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Législatives : tout est relatif quand on en arrive au bourre-pif

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Personne n’ignore que c’est aujourd’hui le premier tour des élections législatives en France et que 577 circonscriptions font l’objet des désirs de 6603 impétrants comme on dirait du côté du ministère du Redressement Productif. En revanche, il est intéressant de rappeler que notre second tour coïncidera, lui, le 17 juin, avec une nouvelle élection à la proportionnelle du parlement grec. La précédente, en avril, avait laissé le pays certes ingouvernable mais surtout marqué le déclin des deux vieux partis de gouvernement. La surprise avait été l’arrivée en seconde position de Syriza, le front de gauche hellène et aussi l’entrée au parlement d’Aube dorée, un parti ouvertement néo-nazi.

On se plaint parfois du climat de la campagne chez nous mais on se réjouira que même sur les circonscriptions « chaudes » que Le Monde évalue à une cinquantaine, les coups bas n’aient jamais atteint les coups tout courts comme ce fut le cas lors d’un récent débat télévisé à Athènes entre un député d’Aube dorée et deux élues de gauche dont la charmante Rena Dourou dont il fut déjà question ici.

On verra dans la vidéo suivante le sens du dialogue de l’élu néo-nazi qui s’est d’ailleurs enfui du plateau après sa brillante argumentation à coups de verres d’eau dans la figure et de bourre-pifs en pleine tronche.

Oui, on peut se réjouir de ne pas en être là, ou pas encore, et de ne pas se trouver dans un pays tellement secoué par des plans d’austérité imposés de l’extérieur, aussi inutiles que répétitifs, qu’il en perd ses nerfs démocratiques.

De la stupidité à l’indifférence

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1. Le gène de la stupidité

Les Lois fondamentales de la stupidité humaine : tel est le titre de l’essai le plus jouissif paru depuis bien longtemps[1. Les Lois fondamentales de la stupidité humaine, Carlo M. Cipolla, PUF, 72 pages, 7 euros.]. Qu’il date de 1976 n’enlève rien à sa saveur. Qu’il ait été publié en édition limitée par les « Mad Millers » (les Meuniers fous) intrigue. Que son auteur, Carlo M. Cippola, un historien de l’économie, ait attendu un quart de siècle pour en livrer une version italienne témoigne d’un détachement allègre, l’auteur étant parfaitement conscient que, si l’érudition est la source de la sagesse universelle, elle est aussi souvent source de malentendus entre amis.

Maintenant que l’auteur est décédé et que son livre est devenu un best-seller universel, il est temps de le découvrir en français, puisque les Presses universitaires de France nous en donnent l’occasion. Après avoir précisé que ce livre s’adresse non aux gens stupides, mais à ceux qui ont parfois affaire avec eux.[access capability= »lire_inedits »]

Carlo M. Cipolla a voulu savoir non seulement pourquoi l’humanité est dans le pétrin, mais pourquoi elle doit supporter un lot quotidien d’épreuves, d’ennuis et de tracas bien supérieur à celui qu’endurent nos amis les animaux. Sa réponse est lumineuse : la cause en est un groupe d’individus génétiquement prédisposés à la stupidité et, de ce fait, bien plus malfaisant que la Mafia, le complexe militaro-industriel ou l’Internationale communiste.

La première loi fondamentale de la stupidité humaine affirme sans ambiguïté que « chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde ». Toute estimation chiffrée, estime Cippola, serait en-deçà de la réalité, mais chacun peut vérifier par lui-même, jour après jour, avec une monotonie imparable, qu’il est harcelé par des individus stupides surgissant à l’improviste, dans les lieux les plus inattendus et aux moments les plus improbables.

Carlo M. Cipolla est réfractaire à l’égalitarisme contemporain. Après des années d’observation et d’expérimentation, il est arrivé à la conclusion que les hommes ne sont pas égaux : les uns sont stupides, les autres non. On appartient au groupe des stupides comme on appartient à un groupe sanguin : l’homme stupide naît stupide par la volonté de la Providence. « Je suis certain, écrit-il, que la stupidité est la chose la mieux partagée du monde et qu’elle est uniformément répartie selon une proportion constante. » D’où la deuxième loi fondamentale qui postule que la probabilité que tel individu soit stupide est indépendante de toutes les autres caractéristiques de cet individu.

La troisième loi fondamentale nous éclaire sur ce qu’est la stupidité : est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’autres individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes. Ne confondons surtout pas stupidité et crétinerie. Le crétin ne nuit qu’à lui-même, alors que l’individu stupide cause d’innombrables ennuis à autrui, sans en tirer aucun gain personnel en contrepartie. La société dans son ensemble s’en trouve donc appauvrie. Contrairement aux escrocs ou aux crétins à tendance intelligente, qui à des degrés divers accroissent le bien-être commun par des transferts de richesse, l’individu stupide, dont l’action n’obéit à aucune rationalité, même pas à une rationalité immorale, nous pourrit la vie. L’auteur se propose donc, dans son essai, de « neutraliser l’une des plus puissantes forces obscures qui entravent le bien-être et le bonheur de l’humanité ». La forme d’humour qu’il déploie pour parvenir à cet objectif est un modèle de cynisme que n’auraient pas désavoué Swift ou Schopenhauer. Il répond, en outre, en tous points, au mode de pensée scientifique dans ce qu’il a de plus grotesque.

Fallait-il vraiment mettre ce Traité de la stupidité humaine entre toutes les mains ? L’auteur voulait qu’il fût réservé à quelques happy few. Il n’avait pas tort : la stupidité est incurable. Et, parfois, contagieuse.

2. Les vertus de l’indifférence

Ma curiosité s’émousse au fil des années. Cioran me disait que c’était un symptôme alarmant. Dans certains pays d’Amérique latine, précisait-il, la coutume est d’annoncer un décès par la formule rituelle : untel est devenu indifférent. Je dois être mort depuis bien longtemps, car je n’ai cessé de louer les vertus de l’indifférence.

Être mort n’a d’ailleurs pas que des inconvénients. Cela permet de réduire les dépenses. Et puis, on peut toujours faire écrire sur sa tombe, en latin si possible, et comme l’auteur des Voyages de Gulliver : « Ici repose le corps de Jonathan Swift… où l’indignation sauvage ne peut plus déchirer son corps.» Vivant, il parlait des hommes comme de la pire espèce d’odieuse vermine de la Terre. Cette odieuse vermine, je sais que je la regretterai, y compris sous ses formes les plus stupides. Plus la mort pointe le bout de son nez, plus on s’y attache. J’aurai passé ma vie à chercher ce dont je n’avais pas besoin et à avoir besoin de ce que je ne cherchais pas.

3. L’illusion d’aimer

Dans un couple, il est préférable qu’un des deux soit fidèle − et, autant que faire se peut, l’autre. La fidélité m’est totalement étrangère, mais il m’est arrivé de la feindre (jamais longtemps, je vous rassure) pour me donner l’illusion d’aimer pour de vrai. Mais, dans le fond, je suis comme Woody Allen : je ne considère une fille comme parfaite que lorsqu’elle me rejette. Hélas, cela ne m’est pas arrivé souvent.

La jeune fille est un papillon quand je l’aime et une guêpe dont j’attends la piqûre quand je me détourne d’elle. Je serais bien démuni sans les innombrables idées fausses que je nourris à son sujet. Mais j’ai la faiblesse de ne tenir à mes idées que lorsque je sais qu’elles sont fausses ou exagérées. Autrement, la vie m’apparaîtrait encore plus ennuyeuse qu’elle ne l’est.[/access]

Nous ne sommes pas les enfants de personne

Qu’est-ce qu’un moderne inquiet ? On sait qu’ayant perdu sa mère, Roland Barthes renonça provisoirement à ses certitudes d’homme moderne pour redevenir un fils parmi les fils. Il n’aura pas fallu pareil drame familial à Philippe d’Iribarne pour passer au rasoir d’Ockham le projet moderne d’émancipation humaine par le progrès et la raison universels.

Dès le début des années 1960, ce jeune ingénieur fraîchement émoulu de Polytechnique révisa ses illusions progressistes au contact des mineurs en grève de Decazeville. A l’époque, la froide rationalité du gaullisme planificateur prévoyait de supprimer des milliers d’emplois au nom de l’exigence de rentabilité ? Comme il l’explique aujourd’hui dans ses conversations à bâtons rompus avec Julien Charnay, L’envers du moderne (CNRS éditions), ce conflit laissa entrevoir au haut fonctionnaire Iribarne les limites du projet des Lumières, dont le versant rationaliste peut engendrer des drames humains lorsqu’il se heurte à la réalité du corps social.

Dès lors, il formula l’interrogation centrale de son oeuvre : peut-on vouloir libérer l’homme sans nier sa condition empirique ? Toute la question est de savoir comment atteindre des objectifs universels dans des contextes anthropologiques et ethnologiques donnés. Prenons le « vivre ensemble » : dans l’Occident moderne, cette notion désigne officiellement le meilleur des mondes consuméristes possibles, où l’individu pourrait jouir sans entraves ni discriminations. Or, l’ordre social revêt des significations différentes dès que l’on quitte le confort douillet de nos sociétés aseptisées par l’idée d’égalité. Depuis Louis Dumont, on sait que le système indien des castes assigne un statut précis à tous les individus qui le composent, jusqu’au marginal vivant à l’ombre de la société. Grâce à l’auteur d’Homo hierarchicus, nous retenons également qu’un même ordre de valeurs unifie toutes les strates sociales indiennes, hiérarchisées selon le clivage principal pur/impur.

Dans une optique différente de Dumont, Iribarne dégage une typologie des cultures nationales centrées sur la notion de « zones de crainte » qui « colore(nt) l’ensemble de l’existence et que leurs membres s’efforcent de contenir (…) dans leurs pratiques comme dans la manière dont ils se représentent le monde ». Y compris dans l’imaginaire moderne, trop souvent donné comme incréé et issu de la divine raison, se nicherait une « manière (particulière) de ressentir les événements, de leur donner sens, en fonction de la façon dont ils entrent en résonance avec une forme particulière de crainte, ou avec ce qui permet d’échapper à celle-ci ». Il n’est jusqu’à l’universalisme de Kant et Habermas qui ne doive beaucoup à l’histoire tragique de l’Allemagne !

