Accueil Site Page 2686

Bon anniversaire Monsieur Belmondo !

54

jean paul belmondo

Bebel a eu 80 piges aujourd’hui. On voudrait lui souhaiter un très bon anniversaire parce qu’on lui doit parmi nos émotions cinématographiques les plus précoces, les plus durables et les plus hétéroclites. Ça commence avec Le Professionnel de Lautner, dialogues d’Audiard. On va voir ça au cinéma avec une de nos premières petites amies. Joss Beaumont est un agent lâché par les services secrets, quelque part en Françafrique, qui revient se venger. Il y a le Paris du début des années 80, aussi exotique aujourd’hui que celui de Stendhal. Et puis il y a aussi ce duel avec Robert Hossein, « le commissaire Rosen de la Brigade sauvage » sans compter la musique fabuleuse d’Ennio Morricone que des pubards iconoclastes (pléonasme) ont ensuite utilisé pour de la boustifaille de clebs. Bebel meurt à la fin, avec classe. À cette époque-là, on faisait encore mourir les héros. Les happy ends n’étaient pas  une obligation du cahier des charges. On devait être un peu plus adultes.
Sinon, il y a aussi Le magnifique de Philippe de Broca. Années 70. C’est encore un film du dimanche soir sur la première chaîne, à l’époque : une ode magnifique et rigolarde à ces écrivains forçats de l’underwood qui sortaient des romans d’espionnage à la chaîne quand il y avait encore une littérature de gare et du populo qui préférait un bon roman du Fleuve noir à une bluette prétentieuse de Marc Mussy ou Guillaume Lévo. L’air de rien, c’est aussi un des films qui a le mieux compris la schizophrénie rêveuse des écrivains, c’est-à-dire comment se fait vraiment la littérature, grande ou petite.
Mais le rôle qui nous reste le plus cher, c’est quand même celui de Michel Poiccard dans À bout de souffle de Godard. On voit ce film plus tardivement, au ciné-club, quand on commence à comprendre que la Nouvelle Vague n’est pas une avant-garde, ou alors une avant-garde réactionnaire, ce qui est beaucoup plus drôle.
Avec Poiccard, Belmondo joue un grand garçon libertaire, truand maladroit, tueur par accident. Il décide de vivre intelligemment le laps de temps qui le sépare de son arrestation inévitable par les flics dont l’un est joué par l’écrivain chauve et poète délicieux Daniel Boulanger.
Pour ce faire, Bebel-Poiccard drague Jean Seberg qui vend le Herald Tribune sur les Champs-Elysées et, ce qui avait choqué à l’époque, il pisse après l’amour dans le lavabo de la jeune fille. Il lui a néanmoins demandé la permission, ce qui est une circonstance atténuante.  Mais surtout, dans À bout de souffle, il a cette réplique définitive qui devrait servir de devise à tous ceux qui désirent éloigner de leur espace vital les importuns, les fâcheux et les malfaisants :

*Photo : Itinéraire d’un enfant gâté.

Un pape, une tasse et quelques monstres

pape laurent obertone

Un feuillet par semaine, c’est mieux que douze feuillets par moi. Malheureusement, c’est ce que m’a demandé Élisabeth – et vous connaissez l’organigramme. Restait à définir le cadre de l’exercice. Inconditionnel du Jules Renard diariste, j’ai choisi de faire la même chose en moins bien. « De toute façon, t’as pas le choix », m’a encouragé Marc Cohen. Pour faire genre, j’aurais volontiers placé en exergue de ce Journal la fameuse première phrase du Second Préambule aux Confessions de Rousseau : « Je forme ici une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur ». Mais à la relecture, ça m’a paru un peu tête-à-claques, comme déjà chez Jean- Jacques, et carrément inapproprié par rapport à ma copie.

Le cadeau  d’Edwy
Jeudi 28 février, 14h30. Un coursier me remet en mains propres, contre signature, le nouveau livre d’Edwy Plenel, Le Droit de savoir. Étonnant, non ? Sur dix-sept bouquins, c’est le premier que m’adresse le Rouletabille de la IVe Internationale. Hasard ou coïncidence ? On est en plein procès contre son site Mediapart − qui publiait récemment, sur Frigide et moi, une compil’ de ragots orduriers recopiés de traviole sur un blog anonyme. Comment prendre ce cadeau ? Et l’auteur aurait-il poussé la délicatesse jusqu’à me trousser une dédicace personnalisée ? Je feuillette fébrilement les premières pages… Rien, hélas, hormis cet exergue de Charles Péguy : « Dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. » Dans le contexte, je comprends mieux les adverbes que le complément. En tout cas, depuis qu’on a échangé du papier bleu, Edwy m’a intégré à son fichier presse, et ça ne laisse pas de me flatter. Mais où espère-t-il donc que je vais rendre compte de son ouvrage ? Dans Valeurs actuelles ? Dans Voici ? Le mieux, c’est encore ici… Sauf que je n’ai pas trouvé la force de pousser plus avant ma lecture. Un texte signé Plenel et intitulé Le Droit de savoir, sans même la mention « roman », est-ce bien sérieux ?[access capability= »lire_inedits »]
Parlez-vous le « nightclubber » ?
Vendredi 1er mars, 19h12. Reçu de TTTwister, organisateur de soirées musicales, ce SMS (texte intégral) : « KOKON To ZAI and Right to Exceed will Clash the Neon lights tonight Guest Star Mademoiselle Yulia and Baby Mary hosted by Mehmet k Michael Lillelund
Titty Gang. » Rien compris à ce galimatias globish, truffé de noms d’artistes inconnus à mon bataillon. Bercé, néanmoins, par le charme oulipien de l’aponctuation.
Lectures pour tous
Les gens de qualité lisent toujours plusieurs livres à la fois. Moi par exemple, en ce moment, j’en compte trois sur ma table de chevet. Pour le prouver, j’ai même décidé de consigner ici les dates où je les ai ouverts pour la dernière fois.
Christianisme politique
Dimanche 3 mars. (Vraie-fausse « fête des Grands-Mères », forgée de toutes pièces en 1987 par le café éponyme en mal de publicité – mais qui plaît quand même à ces dames aux cheveux mauves). Le vrai génie du christianisme, de Jean-Louis Harouel. Pour être tout à fait honnête, ce livre-là, c’est la première fois que je l’ouvre − mais au moins ça me donne l’occasion d’en parler. En gros, pour l’auteur, le « vrai génie » de ma religion fut d’inventer, bien avant le petit père Combes, la disjonction du politique et du religieux. Un combat permanent contre le monisme puis le millénarisme, les totalitarismes et aujourd’hui, selon les continents ou les quartiers, le redoutable islamisme théocratique, ou notre fameuse « religion d’État des droits de l’homme ». Plaidoyer solide, mais plus politique que religieux. À supposer même que le Bon Dieu et sa bande de la Trinité n’existent pas, ça ne changerait rien à la démonstration d’Harouel. Du coup, son ouvrage eût gagné en clarté à s’intituler, par exemple, De l’apport principal du christianisme à la civilisation européenne.
Mais on conçoit aussi que l’éditeur ait plaidé pour un titre plus sexy. Quand on se fend d’un bouquin, d’ordinaire c’est pour qu’il soit lu. Il s’agit donc d’éveiller, par quelque artifice, l’attention du public et, si possible, des médias. Le risque, bien sûr, c’est d’être mal compris, mais quoi qu’on fasse, on n’y coupe pas… J’en ai fait moi-même l’amusante expérience avec mon Manuel d’inculture générale – dont certains journalistes ont cru un peu vite que ça ne les concernait pas. Accessoirement, le clin d’œil d’Harouel à Chateaubriand n’est pas vain. Le plaidoyer de François-René en faveur du christianisme n’était pas fondé non plus sur une argumentation théologique, que je sache, mais sur ses apports aux arts et aux lettres.
Dans le genre métaphysique, j’en suis resté aux cinq preuves de l’existence de Dieu selon Thomas d’Aquin. Impeccables Quinquae Viae, d’ailleurs validées dès 1879 par Léon XIII dans l’encyclique Aeterni Patris.
À ce propos, c’est fou ce qu’on gagne comme temps, de nos jours, grâce à Wikipédia et des trucs comme ça. Moi, par exemple, je n’ai pas racheté de Robert depuis 2001 ! Et même un mec comme Marc Fumaroli, qui est loin d’être un geek, l’a reconnu élégamment : sans Google et tout cet univers, que par ailleurs il vitupère, jamais il n’aurait pu écrire son dernier opus, Le Livre des métaphores. On conviendra avec lui que c’eût été dommage.
Le paradoxe d’Eudoxe
Mercredi 6 mars, 0h15. L’heure idéale pour se colleter à Simone Weil, ma foi. Plus avant dans la nuit, je n’aurai plus qu’une alternative : plonger la mort dans l’âme dans le fleuve glacé du travail – dont je sortirai au plus tôt à l’aube, épuisé et transi, et même pas sûr d’avoir bossé utilement. Ou me laisser glisser sur la pente douce de la facilité… Un de mes trois livres donc, un coup d’oeil à Causeur.fr bien sûr, un petit tour du propriétaire dans mon
Asile, une idée de tweet, un crochet par Facebook, et puis les émaux non lus, la presse de la veille et, pour finir, du Ruquier surgelé… On n’est pas levé. Sur mon guéridon donc, cette nuit-là, la Correspondance familiale de Simone, cadeau de Madame Élisabeth. Pas évident ici le pitch, même ardissonnien. L’auteur écrit à toute sa famille, et pas toujours la même chose : la correspondance est un dialogue… C’est même pour ça que Jules Renard et moi, nous avons choisi le genre du Journal. Le sien était destiné à une publication posthume. Mais tous les mois, ça va pas être possible…
Quant à ce « fort volume inoctavo », comme on disait autour de moi avant ma naissance, il recèle quelques passionnants échanges entre Simone la philosophe et son frère André le mathématicien − Weltanschauung contre Weltanschauung.
Simone s’inquiète déjà de la « crise de civilisation » quand André, lui, reste parfaitement confiant dans l’avenir du Progrès : ne repose-t-il pas lui-même sur la Science ?
André ne veut voir que ce qu’il croit savoir. Simone, elle, doute de tout sauf de l’essentiel : la raison surnaturelle qui nous fait tous douter. D’où vient cette nostalgie de l’Absolu qui nous hante, y compris dans nos comportements les plus « désordonnés », comme disait mon vieux curé ? Si l’immanence qui plombe nos cieux depuis la « mort de Dieu » n’est pas venue à bout encore de cette pulsion étrange – qui titille même parfois certaines âmes rationalistes –, c’est qu’elle doit être ancrée profondément dans la nature humaine. Heuristique échange, un peu pointu parfois : quand Simone Weil invoque, à l’appui de sa thèse, Eudoxe de Cnide (IVe siècle av. J.-C., comme tous les Grecs sérieux), retour à la case Wikipédia.
Pipi partout !
Vendredi 8 mars. (et tous les jours que Dieu fait). Je ne sors plus guère sans le vade-mecum de Céline Briand, Où faire pipi à Paris ? C’est fou comme ce petit livre peut s’avérer indispensable, au besoin.
Tel n’était pas le cas dans les années 2005 – que les plus jeunes d’entre vous n’ont même pas connues, c’est fou quand on y pense – lorsqu’on rentrait de boîte bourrés au petit jour, moi et Cédric « Lumberjack » Couvez – hier DJ professionnel, aujourd’hui chroniqueur musical à la télé, demain « King of the world » si tout se passe comme prévu. À l’époque, pas besoin d’édicules publics : on avait nos spots, qu’il appelait diplomatiquement « ambassades ». Quand soudain les roaring 2005’s ont cédé la place aux suivantes, je me suis retrouvé seul à vélo, dans des zones inconnues ou des « raccourcis qui ne mènent nulle part ». Entre les flics en maraude et les voleurs d’iPhone – qui, bizarrement, ne se croisent jamais –, où se poser en paix ? Où pisser, où ne pas pisser ? Bien sûr, vous me direz, il y a les sanisettes Decaux. Mais sans vouloir faire dans l’ultralibéralisme, c’était quand même mieux quand c’était payant ! Depuis que ce service public est redevenu gratuit (Mais où sont les tasses d’antan ?), il a disparu aux trois quarts, et le reste, trois fois sur quatre, est inutilisable. Ainsi est-on passé de 50 centimes le pipi à 35 euros le PV pour « épanchement d’urine sur la voie publique ». Au moins l’égalité des sexes y a-t-elle gagné, puisque feu nos vespasiennes étaient arbitrairement réservées aux hommes, va savoir pourquoi. En tout cas, c’était avant Judith Butler, je parierais mon dernier croûton. En Suède, où l’hiver et le Progrès arrivent généralement avant chez nous, un Parti de Gauche local a déjà déposé une proposition de loi tendant à interdire aux hommes de faire pipi debout. Après tout, pourquoi pas, si ça peut refroidir un peu la planète ? Quoi qu’il en soit, rien à branler : mes toilettes ferment à clé. En plus, ça m’a donné une idée de tee-shirt classieux : Jusqu’où s’arrêtera-t-on ? En attendant, hors théorie du genre et autres balançoires, l’ouvrage de Céline Briand livre deux cents adresses utiles, notamment dans les espaces publics. Bien sûr, les horaires d’ouverture ne m’arrangent guère, mais je comprends qu’il faille penser aussi aux gens normaux ; on sait qu’il y en a beaucoup, même si, tout compte fait, on en croise peu.
Fumer, c’est philosopher
Avec ce qu’on sait désormais sur la fin tragique du fier cavalier Marlboro, sans parler des vignettes Panini qui ornent désormais nos paquets, persévérer dans le tabagisme ne relève plus de l’inconscience, mais de la posture métaphysique. Fumer, c’est accepter la dimension tragique de la vie, y compris au niveau de la mort – et même, sur mes Winston aujourd’hui, de l’impuissance. D’un autre côté, arrêter, ça fait grossir. (Je vais peut-être quand même changer de paquet, on ne sait jamais…)
Flagrant délit d’opinion
Samedi 9 mars, 23 heures. Depuis quelques semaines, ça commence à se savoir : Laurent Obertone est un salopard. Doublé d’un lâche, d’ailleurs, puisque Obertone, même pas c’est son vrai nom – comme Pierre Dac ou Stendhal… Certes, les chiffres qu’il produit sur l’« ensauvagement » de la France ne sortent pas de son cerveau malade, mais de l’Observatoire national de la délinquance. En revanche, quelle idée de les publier ? Objectivement, ça fait le jeu du Front national – comme tout le reste d’ailleurs, si t’y réfléchis bien. Et puis d’ailleurs, on s’en fout ! Comme disait Hubert Mensch, Conducator à vie de Nazisme & Dialogue : « Ach, vous les hommes et votre politique ! »
C’est sur la base de cette nouvelle « loi des suspects » que le mois dernier,  sur France 2, l’auteur de La France Orange mécanique fut morigéné d’importance par la bande à Ruquier – transformée pour l’occasion en Tribunal révolutionnaire d’opérette – et condamné, en attendant mieux, à la mort civile. Un jour, quand Cahuzac se sera immolé par le feu devant une agence UBS, Mediapart trouvera le vrai nom de cette ordure et, surtout, l’adresse de sa femme et de ses enfants.
En attendant, il a résurrecté le troisième jour chez Zemmour & Naulleau. Réfugiés intellectuels sur Paris Première, les ex-duellistes du Ruquier show ont interviewé Obertone sur un ton  normal − un peu comme on ferait d’un journaliste qui publie un essai sur la délinquance. Évidemment, ça faisait tout drôle… Il a même pu évoquer sans être interrompu ces 13 000 vols, 2 000 agressions et 250 viols par jour qui ont fini par créer, en France, un redoutable « sentiment d’insécurité » qui, un de ces jours, pourrait bien provoquer des violences, qu’on y songe ! « C’est un livre nécessaire, et je compte bien m’y référer à l’avenir », annonce tranquillement Zemmour. Quant à Naulleau, de gauche mais pas plus caron que ça, il ne conteste pas les évidences chiffrées – même les plus délicates : celles qui attribuent aux « populations d’origine étrangère » les deux tiers des crimes et délits. Simplement, il tente l’explication rituelle par la « misère sociale », juste pour voir ce qui tombe. Pas grand-chose, hélas ! Impossible de culbuter le soldat de plomb Zemmour, qui en a vu d’autres depuis le pont d’Arcole ! Ça permet juste à O le Maudit d’enfoncer son clou : malgré ce qu’une vaine élite pense, assène-t-il, « les départements les moins criminogènes de France sont aussi les plus défavorisés, et les plus abandonnés par les pouvoirs publics ».
Habemus good papam !
Mercredi 13 mars, 19h07. Fumée blanche : « Habemus papam ! » Enfin, moi. Soyons clair : je parle ici en tant que catholique – d’où certaines incohérences dans mon « discours », et des enthousiasmes parfois difficiles à partager avec un agnostique average ou un bouddhiste tantrique de la montagne Sainte-Geneviève.
20h03, balcon du Vatican : « Je m’présente, je m’appelle François / J’voudrais bien partager ma foi… » Pourquoi pas ?
Jeudi 14, 17h15. Ça y est, je partage !
La première homélie du nouveau pape a suffi à m’en convaincre : ce mec-là est vraiment catholique. Comme l’ont été à leur façon, avant lui, son émérite prédécesseur et le charismatique pénultième. Si ça se trouve, avec le temps, on découvrira même que François est tombé du ciel peint de la Sixtine, avec cette mission : incarner la synthèse de Jean Paul et de Benoît jusqu’à la réinventer. Ressourcer dogme et pastorale à l’unique source de Vie, en sorte de pouvoir s’ouvrir au monde sans se rendre à son Prince. Merci qui ? Merci mon Saint-Esprit ! Mais ne nous emballons pas : rien n’est fait ! Dieu, comme l’État lui-même depuis Jospin, « ne peut pas tout ». C’est à l’homme, censément né libre et responsable, de décider. D’où le bordel général, notamment depuis le Déluge.
Même si les habits neufs de l’Église sont taillés par le meilleur faiseur, « il faut les voir portés », comme disent mes amies filles. En attendant, ce que j’admire déjà chez le pape Bergoglio, c’est sa foi invincible et modeste, le naturel avec lequel il témoigne du surnaturel. Dès sa première homélie, ce jeudi 14 mars, François, mine de rien, attaque le dur. Il nous refait le signe de croix, sous-titré même pour les mal-comprenants que nous sommes : « Si nous ne confessons pas Jésus-Christ, nous ne sommes plus qu’une ONG charitable ! Pas l’Église, épouse du Christ. » Comment ne pas penser aussitôt à saint Paul (1 Cor. 15, 17) ? « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine et nous sommes les plus malheureux des hommes. »
En conclusion, le nouvel évêque de Rome ne trouve rien de mieux pour affiner son propos que de citer ce ouf malade de Léon Bloy et sa « phrase terrible » − comme dit Le Figaro : « Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le Diable. » J’aime ce François-là, capable un de ces jours de retourner son autel vers Dieu, voire de nous fulminer une bulle en latin contre les schémas hérétiques, schismatiques et scandaleux de Vatican II (dont je tiens la liste à sa disposition).
Les mots qui aident à vivre
Mercredi 20 mars. C’est le printemps, enfin ! J’ai même vu le soleil, mais impossible d’en profiter. Trois jours que j’essaye, avec l’aide d’Ivan Dressamer, mon fidèle assistant de vie, de donner enfin la forme diaristique aux dizaines de post-it qui devaient servir de fondation à l’édification de mon Journal – et donc à la vôtre.
Une seule chose m’aide à tenir, dans ces cas d’extrême fatigue où je ne sais plus comment je m’appelle ni pourquoi, c’est l’esprit. Non pas le Saint, que je fréquente déjà par alliance, juste le fin. Celui qui m’aide à dépasser parfois notre misérable condition à force de distance, d’autodérision et de provocation  – mais seulement à la réflexion. Je collige ces mots avec amour – comme Ionesco ses pots de yaourt vides. « Je n’ai jamais cité Shakespeare sans l’améliorer », calligraphie Borges. « Le lion dormira avec l’agneau, mais l’agneau ne dormira pas beaucoup », raconte Woody Allen, parodiant Isaïe 11,6. « La porcelaine cassée dure plus longtemps que la porcelaine intacte », constate Jules Renard… Tant qu’il y aura sur Terre des gens capables de  penser comme ça, je m’y sentirai un peu chez moi.[/access]

