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Un sale coup pour le Protocole des Sages de Kyoto

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L’info est importante, mais elle est passée inaperçue en ce nouvel an, perdue au milieu des cotillons des bétisiers et des sempiternelles ritournelles journalistiques sur le réchauffement climatique qui en 2013 encore plus qu’en 2012 etc. etc. : figurez-vous que le Canada a officiellement quitté le Protocole de Kyoto sur les changements climatiques. C’est la première fois qu’un des 184 États signataires de ce texte réputé salvateur de planète ose tirer sa révérence.

Les explications des Canadiens pour cette volte-face sont on ne peut plus simples : leur ministre de l’Environnement, Peter Kent, a souligné que les États-Unis et la Chine, qui sont les deux principaux pays émetteurs d’émissions de gaz à effet de serre, n’ont jamais signé le Protocole de Kyoto. En vertu du Protocole, le Canada devait réduire d’ici 2012 ses émissions de gaz à effet de serre de 6% sous le niveau de 1990, au prix des renoncements industriels qu’on imagine (Enfin, qu’on imagine facilement quand on vit au pays des Grenelle, des Borloo et des Duflot)

Mention spéciale pour le député conservateur de Calgary-Ouest, Rob Anders, qui a été encore plus loin que son gouvernement en qualifiant le Protocole de «terrible gaspillage de ressources » avant de prononcer la phrase qui tue « Le fait d’être le premier pays à nous retirer nous donne de la crédibilité. Nous sommes les premiers à dire : le roi est nu ! »

Dépenses de campagne : les bons comptes et les bons amis

sarkozy ump conseil

En soi, la nouvelle dévoilée le 21 décembre par Philippe Briand,  l’ancien trésorier de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, semble un tout petit peu moins dramatique que celle de la fin du monde annoncée pour le même jour : côté UMP, en revanche, elle confirme que 2012 fut bien une « annus horribilis », la décision de la Commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP) de ne pas valider les comptes du candidat Sarkozy risquant de coûter au parti la bagatelle de 11 millions d’euros.

À en croire la Commission, devraient en effet être réintégrées dans ses comptes de campagne certaines dépenses effectuées avant la déclaration de candidature officielle, le 15 février : dépenses dénoncées à l’époque par le PS, qui accusait le président en exercice d’utiliser à des fins électorales « les moyens de l’Etat ». D’où un dépassement du plafond autorisé, soit 22 069 000 € pour un candidat qualifié au second tour. Naturellement, les responsables de l’UMP contestent une telle appréciation : Philippe Briand affirme ainsi que « le montant du dépassement est peu significatif, 1,6 %, et ne saurait à lui seul entraîner le rejet du compte » ; d’autres s’insurgent contre le fait de comptabiliser des dépenses effectuées avant que le candidat se soit officiellement déclaré. Mais leurs adversaires ont beau jeu de répliquer que s’il y a un plafond précis, c’est bien pour sanctionner tout dépassement, fût-il de quelques euros, et de souligner que la déclaration officielle de candidature ne saurait être déterminante à elle seule, dès lors que les intentions du président étaient connues depuis belle lurette. Cependant, par-delà l’anecdote et les débats techniques, cette nouvelle avanie subie par l’UMP met en lumière un certain nombre de points aveugles nettement plus préoccupants.

Et en premier lieu, celui qui parait inhérent au caractère renouvelable du mandat présidentiel. En tant qu’ancienne porte-parole de campagne de Nicolas Sarkozy, NKM l’a d’ailleurs parfaitement formulé, en déclarant que la décision de la CNCCFP posait un sérieux problème institutionnel et pouvait entraîner une vacance du pouvoir en période électorale. « Est-ce qu’un président est président jusqu’au bout, a-t-il le droit d’être candidat à sa réélection ? »

Très bonne question, Nathalie. Tu trouveras à ce propos quelques éléments de réponse dans les écrits d’un certain Alexis de Tocqueville, qui après avoir un peu réfléchi à ce sujet, en concluait qu’un président de la République rééligible risquait fort de ne penser qu’à sa future réélection, et d’utiliser tous les moyens à sa disposition en vue de cette dernière. C’est pourquoi il préconisait un mandat non renouvelable, règle qu’il parvint à faire inscrire dans la constitution de 1848 – ce qui, du reste, n’empêcha pas la IIe République de sombrer, puisque que c’est précisément l’impossibilité de briguer un second mandat qui poussa le président élu, Louis-Napoléon Bonaparte à renverser le régime le 2 décembre 1851. À part cette solution radicale – le non renouvellement, qui eut les faveurs de Michel Debré -, on n’échappe à la confusion des genres, et donc à une situation immanquablement boiteuse, inéquitable, sinon scandaleuse, que dans deux hypothèses : lorsque le  président est vertueux, ou lorsqu’il est impuissant. De Gaulle est à ce jour l’unique illustration de la première, celle d’un chef de l’État qui pouvait parfaitement utiliser l’avantage qu’il tirait de sa position en vue de sa réélection, mais qui se refusa à le faire : en décembre 1965, le Général ne daigna même pas descendre dans l’arène – ce qui, à sa grande stupeur, l’empêcha d’être élu dès le premier tour de scrutin.

Second cas de figure, le président impuissant : telle est la situation sous la IIIe République, au temps de Jules Grévy ou d’Albert Lebrun, ou sous la Ve, mais uniquement en cas de cohabitation : car ce n’est point par excès de vertu, on s’en doute, que François Mitterrand en 1988, ou Jacques Chirac en 2002, ne purent abuser de leur fonction lorsqu’ils briguèrent un second mandat. Hors cohabitation, en revanche, le problème est à peu près inextricable. Un président qui veut être réélu devrait-il alors « se mettre sur la réserve », pour reprendre les mots de NKM, et se montrer « tellement prudent qu’il n’exercerait plus sa fonction » ? Bien sûr que non : ni institutionnellement, ni politiquement, il n’a la possibilité de se transformer en potiche – durant les mois, voire les années, qui précèdent l’élection.  Ce faisant, il porterait atteinte à la fonction tout en réduisant ses chances d’être réélu. Mais alors, comment faire ? La réponse, c’est qu’il n’y a pas de réponse. Sinon celle qui consiste à se résigner à la confusion des genres, et au fait qu’un élu, fût-il président de la République, est d’abord quelqu’un qui songe à sa réélection.

Mais ce n’est pas tout – dès lors que la CNCCFP ne statuant pas en dernier ressort, c’est au Conseil constitutionnel qu’il appartiendra de trancher. Bref, de condamner, ou non, l’UMP à 11 millions d’amende. Et l’on aperçoit aussitôt une batterie de nouvelles difficultés.

Des difficultés qui tiennent d’abord au fait que Nicolas Sarkozy, en tant qu’ancien chef de l’État, est membre de droit du Conseil. Et qu’il sera ainsi juge et partie. Sans doute aura-t-il l’intelligence et l’habileté de se déporter, c’est-à-dire, de ne pas siéger : mais à cet égard, les textes applicables, et notamment, la loi organique du 7 novembre 1958 et le décret du 13 novembre 1959, qui déterminent les obligations des membres du Conseil constitutionnel, restent relativement flous. D’ailleurs, même si l’ancien président ne siège pas, le fait est que les neuf membres nommés du Conseil ont tous été désignés par des autorités liées à l’UMP, quatre d’entre eux l’ayant été au cours du mandat de Nicolas Sarkozy. Ce qui, naturellement, ne suffit pas à mettre en doute leur intégrité, mais ne pourra que laisser prospérer les soupçons, les doutes et les rumeurs. Et ce, d’autant plus aisément que les enjeux sont considérables, et que le Conseil a déjà montré, dans le passé, que des considérations d’opportunité politique n’étaient pas toujours absentes de ses décisions.

Sans même parler de récents contentieux électoraux, on se souvient qu’il y a un an tout juste, un ancien membre du Conseil constitutionnel, le professeur Jacques Robert, avouait qu’en 1995, celui-ci  s’était prêté à une «  belle entourloupe » à propos des comptes de campagne du candidat Balladur, validés malgré leurs invraisemblances massives alors que ceux du micro candidat Jacques Cheminade  étaient impitoyablement retoqués. En l’occurrence, quelle que soit la décision finale du Conseil constitutionnel, il y aura donc matière à gloser : s’il infirme la décision de la CNCCFP, tout le monde pensera qu’il s’est souvenu du passé : les bons amis font les bons comptes. Et s’il la confirme, chacun croira qu’il a voulu ménager l’avenir.

*Photo : isarepi.

Les dix choses que j’ai apprises entre Noël et le Nouvel An

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books shaw croze

1. J’ignorais que Bach auquel Dieu doit tout, abusait de ses choristes. C’est écrit noir sur blanc dans Books, revue qui ne se singularise pas par son humour.

2. J’ignorais que Marie-Josée Croze incarnerait à tout jamais la duchesse Sanseverina  dans l’adaptation télévisée de La Chartreuse de Parme de Cinzia Torrini. Je n’avais, en revanche, jamais douté des qualités de scénariste de Stendhal dont Paul Léautaud disait pertinemment :  » Pas une ligne chez lui pour le joli, pour le pittoresque, pour l’amusement. Toujours quelque chose, toujours de l’intérêt. « 

3. J’ignorais que François Damiens excellait à ce point dans l’humour belge et que ses embrouilles de caméras cachées révélaient un acteur prodigieux qui, par ailleurs, va rarement au cinéma et ne regarde même pas ses propres films, ce qui me le rend plus sympathique encore.

4. J’ignorais que l’écrivain suisse-allemand Ludwig Hohl qui vécut vingt ans dans une cave à Genève conseillait aux écrivains médiocres d’écrire des romans pour gagner des lecteurs et aux bons de soigner leur style pour en perdre. Toujours dans Books.

5. J’ignorais qu’outre le mariage pour tous ce qui déclenchait les plus vives passions en France lors du Réveillon était de savoir si les femmes devaient être totalement épilées ou non.

6. J’ignorais que le terme  » burn-out « , qui désigne une nouvelle pathologie médicale, a été créé dans les années soixante-dix par un psychiatre américain, Herbert J. Freuenberger. Il voulait désigner par là une forme d’épuisement professionnel : un incendie qui se propage à l’intérieur de l’individu. Le philosophe belge Pascal Chabot a écrit un essai passionnant sur cette pathologie civilisationnelle : Global Burn-Out, aux Puf.

7. J’ignorais que le metteur en scène italien Dino Risi avait fait des études de psychiatrie. Sur la déchéance de la vieillesse et pour plonger dans une autre forme de dépression que le burn-out, rien de tel que de revoir le soir de Noël : Dernier Amour avec Ugo Tognazzi et la délicieuse Ornella Muti.

8. J’ignorais que L’Homme à la Ferrari du même Dino Risi, ainsi que Le Fanfaron, dont la structure narrative est si proche du Swimmer de Frank Perry, autre chef d’oeuvre, seraient les contrepoisons les plus efficaces à Dernier Amour. Le cinéma italien des années soixante était porté par une grâce qu’il n’a jamais retrouvée.

9. J’ignorais que même les Suisses-Allemands seraient  capables de m’émouvoir avec Die Wiesen-Berger, un film de Bernard Weber et Martin Schilt sur des chanteurs alpins auxquels on demande de se produire à Shanghai. On se doutait bien qu’il y avait une forme d’humanité spécifique aux montagnards suisses. La transmettre n’était pas une mince affaire. Le cinéma parvient encore à faire des miracles. Ce film en est un.

10. J’ignorais cette citation de Bernard Shaw ( je note au passage qu’il convient toujours de conclure un billet d’humeur par une citation de Bernard Shaw ou d’Oscar Wilde…..vous serez plus aisément pardonné ) :  » Je trouve qu’une femme allant chercher les pantoufles d’un homme est un spectacle dégoûtant. D’ailleurs, je n’ai jamais ramassé les vôtres, dit Bernard Shaw à une jeune personne du sexe opposé, et j’ai bien meilleure opinion de vous depuis que vous me les avez jetées à la figure. «  N’hésitez pas à faire de même !

