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Et la « gauche » devint anti-laïque…

Si l’idée de gauche a encore un intérêt, c’est de définir le mouvement d’émancipation qui promeut l’égale liberté de tous. Mais on dirait que, pour certaines forces de gauche, cet idéal d’émancipation peut aujourd’hui se dispenser de critiquer les prétentions politiques de la religion, voire les exploiter. Faire de l’agit-prop en mobilisant les tendances théologico-politiques de notre temps est plus facile que traiter la question sociale (pour la gauche sociale-libérale) ou travailler sérieusement à rompre avec le capitalisme (cas d’une gauche ultra). En acceptant ces revendications religieuses, qui sont des produits culturels du capitalisme tardif, ces gauches anti-laïques sont faussement subversives et peut-être dangereuses. Cette hypothèse se vérifie aussi bien en Orient, comme le montre l’expérience irano-libanaise, qu’en Occident.[access capability=”lire_inedits”]

En Iran, aujourd’hui, le « Guide de la Révolution » dispose d’un droit de veto, conformément au principe du chiisme politique − velayat-e-faqih − ou « gouvernorat du juriste théologien », qui ne pourra prendre fin qu’avec le retour de l’imam caché. Un des meilleurs spécialistes de l’Iran contemporain, Yann Richard, peu suspect d’une hostilité de principe envers la République islamique, écrit : « Si le Parlement de Téhéran est un lieu de débats […] il ne peut modifier sérieusement les orientations du régime » (L’Iran, La Martinière, 2006). Dans ce contexte, ni les luttes de factions, ni la pratique de l’alternance ne suffisent à définir une démocratie réelle. Il est donc logique que la gauche laïque iranienne, quasiment exterminée durant les années 1980 par la contre-révolution islamiste, tienne aujourd’hui un discours ouvertement anticlérical et parfois antireligieux : rappelons que l’islam politique d’État a liquidé ses opposants par dizaines de milliers, jusque dans les prisons. Or, après un début d’institutionnalisation qui avait suivi la phase inaugurale, aussi terroriste que belliciste, l’année 2009 a été marquée par un renouveau du despotisme qui, en rappelant la vraie nature de la République islamique d’Iran, éclaire le soutien que lui apportent des États et des individus.

Dans le monde arabe, les causes du revival théologico-politique sont connues : délitement de l’idéal laïque associé à l’échec des régimes modernisateurs, occupation continuée des territoires palestiniens et retour d’un impérialisme américain direct durant les années 1990. En 2006, le « Congrès de Beyrouth » qui prétendait fédérer la résistance contre Israël offrit un spectacle médiatique révélateur : des militants « de gauche » venus du monde entier s’affichant sans états d’âme avec les responsables de la branche libanaise du Hezbollah. Que celui-ci ait interdit à une association homosexuelle de participer à la réunion ne semble avoir gêné personne. Derrière la communion anti-impérialiste et antisioniste perçait la soumission de l’ultra-gauche présente aux thèses islamistes, dérive notamment incarnée par Michèle Sibony qui rendit compte de l’événement dans le périodique suisse SolidaritéS (7/12/2006). Dans un article intitulé « Pour la paix, des juifs à Beyrouth », elle écrivait : « Il y a des points communs entre des partis de la résistance musulmane et ceux de la gauche traditionnelle, il y a des idées, des analyses communes, y a-t-il déjà un langage commun ? Je ne le crois pas et il se pourrait que notre travail ici soit de créer ce langage commun, de définir et d’affiner des concepts qui puissent être reconnus communs : le droit à la résistance, les droits civiques, les droits des femmes, les droits des minorités, les projets de société. Il me semble important de travailler ici et ensemble à l’élaboration de ce langage commun de la résistance commune pour pouvoir l’opposer à celui, diviseur, conquérant et ravageur, du choc des civilisations. »

Le Hezbollah libanais fascine, à droite comme à gauche, en particulier depuis l’échec d’Israël au Liban, en juillet 2006, qui a décuplé l’autorité de son chef, Hassan Nasrallah, parfois assimilé à un nouveau Saladin. Or, ce parti prétendument libanais reconnaît l’autorité du « Guide de la Révolution ». Son chef s’en est expliqué dans une interview accordée à Alain Gresh en 2007 : « Le velayat-e-faqih, c’est l’allégeance à un homme, pas à un pays. Aujourd’hui, le velayat-e-faqih est iranien, hier il était irakien, et demain il sera peut-être libanais. » C’est précisément ce lien de vassalité qui devrait poser un problème à la gauche, au sens classique du terme, dès lors que celle-ci fait prévaloir les liens politiques sur les liens personnels. Malheureusement, l’infinie complaisance de Gresh ne lui a pas permis d’aborder ce genre de questions…

Que l’aveu de Nasrallah n’ait posé aucun problème au Parti communiste libanais en dit long sur la déréliction de celui-ci ou de ses vestiges : tous ceux qui, à l’image de son théoricien Mahdi Amil ou du journaliste Samir Kassir, refusaient de cautionner la férule des islamo-nationalistes ont été assassinés ou contraints à l’exil. Il faut donc se demander comment le Hezbollah a pu s’arroger le monopole de la résistance libanaise à Israël. La réponse est simple : grâce au soutien de la Syrie et de l’Iran, il a méthodiquement affaibli l’État libanais, ce qui lui a permis de se doter d’une milice surarmée. Aveuglée par son anti-étatisme obsessionnel, l’ultragauche ne comprend rien à ce type de situation. Dans L’Insurrection qui vient, le « Comité invisible » (tout un programme !), conjuguant naïveté et radicalisme d’opérette, s’appuie sur le cas du Hezbollah pour affirmer que les « partis islamiques ne sont jamais aussi forts que là où ils ont su intelligemment suppléer la faiblesse de l’État ». En réalité, avant d’en être le bénéficiaire, le Hezbollah est l’un des principaux responsables du délitement de l’Etat libanais.