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Ils n’auront pas l’Alsace et la Bretagne

alsace ue catalogne

Il faut bien qu’il y ait quelques bonnes nouvelles après un hiver interminable, un début de printemps glacial, des plans sociaux à la chaîne, des ministres plus très intègres et une droite revancharde qui cristallise sur le mariage gay son éternel procès en illégitimité dès qu’un gouvernement de gauche est au pouvoir (et pourtant celui-là, ce n’est quand même pas Allende).
La bonne nouvelle, c’est que deux départements, en Alsace, ne vont pas disparaître. Le département, c’est l’ADN de la République tandis que la Région, c’est l’ADN de l’Europe ou celui de l’Allemagne avec ses Länder mais par les temps qui courent, ça revient au même, Allemagne, Europe…
Il y a quelque chose qui tue plus certainement l’exception française que la soumission aux critères néo-libéraux de Bruxelles ou de Berlin comme cette loi sur la flexibilisation du travail qui vient d’être votée à l’Assemblée dans l’indifférence générale. Ce quelque chose, c’est la façon dont l’UE tente tranquillement de détruire les Etats afin d’asseoir son pouvoir sur les régions qui sont des morceaux moins gros à avaler et plus faciles à digérer. Pour cela, il suffit de mélanger subtilement la souffrance sociale et la pulsion identitaire. Ça marche du feu de Dieu en Espagne, cette « communauté de nations » qui semble sur le point de les perdre les unes après les autres, comme le Pays basque ou la Catalogne qui sont quasiment en sécession. Mais on pourrait aussi parler du Royaume-Uni et de l’Ecosse, de la Belgique et de la Flandre, de l’Italie et de la Lombardie. Ça craque forcément, à la longue. Au début, on ne veut pas payer pour les chômeurs de son pays et à la fin on ne veut plus faire partie du même pays que les chômeurs. Penser global et se bunkériser local, pour détourner un célèbre slogan altermondialiste.
La France, elle, résiste au moins sur ce point-là. C’est que de Louis XIV à De Gaulle en passant par Robespierre, il y a une solution de continuité dans l’idée que la France, c’est autre chose qu’un conglomérat de danseurs folkloriques qui parlent le patois. On nous a bien forcé la main pour signer la charte sur les langues régionales, il n’empêche que les écoles Diwan ne reçoivent pas de financement de l’Etat et que les Corses, dès qu’on leur demande leur avis comme en 2003, ils préfèrent rester Français.
Le camouflet du non alsacien ne s’adresse pas, comme on peut le lire ici et là, à une classe politique qui ne montrerait pas ces jours-ci son meilleur visage. Non, ce camouflet est  dans le refus plus ou moins conscient d’un peuple (qui même en Alsace est d’abord le peuple français) de ce travail de sape géopolitique diffus où à force de multiplier les lois de décentralisation les plus idiotes puisqu’elles favorisent surtout les baronnies locales et la corruption qui va avec, on donne des idées à des régions qui ont une histoire particulière : les Basques, les Bretons, les Alsaciens, les Savoyards.
La sagesse de la république jacobine avait été d’éviter dans la mesure du possible que ces régions coïncident avec les anciennes provinces et les avaient découpées en départements. Vouloir les faire refusionner, c’est évidemment vouloir recréer un sentiment régionaliste qui le plus souvent est un sentiment identitaire, au sens extrême droitiste du terme. Allez donc vous promener en Flandre française pour voir à quoi ressemble politiquement la minorité de jeunes gens à la recherche de leurs racines. C’est édifiant.
Il faut être une nation, comme la nation française et son droit du sol, pour savoir qu’être un Français n’est pas une question de formule sanguine mais une articulation entre un sentiment d’appartenance et une ouverture à l’universel.
Cette articulation est la seule garantie d’une égalité entre les citoyens et ce qui a fait peur à certains électeurs de la gauche ce dimanche, c’est qu’une Alsace fusionnée ait pu obtenir des dérogations, par exemple, dans le code du travail. Un genre de nouveau concordat repeint aux couleurs du Medef.
Aux résultats de ce référendum, quelques vers d’Aragon me sont revenus en mémoire. Cela m’arrive souvent quand je suis content :

« Je puis dans mon jardin de Seine et Oise

Me promener ce soir avec de nouveaux yeux

Car la vie a repris son odeur de framboise. »

La Seine et Oise n’existe plus mais le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, si. Et c’est tant mieux.  Il ne nous reste plus qu’à attendre les premières framboises…

 

 

*Photo : wallyg.

Le tube de la semaine : le choc de moralisation

Tonton Grévisse et Papy Littré n’en peuvent plus de gigoter dans leurs tombeaux : dans nos sociétés en voie de morcellement, malgré la subsistance d’un idiome véhiculaire malmené tous azimuts, chaque communauté dispose et abuse désormais de son propre jargon.
Des sportifs aux journalistes en passant par le lumpen, aucune chapelle n’y échappe, y compris celles – ou plutôt celle – des politiques. Mais on parlera de verlan ou de fighting spirit une autre fois, concentrons-nous sur le peuple des élus et plus spécialement sur ceux qui aujourd’hui nous gouvernent ou font mine de.
Au PS, personne n’est en reste : l’abus d’un substantif ad nauseam est devenu une discipline de combat : le « mantraquage ». C’est ainsi qu’après le choc de compétitivité et le choc de simplification, débarque le choc de moralisation, rabâché en boucle depuis hier matin dans la TSF ! Ça vous en jette, mon bon monsieur ! Claquant comme un slogan du Komintern, convainquant comme une pub Dyson. Pour ses promoteurs, le « choc de moralisation » n’est plus un banal « élément de langage », c’est un nirvana communicationnel.
Personnellement, j’y vois plutôt une panne générale d’expression intelligible, le fameux Communication Breakdown cher à Jimmy, John et John Paul, ou alors, dans un registre assez différent, ça m’évoque aussi une bonne mandale béruréenne, dix kilos de viande avec os dans la gueule ! Vivement le choc de postéropédie, c’est à dire un bon coup de pied où je pense…

Référendum alsacien : non à la choucroute unique !

alsace richert rhin

S’il y avait un territoire réputé favorable à la réforme territoriale engagée par le gouvernement Ayrault, rendant possible la fusion des départements et des régions, c’était bien l’Alsace. Nulle région de France métropolitaine ne peut se prévaloir d’une aussi longue histoire commune, marquée par le tragique du XXe siècle, et d’une homogénéité culturelle aussi bien préservée. Celle-ci se caractérise par la persistance, dans les zones rurales, de l’usage quotidien du dialecte germanique, et le maintien du statut concordataire des cultes, par dérogation avec la loi de 1905 instituant, sur le territoire de la République française, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Enfin, la stabilité politique régionale, marquée par la domination inébranlable de la droite depuis 1945,  libérait le  débat de tout parasitage idéologique[1. À tel point que le PS du Haut-Rhin était pour le « oui », celui du Bas-Rhin pour le « non »].
C’était donc le banc d’essai idéal pour démontrer que la réforme du mille-feuilles administratif français qui ne comporte pas moins de quatre étages de pouvoirs locaux (communes, intercommunalités, départements, régions), pouvait se réaliser par le bas, et non par une injonction venue d’en haut, de cet Etat jacobin que les Alsaciens ne sont pas les derniers à vilipender.
Pour qu’une fusion de collectivités territoriales soit engagée, la loi prévoit qu’elle doit être adoptée par un référendum où le projet doit être approuvé par la majorité absolue (50%) des électeurs des collectivités concernées. De plus, le pourcentage des «  oui » doit atteindre un minimum de 25% des électeurs inscrits.
Les promoteurs du référendum alsacien, emmenés par le président de région Philippe Richert, et les deux présidents des conseils généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, sont tombés de haut dimanche soir. Alors que les sondages de ces derniers mois prédisaient une confortable victoire du « oui », les électeurs on décidé de répondre « nee » à la majorité absolue dans le Haut-Rhin, et « jo », mais avec une force insuffisante dans le Bas-Rhin, les partisans de la fusion n’ayant pas suffisamment mobilisé les électeurs pour atteindre la barre des 25% des inscrits. L’affaire est donc remise à plus tard, beaucoup plus tard, pour l’Alsace, et pour quelques autres territoires, notamment la Bretagne et la Savoie, qui se seraient volontiers laissés aspirer dans le sillage alsacien pour faire valoir leurs aspirations régionalistes.
Toutes les analyses exprimées « à chaud » par les divers protagonistes de cette affaire méritent d’être prises en compte, mais il faut se garder d’en privilégier une plutôt que l’autre. Mauvais perdants, les notables« fusionnistes » mettent sur le compte de l’ambiance politique générale, marquée par l’affaire Cahuzac, la faible participation au référendum d’électeurs dégoûtés par les turpitudes des élites politiques. Mais cela explique-t-il la distorsion entre le vote des Bas-Rhinois et des Haut-Rhinois ? Non, bien évidemment ! Les Alsaciens ont beau se serrer les coudes face aux «  Français de l’intérieur », ils n’en ont pas moins le chapeau ou la coiffe près de leur clocher lorsqu’il s’agit de leurs intérêts locaux. Les gens de Colmar ou de Mulhouse ne voyaient pas d’un bon œil des lieux de pouvoir migrer vers Strasbourg, métropole toujours soupçonnée de visées hégémoniques. Cela a beaucoup plus pesé que les appels dignes de Paul Déroulède (Vous n’aurez pas l’Alsace !) pour le « non » lancés par le FN, le Front de Gauche et Debout la République de Nicolas Dupont Aignan qui ne voyaient rien moins qu’un début de sécession d’une région française, fomentée à partir d’obscures officines bruxelloises.
Plus banalement on a vu, à l’occasion de ce scrutin, qu’une réforme de l’organisation des pouvoirs locaux, fort nécessaire pour atteindre à plus d’efficacité et de rationalité dans l’attribution des compétences ne peut pas se faire « d’en bas ». On aurait pu tirer les leçon de la mise en place des intercommunalités, où jamais rien n’aurait abouti si l’Etat n’avait manié alternativement la carotte des subventions et le bâton de leur suppression pour contraindre les 36 000 communes de France à se regrouper dans des ensembles cohérents. S’il faut désigner un vainqueur de ce pédalage dans la choucroute alsacienne, c’est le département, ce bon vieux département, 224 ans de bons et loyaux services à la République, toujours aimé du peuple.

*Photo : Randalfino.