 

 

 

 

La légende noire de Le Pen est sacrée

cohen le pen fn

Notre confrère et ami publie, avec Pierre Péan, une biographie de Jean-Marie Le Pen qui divise le Parti des médias. Pour les uns, il était temps de traiter cet homme politique comme n’importe quel autre, tandis que les autres accusent les auteurs d’avoir blanchi Le Pen. Paysage pendant la bataille.

Élisabeth Lévy. Votre livre a été très bien accueilli par des personnalités « fréquentables » (Jean-Louis Bourlanges, Philippe Meyer, Éric Naulleau…), peu suspectes de crypto ou de para-lepénisme. D’un autre côté, Le Nouvel Obs, Marianne – votre journal ! − et Patrick Cohen, de France Inter, vous ont accusés, Pierre Péan et vous, de « blanchir » Jean-Marie Le Pen. Votre refus de vous placer sur le terrain moral n’a-t-il pas, sinon l’ambition, du moins la fâcheuse conséquence de vous amener à cautionner les idées et le parcours de Le Pen ?

Philippe Cohen. Ce qui m’étonne le plus dans cette affaire, c’est que, vingt ans avant Pierre Péan et moi-même, en 1994, Gilles Bresson et Christian Lionet avaient entrepris une biographie de Le Pen avec exactement le même genre d’esprit : aller le voir dans une démarche d’enquête, sans a-priori, en acceptant l’idée que la fréquentation de leurs interlocuteurs d’extrême droite risquait forcément de les humaniser. Ils admettaient aussi que l’empathie est inévitable lorsqu’on écrit une biographie. Notre livre ressemble à celui de Bresson et Lionet : il est essentiellement factuel et il poursuit, au fond, le récit qu’ils avaient entamé. La différence, c’est que leur livre a suscité un « accueil zéro » : aucun ou très peu de commentaires, ni pour ni contre ! Probablement parce que ses auteurs venaient de Libération et qu’il était donc difficile de les mettre en cause. C’est la pensée en pilotage automatique. Comme vous l’avez noté, nous ne bénéficions pas de la même bienveillance de tout le monde. Du reste, le papier qu’a écrit Renaud Dély, dans Le Nouvel Observateur, contre notre livre, présente une énorme contradiction : d’un côté, il fait l’éloge du Bresson/Lionet et, de l’autre, il nous reproche de mettre en doute le fait que Le Pen ait torturé en Algérie. Or, concernant ce dossier, Bresson et Lionet l’ont fait bien avant nous, et de manière plus affirmative ![access capability= »lire_inedits »]

ÉL. Conclusion ?

Il y a quatre hypothèses. Soit Renaud Dély n’a pas lu notre livre, soit il n’a pas lu celui de Bresson et Lionet, soit il ne s’en souvient pas, soit il est de mauvaise foi. Je me garderai bien de trancher…

ÉL. Tout cela ne vous en affecte pas moins…

D’abord, cela nous enrage que la présentation de l’ouvrage et de notre travail soit tronquée. Ceux qui se focalisent sur le soupçon de « blanchiment de Le Pen », évitent de rapporter tout ce que le livre révèle sur le parcours de Le Pen et qui est terriblement à charge : les accords secrets locaux avec les partis républicains, les arrangements avec Tapie, les histoires d’argent, etc. Du coup, ils finissent, involontairement bien sûr, par rendre un fier service à Le Pen qui préfère certainement que l’on parle de sa réhabilitation que de ses turpitudes.

ÉL. Oui, mais cela touche aussi à votre histoire….

Ce qui est terrible, c’est que les paroles de Renaud Dély, de Patrick Cohen et de ceux qui pensent comme eux ne me sont pas du tout étrangères. Je suis un peu plus âgé qu’eux et, pendant des années, j’ai répété les mêmes slogans qu’eux, employé les mêmes mots et pensé, comme eux, qu’il fallait opposer une radicalité virile et sacrée contre les « fascistes ». J’ai été un antifasciste militant, ce qui m’a valu quelques coups de barre de fer sur la tête. On m’attendait souvent à la sortie de mon lycée, à Nice, alors bastion de l’extrême droite ; je me souviens même qu’à 18 ans, j’ai mis 2000 lycéens du Parc impérial en grève contre Ordre nouveau.

ÉL. Ôte-nous un doute : tu n’es plus antifasciste ?

Je ne pense pas – et aucun historien non plus, d’ailleurs – que Le Pen soit un fasciste ou un nazi. Et je pense même que le qualifier ainsi lui rend service pour conforter son camp et même recruter. Il n’y a pas de danger fasciste en France et en Europe, mais plutôt un risque sérieux de montée de forces populistes qui jouent la double carte de la démocratie – ils ne feront pas de marche sur Rome – et de la démagogie.

ÉL. Votre dossier se présente mal. Non seulement vous vous abstenez de tout jugement moral, mais vous prétendez faire dans la nuance, montrer ce que le personnage pourrait avoir de bien. Vous discutez la nature de son antisémitisme (y en aurait-il un bon?) et laissez entendre, sans totalement convaincre, qu’il n’a peut-être pas torturé en Algérie. Peut-on éprouver autre chose que de l’aversion ? Peut-il y avoir du bon en Le Pen ?

Nous ne prétendons pas dégager ce que le personnage pourrait avoir de bien : nous avons recherché à retracer avec autant de justesse possible son parcours. Toutes proportions gardées, certaines réactions me rappellent la polémique qui s’est abattue sur Hannah Arendt après la publication de son Eichmann à Jérusalem. Eichmann devait être un monstre : Arendt fait son travail, elle montre qu’il est un homme très médiocre, faible… d’où son expression : « banalité du mal », qui est très mal passée et a suscité une polémique qui perdure encore. Je ne prétendrai jamais arriver à la cheville d’Hannah Arendt, mais il me semble qu’il y a quelque chose de comparable dans le phénomène autour de notre livre. Pendant trente ans, nombre de médias et de personnalités d’une certaine gauche ont construit un monstre qui s’appelle Le Pen. Tout serait haïssable chez lui, depuis le début : dès l’enfance, c’est un salopard, dès l’âge de 5 ans il torture, il est d’extrême droite dès son entrée en fac, etc. Ce corpus est devenu « sacré » : nul n’est autorisé à le remettre en cause, sauf à être traité de « crypto-lepéniste ». Cette légende noire constitue une histoire fermée pour l’éternité, un dogme. Cela m’est insupportable. À chaque génération, on remet sur le métier pour écrire l’Histoire ; Marc Bloch disait que le passé éclaire le présent mais que l’inverse est tout aussi vrai.

ÉL. Tu as prononcé un mot essentiel : Le Pen n’est pas né d’extrême droite. Sans doute, mais il l’est devenu. Et il incarne une idéologie qu’on a quelques raisons de ne pas apprécier particulièrement…

Évidemment. Le Pen est devenu un homme politique d’extrême droite, nous ne le discutons pas. Ce que nous contestons, c’est que son parcours ait en quelque sorte été orienté par une prédestination au mal. En 1968, il ne se joint pas aux SAC ou aux groupuscules d’extrême droite qui attaquent les gauchistes. Trois ans plus tard, il écrit un mémoire de sciences politiques consacré à l’anarchisme en France qui se termine par une citation élogieuse d’Albert Camus. Seulement voilà, rapporter ces faits, ce serait réhabiliter Le Pen…

ÉL. Comment l’expliques-tu ?

Ce genre de détail n’est pas intégrable dans la légende noire fabriquée par la gauche médiatique. Elle tient pour un crime le simple fait de dire qu’il n’est pas seulement fasciste, nationaliste, raciste, antisémite. Cette nuance est insupportable.

ÉL. Pas que, d’accord, mais aussi fasciste, nationaliste, raciste, antisémite, non ?

Il est nationaliste et a tenu des propos à caractère antisémite ; quant à raciste, on peut dire que les mots d’ordre du Front national sur l’immigration pouvaient stimuler le racisme. Fasciste non, si l’on définit le fascisme comme un projet politique visant à prendre ou à garder le pouvoir par la force. Le Pen n’a jamais été tenté par ce genre de stratégie, alors même qu’il a probablement été sollicité par les initiateurs du putsch des généraux en 1961.

Daoud Boughezala. Puisqu’on parle d’Histoire, vous évoquez, dans votre livre, des épisodes occultés par les grands médias : les rapports incestueux entre Le Pen et la gauche, du ralliement de Tixier-Vignancour à Mitterrand en 1965 aux renvois d’ascenseur avec Bernard Tapie dans les années 1990…

Ne vous trompez pas : en 1965, c’est Tixier-Vignancour qui décide d’appeler à voter Mitterrand au second tour de la présidentielle, sans consulter Le Pen, qui est pourtant son directeur de campagne. Le Pen s’oppose à cette décision − peut-être qu’il n’y a pas participé −, et rompt avec Tixier-Vignancour, ce qui ouvre une scission dans leur organisation.

DB. Et le débat truqué avec Tapie – épisode que vous dévoilez mais que personne ne commente…?

Ça, je l’ai vécu. Au début des années 1990, la gauche, qui a tout essayé contre Le Pen, croit avoir trouvé son sauveur en Bernard Tapie. Tapie est gouailleur, sait parler au peuple, traite en face les électeurs lepénistes de « salauds ». Il devient une espèce de champion de l’antifascisme. Mais notre enquête nous a permis de découvrir que le fameux débat télévisé Tapie-Le Pen était truqué. Les deux s’étaient mis d’accord pour taper sur les autres partis (PS, RPR, UDF) sans aborder leurs points faibles respectifs : l’antisémitisme pour Le Pen, les affaires pour Tapie. Voilà l’antifascisme des années 1990 ! Faut-il en être fier et le défendre, vingt ans après ?

DB. Et Mitterrand ? Fait-il la proportionnelle uniquement pour balancer des députés lepénistes dans les pattes de la droite, ou aussi par souci de démocratie ?

La proportionnelle faisait partie du programme du candidat Mitterrand. Mais personne ne s’attendait à une dose aussi massive de proportionnelle. Notre enquête montre, en tout cas, que l’instauration de cette proportionnelle était conçue, en 1985, comme une arme destinée à limiter la progression de la droite, tandis que la diabolisation, via la création de SOS-Racisme, visait, elle, à empêcher une alliance entre le FN et la droite. Mitterrand voulait donc un Front fort et une droite anti-FN, ce qui permettait de geler une partie des suffrages de la droite. Il a parfaitement réussi son pari.

ÉL. Au-delà de ces accointances occasionnelles, on observe une cécité manifeste : le refus total d’évaluer la politique du « cordon sanitaire » à l’aune de ses résultats. Mais le « cordon sanitaire » n’explique pas tout. Que signifie l’ascension du FN ? Révèle-t-elle une droitisation de la société, voire son extrême droitisation ?

