Ça y est, la guerre est déclarée ! Atteint par la fièvre du samedi soir, François Fillon a enfin officialisé sa candidature à la présidence de l’UMP, lors de l’élection interne qui se tiendra au congrès de novembre.

Dans la foulée, le courageux mais pas téméraire Alain Juppé se retirait avant d’avoir avancé le moindre début de commencement de candidature, malgré les pressions en sa faveur des anciens ministres Philippe Bas et Benoist Apparu. Interruptus sans coïtus, l’hypothèse Juppé se transforme en hypothèque pour désamorcer collégialement la lutte fratricide Copé/Fillon qui se profile.

Justement, cette guéguerre, parlons-en. Les armes bien affûtées, après s’être regardés en chiens de faïence pendant des années, ces non-amis de vingt ans vont enfin en découdre. Président du groupe UMP à l’Assemblée puis secrétaire général d’un parti présidentiel en déshérence, Copé occupait l’espace médiatique pendant que son rival occupait discrètement son bail durable à Matignon au fil du quinquennat Sarkozy. Désormais, chacun est prêt à dégainer sa machette pour se compter et engranger les soutiens dans tous les rangs de l’UMP, au mépris de toute considération idéologique. Eh oui, la lecture simpliste et freudienne de comptoir d’un Fillon tout en tempérance aristotélicienne, ancré au centre-droit, affrontant l’immonde droitier Copé qui avalerait son bol de Patrick Buisson le matin avant d’aller trimer au turbin, fait long feu. Si l’on examine les troupes de l’un et de l’autre, mais aussi leur politique en tant que ministres de Chirac puis supplétifs de Sarkozy, la nuance dépasse mal l’épaisseur de la feuille de papier à cigarette. Pour vous le prouver, battons le rappel des effectifs. A chacun ses centristes : Marc-Philippe Daubresse, Jean-Pierre Raffarin, Marc Laffineur et le radical Jean Léonetti côté Copé ; les sociétalistes Nathalie Kosciusko-Morizet, Chantal Jouanno et Roselyne Bachelot dans l’escarcelle de Fillon. A la droite de l’UMP, Eric Ciotti vient de déclarer sa flamme à l’ancien Premier ministre et rejoint le souverainiste Droite Pop Jacques Myard tandis que Claude Goasguen et Lionnel Luca devraient grossir les rangs de l’escouade copéiste. A quelques recrues libérales près – Chatel, Longuet, Novelli soutiennent Copé – le match idéologique les met presque à égalité.

Pour un peu, on se croirait revenu aux heures les plus sombres de l’histoire de la droite française, lorsque le duel Chirac-Balladur électrisait les bancs d’un Palais-Bourbon outrageusement acquis à la droite UDF-RPR, entre 1993 et 1995. A l’époque, l’idéologie n’en menait pas plus large, chacun de deux belligérants composant son improbable tambouille gaullo-libéralo-souveraino-européiste à coups de ralliés. Le candidat du Monde et de TF1 unissait un assemblage hétéroclite qui allait des François de l’UDF (Léotard et Bayrou) aux post- gaullistes Pasqua, Sarkozy et Fillon (déjà !). Et Chirac n’était pas en reste avec Alain Madelin sur son flanc libéral, Séguin sur son aile gaulliste et Juppé à la manœuvre. Le futur vainqueur avait beau s’être taillé un costume sur mesures étiqueté « fracture sociale » (chez le grand tailleur Emmanuel Todd), le plan Juppé d’assainissement des comptes publics et les grandes grèves de décembre 1995 ont démontré ce qu’il en était réellement…

Je me répète : aujourd’hui comme hier, les batailles de clans et d’appareils ne recoupent aucune divergence idéologique tangible. A la veille d’une nouvelle guerre de tranchées à droite, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil de l’autre côté du Rubicon politique, chez ceux qui ont tout raflé après des années de disette électorale sur le plan national. La gauche n’a rien à envier à la désidéologisation dextriste, le combat de boue Chirac-Balladur ressemblant à une pâle resucée de la guerre nucléaire Jospin-Fabius. Au croisement des décennies 1980 et 1990, les fils de la Mitterrandie s’écharpaient copieusement de congrès apocalyptiques (Rennes) en querelles pour le Perchoir ou un maroquin ministériel. Là non plus, la cohérence doctrinale n’était pas à la fête : Fabius fut le Premier ministre d’une rigueur qu’il refusait ; et d’Arnaud Montebourg à Claude Bartolone, sa postérité ne brille pas par son uniformité idéologique. Quant au Jospin de 1995, il s’appuya à la fois sur Chevènement et les orphelins de Delors pour mieux contrer le rouge Emmanuelli.

Comme chantait Brassens, « le feu de la ville éternelle est éternel » : sitôt interrompues, les dissonances reprennent de plus belle. Gageons qu’à gauche, les premiers frimas de l’hiver hollandiste surgiront après les délicates élections européennes et locales de 2014 (municipales, sénatoriales, cantonales). Derrière les sourires de façade de la Normalie, les tensions entre hollandistes et aubrystes, habilement dissimulées depuis la fin de la primaire socialiste, ne demandent qu’à rejaillir. A quelques semaines du scrutin de l’UMP, le choix du successeur de Martine Aubry à Solférino ne devrait pas laisser Jean-Marc Ayrault indifférent, connaissant le niveau de défiance entre les deux chefs de la majorité parlementaire. En cas de gros temps sur la Hollandie, l’heure sera alors au début d’inventaire et aux préliminaires de la nouvelle guéguerre hollando-aubryste. Un président à l’Elysée, ça ne vous préserve qu’un temps…

*Photo : Patrick Peccatte- Libération.

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