Libye : tués par la charia

1

libye alcool charia

La guerre civile libyenne n’en finit pas de faire des victimes collatérales.
Spontanément, on pourrait penser aux trop nombreuses victimes des milices d’AQMI qui se fournissent en armes et munitions à gogo auprès de leurs petits camarades islamistes libyens, lesquels les avaient reçues (et gracieusement !) de l’Occident en 2011 dans le but d’en finir avec l’abominable homme des sables.
La suite, on la connaît : Kadhafi fut chassé non seulement de son palais de Tripoli, mais aussi des statistiques de l’ONU sur la population planétaire. Pour fêter ça, ses remplaçants s’empressèrent d’instaurer la charia, un des rares éléments de doctrine qui fasse l’unanimité parmi les caïds locaux, l’autre point d’accord général étant que les chefs des tribus voisines sont tous des chiens pouilleux à abattre sans délai.[access capability= »lire_inedits »]
Mais comme si la multiplication des débats démocratiques à la kalachnikov ne suffisait pas à plomber l’ambiance en Libye libérée, voilà qu’un nouveau fléau s’abat sur le pays : depuis la mi-mars, des dizaines de Tripolitains sont morts après avoir consommé de l’alcool de contrebande.
Donc victimes de fait de la charia. Certes, le liquide impie était déjà prohibé dans le pays depuis 1977. Mais sous Kadhafi, bakchich aidant, le soiffard trouvait toujours moyen de moyenner. En interdisant toute forme de tolérance, les nouveaux dirigeants libyens ont fait exploser le trafic : la raréfaction de l’offre n’a pas asséché la demande.
Seule différence notable avec la situation pré-chariesque, on ne se refile plus sous le burnous du Johnny Walker importé en douce de Tunisie, mais de la redoutable piquette locale, laquelle contient moins de malt que de méthanol. Un verre, ça va pas, trois verres, bonjour les trépas !
Pour l’instant, la seule réponse des autorités est de mettre en garde leurs concitoyens contre la consommation d’alcool. Drôle, non ? Mais si l’épidémie continue de s’étendre, gageons qu’on trouvera vite des coupables. Et pourquoi  pas un bistrotier palestinien et des serveuses bulgares ?[/access]

*Photo : United Nations Photo.

Une sénatrice PS prise en flagrant délit de barjotisme !

La sénatrice PS de l’Oise, Laurence Rossignol, jusque-là connue pour son écologisme et son féminisme de combat, aurait-elle été frappée par la Grâce barjotiste sur le chemin qui la menait vendredi soir des bancs du Sénat au  plateau de Ce soir (ou jamais) ?
Invitée par Frédéric Taddeï pour intervenir sur le cas de la crèche Baby-Loup et sur l’abrogation du délit de racolage passif, voté récemment par le Sénat, cette progressiste jusque-là irréprochable, s’est faite, sans le vouloir, la porte-parole des anti-mariage pour tous.
En effet, la sénatrice a souligné que dans l’affaire du voile, il ne fallait pas négliger le droit de l’enfant à s’épanouir dans un espace neutre et émancipé de l’emprise d’une religion. Piétiné par le projet de loi de sa camarade Taubira, le droit de l’enfant a donc trouvé en Laurence Rossignol sa sainte protectrice. « Les enfants n’appartiennent pas aux parents » a-t-elle martelé, sous-entendant que l’enfant est un individu autonome, possesseur de droits à respecter et non un objet à instrumentaliser. Et là je dis deux fois bravo car ce que dit Laurence Rossignol, c’est vrai pour Baby Loup, et vrai aussi quant aux pseudo-parents de sexe non opposé.
Puis, continuant sur sa lancée barjotiste, elle s’est attaquée aux conséquences éthiques de l’abrogation du racolage passif. Abolitionniste convaincue, Laurence Rossignol s’est indignée devant cette réhabilitation de l’achat de service sexuel qui conduit, alerte-t-elle, à légitimer la marchandisation du corps humain.  « Dans nos sociétés évolués une partie de la population ne doit pas être destinée à servir d’exutoire à la sexualité d’une autre partie. » affirme-t-elle, non sans exaspérer un Eric Zemmour qui ne manque pas de la traiter de « bigote néo-féministe ».
On peut penser ce qu’on veut de l’urgence de légiférer au plus vite sur le plus vieux métier du monde. Reste que les arguments déployés par Laurence Rossignol pour appuyer ses propos prohibitionnistes sont une fois de plus marqués au sceau du barjotisme : cette conception éthique de la personne humaine, dont l’intégrité et la dignité ne sont donc pas à sacrifier sur l’autel de la commercialisation des corps, risque de déplaire fortement à ses petits copains socialistes défenseurs de la location des corps impliquée par la gestation pour autrui.
Si cette dame est logique avec elle même, c’est avec joie et sans arrières-pensées que je défilerai avec elle le 26 mai prochain !

Mariage gay, GPA, PMA : Chevènement tire dans le tas

chevenemnt pma gpa

Jean-Pierre Chevènement n’est plus de gauche. C’est du moins ce qu’ont dû penser nombre de Jeunes Socialistes en l’écoutant descendre en flèche le projet de loi instaurant le mariage et les enfants pour tous. Petite parenthèse, pour le MJS et une partie des élus socialistes, le label « degauche » n’est octroyé qu’à une poignée d’avant-gardistes qui prennent position dans le bon sens sur des questions aussi cruciales que la dépénalisation du cannabis, la régularisation des sans-papiers ou la « moralisation de la vie politique ». Autant dire qu’un vieux briscard du Programme commun, fondateur du Parti Socialiste à Epinay, n’est pas en odeur de sainteté lorsqu’il se prononce contre « une avancée majeure pour l’égalité » des gays et lesbiens. Après avoir fait perdre Jospin en 2002 et un temps remisé sa tunique de gauche au vestiaire du Pôle Républicain – je vous parle d’un temps que les moins de vingt-cinq ans ne peuvent pas connaître… – le Lion de Belfort s’en prend aujourd’hui à l’unique réforme d’importance portée par le gouvernement. Du Sénat, où il siège, le sage nous dit que les notions de père et de mère sont « des repères fondamentaux qu’il faut maintenir face à la déferlante de l’hyper-individualisme libéral ». Le contempteur de l’Europe de Maastricht a-t-il cédé à une panique morale, tel le premier beauf islamophobe venu ? Passé ses vacances avec Aldo Naouri ? Ou bien relu ses classiques marxistes, un peu empoussiérés depuis l’enterrement du CERES ? Toujours est-il que l’argument porte, notamment chez les lecteurs de Christopher Lasch, qui ne boudent pas leur plaisir en entendant Chevènement expliquer : « Avec ce projet de loi, nous brouillons complètement le droit de la filiation. Des couples homosexuels peuvent adopter ensemble des enfants, et demain avec la gestation pour autrui (GPA) ou la procréation médicalement assistée (PMA) GPA et PMA ne sont pas dans le texte, mais vous savez très bien que c’est une hypocrisie et qu’en réalité tout cela va ensemble, petit à petit, quels que soient les hommes politiques. » Celle-là, il fallait la citer in extenso ! Je traduis : la GPA passera en 2017, que la majorité soit PS ou UMP, puisque le bon sens passe désormais sous la guise d’une évolution des mœurs qui dicte sa loi au législateur. Comme Naouri, JPC s’inquiète d’une expérimentation sur le vivant, « un pari anthropologique, que pour ma part, je me refuse à faire parce que je pense qu’un enfant a le droit à avoir un père et une mère, ou au moins, l’idée d’un père et l’idée d’une mère ». Si ce propos n’est pas révolutionnaire, c’est que Frigide Barjot défile habillée en nonne sur des chants grégoriens. Quitte à peiner les meilleures âmes degauche qui crient comme des orfraies pavloviennes dès qu’on bouscule leurs certitudes, Chevènement n’est pas sur la ligne Boutin. À l’instar de notre chère Frigide, il soutient le PACS et avait même livré ce combat pour l’égalité des droits fiscaux aux côtés de son ancien camarade Jean-Pierre Michel, aujourd’hui reconverti dans la chasse aux homophobes imaginaires.
Avec tout cela, vous me direz que le fringant Jipé joindra sa voix à celles de l’opposition, dont les plus brillants tribuns opposés au projet de loi sont étrangement libéraux en économie, à commencer par le sympathique Hervé Mariton, lequel déplore les conséquences sociétales de causes philosophiques qu’il chérit. Eh bien non, je vous le donne en mille : après avoir déployé une argumentation si convaincante, au nez et à la barbe de ses alliés socialistes, le Che dit envisager de s’abstenir. Il n’exclut pas de mettre ses convictions en veilleuse pour favoriser la paix des ménages entre son parti, le MRC et le tout-puissant PS. Peut-être craint-il aussi les mauvais jugements de son ex-fidèle Jean-Pierre Michel, qui sort son revolver dès qu’il entend le mot débat et ne manquera pas de vampiriser les discussions au Sénat.
Mais n’écartons pas l’hypothèse d’un vote négatif.  Après avoir dit niet au traité européen Merkozy réécrit, Chevènement a encore une petite pichenette à asséner dans la bataille contre le mariage et les enfants à tous les étages. Il est vrai que la manif pour tous manque cruellement de figures de gauche, ce qui n’aide pas Silviane Agacinski, Bernard Poignant et quelques élus socialistes antillais à faire entendre leur petite musique dissonante. Et les cortèges de Frigide Barjot, s’ils ne ressemblent en rien à la poignée d’excités qui font le délice des reportages télévisés, traduisent avant tout la fronde d’une France traditionnelle, majoritairement conservatrice et catholique. Trois épithètes qui donneraient des boutons à n’importe quel permanent de Solférino. Rien que pour ça, Monsieur le sénateur, devenez enfin l’homme qui a dit non !

*Photo : chevenement.

Comptes en Suisse : Fabius est riche, donc forcément coupable

57

laurent fabius liberation

Il ne veut pas être le second ministre casté au feuilleton helvétique de la presse parisienne : Laurent Fabius a  formellement contesté tout fondement réel à ce qu’il qualifie de «rumeur relayée par Libération» lui « attribuant un compte en Suisse ». Dans un communiqué publié hier dimanche, le ministre des Affaires étrangères a déclaré : «Je démens formellement la rumeur, relayée par Libération dans son édition du lundi 8 avril, m’attribuant un compte en Suisse. Elle ne repose sur aucun élément matériel et est dénuée de tout fondement. »
Dans la foulée, le ministre a annoncé avoir mandaté son avocat « pour qu’il engage les procédures juridiques permettant de le démontrer et de faire cesser la diffusion de ces informations fausses et calomnieuses ».
Dans son édition de ce lundi, Libération affirme en effet que « depuis trois jours, ce n’est pas l’affaire Cahuzac qui mobilise l’exécutif dans le plus grand des secrets, mais une possible affaire Fabius ».  Libération précise cependant que Laurent Fabius dément l’existence de ce compte, ce qui doit sans doute être considéré comme le top du top de la déontologie chez l’ami Demorand.
Au nom du doute souverain et de notre peu d’appétence pour le revival des procès populaires de la Gauche Prolétarienne que fait semblant de rejouer Libé, admettons avec Laurent Fabius que tout cela n’est que rumeur. Reste à savoir d’où elle vient, cette saleté de rumeur.
Ce n’est un secret (bancaire) pour personne : comme son ex-collègue Cahuzac, Laurent Fabius est riche. Et dans notre République irréprochable, ce ne peut être une qualité. Qui donc, d’après vous, a déclaré le 22 janvier 2012, au Bourget « Je vais vous dire un secret : j’aime les gens, quand d’autres sont fascinés par l’argent« . Cherchez bien, c’était dans la deuxième partie d’un spectacle ouvert par un concert du chanteur franco-suisse Yannick Noah…
Oublions un instant Jérôme et Laurent, et déroulons ensemble la logique implacable du discours « fondateur » du Bourget : m’est avis que si X ou Y, supposés riches,  ne font pas cadeau de tous leurs biens aux Restos du Cœur ou au Secours Pop dans les jours qui suivent leurs nominations à des postes de responsabilité gouvernementale, alors X ou Y persistent – si on valide la logique du Bourget – à aimer plus l’argent que le peuple français. Or il faut choisir, nous a-t-on dit : ou on aime les gens, ou on aime l’argent.
Si Lolo veut vraiment savoir d’où vient la rumeur qu’il condamne, il devrait commencer par chercher à la lettre H du répertoire de son iPhone. N’a-t-il pas dans ses relations quelqu’un qui « n’aime pas les riches » ? Et si oui, pourquoi tant de haine ? On imagine bien que cette détestation doit être politiquement étayée. Et d’ailleurs, soyons honnêtes, ce « Je n’aime pas les riches » a été explicité au Bourget. « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne : cet adversaire, c’est le monde de la finance.»
Après ça, la messe était dite. En matière de soupçons de fraude fiscale, hé, hé, on ne prête qu’aux riches.

*Photo : Parti socialiste.

Stéphane Hessel, Philip Roth, l’affaire Bettencourt

alain finkielkraut pape

Elisabeth Lévy : Stéphane Hessel s’est éteint à l’âge de 95 ans. Que vous inspire l’encensement quasi général auquel sa mort a donné lieu ?
Alain Finkielkraut : Paul Ricoeur avait un souhait : être vivant jusqu’à la mort. « Les dangers du grand âge, disait-il, sont la tristesse et l’ennui. La tristesse n’est pas maîtrisable, mais ce qui peut être maîtrisé, c’est le consentement à la tristesse. Ce que les Pères de l’Église appelaient l’acédie. Il ne faut pas céder là-dessus. La réplique contre l’ennui, c’est être attentif et ouvert à tout ce qui arrive de nouveau. » Stéphane Hessel n’a connu ni la tristesse ni l’ennui. Je l’ai vu, il y a quelques années, aux Rencontres de Pétrarque, à Montpellier : il récitait fougueusement  des vers d’Apollinaire car il était doué, et il est resté doué jusqu’à la fin, d’une mémoire phénoménale. L’ostentation de cette mémoire faisait de lui, si j’ose dire, un cabotin magnifique. J’en serais resté à cet hommage en demi-teinte et j’aurais respecté le délai de décence avant d’exercer mon droit d’inventaire sur Stéphane Hessel, sa vie, son oeuvre, s’il n’avait pas fait, dans la presse, l’objet d’un éloge délirant. C’est le « Santo subito ! » de Stéphane Hessel qui m’oblige à réagir. Et réagir,  c’est relire tranquillement Indignez-vous !, le petit livre beige du nouveau siècle. Stéphane Hessel dit : « Le motif de la résistance, c’est l’indignation. » En d’autres termes : « Indignez-vous et vous serez résistants ! » Mais la résistance, ce n’est pas cela. La résistance, c’est le courage. La résistance, c’est ce qu’écrit René Char dans Les Feuillets d’Hypnos : « Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps ; puis le coeur serré, nous sommes allés et avons fait face. » Toute ma génération s’est demandé si elle aurait eu ce courage. Elle l’a espéré, elle l’a mimé, jusque dans les analogies les plus folles comme « CRS-SS ! ».
Stéphane Hessel dispense les jeunes de cette question. L’indignation suffit, dit-il. En même temps, différence essentielle avec le nazisme, il faut chercher pour trouver de quoi nourrir cette émotion fondamentale. « Regardez autour de vous », demande Stéphane Hessel. Il invente ainsi le tourisme de l’indignation. Aux jeunes qui, comme Primo Levi le dit dans Les Naufragés et les Rescapés, n’aiment pas l’ambiguïté car leur expérience du monde est pauvre, Stéphane Hessel parle le langage manichéen qu’ils ont envie d’entendre. Alors que la morale est faite de dilemmes et de conflits de devoirs, il leur enjoint de ne pas se casser la tête. Autrement dit, la phrase  de Ricoeur n’est pas vraiment adaptée à son cas. Il n’est pas resté vivant, il est resté adolescent jusqu’à sa mort et c’est ce qui explique son succès dans une France désemparée par la crise mais qui aime d’autant moins réfléchir que l’éducation y est devenue, depuis quarante ans, une arme de déculturation massive. Qu’est-ce, de surcroît, qu’un kamikaze sinon un homme (ou une femme) qui explose d’indignation ? Il faut être aveugle et sourd pour célébrer, en notre époque de fanatismes, l’indignation comme telle, l’indignation sans complément d’objet. C’est peut-être la raison pour laquelle Stéphane Hessel propose in fine un objet à l’indignation générale : Israël.[access capability= »lire_inedits »] Pas un mot sur les dictatures dans le monde arabo-musulman, un an avant que n’éclate le « Printemps arabe ». Pas un mot sur l’écrasement des libertés à Gaza. Seulement Israël. Ce qui animait Stéphane Hessel, ce n’était pas la solidarité avec les Palestiniens, ce n’était pas même l’indignation, c’était la haine. L’homme était suave, mais il y avait du fiel dans son miel.
J’ai été consolé, pourtant, en découvrant une petite note dissonante et très inattendue dans la déclaration d’amour de 32 pages adressée par le journal Libération à l’indigné de la crèche. Rony Brauman, que nul ne soupçonnera d’indulgence à l’égard d’Israël, s’étonne et même s’indigne de la priorité donnée à ce conflit : « Il y a bien d’autres lieux où les droits des peuples sont piétinés, et parfois plus violemment encore. Pour moi, cela relevait d’une erreur de méthode qui affaiblissait le discours. » La vérité sort parfois de la bouche des adversaires.