Plusieurs éléments jouent. Le Pen a été, malheureusement, le premier ou l’un des premiers à mettre en avant des sujets qui sont aujourd’hui au centre du débat public. Dans les années 1980, avant même de s’attaquer à la mondialisation et alors qu’il voulait incarner le « Reagan français », Le Pen parle frontalement de sécurité et d’immigration. Dans les années 1990, il met assez vite en avant le thème de la mondialisation. Bien sûr, il n’est pas le seul. Il y a Chevènement, Marianne et d’autres, mais lui est écouté, notamment par cette partie de l’électorat qui quitte la gauche pour aller vers le Front national. Un électorat populaire que la gauche n’a pas réussi à récupérer. Résumant la thèse d’Orwell, Jean-Claude Michéa a écrit, dans Le Complexe d’Orphée : « Quand l’extrême droite progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur elle-même que la gauche devrait s’interroger. »

DB. Vous expliquez que la stratégie du « cordon sanitaire » a évité au Front national d’avoir un bilan, fût-il seulement local, donc des comptes à rendre…

Quand le Front national présente un bilan local, celui-ci est généralement assez catastrophique. La seule exception est la ville d’Orange, où Jacques Bompard est parvenu à se maintenir en quittant le FN. Le problème est que nous sommes pris en tenailles : si nous expliquons qu’il est impossible de prendre Le Pen en défaut parce qu’il n’a pas pu exercer de responsabilités et qu’il incarne une sorte de « parti aux mains blanches », puisque jamais dans le cambouis, on nous soupçonne de souhaiter qu’il arrive au pouvoir ! Nous ne nous situons pas comme militants, mais comme journalistes et notre question est : oui ou non, le fait que Le Pen n’ait jamais exercé de responsabilités politiques l’a-t-il aidé à consolider son électorat ? À ce sujet, nous rapportons un épisode significatif : en 1983, Le Pen se présente à La-Trinité-sur-Mer lors d’une législative partielle du Morbihan, d’ailleurs uniquement parce que son lieutenant Jean-Pierre Stirbois a obtenu un meilleur score que lui aux municipales et qu’il ne veut pas se laisser doubler. Le président du Front national obtient 12% dans la circonscription et 50% à La-Trinité-sur-Mer. Son directeur de cabinet, Jean-Marie Le Chevallier, atteste que le maire de La Trinité a alors fait à Le Pen une proposition qu’il ne pouvait pas refuser : le leader frontiste devenait maire, le maire actuel occupant le poste de maire-adjoint mais continuant à diriger la ville. Le Pen n’aurait rien eu d’autre à faire que de paraître. Il a décliné cette proposition.

ÉL. Manifestement, Le Pen n’a jamais voulu arriver au pouvoir. Ses dérapages antisémites correspondent d’ailleurs à des périodes d’ascension politique où il se rapprochait des responsabilités…

C’est vrai. Il existe cependant une exception à cette règle. Après une vague d’attentats terroristes à Paris, le gouvernement Chirac convoque tous les chefs de parti à Matignon pour consultations. En pleines journées parlementaires des députés FN,  Le Pen, qui a toujours apprécié les honneurs et les ors de la République, réunit ses troupes et leur demande : « Et si Chirac me demande de devenir ministre de la Défense, que faire ? » Il aurait aimé obtenir un poste de cette nature, mais son ami Pascal Arrighi, vieux politicien passé par le RPR, le ramène immédiatement à la raison : cette éventualité n’avait absolument aucune chance de se produire ![/access]

La suite ici

Jean-Marie Le Pen, une histoire française, Philippe Cohen et Pierre Péan (Robert Laffont).

*Photo : Droits réservés.

Ayrault s’est-il mis « minable » en décorant Tsonga ?

La promotion des médaillés du 1er janvier de cette nouvelle année nous a réservé une jolie surprise. Ce n’est pas l’Ordre national de la Légion d’honneur qui a retenu notre attention mais celui, tout aussi national, du Mérite. On y a en effet découvert le tennisman Jo-Wilfried Tsonga, qui serait ainsi récompensé pour son autre médaille, obtenue à Londres l’été dernier aux Jeux Olympiques.

Il semble évident que cette promotion n’ait pas été visée à Matignon. On ne peut en effet pas imaginer une seule seconde que Jean-Marc Ayrault, qui a fait de l’émigration fiscale un cheval de bataille et avait, à ce titre, interpellé Gérard Depardieu et son « comportement minable », ne puisse accepter que Tsonga reçoive ainsi les honneurs de la République. Car Tsonga n’a pas attendu la fameuse taxe à 75% -laquelle, d’ailleurs, n’existe plus- pour prendre le chemin de la Suisse. Il l’a fait aussitôt ses premiers gros gains sur le circuit international de la petite balle jaune ; ce qui ne l’empêchait d’ailleurs pas de donner, à l’occasion des leçons de solidarité nationale à la Fédération Française de Tennis comme nous l’avions expliqué ici en mai 2010.

On a beau avoir regretté aussi le départ de Depardieu pour la Belgique, on ne peut que constater que, de son point de vue, l’acteur a été beaucoup plus patient que Tsonga. Ce dernier n’est d’ailleurs pas le seul tennisman français à apprécier les montagnes suisses au point d’y fixer sa résidence. On renverra volontiers, à cet égard,  à une émission d’Action discrète. En attendant, je vouerai reconnaissance éternelle au premier journaliste qui interrogera le Premier Ministre : « Dans l’échelle du minable, comment situez-vous le comportement de Jo-Wilfried Tsonga, lequel sera pourtant décoré par votre gouvernement, de l’ordre national du mérite ? »

Euthanasie : laisser venir la mort n’est pas la provoquer

euthanasie leonetti hollande

À la peine sur le terrain socio-économique, le gouvernement s’est engagé pour faire diversion dans des réformes dites « sociétales ». Mais son coup d’essai, le mariage pour tous, n’est pas un coup de maître. Censé rassembler les Français, ce sujet aux multiples facettes est en train de leur faire revivre les divisions des grands jours. L’autre promesse de campagne de François Hollande, la légalisation de l’euthanasie, semble plus consensuelle : d’après les sondages d’opinion, 90% des personnes interrogées y seraient favorables. Le gouvernement tient-il ici la loi « moderne et apaisée », qui lui fera pardonner ses errements ?

Il faut cependant savoir regarder plus loin que le bout de son nez. Examinons de près ces fameux sondages. La formulation des questions tout d’abord. À la question « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et en proie à d’extrêmes souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous aide à mourir ? », qui répondrait non ? Il est bien évident qu’une formulation aussi simpliste et tendancieuse appelle une réponse univoque. Considérons ensuite le panel des personnes interrogées. Ce ne sont pas des malades qui ont été consultés, ni leurs familles, mais des actifs, jeunes et bien portants. Reformulons la question, et posons-la aux principaux intéressés, des personnes âgées et malades : « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et que, pris en charge par une équipe compétente, vous étiez soulagé de vos souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous fasse mourir ? »… Nul doute que la réponse serait différente.

Complètement en décalage par rapport à la doxa qui pose que l’acharnement thérapeutique est le fait des médecins, l’Observatoire National de la fin de vie note que, en cas de maladie incurable et très avancée, quand se pose la question de la réanimation, ce sont plus souvent les médecins qui proposent la limitation ou l’arrêt des traitements actifs (LATA), et la famille ou le patient lui-même qui insistent pour les poursuivre. Cette forte demande thérapeutique est bien légitime. La médecine ayant permis de guérir un grand nombre de maladies graves, elle a éveillé dans le public un immense espoir de salut. Espoir qu’il est difficile pour les soignants d’anéantir brutalement, après qu’ils l’ont eux-mêmes suscité et entretenu, en se battant pied à pied contre la maladie et la mort. Tout le monde, patients comme soignants, partage ainsi la foi en une médecine qui combat la mort jusqu’au bout, même quand cette foi se transforme peu à peu en « obstination déraisonnable ». Ainsi les demandes d’euthanasie de la part des patients en fin de vie sont très rares. Dans les pays où l’euthanasie active est légale, moins de 3% des grands malades expriment une telle demande. Cette demande  est  souvent labile, formulée dans un moment de désespoir et de souffrance ; lorsque la douleur physique et psychologique est soulagée (ce que la médecine moderne, avec ses antalgiques et ses anxiolytiques puissants, permet dans l’immense majorité des cas), elle s’éteint en général d’elle-même. En 2011, à l’Institut Curie, centre de lutte contre le cancer, seul un patient a réclamé une euthanasie !

Si au moins on avait lu correctement la loi Leonetti ! Cette loi unique – rédigée après un remarquable travail préparatoire, c’est la seule loi de toute la Ve République qui a été votée à l’unanimité par l’Assemblée Nationale – autorise non pas l’euthanasie active mais ce qu’on appelle l’euthanasie « passive ». Il y a une grande différence entre laisser venir la mort et la provoquer. Dans le premier cas on accompagne le malade vers sa fin inéluctable en prenant en charge les symptômes pénibles (en particulier la douleur). Dans l’autre on procède à un acte délibéré, inouï par sa violence symbolique et même réelle. Décidée de sang froid, dans le but explicite de tuer, et administrée à un patient en situation de complète dépendance, l’injection létale est une absolue rupture morale qui bouleverse de fond en comble la relation thérapeutique. Les médecins ne sont pas des professionnels de la mise à mort. Ils ne sont pas des bourreaux – profession d’ailleurs frappée d’infamie dans le monde moderne : qui voudrait exercer cette charge dans une société qui supporte si peu l’idée de la mort qu’elle a aboli le châtiment suprême ? Nous ne sommes pas devenus médecin pour tuer mais pour, sinon guérir, au moins soulager la détresse de ceux qui se sont adressés à nous en un magnifique élan de confiance. Et quelle confiance les patients pourront-ils conserver envers leur médecin mis en position de dispenser la mort ? Comment ne pas l’imaginer en embuscade, guettant le moindre signe « d’indignité » (fléchissement de la raison, handicap sévère, grand âge…), pour proposer, au nom de principes suaves, une injection mortelle ? Comment ne pas redouter de s’entendre susurrer, au moins de façon subliminale, ces mots terribles : « Allez vieillard, sois digne ! Tu es au bout du rouleau, arrête de t’agripper à la vie… C’est pas humain, ce que tu fais… Et ça doit te faire beaucoup souffrir… En tout cas c’est pas joli à regarder… D’ailleurs tu dégoûtes les enfants… Si tu n’y arrives pas tout seul, on peut t’aider à en finir proprement… Détends-toi, ça va bien se passer ! » ?

Mais bien sûr, donner à la loi sur la fin de vie les moyens de sa réelle application suppose des dépenses substantielles. Formations des soignants aux techniques de soulagement de la douleur, ouverture de lits de soins palliatifs, revalorisation de la médecine non curative, développement de l’hospitalisation à domicile, soutien aux aidants… Tout cela a un coût. Coût certainement supérieur à celui de l’organisation d’une euthanasie médicalisée aux procédures encadrées par la société. À l’heure où le difficile problème des retraites va se reposer, à l’heure où le financement de la dépendance va devoir être à nouveau discuté, la légalisation de l’euthanasie pourrait devenir une « chance historique » de concilier droits de l’homme et efficacité économique. Dans un pays où l’espérance de vie croît chaque année, ce « progrès » en matière de droits de l’homme ouvre bien des perspectives, pas toutes dans le domaine que l’on dit… Que les naïfs au grand cœur se récrient ! Et surtout, qu’ils ferment bien fort les yeux pour ne pas voir les cyniques qui se drapent dans de belles déclarations. Quant à nous, médecins qui sommes en première ligne du combat contre la souffrance et la mort, nous le disons solennellement au gouvernement : nous ne nous laisserons pas abuser par un jeu de dupes où les perdants sont tout désignés.

Nathalie Cassoux est ophtalmologiste, médecin des centres de lutte contre le cancer, docteur ès sciences.

Anne-Laure Boch est neurochirurgien, médecin des hôpitaux de Paris, docteur en philosophie.

*Photo : neyssensas.

Œuvres pies

claudel mauriac cathos

Parmi les livres provenant d’une dévote parente (une grand-tante, pour être précis), reconnaissables à son ex-libris (qui, de nos jours, utilise encore un ex-libris ?), j’ai retrouvé il y a peu la Vie de Jésus de François Mauriac, une Histoire des chartreux (un de ses frères en faisait partie), un Charles de Foucauld par René Bazin, et un Saint François d’Assise dû, j’ose à peine l’écrire, à la plume d’Abel Bonnard (soyons juste : celui-ci ne s’était pas encore révélé un adepte de la Collaboration et l’admirateur peut-être excessif des guerriers tudesques).