Si étrange France

C’est notamment sur le terrain de l’entreprise qu’Iribarne a effectué ses vastes études ethnographiques. Ses décennies de recherche ont révélé une « étrangeté française »[1. Voir L’étrangeté française, Seuil, 2006.] largement héritée des schémas mentaux d’Ancien Régime. A l’en croire, l’ouvrier français exprimerait une crainte du déclassement fondée sur la distinction implicite entre des dignités inégales. Dans l’Hexagone, perdre son emploi est couramment vécu comme une déchéance symbolique. Derrière la « passion française de l’égalité » chère à Tocqueville, Iribarne perçoit « un pays de castes, où la distinction des rangs joue un rôle fondamental à tous les niveaux de la société », y compris dans la rhétorique d’une gauche de la gauche hier encore trop prompte à dénoncer Sarkozy le « parvenu » !

Au cours de ses pérégrinations de chercheur, Iribarne a par ailleurs mis en évidence une culture chinoise de l’obéissance à la hiérarchie par crainte du chaos et de l’entropie ou encore une culture étatsunienne construite sur la convergence contractuelle entre intérêt et morale. Comme le pressent Julien Charnay, on pourrait lui reprocher de céder au péché mignon de l’essentialisation pour les besoins de son appareil conceptuel statocentré.

Mais de son œuvre prolixe, nous retiendrons avant tout la volonté de décentrer l’idée de liberté de ses interprétations occidental(ist)es. En moderne critique de la modernité, Iribarne marche sur les pas de l’ « universalisme itératif » d’un Michael Walzer, soucieux de réformer le système des castes par l’exercice d’une discussion libre dans la grammaire culturelle indienne. Comme le répète Walzer, nous n’abolirons pas les castes en envoyant l’US Army à Calcutta !

Loin des sermons moraux aussi abstraits qu’inefficaces, Philippe d’Iribarne nous invite à remettre en question notre vision englobante du monde. Une piste à suivre pour retrouver les sentiers de l’universel.

Philippe d’Iribarne, L’envers du moderne. Conversations avec Julien Charnay (CNRS éditions)

*Photo : Jim Epler

Ray Bradbury, le pessimiste enchanté

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Ray Bradbury est enfin arrivé sur Mars à l’âge de 91 ans, quelque part à l’ouest d’octobre en croquant les pommes d’or du soleil. Avant d’être l’un des plus grands écrivains américains, il avait été ce petit garçon né en 1920 pour qui l’enfance se confondit avec la Grande Dépression. On sous-estime trop souvent le traumatisme que représenta la plus grande crise économique de l’Histoire sur une génération d’écrivains nés à cette époque, et aussi différents que Bukowski, Salinger, Kerouac ou Bradbury. Ils n’en parlèrent jamais directement mais une bonne partie de leurs œuvres peut se lire comme une stratégie d’évitement, une promenade angoissée autour d’un trou noir que l’on ne veut pas nommer.

Pour Bradbury, la fuite fut dans le rêve, la tête dans les étoiles, le cœur dans ces petites villes américaines au milieu de nulle part. Celles où s’arrêtent des cirques ambulants par des après-midi d’été trop chaudes, celles où le temps semble s’abolir pour des enfants qui s’ennuient et ressuscitent de vieilles légendes, celles où l’on apprend près d’une station service que là-bas, dans les grandes villes, la fin du monde est en cours.
Bradbury fut classé parmi les écrivains de science-fiction. C’est un paradoxe car peu d’écrivains se méfièrent autant que lui de la science. Le progrès technologique, pour Bradbury, se faisait forcément au détriment de la civilisation et altérait la beauté du monde comme l’imaginaire de l’humanité.

Lisez ou relisez Chroniques Martiennes, son chef d’œuvre le plus connu, qui date de 1950. Ce classique de nos collèges mérite qu’on y retourne une fois adulte. Jamais un livre ne présenta la conquête spatiale sous un jour aussi sombre. Elle est réduite à une expédition coloniale qui est l’ultime espoir d’une Terre épuisée. L’homme se comporte sur Mars comme un barbare inconséquent, un béotien maladroit et détruit presque sans s’en rendre compte la culture martienne qui avait su transformer sa technologie en poésie pour faire du monde un diamant fragile peuplé de créatures diaphanes : « Oui, leurs villes sont belles. Ils savaient associer l’art à la vie. Pour les Américains, ça a toujours été une chose à part. Quelque chose qu’on relègue dans la chambre du haut, celle de l’idiot de la famille. »

Il n’est pas étonnant que certains historiens de la science-fiction aient classé Bradbury comme ouvertement réactionnaire alors que celui-ci ne cessa de dénoncer la ségrégation raciale dans nombre de ses nouvelles. Son œuvre est en effet l’exact envers de celle de son contemporain Isaac Asimov, l’écrivain préféré des lycéens en filière scientifique. Asimov croyait dur comme fer que les robots étaient une solution pour sauver l’humanité, que l’homme était fait pour dominer l’univers et qu’il n’y avait pas un problème que la science ne saurait résoudre. Il suffit de regarder autour de soi pour comprendre à quel point cet optimisme prométhéen est devenu terriblement hors de saison alors que le pessimisme enchanté d’un Bradbury n’a pas pris une ride.

On s’en rend compte notamment à la lecture de Fahrenheit 451 (1953), roman ouvertement antimaccarthyste qui imagine une société dans laquelle le livre est banni. Des pompiers spécialisés sont chargés de traquer les derniers lecteurs et de brûler leurs bibliothèques. Les résistants en sont amenés à apprendre par cœur les grands classiques de la littérature et à se réfugier dans les bois en espérant des temps meilleurs. Surtout, ils doivent veiller à ne pas prendre une balle : sinon, Don Quichotte et L’Odyssée disparaîtraient avec eux. Fahrenheit 451, qui fit l’objet d’une adaptation trop méconnue par François Truffaut en 1966, dépasse bien sûr cette simple allégorie politique (comme 1984 dépasse la simple critique du stalinisme) pour devenir une grande œuvre antitotalitaire qui continue aujourd’hui, plus que jamais, à questionner notre rapport de plus en plus aliénant à l’image omniprésente.

On peut lire, au dos de la première édition française du Pays d’Octobre (Denoël, Présence du Futur, 1966) des extraits de critiques dont celle de Paris-Presse qui déclare : « Ray Bradbury : le Marcel Aymé de la science-fiction ». Finalement, on ne saurait mieux dire.
 
*Photo : Alan Light

Oui, Wagner était antisémite !

Wagnérolâtres et wagnérophobes n’ont pas fini de s’empailler au sujet de l’antisémitisme du génial créateur, les uns le niant ou le minorant tandis que les autres ne voient que lui. La parution du Wagner contre les Juifs de Pierre-André Taguieff devrait éteindre cette querelle. Dans cette somme enrichie d’écrits du musicien-philosophe, et notamment d’une nouvelle traduction de La Juiverie dans la musique (publié sous pseudonyme en 1850), Pierre-André Taguieff, avec la méticulosité qu’on lui connaît, montre que si Wagner ne fut pas un proto-nazi, il fut bel et bien antisémite et que la puissance, tant intellectuelle que musicale, de son œuvre aura marqué un siècle au cours duquel la germanité s’est construite contre la France et contre les Juifs avant d’inspirer les idéologues racistes du Troisième Reich.[access capability= »lire_inedits »]

Taguieff se concentre sur l’œuvre écrite de Wagner (essais, articles, poésies), les journaux de sa dernière épouse, Cosima[1. « Il rêve de Juives qui se moquent de lui » ou « de Juifs qui deviennent de la vermine », note Cosima.], une partie de leur correspondance, des témoignages et enfin sur ces opéras qui seront instrumentalisés par la propagande de Hitler et Goebbels. De cette exploration, il tire la certitude que l’antisémitisme du compositeur ne fut pas seulement « culturel », mais bien politique et racial : l’érection du Juif en figure répulsive fut pour Wagner un révélateur paradoxal de l’identité allemande, invitée à une régénération esthétique, religieuse, sociale et même linguistique, étant donné son aversion pour le yiddish.

En introduisant le terme « enjuivement » (« triple processus d’invasion, d’influence culturelle corruptrice et d’exploitation économique »), dans le monde intellectuel de 1850, Wagner a fourni des arguments à son gendre Houston Stewart Chamberlain, l’un des principaux représentants du pangermanisme, aussi bien qu’au théoricien nazi Alfred Rosenberg.

La haine que Wagner voue aux Juifs prend sa source dans sa rancune envers qu’il voue à Giacomo Meyerbeer, compositeur juif surnommé le « Rothschild de la musique » qui fut aussi son protecteur, et dont quelques talentueux mélomanes osèrent comparer les productions à celles de Wagner lui-même – crime impardonnable. Résultat, Wagner est convaincu qu’il est menacé par un complot critique juif ourdi voire financé par Meyerbeer. Il est vrai qu’il ne prôna jamais l’extermination physique des Juifs et qu’il ne goûtait guère les idées des antisémites radicaux de son entourage. Du reste, Pierre-André Taguieff dissocie clairement antisémitisme wagnérien et wagnérisme antisémite. Refusant de céder à la facilité de la reductio ad hitlerum, il travaille ici en historien, pas en idéologue.[/access]

Pierre-André Taguieff, Wagner contre les Juifs, Berg International Editeur, 22 euros.

La France des cartes postales existe toujours

Il n’est pas nécessaire de fréquenter les cafés du commerce pour entendre les trop nombreuses complaintes de ceux qui ont mal à la France. On nous parle d’un temps que nous ne pourrions pas connaître et que le progrès nous aurait volé dans sa marche impétrante – lorsqu’il passe, l’herbe ne repousse pas- vers l’anesthésiante modernité. Alors, on lit les poèmes de Péguy en imaginant la Beauce sans ses pavillons et ses barres, on pense à cette époque où les antennes paraboliques n’avaient pas encore remplacé la croix des clochers. Et indubitablement, on se dit que c’était mieux avant, en accrochant à notre mélancolie les images d’une France de cartes postales en noir et blanc.

Pourtant, cette France des nappes à carreaux rouges et blancs, cette France des bistrots où la ficelle était l’unité de mesure, cette France des oubliés et des invisibles, Benoit Rayski l’a rencontrée. Et c’est en amoureux qu’il s’est lancé à sa rencontre : à Rezé, Yllion, Clermont-Ferrand, Dassaud, Cosne-sur-Loire, Arras, Montreuil-sur-Mer, Arcueil, Le Noirvault, Guise, Miribel, Villeneuve d’Ascq. Dans ces villes et ces villages qui sentent bon la France, la modernité ne semble qu’une incartade de mauvais goût incapable de consumer un pays où fleurissaient, comme les colchiques dans les prés, les jolis noms chantants de Brocéliande, Aigues-Mortes, Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme, Beaune, Saint Malo, Châteauneuf-du-Pape, etc. « L’amour supplée aux longs souvenirs par une sorte de magie. [Il] crée par enchantement, un passé dont il nous entoure » disait Benjamin Constant.