Un an après les assassinats et la propre mort de Mohamed Merah, on a assisté à une semaine de célébrations, d’émotion et de polémiques. Ainsi, « Le Grand Journal » de Canal+ a confronté le ministre de l’Intérieur à la douleur et à la colère de mères de victimes. Que dire à une mère qui a perdu son fils ?
Il faut affirmer, comme cela a été fait, la solidarité de la nation. Mais cela ne suffit pas. Dans votre livre, La Gauche contre le réel, vous avez vous-même relevé l’empressement de la classe médiatico-politique à pointer du doigt l’extrême droite, et même le pouvoir en place, trois jours après la fusillade de Toulouse. François Bayrou dénonçait le degré de violence et de stigmatisation qui montait dangereusement en France. Et François Hollande ne se montrait pas moins sévère : « Il y a des mots qui influencent ,qui pénètrent, qui libèrent. Et donc ceux qui ont une responsabilité doivent maîtriser leur vocabulaire. Au sommet de l’État, rien ne peut être toléré. » Après ce moment de divagation, on s’est aperçu que l’assassin ne ressemblait pas à son portrait-robot. Reste à savoir si on en a tiré toutes les conséquences.
Je n’en suis pas sûr. Regardons-nous la réalité en face ? La réalité, c’est-à-dire la haine de l’Autre, la haine que l’Autre, ou que certains autres expriment en hurlant d’un même souffle : « Sale juif ! » et « Sale Français ! ». Oui ou non, Mohamed Merah est-il populaire dans les « quartiers » ? La presse n’est pas pressée de le savoir. La mère de l’une des victimes, pourtant, nous a alertés. Elle a dit qu’elle était allée parler à Toulouse avec un certain nombre de jeunes qui lui ont fait l’éloge de Merah. Quand elle a décliné son identité, ils ont changé d’attitude.
Mais c’était une femme voilée ! Si une mère juive était allée tenir le même discours dans la même cité, que se serait-il passé ? Le CRIF l’a dit, les actes antisémites ont augmenté en France dans les semaines qui ont suivi les tueries de Montauban et de Toulouse. Voilà une réalité qui n’intéresse pas le journalisme d’investigation. Cette réticence est une énigme que trois livres récents − La Fin de la modernité juive, d’Enzo Traverso, Comment j’ai cessé d’être juif, de Shlomo Sand, et Parting Ways, de Judith Butler − nous permettront d’élucider.
Enzo Traverso explique que les juifs, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, ont incarné la conscience critique de l’Occident. Aujourd’hui, ils sont du côté du manche, ils sont les défenseurs de l’ordre occidental. L’antisémitisme faisait d’eux des parias, la mémoire de l’Holocauste, devenue aujourd’hui la religion civile des démocraties libérales, les transforme en chouchous. Et cette minorité devenue respectable ne cesse de monter en épingle un antisémitisme résiduel alors que, selon Traverso, le vrai fléau de notre temps est l’islamophobie, et que les nouveaux juifs, ce sont les immigrés. Les juifs, eux, ne sont plus juifs : en se mobilisant pour Israël, ils ont trahi l’éthique pour l’ethnique, la diaspora pour l’État national et la critique pour la domination. Tirant les conséquences de cette triple trahison, Shlomo Sand démissionne : il n’est plus juif. Il vit, dit-il, dans une des sociétés les plus racistes du monde occidental et qui renoue, sans le savoir, avec la tradition et sa morale exclusivement communautaire. On voit renaître, sous la plume de Shlomo Sand, la vieille condamnation chrétienne du juif charnel, incapable d’accéder à l’universel.
Cette malédiction se retrouve, pour finir, dans le livre de Judith Butler. Dans un entretien avec moi et qu’animait Shlomo Malka, Levinas aurait dit, selon Butler, que les Palestiniens sont « faceless », qu’ils n’ont pas de visage et que l’interdit du meurtre ne jouait donc pas pour eux. Or, Levinas n’a jamais proféré une insanité pareille. Au lendemain de Sabra et Chatila, il a dit que la mémoire de l’Holocauste « ne justifie nullement qu’on se ferme à la voix des hommes où peut aussi résonner la voix de Dieu. Se réclamer de “l’Holocauste” pour dire que Dieu est avec nous en toutes circonstances est aussi odieux que le “Gott mit uns” qui figurait sur les ceinturons des bourreaux. » Le contraire, donc, de ce que lui fait dire Butler. Ainsi, ce n’est plus la police du tsar qui fabrique des faux, c’est l’Université américaine. Il n’y a pas de place, dans ce climat surchauffé, pour une réflexion sur le nouvel antisémitisme. On fait donc la sourde oreille.
Shlomo Sand remet en cause l’idée d’une définition « ethnique » du peuple juif. Il dit : « Les juifs ne sont pas un peuple-race. » Quand certains se mettent en tête de repérer un « gène juif », c’est un débat que l’on peut avoir !
Depuis la « divine surprise » de la guerre des Six Jours, il y en a effet des juifs en proie au délire, notamment dans les implantations de Cisjordanie. Et ces colons effraient les différents gouvernements israéliens, quelle que soit leur couleur politique. L’immobilisme désolant d’Israël s’explique au moins autant par la peur d’une guerre civile que par la peur de l’islamisme. Je m’en inquiète, je le dénonce inlassablement comme les directeurs du Shin Beth qu’on a vus récemment dans un documentaire diffusé sur Arte : The Gatekeepers. Mais la démission de Shlomo Sand est une posture odieuse, car elle dit à tous ceux qui haïssent les juifs en tant que juifs qu’ils ont raison.

Vous avez donné une conférence lors des célébrations organisées à l’occasion du 80e anniversaire de Philip Roth. Mais parlez-nous, pour commencer, de votre amitié avec cet écrivain.
Un jeudi de 1979, j’ai découvert dans le supplément littéraire du journal Le Monde un article de Milan Kundera sur Professeur de désir, de Philip Roth, qui venait de paraître. Ce fut pour moi un choc : les deux écrivains contemporains que j’admirais le plus se trouvaient soudain côte à côte, il y avait entre eux un trait d’union. Je venais de faire la connaissance de Milan Kundera, je lui ai parlé de mon éblouissement et il m’a dit que Philip Roth et lui étaient amis, qu’ils s’étaient connus à Prague où Roth se rendait régulièrement. Un soir de 1980, j’ai été invité à dîner chez Milan Kundera avec Philip Roth et sa compagne de l’époque, Claire Bloom. Depuis lors, j’ai revu Philip Roth à Paris, à Londres − où il a vécu longtemps −, et dans sa maison du Connecticut − où il réside la moitié de l’année. Un jour, il m’a dit que lorsqu’il ne travaillait pas, il se sentait « pointless », sans but, sans justification.
C’est pour cela qu’il ne s’éloignait jamais de son bureau plus d’une semaine. Or voici que, en même temps que Benoît XVI (il a lui-même relevé, en riant, cette coïncidence), Philip Roth a renoncé. Il n’écrit plus et il ne se sent pas « pointless ». Il a le sentiment d’avoir accompli sa mission. Cet écrivain passionné par la turbulence était aussi un homme de devoir, un grand puritain de l’écriture. « Tu dois ! », lui disait tous les jours sa conscience. Maintenant, elle le laisse en paix. Et puis, si son esprit, j’en témoigne, est plus vif que jamais, sa mémoire lui joue des tours. Lorsqu’il a des choses importantes à faire, il les note dans ce qu’il a appelé lui-même son « livre du rire et de l’oubli ». Il m’a dit qu’il lui était maintenant trop pénible de reprendre l’écriture d’un livre alors même qu’il n’était plus habité par ce qu’il avait écrit la veille, et qu’il lui fallait faire un effort pour s’y replonger. Il n’a plus besoin de justifier son existence par l’écriture, et s’il lit surtout des livres sur l’histoire du XXe siècle, il fait, m’a-t-il dit, une exception pour Mario et le Magicien de Thomas Mann, qu’il relit tous les ans. C’est cela, l’ancrage de Philip Roth dans la grande histoire du roman européen. Deux photographies sont accrochées dans son bureau : l’une de Primo Levi, et l’autre de Saul Bellow. Souhaitant naïvement fédérer toutes mes admirations, je lui ai demandé si, comme je l’avais entendu dire, il avait correspondu avec Hannah Arendt. Il m’a répondu qu’il ne l’avait rencontrée qu’une seule fois, dans une soirée, qu’elle fumait « à l’allemande », c’est-à-dire, si j’ai bien compris, la cigarette à l’horizontale, à l’opposé de ces grandes actrices américaines qui, avant les campagnes antitabac, fumaient dans les films le menton levé et la cigarette dirigée vers le ciel. Roth a confié alors à Hannah Arendt son admiration pour un film de Bergman qu’il venait de voir, et celle-ci, entre deux bouffées, lui a dit : « Scandinavian kitsch. » « Kitsch scandinave. » Ce verdict a mis fin à leur conversation. Roth a ajouté qu’il n’en avait pas tout à fait fini avec Arendt, car il allait être enterré à Bard College, comme elle. Mais, a-t-il ajouté, pas à côté d’elle. Il ne veut pas subir sa conversation ni la fumée de sa cigarette. Aussi reposera-t-il dans la section non-fumeurs du cimetière. J’aime toujours autant Hannah Arendt, mais je ne réconcilierai pas mes admirations.
Le 19 mars, a donc eu lieu la célébration de l’anniversaire de Philip Roth à Newark. Ce fut un très grand moment. Il y avait quatre orateurs dont la romancière irlandaise Edna O’Brien. Tous ont fait assaut d’humour, de subtilité et d’élégance. Quand mon tour est venu, j’étais très intimidé. J’avais l’impression de faire ma bar-mitsvah devant un rabbin exigeant et une assemblée difficile. J’ai parlé de Nemesis, sans le moindre trait d’esprit mais en espérant communiquer l’émotion suscitée en moi par le personnage de Bucky Cantor. Enfin, Philip Roth a pris la parole. Il a été souverain. Il a d’abord défini son art comme l’art de la spécificité. J’ai pensé, en l’écoutant, à ces phrases magnifiques de J’ai épousé un communiste, quand l’un des personnages dit : « La littérature perturbe l’organisation. Non pas qu’elle soit de manière flagrante ni même subtile pour ou contre quelque chose. Elle perturbe l’organisation parce qu’elle n’est pas générale. La nature intrinsèque du particulier, c’est d’être particulier, et la nature intrinsèque de la particularité, c’est de ne pas pouvoir être conforme. Quand on généralise la souffrance, on a le communisme. Quand on particularise la souffrance, on a la littérature. Maintenir le particulier en vie dans un monde qui simplifie et généralise, c’est la bataille dans laquelle il faut s’engager. »
Et cette bataille n’est pas terminée, l’idéologie peut avoir d’autres visages que celui du communisme : sous la guise féministe, elle règne en Scandinavie et fait de Philip Roth le non-lauréat annuel du prix Nobel de littérature. Roth a lu ensuite quelques extraits du Théâtre de Sabbath. Et nous avions tous dans la salle le sentiment exaltant d’être les contemporains d’un classique. J’ajoute qu’à la bibliothèque de Newark, se tenait une exposition de photos de Philip Roth, de ses parents, de ses proches… et aussi d’un voyage en Israël où on le voit avec quelques autres écrivains américains dans le bureau de Ben Gourion. La légende nous apprend que Ben Gourion était en train d’exhorter ces écrivains à faire leur aliyah. Philip Roth n’a pas suivi cette injonction et il a écrit sur Israël deux romans extraordinaires : La Contrevie et Opération Shylock.

Jeudi, à l’issue d’une confrontation d’une journée avec le personnel de Liliane Bettencourt, le juge Jean-Michel Gentil a mis en examen Nicolas Sarkozy pour « abus de
faiblesse » sur la personne de Mme Bettencourt. Henri Guaino a estimé que la justice s’était « déshonorée ». Que pensez-vous de cette inculpation ?
Le journal de France Culture, vendredi matin, s’est ouvert sur ces mots : « Coup double pour Mediapart ! » Après Cahuzac, Sarkozy. Il s’agit donc d’une chasse à l’homme et on félicite le chasseur, on lui remet son trophée, on le regarde comme un champion, on s’extasie et on s’incline devant sa puissance. Car le puissant c’est lui, lui associé au juge. « C’est le jeu ordinaire des journalistes, écrivait déjà Péguy en 1900, que d’ameuter toutes les libertés, toutes les licences, toutes les révoltes et toutes les autorités contre les autorités gouvernementales officielles. Nous, simples citoyens, vont-ils répétant. Ils veulent ainsi cumuler tous les privilèges de l’autorité avec tous les droits de la liberté. Dans les grandes batailles des puissances de ce monde, ajoute-t-il, le journaliste ne peut pas porter des coups redoutables au nom de sa puissance et, quand les puissances contraires lui rendent ses coups, dans le même temps il ne peut pas se réclamer du simple citoyen. » Or c’est précisément ce qu’il fait. De même, les juges. Ils veulent se payer les politiques et ils brandissent le Code pénal quand on se permet de critiquer leurs décisions. Ils parent leur ressentiment et leur démesure des oripeaux de la liberté. Ils se réclament de la séparation des pouvoirs alors qu’ils veulent exercer un pouvoir sans contre-pouvoir. Henri Guaino va être poursuivi pour des phrases peut-être stratégiquement maladroites, mais parfaitement légitimes. Souvenons-nous, si son indignation doit lui valoir d’être traduit devant un tribunal, que la Cour européenne des droits de l’homme a décrété que s’adresser au président de la République en lui criant « Casse-toi, pauvre con ! », cela fait partie de la satire[1. Le 14 mars 2013, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour avoir jugé coupable d’offense au chef de l’État un citoyen qui avait brandi une banderole « Casse-toi, pov’ con » lors d’un déplacement de Nicolas Sarkozy.]. On peut donc piétiner le chef de l’État, mais on doit se prosterner silencieusement devant les aberrations du juge Burgaud ou les méthodes d’Eva Joly, qui faisait extraire Le Floch-Prigent de sa cellule à 7 heures du matin et le laissait mijoter, menottes aux poignets, des heures durant, alors qu’il souffrait d’un psoriasis, avant de le recevoir. Venons-en aux faits : je n’ai aucun intérêt à défendre Nicolas Sarkozy dans cette affaire. Je constate simplement qu’il est venu voir une fois ou peut-être deux Mme Bettencourt en 2007 et que, quelques mois après, comme l’écrit Georges Kiejman, un grand neurologue a remis un rapport disant qu’elle ne souffrait d’aucun trouble de mémoire. En décembre 2010, elle a conclu un protocole d’accord avec sa fille, au terme duquel elle lui abandonnait 20 % de ses revenus et elle versait 12 millions d’euros d’honoraires à ses avocats. En 2010, elle est valide ; en 2007, elle est débile.
J’ai peur de cette hubris des juges qui se croient tout permis et qui exercent leur vengeance sur celui qui, au vu de leurs excès, a voulu en finir avec le système inquisitoire. J’ai peur aussi de ces journalistes qui s’enorgueillissent de dénoncer les turpitudes de la gauche et de la droite mais n’ont jamais mené la moindre enquête sur celles de Dominique de Villepin, car c’est un copain à eux. J’ai peur de ce pouvoir discrétionnaire et de ces mains propres antifascistes et antiracistes qui font le bonheur de Marine Le Pen en déroulant le tapis rouge à son populisme poisseux.[/access]

 

Bon anniversaire Monsieur Belmondo !