Et puis enfin une Anthologie de la poésie catholique, publiée en 1933, réunie et présentée par Robert Vallery-Radot aux Éditions des Œuvres représentatives (41 rue de Vaugirard, Paris 6e).[access capability= »lire_inedits »] Cet intéressant volume va de Christine de Pisan à Marie Noël en passant par Racine, Germain Nouveau, Verlaine, Hugo (« malgré son orgueil insensé », précise l’anthologiste), Jammes et Guérin, Claudel et Péguy bien sûr, Max Jacob et Henri Ghéon − et bien d’autres dont les noms ne nous disent plus rien.

Vallery-Radot, qui devait finir ses jours sous le nom de Père Irénée dans un couvent de la Manche, dédie son travail « à la mémoire sacrée du souverain pontife Pie X, qui nous ré-enseigna à prier sur de la beauté ». C’est ce même Pie X qui condamna « 65 erreurs modernes », et dont se réclament aujourd’hui les intégristes, mais qui curieusement inspira aussi Apollinaire : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme / L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X. »

Rien dans tout ça, en somme, qui rende un tel livre recommandable du point de vue de l’actuelle moralité publique. Et j’avoue moi-même n’être guère porté à m’extasier sur « l’humble femme qui prie / Après que tout le jour, à genoux près de l’eau, / Elle lava pour nous, et que je vois, si tôt, / Suspendant à la corde roide qu’elle essuie, / Le linge, de ses bras en croix levés bien haut » (André Lafon, 1883-1915).

C’est néanmoins dans ce grimoire que j’aurai découvert le merveilleux Arnoul Gréban (v. 1425-1485) dont je cherche en vain, depuis lors, à me procurer l’intégrale du Mystère de la Passion (je n’en ai trouvé qu’une morne translation en français moderne). Shame on me, je ne connaissais pas Gréban ! Un autre mérite du volume est de montrer qu’en dépit des modes (ou des reconstructions a posteriori de l’histoire littéraire), la poésie fut rarement autant inspirée par la foi chrétienne qu’aux XIXe et XXe siècles. Les poètes du temps de Pascal invoquaient davantage Vénus et Apollon que Jésus et Marie ; le siècle de Saint Vincent de Paul et de Bossuet n’eut pas son Paul Claudel[1. Voir à ce sujet Frédéric Gugelot, La Conversion des intellectuels au catholicisme en France, 1885-1935, CNRS Éditions.].

J’aggrave à présent mon cas : lorsque je lis, à propos d’un de ces oubliés, que « la sincérité de son cœur, son goût pour les sentiments et les mots voilés, en font un des seuls élégiaques que possède notre temps », moins que le contenu de la phrase, c’est sa gravité désuète qui me touche, et la nostalgie d’un temps où l’on pouvait parler ainsi de littérature. Ça change agréablement de bien des « pages livres ». Je suis décidément anachronique.

Vallery-Radot ne connaissait apparemment pas sœur Marie Saint-Anselme, de son vrai nom Jeanne Taillandier, encore une de mes grand-tantes, qui mourut en 1918, à 29 ans, au couvent des Sœurs blanches de Notre-Dame d’Afrique, et dont les Carnets d’une âme furent publiés par la suite à la Librairie académique Perrin, ce dont je tire une fierté inextinguible. Je n’en veux nullement à l’anthologiste : la pauvrette n’avait pas le verbe éclatant d’une Marie Noël, mais je n’allais pas manquer cette occasion d’évoquer son souvenir.

Quant à moi, je me garde bien de montrer à quiconque mes poèmes chrétiens (ni les autres) ; mais j’ai, comme on le voit, une hérédité chargée.[/access]

*Photo : Photodeus.

Lettre à Shakespeare au sujet d’Hamlet Junior

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Bonjour William,

Je viens de relire Hamlet. Tu ne seras pas étonné d’apprendre que je trouve ton travail sensationnel. J’imagine que tu dois en avoir marre d’entendre des éloges, aussi irai-je directement au fait.

Une question me taraude depuis deux jours. J’avoue qu’elle n’est pas des plus capitales, mais je te la pose malgré tout: si le Père d’Hamlet est un type bien, pourquoi  est-il en enfer ?

Il est étrange qu’Hamlet ne se pose jamais la question, lui qui s’en pose pas mal, comme tu sais. Avant de venger son père en tuant son beau-père, ne convient-il pas d’en savoir un peu plus sur le premier ? L’attitude normale vis à vis d’un fantôme n’est-elle pas de lui demander ce qu’il fait là, d’où il tient ses informations sur le type qui l’a dindonné, etc, etc ? Quel drôle d’oiseau que ce père vaporeux, tout de même. Je dois dire que cette manie d’en faire un mari idéal me semble profondément suspecte. On a envie de crier à Hamlet, comme chez Guignol: « Hou ! Hou ! Avant de t’en prendre à Claudius, demande-toi d’abord si le vrai méchant n’est pas le fantôme! ». Mais non, ce névrosé d’Hamlet se pose toutes les questions possibles, sauf la bonne.

Personnellement, j’établis un rapport direct entre cette idéalisation et l’impuissance d’Hamlet. Procrastination, sueurs froides, jérémiades : voilà ce qui arrive à un fils dont le Père ne descend jamais de son piédestal. Hamlet est la tragédie du Surmoi, et sa formule peut être résumée comme suit:  « Qui obéit à son Père au lieu de le tuer finit toujours en bien mauvaise posture ».

Malheureusement, tous ne sont pas d’accord avec mon interprétation. Ma femme soutient qu’il s’agit d’une explication psychanalytique « à la mords-moi le noeud » (je la cite), et que le Surmoi n’a rien à voir là dedans. Comme je ne suis pas très sûr de mon coup, j’aimerais beaucoup que tu m’écrives deux ou trois lignes à ce sujet, comme ça je saurai quoi lui répondre.

Fidèlement,
David

Vivement le « mariage pour tout » !

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civitas mariage gay

En matière de morale, deux principes philosophiques structurent notre vision du monde. Platon a résumé ces deux principes par les figures d’Hermogène et de Cratyle dans le dialogue platonicien qui porte le nom de ce dernier.

Dans un de ses maître-ouvrages[1. Renaud Camus, Du sens, P.O.L. éditions.], Renaud Camus signale à juste titre que le premier incarne la gauche, et le second la droite ; l’un le progrès, l’autre le conservatisme. Nôtre monde est sans doute du côté d’Hermogène, et le « mariage pour tous » que Hollande revendique comme un progrès l’exemple type d’une notion acceptée comme une convention sociale, qui se trouve à la merci d’un changement de définition sous l’effet d’un consensus nouveau. Car quoi de commun entre le mariage catholique, qui constitue le raccommodage de la plaie liée au péché originel ainsi que le rachat de la misère humaine par l’immortalité de substitution que lui offre la procréation, et le « mariage » pour tous ? Rien sinon les sept mêmes lettres qui dans un cas disent « cataplasme » et dans l’autre profèrent « droit » et « égalité »…

Cependant, du strict point de vue d’Hermogène, on peut se demander pourquoi s’arrêter subitement au « tous » ? Loin de nous l’idée de vociférer avec les intégristes de tout poil et d’assimiler ce « mariage pour tous » à d’éventuelles perversions criminelles, comme l’inceste et la pédophilie.

D’abord parce qu’à vicieux, vicieux et demi et qu’il nous semble apercevoir autant de vices chez les Femen que de vertus absentes chez les séides de Civitas qui les coursent, trouvant peut-être quelque plaisir infâme à poursuivre des femmes nues…  Mais le « mariage pour tous » est encore par trop réactionnaire ! Marier un père et sa fille, ou un père et son fils, c’est encore unir deux êtres humains, c’est toujours limiter, donc exclure.

Or, à l’orée des progrès de la cybernétique et du clonage, quand des poupées gonflables remplacent esthétiquement la femme de base, le « mariage pour tous » apparaît déjà comme un concept daté. Ne réservons pas le monopole des droits à l’humain, sous prétexte de ce vieux préjugé chrétien qui nous intime que lui seul aurait une âme, et étendons donc la justice aux inanimés. Aussi nous espérons que lors de la prochaine campagne présidentielle, François Hollande trouvera l’audace nécessaire pour inscrire à son programme un mariage plus égalitaire et plus révolutionnaire que le mariage pour tous : le « mariage pour tout ».

J’aurai ainsi le loisir d’épouser mon ordinateur avec lequel je passe beaucoup de temps sans oser m’avouer ce que je ressens pour lui pendant que le joyeux président de Civitas pourra s’unir à une tente…

*Photo : judyboo.

Grande-Bretagne : Quand la presse oppresse

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presse cameron murdoch

On n’a jamais autant parlé de Milton en Grande-Bretagne. John Milton, auteur en 1644 de l’Areopagitica, autrement dit De la liberté de la presse et de la censure, texte fondateur que les journalistes et patrons de presse britanniques considèrent comme leur « Premier amendement » − celui qui, en Amérique, garantit la liberté d’expression et interdit toute loi la limitant. Les Britanniques n’ont pas de Premier amendement, ni d’ailleurs de Constitution écrite, mais leur presse soutient mordicus que sa liberté ne saurait souffrir aucune limite et agite les écrits de Milton (et de George Orwell) à chaque fois qu’elle se sent menacée.

Une véritable bataille d’Hernani se joue depuis plus d’un an en Grande-Bretagne autour des pratiques de la presse et des médias. Les écoutes illégales et criminelles des tabloïds du groupe Murdoch, le lynchage médiatique de célébrités comme Hugh Grant, Sienna Miller, J.K. Rowling et le harcèlement de politiciens et de gens ordinaires ont contraint le gouvernement Cameron à demander au juge Brian Leveson de mener une enquête d’intérêt public en juin 2011.[access capability= »lire_inedits »] Pendant douze mois, il a interrogé, lors de séances filmées et retransmises en direct, victimes, journalistes et patrons de presse, mais également policiers et politiciens. Ses recommandations, contenues dans un rapport de 2000 pages, ont enfin été livrées fin novembre dans une fièvre frisant l’hystérie.

Les semaines précédant la remise du rapport, les ténors des médias britanniques se sont livrés à une campagne de communication, exhortant la classe politique mais également l’opinion à ne pas céder à la tentation de réglementer la presse. Le ton adopté est à dessein dramatique − « Ce serait revenir quatre cents ans en arrière » − voire menaçant − « La Grande-Bretagne risquerait de devenir la France, où les médias sont muselés par le pouvoir ». Rares sont ceux qui défendent une quelconque régulation de la presse. Par peur ou par prudence. Quelques députés font de tout de même savoir qu’ils y seraient favorables.

Les victimes de bavures ou harcèlement médiatiques, comme les McCann, parents de la petite Madeleine, kidnappée en mai 2007 en vacances au Portugal, estiment que le statu quo n’est pas admissible. En effet, jusqu’ici, la presse britannique a fonctionné sur la base d’une auto-régulation sous la responsabilité du PCC (Press Complaints Committee). Les journaux y adhèrent, s’ils le souhaitent. En cas de conflit, le PCC n’a pas de pouvoir contraignant. On l’aura compris : le PCC est un cache-misère.

Arrive donc le jour J. Au lieu d’une législation dénoncée par avance comme « soviétique » par la presse, Leveson recommande simplement la création d’un organe de régulation de la presse réellement indépendant et aux pouvoirs établis par des statuts. Il laisse aux parlementaires le soin de décider et de voter sur la question. Le juge ajoute qu’il ne répondra à aucune interview et s’envole le lendemain pour l’Australie pour une série de conférences. Good night and good luck !

La bataille est désormais politique. Astucieux ou opportuniste, David Cameron se prononce, au nom de la grande tradition de liberté britannique, contre la création de statuts de la presse, et devient le héros des médias. L’opposition travailliste, au nom des victimes des abus de la presse, se dit favorable aux suggestions de Leveson. Six enquêtes publiques sur les pratiques de la presse britannique ont déjà été menées et enterrées : celle du juge Leveson sera-t-elle la septième ? Réponse dans les prochains mois au Palais de Westminster.[/access]

*Photo : Press Industry.

