Le 17 Juin, le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) égyptien promulguait unilatéralement  une série d’amendements constitutionnels. Aussi bien les commentateurs locaux que les journalistes étrangers ont-ils parlé de coup d’Etat. Anticipant l’élection du Frère Musulman Mohamed Morsi à la présidence de la République, l’armée aurait ainsi préalablement dépouillé la fonction présidentielle. Cependant, après revisionnage des épisodes du feuilleton égyptien et analyse des amendements constitutionnels, l’idée d’un coup d’Etat ne paraît pas valable.

Il s’agit plutôt d’un basculement : le pouvoir législatif se militarise alors que l’exécutif se civilise. Il n’est pas acquis que la clique du Maréchal Tantawi y gagne au change. Les pouvoirs du nouveau président déborderont en effet largement de la marge protocolaire : il nommera le Premier ministre, le gouvernement et les hauts fonctionnaires, représentera l’Etat à l’étranger et disposera d’un droit de veto sur les lois. Quant au gouvernement, en plus des classiques prérogatives ministérielles, il partagera l’initiative législative avec le CSFA. Dans la configuration politique précédente, c’est justement grâce à cette maîtrise de l’exécutif que l’armée était parvenue à anesthésier le parlement, bien aidée, il est vrai, par l’incompétence des Frères.

A la lecture du texte, les préoccupations des militaires semblent plus corporatistes et stratégiques qu’hégémoniques. L’armée verrouille le domaine de la Défense : elle s’accapare le Ministère et la nomination des hauts gradés, et s’arroge le dernier mot en cas de déclaration de guerre.

Concernant la rédaction de la constitution, l’armée s’attribue le droit de nommer la constituante, au cas où la Chambre ne parviendrait pas à un accord. En outre, si un article contrevient aux principes généraux des constitutions précédentes, les militaires peuvent suspendre le processus constituant. Toutefois, ces prérogatives sont contrebalancées par la nécessité de ratifier le document par référendum et le droit de suspension octroyé au président de la République.

Dans cette configuration, c’est à la Haute Cour Constitutionnelle qu’échoit la clé du processus constituant : elle tranchera les litiges soulevés par le président de la République et le CSFA. Certes, de sérieux doutent planent sur son impartialité après les arrêts du 14 Juin qui ont abouti à la dissolution du Parlement dominé par les Frères Musulmans, et à la confirmation de la participation au second tour de l’élection présidentielle du général Ahmed Chafiq, ultime Premier ministre de l’ère Moubarak. A cette époque, l’indépendance de la Cour avait été remarquée, avant qu’une purge la replace dans le giron du raïs en 2009.

Dans les prochaines heures, la Haute Commission électorale – dont la composition reproduit grosso modo celle de la juridiction constitutionnelle – rendra son avis sur les résultats de l’élection présidentielle. Déjà, les médias et l’équipe de campagne de Morsi annoncent le succès final de leur candidat tandis que la rumeur populaire et les partisans de Chafiq prédisent la victoire du général.

Les commentateurs verraient dans cette dernière hypothèse la confirmation du coup d’Etat militaire. Cela occulterait le fait que l’armée dirige le pays depuis la Révolution du 25 Janvier, l’élection de Chafik ne faisant que- brutalement- confirmer son emprise sur le sommet de l’Etat.

Mais si Morsi était proclamé président, on pourrait alors interpréter la dissolution du parlement et la promulgation des amendements constitutionnels comme un rééquilibrage musclé, destiné à prévenir la domination de la Confrérie sur la vie politique égyptienne et à protéger les plates-bandes de l’armée.

Un scénario plus fantaisiste verrait Moubarak revenir de sa fausse mort puis apparaître lévitant au-dessus de la Place Tahrir : il guérirait tous les maux de la société égyptienne grâce à l’émanation d’une lumière céleste. Au vu de la partouze médiatique actuelle, l’idée n’est plus si improbable au Caire…

*Photo : turtle5001tw

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