Il faut aller en France pour la connaître. Car, savez-vous, on peut y rencontrer un écrivain public (à Arras), revoir la Cité radieuse construite par Le Corbusier (à Rezé), dîner dans un hôtel-restaurant où se trouvaient auparavant les bureaux de la Compagnie minière (à La Grand-Combe), réciter – autant qu’on s’en souvienne – le début d’un Je vous salue Marie devant la Madone de béton et d’acier (à Miribel). Car, savez-vous, c’est à Montreuil-sur-Mer que se tient la célèbre confrontation entre Javert et Jean Valjean, où ce dernier accepte de se confondre pour sauver Fauchelevent du poids d’une charrette renversée. Car, savez-vous, à Villeneuve d’Ascq, on peut discuter avec des Compagnons du Tour de France, ces bâtisseurs de cathédrales, ces charpentiers, ces selliers et ces maréchaux-ferrants. Car, savez-vous, être « ébéniste, sellier, menuisier, c’est aussi bien et surtout autrement que d’être français, allemand, italien, polonais, sénégalais, arabe, juif, noir. »

Haut les cœurs, nous apostrophe l’auteur même s’il enrage qu’un adolescent préfère livrer des pizzas plutôt que de travailler le bois. Pour Benoit Rayski, il y a un pays vrai sur lequel on a posé un pays fictif, tel un cache-France (notez qu’il s’autorise à transposer le distinguo maurrassien pays réel/pays légal). Et c’est ainsi qu’il termine son itinéraire amoureux –où il fut heureux comme Dieu en France- par une promenade à Stains, une ville qui lui donne l’irrépressible envie de fuir mais aussi de dire à la France son étrange passion : « Heureusement la France est grande. Je le sais pour l’avoir retrouvée. »

J’ai pour la France une étrange passion, Benoît Rayski, éditions David Reinharc.

Juppé, la « tentation » du FN et la Chute de l’UMP

Sur son blog, Alain Juppé a le mérite de mettre les pieds dans le plat. En tant qu’ancien président de l’UMP, il relaie – pour mieux les critiquer – les préoccupations d’une grande majorité des militants qui souhaitent une alliance UMP-FN, ne serait-ce qu’à l’entre-deux-tours des législatives. Au moins évoque-t-il sans langue de bois le fossé grandissant entre la tête et les jambes de l’UMP, sans doute conscient que la position des Jean-François Copé et François Fillon devient de plus en plus intenable face à une base qui rêve d’en découdre avec la gauche sans s’embarrasser d’un antilepénisme éculé.

Pédagogue, Alain Juppé expose les trois raisons qui lui font rejeter toute idée d’entente avec le parti frontiste. Primo, « une raison morale : l’histoire, la culture, les références idéologiques de ce parti ne sont pas les nôtres; et, dans ce domaine, la nouvelle “direction” du FN n’a rien changé. » A cette assignation un brin de mauvaise foi, on rétorquera que les origines des mouvements politiques ne changent jamais (on ne refait pas l’histoire ! )… au contraire de leurs positions. Un esprit cruel rappellerait au « gaulliste » M. Juppé le hiatus entre sa politique étrangère interventionniste et la sacralisation des souverainetés étatiques qui vit De gaulle recevoir Khrouchtchev à l’Elysée en des temps où la Kolyma regorgeait de prisonniers politiques. Contre ce premier argument fallacieux, O tempora o mores, rétorquera-t-on poliment à Alain Juppé.

Secundo, l’ancien Premier ministre affine son argumentaire par « une raison programmatique : sur bien des points les propositions du FN sont en totale contradiction avec les nôtres. Deux exemples : le FN prône le retour à la retraite à 60 ans, et… la sortie de l’euro ! ». Là-dessus, le maire de Bordeaux a factuellement raison. Mais, lui opposera-t-on en citant Pasqua, les promesses n’engagent que ceux qui les croient. En politique, quelques sièges d’élus locaux, sinon quelques maroquins, ont vite raison des plus vives radicalités programmatiques…

Tertio, Juppé achève son raisonnement par l’exposé d’une « raison tactique : l’objectif du FN n’est pas de faire alliance avec nous, mais de casser l’UMP, quitte à assurer la victoire des candidats PS, pour asseoir sa prédominance sur la droite. On n’est pas obligé de tomber dans le piège. » C’est vrai, Marine Le Pen voudrait faire voler en éclats l’hégémonie de l’UMP sur la droite, et ne s’en cache pas. Mais le précédent du Programme Commun de la gauche nous démontre le contraire : tout le génie politique de Mitterrand fut d’embrasser le Parti Communiste pour mieux l’étouffer. Dans les années 1970, le parti de Marchais et Duclos entendait conserver sa domination sur la gauche, ne voyant pas dans le baiser du PS l’amorce d’un phagocytage politique. En 1981, avant le premier tour de la présidentielle, dans une campagne très nationale-communiste, Georges Marchais claironnait que son parti ne s’alignerait jamais sur un gouvernement bourgeois à vernis socialiste. On connaît la suite…

Les dandys dilettantes ne meurent jamais

Boss du Dilettante – beau nom qui évoque autant une maison d’édition qu’un vin naturel, un art de vivre et un film de Pascal Thomas -, Dominique Gaultier n’en a toujours fait qu’à sa tête de pince-sans-rire. A ses débuts, au milieu des années 80, il publiait Bernard Frank et les regrettées Jambes d’Emilienne ne mènent à rien d’Alain Bonnand. Il y avait aussi Eric Holder et Marc-Edouard Nabe, Philippe Lacoche et Limonov : des découvertes et du soufre. Puis vint Anna Gavalda, refusée par Gallimard : jackpot. Détendu par le best-seller, Dominique Gaultier continua alors à révéler des auteurs et à faire revivre les oubliés talentueux : Jacques Perret, Jean-Pierre Martinet ou, dernièrement, René Laporte et son Hôtel de la solitude.

Dans une préface élégante, François Ouellet nous apprend qui était Laporte. Né en 1905 à Toulouse, il fut poète et romancier. Il obtint le prix Interallié en 1936. Ses amis s’appelaient, entre autres, André Breton, Aragon, Claude Roy ou Francis Ponge. Il les hébergea tous dans sa maison d’Antibes où il s’était replié sous l’Occupation. Pour le compte de la Résistance, il surveilla Radio Monte-Carlo contrôlée par les Allemands. Il meurt, renversé par une voiture, en 1954. Dans un roman, il écrivait : « Il paraît qu’on meurt jeune, dans ma famille. Dans la cinquantaine, en pleine activité. »
Hôtel de la solitude est de ces livres qui rompent avec la pesanteur du temps et les calibrages imposés. C’est léger, dandy, un enchantement de chaque page. Les phrases ont la grâce des volutes de fumée en terrasse d’un bar d’été : « Dès le premier soir, la porte poussée, il était devenu citoyen d’un autre monde. Il y avait maintenant cinq jours qu’il habitait là et qu’il prenait le même incroyable plaisir à se sentir absent. Qui viendrait le chercher ici ? Cette impression qu’il dépistait toutes les polices de l’univers, qu’il compliquait les enquêtes sentimentales de ses maîtresses, qu’il contrariait les perquisitions intéressées de ses amis, comme elle était agréable ! Elle emplissait béatement le creux vaste de sa torpeur. »

Nous sommes en 1942. Bavard, buveur et flâneur de la vie en territoire occupé, Jérôme Bourdaine se replie dans un vieil hôtel sur les hauteurs de Monte-Carlo. Choyé par le couple d’hôteliers, il goûte le charme suranné des lieux. A portée des lâchetés de l’époque, des fantômes pourraient surgir. Mais c’est un homme et une femme qui apparaissent, prennent leurs quartiers dans le vieil hôtel. La femme s’appelle Zoya. Elle devient pour Jérôme une obsession dissipant les brumes agréables de la solitude. Peu importe le mari, il aime sa voix slave et l’imagine très bien en robe du soir. Pour se souvenir, pour oublier, les sentiments vont se jouer à fleur de peau, les lèvres se mêler. L’amour, définitivement, est ce beau souci inutile, ultime fuite au cœur des heures troublées : « De nos jours, on disparaît sans laisser de traces, plus aisément que dans les siècles les plus obscurs. Nous vivons tous présentement dans des prisons incommunicables. Personne n’oserait imaginer que je me suis offert la liberté. »

Avec René Laporte, la liberté, c’est-à-dire la clé des champs de ruines, c’est aujourd’hui.

René Laporte, Hôtel de la solitude, Le Dilettante, 2012

Hollande, un Président très ordinaire

A six heures moins dix, comme tous les matins, le radio réveil se mit à hurler, et François, à tâtons, dut s’y reprendre à trois fois pour le faire taire. Il ne voulait surtout plus d’embrouilles avec les voisins du dessus qui se plaignaient aigrement de ces réveils en sursaut et qui pour se venger taguaient régulièrement sa porte et sa boîte aux lettres. Le calme rétabli, François ouvrit un œil avec difficulté. La nuit avait été brève, et encore, il avait eu de la chance qu’un des gardes du corps puisse le véhiculer jusqu’à Bobigny. Lorsqu’ils étaient revenus de Bruxelles avec Pierre, Laurent et Arnaud, le RER ne fonctionnait plus, et la question de son retour nocturne l’avait perturbé pendant une bonne partie du Conseil européen. Il faut dire que ce n’était pas normal, tout de même, ces réunions qui se prolongeaient indéfiniment et se terminaient à point d’heure, longtemps après le départ de la dernière rame ou du dernier bus… C’est vrai aussi qu’il aurait pu utiliser, pour une fois, la Twingo officielle garée devant l’Élysée. Mais il avait toujours un peu peur de se faire vandaliser, même maintenant que la voiture avait été banalisée, repeinte en beige et dépouillée de tout insigne distinctif. Décidément, il valait mieux prendre les transports en commun.