Un sale coup pour le Protocole des Sages de Kyoto

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L’info est importante, mais elle est passée inaperçue en ce nouvel an, perdue au milieu des cotillons des bétisiers et des sempiternelles ritournelles journalistiques sur le réchauffement climatique qui en 2013 encore plus qu’en 2012 etc. etc. : figurez-vous que le Canada a officiellement quitté le Protocole de Kyoto sur les changements climatiques. C’est la première fois qu’un des 184 États signataires de ce texte réputé salvateur de planète ose tirer sa révérence.

Les explications des Canadiens pour cette volte-face sont on ne peut plus simples : leur ministre de l’Environnement, Peter Kent, a souligné que les États-Unis et la Chine, qui sont les deux principaux pays émetteurs d’émissions de gaz à effet de serre, n’ont jamais signé le Protocole de Kyoto. En vertu du Protocole, le Canada devait réduire d’ici 2012 ses émissions de gaz à effet de serre de 6% sous le niveau de 1990, au prix des renoncements industriels qu’on imagine (Enfin, qu’on imagine facilement quand on vit au pays des Grenelle, des Borloo et des Duflot)

Mention spéciale pour le député conservateur de Calgary-Ouest, Rob Anders, qui a été encore plus loin que son gouvernement en qualifiant le Protocole de «terrible gaspillage de ressources » avant de prononcer la phrase qui tue « Le fait d’être le premier pays à nous retirer nous donne de la crédibilité. Nous sommes les premiers à dire : le roi est nu ! »

Dépenses de campagne : les bons comptes et les bons amis

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sarkozy ump conseil

sarkozy ump conseil

En soi, la nouvelle dévoilée le 21 décembre par Philippe Briand,  l’ancien trésorier de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, semble un tout petit peu moins dramatique que celle de la fin du monde annoncée pour le même jour : côté UMP, en revanche, elle confirme que 2012 fut bien une « annus horribilis », la décision de la Commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP) de ne pas valider les comptes du candidat Sarkozy risquant de coûter au parti la bagatelle de 11 millions d’euros.

À en croire la Commission, devraient en effet être réintégrées dans ses comptes de campagne certaines dépenses effectuées avant la déclaration de candidature officielle, le 15 février : dépenses dénoncées à l’époque par le PS, qui accusait le président en exercice d’utiliser à des fins électorales « les moyens de l’Etat ». D’où un dépassement du plafond autorisé, soit 22 069 000 € pour un candidat qualifié au second tour. Naturellement, les responsables de l’UMP contestent une telle appréciation : Philippe Briand affirme ainsi que « le montant du dépassement est peu significatif, 1,6 %, et ne saurait à lui seul entraîner le rejet du compte » ; d’autres s’insurgent contre le fait de comptabiliser des dépenses effectuées avant que le candidat se soit officiellement déclaré. Mais leurs adversaires ont beau jeu de répliquer que s’il y a un plafond précis, c’est bien pour sanctionner tout dépassement, fût-il de quelques euros, et de souligner que la déclaration officielle de candidature ne saurait être déterminante à elle seule, dès lors que les intentions du président étaient connues depuis belle lurette. Cependant, par-delà l’anecdote et les débats techniques, cette nouvelle avanie subie par l’UMP met en lumière un certain nombre de points aveugles nettement plus préoccupants.

Et en premier lieu, celui qui parait inhérent au caractère renouvelable du mandat présidentiel. En tant qu’ancienne porte-parole de campagne de Nicolas Sarkozy, NKM l’a d’ailleurs parfaitement formulé, en déclarant que la décision de la CNCCFP posait un sérieux problème institutionnel et pouvait entraîner une vacance du pouvoir en période électorale. « Est-ce qu’un président est président jusqu’au bout, a-t-il le droit d’être candidat à sa réélection ? »

Très bonne question, Nathalie. Tu trouveras à ce propos quelques éléments de réponse dans les écrits d’un certain Alexis de Tocqueville, qui après avoir un peu réfléchi à ce sujet, en concluait qu’un président de la République rééligible risquait fort de ne penser qu’à sa future réélection, et d’utiliser tous les moyens à sa disposition en vue de cette dernière. C’est pourquoi il préconisait un mandat non renouvelable, règle qu’il parvint à faire inscrire dans la constitution de 1848 – ce qui, du reste, n’empêcha pas la IIe République de sombrer, puisque que c’est précisément l’impossibilité de briguer un second mandat qui poussa le président élu, Louis-Napoléon Bonaparte à renverser le régime le 2 décembre 1851. À part cette solution radicale – le non renouvellement, qui eut les faveurs de Michel Debré -, on n’échappe à la confusion des genres, et donc à une situation immanquablement boiteuse, inéquitable, sinon scandaleuse, que dans deux hypothèses : lorsque le  président est vertueux, ou lorsqu’il est impuissant. De Gaulle est à ce jour l’unique illustration de la première, celle d’un chef de l’État qui pouvait parfaitement utiliser l’avantage qu’il tirait de sa position en vue de sa réélection, mais qui se refusa à le faire : en décembre 1965, le Général ne daigna même pas descendre dans l’arène – ce qui, à sa grande stupeur, l’empêcha d’être élu dès le premier tour de scrutin.

Second cas de figure, le président impuissant : telle est la situation sous la IIIe République, au temps de Jules Grévy ou d’Albert Lebrun, ou sous la Ve, mais uniquement en cas de cohabitation : car ce n’est point par excès de vertu, on s’en doute, que François Mitterrand en 1988, ou Jacques Chirac en 2002, ne purent abuser de leur fonction lorsqu’ils briguèrent un second mandat. Hors cohabitation, en revanche, le problème est à peu près inextricable. Un président qui veut être réélu devrait-il alors « se mettre sur la réserve », pour reprendre les mots de NKM, et se montrer « tellement prudent qu’il n’exercerait plus sa fonction » ? Bien sûr que non : ni institutionnellement, ni politiquement, il n’a la possibilité de se transformer en potiche – durant les mois, voire les années, qui précèdent l’élection.  Ce faisant, il porterait atteinte à la fonction tout en réduisant ses chances d’être réélu. Mais alors, comment faire ? La réponse, c’est qu’il n’y a pas de réponse. Sinon celle qui consiste à se résigner à la confusion des genres, et au fait qu’un élu, fût-il président de la République, est d’abord quelqu’un qui songe à sa réélection.

Mais ce n’est pas tout – dès lors que la CNCCFP ne statuant pas en dernier ressort, c’est au Conseil constitutionnel qu’il appartiendra de trancher. Bref, de condamner, ou non, l’UMP à 11 millions d’amende. Et l’on aperçoit aussitôt une batterie de nouvelles difficultés.

Des difficultés qui tiennent d’abord au fait que Nicolas Sarkozy, en tant qu’ancien chef de l’État, est membre de droit du Conseil. Et qu’il sera ainsi juge et partie. Sans doute aura-t-il l’intelligence et l’habileté de se déporter, c’est-à-dire, de ne pas siéger : mais à cet égard, les textes applicables, et notamment, la loi organique du 7 novembre 1958 et le décret du 13 novembre 1959, qui déterminent les obligations des membres du Conseil constitutionnel, restent relativement flous. D’ailleurs, même si l’ancien président ne siège pas, le fait est que les neuf membres nommés du Conseil ont tous été désignés par des autorités liées à l’UMP, quatre d’entre eux l’ayant été au cours du mandat de Nicolas Sarkozy. Ce qui, naturellement, ne suffit pas à mettre en doute leur intégrité, mais ne pourra que laisser prospérer les soupçons, les doutes et les rumeurs. Et ce, d’autant plus aisément que les enjeux sont considérables, et que le Conseil a déjà montré, dans le passé, que des considérations d’opportunité politique n’étaient pas toujours absentes de ses décisions.

Sans même parler de récents contentieux électoraux, on se souvient qu’il y a un an tout juste, un ancien membre du Conseil constitutionnel, le professeur Jacques Robert, avouait qu’en 1995, celui-ci  s’était prêté à une «  belle entourloupe » à propos des comptes de campagne du candidat Balladur, validés malgré leurs invraisemblances massives alors que ceux du micro candidat Jacques Cheminade  étaient impitoyablement retoqués. En l’occurrence, quelle que soit la décision finale du Conseil constitutionnel, il y aura donc matière à gloser : s’il infirme la décision de la CNCCFP, tout le monde pensera qu’il s’est souvenu du passé : les bons amis font les bons comptes. Et s’il la confirme, chacun croira qu’il a voulu ménager l’avenir.

*Photo : isarepi.

Les dix choses que j’ai apprises entre Noël et le Nouvel An

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books shaw croze

books shaw croze

1. J’ignorais que Bach auquel Dieu doit tout, abusait de ses choristes. C’est écrit noir sur blanc dans Books, revue qui ne se singularise pas par son humour.

2. J’ignorais que Marie-Josée Croze incarnerait à tout jamais la duchesse Sanseverina  dans l’adaptation télévisée de La Chartreuse de Parme de Cinzia Torrini. Je n’avais, en revanche, jamais douté des qualités de scénariste de Stendhal dont Paul Léautaud disait pertinemment :  » Pas une ligne chez lui pour le joli, pour le pittoresque, pour l’amusement. Toujours quelque chose, toujours de l’intérêt. « 

3. J’ignorais que François Damiens excellait à ce point dans l’humour belge et que ses embrouilles de caméras cachées révélaient un acteur prodigieux qui, par ailleurs, va rarement au cinéma et ne regarde même pas ses propres films, ce qui me le rend plus sympathique encore.

4. J’ignorais que l’écrivain suisse-allemand Ludwig Hohl qui vécut vingt ans dans une cave à Genève conseillait aux écrivains médiocres d’écrire des romans pour gagner des lecteurs et aux bons de soigner leur style pour en perdre. Toujours dans Books.

5. J’ignorais qu’outre le mariage pour tous ce qui déclenchait les plus vives passions en France lors du Réveillon était de savoir si les femmes devaient être totalement épilées ou non.

6. J’ignorais que le terme  » burn-out « , qui désigne une nouvelle pathologie médicale, a été créé dans les années soixante-dix par un psychiatre américain, Herbert J. Freuenberger. Il voulait désigner par là une forme d’épuisement professionnel : un incendie qui se propage à l’intérieur de l’individu. Le philosophe belge Pascal Chabot a écrit un essai passionnant sur cette pathologie civilisationnelle : Global Burn-Out, aux Puf.

7. J’ignorais que le metteur en scène italien Dino Risi avait fait des études de psychiatrie. Sur la déchéance de la vieillesse et pour plonger dans une autre forme de dépression que le burn-out, rien de tel que de revoir le soir de Noël : Dernier Amour avec Ugo Tognazzi et la délicieuse Ornella Muti.

8. J’ignorais que L’Homme à la Ferrari du même Dino Risi, ainsi que Le Fanfaron, dont la structure narrative est si proche du Swimmer de Frank Perry, autre chef d’oeuvre, seraient les contrepoisons les plus efficaces à Dernier Amour. Le cinéma italien des années soixante était porté par une grâce qu’il n’a jamais retrouvée.

9. J’ignorais que même les Suisses-Allemands seraient  capables de m’émouvoir avec Die Wiesen-Berger, un film de Bernard Weber et Martin Schilt sur des chanteurs alpins auxquels on demande de se produire à Shanghai. On se doutait bien qu’il y avait une forme d’humanité spécifique aux montagnards suisses. La transmettre n’était pas une mince affaire. Le cinéma parvient encore à faire des miracles. Ce film en est un.

10. J’ignorais cette citation de Bernard Shaw ( je note au passage qu’il convient toujours de conclure un billet d’humeur par une citation de Bernard Shaw ou d’Oscar Wilde…..vous serez plus aisément pardonné ) :  » Je trouve qu’une femme allant chercher les pantoufles d’un homme est un spectacle dégoûtant. D’ailleurs, je n’ai jamais ramassé les vôtres, dit Bernard Shaw à une jeune personne du sexe opposé, et j’ai bien meilleure opinion de vous depuis que vous me les avez jetées à la figure. «  N’hésitez pas à faire de même !