La gauche occidentale et la question laïque

Les nombreux ralliements à l’islam politique dans le monde arabo-musulman ont posé un problème sérieux aux gauches européennes qui, négligeant un prolétariat tenté par la droite, voire par l’extrême droite, avaient érigé les populations immigrées d’Occident en nouvelle classe dominée, donc en nouveau terrain de chasse politique. Redoutant de froisser la religiosité, supposée ou réelle, des migrants ou de leurs enfants, elles ont sacrifié leur rêve laïque sur l’autel de la lutte des peuples contre le Capital, quitte à tolérer l’intolérable − au nom de la tolérance, cela va sans dire. Le prestige de régimes latino-américains tels celui de Chavez au Venezuela, grand allié de l’Iran, a conféré à cette bouillie idéologique un parfum de romantisme révolutionnaire.

On a donc assisté à l’émergence en Europe d’un néo-gauchisme qui aboutit à un ethnocentrisme paradoxal : non seulement cette gauche radicale européenne a renoncé, chez elle, à défendre la laïcité, mais elle s’autorise à donner des leçons à la gauche laïque en Orient qu’elle soupçonne d’être soumise aux puissances impérialistes. En réalité, en Orient comme en Occident, on assiste à la montée en puissance des appartenances ethniques, religieuses ou autres: les « sociétés civiles » sont parfois bien moins libérales que les Etats.

La crise d’une civilisation libérale incapable de produire un bien commun et la déroute des religions de l’avenir expliquent le succès de cette gauche qui conjugue nostalgie de l’origine et quête de la transcendance. Mais le plus inquiétant est son pouvoir d’intimidation : la passivité gênée des pouvoirs politiques occidentaux dans l’affaire dite des « caricatures de Mahomet » laisse penser que Salman Rushdie ne bénéficierait pas aujourd’hui de la protection qui lui fut accordée (à ce sujet, voir l’ouvrage de Jeanne Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins. La cause palestinienne n’a malheureusement pas échappé à cette préemption du politique par le religieux. Ainsi
Michael Warschawski et quelques autres écrivent-ils ces phrases incroyables dans une pétition contre les caricatures de Mahomet : « Les musulmans n’ont jamais blâmé Jésus-Christ pour les nombreuses atrocités qui ont été commises dans le monde entier au nom du christianisme […] Nous appelons à une présentation sérieuse du Prophète de l’islam par l’Occident. » Que des défenseurs d’une cause nationale légitime en soient arrivés à penser un conflit politique en termes de choc des religions ou des civilisations a de quoi déprimer ou effrayer.

Il ne s’agit pas pour autant de baisser les bras devant ces nouvelles gauches qui instrumentalisent la religion, que ce soit au nom des déshérités ou sous l’étendard de la tolérance. Car sans la laïcité, la tolérance n’est que l’autre nom d’un laisser-faire qui aboutit forcément à la domination de la majorité sur la minorité. Face à l’alliance de l’obscurantisme et d’un progressisme dévoyé, il est urgent, dans nos pays comme dans le monde arabe, d’œuvrer à la renaissance d’une gauche de la Raison.

Les évolutions sociales et politiques, en Occident comme en Orient, sont assez défavorables, à court terme, à la laïcité. En France, celle-ci est devenu un ciment fragile de cet alliage politique improbable de la « gauche ». La défaite provisoire de la gauche laïque en Orient doit ainsi nous inciter à défendre plus que jamais ce trésor qu’est la laïcité contre les tentatives visant à utiliser politiquement le religieux ou à sacraliser des causes proprement politiques. Il est toutefois probable, qu’à long terme, l’islam politique ne séduira pas les masses, à l’image du soviétisme du siècle passé. Les révolutions arabes contemporaines et l’évolution de la société iranienne pourraient surprendre plus d’un sceptique. Mais, pour l’heure, il reste beaucoup à faire pour que l’idéal de l’émancipation, entendue comme capacité de chacun d’entre nous à modeler son destin singulier, ne soit plus assimilée à une « ruse de l’impérialisme ».

Pour être efficace, le combat pour la laïcité doit être aussi une lutte pour l’avènement d’une société post-capitaliste, c’est-à-dire d’une société qui aura dépassé le libéralisme réellement existant et institué une économie du Bien Commun. Mais, en aucun cas, comme le font les gauches irrationnelles, on ne saurait contester la légitimité des institutions laïques d’une république, tout imparfaite soit-elle, au nom de lendemains qui chantent. La voie du socialisme de la liberté est dans le chemin qui y mène, comme le montre, a contrario, la catastrophe des « socialismes réels » du siècle passé.[/access]

*Photo : http://oforchristsakes.wordpress.com

Juin 2012 . N°48

Article extrait du Magazine Causeur


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est économiste, auteur d’Avez-vous lu Polanyi ?, Flammarion, 2011.

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