54
jean paul belmondo

jean paul belmondo

Bebel a eu 80 piges aujourd’hui. On voudrait lui souhaiter un très bon anniversaire parce qu’on lui doit parmi nos émotions cinématographiques les plus précoces, les plus durables et les plus hétéroclites. Ça commence avec Le Professionnel de Lautner, dialogues d’Audiard. On va voir ça au cinéma avec une de nos premières petites amies. Joss Beaumont est un agent lâché par les services secrets, quelque part en Françafrique, qui revient se venger. Il y a le Paris du début des années 80, aussi exotique aujourd’hui que celui de Stendhal. Et puis il y a aussi ce duel avec Robert Hossein, « le commissaire Rosen de la Brigade sauvage » sans compter la musique fabuleuse d’Ennio Morricone que des pubards iconoclastes (pléonasme) ont ensuite utilisé pour de la boustifaille de clebs. Bebel meurt à la fin, avec classe. À cette époque-là, on faisait encore mourir les héros. Les happy ends n’étaient pas  une obligation du cahier des charges. On devait être un peu plus adultes.
Sinon, il y a aussi Le magnifique de Philippe de Broca. Années 70. C’est encore un film du dimanche soir sur la première chaîne, à l’époque : une ode magnifique et rigolarde à ces écrivains forçats de l’underwood qui sortaient des romans d’espionnage à la chaîne quand il y avait encore une littérature de gare et du populo qui préférait un bon roman du Fleuve noir à une bluette prétentieuse de Marc Mussy ou Guillaume Lévo. L’air de rien, c’est aussi un des films qui a le mieux compris la schizophrénie rêveuse des écrivains, c’est-à-dire comment se fait vraiment la littérature, grande ou petite.
Mais le rôle qui nous reste le plus cher, c’est quand même celui de Michel Poiccard dans À bout de souffle de Godard. On voit ce film plus tardivement, au ciné-club, quand on commence à comprendre que la Nouvelle Vague n’est pas une avant-garde, ou alors une avant-garde réactionnaire, ce qui est beaucoup plus drôle.
Avec Poiccard, Belmondo joue un grand garçon libertaire, truand maladroit, tueur par accident. Il décide de vivre intelligemment le laps de temps qui le sépare de son arrestation inévitable par les flics dont l’un est joué par l’écrivain chauve et poète délicieux Daniel Boulanger.
Pour ce faire, Bebel-Poiccard drague Jean Seberg qui vend le Herald Tribune sur les Champs-Elysées et, ce qui avait choqué à l’époque, il pisse après l’amour dans le lavabo de la jeune fille. Il lui a néanmoins demandé la permission, ce qui est une circonstance atténuante.  Mais surtout, dans À bout de souffle, il a cette réplique définitive qui devrait servir de devise à tous ceux qui désirent éloigner de leur espace vital les importuns, les fâcheux et les malfaisants :

*Photo : Itinéraire d’un enfant gâté.

Un pape, une tasse et quelques monstres

5
pape laurent obertone

pape laurent obertone

Un feuillet par semaine, c’est mieux que douze feuillets par moi. Malheureusement, c’est ce que m’a demandé Élisabeth – et vous connaissez l’organigramme. Restait à définir le cadre de l’exercice. Inconditionnel du Jules Renard diariste, j’ai choisi de faire la même chose en moins bien. « De toute façon, t’as pas le choix », m’a encouragé Marc Cohen. Pour faire genre, j’aurais volontiers placé en exergue de ce Journal la fameuse première phrase du Second Préambule aux Confessions de Rousseau : « Je forme ici une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur ». Mais à la relecture, ça m’a paru un peu tête-à-claques, comme déjà chez Jean- Jacques, et carrément inapproprié par rapport à ma copie.

Le cadeau  d’Edwy
Jeudi 28 février, 14h30. Un coursier me remet en mains propres, contre signature, le nouveau livre d’Edwy Plenel, Le Droit de savoir. Étonnant, non ? Sur dix-sept bouquins, c’est le premier que m’adresse le Rouletabille de la IVe Internationale. Hasard ou coïncidence ? On est en plein procès contre son site Mediapart − qui publiait récemment, sur Frigide et moi, une compil’ de ragots orduriers recopiés de traviole sur un blog anonyme. Comment prendre ce cadeau ? Et l’auteur aurait-il poussé la délicatesse jusqu’à me trousser une dédicace personnalisée ? Je feuillette fébrilement les premières pages… Rien, hélas, hormis cet exergue de Charles Péguy : « Dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. » Dans le contexte, je comprends mieux les adverbes que le complément. En tout cas, depuis qu’on a échangé du papier bleu, Edwy m’a intégré à son fichier presse, et ça ne laisse pas de me flatter. Mais où espère-t-il donc que je vais rendre compte de son ouvrage ? Dans Valeurs actuelles ? Dans Voici ? Le mieux, c’est encore ici… Sauf que je n’ai pas trouvé la force de pousser plus avant ma lecture. Un texte signé Plenel et intitulé Le Droit de savoir, sans même la mention « roman », est-ce bien sérieux ?[access capability= »lire_inedits »]
Parlez-vous le « nightclubber » ?
Vendredi 1er mars, 19h12. Reçu de TTTwister, organisateur de soirées musicales, ce SMS (texte intégral) : « KOKON To ZAI and Right to Exceed will Clash the Neon lights tonight Guest Star Mademoiselle Yulia and Baby Mary hosted by Mehmet k Michael Lillelund
Titty Gang. » Rien compris à ce galimatias globish, truffé de noms d’artistes inconnus à mon bataillon. Bercé, néanmoins, par le charme oulipien de l’aponctuation.
Lectures pour tous
Les gens de qualité lisent toujours plusieurs livres à la fois. Moi par exemple, en ce moment, j’en compte trois sur ma table de chevet. Pour le prouver, j’ai même décidé de consigner ici les dates où je les ai ouverts pour la dernière fois.
Christianisme politique
Dimanche 3 mars. (Vraie-fausse « fête des Grands-Mères », forgée de toutes pièces en 1987 par le café éponyme en mal de publicité – mais qui plaît quand même à ces dames aux cheveux mauves). Le vrai génie du christianisme, de Jean-Louis Harouel. Pour être tout à fait honnête, ce livre-là, c’est la première fois que je l’ouvre − mais au moins ça me donne l’occasion d’en parler. En gros, pour l’auteur, le « vrai génie » de ma religion fut d’inventer, bien avant le petit père Combes, la disjonction du politique et du religieux. Un combat permanent contre le monisme puis le millénarisme, les totalitarismes et aujourd’hui, selon les continents ou les quartiers, le redoutable islamisme théocratique, ou notre fameuse « religion d’État des droits de l’homme ». Plaidoyer solide, mais plus politique que religieux. À supposer même que le Bon Dieu et sa bande de la Trinité n’existent pas, ça ne changerait rien à la démonstration d’Harouel. Du coup, son ouvrage eût gagné en clarté à s’intituler, par exemple, De l’apport principal du christianisme à la civilisation européenne.
Mais on conçoit aussi que l’éditeur ait plaidé pour un titre plus sexy. Quand on se fend d’un bouquin, d’ordinaire c’est pour qu’il soit lu. Il s’agit donc d’éveiller, par quelque artifice, l’attention du public et, si possible, des médias. Le risque, bien sûr, c’est d’être mal compris, mais quoi qu’on fasse, on n’y coupe pas… J’en ai fait moi-même l’amusante expérience avec mon Manuel d’inculture générale – dont certains journalistes ont cru un peu vite que ça ne les concernait pas. Accessoirement, le clin d’œil d’Harouel à Chateaubriand n’est pas vain. Le plaidoyer de François-René en faveur du christianisme n’était pas fondé non plus sur une argumentation théologique, que je sache, mais sur ses apports aux arts et aux lettres.
Dans le genre métaphysique, j’en suis resté aux cinq preuves de l’existence de Dieu selon Thomas d’Aquin. Impeccables Quinquae Viae, d’ailleurs validées dès 1879 par Léon XIII dans l’encyclique Aeterni Patris.
À ce propos, c’est fou ce qu’on gagne comme temps, de nos jours, grâce à Wikipédia et des trucs comme ça. Moi, par exemple, je n’ai pas racheté de Robert depuis 2001 ! Et même un mec comme Marc Fumaroli, qui est loin d’être un geek, l’a reconnu élégamment : sans Google et tout cet univers, que par ailleurs il vitupère, jamais il n’aurait pu écrire son dernier opus, Le Livre des métaphores. On conviendra avec lui que c’eût été dommage.
Le paradoxe d’Eudoxe
Mercredi 6 mars, 0h15. L’heure idéale pour se colleter à Simone Weil, ma foi. Plus avant dans la nuit, je n’aurai plus qu’une alternative : plonger la mort dans l’âme dans le fleuve glacé du travail – dont je sortirai au plus tôt à l’aube, épuisé et transi, et même pas sûr d’avoir bossé utilement. Ou me laisser glisser sur la pente douce de la facilité… Un de mes trois livres donc, un coup d’oeil à Causeur.fr bien sûr, un petit tour du propriétaire dans mon
Asile, une idée de tweet, un crochet par Facebook, et puis les émaux non lus, la presse de la veille et, pour finir, du Ruquier surgelé… On n’est pas levé. Sur mon guéridon donc, cette nuit-là, la Correspondance familiale de Simone, cadeau de Madame Élisabeth. Pas évident ici le pitch, même ardissonnien. L’auteur écrit à toute sa famille, et pas toujours la même chose : la correspondance est un dialogue… C’est même pour ça que Jules Renard et moi, nous avons choisi le genre du Journal. Le sien était destiné à une publication posthume. Mais tous les mois, ça va pas être possible…
Quant à ce « fort volume inoctavo », comme on disait autour de moi avant ma naissance, il recèle quelques passionnants échanges entre Simone la philosophe et son frère André le mathématicien − Weltanschauung contre Weltanschauung.
Simone s’inquiète déjà de la « crise de civilisation » quand André, lui, reste parfaitement confiant dans l’avenir du Progrès : ne repose-t-il pas lui-même sur la Science ?
André ne veut voir que ce qu’il croit savoir. Simone, elle, doute de tout sauf de l’essentiel : la raison surnaturelle qui nous fait tous douter. D’où vient cette nostalgie de l’Absolu qui nous hante, y compris dans nos comportements les plus « désordonnés », comme disait mon vieux curé ? Si l’immanence qui plombe nos cieux depuis la « mort de Dieu » n’est pas venue à bout encore de cette pulsion étrange – qui titille même parfois certaines âmes rationalistes –, c’est qu’elle doit être ancrée profondément dans la nature humaine. Heuristique échange, un peu pointu parfois : quand Simone Weil invoque, à l’appui de sa thèse, Eudoxe de Cnide (IVe siècle av. J.-C., comme tous les Grecs sérieux), retour à la case Wikipédia.
Pipi partout !
Vendredi 8 mars. (et tous les jours que Dieu fait). Je ne sors plus guère sans le vade-mecum de Céline Briand, Où faire pipi à Paris ? C’est fou comme ce petit livre peut s’avérer indispensable, au besoin.
Tel n’était pas le cas dans les années 2005 – que les plus jeunes d’entre vous n’ont même pas connues, c’est fou quand on y pense – lorsqu’on rentrait de boîte bourrés au petit jour, moi et Cédric « Lumberjack » Couvez – hier DJ professionnel, aujourd’hui chroniqueur musical à la télé, demain « King of the world » si tout se passe comme prévu. À l’époque, pas besoin d’édicules publics : on avait nos spots, qu’il appelait diplomatiquement « ambassades ». Quand soudain les roaring 2005’s ont cédé la place aux suivantes, je me suis retrouvé seul à vélo, dans des zones inconnues ou des « raccourcis qui ne mènent nulle part ». Entre les flics en maraude et les voleurs d’iPhone – qui, bizarrement, ne se croisent jamais –, où se poser en paix ? Où pisser, où ne pas pisser ? Bien sûr, vous me direz, il y a les sanisettes Decaux. Mais sans vouloir faire dans l’ultralibéralisme, c’était quand même mieux quand c’était payant ! Depuis que ce service public est redevenu gratuit (Mais où sont les tasses d’antan ?), il a disparu aux trois quarts, et le reste, trois fois sur quatre, est inutilisable. Ainsi est-on passé de 50 centimes le pipi à 35 euros le PV pour « épanchement d’urine sur la voie publique ». Au moins l’égalité des sexes y a-t-elle gagné, puisque feu nos vespasiennes étaient arbitrairement réservées aux hommes, va savoir pourquoi. En tout cas, c’était avant Judith Butler, je parierais mon dernier croûton. En Suède, où l’hiver et le Progrès arrivent généralement avant chez nous, un Parti de Gauche local a déjà déposé une proposition de loi tendant à interdire aux hommes de faire pipi debout. Après tout, pourquoi pas, si ça peut refroidir un peu la planète ? Quoi qu’il en soit, rien à branler : mes toilettes ferment à clé. En plus, ça m’a donné une idée de tee-shirt classieux : Jusqu’où s’arrêtera-t-on ? En attendant, hors théorie du genre et autres balançoires, l’ouvrage de Céline Briand livre deux cents adresses utiles, notamment dans les espaces publics. Bien sûr, les horaires d’ouverture ne m’arrangent guère, mais je comprends qu’il faille penser aussi aux gens normaux ; on sait qu’il y en a beaucoup, même si, tout compte fait, on en croise peu.
Fumer, c’est philosopher
Avec ce qu’on sait désormais sur la fin tragique du fier cavalier Marlboro, sans parler des vignettes Panini qui ornent désormais nos paquets, persévérer dans le tabagisme ne relève plus de l’inconscience, mais de la posture métaphysique. Fumer, c’est accepter la dimension tragique de la vie, y compris au niveau de la mort – et même, sur mes Winston aujourd’hui, de l’impuissance. D’un autre côté, arrêter, ça fait grossir. (Je vais peut-être quand même changer de paquet, on ne sait jamais…)
Flagrant délit d’opinion
Samedi 9 mars, 23 heures. Depuis quelques semaines, ça commence à se savoir : Laurent Obertone est un salopard. Doublé d’un lâche, d’ailleurs, puisque Obertone, même pas c’est son vrai nom – comme Pierre Dac ou Stendhal… Certes, les chiffres qu’il produit sur l’« ensauvagement » de la France ne sortent pas de son cerveau malade, mais de l’Observatoire national de la délinquance. En revanche, quelle idée de les publier ? Objectivement, ça fait le jeu du Front national – comme tout le reste d’ailleurs, si t’y réfléchis bien. Et puis d’ailleurs, on s’en fout ! Comme disait Hubert Mensch, Conducator à vie de Nazisme & Dialogue : « Ach, vous les hommes et votre politique ! »
C’est sur la base de cette nouvelle « loi des suspects » que le mois dernier,  sur France 2, l’auteur de La France Orange mécanique fut morigéné d’importance par la bande à Ruquier – transformée pour l’occasion en Tribunal révolutionnaire d’opérette – et condamné, en attendant mieux, à la mort civile. Un jour, quand Cahuzac se sera immolé par le feu devant une agence UBS, Mediapart trouvera le vrai nom de cette ordure et, surtout, l’adresse de sa femme et de ses enfants.
En attendant, il a résurrecté le troisième jour chez Zemmour & Naulleau. Réfugiés intellectuels sur Paris Première, les ex-duellistes du Ruquier show ont interviewé Obertone sur un ton  normal − un peu comme on ferait d’un journaliste qui publie un essai sur la délinquance. Évidemment, ça faisait tout drôle… Il a même pu évoquer sans être interrompu ces 13 000 vols, 2 000 agressions et 250 viols par jour qui ont fini par créer, en France, un redoutable « sentiment d’insécurité » qui, un de ces jours, pourrait bien provoquer des violences, qu’on y songe ! « C’est un livre nécessaire, et je compte bien m’y référer à l’avenir », annonce tranquillement Zemmour. Quant à Naulleau, de gauche mais pas plus caron que ça, il ne conteste pas les évidences chiffrées – même les plus délicates : celles qui attribuent aux « populations d’origine étrangère » les deux tiers des crimes et délits. Simplement, il tente l’explication rituelle par la « misère sociale », juste pour voir ce qui tombe. Pas grand-chose, hélas ! Impossible de culbuter le soldat de plomb Zemmour, qui en a vu d’autres depuis le pont d’Arcole ! Ça permet juste à O le Maudit d’enfoncer son clou : malgré ce qu’une vaine élite pense, assène-t-il, « les départements les moins criminogènes de France sont aussi les plus défavorisés, et les plus abandonnés par les pouvoirs publics ».
Habemus good papam !
Mercredi 13 mars, 19h07. Fumée blanche : « Habemus papam ! » Enfin, moi. Soyons clair : je parle ici en tant que catholique – d’où certaines incohérences dans mon « discours », et des enthousiasmes parfois difficiles à partager avec un agnostique average ou un bouddhiste tantrique de la montagne Sainte-Geneviève.
20h03, balcon du Vatican : « Je m’présente, je m’appelle François / J’voudrais bien partager ma foi… » Pourquoi pas ?
Jeudi 14, 17h15. Ça y est, je partage !
La première homélie du nouveau pape a suffi à m’en convaincre : ce mec-là est vraiment catholique. Comme l’ont été à leur façon, avant lui, son émérite prédécesseur et le charismatique pénultième. Si ça se trouve, avec le temps, on découvrira même que François est tombé du ciel peint de la Sixtine, avec cette mission : incarner la synthèse de Jean Paul et de Benoît jusqu’à la réinventer. Ressourcer dogme et pastorale à l’unique source de Vie, en sorte de pouvoir s’ouvrir au monde sans se rendre à son Prince. Merci qui ? Merci mon Saint-Esprit ! Mais ne nous emballons pas : rien n’est fait ! Dieu, comme l’État lui-même depuis Jospin, « ne peut pas tout ». C’est à l’homme, censément né libre et responsable, de décider. D’où le bordel général, notamment depuis le Déluge.
Même si les habits neufs de l’Église sont taillés par le meilleur faiseur, « il faut les voir portés », comme disent mes amies filles. En attendant, ce que j’admire déjà chez le pape Bergoglio, c’est sa foi invincible et modeste, le naturel avec lequel il témoigne du surnaturel. Dès sa première homélie, ce jeudi 14 mars, François, mine de rien, attaque le dur. Il nous refait le signe de croix, sous-titré même pour les mal-comprenants que nous sommes : « Si nous ne confessons pas Jésus-Christ, nous ne sommes plus qu’une ONG charitable ! Pas l’Église, épouse du Christ. » Comment ne pas penser aussitôt à saint Paul (1 Cor. 15, 17) ? « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine et nous sommes les plus malheureux des hommes. »
En conclusion, le nouvel évêque de Rome ne trouve rien de mieux pour affiner son propos que de citer ce ouf malade de Léon Bloy et sa « phrase terrible » − comme dit Le Figaro : « Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le Diable. » J’aime ce François-là, capable un de ces jours de retourner son autel vers Dieu, voire de nous fulminer une bulle en latin contre les schémas hérétiques, schismatiques et scandaleux de Vatican II (dont je tiens la liste à sa disposition).
Les mots qui aident à vivre
Mercredi 20 mars. C’est le printemps, enfin ! J’ai même vu le soleil, mais impossible d’en profiter. Trois jours que j’essaye, avec l’aide d’Ivan Dressamer, mon fidèle assistant de vie, de donner enfin la forme diaristique aux dizaines de post-it qui devaient servir de fondation à l’édification de mon Journal – et donc à la vôtre.
Une seule chose m’aide à tenir, dans ces cas d’extrême fatigue où je ne sais plus comment je m’appelle ni pourquoi, c’est l’esprit. Non pas le Saint, que je fréquente déjà par alliance, juste le fin. Celui qui m’aide à dépasser parfois notre misérable condition à force de distance, d’autodérision et de provocation  – mais seulement à la réflexion. Je collige ces mots avec amour – comme Ionesco ses pots de yaourt vides. « Je n’ai jamais cité Shakespeare sans l’améliorer », calligraphie Borges. « Le lion dormira avec l’agneau, mais l’agneau ne dormira pas beaucoup », raconte Woody Allen, parodiant Isaïe 11,6. « La porcelaine cassée dure plus longtemps que la porcelaine intacte », constate Jules Renard… Tant qu’il y aura sur Terre des gens capables de  penser comme ça, je m’y sentirai un peu chez moi.[/access]