 

 

 

 

La légende noire de Le Pen est sacrée

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cohen le pen fn

cohen le pen fn

Notre confrère et ami publie, avec Pierre Péan, une biographie de Jean-Marie Le Pen qui divise le Parti des médias. Pour les uns, il était temps de traiter cet homme politique comme n’importe quel autre, tandis que les autres accusent les auteurs d’avoir blanchi Le Pen. Paysage pendant la bataille.

Élisabeth Lévy. Votre livre a été très bien accueilli par des personnalités « fréquentables » (Jean-Louis Bourlanges, Philippe Meyer, Éric Naulleau…), peu suspectes de crypto ou de para-lepénisme. D’un autre côté, Le Nouvel Obs, Marianne – votre journal ! − et Patrick Cohen, de France Inter, vous ont accusés, Pierre Péan et vous, de « blanchir » Jean-Marie Le Pen. Votre refus de vous placer sur le terrain moral n’a-t-il pas, sinon l’ambition, du moins la fâcheuse conséquence de vous amener à cautionner les idées et le parcours de Le Pen ?

Philippe Cohen. Ce qui m’étonne le plus dans cette affaire, c’est que, vingt ans avant Pierre Péan et moi-même, en 1994, Gilles Bresson et Christian Lionet avaient entrepris une biographie de Le Pen avec exactement le même genre d’esprit : aller le voir dans une démarche d’enquête, sans a-priori, en acceptant l’idée que la fréquentation de leurs interlocuteurs d’extrême droite risquait forcément de les humaniser. Ils admettaient aussi que l’empathie est inévitable lorsqu’on écrit une biographie. Notre livre ressemble à celui de Bresson et Lionet : il est essentiellement factuel et il poursuit, au fond, le récit qu’ils avaient entamé. La différence, c’est que leur livre a suscité un « accueil zéro » : aucun ou très peu de commentaires, ni pour ni contre ! Probablement parce que ses auteurs venaient de Libération et qu’il était donc difficile de les mettre en cause. C’est la pensée en pilotage automatique. Comme vous l’avez noté, nous ne bénéficions pas de la même bienveillance de tout le monde. Du reste, le papier qu’a écrit Renaud Dély, dans Le Nouvel Observateur, contre notre livre, présente une énorme contradiction : d’un côté, il fait l’éloge du Bresson/Lionet et, de l’autre, il nous reproche de mettre en doute le fait que Le Pen ait torturé en Algérie. Or, concernant ce dossier, Bresson et Lionet l’ont fait bien avant nous, et de manière plus affirmative ![access capability= »lire_inedits »]

ÉL. Conclusion ?

Il y a quatre hypothèses. Soit Renaud Dély n’a pas lu notre livre, soit il n’a pas lu celui de Bresson et Lionet, soit il ne s’en souvient pas, soit il est de mauvaise foi. Je me garderai bien de trancher…

ÉL. Tout cela ne vous en affecte pas moins…

D’abord, cela nous enrage que la présentation de l’ouvrage et de notre travail soit tronquée. Ceux qui se focalisent sur le soupçon de « blanchiment de Le Pen », évitent de rapporter tout ce que le livre révèle sur le parcours de Le Pen et qui est terriblement à charge : les accords secrets locaux avec les partis républicains, les arrangements avec Tapie, les histoires d’argent, etc. Du coup, ils finissent, involontairement bien sûr, par rendre un fier service à Le Pen qui préfère certainement que l’on parle de sa réhabilitation que de ses turpitudes.

ÉL. Oui, mais cela touche aussi à votre histoire….

Ce qui est terrible, c’est que les paroles de Renaud Dély, de Patrick Cohen et de ceux qui pensent comme eux ne me sont pas du tout étrangères. Je suis un peu plus âgé qu’eux et, pendant des années, j’ai répété les mêmes slogans qu’eux, employé les mêmes mots et pensé, comme eux, qu’il fallait opposer une radicalité virile et sacrée contre les « fascistes ». J’ai été un antifasciste militant, ce qui m’a valu quelques coups de barre de fer sur la tête. On m’attendait souvent à la sortie de mon lycée, à Nice, alors bastion de l’extrême droite ; je me souviens même qu’à 18 ans, j’ai mis 2000 lycéens du Parc impérial en grève contre Ordre nouveau.

ÉL. Ôte-nous un doute : tu n’es plus antifasciste ?

Je ne pense pas – et aucun historien non plus, d’ailleurs – que Le Pen soit un fasciste ou un nazi. Et je pense même que le qualifier ainsi lui rend service pour conforter son camp et même recruter. Il n’y a pas de danger fasciste en France et en Europe, mais plutôt un risque sérieux de montée de forces populistes qui jouent la double carte de la démocratie – ils ne feront pas de marche sur Rome – et de la démagogie.

ÉL. Votre dossier se présente mal. Non seulement vous vous abstenez de tout jugement moral, mais vous prétendez faire dans la nuance, montrer ce que le personnage pourrait avoir de bien. Vous discutez la nature de son antisémitisme (y en aurait-il un bon?) et laissez entendre, sans totalement convaincre, qu’il n’a peut-être pas torturé en Algérie. Peut-on éprouver autre chose que de l’aversion ? Peut-il y avoir du bon en Le Pen ?

Nous ne prétendons pas dégager ce que le personnage pourrait avoir de bien : nous avons recherché à retracer avec autant de justesse possible son parcours. Toutes proportions gardées, certaines réactions me rappellent la polémique qui s’est abattue sur Hannah Arendt après la publication de son Eichmann à Jérusalem. Eichmann devait être un monstre : Arendt fait son travail, elle montre qu’il est un homme très médiocre, faible… d’où son expression : « banalité du mal », qui est très mal passée et a suscité une polémique qui perdure encore. Je ne prétendrai jamais arriver à la cheville d’Hannah Arendt, mais il me semble qu’il y a quelque chose de comparable dans le phénomène autour de notre livre. Pendant trente ans, nombre de médias et de personnalités d’une certaine gauche ont construit un monstre qui s’appelle Le Pen. Tout serait haïssable chez lui, depuis le début : dès l’enfance, c’est un salopard, dès l’âge de 5 ans il torture, il est d’extrême droite dès son entrée en fac, etc. Ce corpus est devenu « sacré » : nul n’est autorisé à le remettre en cause, sauf à être traité de « crypto-lepéniste ». Cette légende noire constitue une histoire fermée pour l’éternité, un dogme. Cela m’est insupportable. À chaque génération, on remet sur le métier pour écrire l’Histoire ; Marc Bloch disait que le passé éclaire le présent mais que l’inverse est tout aussi vrai.

ÉL. Tu as prononcé un mot essentiel : Le Pen n’est pas né d’extrême droite. Sans doute, mais il l’est devenu. Et il incarne une idéologie qu’on a quelques raisons de ne pas apprécier particulièrement…

Évidemment. Le Pen est devenu un homme politique d’extrême droite, nous ne le discutons pas. Ce que nous contestons, c’est que son parcours ait en quelque sorte été orienté par une prédestination au mal. En 1968, il ne se joint pas aux SAC ou aux groupuscules d’extrême droite qui attaquent les gauchistes. Trois ans plus tard, il écrit un mémoire de sciences politiques consacré à l’anarchisme en France qui se termine par une citation élogieuse d’Albert Camus. Seulement voilà, rapporter ces faits, ce serait réhabiliter Le Pen…

ÉL. Comment l’expliques-tu ?

Ce genre de détail n’est pas intégrable dans la légende noire fabriquée par la gauche médiatique. Elle tient pour un crime le simple fait de dire qu’il n’est pas seulement fasciste, nationaliste, raciste, antisémite. Cette nuance est insupportable.

ÉL. Pas que, d’accord, mais aussi fasciste, nationaliste, raciste, antisémite, non ?

Il est nationaliste et a tenu des propos à caractère antisémite ; quant à raciste, on peut dire que les mots d’ordre du Front national sur l’immigration pouvaient stimuler le racisme. Fasciste non, si l’on définit le fascisme comme un projet politique visant à prendre ou à garder le pouvoir par la force. Le Pen n’a jamais été tenté par ce genre de stratégie, alors même qu’il a probablement été sollicité par les initiateurs du putsch des généraux en 1961.

Daoud Boughezala. Puisqu’on parle d’Histoire, vous évoquez, dans votre livre, des épisodes occultés par les grands médias : les rapports incestueux entre Le Pen et la gauche, du ralliement de Tixier-Vignancour à Mitterrand en 1965 aux renvois d’ascenseur avec Bernard Tapie dans les années 1990…

Ne vous trompez pas : en 1965, c’est Tixier-Vignancour qui décide d’appeler à voter Mitterrand au second tour de la présidentielle, sans consulter Le Pen, qui est pourtant son directeur de campagne. Le Pen s’oppose à cette décision − peut-être qu’il n’y a pas participé −, et rompt avec Tixier-Vignancour, ce qui ouvre une scission dans leur organisation.

DB. Et le débat truqué avec Tapie – épisode que vous dévoilez mais que personne ne commente…?

Ça, je l’ai vécu. Au début des années 1990, la gauche, qui a tout essayé contre Le Pen, croit avoir trouvé son sauveur en Bernard Tapie. Tapie est gouailleur, sait parler au peuple, traite en face les électeurs lepénistes de « salauds ». Il devient une espèce de champion de l’antifascisme. Mais notre enquête nous a permis de découvrir que le fameux débat télévisé Tapie-Le Pen était truqué. Les deux s’étaient mis d’accord pour taper sur les autres partis (PS, RPR, UDF) sans aborder leurs points faibles respectifs : l’antisémitisme pour Le Pen, les affaires pour Tapie. Voilà l’antifascisme des années 1990 ! Faut-il en être fier et le défendre, vingt ans après ?

DB. Et Mitterrand ? Fait-il la proportionnelle uniquement pour balancer des députés lepénistes dans les pattes de la droite, ou aussi par souci de démocratie ?

La proportionnelle faisait partie du programme du candidat Mitterrand. Mais personne ne s’attendait à une dose aussi massive de proportionnelle. Notre enquête montre, en tout cas, que l’instauration de cette proportionnelle était conçue, en 1985, comme une arme destinée à limiter la progression de la droite, tandis que la diabolisation, via la création de SOS-Racisme, visait, elle, à empêcher une alliance entre le FN et la droite. Mitterrand voulait donc un Front fort et une droite anti-FN, ce qui permettait de geler une partie des suffrages de la droite. Il a parfaitement réussi son pari.

ÉL. Au-delà de ces accointances occasionnelles, on observe une cécité manifeste : le refus total d’évaluer la politique du « cordon sanitaire » à l’aune de ses résultats. Mais le « cordon sanitaire » n’explique pas tout. Que signifie l’ascension du FN ? Révèle-t-elle une droitisation de la société, voire son extrême droitisation ?