Émergeant doucement de son demi-sommeil, François se souvint à ce propos qu’il devait deux tickets à Raymond, le portier-adjoint de l’Élysée ; ce mois-ci, entre un G 20 à l’autre bout du monde, la guerre en Syrie qui se prolongeait, la sortie de la Grèce, la faillite de l’Espagne, les sommets européens et les Conseils des ministres en veux-tu en voilà, il n’avait pas eu le temps de recharger son passe Navigo cinq zones. Et il envisageait avec terreur l’idée de se faire contrôler en infraction par des agents de la RATP, vraisemblablement marinistes, qui seraient trop contents d’aller baver auprès de la presse de droite. Il imaginait d’ici les gros titres du Figaro ou de L’Express : « Mon président est un tricheur ! », « Ce n’est pas normal de ne pas payer son billet », « Le retour des privilèges », « L’Etat des passe-droits », etc, etc. Et hop, en un instant, des années d’efforts qui partent en fumée. Il préférait ne pas y penser. D’ailleurs, il fallait qu’il se dépêche un peu. Il se cala sur l’oreiller, essayant de repérer ses savates dans l’obscurité de la chambre. Celle-ci ne payait pas de mine, mais, justement, c’est ce qui avait plu aux reporters de Paris-Match. Ça et le lit IKEA, republican size, comme il disait parfois, qu’il avait eu tant de mal à monter après le départ de Valérie.

Ça aussi, c’était normal. De nos jours, les couples ne durent plus, et honnêtement, il ne pouvait pas lui en vouloir, à Vava, d’avoir eu du mal à supporter la vie en HLM, les désagréments de la cité, les quolibets des vendeuses de l’hypermarché et le regard narquois de ses collègues venus photographier le F3 présidentiel avec vue plongeante sur le périph. La chambrette n’avait qu’un inconvénient, c’est qu’il risquait toujours d’égarer quelque chose dans ce désordre. Comme lorsqu’il était parti en car, l’autre semaine, pour se rendre au Portugal en visite officielle, et qu’il avait laissé la valisette nucléaire derrière le caddie rempli de packs de lait écrémé. Ou la fois où il était allé avec Laurent à Beauvais prendre un avion de la Ryanair pour Dakar, et qu’il s’était aperçu, rouge de confusion devant les douaniers goguenards, qu’il avait oublié son passeport. Maintenant, il en souriait, mais sur le moment, ça avait été terrible, il avait fallu appeler le Quai d’Orsay pour décommander la réunion avec le président sénégalais, et tout le toutim. Mais bon, c’est comme ça, on est normal ou on ne l’est pas.

Dehors, sous la lumière blême des réverbères, les parkings de la cité étaient luisants de pluie et déjà noirs de monde. François entendit distinctement ses voisins du dessus, furieux d’avoir été réveillés une fois de plus par « le petit gros du douzième étage », comme ils l’appelaient. Et un bref instant, comme souvent les matins où il manquait de sommeil, il se dit que, quand même, il avait la belle vie, autrefois, avant de devenir président de la République.

Menons la bataille culturelle à gauche !

Une page se tourne. Toute élection présidentielle permet de dévoiler les débats qui occuperont les années à venir. Mais celle que nous venons de vivre annonce peut-être une véritable rupture, en tout cas le basculement d’un système politique trentenaire vers un autre. À droite comme à gauche, les lignes bougent. De nouvelles frontières organisationnelles et idéologiques se superposent aux anciennes. Il faut donc tenter d’éclairer ces clivages qui structureront demain le champ politique.

À droite, la défaite de Nicolas Sarkozy ouvre une période de troubles et de recomposition, dans laquelle le (nouveau) Front national joue déjà le premier rôle, à travers les thématiques qu’il a imposées à la campagne. En effet, l’enjeu décisif est le poids d’une droite identitaire qui mise sur les « valeurs » et sur une identité nationale conçue comme un espace fermé fondé sur la communauté de « sang » – qui s’incarne dans la notion de « droit du sang ». Bref, à droite, l’idée identitaire a de beaux jours devant elle, surtout si la lente destruction des frontières nationales par la mondialisation et la construction européenne se poursuit, charriant avec elle de l’insécurité − ressentie ou réelle, peu importe −, de la peur et, comme toujours en pareil cas, du racisme, de la xénophobie, de la haine de l’autre.[access capability= »lire_inedits »] Dans cette vision du monde, la France − on ne parle même plus de l’Europe ou de l’Occident − devient une « civilisation » ou une « race » menacées par les bouleversements planétaires, par les envahisseurs, par l’islam. Il y a, bien sûr, des républicains de droite pour refuser la propagation de telles idées. Mais ils devront désormais lutter dos au mur.

À gauche, si on n’y prend garde, la victoire, même confirmée lors des législatives de juin, pourrait bien produire une illusion symétrique et tout aussi mortifère. Le score réalisé par François Hollande dans les catégories populaires est sans doute historique, dans la mesure où il annonce la fin d’une longue descente aux enfers qui avait vu la gauche se séparer de sa base sociologique traditionnelle. Pour autant, il ne s’agit pas de le sur-interpréter. Si le Président a obtenu, au second tour, une majorité du vote ouvrier, ce n’est pas parce que les prolos se sont subitement convertis au socialisme, mais parce qu’une partie des électeurs de Marine Le Pen ont voulu congédier Nicolas Sarkozy, les uns en choisissant Hollande du bout du bulletin, les autres en allant à la pêche ou en votant blanc. Or ceux-là ne se sont pas transformés en un jour. Les beaufs racistes, serrés dans leur « enclos », que décrivait éloquemment entre les deux tours un éditorial de Libération suintant le mépris de classe et la haine anti-peuple ne sont pas subitement devenus le 7 mai des progressistes terra-noviens acquis au vote des étrangers.

En somme, en « virant » Sarkozy, la gauche a fait le plus facile. Reste le plus dur : convaincre cette France réticente, amochée et colère, que cette fois elle peut, non pas changer la vie, mais au moins inverser le cours déprimant de l’évolution du pays.

Autant dire que pour la France et pour le président qu’elle a choisi, l’épreuve de vérité, c’est maintenant. Elle se jouera sur deux fronts, économique et social d’une part, culturel et sociétal d’autre part.

Sur le plan économique, le test européen sera déterminant. Si Hollande le passe avec succès, en convainquant les autres Européens, et notamment les Allemands, de réorienter le cours de la construction européenne vers la croissance et les peuples plutôt que vers l’austérité et les marchés, alors il aura carte blanche sur tout le reste. Il entrera dans l’Histoire non pas comme le continuateur mais comme le contradicteur de Mitterrand et chacun s’inclinera. S’il échoue, il sera confronté aux limites qui sont depuis toujours celles de la gauche au gouvernement, mais en pire. Houspillé par une aile gauche qui ne manquera pas se rappeler à son bon souvenir, pressé par les marchés et ses partenaires européens de faire des réformes structurelles et de l’austérité, il ne lui restera, pour assurer la cohésion de sa « majorité », que les symboles qui ne mangent pas de pain, c’est-à-dire les réformes dites sociétales et « culturelles ».

Sur ce deuxième front, il devra alors composer avec la gauche identitaire, qui est le double inversé de la droite identitaire. Ne nous faisons pas d’illusion: si François Hollande s’avère aussi impuissant que ses prédécesseurs à enrayer la spirale de la désindustrialisation et du chômage, on peut compter sur la gauche sociétale, massivement représentée dans les médias, pour jouer les pousse-au-crime. Droit de vote des étrangers, charte des langues régionales et minoritaires, « mariage homosexuel » : toutes les mesures qui, depuis des années, sont les marqueurs identitaires d’une gauche sans projet commun car sans ancrage dans la société seront mises au premier plan pour servir d’écran de fumée. Une fois de plus, on tentera de camoufler la résignation devant l’ordre des choses derrière une audace de façade. Le problème, c’est qu’en dehors de quelques rédactions et de quelques associations subventionnées pour ça, personne ne croira à ce replâtrage.

Ce scénario-catastrophe, s’il devient une réalité, conduira inéluctablement au choc des identités. Aux « petits Blancs » et autres « souchiens » mobilisés par la droite identitaire, la gauche opposera les « minorités visibles » et la « diversité ». Ces termes galvaudés définissent un multiculturalisme normatif qui ne se contente pas d’observer les différences entre les individus, mais les essentialise et les érige en fondement du fameux « vivre-ensemble ». Cela revient à accorder la primauté au particulier, au spécifique, au singulier, là où il faudrait fabriquer du commun. C’est aller à rebours de l’héritage et de l’enseignement républicains qui définissent ce qu’est la France ; à rebours de ce qu’a annoncé le nouveau président alors candidat dans son discours du Bourget en janvier 2012.

À l’idée que l’espace politique et social est le résultat d’un projet commun, partagé même s’il est disputé et critiqué et peut-être même parce qu’il est disputé et critiqué – car l’Histoire ne peut être « une » −, les identitaires des deux bords opposent leur vision séparatrice, leur apartheid français. Sur fond d’identité ethnique et « raciale », de genre, d’orientation sexuelle, d’appartenance régionale ou religieuse, chaque camp met en scène sa vision différentialiste du monde, encourageant la croyance que chaque individu est doté d’une identité figée. Avec les identitaires de droite et de gauche, on ne peut pas être un citoyen libre de ses idées et de ses appartenances. On ne peut être ni républicain ni démocrate, seulement dominant ou dominé. Au final, on ne peut être que ce qu’on est et qu’on a toujours été.

Le droit de vote des étrangers aux élections locales est le point de rencontre des identitaires des deux bords. Pour comprendre ce qui se joue autour de cette proposition, il faut commencer par lever un malentendu. La fin de la campagne a donné l’impression que ce sujet était l’un des principaux enjeux de l’affrontement entre la droite et la gauche. En réalité, il devrait opposer les identitaires aux républicains. D’un côté, les tenants d’un droit du sang définissant les « vrais » Français et les partisans d’un droit de vote au rabais pour les étrangers conspirent pareillement – sans doute inconsciemment – à détruire le lien républicain entre nationalité et citoyenneté ; de l’autre côté, il y a tous ceux qui veulent que la porte nationale soit ouverte à tous les individus qui souhaitent vivre en France et devenir français, juste et pleinement français – car il n’y a qu’un type de Français, qu’on le soit depuis mille ans ou depuis un jour.

Dans la République, la seule identité, c’est la citoyenneté, le reste n’est que littérature ou, disons, vie privée. La tâche que devrait s’assigner la gauche (et la droite républicaine d’ailleurs !), c’est d’offrir un haut degré de sécurité identitaire à tous les citoyens français, ainsi qu’à tous ceux qui le deviendront s’ils le souhaitent.

Si les tenants de la politique identitaire gagnent le combat culturel à gauche, comme c’est le cas depuis des années, les tenants de l’identité à droite le gagneront aussi. En ce cas, Marine Le Pen et ses nouveaux amis obtiendront bien plus de 18% des voix en 2017.