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Ils n’auront pas l’Alsace et la Bretagne

67
alsace ue catalogne

alsace ue catalogne

Il faut bien qu’il y ait quelques bonnes nouvelles après un hiver interminable, un début de printemps glacial, des plans sociaux à la chaîne, des ministres plus très intègres et une droite revancharde qui cristallise sur le mariage gay son éternel procès en illégitimité dès qu’un gouvernement de gauche est au pouvoir (et pourtant celui-là, ce n’est quand même pas Allende).
La bonne nouvelle, c’est que deux départements, en Alsace, ne vont pas disparaître. Le département, c’est l’ADN de la République tandis que la Région, c’est l’ADN de l’Europe ou celui de l’Allemagne avec ses Länder mais par les temps qui courent, ça revient au même, Allemagne, Europe…
Il y a quelque chose qui tue plus certainement l’exception française que la soumission aux critères néo-libéraux de Bruxelles ou de Berlin comme cette loi sur la flexibilisation du travail qui vient d’être votée à l’Assemblée dans l’indifférence générale. Ce quelque chose, c’est la façon dont l’UE tente tranquillement de détruire les Etats afin d’asseoir son pouvoir sur les régions qui sont des morceaux moins gros à avaler et plus faciles à digérer. Pour cela, il suffit de mélanger subtilement la souffrance sociale et la pulsion identitaire. Ça marche du feu de Dieu en Espagne, cette « communauté de nations » qui semble sur le point de les perdre les unes après les autres, comme le Pays basque ou la Catalogne qui sont quasiment en sécession. Mais on pourrait aussi parler du Royaume-Uni et de l’Ecosse, de la Belgique et de la Flandre, de l’Italie et de la Lombardie. Ça craque forcément, à la longue. Au début, on ne veut pas payer pour les chômeurs de son pays et à la fin on ne veut plus faire partie du même pays que les chômeurs. Penser global et se bunkériser local, pour détourner un célèbre slogan altermondialiste.
La France, elle, résiste au moins sur ce point-là. C’est que de Louis XIV à De Gaulle en passant par Robespierre, il y a une solution de continuité dans l’idée que la France, c’est autre chose qu’un conglomérat de danseurs folkloriques qui parlent le patois. On nous a bien forcé la main pour signer la charte sur les langues régionales, il n’empêche que les écoles Diwan ne reçoivent pas de financement de l’Etat et que les Corses, dès qu’on leur demande leur avis comme en 2003, ils préfèrent rester Français.
Le camouflet du non alsacien ne s’adresse pas, comme on peut le lire ici et là, à une classe politique qui ne montrerait pas ces jours-ci son meilleur visage. Non, ce camouflet est  dans le refus plus ou moins conscient d’un peuple (qui même en Alsace est d’abord le peuple français) de ce travail de sape géopolitique diffus où à force de multiplier les lois de décentralisation les plus idiotes puisqu’elles favorisent surtout les baronnies locales et la corruption qui va avec, on donne des idées à des régions qui ont une histoire particulière : les Basques, les Bretons, les Alsaciens, les Savoyards.
La sagesse de la république jacobine avait été d’éviter dans la mesure du possible que ces régions coïncident avec les anciennes provinces et les avaient découpées en départements. Vouloir les faire refusionner, c’est évidemment vouloir recréer un sentiment régionaliste qui le plus souvent est un sentiment identitaire, au sens extrême droitiste du terme. Allez donc vous promener en Flandre française pour voir à quoi ressemble politiquement la minorité de jeunes gens à la recherche de leurs racines. C’est édifiant.
Il faut être une nation, comme la nation française et son droit du sol, pour savoir qu’être un Français n’est pas une question de formule sanguine mais une articulation entre un sentiment d’appartenance et une ouverture à l’universel.
Cette articulation est la seule garantie d’une égalité entre les citoyens et ce qui a fait peur à certains électeurs de la gauche ce dimanche, c’est qu’une Alsace fusionnée ait pu obtenir des dérogations, par exemple, dans le code du travail. Un genre de nouveau concordat repeint aux couleurs du Medef.
Aux résultats de ce référendum, quelques vers d’Aragon me sont revenus en mémoire. Cela m’arrive souvent quand je suis content :

« Je puis dans mon jardin de Seine et Oise

Me promener ce soir avec de nouveaux yeux

Car la vie a repris son odeur de framboise. »

La Seine et Oise n’existe plus mais le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, si. Et c’est tant mieux.  Il ne nous reste plus qu’à attendre les premières framboises…

 

 

*Photo : wallyg.

Le tube de la semaine : le choc de moralisation

52

Tonton Grévisse et Papy Littré n’en peuvent plus de gigoter dans leurs tombeaux : dans nos sociétés en voie de morcellement, malgré la subsistance d’un idiome véhiculaire malmené tous azimuts, chaque communauté dispose et abuse désormais de son propre jargon.
Des sportifs aux journalistes en passant par le lumpen, aucune chapelle n’y échappe, y compris celles – ou plutôt celle – des politiques. Mais on parlera de verlan ou de fighting spirit une autre fois, concentrons-nous sur le peuple des élus et plus spécialement sur ceux qui aujourd’hui nous gouvernent ou font mine de.
Au PS, personne n’est en reste : l’abus d’un substantif ad nauseam est devenu une discipline de combat : le « mantraquage ». C’est ainsi qu’après le choc de compétitivité et le choc de simplification, débarque le choc de moralisation, rabâché en boucle depuis hier matin dans la TSF ! Ça vous en jette, mon bon monsieur ! Claquant comme un slogan du Komintern, convainquant comme une pub Dyson. Pour ses promoteurs, le « choc de moralisation » n’est plus un banal « élément de langage », c’est un nirvana communicationnel.
Personnellement, j’y vois plutôt une panne générale d’expression intelligible, le fameux Communication Breakdown cher à Jimmy, John et John Paul, ou alors, dans un registre assez différent, ça m’évoque aussi une bonne mandale béruréenne, dix kilos de viande avec os dans la gueule ! Vivement le choc de postéropédie, c’est à dire un bon coup de pied où je pense…

Référendum alsacien : non à la choucroute unique !

74
alsace richert rhin

alsace richert rhin

S’il y avait un territoire réputé favorable à la réforme territoriale engagée par le gouvernement Ayrault, rendant possible la fusion des départements et des régions, c’était bien l’Alsace. Nulle région de France métropolitaine ne peut se prévaloir d’une aussi longue histoire commune, marquée par le tragique du XXe siècle, et d’une homogénéité culturelle aussi bien préservée. Celle-ci se caractérise par la persistance, dans les zones rurales, de l’usage quotidien du dialecte germanique, et le maintien du statut concordataire des cultes, par dérogation avec la loi de 1905 instituant, sur le territoire de la République française, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Enfin, la stabilité politique régionale, marquée par la domination inébranlable de la droite depuis 1945,  libérait le  débat de tout parasitage idéologique[1. À tel point que le PS du Haut-Rhin était pour le « oui », celui du Bas-Rhin pour le « non »].
C’était donc le banc d’essai idéal pour démontrer que la réforme du mille-feuilles administratif français qui ne comporte pas moins de quatre étages de pouvoirs locaux (communes, intercommunalités, départements, régions), pouvait se réaliser par le bas, et non par une injonction venue d’en haut, de cet Etat jacobin que les Alsaciens ne sont pas les derniers à vilipender.
Pour qu’une fusion de collectivités territoriales soit engagée, la loi prévoit qu’elle doit être adoptée par un référendum où le projet doit être approuvé par la majorité absolue (50%) des électeurs des collectivités concernées. De plus, le pourcentage des «  oui » doit atteindre un minimum de 25% des électeurs inscrits.
Les promoteurs du référendum alsacien, emmenés par le président de région Philippe Richert, et les deux présidents des conseils généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, sont tombés de haut dimanche soir. Alors que les sondages de ces derniers mois prédisaient une confortable victoire du « oui », les électeurs on décidé de répondre « nee » à la majorité absolue dans le Haut-Rhin, et « jo », mais avec une force insuffisante dans le Bas-Rhin, les partisans de la fusion n’ayant pas suffisamment mobilisé les électeurs pour atteindre la barre des 25% des inscrits. L’affaire est donc remise à plus tard, beaucoup plus tard, pour l’Alsace, et pour quelques autres territoires, notamment la Bretagne et la Savoie, qui se seraient volontiers laissés aspirer dans le sillage alsacien pour faire valoir leurs aspirations régionalistes.
Toutes les analyses exprimées « à chaud » par les divers protagonistes de cette affaire méritent d’être prises en compte, mais il faut se garder d’en privilégier une plutôt que l’autre. Mauvais perdants, les notables« fusionnistes » mettent sur le compte de l’ambiance politique générale, marquée par l’affaire Cahuzac, la faible participation au référendum d’électeurs dégoûtés par les turpitudes des élites politiques. Mais cela explique-t-il la distorsion entre le vote des Bas-Rhinois et des Haut-Rhinois ? Non, bien évidemment ! Les Alsaciens ont beau se serrer les coudes face aux «  Français de l’intérieur », ils n’en ont pas moins le chapeau ou la coiffe près de leur clocher lorsqu’il s’agit de leurs intérêts locaux. Les gens de Colmar ou de Mulhouse ne voyaient pas d’un bon œil des lieux de pouvoir migrer vers Strasbourg, métropole toujours soupçonnée de visées hégémoniques. Cela a beaucoup plus pesé que les appels dignes de Paul Déroulède (Vous n’aurez pas l’Alsace !) pour le « non » lancés par le FN, le Front de Gauche et Debout la République de Nicolas Dupont Aignan qui ne voyaient rien moins qu’un début de sécession d’une région française, fomentée à partir d’obscures officines bruxelloises.
Plus banalement on a vu, à l’occasion de ce scrutin, qu’une réforme de l’organisation des pouvoirs locaux, fort nécessaire pour atteindre à plus d’efficacité et de rationalité dans l’attribution des compétences ne peut pas se faire « d’en bas ». On aurait pu tirer les leçon de la mise en place des intercommunalités, où jamais rien n’aurait abouti si l’Etat n’avait manié alternativement la carotte des subventions et le bâton de leur suppression pour contraindre les 36 000 communes de France à se regrouper dans des ensembles cohérents. S’il faut désigner un vainqueur de ce pédalage dans la choucroute alsacienne, c’est le département, ce bon vieux département, 224 ans de bons et loyaux services à la République, toujours aimé du peuple.

*Photo : Randalfino.