Plusieurs éléments jouent. Le Pen a été, malheureusement, le premier ou l’un des premiers à mettre en avant des sujets qui sont aujourd’hui au centre du débat public. Dans les années 1980, avant même de s’attaquer à la mondialisation et alors qu’il voulait incarner le « Reagan français », Le Pen parle frontalement de sécurité et d’immigration. Dans les années 1990, il met assez vite en avant le thème de la mondialisation. Bien sûr, il n’est pas le seul. Il y a Chevènement, Marianne et d’autres, mais lui est écouté, notamment par cette partie de l’électorat qui quitte la gauche pour aller vers le Front national. Un électorat populaire que la gauche n’a pas réussi à récupérer. Résumant la thèse d’Orwell, Jean-Claude Michéa a écrit, dans Le Complexe d’Orphée : « Quand l’extrême droite progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur elle-même que la gauche devrait s’interroger. »

DB. Vous expliquez que la stratégie du « cordon sanitaire » a évité au Front national d’avoir un bilan, fût-il seulement local, donc des comptes à rendre…

Quand le Front national présente un bilan local, celui-ci est généralement assez catastrophique. La seule exception est la ville d’Orange, où Jacques Bompard est parvenu à se maintenir en quittant le FN. Le problème est que nous sommes pris en tenailles : si nous expliquons qu’il est impossible de prendre Le Pen en défaut parce qu’il n’a pas pu exercer de responsabilités et qu’il incarne une sorte de « parti aux mains blanches », puisque jamais dans le cambouis, on nous soupçonne de souhaiter qu’il arrive au pouvoir ! Nous ne nous situons pas comme militants, mais comme journalistes et notre question est : oui ou non, le fait que Le Pen n’ait jamais exercé de responsabilités politiques l’a-t-il aidé à consolider son électorat ? À ce sujet, nous rapportons un épisode significatif : en 1983, Le Pen se présente à La-Trinité-sur-Mer lors d’une législative partielle du Morbihan, d’ailleurs uniquement parce que son lieutenant Jean-Pierre Stirbois a obtenu un meilleur score que lui aux municipales et qu’il ne veut pas se laisser doubler. Le président du Front national obtient 12% dans la circonscription et 50% à La-Trinité-sur-Mer. Son directeur de cabinet, Jean-Marie Le Chevallier, atteste que le maire de La Trinité a alors fait à Le Pen une proposition qu’il ne pouvait pas refuser : le leader frontiste devenait maire, le maire actuel occupant le poste de maire-adjoint mais continuant à diriger la ville. Le Pen n’aurait rien eu d’autre à faire que de paraître. Il a décliné cette proposition.

ÉL. Manifestement, Le Pen n’a jamais voulu arriver au pouvoir. Ses dérapages antisémites correspondent d’ailleurs à des périodes d’ascension politique où il se rapprochait des responsabilités…

C’est vrai. Il existe cependant une exception à cette règle. Après une vague d’attentats terroristes à Paris, le gouvernement Chirac convoque tous les chefs de parti à Matignon pour consultations. En pleines journées parlementaires des députés FN,  Le Pen, qui a toujours apprécié les honneurs et les ors de la République, réunit ses troupes et leur demande : « Et si Chirac me demande de devenir ministre de la Défense, que faire ? » Il aurait aimé obtenir un poste de cette nature, mais son ami Pascal Arrighi, vieux politicien passé par le RPR, le ramène immédiatement à la raison : cette éventualité n’avait absolument aucune chance de se produire ![/access]

La suite ici

Jean-Marie Le Pen, une histoire française, Philippe Cohen et Pierre Péan (Robert Laffont).

*Photo : Droits réservés.

Ayrault s’est-il mis « minable » en décorant Tsonga ?

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La promotion des médaillés du 1er janvier de cette nouvelle année nous a réservé une jolie surprise. Ce n’est pas l’Ordre national de la Légion d’honneur qui a retenu notre attention mais celui, tout aussi national, du Mérite. On y a en effet découvert le tennisman Jo-Wilfried Tsonga, qui serait ainsi récompensé pour son autre médaille, obtenue à Londres l’été dernier aux Jeux Olympiques.

Il semble évident que cette promotion n’ait pas été visée à Matignon. On ne peut en effet pas imaginer une seule seconde que Jean-Marc Ayrault, qui a fait de l’émigration fiscale un cheval de bataille et avait, à ce titre, interpellé Gérard Depardieu et son « comportement minable », ne puisse accepter que Tsonga reçoive ainsi les honneurs de la République. Car Tsonga n’a pas attendu la fameuse taxe à 75% -laquelle, d’ailleurs, n’existe plus- pour prendre le chemin de la Suisse. Il l’a fait aussitôt ses premiers gros gains sur le circuit international de la petite balle jaune ; ce qui ne l’empêchait d’ailleurs pas de donner, à l’occasion des leçons de solidarité nationale à la Fédération Française de Tennis comme nous l’avions expliqué ici en mai 2010.

On a beau avoir regretté aussi le départ de Depardieu pour la Belgique, on ne peut que constater que, de son point de vue, l’acteur a été beaucoup plus patient que Tsonga. Ce dernier n’est d’ailleurs pas le seul tennisman français à apprécier les montagnes suisses au point d’y fixer sa résidence. On renverra volontiers, à cet égard,  à une émission d’Action discrète. En attendant, je vouerai reconnaissance éternelle au premier journaliste qui interrogera le Premier Ministre : « Dans l’échelle du minable, comment situez-vous le comportement de Jo-Wilfried Tsonga, lequel sera pourtant décoré par votre gouvernement, de l’ordre national du mérite ? »

Euthanasie : laisser venir la mort n’est pas la provoquer

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euthanasie leonetti hollande

euthanasie leonetti hollande

À la peine sur le terrain socio-économique, le gouvernement s’est engagé pour faire diversion dans des réformes dites « sociétales ». Mais son coup d’essai, le mariage pour tous, n’est pas un coup de maître. Censé rassembler les Français, ce sujet aux multiples facettes est en train de leur faire revivre les divisions des grands jours. L’autre promesse de campagne de François Hollande, la légalisation de l’euthanasie, semble plus consensuelle : d’après les sondages d’opinion, 90% des personnes interrogées y seraient favorables. Le gouvernement tient-il ici la loi « moderne et apaisée », qui lui fera pardonner ses errements ?

Il faut cependant savoir regarder plus loin que le bout de son nez. Examinons de près ces fameux sondages. La formulation des questions tout d’abord. À la question « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et en proie à d’extrêmes souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous aide à mourir ? », qui répondrait non ? Il est bien évident qu’une formulation aussi simpliste et tendancieuse appelle une réponse univoque. Considérons ensuite le panel des personnes interrogées. Ce ne sont pas des malades qui ont été consultés, ni leurs familles, mais des actifs, jeunes et bien portants. Reformulons la question, et posons-la aux principaux intéressés, des personnes âgées et malades : « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et que, pris en charge par une équipe compétente, vous étiez soulagé de vos souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous fasse mourir ? »… Nul doute que la réponse serait différente.

Complètement en décalage par rapport à la doxa qui pose que l’acharnement thérapeutique est le fait des médecins, l’Observatoire National de la fin de vie note que, en cas de maladie incurable et très avancée, quand se pose la question de la réanimation, ce sont plus souvent les médecins qui proposent la limitation ou l’arrêt des traitements actifs (LATA), et la famille ou le patient lui-même qui insistent pour les poursuivre. Cette forte demande thérapeutique est bien légitime. La médecine ayant permis de guérir un grand nombre de maladies graves, elle a éveillé dans le public un immense espoir de salut. Espoir qu’il est difficile pour les soignants d’anéantir brutalement, après qu’ils l’ont eux-mêmes suscité et entretenu, en se battant pied à pied contre la maladie et la mort. Tout le monde, patients comme soignants, partage ainsi la foi en une médecine qui combat la mort jusqu’au bout, même quand cette foi se transforme peu à peu en « obstination déraisonnable ». Ainsi les demandes d’euthanasie de la part des patients en fin de vie sont très rares. Dans les pays où l’euthanasie active est légale, moins de 3% des grands malades expriment une telle demande. Cette demande  est  souvent labile, formulée dans un moment de désespoir et de souffrance ; lorsque la douleur physique et psychologique est soulagée (ce que la médecine moderne, avec ses antalgiques et ses anxiolytiques puissants, permet dans l’immense majorité des cas), elle s’éteint en général d’elle-même. En 2011, à l’Institut Curie, centre de lutte contre le cancer, seul un patient a réclamé une euthanasie !

Si au moins on avait lu correctement la loi Leonetti ! Cette loi unique – rédigée après un remarquable travail préparatoire, c’est la seule loi de toute la Ve République qui a été votée à l’unanimité par l’Assemblée Nationale – autorise non pas l’euthanasie active mais ce qu’on appelle l’euthanasie « passive ». Il y a une grande différence entre laisser venir la mort et la provoquer. Dans le premier cas on accompagne le malade vers sa fin inéluctable en prenant en charge les symptômes pénibles (en particulier la douleur). Dans l’autre on procède à un acte délibéré, inouï par sa violence symbolique et même réelle. Décidée de sang froid, dans le but explicite de tuer, et administrée à un patient en situation de complète dépendance, l’injection létale est une absolue rupture morale qui bouleverse de fond en comble la relation thérapeutique. Les médecins ne sont pas des professionnels de la mise à mort. Ils ne sont pas des bourreaux – profession d’ailleurs frappée d’infamie dans le monde moderne : qui voudrait exercer cette charge dans une société qui supporte si peu l’idée de la mort qu’elle a aboli le châtiment suprême ? Nous ne sommes pas devenus médecin pour tuer mais pour, sinon guérir, au moins soulager la détresse de ceux qui se sont adressés à nous en un magnifique élan de confiance. Et quelle confiance les patients pourront-ils conserver envers leur médecin mis en position de dispenser la mort ? Comment ne pas l’imaginer en embuscade, guettant le moindre signe « d’indignité » (fléchissement de la raison, handicap sévère, grand âge…), pour proposer, au nom de principes suaves, une injection mortelle ? Comment ne pas redouter de s’entendre susurrer, au moins de façon subliminale, ces mots terribles : « Allez vieillard, sois digne ! Tu es au bout du rouleau, arrête de t’agripper à la vie… C’est pas humain, ce que tu fais… Et ça doit te faire beaucoup souffrir… En tout cas c’est pas joli à regarder… D’ailleurs tu dégoûtes les enfants… Si tu n’y arrives pas tout seul, on peut t’aider à en finir proprement… Détends-toi, ça va bien se passer ! » ?

Mais bien sûr, donner à la loi sur la fin de vie les moyens de sa réelle application suppose des dépenses substantielles. Formations des soignants aux techniques de soulagement de la douleur, ouverture de lits de soins palliatifs, revalorisation de la médecine non curative, développement de l’hospitalisation à domicile, soutien aux aidants… Tout cela a un coût. Coût certainement supérieur à celui de l’organisation d’une euthanasie médicalisée aux procédures encadrées par la société. À l’heure où le difficile problème des retraites va se reposer, à l’heure où le financement de la dépendance va devoir être à nouveau discuté, la légalisation de l’euthanasie pourrait devenir une « chance historique » de concilier droits de l’homme et efficacité économique. Dans un pays où l’espérance de vie croît chaque année, ce « progrès » en matière de droits de l’homme ouvre bien des perspectives, pas toutes dans le domaine que l’on dit… Que les naïfs au grand cœur se récrient ! Et surtout, qu’ils ferment bien fort les yeux pour ne pas voir les cyniques qui se drapent dans de belles déclarations. Quant à nous, médecins qui sommes en première ligne du combat contre la souffrance et la mort, nous le disons solennellement au gouvernement : nous ne nous laisserons pas abuser par un jeu de dupes où les perdants sont tout désignés.

Nathalie Cassoux est ophtalmologiste, médecin des centres de lutte contre le cancer, docteur ès sciences.

Anne-Laure Boch est neurochirurgien, médecin des hôpitaux de Paris, docteur en philosophie.

*Photo : neyssensas.

Œuvres pies

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claudel mauriac cathos

claudel mauriac cathos

Parmi les livres provenant d’une dévote parente (une grand-tante, pour être précis), reconnaissables à son ex-libris (qui, de nos jours, utilise encore un ex-libris ?), j’ai retrouvé il y a peu la Vie de Jésus de François Mauriac, une Histoire des chartreux (un de ses frères en faisait partie), un Charles de Foucauld par René Bazin, et un Saint François d’Assise dû, j’ose à peine l’écrire, à la plume d’Abel Bonnard (soyons juste : celui-ci ne s’était pas encore révélé un adepte de la Collaboration et l’admirateur peut-être excessif des guerriers tudesques).