Républicains, encore un effort, il ne reste que cinq ans ![/access]

Législatives : tout est relatif quand on en arrive au bourre-pif

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Personne n’ignore que c’est aujourd’hui le premier tour des élections législatives en France et que 577 circonscriptions font l’objet des désirs de 6603 impétrants comme on dirait du côté du ministère du Redressement Productif. En revanche, il est intéressant de rappeler que notre second tour coïncidera, lui, le 17 juin, avec une nouvelle élection à la proportionnelle du parlement grec. La précédente, en avril, avait laissé le pays certes ingouvernable mais surtout marqué le déclin des deux vieux partis de gouvernement. La surprise avait été l’arrivée en seconde position de Syriza, le front de gauche hellène et aussi l’entrée au parlement d’Aube dorée, un parti ouvertement néo-nazi.

On se plaint parfois du climat de la campagne chez nous mais on se réjouira que même sur les circonscriptions « chaudes » que Le Monde évalue à une cinquantaine, les coups bas n’aient jamais atteint les coups tout courts comme ce fut le cas lors d’un récent débat télévisé à Athènes entre un député d’Aube dorée et deux élues de gauche dont la charmante Rena Dourou dont il fut déjà question ici.

On verra dans la vidéo suivante le sens du dialogue de l’élu néo-nazi qui s’est d’ailleurs enfui du plateau après sa brillante argumentation à coups de verres d’eau dans la figure et de bourre-pifs en pleine tronche.

Oui, on peut se réjouir de ne pas en être là, ou pas encore, et de ne pas se trouver dans un pays tellement secoué par des plans d’austérité imposés de l’extérieur, aussi inutiles que répétitifs, qu’il en perd ses nerfs démocratiques.

De la stupidité à l’indifférence

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1. Le gène de la stupidité

Les Lois fondamentales de la stupidité humaine : tel est le titre de l’essai le plus jouissif paru depuis bien longtemps[1. Les Lois fondamentales de la stupidité humaine, Carlo M. Cipolla, PUF, 72 pages, 7 euros.]. Qu’il date de 1976 n’enlève rien à sa saveur. Qu’il ait été publié en édition limitée par les « Mad Millers » (les Meuniers fous) intrigue. Que son auteur, Carlo M. Cippola, un historien de l’économie, ait attendu un quart de siècle pour en livrer une version italienne témoigne d’un détachement allègre, l’auteur étant parfaitement conscient que, si l’érudition est la source de la sagesse universelle, elle est aussi souvent source de malentendus entre amis.

Maintenant que l’auteur est décédé et que son livre est devenu un best-seller universel, il est temps de le découvrir en français, puisque les Presses universitaires de France nous en donnent l’occasion. Après avoir précisé que ce livre s’adresse non aux gens stupides, mais à ceux qui ont parfois affaire avec eux.[access capability= »lire_inedits »]

Carlo M. Cipolla a voulu savoir non seulement pourquoi l’humanité est dans le pétrin, mais pourquoi elle doit supporter un lot quotidien d’épreuves, d’ennuis et de tracas bien supérieur à celui qu’endurent nos amis les animaux. Sa réponse est lumineuse : la cause en est un groupe d’individus génétiquement prédisposés à la stupidité et, de ce fait, bien plus malfaisant que la Mafia, le complexe militaro-industriel ou l’Internationale communiste.

La première loi fondamentale de la stupidité humaine affirme sans ambiguïté que « chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde ». Toute estimation chiffrée, estime Cippola, serait en-deçà de la réalité, mais chacun peut vérifier par lui-même, jour après jour, avec une monotonie imparable, qu’il est harcelé par des individus stupides surgissant à l’improviste, dans les lieux les plus inattendus et aux moments les plus improbables.

Carlo M. Cipolla est réfractaire à l’égalitarisme contemporain. Après des années d’observation et d’expérimentation, il est arrivé à la conclusion que les hommes ne sont pas égaux : les uns sont stupides, les autres non. On appartient au groupe des stupides comme on appartient à un groupe sanguin : l’homme stupide naît stupide par la volonté de la Providence. « Je suis certain, écrit-il, que la stupidité est la chose la mieux partagée du monde et qu’elle est uniformément répartie selon une proportion constante. » D’où la deuxième loi fondamentale qui postule que la probabilité que tel individu soit stupide est indépendante de toutes les autres caractéristiques de cet individu.

La troisième loi fondamentale nous éclaire sur ce qu’est la stupidité : est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’autres individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes. Ne confondons surtout pas stupidité et crétinerie. Le crétin ne nuit qu’à lui-même, alors que l’individu stupide cause d’innombrables ennuis à autrui, sans en tirer aucun gain personnel en contrepartie. La société dans son ensemble s’en trouve donc appauvrie. Contrairement aux escrocs ou aux crétins à tendance intelligente, qui à des degrés divers accroissent le bien-être commun par des transferts de richesse, l’individu stupide, dont l’action n’obéit à aucune rationalité, même pas à une rationalité immorale, nous pourrit la vie. L’auteur se propose donc, dans son essai, de « neutraliser l’une des plus puissantes forces obscures qui entravent le bien-être et le bonheur de l’humanité ». La forme d’humour qu’il déploie pour parvenir à cet objectif est un modèle de cynisme que n’auraient pas désavoué Swift ou Schopenhauer. Il répond, en outre, en tous points, au mode de pensée scientifique dans ce qu’il a de plus grotesque.

Fallait-il vraiment mettre ce Traité de la stupidité humaine entre toutes les mains ? L’auteur voulait qu’il fût réservé à quelques happy few. Il n’avait pas tort : la stupidité est incurable. Et, parfois, contagieuse.

2. Les vertus de l’indifférence

Ma curiosité s’émousse au fil des années. Cioran me disait que c’était un symptôme alarmant. Dans certains pays d’Amérique latine, précisait-il, la coutume est d’annoncer un décès par la formule rituelle : untel est devenu indifférent. Je dois être mort depuis bien longtemps, car je n’ai cessé de louer les vertus de l’indifférence.

Être mort n’a d’ailleurs pas que des inconvénients. Cela permet de réduire les dépenses. Et puis, on peut toujours faire écrire sur sa tombe, en latin si possible, et comme l’auteur des Voyages de Gulliver : « Ici repose le corps de Jonathan Swift… où l’indignation sauvage ne peut plus déchirer son corps.» Vivant, il parlait des hommes comme de la pire espèce d’odieuse vermine de la Terre. Cette odieuse vermine, je sais que je la regretterai, y compris sous ses formes les plus stupides. Plus la mort pointe le bout de son nez, plus on s’y attache. J’aurai passé ma vie à chercher ce dont je n’avais pas besoin et à avoir besoin de ce que je ne cherchais pas.

3. L’illusion d’aimer

Dans un couple, il est préférable qu’un des deux soit fidèle − et, autant que faire se peut, l’autre. La fidélité m’est totalement étrangère, mais il m’est arrivé de la feindre (jamais longtemps, je vous rassure) pour me donner l’illusion d’aimer pour de vrai. Mais, dans le fond, je suis comme Woody Allen : je ne considère une fille comme parfaite que lorsqu’elle me rejette. Hélas, cela ne m’est pas arrivé souvent.

La jeune fille est un papillon quand je l’aime et une guêpe dont j’attends la piqûre quand je me détourne d’elle. Je serais bien démuni sans les innombrables idées fausses que je nourris à son sujet. Mais j’ai la faiblesse de ne tenir à mes idées que lorsque je sais qu’elles sont fausses ou exagérées. Autrement, la vie m’apparaîtrait encore plus ennuyeuse qu’elle ne l’est.[/access]

Nous ne sommes pas les enfants de personne

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Qu’est-ce qu’un moderne inquiet ? On sait qu’ayant perdu sa mère, Roland Barthes renonça provisoirement à ses certitudes d’homme moderne pour redevenir un fils parmi les fils. Il n’aura pas fallu pareil drame familial à Philippe d’Iribarne pour passer au rasoir d’Ockham le projet moderne d’émancipation humaine par le progrès et la raison universels.

Dès le début des années 1960, ce jeune ingénieur fraîchement émoulu de Polytechnique révisa ses illusions progressistes au contact des mineurs en grève de Decazeville. A l’époque, la froide rationalité du gaullisme planificateur prévoyait de supprimer des milliers d’emplois au nom de l’exigence de rentabilité ? Comme il l’explique aujourd’hui dans ses conversations à bâtons rompus avec Julien Charnay, L’envers du moderne (CNRS éditions), ce conflit laissa entrevoir au haut fonctionnaire Iribarne les limites du projet des Lumières, dont le versant rationaliste peut engendrer des drames humains lorsqu’il se heurte à la réalité du corps social.

Dès lors, il formula l’interrogation centrale de son oeuvre : peut-on vouloir libérer l’homme sans nier sa condition empirique ? Toute la question est de savoir comment atteindre des objectifs universels dans des contextes anthropologiques et ethnologiques donnés. Prenons le « vivre ensemble » : dans l’Occident moderne, cette notion désigne officiellement le meilleur des mondes consuméristes possibles, où l’individu pourrait jouir sans entraves ni discriminations. Or, l’ordre social revêt des significations différentes dès que l’on quitte le confort douillet de nos sociétés aseptisées par l’idée d’égalité. Depuis Louis Dumont, on sait que le système indien des castes assigne un statut précis à tous les individus qui le composent, jusqu’au marginal vivant à l’ombre de la société. Grâce à l’auteur d’Homo hierarchicus, nous retenons également qu’un même ordre de valeurs unifie toutes les strates sociales indiennes, hiérarchisées selon le clivage principal pur/impur.

Dans une optique différente de Dumont, Iribarne dégage une typologie des cultures nationales centrées sur la notion de « zones de crainte » qui « colore(nt) l’ensemble de l’existence et que leurs membres s’efforcent de contenir (…) dans leurs pratiques comme dans la manière dont ils se représentent le monde ». Y compris dans l’imaginaire moderne, trop souvent donné comme incréé et issu de la divine raison, se nicherait une « manière (particulière) de ressentir les événements, de leur donner sens, en fonction de la façon dont ils entrent en résonance avec une forme particulière de crainte, ou avec ce qui permet d’échapper à celle-ci ». Il n’est jusqu’à l’universalisme de Kant et Habermas qui ne doive beaucoup à l’histoire tragique de l’Allemagne !