Libye : tués par la charia

1
libye alcool charia

libye alcool charia

La guerre civile libyenne n’en finit pas de faire des victimes collatérales.
Spontanément, on pourrait penser aux trop nombreuses victimes des milices d’AQMI qui se fournissent en armes et munitions à gogo auprès de leurs petits camarades islamistes libyens, lesquels les avaient reçues (et gracieusement !) de l’Occident en 2011 dans le but d’en finir avec l’abominable homme des sables.
La suite, on la connaît : Kadhafi fut chassé non seulement de son palais de Tripoli, mais aussi des statistiques de l’ONU sur la population planétaire. Pour fêter ça, ses remplaçants s’empressèrent d’instaurer la charia, un des rares éléments de doctrine qui fasse l’unanimité parmi les caïds locaux, l’autre point d’accord général étant que les chefs des tribus voisines sont tous des chiens pouilleux à abattre sans délai.[access capability= »lire_inedits »]
Mais comme si la multiplication des débats démocratiques à la kalachnikov ne suffisait pas à plomber l’ambiance en Libye libérée, voilà qu’un nouveau fléau s’abat sur le pays : depuis la mi-mars, des dizaines de Tripolitains sont morts après avoir consommé de l’alcool de contrebande.
Donc victimes de fait de la charia. Certes, le liquide impie était déjà prohibé dans le pays depuis 1977. Mais sous Kadhafi, bakchich aidant, le soiffard trouvait toujours moyen de moyenner. En interdisant toute forme de tolérance, les nouveaux dirigeants libyens ont fait exploser le trafic : la raréfaction de l’offre n’a pas asséché la demande.
Seule différence notable avec la situation pré-chariesque, on ne se refile plus sous le burnous du Johnny Walker importé en douce de Tunisie, mais de la redoutable piquette locale, laquelle contient moins de malt que de méthanol. Un verre, ça va pas, trois verres, bonjour les trépas !
Pour l’instant, la seule réponse des autorités est de mettre en garde leurs concitoyens contre la consommation d’alcool. Drôle, non ? Mais si l’épidémie continue de s’étendre, gageons qu’on trouvera vite des coupables. Et pourquoi  pas un bistrotier palestinien et des serveuses bulgares ?[/access]

*Photo : United Nations Photo.

Une sénatrice PS prise en flagrant délit de barjotisme !

119

La sénatrice PS de l’Oise, Laurence Rossignol, jusque-là connue pour son écologisme et son féminisme de combat, aurait-elle été frappée par la Grâce barjotiste sur le chemin qui la menait vendredi soir des bancs du Sénat au  plateau de Ce soir (ou jamais) ?
Invitée par Frédéric Taddeï pour intervenir sur le cas de la crèche Baby-Loup et sur l’abrogation du délit de racolage passif, voté récemment par le Sénat, cette progressiste jusque-là irréprochable, s’est faite, sans le vouloir, la porte-parole des anti-mariage pour tous.
En effet, la sénatrice a souligné que dans l’affaire du voile, il ne fallait pas négliger le droit de l’enfant à s’épanouir dans un espace neutre et émancipé de l’emprise d’une religion. Piétiné par le projet de loi de sa camarade Taubira, le droit de l’enfant a donc trouvé en Laurence Rossignol sa sainte protectrice. « Les enfants n’appartiennent pas aux parents » a-t-elle martelé, sous-entendant que l’enfant est un individu autonome, possesseur de droits à respecter et non un objet à instrumentaliser. Et là je dis deux fois bravo car ce que dit Laurence Rossignol, c’est vrai pour Baby Loup, et vrai aussi quant aux pseudo-parents de sexe non opposé.
Puis, continuant sur sa lancée barjotiste, elle s’est attaquée aux conséquences éthiques de l’abrogation du racolage passif. Abolitionniste convaincue, Laurence Rossignol s’est indignée devant cette réhabilitation de l’achat de service sexuel qui conduit, alerte-t-elle, à légitimer la marchandisation du corps humain.  « Dans nos sociétés évolués une partie de la population ne doit pas être destinée à servir d’exutoire à la sexualité d’une autre partie. » affirme-t-elle, non sans exaspérer un Eric Zemmour qui ne manque pas de la traiter de « bigote néo-féministe ».
On peut penser ce qu’on veut de l’urgence de légiférer au plus vite sur le plus vieux métier du monde. Reste que les arguments déployés par Laurence Rossignol pour appuyer ses propos prohibitionnistes sont une fois de plus marqués au sceau du barjotisme : cette conception éthique de la personne humaine, dont l’intégrité et la dignité ne sont donc pas à sacrifier sur l’autel de la commercialisation des corps, risque de déplaire fortement à ses petits copains socialistes défenseurs de la location des corps impliquée par la gestation pour autrui.
Si cette dame est logique avec elle même, c’est avec joie et sans arrières-pensées que je défilerai avec elle le 26 mai prochain !

Mariage gay, GPA, PMA : Chevènement tire dans le tas

85
chevenemnt pma gpa

chevenemnt pma gpa

Jean-Pierre Chevènement n’est plus de gauche. C’est du moins ce qu’ont dû penser nombre de Jeunes Socialistes en l’écoutant descendre en flèche le projet de loi instaurant le mariage et les enfants pour tous. Petite parenthèse, pour le MJS et une partie des élus socialistes, le label « degauche » n’est octroyé qu’à une poignée d’avant-gardistes qui prennent position dans le bon sens sur des questions aussi cruciales que la dépénalisation du cannabis, la régularisation des sans-papiers ou la « moralisation de la vie politique ». Autant dire qu’un vieux briscard du Programme commun, fondateur du Parti Socialiste à Epinay, n’est pas en odeur de sainteté lorsqu’il se prononce contre « une avancée majeure pour l’égalité » des gays et lesbiens. Après avoir fait perdre Jospin en 2002 et un temps remisé sa tunique de gauche au vestiaire du Pôle Républicain – je vous parle d’un temps que les moins de vingt-cinq ans ne peuvent pas connaître… – le Lion de Belfort s’en prend aujourd’hui à l’unique réforme d’importance portée par le gouvernement. Du Sénat, où il siège, le sage nous dit que les notions de père et de mère sont « des repères fondamentaux qu’il faut maintenir face à la déferlante de l’hyper-individualisme libéral ». Le contempteur de l’Europe de Maastricht a-t-il cédé à une panique morale, tel le premier beauf islamophobe venu ? Passé ses vacances avec Aldo Naouri ? Ou bien relu ses classiques marxistes, un peu empoussiérés depuis l’enterrement du CERES ? Toujours est-il que l’argument porte, notamment chez les lecteurs de Christopher Lasch, qui ne boudent pas leur plaisir en entendant Chevènement expliquer : « Avec ce projet de loi, nous brouillons complètement le droit de la filiation. Des couples homosexuels peuvent adopter ensemble des enfants, et demain avec la gestation pour autrui (GPA) ou la procréation médicalement assistée (PMA) GPA et PMA ne sont pas dans le texte, mais vous savez très bien que c’est une hypocrisie et qu’en réalité tout cela va ensemble, petit à petit, quels que soient les hommes politiques. » Celle-là, il fallait la citer in extenso ! Je traduis : la GPA passera en 2017, que la majorité soit PS ou UMP, puisque le bon sens passe désormais sous la guise d’une évolution des mœurs qui dicte sa loi au législateur. Comme Naouri, JPC s’inquiète d’une expérimentation sur le vivant, « un pari anthropologique, que pour ma part, je me refuse à faire parce que je pense qu’un enfant a le droit à avoir un père et une mère, ou au moins, l’idée d’un père et l’idée d’une mère ». Si ce propos n’est pas révolutionnaire, c’est que Frigide Barjot défile habillée en nonne sur des chants grégoriens. Quitte à peiner les meilleures âmes degauche qui crient comme des orfraies pavloviennes dès qu’on bouscule leurs certitudes, Chevènement n’est pas sur la ligne Boutin. À l’instar de notre chère Frigide, il soutient le PACS et avait même livré ce combat pour l’égalité des droits fiscaux aux côtés de son ancien camarade Jean-Pierre Michel, aujourd’hui reconverti dans la chasse aux homophobes imaginaires.
Avec tout cela, vous me direz que le fringant Jipé joindra sa voix à celles de l’opposition, dont les plus brillants tribuns opposés au projet de loi sont étrangement libéraux en économie, à commencer par le sympathique Hervé Mariton, lequel déplore les conséquences sociétales de causes philosophiques qu’il chérit. Eh bien non, je vous le donne en mille : après avoir déployé une argumentation si convaincante, au nez et à la barbe de ses alliés socialistes, le Che dit envisager de s’abstenir. Il n’exclut pas de mettre ses convictions en veilleuse pour favoriser la paix des ménages entre son parti, le MRC et le tout-puissant PS. Peut-être craint-il aussi les mauvais jugements de son ex-fidèle Jean-Pierre Michel, qui sort son revolver dès qu’il entend le mot débat et ne manquera pas de vampiriser les discussions au Sénat.
Mais n’écartons pas l’hypothèse d’un vote négatif.  Après avoir dit niet au traité européen Merkozy réécrit, Chevènement a encore une petite pichenette à asséner dans la bataille contre le mariage et les enfants à tous les étages. Il est vrai que la manif pour tous manque cruellement de figures de gauche, ce qui n’aide pas Silviane Agacinski, Bernard Poignant et quelques élus socialistes antillais à faire entendre leur petite musique dissonante. Et les cortèges de Frigide Barjot, s’ils ne ressemblent en rien à la poignée d’excités qui font le délice des reportages télévisés, traduisent avant tout la fronde d’une France traditionnelle, majoritairement conservatrice et catholique. Trois épithètes qui donneraient des boutons à n’importe quel permanent de Solférino. Rien que pour ça, Monsieur le sénateur, devenez enfin l’homme qui a dit non !

*Photo : chevenement.

Comptes en Suisse : Fabius est riche, donc forcément coupable

57
laurent fabius liberation

laurent fabius liberation

Il ne veut pas être le second ministre casté au feuilleton helvétique de la presse parisienne : Laurent Fabius a  formellement contesté tout fondement réel à ce qu’il qualifie de «rumeur relayée par Libération» lui « attribuant un compte en Suisse ». Dans un communiqué publié hier dimanche, le ministre des Affaires étrangères a déclaré : «Je démens formellement la rumeur, relayée par Libération dans son édition du lundi 8 avril, m’attribuant un compte en Suisse. Elle ne repose sur aucun élément matériel et est dénuée de tout fondement. »
Dans la foulée, le ministre a annoncé avoir mandaté son avocat « pour qu’il engage les procédures juridiques permettant de le démontrer et de faire cesser la diffusion de ces informations fausses et calomnieuses ».
Dans son édition de ce lundi, Libération affirme en effet que « depuis trois jours, ce n’est pas l’affaire Cahuzac qui mobilise l’exécutif dans le plus grand des secrets, mais une possible affaire Fabius ».  Libération précise cependant que Laurent Fabius dément l’existence de ce compte, ce qui doit sans doute être considéré comme le top du top de la déontologie chez l’ami Demorand.
Au nom du doute souverain et de notre peu d’appétence pour le revival des procès populaires de la Gauche Prolétarienne que fait semblant de rejouer Libé, admettons avec Laurent Fabius que tout cela n’est que rumeur. Reste à savoir d’où elle vient, cette saleté de rumeur.
Ce n’est un secret (bancaire) pour personne : comme son ex-collègue Cahuzac, Laurent Fabius est riche. Et dans notre République irréprochable, ce ne peut être une qualité. Qui donc, d’après vous, a déclaré le 22 janvier 2012, au Bourget « Je vais vous dire un secret : j’aime les gens, quand d’autres sont fascinés par l’argent« . Cherchez bien, c’était dans la deuxième partie d’un spectacle ouvert par un concert du chanteur franco-suisse Yannick Noah…
Oublions un instant Jérôme et Laurent, et déroulons ensemble la logique implacable du discours « fondateur » du Bourget : m’est avis que si X ou Y, supposés riches,  ne font pas cadeau de tous leurs biens aux Restos du Cœur ou au Secours Pop dans les jours qui suivent leurs nominations à des postes de responsabilité gouvernementale, alors X ou Y persistent – si on valide la logique du Bourget – à aimer plus l’argent que le peuple français. Or il faut choisir, nous a-t-on dit : ou on aime les gens, ou on aime l’argent.
Si Lolo veut vraiment savoir d’où vient la rumeur qu’il condamne, il devrait commencer par chercher à la lettre H du répertoire de son iPhone. N’a-t-il pas dans ses relations quelqu’un qui « n’aime pas les riches » ? Et si oui, pourquoi tant de haine ? On imagine bien que cette détestation doit être politiquement étayée. Et d’ailleurs, soyons honnêtes, ce « Je n’aime pas les riches » a été explicité au Bourget. « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne : cet adversaire, c’est le monde de la finance.»
Après ça, la messe était dite. En matière de soupçons de fraude fiscale, hé, hé, on ne prête qu’aux riches.

*Photo : Parti socialiste.

Stéphane Hessel, Philip Roth, l’affaire Bettencourt

30

alain finkielkraut pape

Elisabeth Lévy : Stéphane Hessel s’est éteint à l’âge de 95 ans. Que vous inspire l’encensement quasi général auquel sa mort a donné lieu ?
Alain Finkielkraut : Paul Ricoeur avait un souhait : être vivant jusqu’à la mort. « Les dangers du grand âge, disait-il, sont la tristesse et l’ennui. La tristesse n’est pas maîtrisable, mais ce qui peut être maîtrisé, c’est le consentement à la tristesse. Ce que les Pères de l’Église appelaient l’acédie. Il ne faut pas céder là-dessus. La réplique contre l’ennui, c’est être attentif et ouvert à tout ce qui arrive de nouveau. » Stéphane Hessel n’a connu ni la tristesse ni l’ennui. Je l’ai vu, il y a quelques années, aux Rencontres de Pétrarque, à Montpellier : il récitait fougueusement  des vers d’Apollinaire car il était doué, et il est resté doué jusqu’à la fin, d’une mémoire phénoménale. L’ostentation de cette mémoire faisait de lui, si j’ose dire, un cabotin magnifique. J’en serais resté à cet hommage en demi-teinte et j’aurais respecté le délai de décence avant d’exercer mon droit d’inventaire sur Stéphane Hessel, sa vie, son oeuvre, s’il n’avait pas fait, dans la presse, l’objet d’un éloge délirant. C’est le « Santo subito ! » de Stéphane Hessel qui m’oblige à réagir. Et réagir,  c’est relire tranquillement Indignez-vous !, le petit livre beige du nouveau siècle. Stéphane Hessel dit : « Le motif de la résistance, c’est l’indignation. » En d’autres termes : « Indignez-vous et vous serez résistants ! » Mais la résistance, ce n’est pas cela. La résistance, c’est le courage. La résistance, c’est ce qu’écrit René Char dans Les Feuillets d’Hypnos : « Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps ; puis le coeur serré, nous sommes allés et avons fait face. » Toute ma génération s’est demandé si elle aurait eu ce courage. Elle l’a espéré, elle l’a mimé, jusque dans les analogies les plus folles comme « CRS-SS ! ».
Stéphane Hessel dispense les jeunes de cette question. L’indignation suffit, dit-il. En même temps, différence essentielle avec le nazisme, il faut chercher pour trouver de quoi nourrir cette émotion fondamentale. « Regardez autour de vous », demande Stéphane Hessel. Il invente ainsi le tourisme de l’indignation. Aux jeunes qui, comme Primo Levi le dit dans Les Naufragés et les Rescapés, n’aiment pas l’ambiguïté car leur expérience du monde est pauvre, Stéphane Hessel parle le langage manichéen qu’ils ont envie d’entendre. Alors que la morale est faite de dilemmes et de conflits de devoirs, il leur enjoint de ne pas se casser la tête. Autrement dit, la phrase  de Ricoeur n’est pas vraiment adaptée à son cas. Il n’est pas resté vivant, il est resté adolescent jusqu’à sa mort et c’est ce qui explique son succès dans une France désemparée par la crise mais qui aime d’autant moins réfléchir que l’éducation y est devenue, depuis quarante ans, une arme de déculturation massive. Qu’est-ce, de surcroît, qu’un kamikaze sinon un homme (ou une femme) qui explose d’indignation ? Il faut être aveugle et sourd pour célébrer, en notre époque de fanatismes, l’indignation comme telle, l’indignation sans complément d’objet. C’est peut-être la raison pour laquelle Stéphane Hessel propose in fine un objet à l’indignation générale : Israël.[access capability= »lire_inedits »] Pas un mot sur les dictatures dans le monde arabo-musulman, un an avant que n’éclate le « Printemps arabe ». Pas un mot sur l’écrasement des libertés à Gaza. Seulement Israël. Ce qui animait Stéphane Hessel, ce n’était pas la solidarité avec les Palestiniens, ce n’était pas même l’indignation, c’était la haine. L’homme était suave, mais il y avait du fiel dans son miel.
J’ai été consolé, pourtant, en découvrant une petite note dissonante et très inattendue dans la déclaration d’amour de 32 pages adressée par le journal Libération à l’indigné de la crèche. Rony Brauman, que nul ne soupçonnera d’indulgence à l’égard d’Israël, s’étonne et même s’indigne de la priorité donnée à ce conflit : « Il y a bien d’autres lieux où les droits des peuples sont piétinés, et parfois plus violemment encore. Pour moi, cela relevait d’une erreur de méthode qui affaiblissait le discours. » La vérité sort parfois de la bouche des adversaires.

