérarques communistes redécouvrent avec délice l’œuvre de Michel Foucault, voire carrément exotiques comme Epinay sur Seine, où nous avons plongé au cœur de la ZEP, un reportage à déconseiller formellement aux amateurs de certitudes des deux bords.

Côté culture, un long un beau texte de Jean Clair, de l’Académie Française nous contera comment furent inventées les avant-gardes, et Renaud Camus, heureuse coïncidence, nous parlera d’Hubris, le dernier ouvrage de Jean Clair. Au programme aussi : Woody Allen, Eric Zemmour, Olivier Maulin, Robert Doisneau, Matthieu Kassovitz et Pascal Obispo : la liste des artistes et intellectuels scrutés est longue, mais il est possible qu’on ne dise pas également de bien de tout ce monde…

Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique).

Moi, je serais vous, je voterais sans hésiter pour un pareil programme…

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Quiche de printemps ou rouleaux lorrains ?

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« Les Chinois, les vrais, les Chinois de choc, ceux qui viendront nous occuper, bivouaquent déjà en Silésie…vous les verrez à Pantin, à la porte que vous connaissez, accueillis je ne vous dis que ça par de ces foules ! Hurlante au pinard, au bonheur, à la liberté ! » Louis Ferdinand Céline nous mettait déjà en garde dans Rigodon.

Et pourtant, le conseil général de Moselle vient d’annoncer triomphalement la naissance de « Terralorraine », décrit comme une sorte d’aubaine économique, qui occupera bientôt une mégazone sur laquelle, jusqu’à présent, personne n’avait osé mettre le pied. Cent trente hectares seront dans un premier temps dédiés à un partenariat franco-chinois que l’on promet évidemment juteux; n’y voyez aucune coïncidence : les coïncidences n’existent que dans l’esprit malade des grincheux.

Si tout va bien « Terralorraine » s’installera à Illange soit , à vol d’oiseau et en traversant la rivière Moselle, à environ cinq kilomètres de Florange.

Trois mille emplois directs sur le site dès 2015, 150 millions d’euros d’investissements dans un premier temps et, nous annonce-t-on dix années radieuses durant lesquelles les ex-sidérurgistes d’Arcelor-Mittal pourront se reconvertir dans des emplois « dédiés à des européens » (ouf les chinois n’amèneront pas leur main-d’œuvre!) et de nature « commerciale et administrative » dans les quelques deux mille entreprises qui vont y installer leur siège…

Après les brames, les nems, il n’y a pas de sot métier. Reste à savoir si veaux vaches et cochons sino-mosellans résisteront au bras de fer entre Paris et Pékin sur la taxe carbone…

Sarkozy, chasseur rusé

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Renégocier les traités, mettre au pas l’Europe. Voilà en substance le message délivré par le candidat Sarkozy, lors de son grand meeting de dimanche à Villepinte. Après avoir sauvé l’UE du naufrage économique, voici la promesse d’éviter sa dilution sous le coup d’une immigration de masse que les accords de Schengen ne permettraient pas d’endiguer.

Ne rentrons pas dans les détails de l’affirmation présidentielle. Essayons juste de voir à quoi peut bien servir une sortie pareille, si ce n’est à plaire à l’électorat tenté par un vote FN qui, lui, annonce la couleur en matière de « lutte contre l’Europe libérale. » Là non plus, je n’entre pas dans les détails, ni même dans la mesure de la véracité de telles propositions.
A quoi sert-il donc de dire devant 60 000 personnes[1. Selon les chiffres des organisateurs et sûrement trois fois plus selon le ministère de l’Intérieur !] qu’il va falloir mettre au pas l’Europe ? Que les traités ça se renégocie, que le protectionnisme c’est bien et que si personne ne bouge chez les « technocrates », terme employé hier à Villepinte, la France décidera alors de reprendre sa liberté. Sous-entendu de s’affranchir de tous les traités qu’elle a signés, ratifiés et fait voter par son Parlement. Ça sert à embarrasser la gauche de François Hollande ; enfin en théorie.

Un bon gros piège à éléphants : chercher à diviser le PS entre les ex tenants du non aujourd’hui devenus ceux de la démondialisation heureuse, et les ouiouistes fous, « amoureux de l’Europe », comme les appelle Pierre Moscovici. D’autant que François Hollande est censé prononcer un discours sur l’Europe et sa vision des choses à Paris en fin de semaine. L’idée des stratèges sarkozystes est de dénicher les biais partout où ils pourraient exister au PS : le halal et la laïcité, l’école, le travail, la dette, l’Europe. Certes, pour l’instant, rien n’a tellement fonctionné. D’abord parce que Hollande, habilement drapé derrière sa posture ou soucieux de ne pas se lancer dans « une campagne de caniveau », ne répond à rien. Surtout, il semble gérer son avance écrasante au second tour de la présidentielle en bon père de famille social-démocrate qui ne touche à rien.

Et puis, il est vrai, personne ne vient vraiment examiner le fond de sa pensée. Personne, je veux dire la presse, qui a anticipé sa victoire et surfe sur une détestation antisarkozyste que les démonstrations de force de Villepinte ne font pas disparaître.

Sur l’Europe quand même, ça pourrait prendre un tout petit peu : Arnaud Montebourg est sorti de son silence de son tour de France de l’industrie pour dire, grosso modo, qu’il avait raison sur le protectionnisme. Quant à Pierre Moscovici, il a commencé à réciter le catéchisme du parti sur l’Europe : « Vous voyez bien qu’on peut renégocier tous les traités en Europe comme le dit François Hollande. » Un peu court. Mais parions que ça suffira jusqu’à l’élection présidentielle.

Pendant ce temps, Sarkozy va dresser de nouveaux pièges, de plus en plus gros, de plus en plus mal camouflés. Sur un malentendu, il peut y faire tomber les socialistes qui chuteront d’autant plus lourdement qu’ils se voient déjà à l’Elysée. De là à penser que ça suffira à gagner une élection…