Si étrange France

C’est notamment sur le terrain de l’entreprise qu’Iribarne a effectué ses vastes études ethnographiques. Ses décennies de recherche ont révélé une « étrangeté française »[1. Voir L’étrangeté française, Seuil, 2006.] largement héritée des schémas mentaux d’Ancien Régime. A l’en croire, l’ouvrier français exprimerait une crainte du déclassement fondée sur la distinction implicite entre des dignités inégales. Dans l’Hexagone, perdre son emploi est couramment vécu comme une déchéance symbolique. Derrière la « passion française de l’égalité » chère à Tocqueville, Iribarne perçoit « un pays de castes, où la distinction des rangs joue un rôle fondamental à tous les niveaux de la société », y compris dans la rhétorique d’une gauche de la gauche hier encore trop prompte à dénoncer Sarkozy le « parvenu » !

Au cours de ses pérégrinations de chercheur, Iribarne a par ailleurs mis en évidence une culture chinoise de l’obéissance à la hiérarchie par crainte du chaos et de l’entropie ou encore une culture étatsunienne construite sur la convergence contractuelle entre intérêt et morale. Comme le pressent Julien Charnay, on pourrait lui reprocher de céder au péché mignon de l’essentialisation pour les besoins de son appareil conceptuel statocentré.

Mais de son œuvre prolixe, nous retiendrons avant tout la volonté de décentrer l’idée de liberté de ses interprétations occidental(ist)es. En moderne critique de la modernité, Iribarne marche sur les pas de l’ « universalisme itératif » d’un Michael Walzer, soucieux de réformer le système des castes par l’exercice d’une discussion libre dans la grammaire culturelle indienne. Comme le répète Walzer, nous n’abolirons pas les castes en envoyant l’US Army à Calcutta !

Loin des sermons moraux aussi abstraits qu’inefficaces, Philippe d’Iribarne nous invite à remettre en question notre vision englobante du monde. Une piste à suivre pour retrouver les sentiers de l’universel.

Philippe d’Iribarne, L’envers du moderne. Conversations avec Julien Charnay (CNRS éditions)

*Photo : Jim Epler

Ray Bradbury, le pessimiste enchanté

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Ray Bradbury est enfin arrivé sur Mars à l’âge de 91 ans, quelque part à l’ouest d’octobre en croquant les pommes d’or du soleil. Avant d’être l’un des plus grands écrivains américains, il avait été ce petit garçon né en 1920 pour qui l’enfance se confondit avec la Grande Dépression. On sous-estime trop souvent le traumatisme que représenta la plus grande crise économique de l’Histoire sur une génération d’écrivains nés à cette époque, et aussi différents que Bukowski, Salinger, Kerouac ou Bradbury. Ils n’en parlèrent jamais directement mais une bonne partie de leurs œuvres peut se lire comme une stratégie d’évitement, une promenade angoissée autour d’un trou noir que l’on ne veut pas nommer.

Pour Bradbury, la fuite fut dans le rêve, la tête dans les étoiles, le cœur dans ces petites villes américaines au milieu de nulle part. Celles où s’arrêtent des cirques ambulants par des après-midi d’été trop chaudes, celles où le temps semble s’abolir pour des enfants qui s’ennuient et ressuscitent de vieilles légendes, celles où l’on apprend près d’une station service que là-bas, dans les grandes villes, la fin du monde est en cours.
Bradbury fut classé parmi les écrivains de science-fiction. C’est un paradoxe car peu d’écrivains se méfièrent autant que lui de la science. Le progrès technologique, pour Bradbury, se faisait forcément au détriment de la civilisation et altérait la beauté du monde comme l’imaginaire de l’humanité.

Lisez ou relisez Chroniques Martiennes, son chef d’œuvre le plus connu, qui date de 1950. Ce classique de nos collèges mérite qu’on y retourne une fois adulte. Jamais un livre ne présenta la conquête spatiale sous un jour aussi sombre. Elle est réduite à une expédition coloniale qui est l’ultime espoir d’une Terre épuisée. L’homme se comporte sur Mars comme un barbare inconséquent, un béotien maladroit et détruit presque sans s’en rendre compte la culture martienne qui avait su transformer sa technologie en poésie pour faire du monde un diamant fragile peuplé de créatures diaphanes : « Oui, leurs villes sont belles. Ils savaient associer l’art à la vie. Pour les Américains, ça a toujours été une chose à part. Quelque chose qu’on relègue dans la chambre du haut, celle de l’idiot de la famille. »

Il n’est pas étonnant que certains historiens de la science-fiction aient classé Bradbury comme ouvertement réactionnaire alors que celui-ci ne cessa de dénoncer la ségrégation raciale dans nombre de ses nouvelles. Son œuvre est en effet l’exact envers de celle de son contemporain Isaac Asimov, l’écrivain préféré des lycéens en filière scientifique. Asimov croyait dur comme fer que les robots étaient une solution pour sauver l’humanité, que l’homme était fait pour dominer l’univers et qu’il n’y avait pas un problème que la science ne saurait résoudre. Il suffit de regarder autour de soi pour comprendre à quel point cet optimisme prométhéen est devenu terriblement hors de saison alors que le pessimisme enchanté d’un Bradbury n’a pas pris une ride.

On s’en rend compte notamment à la lecture de Fahrenheit 451 (1953), roman ouvertement antimaccarthyste qui imagine une société dans laquelle le livre est banni. Des pompiers spécialisés sont chargés de traquer les derniers lecteurs et de brûler leurs bibliothèques. Les résistants en sont amenés à apprendre par cœur les grands classiques de la littérature et à se réfugier dans les bois en espérant des temps meilleurs. Surtout, ils doivent veiller à ne pas prendre une balle : sinon, Don Quichotte et L’Odyssée disparaîtraient avec eux. Fahrenheit 451, qui fit l’objet d’une adaptation trop méconnue par François Truffaut en 1966, dépasse bien sûr cette simple allégorie politique (comme 1984 dépasse la simple critique du stalinisme) pour devenir une grande œuvre antitotalitaire qui continue aujourd’hui, plus que jamais, à questionner notre rapport de plus en plus aliénant à l’image omniprésente.

On peut lire, au dos de la première édition française du Pays d’Octobre (Denoël, Présence du Futur, 1966) des extraits de critiques dont celle de Paris-Presse qui déclare : « Ray Bradbury : le Marcel Aymé de la science-fiction ». Finalement, on ne saurait mieux dire.
 
*Photo : Alan Light

Oui, Wagner était antisémite !

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Wagnérolâtres et wagnérophobes n’ont pas fini de s’empailler au sujet de l’antisémitisme du génial créateur, les uns le niant ou le minorant tandis que les autres ne voient que lui. La parution du Wagner contre les Juifs de Pierre-André Taguieff devrait éteindre cette querelle. Dans cette somme enrichie d’écrits du musicien-philosophe, et notamment d’une nouvelle traduction de La Juiverie dans la musique (publié sous pseudonyme en 1850), Pierre-André Taguieff, avec la méticulosité qu’on lui connaît, montre que si Wagner ne fut pas un proto-nazi, il fut bel et bien antisémite et que la puissance, tant intellectuelle que musicale, de son œuvre aura marqué un siècle au cours duquel la germanité s’est construite contre la France et contre les Juifs avant d’inspirer les idéologues racistes du Troisième Reich.[access capability= »lire_inedits »]

Taguieff se concentre sur l’œuvre écrite de Wagner (essais, articles, poésies), les journaux de sa dernière épouse, Cosima[1. « Il rêve de Juives qui se moquent de lui » ou « de Juifs qui deviennent de la vermine », note Cosima.], une partie de leur correspondance, des témoignages et enfin sur ces opéras qui seront instrumentalisés par la propagande de Hitler et Goebbels. De cette exploration, il tire la certitude que l’antisémitisme du compositeur ne fut pas seulement « culturel », mais bien politique et racial : l’érection du Juif en figure répulsive fut pour Wagner un révélateur paradoxal de l’identité allemande, invitée à une régénération esthétique, religieuse, sociale et même linguistique, étant donné son aversion pour le yiddish.

En introduisant le terme « enjuivement » (« triple processus d’invasion, d’influence culturelle corruptrice et d’exploitation économique »), dans le monde intellectuel de 1850, Wagner a fourni des arguments à son gendre Houston Stewart Chamberlain, l’un des principaux représentants du pangermanisme, aussi bien qu’au théoricien nazi Alfred Rosenberg.

La haine que Wagner voue aux Juifs prend sa source dans sa rancune envers qu’il voue à Giacomo Meyerbeer, compositeur juif surnommé le « Rothschild de la musique » qui fut aussi son protecteur, et dont quelques talentueux mélomanes osèrent comparer les productions à celles de Wagner lui-même – crime impardonnable. Résultat, Wagner est convaincu qu’il est menacé par un complot critique juif ourdi voire financé par Meyerbeer. Il est vrai qu’il ne prôna jamais l’extermination physique des Juifs et qu’il ne goûtait guère les idées des antisémites radicaux de son entourage. Du reste, Pierre-André Taguieff dissocie clairement antisémitisme wagnérien et wagnérisme antisémite. Refusant de céder à la facilité de la reductio ad hitlerum, il travaille ici en historien, pas en idéologue.[/access]

Pierre-André Taguieff, Wagner contre les Juifs, Berg International Editeur, 22 euros.

La France des cartes postales existe toujours

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Il n’est pas nécessaire de fréquenter les cafés du commerce pour entendre les trop nombreuses complaintes de ceux qui ont mal à la France. On nous parle d’un temps que nous ne pourrions pas connaître et que le progrès nous aurait volé dans sa marche impétrante – lorsqu’il passe, l’herbe ne repousse pas- vers l’anesthésiante modernité. Alors, on lit les poèmes de Péguy en imaginant la Beauce sans ses pavillons et ses barres, on pense à cette époque où les antennes paraboliques n’avaient pas encore remplacé la croix des clochers. Et indubitablement, on se dit que c’était mieux avant, en accrochant à notre mélancolie les images d’une France de cartes postales en noir et blanc.

Pourtant, cette France des nappes à carreaux rouges et blancs, cette France des bistrots où la ficelle était l’unité de mesure, cette France des oubliés et des invisibles, Benoit Rayski l’a rencontrée. Et c’est en amoureux qu’il s’est lancé à sa rencontre : à Rezé, Yllion, Clermont-Ferrand, Dassaud, Cosne-sur-Loire, Arras, Montreuil-sur-Mer, Arcueil, Le Noirvault, Guise, Miribel, Villeneuve d’Ascq. Dans ces villes et ces villages qui sentent bon la France, la modernité ne semble qu’une incartade de mauvais goût incapable de consumer un pays où fleurissaient, comme les colchiques dans les prés, les jolis noms chantants de Brocéliande, Aigues-Mortes, Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme, Beaune, Saint Malo, Châteauneuf-du-Pape, etc. « L’amour supplée aux longs souvenirs par une sorte de magie. [Il] crée par enchantement, un passé dont il nous entoure » disait Benjamin Constant.