Un an après les assassinats et la propre mort de Mohamed Merah, on a assisté à une semaine de célébrations, d’émotion et de polémiques. Ainsi, « Le Grand Journal » de Canal+ a confronté le ministre de l’Intérieur à la douleur et à la colère de mères de victimes. Que dire à une mère qui a perdu son fils ?
Il faut affirmer, comme cela a été fait, la solidarité de la nation. Mais cela ne suffit pas. Dans votre livre, La Gauche contre le réel, vous avez vous-même relevé l’empressement de la classe médiatico-politique à pointer du doigt l’extrême droite, et même le pouvoir en place, trois jours après la fusillade de Toulouse. François Bayrou dénonçait le degré de violence et de stigmatisation qui montait dangereusement en France. Et François Hollande ne se montrait pas moins sévère : « Il y a des mots qui influencent ,qui pénètrent, qui libèrent. Et donc ceux qui ont une responsabilité doivent maîtriser leur vocabulaire. Au sommet de l’État, rien ne peut être toléré. » Après ce moment de divagation, on s’est aperçu que l’assassin ne ressemblait pas à son portrait-robot. Reste à savoir si on en a tiré toutes les conséquences.
Je n’en suis pas sûr. Regardons-nous la réalité en face ? La réalité, c’est-à-dire la haine de l’Autre, la haine que l’Autre, ou que certains autres expriment en hurlant d’un même souffle : « Sale juif ! » et « Sale Français ! ». Oui ou non, Mohamed Merah est-il populaire dans les « quartiers » ? La presse n’est pas pressée de le savoir. La mère de l’une des victimes, pourtant, nous a alertés. Elle a dit qu’elle était allée parler à Toulouse avec un certain nombre de jeunes qui lui ont fait l’éloge de Merah. Quand elle a décliné son identité, ils ont changé d’attitude.
Mais c’était une femme voilée ! Si une mère juive était allée tenir le même discours dans la même cité, que se serait-il passé ? Le CRIF l’a dit, les actes antisémites ont augmenté en France dans les semaines qui ont suivi les tueries de Montauban et de Toulouse. Voilà une réalité qui n’intéresse pas le journalisme d’investigation. Cette réticence est une énigme que trois livres récents − La Fin de la modernité juive, d’Enzo Traverso, Comment j’ai cessé d’être juif, de Shlomo Sand, et Parting Ways, de Judith Butler − nous permettront d’élucider.
Enzo Traverso explique que les juifs, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, ont incarné la conscience critique de l’Occident. Aujourd’hui, ils sont du côté du manche, ils sont les défenseurs de l’ordre occidental. L’antisémitisme faisait d’eux des parias, la mémoire de l’Holocauste, devenue aujourd’hui la religion civile des démocraties libérales, les transforme en chouchous. Et cette minorité devenue respectable ne cesse de monter en épingle un antisémitisme résiduel alors que, selon Traverso, le vrai fléau de notre temps est l’islamophobie, et que les nouveaux juifs, ce sont les immigrés. Les juifs, eux, ne sont plus juifs : en se mobilisant pour Israël, ils ont trahi l’éthique pour l’ethnique, la diaspora pour l’État national et la critique pour la domination. Tirant les conséquences de cette triple trahison, Shlomo Sand démissionne : il n’est plus juif. Il vit, dit-il, dans une des sociétés les plus racistes du monde occidental et qui renoue, sans le savoir, avec la tradition et sa morale exclusivement communautaire. On voit renaître, sous la plume de Shlomo Sand, la vieille condamnation chrétienne du juif charnel, incapable d’accéder à l’universel.
Cette malédiction se retrouve, pour finir, dans le livre de Judith Butler. Dans un entretien avec moi et qu’animait Shlomo Malka, Levinas aurait dit, selon Butler, que les Palestiniens sont « faceless », qu’ils n’ont pas de visage et que l’interdit du meurtre ne jouait donc pas pour eux. Or, Levinas n’a jamais proféré une insanité pareille. Au lendemain de Sabra et Chatila, il a dit que la mémoire de l’Holocauste « ne justifie nullement qu’on se ferme à la voix des hommes où peut aussi résonner la voix de Dieu. Se réclamer de “l’Holocauste” pour dire que Dieu est avec nous en toutes circonstances est aussi odieux que le “Gott mit uns” qui figurait sur les ceinturons des bourreaux. » Le contraire, donc, de ce que lui fait dire Butler. Ainsi, ce n’est plus la police du tsar qui fabrique des faux, c’est l’Université américaine. Il n’y a pas de place, dans ce climat surchauffé, pour une réflexion sur le nouvel antisémitisme. On fait donc la sourde oreille.
Shlomo Sand remet en cause l’idée d’une définition « ethnique » du peuple juif. Il dit : « Les juifs ne sont pas un peuple-race. » Quand certains se mettent en tête de repérer un « gène juif », c’est un débat que l’on peut avoir !
Depuis la « divine surprise » de la guerre des Six Jours, il y en a effet des juifs en proie au délire, notamment dans les implantations de Cisjordanie. Et ces colons effraient les différents gouvernements israéliens, quelle que soit leur couleur politique. L’immobilisme désolant d’Israël s’explique au moins autant par la peur d’une guerre civile que par la peur de l’islamisme. Je m’en inquiète, je le dénonce inlassablement comme les directeurs du Shin Beth qu’on a vus récemment dans un documentaire diffusé sur Arte : The Gatekeepers. Mais la démission de Shlomo Sand est une posture odieuse, car elle dit à tous ceux qui haïssent les juifs en tant que juifs qu’ils ont raison.

Vous avez donné une conférence lors des célébrations organisées à l’occasion du 80e anniversaire de Philip Roth. Mais parlez-nous, pour commencer, de votre amitié avec cet écrivain.
Un jeudi de 1979, j’ai découvert dans le supplément littéraire du journal Le Monde un article de Milan Kundera sur Professeur de désir, de Philip Roth, qui venait de paraître. Ce fut pour moi un choc : les deux écrivains contemporains que j’admirais le plus se trouvaient soudain côte à côte, il y avait entre eux un trait d’union. Je venais de faire la connaissance de Milan Kundera, je lui ai parlé de mon éblouissement et il m’a dit que Philip Roth et lui étaient amis, qu’ils s’étaient connus à Prague où Roth se rendait régulièrement. Un soir de 1980, j’ai été invité à dîner chez Milan Kundera avec Philip Roth et sa compagne de l’époque, Claire Bloom. Depuis lors, j’ai revu Philip Roth à Paris, à Londres − où il a vécu longtemps −, et dans sa maison du Connecticut − où il réside la moitié de l’année. Un jour, il m’a dit que lorsqu’il ne travaillait pas, il se sentait « pointless », sans but, sans justification.
C’est pour cela qu’il ne s’éloignait jamais de son bureau plus d’une semaine. Or voici que, en même temps que Benoît XVI (il a lui-même relevé, en riant, cette coïncidence), Philip Roth a renoncé. Il n’écrit plus et il ne se sent pas « pointless ». Il a le sentiment d’avoir accompli sa mission. Cet écrivain passionné par la turbulence était aussi un homme de devoir, un grand puritain de l’écriture. « Tu dois ! », lui disait tous les jours sa conscience. Maintenant, elle le laisse en paix. Et puis, si son esprit, j’en témoigne, est plus vif que jamais, sa mémoire lui joue des tours. Lorsqu’il a des choses importantes à faire, il les note dans ce qu’il a appelé lui-même son « livre du rire et de l’oubli ». Il m’a dit qu’il lui était maintenant trop pénible de reprendre l’écriture d’un livre alors même qu’il n’était plus habité par ce qu’il avait écrit la veille, et qu’il lui fallait faire un effort pour s’y replonger. Il n’a plus besoin de justifier son existence par l’écriture, et s’il lit surtout des livres sur l’histoire du XXe siècle, il fait, m’a-t-il dit, une exception pour Mario et le Magicien de Thomas Mann, qu’il relit tous les ans. C’est cela, l’ancrage de Philip Roth dans la grande histoire du roman européen. Deux photographies sont accrochées dans son bureau : l’une de Primo Levi, et l’autre de Saul Bellow. Souhaitant naïvement fédérer toutes mes admirations, je lui ai demandé si, comme je l’avais entendu dire, il avait correspondu avec Hannah Arendt. Il m’a répondu qu’il ne l’avait rencontrée qu’une seule fois, dans une soirée, qu’elle fumait « à l’allemande », c’est-à-dire, si j’ai bien compris, la cigarette à l’horizontale, à l’opposé de ces grandes actrices américaines qui, avant les campagnes antitabac, fumaient dans les films le menton levé et la cigarette dirigée vers le ciel. Roth a confié alors à Hannah Arendt son admiration pour un film de Bergman qu’il venait de voir, et celle-ci, entre deux bouffées, lui a dit : « Scandinavian kitsch. » « Kitsch scandinave. » Ce verdict a mis fin à leur conversation. Roth a ajouté qu’il n’en avait pas tout à fait fini avec Arendt, car il allait être enterré à Bard College, comme elle. Mais, a-t-il ajouté, pas à côté d’elle. Il ne veut pas subir sa conversation ni la fumée de sa cigarette. Aussi reposera-t-il dans la section non-fumeurs du cimetière. J’aime toujours autant Hannah Arendt, mais je ne réconcilierai pas mes admirations.
Le 19 mars, a donc eu lieu la célébration de l’anniversaire de Philip Roth à Newark. Ce fut un très grand moment. Il y avait quatre orateurs dont la romancière irlandaise Edna O’Brien. Tous ont fait assaut d’humour, de subtilité et d’élégance. Quand mon tour est venu, j’étais très intimidé. J’avais l’impression de faire ma bar-mitsvah devant un rabbin exigeant et une assemblée difficile. J’ai parlé de Nemesis, sans le moindre trait d’esprit mais en espérant communiquer l’émotion suscitée en moi par le personnage de Bucky Cantor. Enfin, Philip Roth a pris la parole. Il a été souverain. Il a d’abord défini son art comme l’art de la spécificité. J’ai pensé, en l’écoutant, à ces phrases magnifiques de J’ai épousé un communiste, quand l’un des personnages dit : « La littérature perturbe l’organisation. Non pas qu’elle soit de manière flagrante ni même subtile pour ou contre quelque chose. Elle perturbe l’organisation parce qu’elle n’est pas générale. La nature intrinsèque du particulier, c’est d’être particulier, et la nature intrinsèque de la particularité, c’est de ne pas pouvoir être conforme. Quand on généralise la souffrance, on a le communisme. Quand on particularise la souffrance, on a la littérature. Maintenir le particulier en vie dans un monde qui simplifie et généralise, c’est la bataille dans laquelle il faut s’engager. »
Et cette bataille n’est pas terminée, l’idéologie peut avoir d’autres visages que celui du communisme : sous la guise féministe, elle règne en Scandinavie et fait de Philip Roth le non-lauréat annuel du prix Nobel de littérature. Roth a lu ensuite quelques extraits du Théâtre de Sabbath. Et nous avions tous dans la salle le sentiment exaltant d’être les contemporains d’un classique. J’ajoute qu’à la bibliothèque de Newark, se tenait une exposition de photos de Philip Roth, de ses parents, de ses proches… et aussi d’un voyage en Israël où on le voit avec quelques autres écrivains américains dans le bureau de Ben Gourion. La légende nous apprend que Ben Gourion était en train d’exhorter ces écrivains à faire leur aliyah. Philip Roth n’a pas suivi cette injonction et il a écrit sur Israël deux romans extraordinaires : La Contrevie et Opération Shylock.

Jeudi, à l’issue d’une confrontation d’une journée avec le personnel de Liliane Bettencourt, le juge Jean-Michel Gentil a mis en examen Nicolas Sarkozy pour « abus de
faiblesse » sur la personne de Mme Bettencourt. Henri Guaino a estimé que la justice s’était « déshonorée ». Que pensez-vous de cette inculpation ?
Le journal de France Culture, vendredi matin, s’est ouvert sur ces mots : « Coup double pour Mediapart ! » Après Cahuzac, Sarkozy. Il s’agit donc d’une chasse à l’homme et on félicite le chasseur, on lui remet son trophée, on le regarde comme un champion, on s’extasie et on s’incline devant sa puissance. Car le puissant c’est lui, lui associé au juge. « C’est le jeu ordinaire des journalistes, écrivait déjà Péguy en 1900, que d’ameuter toutes les libertés, toutes les licences, toutes les révoltes et toutes les autorités contre les autorités gouvernementales officielles. Nous, simples citoyens, vont-ils répétant. Ils veulent ainsi cumuler tous les privilèges de l’autorité avec tous les droits de la liberté. Dans les grandes batailles des puissances de ce monde, ajoute-t-il, le journaliste ne peut pas porter des coups redoutables au nom de sa puissance et, quand les puissances contraires lui rendent ses coups, dans le même temps il ne peut pas se réclamer du simple citoyen. » Or c’est précisément ce qu’il fait. De même, les juges. Ils veulent se payer les politiques et ils brandissent le Code pénal quand on se permet de critiquer leurs décisions. Ils parent leur ressentiment et leur démesure des oripeaux de la liberté. Ils se réclament de la séparation des pouvoirs alors qu’ils veulent exercer un pouvoir sans contre-pouvoir. Henri Guaino va être poursuivi pour des phrases peut-être stratégiquement maladroites, mais parfaitement légitimes. Souvenons-nous, si son indignation doit lui valoir d’être traduit devant un tribunal, que la Cour européenne des droits de l’homme a décrété que s’adresser au président de la République en lui criant « Casse-toi, pauvre con ! », cela fait partie de la satire[1. Le 14 mars 2013, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour avoir jugé coupable d’offense au chef de l’État un citoyen qui avait brandi une banderole « Casse-toi, pov’ con » lors d’un déplacement de Nicolas Sarkozy.]. On peut donc piétiner le chef de l’État, mais on doit se prosterner silencieusement devant les aberrations du juge Burgaud ou les méthodes d’Eva Joly, qui faisait extraire Le Floch-Prigent de sa cellule à 7 heures du matin et le laissait mijoter, menottes aux poignets, des heures durant, alors qu’il souffrait d’un psoriasis, avant de le recevoir. Venons-en aux faits : je n’ai aucun intérêt à défendre Nicolas Sarkozy dans cette affaire. Je constate simplement qu’il est venu voir une fois ou peut-être deux Mme Bettencourt en 2007 et que, quelques mois après, comme l’écrit Georges Kiejman, un grand neurologue a remis un rapport disant qu’elle ne souffrait d’aucun trouble de mémoire. En décembre 2010, elle a conclu un protocole d’accord avec sa fille, au terme duquel elle lui abandonnait 20 % de ses revenus et elle versait 12 millions d’euros d’honoraires à ses avocats. En 2010, elle est valide ; en 2007, elle est débile.
J’ai peur de cette hubris des juges qui se croient tout permis et qui exercent leur vengeance sur celui qui, au vu de leurs excès, a voulu en finir avec le système inquisitoire. J’ai peur aussi de ces journalistes qui s’enorgueillissent de dénoncer les turpitudes de la gauche et de la droite mais n’ont jamais mené la moindre enquête sur celles de Dominique de Villepin, car c’est un copain à eux. J’ai peur de ce pouvoir discrétionnaire et de ces mains propres antifascistes et antiracistes qui font le bonheur de Marine Le Pen en déroulant le tapis rouge à son populisme poisseux.[/access]