Et puis enfin une Anthologie de la poésie catholique, publiée en 1933, réunie et présentée par Robert Vallery-Radot aux Éditions des Œuvres représentatives (41 rue de Vaugirard, Paris 6e).[access capability= »lire_inedits »] Cet intéressant volume va de Christine de Pisan à Marie Noël en passant par Racine, Germain Nouveau, Verlaine, Hugo (« malgré son orgueil insensé », précise l’anthologiste), Jammes et Guérin, Claudel et Péguy bien sûr, Max Jacob et Henri Ghéon − et bien d’autres dont les noms ne nous disent plus rien.

Vallery-Radot, qui devait finir ses jours sous le nom de Père Irénée dans un couvent de la Manche, dédie son travail « à la mémoire sacrée du souverain pontife Pie X, qui nous ré-enseigna à prier sur de la beauté ». C’est ce même Pie X qui condamna « 65 erreurs modernes », et dont se réclament aujourd’hui les intégristes, mais qui curieusement inspira aussi Apollinaire : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme / L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X. »

Rien dans tout ça, en somme, qui rende un tel livre recommandable du point de vue de l’actuelle moralité publique. Et j’avoue moi-même n’être guère porté à m’extasier sur « l’humble femme qui prie / Après que tout le jour, à genoux près de l’eau, / Elle lava pour nous, et que je vois, si tôt, / Suspendant à la corde roide qu’elle essuie, / Le linge, de ses bras en croix levés bien haut » (André Lafon, 1883-1915).

C’est néanmoins dans ce grimoire que j’aurai découvert le merveilleux Arnoul Gréban (v. 1425-1485) dont je cherche en vain, depuis lors, à me procurer l’intégrale du Mystère de la Passion (je n’en ai trouvé qu’une morne translation en français moderne). Shame on me, je ne connaissais pas Gréban ! Un autre mérite du volume est de montrer qu’en dépit des modes (ou des reconstructions a posteriori de l’histoire littéraire), la poésie fut rarement autant inspirée par la foi chrétienne qu’aux XIXe et XXe siècles. Les poètes du temps de Pascal invoquaient davantage Vénus et Apollon que Jésus et Marie ; le siècle de Saint Vincent de Paul et de Bossuet n’eut pas son Paul Claudel[1. Voir à ce sujet Frédéric Gugelot, La Conversion des intellectuels au catholicisme en France, 1885-1935, CNRS Éditions.].

J’aggrave à présent mon cas : lorsque je lis, à propos d’un de ces oubliés, que « la sincérité de son cœur, son goût pour les sentiments et les mots voilés, en font un des seuls élégiaques que possède notre temps », moins que le contenu de la phrase, c’est sa gravité désuète qui me touche, et la nostalgie d’un temps où l’on pouvait parler ainsi de littérature. Ça change agréablement de bien des « pages livres ». Je suis décidément anachronique.

Vallery-Radot ne connaissait apparemment pas sœur Marie Saint-Anselme, de son vrai nom Jeanne Taillandier, encore une de mes grand-tantes, qui mourut en 1918, à 29 ans, au couvent des Sœurs blanches de Notre-Dame d’Afrique, et dont les Carnets d’une âme furent publiés par la suite à la Librairie académique Perrin, ce dont je tire une fierté inextinguible. Je n’en veux nullement à l’anthologiste : la pauvrette n’avait pas le verbe éclatant d’une Marie Noël, mais je n’allais pas manquer cette occasion d’évoquer son souvenir.

Quant à moi, je me garde bien de montrer à quiconque mes poèmes chrétiens (ni les autres) ; mais j’ai, comme on le voit, une hérédité chargée.[/access]

*Photo : Photodeus.

Lettre à Shakespeare au sujet d’Hamlet Junior

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Bonjour William,

Je viens de relire Hamlet. Tu ne seras pas étonné d’apprendre que je trouve ton travail sensationnel. J’imagine que tu dois en avoir marre d’entendre des éloges, aussi irai-je directement au fait.

Une question me taraude depuis deux jours. J’avoue qu’elle n’est pas des plus capitales, mais je te la pose malgré tout: si le Père d’Hamlet est un type bien, pourquoi  est-il en enfer ?

Il est étrange qu’Hamlet ne se pose jamais la question, lui qui s’en pose pas mal, comme tu sais. Avant de venger son père en tuant son beau-père, ne convient-il pas d’en savoir un peu plus sur le premier ? L’attitude normale vis à vis d’un fantôme n’est-elle pas de lui demander ce qu’il fait là, d’où il tient ses informations sur le type qui l’a dindonné, etc, etc ? Quel drôle d’oiseau que ce père vaporeux, tout de même. Je dois dire que cette manie d’en faire un mari idéal me semble profondément suspecte. On a envie de crier à Hamlet, comme chez Guignol: « Hou ! Hou ! Avant de t’en prendre à Claudius, demande-toi d’abord si le vrai méchant n’est pas le fantôme! ». Mais non, ce névrosé d’Hamlet se pose toutes les questions possibles, sauf la bonne.

Personnellement, j’établis un rapport direct entre cette idéalisation et l’impuissance d’Hamlet. Procrastination, sueurs froides, jérémiades : voilà ce qui arrive à un fils dont le Père ne descend jamais de son piédestal. Hamlet est la tragédie du Surmoi, et sa formule peut être résumée comme suit:  « Qui obéit à son Père au lieu de le tuer finit toujours en bien mauvaise posture ».

Malheureusement, tous ne sont pas d’accord avec mon interprétation. Ma femme soutient qu’il s’agit d’une explication psychanalytique « à la mords-moi le noeud » (je la cite), et que le Surmoi n’a rien à voir là dedans. Comme je ne suis pas très sûr de mon coup, j’aimerais beaucoup que tu m’écrives deux ou trois lignes à ce sujet, comme ça je saurai quoi lui répondre.

Fidèlement,
David

Vivement le « mariage pour tout » !

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civitas mariage gay

civitas mariage gay

En matière de morale, deux principes philosophiques structurent notre vision du monde. Platon a résumé ces deux principes par les figures d’Hermogène et de Cratyle dans le dialogue platonicien qui porte le nom de ce dernier.

Dans un de ses maître-ouvrages[1. Renaud Camus, Du sens, P.O.L. éditions.], Renaud Camus signale à juste titre que le premier incarne la gauche, et le second la droite ; l’un le progrès, l’autre le conservatisme. Nôtre monde est sans doute du côté d’Hermogène, et le « mariage pour tous » que Hollande revendique comme un progrès l’exemple type d’une notion acceptée comme une convention sociale, qui se trouve à la merci d’un changement de définition sous l’effet d’un consensus nouveau. Car quoi de commun entre le mariage catholique, qui constitue le raccommodage de la plaie liée au péché originel ainsi que le rachat de la misère humaine par l’immortalité de substitution que lui offre la procréation, et le « mariage » pour tous ? Rien sinon les sept mêmes lettres qui dans un cas disent « cataplasme » et dans l’autre profèrent « droit » et « égalité »…

Cependant, du strict point de vue d’Hermogène, on peut se demander pourquoi s’arrêter subitement au « tous » ? Loin de nous l’idée de vociférer avec les intégristes de tout poil et d’assimiler ce « mariage pour tous » à d’éventuelles perversions criminelles, comme l’inceste et la pédophilie.

D’abord parce qu’à vicieux, vicieux et demi et qu’il nous semble apercevoir autant de vices chez les Femen que de vertus absentes chez les séides de Civitas qui les coursent, trouvant peut-être quelque plaisir infâme à poursuivre des femmes nues…  Mais le « mariage pour tous » est encore par trop réactionnaire ! Marier un père et sa fille, ou un père et son fils, c’est encore unir deux êtres humains, c’est toujours limiter, donc exclure.

Or, à l’orée des progrès de la cybernétique et du clonage, quand des poupées gonflables remplacent esthétiquement la femme de base, le « mariage pour tous » apparaît déjà comme un concept daté. Ne réservons pas le monopole des droits à l’humain, sous prétexte de ce vieux préjugé chrétien qui nous intime que lui seul aurait une âme, et étendons donc la justice aux inanimés. Aussi nous espérons que lors de la prochaine campagne présidentielle, François Hollande trouvera l’audace nécessaire pour inscrire à son programme un mariage plus égalitaire et plus révolutionnaire que le mariage pour tous : le « mariage pour tout ».

J’aurai ainsi le loisir d’épouser mon ordinateur avec lequel je passe beaucoup de temps sans oser m’avouer ce que je ressens pour lui pendant que le joyeux président de Civitas pourra s’unir à une tente…

*Photo : judyboo.

Grande-Bretagne : Quand la presse oppresse

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presse cameron murdoch

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On n’a jamais autant parlé de Milton en Grande-Bretagne. John Milton, auteur en 1644 de l’Areopagitica, autrement dit De la liberté de la presse et de la censure, texte fondateur que les journalistes et patrons de presse britanniques considèrent comme leur « Premier amendement » − celui qui, en Amérique, garantit la liberté d’expression et interdit toute loi la limitant. Les Britanniques n’ont pas de Premier amendement, ni d’ailleurs de Constitution écrite, mais leur presse soutient mordicus que sa liberté ne saurait souffrir aucune limite et agite les écrits de Milton (et de George Orwell) à chaque fois qu’elle se sent menacée.

Une véritable bataille d’Hernani se joue depuis plus d’un an en Grande-Bretagne autour des pratiques de la presse et des médias. Les écoutes illégales et criminelles des tabloïds du groupe Murdoch, le lynchage médiatique de célébrités comme Hugh Grant, Sienna Miller, J.K. Rowling et le harcèlement de politiciens et de gens ordinaires ont contraint le gouvernement Cameron à demander au juge Brian Leveson de mener une enquête d’intérêt public en juin 2011.[access capability= »lire_inedits »] Pendant douze mois, il a interrogé, lors de séances filmées et retransmises en direct, victimes, journalistes et patrons de presse, mais également policiers et politiciens. Ses recommandations, contenues dans un rapport de 2000 pages, ont enfin été livrées fin novembre dans une fièvre frisant l’hystérie.

Les semaines précédant la remise du rapport, les ténors des médias britanniques se sont livrés à une campagne de communication, exhortant la classe politique mais également l’opinion à ne pas céder à la tentation de réglementer la presse. Le ton adopté est à dessein dramatique − « Ce serait revenir quatre cents ans en arrière » − voire menaçant − « La Grande-Bretagne risquerait de devenir la France, où les médias sont muselés par le pouvoir ». Rares sont ceux qui défendent une quelconque régulation de la presse. Par peur ou par prudence. Quelques députés font de tout de même savoir qu’ils y seraient favorables.

Les victimes de bavures ou harcèlement médiatiques, comme les McCann, parents de la petite Madeleine, kidnappée en mai 2007 en vacances au Portugal, estiment que le statu quo n’est pas admissible. En effet, jusqu’ici, la presse britannique a fonctionné sur la base d’une auto-régulation sous la responsabilité du PCC (Press Complaints Committee). Les journaux y adhèrent, s’ils le souhaitent. En cas de conflit, le PCC n’a pas de pouvoir contraignant. On l’aura compris : le PCC est un cache-misère.

Arrive donc le jour J. Au lieu d’une législation dénoncée par avance comme « soviétique » par la presse, Leveson recommande simplement la création d’un organe de régulation de la presse réellement indépendant et aux pouvoirs établis par des statuts. Il laisse aux parlementaires le soin de décider et de voter sur la question. Le juge ajoute qu’il ne répondra à aucune interview et s’envole le lendemain pour l’Australie pour une série de conférences. Good night and good luck !

La bataille est désormais politique. Astucieux ou opportuniste, David Cameron se prononce, au nom de la grande tradition de liberté britannique, contre la création de statuts de la presse, et devient le héros des médias. L’opposition travailliste, au nom des victimes des abus de la presse, se dit favorable aux suggestions de Leveson. Six enquêtes publiques sur les pratiques de la presse britannique ont déjà été menées et enterrées : celle du juge Leveson sera-t-elle la septième ? Réponse dans les prochains mois au Palais de Westminster.[/access]

*Photo : Press Industry.