Il faut aller en France pour la connaître. Car, savez-vous, on peut y rencontrer un écrivain public (à Arras), revoir la Cité radieuse construite par Le Corbusier (à Rezé), dîner dans un hôtel-restaurant où se trouvaient auparavant les bureaux de la Compagnie minière (à La Grand-Combe), réciter – autant qu’on s’en souvienne – le début d’un Je vous salue Marie devant la Madone de béton et d’acier (à Miribel). Car, savez-vous, c’est à Montreuil-sur-Mer que se tient la célèbre confrontation entre Javert et Jean Valjean, où ce dernier accepte de se confondre pour sauver Fauchelevent du poids d’une charrette renversée. Car, savez-vous, à Villeneuve d’Ascq, on peut discuter avec des Compagnons du Tour de France, ces bâtisseurs de cathédrales, ces charpentiers, ces selliers et ces maréchaux-ferrants. Car, savez-vous, être « ébéniste, sellier, menuisier, c’est aussi bien et surtout autrement que d’être français, allemand, italien, polonais, sénégalais, arabe, juif, noir. »

Haut les cœurs, nous apostrophe l’auteur même s’il enrage qu’un adolescent préfère livrer des pizzas plutôt que de travailler le bois. Pour Benoit Rayski, il y a un pays vrai sur lequel on a posé un pays fictif, tel un cache-France (notez qu’il s’autorise à transposer le distinguo maurrassien pays réel/pays légal). Et c’est ainsi qu’il termine son itinéraire amoureux –où il fut heureux comme Dieu en France- par une promenade à Stains, une ville qui lui donne l’irrépressible envie de fuir mais aussi de dire à la France son étrange passion : « Heureusement la France est grande. Je le sais pour l’avoir retrouvée. »

J’ai pour la France une étrange passion, Benoît Rayski, éditions David Reinharc.

Juppé, la « tentation » du FN et la Chute de l’UMP

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Sur son blog, Alain Juppé a le mérite de mettre les pieds dans le plat. En tant qu’ancien président de l’UMP, il relaie – pour mieux les critiquer – les préoccupations d’une grande majorité des militants qui souhaitent une alliance UMP-FN, ne serait-ce qu’à l’entre-deux-tours des législatives. Au moins évoque-t-il sans langue de bois le fossé grandissant entre la tête et les jambes de l’UMP, sans doute conscient que la position des Jean-François Copé et François Fillon devient de plus en plus intenable face à une base qui rêve d’en découdre avec la gauche sans s’embarrasser d’un antilepénisme éculé.

Pédagogue, Alain Juppé expose les trois raisons qui lui font rejeter toute idée d’entente avec le parti frontiste. Primo, « une raison morale : l’histoire, la culture, les références idéologiques de ce parti ne sont pas les nôtres; et, dans ce domaine, la nouvelle “direction” du FN n’a rien changé. » A cette assignation un brin de mauvaise foi, on rétorquera que les origines des mouvements politiques ne changent jamais (on ne refait pas l’histoire ! )… au contraire de leurs positions. Un esprit cruel rappellerait au « gaulliste » M. Juppé le hiatus entre sa politique étrangère interventionniste et la sacralisation des souverainetés étatiques qui vit De gaulle recevoir Khrouchtchev à l’Elysée en des temps où la Kolyma regorgeait de prisonniers politiques. Contre ce premier argument fallacieux, O tempora o mores, rétorquera-t-on poliment à Alain Juppé.

Secundo, l’ancien Premier ministre affine son argumentaire par « une raison programmatique : sur bien des points les propositions du FN sont en totale contradiction avec les nôtres. Deux exemples : le FN prône le retour à la retraite à 60 ans, et… la sortie de l’euro ! ». Là-dessus, le maire de Bordeaux a factuellement raison. Mais, lui opposera-t-on en citant Pasqua, les promesses n’engagent que ceux qui les croient. En politique, quelques sièges d’élus locaux, sinon quelques maroquins, ont vite raison des plus vives radicalités programmatiques…

Tertio, Juppé achève son raisonnement par l’exposé d’une « raison tactique : l’objectif du FN n’est pas de faire alliance avec nous, mais de casser l’UMP, quitte à assurer la victoire des candidats PS, pour asseoir sa prédominance sur la droite. On n’est pas obligé de tomber dans le piège. » C’est vrai, Marine Le Pen voudrait faire voler en éclats l’hégémonie de l’UMP sur la droite, et ne s’en cache pas. Mais le précédent du Programme Commun de la gauche nous démontre le contraire : tout le génie politique de Mitterrand fut d’embrasser le Parti Communiste pour mieux l’étouffer. Dans les années 1970, le parti de Marchais et Duclos entendait conserver sa domination sur la gauche, ne voyant pas dans le baiser du PS l’amorce d’un phagocytage politique. En 1981, avant le premier tour de la présidentielle, dans une campagne très nationale-communiste, Georges Marchais claironnait que son parti ne s’alignerait jamais sur un gouvernement bourgeois à vernis socialiste. On connaît la suite…

Les dandys dilettantes ne meurent jamais

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Boss du Dilettante – beau nom qui évoque autant une maison d’édition qu’un vin naturel, un art de vivre et un film de Pascal Thomas -, Dominique Gaultier n’en a toujours fait qu’à sa tête de pince-sans-rire. A ses débuts, au milieu des années 80, il publiait Bernard Frank et les regrettées Jambes d’Emilienne ne mènent à rien d’Alain Bonnand. Il y avait aussi Eric Holder et Marc-Edouard Nabe, Philippe Lacoche et Limonov : des découvertes et du soufre. Puis vint Anna Gavalda, refusée par Gallimard : jackpot. Détendu par le best-seller, Dominique Gaultier continua alors à révéler des auteurs et à faire revivre les oubliés talentueux : Jacques Perret, Jean-Pierre Martinet ou, dernièrement, René Laporte et son Hôtel de la solitude.

Dans une préface élégante, François Ouellet nous apprend qui était Laporte. Né en 1905 à Toulouse, il fut poète et romancier. Il obtint le prix Interallié en 1936. Ses amis s’appelaient, entre autres, André Breton, Aragon, Claude Roy ou Francis Ponge. Il les hébergea tous dans sa maison d’Antibes où il s’était replié sous l’Occupation. Pour le compte de la Résistance, il surveilla Radio Monte-Carlo contrôlée par les Allemands. Il meurt, renversé par une voiture, en 1954. Dans un roman, il écrivait : « Il paraît qu’on meurt jeune, dans ma famille. Dans la cinquantaine, en pleine activité. »
Hôtel de la solitude est de ces livres qui rompent avec la pesanteur du temps et les calibrages imposés. C’est léger, dandy, un enchantement de chaque page. Les phrases ont la grâce des volutes de fumée en terrasse d’un bar d’été : « Dès le premier soir, la porte poussée, il était devenu citoyen d’un autre monde. Il y avait maintenant cinq jours qu’il habitait là et qu’il prenait le même incroyable plaisir à se sentir absent. Qui viendrait le chercher ici ? Cette impression qu’il dépistait toutes les polices de l’univers, qu’il compliquait les enquêtes sentimentales de ses maîtresses, qu’il contrariait les perquisitions intéressées de ses amis, comme elle était agréable ! Elle emplissait béatement le creux vaste de sa torpeur. »

Nous sommes en 1942. Bavard, buveur et flâneur de la vie en territoire occupé, Jérôme Bourdaine se replie dans un vieil hôtel sur les hauteurs de Monte-Carlo. Choyé par le couple d’hôteliers, il goûte le charme suranné des lieux. A portée des lâchetés de l’époque, des fantômes pourraient surgir. Mais c’est un homme et une femme qui apparaissent, prennent leurs quartiers dans le vieil hôtel. La femme s’appelle Zoya. Elle devient pour Jérôme une obsession dissipant les brumes agréables de la solitude. Peu importe le mari, il aime sa voix slave et l’imagine très bien en robe du soir. Pour se souvenir, pour oublier, les sentiments vont se jouer à fleur de peau, les lèvres se mêler. L’amour, définitivement, est ce beau souci inutile, ultime fuite au cœur des heures troublées : « De nos jours, on disparaît sans laisser de traces, plus aisément que dans les siècles les plus obscurs. Nous vivons tous présentement dans des prisons incommunicables. Personne n’oserait imaginer que je me suis offert la liberté. »

Avec René Laporte, la liberté, c’est-à-dire la clé des champs de ruines, c’est aujourd’hui.

René Laporte, Hôtel de la solitude, Le Dilettante, 2012

Hollande, un Président très ordinaire

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A six heures moins dix, comme tous les matins, le radio réveil se mit à hurler, et François, à tâtons, dut s’y reprendre à trois fois pour le faire taire. Il ne voulait surtout plus d’embrouilles avec les voisins du dessus qui se plaignaient aigrement de ces réveils en sursaut et qui pour se venger taguaient régulièrement sa porte et sa boîte aux lettres. Le calme rétabli, François ouvrit un œil avec difficulté. La nuit avait été brève, et encore, il avait eu de la chance qu’un des gardes du corps puisse le véhiculer jusqu’à Bobigny. Lorsqu’ils étaient revenus de Bruxelles avec Pierre, Laurent et Arnaud, le RER ne fonctionnait plus, et la question de son retour nocturne l’avait perturbé pendant une bonne partie du Conseil européen. Il faut dire que ce n’était pas normal, tout de même, ces réunions qui se prolongeaient indéfiniment et se terminaient à point d’heure, longtemps après le départ de la dernière rame ou du dernier bus… C’est vrai aussi qu’il aurait pu utiliser, pour une fois, la Twingo officielle garée devant l’Élysée. Mais il avait toujours un peu peur de se faire vandaliser, même maintenant que la voiture avait été banalisée, repeinte en beige et dépouillée de tout insigne distinctif. Décidément, il valait mieux prendre les transports en commun.

Émergeant doucement de son demi-sommeil, François se souvint à ce propos qu’il devait deux tickets à Raymond, le portier-adjoint de l’Élysée ; ce mois-ci, entre un G 20 à l’autre bout du monde, la guerre en Syrie qui se prolongeait, la sortie de la Grèce, la faillite de l’Espagne, les sommets européens et les Conseils des ministres en veux-tu en voilà, il n’avait pas eu le temps de recharger son passe Navigo cinq zones. Et il envisageait avec terreur l’idée de se faire contrôler en infraction par des agents de la RATP, vraisemblablement marinistes, qui seraient trop contents d’aller baver auprès de la presse de droite. Il imaginait d’ici les gros titres du Figaro ou de L’Express : « Mon président est un tricheur ! », « Ce n’est pas normal de ne pas payer son billet », « Le retour des privilèges », « L’Etat des passe-droits », etc, etc. Et hop, en un instant, des années d’efforts qui partent en fumée. Il préférait ne pas y penser. D’ailleurs, il fallait qu’il se dépêche un peu. Il se cala sur l’oreiller, essayant de repérer ses savates dans l’obscurité de la chambre. Celle-ci ne payait pas de mine, mais, justement, c’est ce qui avait plu aux reporters de Paris-Match. Ça et le lit IKEA, republican size, comme il disait parfois, qu’il avait eu tant de mal à monter après le départ de Valérie.

Ça aussi, c’était normal. De nos jours, les couples ne durent plus, et honnêtement, il ne pouvait pas lui en vouloir, à Vava, d’avoir eu du mal à supporter la vie en HLM, les désagréments de la cité, les quolibets des vendeuses de l’hypermarché et le regard narquois de ses collègues venus photographier le F3 présidentiel avec vue plongeante sur le périph. La chambrette n’avait qu’un inconvénient, c’est qu’il risquait toujours d’égarer quelque chose dans ce désordre. Comme lorsqu’il était parti en car, l’autre semaine, pour se rendre au Portugal en visite officielle, et qu’il avait laissé la valisette nucléaire derrière le caddie rempli de packs de lait écrémé. Ou la fois où il était allé avec Laurent à Beauvais prendre un avion de la Ryanair pour Dakar, et qu’il s’était aperçu, rouge de confusion devant les douaniers goguenards, qu’il avait oublié son passeport. Maintenant, il en souriait, mais sur le moment, ça avait été terrible, il avait fallu appeler le Quai d’Orsay pour décommander la réunion avec le président sénégalais, et tout le toutim. Mais bon, c’est comme ça, on est normal ou on ne l’est pas.

Dehors, sous la lumière blême des réverbères, les parkings de la cité étaient luisants de pluie et déjà noirs de monde. François entendit distinctement ses voisins du dessus, furieux d’avoir été réveillés une fois de plus par « le petit gros du douzième étage », comme ils l’appelaient. Et un bref instant, comme souvent les matins où il manquait de sommeil, il se dit que, quand même, il avait la belle vie, autrefois, avant de devenir président de la République.

Menons la bataille culturelle à gauche !

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Une page se tourne. Toute élection présidentielle permet de dévoiler les débats qui occuperont les années à venir. Mais celle que nous venons de vivre annonce peut-être une véritable rupture, en tout cas le basculement d’un système politique trentenaire vers un autre. À droite comme à gauche, les lignes bougent. De nouvelles frontières organisationnelles et idéologiques se superposent aux anciennes. Il faut donc tenter d’éclairer ces clivages qui structureront demain le champ politique.

À droite, la défaite de Nicolas Sarkozy ouvre une période de troubles et de recomposition, dans laquelle le (nouveau) Front national joue déjà le premier rôle, à travers les thématiques qu’il a imposées à la campagne. En effet, l’enjeu décisif est le poids d’une droite identitaire qui mise sur les « valeurs » et sur une identité nationale conçue comme un espace fermé fondé sur la communauté de « sang » – qui s’incarne dans la notion de « droit du sang ». Bref, à droite, l’idée identitaire a de beaux jours devant elle, surtout si la lente destruction des frontières nationales par la mondialisation et la construction européenne se poursuit, charriant avec elle de l’insécurité − ressentie ou réelle, peu importe −, de la peur et, comme toujours en pareil cas, du racisme, de la xénophobie, de la haine de l’autre.[access capability= »lire_inedits »] Dans cette vision du monde, la France − on ne parle même plus de l’Europe ou de l’Occident − devient une « civilisation » ou une « race » menacées par les bouleversements planétaires, par les envahisseurs, par l’islam. Il y a, bien sûr, des républicains de droite pour refuser la propagation de telles idées. Mais ils devront désormais lutter dos au mur.

À gauche, si on n’y prend garde, la victoire, même confirmée lors des législatives de juin, pourrait bien produire une illusion symétrique et tout aussi mortifère. Le score réalisé par François Hollande dans les catégories populaires est sans doute historique, dans la mesure où il annonce la fin d’une longue descente aux enfers qui avait vu la gauche se séparer de sa base sociologique traditionnelle. Pour autant, il ne s’agit pas de le sur-interpréter. Si le Président a obtenu, au second tour, une majorité du vote ouvrier, ce n’est pas parce que les prolos se sont subitement convertis au socialisme, mais parce qu’une partie des électeurs de Marine Le Pen ont voulu congédier Nicolas Sarkozy, les uns en choisissant Hollande du bout du bulletin, les autres en allant à la pêche ou en votant blanc. Or ceux-là ne se sont pas transformés en un jour. Les beaufs racistes, serrés dans leur « enclos », que décrivait éloquemment entre les deux tours un éditorial de Libération suintant le mépris de classe et la haine anti-peuple ne sont pas subitement devenus le 7 mai des progressistes terra-noviens acquis au vote des étrangers.

En somme, en « virant » Sarkozy, la gauche a fait le plus facile. Reste le plus dur : convaincre cette France réticente, amochée et colère, que cette fois elle peut, non pas changer la vie, mais au moins inverser le cours déprimant de l’évolution du pays.

Autant dire que pour la France et pour le président qu’elle a choisi, l’épreuve de vérité, c’est maintenant. Elle se jouera sur deux fronts, économique et social d’une part, culturel et sociétal d’autre part.

Sur le plan économique, le test européen sera déterminant. Si Hollande le passe avec succès, en convainquant les autres Européens, et notamment les Allemands, de réorienter le cours de la construction européenne vers la croissance et les peuples plutôt que vers l’austérité et les marchés, alors il aura carte blanche sur tout le reste. Il entrera dans l’Histoire non pas comme le continuateur mais comme le contradicteur de Mitterrand et chacun s’inclinera. S’il échoue, il sera confronté aux limites qui sont depuis toujours celles de la gauche au gouvernement, mais en pire. Houspillé par une aile gauche qui ne manquera pas se rappeler à son bon souvenir, pressé par les marchés et ses partenaires européens de faire des réformes structurelles et de l’austérité, il ne lui restera, pour assurer la cohésion de sa « majorité », que les symboles qui ne mangent pas de pain, c’est-à-dire les réformes dites sociétales et « culturelles ».

Sur ce deuxième front, il devra alors composer avec la gauche identitaire, qui est le double inversé de la droite identitaire. Ne nous faisons pas d’illusion: si François Hollande s’avère aussi impuissant que ses prédécesseurs à enrayer la spirale de la désindustrialisation et du chômage, on peut compter sur la gauche sociétale, massivement représentée dans les médias, pour jouer les pousse-au-crime. Droit de vote des étrangers, charte des langues régionales et minoritaires, « mariage homosexuel » : toutes les mesures qui, depuis des années, sont les marqueurs identitaires d’une gauche sans projet commun car sans ancrage dans la société seront mises au premier plan pour servir d’écran de fumée. Une fois de plus, on tentera de camoufler la résignation devant l’ordre des choses derrière une audace de façade. Le problème, c’est qu’en dehors de quelques rédactions et de quelques associations subventionnées pour ça, personne ne croira à ce replâtrage.

Ce scénario-catastrophe, s’il devient une réalité, conduira inéluctablement au choc des identités. Aux « petits Blancs » et autres « souchiens » mobilisés par la droite identitaire, la gauche opposera les « minorités visibles » et la « diversité ». Ces termes galvaudés définissent un multiculturalisme normatif qui ne se contente pas d’observer les différences entre les individus, mais les essentialise et les érige en fondement du fameux « vivre-ensemble ». Cela revient à accorder la primauté au particulier, au spécifique, au singulier, là où il faudrait fabriquer du commun. C’est aller à rebours de l’héritage et de l’enseignement républicains qui définissent ce qu’est la France ; à rebours de ce qu’a annoncé le nouveau président alors candidat dans son discours du Bourget en janvier 2012.

À l’idée que l’espace politique et social est le résultat d’un projet commun, partagé même s’il est disputé et critiqué et peut-être même parce qu’il est disputé et critiqué – car l’Histoire ne peut être « une » −, les identitaires des deux bords opposent leur vision séparatrice, leur apartheid français. Sur fond d’identité ethnique et « raciale », de genre, d’orientation sexuelle, d’appartenance régionale ou religieuse, chaque camp met en scène sa vision différentialiste du monde, encourageant la croyance que chaque individu est doté d’une identité figée. Avec les identitaires de droite et de gauche, on ne peut pas être un citoyen libre de ses idées et de ses appartenances. On ne peut être ni républicain ni démocrate, seulement dominant ou dominé. Au final, on ne peut être que ce qu’on est et qu’on a toujours été.

Le droit de vote des étrangers aux élections locales est le point de rencontre des identitaires des deux bords. Pour comprendre ce qui se joue autour de cette proposition, il faut commencer par lever un malentendu. La fin de la campagne a donné l’impression que ce sujet était l’un des principaux enjeux de l’affrontement entre la droite et la gauche. En réalité, il devrait opposer les identitaires aux républicains. D’un côté, les tenants d’un droit du sang définissant les « vrais » Français et les partisans d’un droit de vote au rabais pour les étrangers conspirent pareillement – sans doute inconsciemment – à détruire le lien républicain entre nationalité et citoyenneté ; de l’autre côté, il y a tous ceux qui veulent que la porte nationale soit ouverte à tous les individus qui souhaitent vivre en France et devenir français, juste et pleinement français – car il n’y a qu’un type de Français, qu’on le soit depuis mille ans ou depuis un jour.

Dans la République, la seule identité, c’est la citoyenneté, le reste n’est que littérature ou, disons, vie privée. La tâche que devrait s’assigner la gauche (et la droite républicaine d’ailleurs !), c’est d’offrir un haut degré de sécurité identitaire à tous les citoyens français, ainsi qu’à tous ceux qui le deviendront s’ils le souhaitent.

Si les tenants de la politique identitaire gagnent le combat culturel à gauche, comme c’est le cas depuis des années, les tenants de l’identité à droite le gagneront aussi. En ce cas, Marine Le Pen et ses nouveaux amis obtiendront bien plus de 18% des voix en 2017.

Républicains, encore un effort, il ne reste que cinq ans ![/access]